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dimanche 26 décembre 2021

La guerre continue

Champ de bataille spiritualiste-matérialiste

A partir de la fin du XVIIIème siècle, des intellectuels Edimbourgeois avaient commencé à combattre le “rationalisme naissant” à travers une propagande faite d'histoires de fantômes, d’esprits et de revenants, pour (re)sensibiliser et familiariser le grand public avec le surnaturel[1]. Le romantisme se met en marche…

La première moitié du XIXème siècle, les anti-Lumières Joseph de Maistre (1753-1821) et Louis de Bonald (1754-1840) militent pour un retour de la monarchie, et l’instauration d’une sorte de théocratie catholique. Simultanément, le magnétisme et le somnambulisme se répandent en France (Puységur et Mesmer). Ces deux mouvements préparent le terrain pour un retour en force du spirituel (et l’avènement du spiritisme) en la république française. Le phénomène décisif semble venir des Etats-Unis, ou du moins, c’est ce que semblent penser des auteurs français du XIXème siècle (Jules-Eudes de Mirville, Alexandre Erdan, P.Calmet, etc.).
En 1848, les deux sœurs, Kate et Margaret Fox (dix et douze ans) font fureur aux Etats-Unis. Elles communiquent avec les âmes des morts par le biais de tapotements de la table de cuisine de la famille Fox, produits par Monsieur « Pied fourchu » (Split-foot). Une famille de quakers américaine les rendit célèbres et le nom « spiritualisme » tombait pour désigner le phénomène de communiquer avec les morts, qui allait occuper une bonne partie du XIX-XXème siècle. Le mode passe en Europe, et à Paris, où Léon Rivail (Allan Kardec) le connaîtra en 1853. En 1857, il publie son Livre des Esprits, où l’on apprend l’existence du monde spirite. Le livre consiste en les réponses que les esprits ont soufflé à Allan Kardec (car tel était son nom réincarnationiste de druide dans une existence antérieure) suite à ses questions, et qui constituent le credo spiritiste, où l’on reconnaît un mélange de lidée de réincarnation hardcore et de la palingénésie plus soft façon Lessing.” BlogSpirited Away 27/10/2018.
Jules de Mirville écrit :
Malheureusement, de l'autre côté de l'Atlantique de pareils faits ne restent pas sans écho . Aussi toute la presse américaine est-elle, à l'instant même, saisie de la question, et, les demoiselles Fox transportant avec elles la contagion (comme le faisaient autrefois nos camisards), nous voyons en moins d'un an, toutes les villes principales du continent, Boston, Providence, New-Haven, Stratford, Cincinnati, Buffalo, Jefferson, Saint-Louis, Auburn, Manchester, Long Island, Portsmouth, New-Brighton, etc., envahies tour à tour et payant leur tribut au progrès mystérieux.”

Vers la fin de l'année 1852, l'épidémie avait été importée dans le nord de l'Écosse par quelques mediums américains.” (Pneumatologie, Mirville)"
Fin avril 1853, la contagion atteint la France. Bientôt, après Paris, les tables commencent à tourner et à parler dans toute la France. Les traditionalistes anti-Lumières paniquent, mais considèrent le phénomène en même temps comme une possible brèche pour le retour du spirituel (comme ce fut le cas en Ecosse plus tôt), et par là, qui sait, d’une monarchie théocratique… une occasion à saisir.

C’est certainement le cas pour l’illuministe et médium Jules de Mirville. L’Académie des Sciences refuse les phénomènes relatifs aux "esprits" (05/07/1854), mais de Mirville lit sa mémoire devant l'Académie des sciences morales et politiques, en les attribuant à des forces surnaturelles. On y débat sur la nature exacte des esprits. 

De Mirville s’exalte :
Deux siècles de déraisonnement complet, deux siècles de calomnies et de sarcasmes à rayer de nos annales, et à déjuger aujourd'hui ?

Toutefois, les embarras des lettres et de la philosophie ne seraient rien auprès de celui de nos sciences médicales . Songez donc à tout ce qu'elles ont amoncelé d'invectives, contre ces mêmes esprits, contre les possessions, contre les exorcismes, et contre le magnétisme en dernier lieu . Tout était dirigé contre le merveilleux de tous les genres, on eût dit qu'elles n'avaient pas d'autres maladies, d'autres ennemis à combattre .”

Or, comme cette théorie, M. le docteur Brierre de Boismont l'appelle à son tour « la plus funeste des erreurs sociales, » nous pouvons dire, logiquement, hardiment, que le retour à cette grande vérité de l'existence et de l'intervention des esprits, frappe de mort, instantanément, un de nos plus déplorables enseignements . Oui, toutes ces doctrines, funestes en ce qu'elles expliquaient toute espèce de phénomènes mystérieux par l'hallucination, les voici sapées dans leurs bases ! les prophètes sont vengés, les miracles vont se comprendre, les visions s'expliquer, les hallucinations collectives disparaître. Quel écroulement scientifique !” (Pneumatologie)
Il lui reste néanmoins quelques doutes :
Mais si nous voyons là toute une révolution, révolution véritable, absolue, radicale, pleine de lumière pour les chrétiens, nous y voyons aussi pour ceux qui ne le sont pas, des dangers non moins grands et des erreurs plus périlleuses encore . Le matérialisme est vaincu : mais à quel prix peut-être ?
Ce retour du paganisme “ignoré” pourrait-il menacer le projet théocratique catholique à l’échelle européenne ?
Le comte de Maistre, on le sait, partageait les mêmes craintes, mais il entrevoyait au delà la régénération de toute l'Europe et cette majestueuse unité qui arrivait à grands pas. Nous y croyons comme lui, mais après quelles épreuves et pour combien d'années ? Dieu seul peut le savoir .”
Les batailles spiritualistes-matérialistes se sont poursuivies au XIXème siècle, puis au XXème siècle. Notamment avec la recherche des origines de la religion universelle humaine dans le périmètre indien, la diffusion d’un réincarnationnisme occidental, d’abord chez des indianistes européens, puis des philosophes. La naissance desthéosophes” (™) et des anthroposophes, Le succès de Vivekananda devant le Parlement des religions de Chicago en 1893. Et puis, dans la continuation du “néopaganisme”, au XXème siècle, cet intérêt pour l’Inde débouche chez certains sur la volonté de découvrir les religions indiennes, pour elles-mêmes, enfin pour leur représentation en Occident... A défaut du retour de la théocratie catholique (ou bouddhiste ?), et en référence à “l’âge nouveau”, à l’ère du Verseau, on parlera de “New Age”. "Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas" (Malraux). Mais comme le rappelle de Mirville citant la Bible :
Vers les temps de l'Antechrist, est-il écrit encore, la magie couvrira toute la terre, et ces prodiges exerceront jusqu'à la foi des élus.”
Actuellement, dans ces temps très incertains, les replis identitaires et l’adhésion à de nouvelles identités, pris pour des refuges, ont le vent en poupe.

Un des dommages collatéraux de ce phénomène, le repli identitaire dans le bouddhisme (tibétain), est en train de faire exploser en vol les représentations occidentales du bouddhisme en général et du bouddhisme tibétain en particulier, pour ce qui nous concerne, et a pour effet de resserrer les rangs entre approches “spiritualistes” et “matérialistes”, avec des communicants bouddhistes (pleine conscience, paix, amour, compassion) tentant d’éteindre les incendies, en évitant de parler des nombreux sujets qui fâchent. Des réunions entre religieux et scientifiques sont organisées pour voir ce que les scientifiques peuvent apprendre des religieux, dans le faible espoir que certains éléments dits “surnaturels” seront un jour confirmés par les sciences. Les neuroscientifiques sont actuellement leur plus grand espoir, pourraient-ils un beau jour donner du crédit aux fluides et à la pneumatologie ? Voire même à l’immortalité de l’âme ? En attendant, le doute est encore permis, le surnaturel est en appel et en sursis, et business goes on as usual.

Lire aussi Sur l'entretien du tunnel (22/10/2017)

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[1] Ghosts in Enlightenment Scotland, Martha McGill

samedi 27 octobre 2018

"Spirited away"


C'est Achille que l'on voit trempé dans l'eau de l'immortalité par sa mère Thétis

En 1762, JJ Rousseau publie Emile ou de l’éducation qui incorpore dans son chapitre IV la Profession de foi du vicaire savoyard, l’éducation religieuse, qui doit faire partie intégrale de l’éducation d’Emile. Le livre fera scandale (brûlé à Paris, saisi à Genève) dès son apparition, principalement à cause de la partie de l’éducation religieuse. Voltaire, chef autoproclamé du ‘parti philosophique’, celui-là même qui a écrit « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire », publie Sentiment des citoyens, sous l’identité d’un calviniste indigné, qui appelle les autorités genevoises à la répression contre l’œuvre et l’auteur[1].
« Que peut donc contenir la Profession de foi pour provoquer un tel scandale? Une diatribe contre les miracles, la dénonciation des « absurdités » de tel dogme, la critique du célibat des prêtres, la remise en cause du principe d’autorité, la méfiance envers toutes les Églises, l’affirmation de la primauté absolue de la conscience, la dénonciation des dévots? Sans doute Rousseau est un remarquable polémiste, on l’ignore souvent, et bien des pages de la Profession de foi frappent par leur virulence. »[2]
Quoi qu’il en soit, ce traité de l’éducation, avec sa partie sur la religion naturelle, sera une Bible pour les pédagogues ouverts aux « lumières de la foi », et pas seulement les pédagogues. Contrairement à l’animal, l’homme n’est pas parfait et doit être perfectionné par l’éducation. Au départ cela concerne évidemment surtout la jeunesse (Emile), mais la perfectibilité continue au-delà de la jeunesse, notamment dans le domaine de la religion naturelle[3] (la lumière intérieure qui nous guide, influence de Fénelon ?). La perfectibilité est un mot-clé pour Rousseau et pour ceux qui le suivent.

En 1776, le philosophe et théologien Adam Weishaupt fonde le Cercle des Perfectibilistes (Bund der Perfektibilisten) à Ingolstadt en Bavière, mieux connu sous son nom ultime l’Ordre des illuminés (les illuminés de Bavières). L’ordre sera rapidement interdit, mais on y trouve de très grands noms (Goethe, Herder). Début 1780, l’Ordre comptait 1500 à 2000 membres. Avec un tiers d’aristocrates, 12 pour-cent de clercs religieux. 70 pour-cent avait suivi une formation universitaire, 25 pour-cent était des travailleurs manuels et 10 pour-cent de marchands.[4] Leur objectif était le perfectionnement et progrès de l'humanité dans la liberté, l'égalité et la fraternité (discours de Weishaupt en 1782). Tous semblaient en avoir à découdre avec les jésuites... En 1785 l’Ordre fut interdit, suite à la dénonciation d’un franc-maçon écossais, John Robison, informé par un moine agent secret et le jésuite français Augustin Barruel. Alexander Fleming aurait dû en faire un livre. C’est ce groupe qui a inspiré les nombreuses théories de complot sur les Illuminati.

Un des membres du Cercle des Perfectibles fut le pédagogue suisse[5] Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827), qui cherchait à appliquer les principes de l’Emile de Rousseau dans les écoles qui’il avait fondées, et qui allaient servir de modèles en toute l’Europe.

« Tout effet a une cause.
Tout effet intelligent a une cause intelligente.
La puissance de la cause intelligente est en raison de la grandeur de l'effet. »
Une de ses écoles était établie au château d'Yverdon, sur le lac de Neuchâtel. C’est là qu’un certain Hippolyte-Léon-Denizard Rivail (1804-1869), mieux connu sous le nom Allan Kardec, sera éduqué selon les principes de Rousseau. Léon Rivail deviendra lui-même un pédagogue et s’installera à Paris. 

En 1848, les deux sœurs, Kate et Margaret Fox (dix et douze ans) font fureur aux Etats-Unis. Elles communiquent avec les âmes des morts par le biais de tapotements de la table de cuisine de la famille Fox, produits par Monsieur « Pied fourchu » (Split-foot). Une famille de quakers américaine les rendit célèbres et le nom « spiritualisme » tombait pour désigner le phénomène de communiquer avec les morts, qui allait occuper une bonne partie du XIX-XXème siècle. Le mode passe en Europe, et à Paris, où Léon Rivail le connaîtra en 1853. En 1857, il publie son Livre des Esprits, où l’on apprend l’existence du monde spirite. Le livre consiste en les réponses que les esprits ont soufflé à Allan Kardec (car tel était son nom réincarnationiste de druide dans une existence antérieure) suite à ses questions, et qui constituent le credo spiritiste, où l’on reconnaît un mélange de l’idée de réincarnation hardcore et de la palingénésie plus soft façon Lessing.

Voici le credo spiritiste tel que résumé sur le site Wikipédia consacré au Livre des Esprits. Je les ai numérotés pour pouvoir y référer plus facilement.

« 1. Dieu est éternel, immuable, immatériel, unique, tout-puissant, souverainement juste et bon. Il a créé l'univers qui comprend tous les êtres animés et inanimés, matériels et immatériels.
2. Les êtres matériels constituent le monde visible ou corporel, et les êtres immatériels le monde invisible ou spirite, c'est-à-dire des Esprits.
3. Le monde spirite est le monde normal, primitif, éternel, préexistant et survivant à tout.
4. Le monde corporel n'est que secondaire ; il pourrait cesser d'exister, ou n'avoir jamais existé, sans altérer l'essence du monde spirite.
5. Les Esprits revêtent temporairement une enveloppe matérielle périssable, dont la destruction, par la mort les rend à la liberté.
6. Parmi les différentes espèces d'êtres corporels, Dieu a choisi l'espèce humaine pour l'incarnation des Esprits arrivés à un certain degré de développement, c'est ce qui lui donne la supériorité morale et intellectuelle sur les autres.
7. L'âme est un Esprit incarné dont le corps n'est que l'enveloppe.
8. En quittant le corps, l'âme rentre dans le monde des Esprits d'où elle était sortie, pour reprendre une nouvelle existence matérielle après un laps de temps plus ou moins long pendant lequel elle est à l'état d'Esprit errant.
9. L'Esprit devant passer par plusieurs incarnations, il en résulte que nous tous avons eu plusieurs existences, et que nous en aurons encore d'autres plus ou moins perfectionnées, soit sur cette terre, soit dans d'autres mondes.
10. Les différentes existences corporelles de l'Esprit sont toujours progressives et jamais rétrogrades ; mais la rapidité du progrès dépend des efforts que nous faisons pour arriver à la perfection.
11. Les qualités de l'âme sont celles de l'Esprit qui est incarné en nous ; ainsi l'homme de bien est l'incarnation du bon Esprit, et l'homme pervers celle d'un Esprit impur.
12. Les Esprits incarnés habitent les différents globes de l'univers.
13. Les Esprits non incarnés ou errants n'occupent point une région déterminée et circonscrite ; ils sont partout dans l'espace et à nos côtés, nous voyant et nous coudoyant sans cesse ; c'est toute une population invisible qui s'agite autour de nous.
14. Les relations des Esprits avec les hommes sont constantes. Les bons Esprits nous sollicitent au bien, nous soutiennent dans les épreuves de la vie, et nous aident à les supporter avec courage et résignation ; les mauvais nous sollicitent au mal : c'est pour eux une jouissance de nous voir succomber et de nous assimiler à eux.
15. La morale des Esprits supérieurs se résume comme celle de Jésus en cette maxime évangélique : Agir envers les autres comme nous voudrions que les autres agissent envers nous-mêmes ; c'est-à-dire faire le bien et ne point faire le mal. L'homme trouve dans ce principe la règle universelle de conduite pour ses moindres actions.
»

Nous y trouvons l’article de la foi du Vicaire savoyard sur la volonté meut l'univers (1). En revanche, les lois de l’article deux du Vicaire (« La matière mue selon certaines lois me montre l'intelligence ») deviennent ici des œuvres divines (à découvrir par la théosophie), le monde spirite préexistant (au monde dit matériel, et qui est finalement sa vraie nature (primauté de l’esprit 2, 3, 4). Numéros 5 à 12 définissent l’idée de la réincarnation spirite. Je m’attends à ce que beaucoup de personnes croyant en la réincarnation puissent s’y retrouver. Le numéro 10 correspond à l’idée de la réincarnation façon Lessing en tant que le progrès de l’humanité vers l’Harmonie, ou à l’idée de progrès. On ne peut que progresser, pas rétrograder. Numéros 13 à 15 sont rassurants, enfin, les Esprits cohabitent et interagissent avec nous (13-15). Il n’y a donc pas de lieu de perdition particulier (Enfers, purgatoire, limbes…), et ils peuvent nous guider ainsi. Plus besoin de lumière intérieure (Rousseau).

Numéro 12 laisse la possibilité de l’existence de l’Atlantide et la Lémurie ou d’autres endroits fréquentés par les Esprits. Il est évident que ces Esprits peuvent nous renseigner sur les divers mondes imaginaux et apporter beaucoup en matière de théosophie. Nous sommes (presque) tous des Esprits qui s'ignorent.


Scène de Spirited Away (d'où le titre du billet, puisqu'ici ce sont les Lumières qui sont "spirited away"), en français Le voyage de Chihiro

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Article sur l'influence de Kardec au Brésil.

Des fantômes pour combattre le rationalisme naissant

Sur l'entretien du tunnel



Sur l'invention du Chos nyid bardo L'ingénierie du bardo pour finir l'année

[1] Profession de foi du vicaire savoyard, GF Flammarion poche, introduction de Bruno Bernardi, p. 12-13

[2] Bruno Bernardi, p. 14

[3] Par la bouche du vicaire, Rousseau propose trois articles de foi :
- Je crois qu'une volonté meut l'univers.
- La matière mue selon certaines lois me montre l'intelligence.
- L'homme est libre dans ses actions et comme tel animé d'une substance immatérielle.

[4] Données du sociologue Eberhard Weis sur le site Wikipedia allemand.

[5] Pestalozzi fut proclamé citoyen français par l’Assemblée législative le 26 août 1792 (wikipedia).

samedi 9 septembre 2017

Des fantômes pour combattre le rationalisme naissant


The Nightmare, by Henry Fuseli (1781)
C’est par hasard que je découvre l’historienne écossaise Martha McGill de l’Université d'Édimbourg dans une série documentaire du titre Enquête d’Ailleurs présentée par l’anthropologue et médecin légiste, Philippe Charlier. Le documentaire en question avait pour titre Enquête d'ailleurs - Les fantômes et avait été ajouté à Youtube le 31 déc. 2015.

Martha McGill et Philippe Charlier 
Après une balade nocturne à Édimbourg avec visite des voûtes souterraines (« closes »), on voit apparaître Martha McGill vers 7:00, pour expliquer que la présence de ces fantômes est due à l’ingéniosité d’intellectuels Edimbourgeois à la fin du XVIIème siècle, afin de combattre le « rationalisme naissant ». Il s’agit, d’après Martha McGill, d’une propagande religieuse qui visait à combattre le rationalisme, en faisant intervenir des revenants pour témoigner des réalités religieuses. A travers des histoires, qu’il faut distinguer des histoires populaires écossaises, les intellectuels ecclésiastiques peuplaient le réseau des voûtes souterraines (« closes ») de fantômes, revenants et d’autres esprits. Des fantômes envoyés par Dieu, pour transmettre un message de sa part. Par exemple, des fantômes revenant du paradis pour dire combien c’était merveilleux, « vous devez y faire un tour aussi ! » D’autres fantômes revenaient pour qu’un crime soit résolu et que le meurtrier soit envoyé en prison. Tout cela afin de prouver que Dieu était bien là, et pour réfuter Descartes en montrant que Dieu intervenait directement dans les affaires du monde.

Purgatoire
C’est ainsi que pendant quelques dizaines d’années entre la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècle, les fantômes furent utilisés à des fins de propagande religieuse. Ensuite, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, ces fantômes allaient devenir un thème récurrent du Romantisme ainsi qu'un atout touristique de l’Ecosse, mais toujours revêtu d’un aspect religieux.

C’est aspect se démode lorsque des philosophes comme Déscartes deviennent mieux acceptés dans le monde entier. Plus tard au XIXème siècle, l’Europe entier se passionnera pour le spiritisme qui deviendra une véritable mode.

Dr. Mabuse, séance de spiritisme
Découverte toute fraîche encore. Hâte de lire la thèse de Martha McGill ( 'Ghosts in Enlightenment Scotland', looked at the evolution of Scottish ghost beliefs from the late seventeenth to the early nineteenth centuries, reflecting on Scottish folklore, religious culture, and natural philosophy.
Supervisors: Dr Julian Goodare en Dr Thomas Ahnert), pour en apprendre davantage sur la propagande "anti-rationaliste" de la fin du XVIIème siècle.

Articles de Martha McGill


MàJ26122021 Le livre de McGill : Ghosts in Enlightenment Scotland, Martha McGill 

lundi 16 février 2015

La réincarnation est-elle attirante ?



La presse de l’université de Princeton a inauguré une nouvelle série, “Lives of Great Religious Books”, sur les coulisses de grands livres religieux. Parmi ceuxi-ci figure un titre sur « Le livre des morts tibétain » écrit par « l’iconoclaste » Donald S. Lopez, auteur de Prisoners of Shangri-La - Tibetan Buddhism and the West. Lopez y explique comment ce texte qui n’était pas très célèbre au Tibet est devenu emblématique du bouddhisme tibétain en occident. Ce livre qui vaut une lecture pour lui-même montre en creux le rôle primordial que le concept de réincarnation a joué dans la réception du bouddhisme en occident. Sans celui-ci est-ce que le bouddhisme aurait eu le succès qui était le sien en occident ?

Lopez montre l’importance du spiritualisme américain ou de la « Religion métaphysique américaine » (American Metaphysical Religion, expression de Catherine Albanese) derrière ce succès, à commencer par l’activité de Joseph Smith, découvreur et traducteur du Livre de Mormon grâce à ses contacts avec des anges, et fondateur de la religion des Mormons. Suivi en 1848, par les exploits de deux sœurs, Kate et Margaret Fox (dix et douze ans), communicant avec les âmes des morts par le biais de tapotements de la table de cuisine de la famille Fox, produits par Monsieur « Pied fourchu » (Split-foot). Une famille de quakers américaine les rendit célèbres et le nom « spiritualisme » tombait pour désigner le phénomène de communiquer avec les morts, qui allait occuper une bonne partie du XIX-XXème siècle. C’est pendant la même période que Henry Steel Olcott et Helena Petrovna Blavatsky de la Société théosophique développèrent leurs activités spiritualistes.
« [Blavatsky] souhaite une renaissance moderne du principe théosophique ancien. Il se fonde sur un syncrétisme à base de traditions de l'hindouisme et du bouddhisme, que les théosophes affirment reposer sur un « Corps de Vérité » commun à toutes les religions : la Tradition Primordiale. La théosophie, précisent-ils, représente un aspect moderne du Sanatana Dharma, « la Vérité Éternelle », comme religion en soi. »[1] 
A cet effet, Blavatsky était en contact psychique avec des « mahatma », des grandes âmes, notamment les maîtres tibétains Koot Hoomi et Morya, qui lui enseignèrent ce qui allait devenir « la doctrine secrète ». A sa mort en 1891, Annie Besant pris la suite à la tête du mouvement, qui reconnut le jeune Krishnamurti comme le nouveau messie en 1909. Krishnamurti renonça à ce rôle en 1930 et suivit son propre parcours en se distanciant des thèses de la société théosophique.

Sans renter dans les détails, l’idée de base du « spiritualisme » est l’existence d’une âme immortelle, survivant à la mort physique du corps. Dans un monde industriel post-Lumières, où la religion chrétienne était mise à mal, cette nouvelle sagesse venant de l’Orient devait sonner comme un message d’espoir à certains. Certes, les âmes non éveillées s’exposaient à une renaissance dans des conditions défavorables ou atroces, mais elles étaient immortelles ! Puis, il y avait des âmes ectoplasmiques éveillées capables de guider des heureux élus. La bonne nouvelle était que les sources de cette Science, la « Tradition primordiale », étaient toujours vivantes en orient, et que l’on y avait de nouveau accès grâce aux médiums théosophiques. D’autant plus que l’on savait depuis 1894 grâce à la « découverte » d’un manuscrit au Ladakh par Nicolas Notovitch et la vie inconnue de Jésus (The Unknown Life of Jesus Christ), qu’Issa (le nom de Jésus dans ces contrées) avait passé dix-sept ans en Inde et au Népal. D’ailleurs, maître Koot Hoomi de la société théosophique, était la réincarnation du mage Balthasar.

Aussi, Evans-Wentz choisit comme titre « Le livre des morts tibétain » pour faire écho au « Livre des morts égyptien » et pour monter que la (même ?) Doctrine secrète a été accessible partout grâce à des grandes âmes voulant bien la transmettre. Sans forcément suivre l’interprétation théosophique d’Evans-Wentz, les amateurs de l’âme immortelle de divers bords ont accueilli ce livre à bras ouverts. Je consacrerai peut-être des blogs futurs à certaines de leurs interprétations.

Pour l’instant, je veux encore revenir à l’attractivité de l’idée de réincarnation, qui semble avoir causé la conversion de plusieurs personnalités bouddhistes comme Christmas Humphreys en Angleterre, Jean-Pierre Schnetzler en France, et sans doute d’autres dont je ne connais pas la biographie ou cette motivation particulière.

Christmas Humphreys avait fondé la Loge bouddhiste (the Buddhist lodge), plus tard Buddhist Society, à Londres en 1924, comme une ramification de l’antenne londonienne de la société théosophique. Initialement intéressé par le Theravada, il se tourna vers le mahayana suite aux publications de DT Suzuki. Il accueillit également Alan Watts, à qui il fit lire[2] The Secret Doctrine, et qui plus tard influence la Beat Generation aux Etats-Unis.[3] La perte de son frère ainé[4] pendant la première guerre mondiale allait être un tournant dans la vie du jeune Christmas. Il se mit à la recherche d’une autre religion avec un différent sens de justice (loi cosmique), qu’il trouva dans le bouddhisme[5]. Dans une interview radio avec Anthony Clare (28082017 l(interview n'est plus disponible sur Youtube), il précise qu’en lisant un livre sur le bouddhisme à l’âge de dix-neuf ans, il décida sur le champ qu’il était bouddhiste, plus particulièrement à cause de la "doctrine" de la réincarnation[6].

Jean-Pierre Schnetzler (1929-2009) fait le même constat en lisant « Le Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa communauté» d’Oldenberg, après avoir lu Schopenhauer (faisant les louanges du bouddhisme) en classe de philosophie. Le livre d'Oldenberg qui lui fit l’effet d’un « tremblement de terre », puisque tout ce qu’il y avait dans ce livre, il le savait... Il savait désormais « J’ai été bouddhiste dans une vie antérieure. (source émission radio[7]
« Il en arrive à la conclusion, parfaitement inacceptable dans ce milieu à cette époque, qu'il a été bouddhiste dans une vie antérieure. La conséquence pratique est que pour ne faire de peine à personne, et ne pas être pris pour fou, il convient de se taire hermétiquement. Le bien fondé de cette prudence se vérifie lors de ses études de médecine à Bordeaux, de 1946 à 1955, où il ne rencontre aucun bouddhiste et constate l'ironie méprisante de ses collègues lorsque l'Orient ou la réincarnation s'invitent dans la conversation. » (site de JPS)
Il rejoint en 1955 la « Société des amis du bouddhisme»[8] à Paris, fondée en 1927 par le Maître de la Loi Tai Hsu avec Mlle Grace Constant-Lounsbery et Mme Marguerite la Fuente, traductrice française en 1933 du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz.

Ces deux exemples de personnalités bouddhistes montrent qu’avant d’être séduit par le bouddhisme et sa doctrine, c’est la « doctrine de la réincarnation » qui les avait attiré et donné la certitude que le bouddhisme était leur voie. D’ailleurs en regardant la bibliographie de JP Schnetzler on peut voir l'intérêt qu'il porte à ce thème.

Pour Alan Watts, qui est pourtant passé par la loge bouddhiste de Humphreys, « la doctrine du karma et de la réincarnation » est une donne culturelle, une institution sociale, un hypnose social, un dispositif ingénieux de justice cosmique qui ne fait pas partie de la doctrine du Bouddha, qui enseigne plutôt la libération de la ronde des renaissances. (source audio).

***

[1] Wikipédia, Frédéric Landy, Dictionnaire de l'Inde contemporaine, Armand Colin, Paris 2010, p. 423

[2] « Watts, under Humphreys's tutelage, read The Secret Doctrine at roughly the same age that Humphreys had, but didn't swallow it in the same way. He would later say that Madame Blavatsky had “only the most fragmentary knowledge of Tibetan Buddhism, but she was a masterly creator of metaphysical and occult science fiction. »

[3] source Tricyle

[4] « The wound went much deeper than a schoolboy's learning of a beloved brother's death. . . . From that hour I began a journey and it has not ended yet, a search for the purpose of the universe, assuming it has one, and the nature of the process by which it came into being. »


[5] « One of those was the first book he read on Buddhism, Buddha and the Gospel of Buddhism, by Ananda Coomaraswamy. “If that is Buddhism,” he said when he had finished, “then whatever else I am I am a Buddhist.” »

[6] « I explain it by the Buddhist doctrine of rebirth ».

[7] Bouddhisme tibétain en France - Les vivants et les dieux - France culture Émission diffusée sur France culture le 24/11/07

[8] Association fondée en 1927 par le Maître de la Loi Tai Hsu avec Mlle Grace Constant-Lounsbery et Mme Marguerite la Fuente, traductrice française en 1933 du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz.