lundi 16 février 2015

La réincarnation est-elle attirante ?



La presse de l’université de Princeton a inauguré une nouvelle série, “Lives of Great Religious Books”, sur les coulisses de grands livres religieux. Parmi ceuxi-ci figure un titre sur « Le livre des morts tibétain » écrit par « l’iconoclaste » Donald S. Lopez, auteur de Prisoners of Shangri-La - Tibetan Buddhism and the West. Lopez y explique comment ce texte qui n’était pas très célèbre au Tibet est devenu emblématique du bouddhisme tibétain en occident. Ce livre qui vaut une lecture pour lui-même montre en creux le rôle primordial que le concept de réincarnation a joué dans la réception du bouddhisme en occident. Sans celui-ci est-ce que le bouddhisme aurait eu le succès qui était le sien en occident ?

Lopez montre l’importance du spiritualisme américain ou de la « Religion métaphysique américaine » (American Metaphysical Religion, expression de Catherine Albanese) derrière ce succès, à commencer par l’activité de Joseph Smith, découvreur et traducteur du Livre de Mormon grâce à ses contacts avec des anges, et fondateur de la religion des Mormons. Suivi en 1848, par les exploits de deux sœurs, Kate et Margaret Fox (dix et douze ans), communicant avec les âmes des morts par le biais de tapotements de la table de cuisine de la famille Fox, produits par Monsieur « Pied fourchu » (Split-foot). Une famille de quakers américaine les rendit célèbres et le nom « spiritualisme » tombait pour désigner le phénomène de communiquer avec les morts, qui allait occuper une bonne partie du XIX-XXème siècle. C’est pendant la même période que Henry Steel Olcott et Helena Petrovna Blavatsky de la Société théosophique développèrent leurs activités spiritualistes.
« [Blavatsky] souhaite une renaissance moderne du principe théosophique ancien. Il se fonde sur un syncrétisme à base de traditions de l'hindouisme et du bouddhisme, que les théosophes affirment reposer sur un « Corps de Vérité » commun à toutes les religions : la Tradition Primordiale. La théosophie, précisent-ils, représente un aspect moderne du Sanatana Dharma, « la Vérité Éternelle », comme religion en soi. »[1] 
A cet effet, Blavatsky était en contact psychique avec des « mahatma », des grandes âmes, notamment les maîtres tibétains Koot Hoomi et Morya, qui lui enseignèrent ce qui allait devenir « la doctrine secrète ». A sa mort en 1891, Annie Besant pris la suite à la tête du mouvement, qui reconnut le jeune Krishnamurti comme le nouveau messie en 1909. Krishnamurti renonça à ce rôle en 1930 et suivit son propre parcours en se distanciant des thèses de la société théosophique.

Sans renter dans les détails, l’idée de base du « spiritualisme » est l’existence d’une âme immortelle, survivant à la mort physique du corps. Dans un monde industriel post-Lumières, où la religion chrétienne était mise à mal, cette nouvelle sagesse venant de l’Orient devait sonner comme un message d’espoir à certains. Certes, les âmes non éveillées s’exposaient à une renaissance dans des conditions défavorables ou atroces, mais elles étaient immortelles ! Puis, il y avait des âmes ectoplasmiques éveillées capables de guider des heureux élus. La bonne nouvelle était que les sources de cette Science, la « Tradition primordiale », étaient toujours vivantes en orient, et que l’on y avait de nouveau accès grâce aux médiums théosophiques. D’autant plus que l’on savait depuis 1894 grâce à la « découverte » d’un manuscrit au Ladakh par Nicolas Notovitch et la vie inconnue de Jésus (The Unknown Life of Jesus Christ), qu’Issa (le nom de Jésus dans ces contrées) avait passé dix-sept ans en Inde et au Népal. D’ailleurs, maître Koot Hoomi de la société théosophique, était la réincarnation du mage Balthasar.

Aussi, Evans-Wentz choisit comme titre « Le livre des morts tibétain » pour faire écho au « Livre des morts égyptien » et pour monter que la (même ?) Doctrine secrète a été accessible partout grâce à des grandes âmes voulant bien la transmettre. Sans forcément suivre l’interprétation théosophique d’Evans-Wentz, les amateurs de l’âme immortelle de divers bords ont accueilli ce livre à bras ouverts. Je consacrerai peut-être des blogs futurs à certaines de leurs interprétations.

Pour l’instant, je veux encore revenir à l’attractivité de l’idée de réincarnation, qui semble avoir causé la conversion de plusieurs personnalités bouddhistes comme Christmas Humphreys en Angleterre, Jean-Pierre Schnetzler en France, et sans doute d’autres dont je ne connais pas la biographie ou cette motivation particulière.

Christmas Humphreys avait fondé la Loge bouddhiste (the Buddhist lodge), plus tard Buddhist Society, à Londres en 1924, comme une ramification de l’antenne londonienne de la société théosophique. Initialement intéressé par le Theravada, il se tourna vers le mahayana suite aux publications de DT Suzuki. Il accueillit également Alan Watts, à qui il fit lire[2] The Secret Doctrine, et qui plus tard influence la Beat Generation aux Etats-Unis.[3] La perte de son frère ainé[4] pendant la première guerre mondiale allait être un tournant dans la vie du jeune Christmas. Il se mit à la recherche d’une autre religion avec un différent sens de justice (loi cosmique), qu’il trouva dans le bouddhisme[5]. Dans une interview radio avec Anthony Clare, il précise qu’en lisant un livre sur le bouddhisme à l’âge de dix-neuf ans, il décida sur le champ qu’il était bouddhiste, plus particulièrement à cause de la "doctrine" de la réincarnation[6].

Jean-Pierre Schnetzler (1929-2009) fait le même constat en lisant « Le Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa communauté» d’Oldenberg, après avoir lu Schopenhauer (faisant les louanges du bouddhisme) en classe de philosophie. Le livre d'Oldenberg qui lui fit l’effet d’un « tremblement de terre », puisque tout ce qu’il y avait dans ce livre, il le savait... Il savait désormais « J’ai été bouddhiste dans une vie antérieure. (source émission radio[7]
« Il en arrive à la conclusion, parfaitement inacceptable dans ce milieu à cette époque, qu'il a été bouddhiste dans une vie antérieure. La conséquence pratique est que pour ne faire de peine à personne, et ne pas être pris pour fou, il convient de se taire hermétiquement. Le bien fondé de cette prudence se vérifie lors de ses études de médecine à Bordeaux, de 1946 à 1955, où il ne rencontre aucun bouddhiste et constate l'ironie méprisante de ses collègues lorsque l'Orient ou la réincarnation s'invitent dans la conversation. » (site de JPS)
Il rejoint en 1955 la « Société des amis du bouddhisme»[8] à Paris, fondée en 1927 par le Maître de la Loi Tai Hsu avec Mlle Grace Constant-Lounsbery et Mme Marguerite la Fuente, traductrice française en 1933 du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz.

Ces deux exemples de personnalités bouddhistes montrent qu’avant d’être séduit par le bouddhisme et sa doctrine, c’est la « doctrine de la réincarnation » qui les avait attiré et donné la certitude que le bouddhisme était leur voie. D’ailleurs en regardant la bibliographie de JP Schnetzler on peut voir l'intérêt qu'il porte à ce thème.

Pour Alan Watts, qui est pourtant passé par la loge bouddhiste de Humphreys, « la doctrine du karma et de la réincarnation » est une donne culturelle, une institution sociale, un hypnose social, un dispositif ingénieux de justice cosmique qui ne fait pas partie de la doctrine du Bouddha, qui enseigne plutôt la libération de la ronde des renaissances. (source audio).

***

[1] Wikipédia, Frédéric Landy, Dictionnaire de l'Inde contemporaine, Armand Colin, Paris 2010, p. 423

[2] « Watts, under Humphreys's tutelage, read The Secret Doctrine at roughly the same age that Humphreys had, but didn't swallow it in the same way. He would later say that Madame Blavatsky had “only the most fragmentary knowledge of Tibetan Buddhism, but she was a masterly creator of metaphysical and occult science fiction. »

[3] source Tricyle

[4] « The wound went much deeper than a schoolboy's learning of a beloved brother's death. . . . From that hour I began a journey and it has not ended yet, a search for the purpose of the universe, assuming it has one, and the nature of the process by which it came into being. »


[5] « One of those was the first book he read on Buddhism, Buddha and the Gospel of Buddhism, by Ananda Coomaraswamy. “If that is Buddhism,” he said when he had finished, “then whatever else I am I am a Buddhist.” »

[6] « I explain it by the Buddhist doctrine of rebirth ».

[7] Bouddhisme tibétain en France - Les vivants et les dieux - France culture Émission diffusée sur France culture le 24/11/07

[8] Association fondée en 1927 par le Maître de la Loi Tai Hsu avec Mlle Grace Constant-Lounsbery et Mme Marguerite la Fuente, traductrice française en 1933 du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz.

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