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mercredi 4 décembre 2019

Seconde naissance, régénération et réincarnation

Extrait de : Gotthold Ephraim Lessing dans son livre « L'Éducation du genre humain » (1780) (Erziehung des Menschengeschlechts). Traduction dans note 5

Les œuvres de Johann Arndt ont nourri et renforcé le mouvement du piétisme allemand.

Philipp Jacob Spener, le fondateur du piétisme allemand (le piétisme a pris naissance dans le calvinisme néerlandais[1]), recommandait la lecture du « Vrai christianisme » d’Arndt et comparait son auteur à Platon. Arndt présentait une “théologie mystique”, mais son concept de “seconde naissance” ou “régénération” (“reconstituer dans son état premier”) est défini comme la “religion en acte”. L’homme se renouvelle en Christ pour devenir capable de la vie éternelle.
Comme notre ancienne naissance provient charnellement d'Adam ; de même notre nouvelle naissance ou régénération est spirituellement de Christ ; ce qui se fait par la parole de Dieu, qui est la semence d'une nouvelle naissance.
Vous êtes régénérés, dit S. Pierre, non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible, Savoir qui sauve, par la parole de Dieu, qui vit, et demeure éternellement
.” (Les quatre livres du vrai christianisme, Volume 1, de Johann Arndt)
“La parole de Dieu” (Verbe), “Savoir”, “qui vit et demeure éternellement”, comme les idées éternelles dans l’Imaginal (mésocosme). Faivre remarque que cette idée de régénération mystique apparaît à la même époque que les Manifestes (Fama et Confessio) de la tradition théosophique de la fraternité de la Rose-Croix. Mystique/piétisme (passif) et gnose alchimique (active) cherchent la régénération par d’autres moyens. La nécessité de la “régénération” de l’homme est dans l’air du temps, car la conscience que l’homme a fait une chute et est spirituellement malade est très présente. La guérison dont il a besoin n’est pas d’ordre médical.

Le mouvement évangéliste aux Etats-Unis fait grand état du concept de chrétiensborn again. Il se fonde sur une citation du Christ.
“3 Jésus lui répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu.
4 Nicodème lui dit : Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ?
5 Jésus répondit : En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu
6 Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est Esprit.
7 Ne t’étonne pas que je t’aie dit : Il faut que vous naissiez de nouveau.
” (Jean 3.3-5 Louis Segond 1910)
Naître d’eau correspond au baptême. Naître d’Esprit est interprété “premièrement” comme une “régénération”[2], se fait en second lieu par la foi et en troisième lieu par le baptême (Arndt). Il s’agit de se débarrasser de l’esprit d’Adam en se régénérant en l’Esprit du Christ. C’est en cela que consiste la "guérison spirituelle"[3].
Si donc il veut être régénéré et renouvelé, il faut qu'il recouvre en Christ par la foi un esprit d’humilité et de simplicité. D' Adam nous avons hérité un esprit incrédule, blasphémateur, et ingrat : il nous faut donc par la foi obtenir de Christ un esprit facile à croire, reconnaissant et toujours disposé à louer Dieu. Par Adam il nous a été transmis un esprit désobéissant, cruel, et téméraire : Il nous faut donc par la foi contracter de J.C. un esprit d'obéissance, de douceur, et de modestie. D' Adam nous avons reçu un esprit colérique, ennemi, impitoyable, avide de vengeance, de rapines, et de sang : Il nous faut par la foi acquérir de Christ un esprit de débonnaireté, d'humanité et de bonté. D'Adam l'homme n'a eu en partage qu'un esprit d'impudicité, d'impureté, et d'intempérance : de Chriſt par la foi il doit obtenir un esprit chaste, pur, et tempéré. Par Adam l'esprit de mensonge, de fausseté et de calomnie lui a été communiqué: Par Christ il doit être fait participant de l'esprit de vérité, d'intégrité et de confiance. D'Adam enfin est passé dans l'homme un esprit animal, terrestre et bestial : Il doit par J. C. acquérir un esprit céleste, et divin.” (Arndt)
Johann Arndt prolonge en quelque sorte le projet ascétique de L'Imitation de Jésus-Christ de Thomas a Kempis et de la Devotio moderna. En comparaison, les théosophes sont plus entreprenants et organisent tout une “Science des secrets”, davantage tournée vers la Nature, qui vise une régénération par d’autres moyens, même si leur alchimie intérieure est également ascétique ou spirituelle (Faivre, II, 272).

Dans un article (The Doctrine of Man - Christianity - 2004[4]) de Encyclopædia Britannica, on voit apparaître le nom “Rebirth”, renaissance, pour référer à la “seconde naissance” ou la “régénération”. Notons que le terme bouddhiste “rebirth” est le plus souvent traduit par “réincarnation” en français. Dans cet article “rebirth” est expliqué comme étant une forme de “conversion” de type volontariste, un “nouvel alignement de la volonté”, donnant accès à une nouvelle connaissance.

Si rebirth peut se traduire par réincarnation, il ne s’agit pas du tout d’une réincarnation dans le sens antique (métempsychose) ou oriental. L’idée de “seconde naissance” et de “régénération” est néanmoins associée avec la “réincarnation” au sens oriental par Gotthold Ephraim Lessing dans son livre « L'Éducation du genre humain » (1780) (Erziehung des Menschengeschlechts)[5]. Sur la voie de la perfection de l’espèce humaine, l’homme peut progresser d’existence en existence et acquérir de nouvelles connaissances. Graduellement les théosophes saisiront ce thème en l'élaborant, puis l’idée de lInde comme le berceau des religions dans un état plus pur qu’en Occident surgit, notamment en Allemagne. Finalement, c’est la société théosophique qui sen emparera. Quand les premiers occidentaux, venant souvent de la théosophie, s’intéressaient et se convertissaient au bouddhisme, c’était surtout lidée de la réincarnation qui les attirait, avec toutes les associations qu’un occidental pouvait en avoir, notamment l’assurance d’une progression[6]. Quoi que fusse cette réincarnation, c’était aussi une opportunité d’éducation continue, d’acquisition de connaissance et d’une sorte d’immortalité, à condition de prendre la réincarnation comme la continuation d’une âme identique dans diverse incarnations. Plutôt hindoue que bouddhiste (anatta).

Dans le bouddhisme ésotérique et notamment le Vajrayana, on rompt le cycle des transmigrations, de réincarnations par une régénération, qui est également comme une “seconde naissance” en une “divinité” par le Verbe et l’imagination créatrice. La divinité en question est une divinité tutélaire ( iṣṭa-devata) ou yidam en tibétain, dont le guru est indifférencié. Une autre possibilité de rupture du cycle des transmigrations est la “renaissance” dans la Terre pure (mésocosme), avec des retours sur Terre, mais en missions bodhisattviques de sauvetage. La transmigration n’est alors plus subie mais voulue émanation au lieu de transmigration. la même chose vaut pour le phénomène tibétain de tulkus.

Certains chrétiens comme le père Henri le Saux (alias Swami Abhishiktananda) ont réellement fait converger le sens oriental et occidental d’une “régénération”.
« Je me sens profondément hindou et profondément chrétien, mais mon vrai guru, mon sad-guru, c’est le Christ. C’est dans sa conscience universelle que je dois me perdre moi-même et me sentir en tout ; oublier mon propre aham, mon petit je, dans son Je majuscule, Aham divin.» (journal intime de Henri le Saux)
***

[1] “Le terrain avait été préparé par ces conventicules, officiellement établis dans l’Eglise des Pays-Bas, dont les membres s’appliquaient à ce que le très orthodoxe Gisbert Voetius, « le pape d’Utrecht » (+1676), appelait la recherche précise de la sainteté. Le but de ces réunions était, en inculquant le devoir du strict accomplissement de la loi de Dieu et en veillant au maintien rigoureux de la discipline ecclésiastique, d’agir sur l’ensemble de l’Eglise en vue de continuer et d’achever l’œuvre de la réformation dans la vie de tous ses membres.

Ce puritanisme, qui ne voulait être qu’un calvinisme conséquent, se transforma en piétisme sous l’influence d’un pasteur d’Utrecht, Jodocus van Lodensteyn (+1677). Voici comment : pour atteindre plus sûrement à l'idéal de sainteté qui se poursuivait dans les cercles rigoristes, Lodensteyn jugea nécessaire, d’abord, de donner pour base à la précisité morale, non seulement le renoncement à soi et au monde, mais l’abnégation absolue de soi-même; ensuite, de mêler à la piété légale l’élément plus sentimental d’une relation familière de l’âme avec le céleste époux ; de prendre enfin, autant que possible, pour type et pour norme la primitive église. Ce mouvement s’accentua encore ensuite de l’arrivée dans les Pays-Bas de Jean de Labadie (+1674), avec son quiétisme mystique d’origine catholique et son utopie d’une église de régénérés.” LE PIÉTISME: DANS L'ÉGLISE LUTHÉRIENNE DES XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES, ALBREGHT RITSCHL and V. R.

[2] “Ainsi la régénération se fait premièrement par le S. Esprit, ce que S. Jean appelle, naître de l'esprit.” (Arndt).

[3] “Par [Christ] nous [devenons] une nouvelle créature, recevant de lui l'esprit de sagesse, et d'intelligence pour chasser, et renverser l'esprit de folie ; l'esprit de connaissance, pour dissiper cet aveuglement qui naît avec nous[.]”

[4] “'Rebirth' has often been identified with a definite, temporally datable form of 'conversion'. ... With the voluntaristic type, rebirth is expressed in a new alignment of the will, in the liberation of new capabilities and powers that were hitherto undeveloped in the person concerned. With the intellectual type, it leads to an activation of the capabilities for understanding, to the breakthrough of a "vision". With others it leads to the discovery of an unexpected beauty in the order of nature or to the discovery of the mysterious meaning of history. With still others it leads to a new vision of the moral life and its orders, to a selfless realization of love of neighbour. ... each person affected perceives his life in Christ at any given time as “newness of life.”

[5] “92. Tu as tant de choses à emporter après toi sur ton chemin éternel ! tant de mouvements obliques à exécuter ! Qu’est-ce à dire, si l’on admet pour un moment que la grande roue lente qui mène l’espèce humaine à son état de perfection ne peut être mue que par de petites roues plus accélérées, dont chacune apporte sa part de mouvement dans l’ensemble?
93. Il n’en est pas autrement ! Cette même voie, qui mène l’espèce humaine à son état de perfection, il faut que chaque homme en particulier, tôt ou tard, l’ait parcourue en personne. — « Dans le cours d’une seule et même existence, me dira-t-on? Le même homme peut-il, dans le cours de sa vie, avoir été juif sensuel et chrétien spiritualiste ? peut-il plus encore, les avoir dépassés tous deux ? »
94. Pour cela non ! Mais qui empêche que chaque homme n’ait existé plus d’une fois dans ce monde ?
95. Cette hypothèse est-elle si ridicule, pour être la plus ancienne ? et parce que l’esprit humain la rencontra tout d’abord, lorsqu’il n’était pas encore faussé et affaibli par des sophismes de l’école ?
96. Pourquoi n’aurais-je pas fait sur la terre tous les pas successifs vers mon perfectionnement, qui seuls peuvent constituer pour l’homme des récompenses et des punitions temporelles ?
97. Pourquoi ne ferais-je pas plus tard tous ceux qui restent à faire, avec le secours si puissant de la contemplation des récompenses éternelles ?
98. Pourquoi ne reviendrais-je pas sur la terre toutes les fois que je suis en position d’acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles capacités ? Est-ce que j’en emporte chaque fois une telle masse, qu’il ne vaille pas la peine de revenir ?
99. Non pas assurément. — Serait-ce l’oubli de mes existences antérieures qui m’en empêcherait ? Tant mieux si je les ai oubliées. Le souvenir qui m’en resterait ne ferait que m’ôter la possibilité de bien employer ma vie présente. Et d’ailleurs mon oubli actuel, est-ce un oubli éternel ?”

[6] Il y a différents types de représentations des étapes de réincarnation. Celle de la roue du samsara montre que la progression nest pas forcément rectiligne et que des rechutes sont possibles.

mercredi 24 octobre 2018

L'indispensable idée de la Réincarnation

Rudolf Steiner en 1912
Rudolf Joseph Lorenz Steiner (1861-1925) était un autre descendant des anti-lumières qui cherchait à allier la science et la spiritualité en développant une « science spirituelle », qui plus tard - après sa séparation de la société théosophique en 1912/13 – sera appélee « anthroposophie ». Les Archives Rudolf Steiner (wn.rsarchive.org) sont bien fournis. Sauf avis contraire, les oeuvres mentionnées dans ce billet peuvent y être trouvées (anglais & allemand).

Steiner est l’auteur d’un livre Réincarnation et Karma (Reinkarnation und Karma, Vom Standpunkte der modernen Naturwissenschaft notwendige Vorstellungen 1903 ), dont une traduction anglaise est disponible en ligne dans les archives RS sous le titre « Reincarnation and Karma, Their Significance in Modern Culture ».


J’ai repéré au moins une traduction française sous le titre relativement simple « Réincarnation et Karma », publié en 1990 par les Ed. Anthroposophiques. En couverture, on voit en filigrane les notions « science de l’homme, science de l’esprit ». Un autre livre est le fruit de notes prises[1] lors des conférences données par Steiner sur la réincarnation et le karma. Elles furent publiées en anglais, sans être révisées par l’auteur des conférences, sous le titre « Reincarnation and Karma — Two Fundamental Truths of Human Existence ». 

Il s’agit de cinq conférences données en 1912.

Conférence I : Comment obtenir une conception directe du noyau interne (inner kernel) de l’être de l’homme qui passe par de nombreuses existences sur la terre ? 23 janvier 1912

Conférence II: L’éventuel besoin de développer une ‘mémoire sensitive’ (feeling-memory) avant l’expérience directe de la réincarnation. 30 janvier 1912

Conférence III: La connaissance de la réincarnation et du karma à travers des exercices de pensée. 20 février 1912

Conférence IV: Des exemples d’opérations karmiques entre deux incarnations. 21 février 1912

Conférence V: Réincarnation et karma : les idées fondamentales de la conception du monde anthroposophique. Le renforcement de sa vie morale. 5 mars 1912

Pour Steiner, il est indispensable de développer la conviction de la réalité de la réincarnation. 
« L’incarnation suivante fera totalement sens pour ceux qui ont acquis la conviction que leur vie, telle qu’elle est maintenant, n’est pas complète en soi, mais contient les causes de la suivante. La vie de ceux qui croient que la réincarnation est un non-sens sera dépourvu de sens et morne, puisqu’ils auront rendu leurs vies stériles et vides. »[2]
Steiner était en contact avec la société théosophique depuis 1899 et y donna régulièrement des conférences diverses, très appréciées. En 1904, Steiner est nommé chef des sections allemandes et autrichiennes de la société par Annie Besant. Le titre allemand de son livre sur la réincarnation suggère qu'il présente un point de vue moderne et scientifique de l’idée de la Réincarnation et du Karma, tout comme ceux de la fondation August Jenny.  Selon son article Wikipédia, Steiner se serait (depuis 1907) plutôt basé sur les traditions philosophiques et ésotériques occidentales, à la différence de la société théosophique, et aurait développé une terminologie différente de celle de Madame Blavatsky, sans doute davantage celle de la philosophique et ésotérique occidentales. Il se sépara de la société théosophique en 1912/1913, quand Leadbeater et Besant présentèrent Jiddu Krishnamurti comme le véhicule (avatar) de Maitreya, le nouveau chef spirituel du monde. En 1912, la société anthroposophique fut fondée.

Kafka en 1911
C’est vrai que Steiner se considéra lui-même comme un chef spirituel, voire un gourou, plus adapté à l’occident. L'écrivain Franz Kafka l’avait rencontré pendant quand Steiner était encore un Théosophe. Kafka avait suivi ses conférences en 1911 à Berlin. Il en parle dans ses Tagebücher 1910-1923, tout en donnant des détails intimes sur sa propre façon d’aborder l'écriture. Kafka disait à Steiner qu'il pensa qu’un écrivain peut entrer dans des états voisinant la clairvoyance ("hellseherischen Zuständen"), mais que ce n’était pas dans ces états qu’il écrivait le mieux. On peut trouver ici la traduction française de son entretien avec Steiner (qui a alors 50 ans) le 28 mars 1911. 
« Il m’a écouté avec la plus grande attention, sans jamais avoir l’air de m’observer, entièrement concentré sur ce que je disais. Il a hoché la tête de temps en temps, ce qu’il semble considérer comme un moyen permettant de développer une forte concentration. Au début un rhume silencieux l’a gêné, son nez coulait et il le travaillait sans cesse avec un mouchoir qu’il y enfonçait profondément, un doigt dans chaque narine. » trad. Laurent Margantin
Un autre passage du Journal de Kafka montre Steiner sous les lumières d'un gourou (très drôle et assassin, surtout en allemand). Exemples.
Frau F. « Ich habe ein slechtes Gedächtnis. »
Dr. St. « Essen Sie keine Eier. »
– Madame Fanta : J’ai une mauvaise mémoire.
Dr. St. Ne mangez pas d’œufs. trad. Laurent Marganten
Autre extrait de l'édition critique du Journal de Kafka (I,32) : Le Dr. Steiner
« Fin atlantique du monde, fin lémurienne et maintenant fin par l’égoïsme. – Nous vivons à une époque décisive. »
 Phrase très elliptique, en allemand :
« Atlantischer Weltuntergang, Lemurischer Untergang und jetzt der durch Egoismus. – Wir leben in einer entscheidenden Zeit. »
La succession de la liste est drôle, et rend bien le grand mélange de la théosophie (et de leurs rejetons), avec des éléments très différents et des objectifs pas très réalistes, voire imaginaires. Est-ce c'est à cela que Kafka fait allusion ici ? 

L'Atlantide et la Lémurie

La fin des Atlantides, la fin des lémuriens et maintenant celle de l'égoïsme. Fait-il peut-être référence à des articles de ce genre, où Steiner mentionne « l’abolition de l’égoïsme » («Die Abschaffung des Egoismus» Das Wesen des Egoismus). Est-ce peut-être le début de l’idée de tuer l’ego ? Après la destruction des Atlantides et des lémuriens, le moment est venu d’en finir avec l’ego ? « Nous vivons à une époque décisive. » 


Le Messie cosmoplanétaire (Gilbert Bourdin) parlant de ses batailles

Trêve d'anecdotes et de plaisanteries. Ce que j'essaie de démontrer dans ces recherches sur les origines de l'idée de la réincarnation en occident, c'est que cette idée (voire l'envie) précède l'avènement du bouddhisme. Autrement dit, avant d'aimer le bouddhisme en Occident, on semblait avoir aimé l'idée de la réincarnation. Au point que même Steiner, qui avait opté pour une voie plus occidentale (contrairement à la théosophie davantage tournée vers l'Orient) dit que la croyance en la réincarnation est indispensable et enseigne des exercices de sensitivité et de pensée, pour développer cette croyance. C'est l'idée du Purgatoire (et d'une purification graduelle) qui avait idéologiquement rendu possible cette greffe. Éventuellement aidée par l'espoir d'une âme immortelle que l'idée de réincarnation satisfait implicitement. J'y reviendrai.     

***


[1] Par D. S. Osmond, C. Davy et S. et E. F. Derry.

[2] « The next incarnation will be full of meaning for those who have acquired the conviction that their life, as it now is, is not only complete in itself but contains causes for the next. Meaningless and desolate will be the life of those who, because they believe reincarnation to be nonsense, have themselves rendered their own lives barren and void. »

lundi 22 octobre 2018

Trop bref aperçu d'anti-lumières et d'un des apports de l'indianisme du XIXème siècle



En faisant des recherches sur les origines et les promoteurs de l'idée de réincarnation en Europe, je fais des découvertes (un peu pèle-mêle), dont je compte parler et spéculer sur mon blog. Les deux derniers billets, sur le joachimisme et les millénarismes annoncent une certaine liberté de pensée où l'exploitation de telles idées était possible, et qui préparaient ce qui allait venir par la suite.

Il faudrait sans doute remonter au arguments présocratiques, ou au dixième livre des Lois de Platon, où « l’Athénien » parle de gens qui ne croient pas en l’existence des dieux, et où Platon enseigne la primauté et l’immortalité de l’âme, le principe qui se meut lui-même, et qui est antérieure à la nature, c’est-à-dire le feu, l'eau, la terre et l'air, qui produisent à leur tour des milliers et des milliers de choses mues.[1]

Quand les religions monothéistes prennent la relève de la philosophie et deviennent des religions d’état, les sciences, la politique et la société subissent son « enchantement ». Avec l’essor des sciences au XVI-XVIIème siècle, les tensions entre la religion et la science s’intensifient. Giordano Bruno meurt sur le bûcher en 1600 pour son « panthéisme », que l’on considéra très proche de l’athéisme. Galileo Galilée devait abjurer ses thèses en 1633 pour hérésie. Sous le choc de ce dernier événement, René Descartes décide d’écrire Le discours de la méthode, publié en 1637), qui a entre autres comme thèse que l'homme peut s'appuyer sur la raison seule, et n'a pas besoin des «lumières de la foi» pour accéder à la connaissance.

L’accueil de sa philosophie et les réactions à celle-ci étaient pour une grande partie en fonction du rôle de la foi dans la vie. Il y avait ceux qui étaient contre ou pour cette philosophie, éventuellement en l’amendant. Scientifiques et philosophes reprenaient la main dans leurs domaines respectifs. Ceux qui pensaient que les lumières de la foi, ou la métaphysique avaient un rôle à jouer devenaient les « antiphilosophes » ou les « anti-lumières »).

En réalité, les choses sont plus nuancées que cela, mais on choisit quand même plus ou moins son camp. Les églises catholiques et protestantes ne pouvaient évidemment pas accepter qu’on renonce aux lumières de la foi. Certains théologiens, plutôt protestants, ont néanmoins évolué en direction des Lumières, sans renoncer à la foi. On peut aussi y ranger la Naturphilosophie de Friedrich Schelling (1775-1854, figure centrale), qui réconcilie la Nature et l'Esprit.[2] Certains adeptes d’ésotérismes et de sciences occultes non rattachés à des églises officielles ou des sociétés secrètes, se rangeaient également parmi les anti-lumières, ce qui ne les empêchait pas en même temps de continuer à s’opposer aux églises officielles et à leur domination.

Dans ces temps d’adaptation, certains ont essayé de plus ou moins marier la méthode scientifique avec des sciences davantage occultes ou théosophiques, ou à s’inspirer d’autres spiritualités, hérétiques[3] ou même non-chrétiennes, notamment en Inde.

En gros, tout ceux qui croyaient non seulement aux « forces de l’esprit », mais surtout à la primauté et l’immortalité de l’esprit, et par conséquent aux arrière-mondes avaient toujours besoin des lumières de la foi. Certains étaient totalement hostiles aux philosophes et aux Lumières, d’autres étaient plus accommodants. Tous, étaient bien obligés de tenir compte de la nouvelle donne, ne serait-ce qu’au niveau de la science et de la politique, deux domaines où le rôle des églises allait décroître.

Pour ce qui est du sauvetage des doctrines hérétiques, voir (Gotthold Éphraïm) Lessing (1729–1781) et les hérétiques de Michel Espagne, ou encore le sauvetage de Maître Eckhart par Franz Xaver von Baader (1765-1841). Lessing s’intéressait aussi à l’indianisme naissant et avait lu les Essais sur les dogmes de la métempsychose et du purgatoire (publié en 1770) du suisse Jean Rodolphe Sinner  1730-1787), gérant de la bibliothèque de Berne. C’est une sorte de compte-rendu des études indianistes entremêlés des opinions de Sinner et d'autres.

Sinner s’intéresse notamment à l’existence en Inde (« Indostan ») de la doctrine de la métempsychose. Le bouddhisme (les Samanéens) n’est pas mentionné dans ce livre, qui parle surtout des Védas et du brahmanisme. Selon Sinner, qui s'appuie sur d'autres, l’Inde est le véritable berceau du culte des idoles[4] et de la doctrine de la métempsychose, qui sont passés par la suite en Égypte, en Grèce (Pythagore) etc. L’Inde serait à l’origine de la croyance en l’immortalité de l’âme et des migrations de l’âme « par differens corps où elle séjourne pour éprouvée & purifiée de ses péchés ». Il voit en cela un point commun avec le purgatoire qui a une fonction similaire. Le rapprochement entre le purgatoire et la métempsychose semble être attribué à un certain Père Grueber (source : The Idea of Re-birth by Francesca Arundale). Laisser un message si quelqu'un connaît ce Grueber...

Sinner aime faire toutes sortes de syncrétismes entre les aspects religieux de l’Inde, de l’Égypte, de la Grèce, du judaïsme et du christianisme. Il cite le livre de La Croze[5]. Il émet l’idée que les Indiens pourraient nous être supérieurs en préceptes de morale et de vertu et qu’ils pourraient faire honte aux Chrétiens dans ce domaine.[6] Le livre de Sinner suggère que la doctrine de la métempsychose (passé en Occident par l’Inde) et les méthodes de la purification de l’âme sont peut-être dans un état plus originel et moins altéré qu’en Occident. L’Inde est peut-être la source d’une spiritualité[7] plus pure au niveau de la doctrine (hérétique) de la métempsychose, pas au niveau de la pureté de la foi chrétienne évidemment. « La félicité de la vie à venir [est] comme une espèce d Exstase & une manière d’exister entièrement différente de toutes les sensations humaines ». Cela traduit l’expression d’Alexander Dow (1735-1779) « Consciousness is lost in bliss ».

Un an après la publication du livre de Sinner, en 1771, Anquetil-Duperron (1731-1805) introduit le mot Aryen en Europe, après avoir commencé ses traductions des Vedas et de l'Avesta en 1762. Ce fut la source principal de Schopenhauer en matières de l'Inde, selon ses prorpes dires.

Lessing fera sienne l’idée de la métempsychose ou palingenèse en l’appliquant plutôt dans le sens de la philosophie de l’histoire : la purification graduelle de l’Humanité[8]. Mais l’idée de l’Inde comme berceau de la religion primordiale à l’état le plus pur fera son chemin en Allemagne qui va trouver plusieurs liens avec ce pays des Aryens, comme l’a montré Roger-Pol Droit dans Le culte du néant. Le chapitre sur Gobineau (1816-1882) et les inégalités des races au niveau de l’esthétique, de la force et de l’intellect, les Aryens étant la race-mère. Le chapitre sur Friedrich Schlegel (1772-1829) avec sa classification en langues fortes et faibles et où la langue-mère, "l’indo-germain", est naturellement noble. Carl-Friedrich Köppen (1808-1863) qui écrit un livre sur le bouddhisme, Die Religion des Buddha, où il essaie de montrer que le bouddhisme a été un facteur d’« affaiblissement » de la culture des Aryens. Ce livre a été lu par Schopenhauer, Wagner, Nietzsche et Taine…

Oeuvre d'Arno Breker,
antithèse de l'« art dégénéré »
On y perçoit une obsession de la vigueur (virilité), et de tout ce qui est susceptible d’affaiblir la vigueur d’une race (sang), d’une langue, d’une culture, d’une société. Roger-Pol Droit parle de « affaiblissement bio-socio-culturel » pour décrire l'effet que Taine attribue au bouddhisme (p. 195). La compassion bouddhiste, une marque de faiblesse, y figure évidemment. Plus une société refuse ce qui affaiblit sa vigueur virile, et plus elle sera forte. Il lui faut un sang fort (non mêlé), une doctrine forte (non mêlée), des valeurs fortes (viriles), un fort caractère, et de l’autorité (virilité) pour maintenir tout cela. Les Aryens de l’Indostan avaient eu toutes ces qualités selon les indianistes, philosophes, historiens etc. de l'époque, l’Allemagne aussi, mais ils pensaient aussi que la vigueur des Aryens de l’Indostan avait décru à cause de plusieurs facteurs, entre autres le nihilisme (terme anti-lumières inventé par Obereit en 1787, diffusé par Friedrich Heinrich Jacobi (1743–1819), le pessimisme, l’immobilisme (« inaction paisible » terme de Nietzsche pour qualifier le bouddhisme) et la compassion du bouddhisme. Les frères Aryens en Europe étaient avertis... Voir le livre de Roger-Pol Droit.

Petite anecdote : au Parlement des Religions Chicago tenu en 1893, Vivekananda (influencé par Paul Deussen, disciple de Schopenhauer) parle de la « religion indienne », le Vedanta, la seule religion unique. Vivekananda y utilise le terme 'Aryen' dans le sens indogermain « dans des énoncés où il était question de la ‘race’, du ‘type’, du ‘sang’ » (Culte du néant, p. 227). Il reprend d’ailleurs de nombreuses thèses d’indianistes allemands[9] dans ses Conférences et autres écrits. Gandhi tenait le même type de discours d'aryanité indo-européenne (incluant les Anglosaxons) dans une lettre ouverte au conseil de Durban en 1894, "pour revendiquer une place particulière pour l’Inde dans l’Empire britannique." 

« Socialisme, occultisme, et féminisme »[10] sont encore aujourd'hui considérés comme ce qui menace la volonté d’une nation forte, un peu partout dans le monde. Le néolibéralisme mondialiste et les diverses migrations n’arrangent évidemment pas ses affaires.
« Pour certains chercheurs comme Isaiah Berlin ou Zeev Sternhell, la pensée des contre-Lumières a eu des filiations intellectuelles dans certains courants de pensées apparus plus tard, comme le totalitarisme ou le néoconservatisme. » (wikipedia)

A suivre...
***

Article sur la Réincarnation par Vivekananda

Enregistrement du discours de 1893

[1] Dans le sillage de Citoyen Dupuis, Platon sur l'âme immortelle

[2] « L'ensemble de sa vie intellectuelle sera marquée par la quête d'un système qui réconcilie la Nature et l'Esprit, les deux versants (inconscient et conscient) de l'Absolu. Cette quête le conduit dans un premier temps à construire sa « philosophie de l'identité », qui sera critiquée de manière polémique par son ex-ami Hegel, dans la préface à la Phénoménologie de l'Esprit (1807) ».

« La philosophie de Schelling est une « odyssée intellectuelle », faite d'étapes (Iéna, Munich, Berlin, etc.) et de différentes strates : « philosophie de la nature », « philosophie de l'identité », philosophie de l'art, philosophie de la mythologie, « philosophie de la Révélation » et « philosophie rationnelle », philosophie positive (religieuse) ou bien philosophie négative, etc. Parfois les philosophies se complètent : "La philosophie de la Nature traite de la Nature comme le philosophe transcendantal traite le Moi." Parfois elles se succèdent (la philosophie de l'identité ne dure que de 1801 à 1808 inclus), ou elles s'emboîtent (la philosophie de la Révélation est une partie de la philosophie positive). » Wikipedia Schelling


[3] Lessing et les hérétiques, Michel Espagne, Revue germanique internationale 9 | 2009
Haskala et Aufklärung.


[4] Il cite le jésuite allemand Athanase Kircher (1602-1680) :
« Tous ceux qui ont voyagé dans l’Inde attestent que les Divinités de l’Egypte & de la Grèce y sont adorées. Surtout on trouve dans tous les Temples & sur tous les grands chemins le culte du dieu Apis sous la figure d’une vache. »
[5] « Mr De la Croze a traité amplement de la Religion des Peuples de l Indostan dans son Histoire du Christianisme des Indes mais il ne connaissoit non plus que les Auteurs dont j ai parlé ni la Langue Sanscrit ni les Codes Sacrés des Bramins. »

[6] « C'est de voir encore au milieu de ces Peuples non seulement des préceptes de Morale & de Vertu très beaux mais de voir peut être à la honte des Chrétiens les mèmes Préceptes suivis & pratiqués mieux que parmi nous. »

[7] Idée reprise par Vivekanda, qui s’appuie sur Karl Heckel, dont l’article sur la Ré-incarnation (Die Idee der Wiedergeburt, Leipzig, Verlag von Max Spohr, 1889) est cité dans The Theosophist. Extraits de Conférences et écrits de Vivekananda :  
« C'est en Inde et chez les Aryas que la doctrine de la préexistence, de l'immortalité et de l’individualité de l'âme est d’abord apparue. Des recherches récentes en Egypte n’ont pas réussi à montrer quelque trace que ce soit de doctrines d’une âme indépendante et individuelle existant avant et après la phase d'existence terrestre. Quelques-uns des mystères étaient sans doute en possession de cette idée, mais ils ont été retracés en Inde. » 
Et aussi : 
« Je suis convaincu", dit Karl Heckel, "que plus nous entrons profondément dans l’étude de la religion égyptienne et plus il est clair que la doctrine de la métempsychose était entièrement étrangère à la religion populaire égyptienne; et même que ce qu’en possédaient de simples mystères n’était pas inhérent aux enseignements d’Osiris, mais dérivait de sources Hindoues. » 
Conférences et écrits 

[8] On pourrait même se demander si la dialectique de Hegel, thèse-antithèse-synthèse à l’infini, ne doit pas quelque chose à l’idée de la métempsychose…

[9] « Il est dit que Pythagore a été le premier grec à enseigner la doctrine de la palingenèse chez les Hellènes. En tant que race aryenne, qui brûlait déjà ses morts et qui croyait à la doctrine d’une âme individuelle, il était facile pour les Grecs d’accepter la doctrine de la réincarnation à travers l’enseignement pythagoricien. Selon Apuleius, Pythagore était venu en Inde où il avait été instruit par les Brahmines. »

[10] P.e. Philippe Murray dans Le XIXème siècle à travers les âges, Jean-Louis Harouel dans Droite-Gauche : ce n’est pas fini. Marion Dapsance tente de réintroduire le (néo)bouddhisme comme un facteur antichrétien (ou d’affaiblissement ?) dans ses conférences, p.e. « le bouddhisme en Occident : réalités méconnues et histoire occulte ».

dimanche 29 octobre 2017

La réincarnation, sinon rien...




Rebirth, rebirth, rebirth (publié le 28/10/201), par le moine norvégien Ajahn Brahmali (né en 1964), ordonné par Ajahn Brahm,

Comme beaucoup d’autres moines Theravada occidentaux, Ajahn Brahmali pense que sans la croyance en la réincarnation, la doctrine bouddhique partirait totalement à la dérive. Ajahn Brahmali écrit que le bouddhisme en se proclamant vrai et au plus près du réel, se doit d’être en conformité avec les sciences par rapport à la connaissance des phénomènes. Mais il voit bien le décalage, et, comme de nombreux autres bouddhistes traditionnels, il espère que la science progressera et confirmera un jour la doctrine bouddhique. Par confirmer la doctrine bouddhique, il veut dire en fait la croyance en la réincarnation. Aussi encourage-t-il les recherches « scientifiques » parallèles en matière de réincarnation. Il recommande la lecture de “Irreducible Mind” d’Edward F. Kelly et d’autres publié en 2007, pour une bon résumé de l’état actuel du savoir réincarnationnel.

Les réincarnationistes et les spiritualistes entretiennent souvent des vues dualistes schématiques sur l’esprit et la matière, où il est plus plausible que la matière procède (création, émanation, etc.) de l’esprit ou est animé par lui, que l’inverse. Du même coup, ils accusent ceux qui ne partagent pas un point de vue dualiste esprit-matière d’être des « matérialistes » qui affirmeraient que l’esprit est un épiphénomène de « la matière » etc. Ce point de vue dualiste est dépassé, mais comme il est un point de vue traditionnel, ils ont du mal à s’en séparer. La réalité est sans doute plus complexe que ce dualisme schématique. Une culture se transmet de génération à génération, et à chaque membre d’une génération, ce qui fait qu’elle est une sorte de superstructure, qui n’est ni entièrement « spirituelle » ni « matérielle ». Elle perdure au-delà de la mort de ses membres, mais pas sans ses membres. On trouve d'ailleurs des alternatives du problème corps-esprit dans le bouddhisme même.

Les réincarnationistes comme Brahmali, persistent à dire que le Bouddha a enseigné la réincarnation comme un croyance nécessaire, sans laquelle l’édifice bouddhiste s’écroulerait. Si on parle des quatre nobles vérités du Bouddha, toutes les « vérités » ne sont pas de même nature et n’ont pas la même valeur. Elles n’ont pas été enseignées comme des dogmes qu’il convient d’accepter. La première vérité est un constat, il constate la souffrance (dukkha) universelle. La deuxième vérité en établit les causes. La troisième affirme que ces causes peuvent être éliminées et la quatrième montre comment.

Puisque la cessation de la souffrance est possible, la première vérité de la souffrance est vraie tant que les remèdes n’ont pas été appliqués. La souffrance est aussi enseignée parfois comme la conséquence d’un malentendu (avidyā), qui perdure aussi longtemps que l’on ignore les trois caractéristiques des choses (impermanentes, insatisfaisante et sans essence). La réincarnation est un malentendu du même type : tant qu’il y a identification à ce qui constitue un individu, que le bouddhisme enseigne d’être dépourvu de soi, il y aura « renaissance ». Sans soi, et sans individu qu’est ce qui peut renaître ou se libérer ?
« ‘Un jour, je m’éteindrai libre de toute appropriation, le nirvāṇa m’adviendra.’ Prendre les choses ainsi, c’est le comble de l’appropriation. »[1]
Faire reposer ainsi toute l’édifice de la doctrine bouddhique sur la seule croyance de « la réincarnation » semble très malhabile, sauf s’il s’agit d’une stratégie, dans lequel cas elle n’est pas indispensable.

Pour des réincarnationistes comme Ajahn Brahmali, la réincarnation serait une découverte du Bouddha. Chaque bouddhiste peut la découvrir pour lui-même à travers l’investigation personnelle qu’est la méditation. C’est comme si nous parlions de la sagesse (prajñā) ou de l’éveil ! Il faudrait voir de plus près ce que cette affirmation comprend par réincarnation, la renaissance perpétuelle dans un des six mondes de la cosmographie bouddhiste ? Ajahn Brahmali rappelle qu’il est dit quelquefois que rejeter la croyance en la réincarnation revient à dire que l’on n’est pas bouddhiste.[2] Ce n’est pas le Bouddha qui dit cela, ni ceux qui pensent être bouddhistes mais sont dubitatifs quant à la réalité de la réincarnation, mais bien les réincarnationistes pour qui le triple entraînement (éthique, méditation et sagesse) sans cette croyance serait sans fondation. Est-ce qu’ils considèrent Nāgārjuna comme un bouddhiste ?

Pour des réincarnationistes comme Ajahn Brahmali ce serait "la fin du bouddhisme" (de leur bouddhisme ?) si le bouddhisme perdait la croyance en la réincarnation comme dogme.[3] Un moine Theravada canadien m'avait écrit un jour que sans le karma et la réincarnation, il ne savait pas ce qui le retiendrait de commettre un meurtre.

Il existe une vidéo de Dzongsar Khyentsé Rinpoché (IS THERE BUDDHISM WITHOUT REBIRTH?), dans laquelle celui dit qu’actuellement il n’y a pas de terrain d’entente entre les scientifiques et les bouddhistes au sujet de la réincarnation, mais que c’était la même chose pour ce la théorie de relativité jusqu’aux découvertes d’Einstein qui auraient confirmé ce que le Bouddha avait déjà découvert il y a 2500 ans. Il garde bon espoir que les scientifiques confirmeront un jour les propos du Bouddha au sujet de la réincarnation. DKR s'inquiète comme Ajahn Brahmali de qui est un bon bouddhiste et qui ne l'est pas, avec la croyance en la réincarnation comme critère principale.

Voir aussi La réincarnation est-elle attirante ?

***

[1] Nāgārjuna, Stances du milieu par excellence, trad. Guy Bugault, p. 202

[2] « This is why it is sometimes said that rejecting rebirth is tantamount to saying you are not a Buddhist. » « If one rejects one of the core insights of the Buddha – that is, rebirth – one is actually rejecting his awakening and therefore not really taking refuge. It seems to me that it is at least arguable from this that such a person is not really a Buddhist. »

[3] « If Buddhism were to lose rebirth, it would be the end of Buddhism as far as I am concerned. »

lundi 16 février 2015

La réincarnation est-elle attirante ?



La presse de l’université de Princeton a inauguré une nouvelle série, “Lives of Great Religious Books”, sur les coulisses de grands livres religieux. Parmi ceuxi-ci figure un titre sur « Le livre des morts tibétain » écrit par « l’iconoclaste » Donald S. Lopez, auteur de Prisoners of Shangri-La - Tibetan Buddhism and the West. Lopez y explique comment ce texte qui n’était pas très célèbre au Tibet est devenu emblématique du bouddhisme tibétain en occident. Ce livre qui vaut une lecture pour lui-même montre en creux le rôle primordial que le concept de réincarnation a joué dans la réception du bouddhisme en occident. Sans celui-ci est-ce que le bouddhisme aurait eu le succès qui était le sien en occident ?

Lopez montre l’importance du spiritualisme américain ou de la « Religion métaphysique américaine » (American Metaphysical Religion, expression de Catherine Albanese) derrière ce succès, à commencer par l’activité de Joseph Smith, découvreur et traducteur du Livre de Mormon grâce à ses contacts avec des anges, et fondateur de la religion des Mormons. Suivi en 1848, par les exploits de deux sœurs, Kate et Margaret Fox (dix et douze ans), communicant avec les âmes des morts par le biais de tapotements de la table de cuisine de la famille Fox, produits par Monsieur « Pied fourchu » (Split-foot). Une famille de quakers américaine les rendit célèbres et le nom « spiritualisme » tombait pour désigner le phénomène de communiquer avec les morts, qui allait occuper une bonne partie du XIX-XXème siècle. C’est pendant la même période que Henry Steel Olcott et Helena Petrovna Blavatsky de la Société théosophique développèrent leurs activités spiritualistes.
« [Blavatsky] souhaite une renaissance moderne du principe théosophique ancien. Il se fonde sur un syncrétisme à base de traditions de l'hindouisme et du bouddhisme, que les théosophes affirment reposer sur un « Corps de Vérité » commun à toutes les religions : la Tradition Primordiale. La théosophie, précisent-ils, représente un aspect moderne du Sanatana Dharma, « la Vérité Éternelle », comme religion en soi. »[1] 
A cet effet, Blavatsky était en contact psychique avec des « mahatma », des grandes âmes, notamment les maîtres tibétains Koot Hoomi et Morya, qui lui enseignèrent ce qui allait devenir « la doctrine secrète ». A sa mort en 1891, Annie Besant pris la suite à la tête du mouvement, qui reconnut le jeune Krishnamurti comme le nouveau messie en 1909. Krishnamurti renonça à ce rôle en 1930 et suivit son propre parcours en se distanciant des thèses de la société théosophique.

Sans renter dans les détails, l’idée de base du « spiritualisme » est l’existence d’une âme immortelle, survivant à la mort physique du corps. Dans un monde industriel post-Lumières, où la religion chrétienne était mise à mal, cette nouvelle sagesse venant de l’Orient devait sonner comme un message d’espoir à certains. Certes, les âmes non éveillées s’exposaient à une renaissance dans des conditions défavorables ou atroces, mais elles étaient immortelles ! Puis, il y avait des âmes ectoplasmiques éveillées capables de guider des heureux élus. La bonne nouvelle était que les sources de cette Science, la « Tradition primordiale », étaient toujours vivantes en orient, et que l’on y avait de nouveau accès grâce aux médiums théosophiques. D’autant plus que l’on savait depuis 1894 grâce à la « découverte » d’un manuscrit au Ladakh par Nicolas Notovitch et la vie inconnue de Jésus (The Unknown Life of Jesus Christ), qu’Issa (le nom de Jésus dans ces contrées) avait passé dix-sept ans en Inde et au Népal. D’ailleurs, maître Koot Hoomi de la société théosophique, était la réincarnation du mage Balthasar.

Aussi, Evans-Wentz choisit comme titre « Le livre des morts tibétain » pour faire écho au « Livre des morts égyptien » et pour monter que la (même ?) Doctrine secrète a été accessible partout grâce à des grandes âmes voulant bien la transmettre. Sans forcément suivre l’interprétation théosophique d’Evans-Wentz, les amateurs de l’âme immortelle de divers bords ont accueilli ce livre à bras ouverts. Je consacrerai peut-être des blogs futurs à certaines de leurs interprétations.

Pour l’instant, je veux encore revenir à l’attractivité de l’idée de réincarnation, qui semble avoir causé la conversion de plusieurs personnalités bouddhistes comme Christmas Humphreys en Angleterre, Jean-Pierre Schnetzler en France, et sans doute d’autres dont je ne connais pas la biographie ou cette motivation particulière.

Christmas Humphreys avait fondé la Loge bouddhiste (the Buddhist lodge), plus tard Buddhist Society, à Londres en 1924, comme une ramification de l’antenne londonienne de la société théosophique. Initialement intéressé par le Theravada, il se tourna vers le mahayana suite aux publications de DT Suzuki. Il accueillit également Alan Watts, à qui il fit lire[2] The Secret Doctrine, et qui plus tard influence la Beat Generation aux Etats-Unis.[3] La perte de son frère ainé[4] pendant la première guerre mondiale allait être un tournant dans la vie du jeune Christmas. Il se mit à la recherche d’une autre religion avec un différent sens de justice (loi cosmique), qu’il trouva dans le bouddhisme[5]. Dans une interview radio avec Anthony Clare (28082017 l(interview n'est plus disponible sur Youtube), il précise qu’en lisant un livre sur le bouddhisme à l’âge de dix-neuf ans, il décida sur le champ qu’il était bouddhiste, plus particulièrement à cause de la "doctrine" de la réincarnation[6].

Jean-Pierre Schnetzler (1929-2009) fait le même constat en lisant « Le Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa communauté» d’Oldenberg, après avoir lu Schopenhauer (faisant les louanges du bouddhisme) en classe de philosophie. Le livre d'Oldenberg qui lui fit l’effet d’un « tremblement de terre », puisque tout ce qu’il y avait dans ce livre, il le savait... Il savait désormais « J’ai été bouddhiste dans une vie antérieure. (source émission radio[7]
« Il en arrive à la conclusion, parfaitement inacceptable dans ce milieu à cette époque, qu'il a été bouddhiste dans une vie antérieure. La conséquence pratique est que pour ne faire de peine à personne, et ne pas être pris pour fou, il convient de se taire hermétiquement. Le bien fondé de cette prudence se vérifie lors de ses études de médecine à Bordeaux, de 1946 à 1955, où il ne rencontre aucun bouddhiste et constate l'ironie méprisante de ses collègues lorsque l'Orient ou la réincarnation s'invitent dans la conversation. » (site de JPS)
Il rejoint en 1955 la « Société des amis du bouddhisme»[8] à Paris, fondée en 1927 par le Maître de la Loi Tai Hsu avec Mlle Grace Constant-Lounsbery et Mme Marguerite la Fuente, traductrice française en 1933 du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz.

Ces deux exemples de personnalités bouddhistes montrent qu’avant d’être séduit par le bouddhisme et sa doctrine, c’est la « doctrine de la réincarnation » qui les avait attiré et donné la certitude que le bouddhisme était leur voie. D’ailleurs en regardant la bibliographie de JP Schnetzler on peut voir l'intérêt qu'il porte à ce thème.

Pour Alan Watts, qui est pourtant passé par la loge bouddhiste de Humphreys, « la doctrine du karma et de la réincarnation » est une donne culturelle, une institution sociale, un hypnose social, un dispositif ingénieux de justice cosmique qui ne fait pas partie de la doctrine du Bouddha, qui enseigne plutôt la libération de la ronde des renaissances. (source audio).

***

[1] Wikipédia, Frédéric Landy, Dictionnaire de l'Inde contemporaine, Armand Colin, Paris 2010, p. 423

[2] « Watts, under Humphreys's tutelage, read The Secret Doctrine at roughly the same age that Humphreys had, but didn't swallow it in the same way. He would later say that Madame Blavatsky had “only the most fragmentary knowledge of Tibetan Buddhism, but she was a masterly creator of metaphysical and occult science fiction. »

[3] source Tricyle

[4] « The wound went much deeper than a schoolboy's learning of a beloved brother's death. . . . From that hour I began a journey and it has not ended yet, a search for the purpose of the universe, assuming it has one, and the nature of the process by which it came into being. »


[5] « One of those was the first book he read on Buddhism, Buddha and the Gospel of Buddhism, by Ananda Coomaraswamy. “If that is Buddhism,” he said when he had finished, “then whatever else I am I am a Buddhist.” »

[6] « I explain it by the Buddhist doctrine of rebirth ».

[7] Bouddhisme tibétain en France - Les vivants et les dieux - France culture Émission diffusée sur France culture le 24/11/07

[8] Association fondée en 1927 par le Maître de la Loi Tai Hsu avec Mlle Grace Constant-Lounsbery et Mme Marguerite la Fuente, traductrice française en 1933 du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz.