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jeudi 25 octobre 2018

Stagnations et embourbements à mi-chemin


Súbor:Bundesarchiv Bild 146-1981-149-34A, Russland, Herausziehen eines Autos

Au XVIIIème siècle naissait l’idée de l’Inde comme le berceau de la religion primitive de l’humanité de la race « aryenne », dont le culte des dieux et la croyance en la réincarnation (métempsychose, palingénésie, …) sont par la suite passés en Egypte, en Grèce etc., mais de façon altérée et amoindrie. L’influence du judaïsme et l’avènement du christianisme avait étouffé ce polythéisme et la croyance en la réincarnation. A la Renaissance, que les Anti-Lumières considéraient comme la première Renaissance, on reprit contact avec l’Antiquité et sa philosophie, mais aussi avec ses religions et croyances. Les Lumières ont conduit à un rôle de moindre importance pour les religions, et à la séparation de l’état et la religion et la science et la religion. Cette mise à l’écart fut suivie de réactions Anti-Lumières. Le rejet total des Lumières étant impossible, il fallait faire avec, mais en retrouvant une place pour les « lumières de la foi », une alliance entre la science et l’esprit.

La découverte de l’Inde, son culte de dieux et sa croyance en la métempsychose ont amenés certains indianistes, historiens, philologues etc. à spéculer que les formes indiennes étaient plus anciennes et que l’Inde pourrait être le berceau de cette religion primitive, dont on connaissait déjà les formes plus « tardives » et diluées de l’Antiquité, notamment en Egypte.
« Tous ceux qui ont voyagé dans l’Inde attestent que les Divinités de l’Egypte & de la Grèce y sont adorées. Surtout on trouve dans tous les Temples & sur tous les grands chemins le culte du dieu Apis sous la figure d’une vache. » (le jésuite allemand Athanase Kircher 1602-1680)[1].
« C est de voir encore au milieu de ces Peuples non seulement des préceptes de Morale & de Vertu très beaux mais de voir peut être à la honte des Chrétiens les mèmes Préceptes suivis & pratiqués mieux que parmi nous. » Sinner (1770)
Pour les Anti-Lumières (hormis les églises catholiques et protestantes établies), la redécouverte de la religion primitive de l’Inde est vu comme un potentiel antidote des Lumières, une seconde Renaissance, cette fois-ci spirituelle. C’est le début de nombreuses recherches, études, traductions et publications sur l’Inde, l’hindouisme et le bouddhisme.

Certains considèrent que la première diffusion de cette religion primitive indienne s’était arrêtée à mi-chemin, en moyen-orient, en Egypte et en Palestine, et qu’elle avait été altérée par le judaïsme et le christianisme. En plus, sa force aurait été diminuée par la « pitié dangereuse »,[2] que l’on reprochera plus tard au bouddhisme nihiliste sapeur et sa compassion.
« En même temps, et ceci relève plus de l’histoire des idées que de l’économie de « la pensée une », Schopenhauer s’efforce - comme Herder, comme Schelling, comme Friedrich von Schlegel, qui pourtant milita pour l’émancipation des Juifs - d’arracher le christianisme à sa racine hébraïque, et de lui trouver une origine indienne. Il en résulte un comparatisme religieux dont le principe n’a d’autre consistance que la dépréciation et l’isolement de l’Ancien Testament. Schopenhauer se savait-il, sur ce point, proche de Schelling qu’il critiquait par ailleurs ? Schelling avait en effet commencé par penser que la religion indienne était la source de l’idéalisme le plus ancien, et que les livres bibliques faisaient obstacle à la perfection du christianisme. « Le Nouveau Testament, écrit Schopenhauer, [...] doit avoir une origine indienne quelconque : son éthique qui transfère la morale dans l’ascétisme, son pessimisme et son avatar en témoignent. [...] Comme un lierre en quête d’un appui s’enlace autour d’un tuteur grossièrement taillé, s’accommode à sa difformité, la reproduit exactement, mais reste paré de sa vie et de son charme propres, en nous offrant un aspect des plus agréables, ainsi la doctrine chrétienne issue de la sagesse de l’Inde a recouvert le vieux tronc, complètement hétérogène pour elle, du grossier judaïsme [...]. Ainsi nous voyons que les doctrines du Nouveau Testament ont rectifié et changé celles de l’Ancien, ce qui les a mises en accord, dans leur fond intime, avec les antiques religions de l’Inde. Tout ce qui est vrai dans le christianisme se trouve aussi dans le brahmanisme et le bouddhisme. Mais la notion juive d’un néant animé, d’un bousillage passager qui ne peut assez remercier et louer Jéhovah pour son existence éphémère pleine de désolation, d’angoisse et de misère, on la cherchera en vain dans l’hindouisme. »[3]
C’est au niveau doctrinaire que la belle religion primitive aurait été étouffée, à mi-chemin, par les doctrines de l’Ancien Testament, le Nouveau Testament ayant réussi à corriger le tir un peu, mais de façon incomplète. Mais à cela, s’ajouteront encore des arguments linguistiques (langue mère –indogermain - pure et forte) et raciaux (la race aryenne). Trois facteurs responsables de l’affaiblissement de la religion primitive. Il fallait sauver le christianisme de ses racines hébraïques et le restaurer en puisant dans la religion primitive indienne, avec sa métempsychose… Après l’épisode « culte du néant » du bouddhisme, qui avait également affaibli la religion aryenne originelle, c’était finalement le Vedanta, en tant que religion universelle, qui pourrait aider l’Occident de guérir de son matérialisme (Lumières).

Vivekananda sut trouver les mots qui allaient droit au cœur d’un Occident en pleine crise d’identité. En parlant en termes de Religion universelle, de race, de type et de langue, les anti-lumières allemands ont dû bien le comprendre, il parlait parfaitement « indogermain ».

Extrait de Le culte du néant :
« [Vivekananda] imagine une dégénérescence liée à l’existence du bouddhisme. Elle n’est pas dépourvue de connotations raciales. « Les Tartares, les Béloutches et toutes les affreuses races humaines se déversaient sur l’Inde et se faisaient bouddhistes, se fondaient avec nous et apportaient leurs coutumes nationales. ». Cette dégénérescence est évoquée en des termes particulièrement haineux. Vivekânanda écrit en effet: «Les cérémonies les plus repoussantes, les livres les plus horribles et les plus obscènes qui n’aient jamais été écrits par la main de l’homme ou conçus par son cerveau, les plus grandes bestialités qui se soient jamais donné pour de la religion ont tous été le produit du bouddhisme dégénéré. »[4]
Parmi les Anti-Lumières (allemands), on trouvait à la fois des catholiques et des protestants pour qui l’Ancien Testament était un livre sacré et dont il convenait de s’inspirer, mais aussi des protestants qui rejetaient l’apport hébraïque de l’Ancien Testament et cherchaient à restaurer le christianisme en le complétant par une mythique religion originelle indienne. Ils n’étaient pas gênés par les notions de nation, de pureté de race, de religion, de langue etc. La compassion était peut-être même pour eux un facteur d’affaiblissement. Les nationalismes étaient à la mode. Peut-on réellement considérer comme des progressistes des personnes pensant en ces termes-là ? Remplacer une tradition antique par une autre, imaginaire, comme source d’inspiration est-ce vraiment un progrès ?

« Pour certains chercheurs comme Isaiah Berlin ou Zeev Sternhell, la pensée des contre-Lumières a eu des filiations intellectuelles dans certains courants de pensées apparus plus tard, comme le totalitarisme ou le néoconservatisme. » (wikipedia)
MàJ15092021 When the Nazis sent scientists to the Himalayas BBC News site

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[1] Cité dans les Essais sur les dogmes de la métempsychose et du purgatoire (publié en 1770) du suisse Jean Rodolphe Sinner (1730-1787).

[2] Elisabeth de Fontenay, ‘La pitié dangereuse’, dans Présences de Schopenhauer, R-P. Droit. Sur l’expression « puanteur juive » (Foetor judaïcus) utilisée par Schopenhauer.

[3] Elisabeth de Fontenay, ‘La pitié dangereuse’

[4] Le culte du néant, Roger-Pol Droit p. 228

lundi 22 octobre 2018

Promouvoir l'idée de la réincarnation

Parlement des Religions de Chicago en 1893

Tant que le sujet est chaud. Je veux revenir sur Vivekananda qui s’était fait connaître au monde en tenant un discours devant le Parlement des religions de Chicago en 1893. Il y présente le Vedanta comme la seule religion unique et cite un certain Karl Heckel dans ses écrits, pour étayer l’idée que l’idée de réincarnation était originaire de l’Inde.

Die Idee der Wiedergeburt, Karl Heckel
On ne trouve pas grand-chose sur Karl Heckel sur Internet. En fouillant un peu, on trouve qu’il est l’auteur d’un livre intitulé « Die Idee der Wiedergeburt », publié en 1889 à Leipzig par Verlag von Max Spohr. Ce livre a été primé (« Preisgekrönt ») par la fondation August Jenny (August Jenny Stiftung). August Jenny de Dresde avait créé cette fondation, afin de promouvoir l’idée de la réincarnation, telle que Gotthold Ephraim Lessing l’expose dans son livre « L'Éducation du genre humain » (1780) (Erziehung des Menschengeschlechts).[1]


La fondation August Jenny a également primé Wilhelm Friedrich pour son livre « Über Lessings Lehre von der Seelenwanderung », publié en 1890 par Leipzig Mutze, ainsi que la traduction anglaise par Francesca Arundale du livre déjà primé de Karl Hecker sous le titre The Idea of Re-Birth (accessible en ligne) également publié en 1890, par Kegan Paul, Trench Trübner & Co, Londres. Ce livre est préfacé (9 pages) par « A. P Sinnett ». Il s’agit d’Alfred Percy Sinnett (1840-1921), l’auteur de « Le Bouddhisme ésotérique » (Esoteric Buddhism, 1883), Ed. Adyar, 1989. C’était un membre de la société théosophique, spécifiquement chargé par Blavatsky pour écrire sur le « bouddhisme ésotérique », comme une source d’inspiration pour la doctrine secrète de la théosophie. Les instructions de ce « bouddhisme ésotérique » furent télépathiquement communiquées par les « Frères du Tibet » aux médiums de la société, ou tout simplement en postant des lettres.

La traductrice Francesca Arundale (1847-1924) était par ailleurs une théosophe et franc-maçonne brittanique. Une amie proche d’Helena Blavatsky et d’Annie Besant. Son fils adopté George Sidney Arundale (1878-1945), éduqué par Charles Webster Leadbeater (1854–1934), devint plus tard le président de la société théosophique d’Adyar. Leadbeater éduqua également Percy Sinnet, le fils d'Alfred Percy Sinnet, ainsi que Jiddu Krishnamurti, qu'il avait "découvert".

On trouve encore une petite référence à August jenny dans « Rezensionen und Kritiken (1894-1900) » d’Ernst Troeltsch. Ernst Troeltsch (1865-1923), était un philosophe, théologien protestant et sociologue allemand, proche des positions de Max Weber qui étudiait les églises indépendantes et des sectes (Wikipedia). Il mentionne dans son livre simplement qu’August Jenny est un « ami de l’idée de la réincarnation » qui avait créé une fondation à Dresde, qui avait pour but de promouvoir cette vérité par le biais scientifique et littéraire. Troeltsch qualifie la fondation comme une activité de la société théosophique qui a pour but de promouvoir ses propres idées.[2]

Quand dans ses articles et conférences, Vivekanda cite Karl Heckel et ses idées sur la réincarnation, il se rapproche en fait des idées de la société théosophique à ce sujet, ou pour le moins il fait la promotion de l’idée de la réincarnation. Il semblerait que ses rapports avec la la société théosophique ne furent pas toujours excellentes.

Vivekananda, Chicago 1893
Vivekanda n’était pas invité au Parlement mondial des religions de 1893, et se serait rendu à Chicago à sa propre initiative. Il réussit à se faire inviter in extremis en tant que moine de l’ordre le plus ancien de sannyāssis fondé par Śaṅkara et put tenir son discours le jour de l’ouverture même. La société théosophique fut également présente au Parlement. « Deux jours entiers furent consacrés à l'exposition des théories de la Société théosophique. Plusieurs théosophes se sont exprimés parmi lesquels Annie Besant, William Quan Judge[3], et Gyanendra Nath Chakravarti ». (wikipedia). La société théosophique y était invitée pour représenter l’hindouisme, ensemble avec le mouvement Brahmo Samaj. La société théosophique avait refusé d’aider Vivekanda, la condition étant qu’il devait devenir un membre[4], ce qu’il aurait réfusé. C’est un certain John Henry Wright, qui avait finalement réussi à le faire inviter. Les relations entre Vivekanda et la société théosophique furent apparemment complexes. Des réactions plutôt positives en public, et négatives en privé de la part de théosophes éminents. Dans cet article, Annie Besant est montrée très enthousiaste, et Vivekananda aurait parlé au nom de la société théosophique…[5]

Pour revenir à l’Idée de la réincarnation, on trouve en ligne un livre en allemand de 1904 qui a pour titre Gibt es eine Seelenwanderung ?, écrit par Robert Falke. La traduction complète du titre en français est La réincarnation existe-t-elle ? Une question moderne de notre temps…

Le livre de notre auteur, Karl Hecker, y est mentionné. Voici la bibliographie complète (1904) de livres (plutôt de vulgarisation) traitant de la réincarnation, telle que donnée par Robert Falke

K. E. Neumann: « Buddhistische Anthologie » et « Die innere Verwandtschaft buddhistischer und christlicher Lehren ».
Paul Dahlke: « Aufsätze zum Verständnis des Buddhismus (I et II.)
Arthur Pfungst: « Aus der indischen Kulturwelt. »
M.Arendt-Denart: « Christus kein Welterlöser. »

Puis la bibliographie d’auteurs chrétiens défendant la thèse de la réincarnation :

Karl Andresen: « Die Lehre von der Wiedergeburt auf theistischer Grundlage. » 
Ernst Diestel: « Gerechtigkeit, Gnade und Wiederverkörperung. »
Karl Heckel: « Die Idee der Wiedergeburt. » (cité par Vivekananda)
Wilhelm Friedrich: « Uber Lessings Lehre von der Seelenwanderung. »

Robert Falke ajoute que les deux derniers livres reçurent un prix (preisgekrönt) de 10 000 Mark Allemand, de la part d’une fondation privée d’August Jenny de Dresde.

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Voir aussi le billet La réincarnation est-elle attirante ?

[1] « Beschreibung: IV, 71 S., 2 Bll., 8°, Marmoriertes Halbleinen d. Zt.
Der Privatmann August Jenny gründete eine Stiftung um die Idee der Wiedergeburt des Menschen, wie sie Gotthold Ephraim Lessing in seiner "Erziehung des Menschengeschlechts" beschreibt, weiter zu fördern u. zu verbreiten. Auf Veranlassung von Jenny kam es zu einem Wettbewerb für "Abhandlungen, welche die letzten sieben Paragraphen in Lessings Schrift [...] behandeln, zweitens für Erzählungen ähnlicher Tendenz." (S.III) Aus den abgegebenen 37 Abhandlungen wählte man die vorliegende als beste. - Heckel bezieht sich u.a. auf Buddha, das Christentum, die Philosophen Plato u. Schopenhauer. - Einband etwas berieben; halb abgeriebenes Rückenschild; Titel mit zwei Stempeln, sonst gutes Expl.
» Source Internet

[2] « Tatsächlich handelt es sich um August Jenny, vgl. S. 171: „Ein Freund der Idee der Wiedergeburt, August Jenny in Dresden hat das Verdienst, vor einigen Jahren eine Stiftung ins Leben gerufen zu haben, deren Zweck die wissenschaftliche und litterarische Förderung und Verbreitung jener Wahrheit ist.“ Auf dieser und der folgenden Seite schließen sich noch weitere Ausführungen über die Aktivitäten der Theosophen zur Popularisierung ihrer Ideen an. Zur Theosophischcn Gesellschaft vgl. oben, Anm. 216, S. 143, sowie unten, Anm. 401, 402 und 404, S. 479. » Rezensionen und Kritiken (1894-1900), Ernst Troeltsch

[3] « At a time when Swami Vivekananda was gaining increasing popularity in the USA, William Quan Judge – who in private letters described Vivekananda as a “sly” and cunning person – stated that “Those Hindus who come here are not teachers. They have come here for some personal purpose and they teach no more nor better than is found in our own theosophical literature: their yoga is but half or quarter yoga, because if they knew it they would not teach a barbarian Westerner. What little yoga they teach is to be read at large in our books and translations.” (“Forum Answers” May 1895-February 1896 series) » Source Internet

[4] Source : A History of Modern Yoga: Patanjali and Western Esotericism, Elizabeth De Michelis

[5] « Annie Besant was present at the World Parliament of Religions in Chicago in 1893 where Swami Vivekananda spoke, representing the Theosophical Society. She wrote about the event: "A striking figure, clad in yellow and orange, shining like the sun of India in the midst of the heavy atmosphere of Chicago, a lion head, piercing eyes, mobile lips, movements swift and abrupt - such was my first impression of Swami Vivekananda. All was subdued to the exquisite beauty of the spiritual message which he had brought, to the sublimity of that matchless truth of the East which is the heart and the life of India, the wondrous teaching of the Self. Enraptured, the huge multitude hung upon his words; not a syllable must be lost, not a cadence missed! "That man, a heathen!" said one, as he came out of the great hall, "and we send missionaries to his people! It would be more fitting that they should send missionaries to us!" Annie Besant became the most vocal and dynamic Western figure in India to support India, its culture and traditions. She was critical of the British effort, starting with Lord Macaulay, to anglicise Indian education and identity. She sought to create a new educational approach that honoured India's spiritual and cultural traditions, but modernised them as well. » Article