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samedi 17 mai 2025

Kālacakra Tantra et Mahāmudra ésotérique

Rituel d'Offrande de Kālacakra à Mirik (mai 2025 photos FB)

"Ce blog est subjectif, dans le sens qu’il ne traite pas avec objectivité le bouddhisme et le mahāyāna en général, et le bouddhisme tibétain en particulier. Il tente néanmoins de présenter ces formes de bouddhisme conformément, mais en y ajoutant un point de vue plus critique (« moderne et occidental »). C’est sans doute une vision de l’Orient par l’Occident, mais en évitant un Orient créé par l'Occident (« orientalisme »). Il ne s’agit pas de nier les réalités du bouddhisme oriental, qui seront ici présentées le plus fidèlement possible, mais du moment que le bouddhisme arrive en Occident et s'y installe, l’Occident a son mot à dire sur les formes de pratique « occidentale » du bouddhisme « oriental » et leur pertinence." (Rappel de la présentation de mon blog)

 

L’origine indienne du Kālacakra Tantra

Le Vimalaprabhā (“Lumière immaculée”) est le commentaire principal du Kālacakra Tantra, l’un des textes majeurs du bouddhisme tantrique tibétain, particulièrement central dans la tradition Jonang, mais également important chez les Gelugpa, Sakyapa et Kagyupa.

Selon la tradition, le Kālacakra Tantra aurait d’abord été composé sous la forme d’un mulatantra de 12 000 vers, puis réduit à un laghutantra (version abrégée) par le roi Mañjuśrīkīrti de Shambhala. Son fils, le roi Puṇḍarīka, aurait alors rédigé le commentaire Vimalaprabhā. Ces deux textes auraient été conservés à Shambhala avant d’être « retrouvés » et transmis en Inde au Xe siècle. Le manuscrit (Gauḍī, Bengali) le plus ancien[1] date de la fin du Xème siècle. Le commentaire était traduit en tibétain au XIe siècle par Somanātha et Dro Lotsawa ('Bro Shes rab grags, ‘bro lugs). C’est ce commentaire qui l’attribue au roi Puṇḍarīka. Le manuscrit Gauḍī ne mentionne pas d’auteur. Il fut révisé, adapté, commenté, etc. plus tard notamment par des maîtres de Jonang et d’autres lignées.

Sommet des tantras et des yogas

Le Kālacakra Tantra est considéré comme "supérieur" ou le "sommet" de tous les autres tantras selon le tantra lui-même, ainsi que par d'importants maîtres tels que le 8ème Karmapa, Mikyö Dorje (1507-1554) et Jetsun Tāranātha (1575-1635), etc. Le corpus du Kālacakra a évolué constamment, s’est étoffé et a été mis à jour au cours des siècles. Le Kālacakra et son sextuple yoga (sbyor ba drug, s. ṣaḍaṅgayoga) est considéré supérieur aux autre anuttara-yogatantras, et leur “yogas” (chos drug) respectifs.

En général, dans le tantra anouttarayoga, la base de la purification est notre propre processus interne de mort, de bardo et de renaissance. Dans le Kalachakra, la base de la purification n'est pas seulement interne, mais à la fois externe et interne. Ainsi, les structures du corps, de l'univers et du mandala du Kalachakra sont parallèles et extrêmement étendues, bien plus étendues que dans les autres tantras anouttarayoga. Plus la base de la purification est étendue, plus la purification est complète.” (Alexander Berzin[2])
Le chapitre externe aborde la cosmologie, l'astronomie et les planètes, le chapitre interne couvre l'anatomie, les canaux, les vents d'énergie et les gouttes, et le chapitre "Autre" traite principalement des initiations et des chemins (étapes de génération et d’achèvement). La réalité tripartite du Kālacakra est intérieure/personnelle (nang gi, s. adhyātma), divine/cosmique (lha’i, s. adhidaiva) et existentielle/matérielle ('jig rten gyi, s. adhiloka/adhibhūta), et procède de l’Ādibhuddha (ou Paramādhibuddha), la réalité ultime et primordiale[3]. l'Ādibuddha est décrit comme existant depuis toujours, sans début ni fin. Il n'est pas localisé mais imprègne tous les phénomènes (dharma), constituant leur essence véritable au-delà des apparences. Sa nature fondamentale est la Luminosité (prabhāsvara), une conscience pure et sans obstruction qui est simultanément vide et connaissant. L'Ādibuddha transcende la dualité entre vacuité (śūnyatā) et luminosité (prabhāsvara), représentant leur union indivisible.

L'Adibuddha se manifeste au niveau cosmique comme principe ordonnateur de l'univers, structurant les correspondances entre macrocosme et microcosme. Au niveau individuel comme essence-de-bouddha (tathāgatagarbha) présente en chaque être sensible. Comme divinité tantrique (Kālacakra), l'union de la méthode et de la sagesse. Comme état final de réalisation (fruit), il est le cinquième corps "jñānakāya" (corps de gnose) ou "mahāsukhakāya" (corps de grande félicité), qui transcende les quatre corps du Bouddha (nirmāṇakāya, sambhogakāya, dharmakāya et svābhāvikakāya). Ce cinquième corps est considéré comme l'expression ultime de l'Adibuddha et représente l'union indivisible de la grande félicité et de la vacuité. L'essence-de-bouddha pleinement épanouie ou réintégrée.

Le Kālacakra Tantra considère les tantras-père (comme Guhyasamāja et Yamāntaka) et tous les tantras-mère (comme Cakrasaṃvara et Hevajra) comme des tantras mondains ('jig rten pa). Les initiations obtenus par ces tantras, et plus particulièrement l'utilisation de la karmamudrā et jñānamudrā lors de la troisième initiation pour atteindre la quatrième, visent à obtenir des siddhis “mondains”. Les siddhis atteints par les tantras “mondains” sont ceux du Vajradhara surpassable (bla bcas pa), ou du "Vajrasattva inférieur" (rdor sems nyi tshe ba).

Les initiations supramondaines du Kālacakra (en particulier la quatrième initiation) conduisent à l’état de Vajrasattva universel (khyab pa'i rdor sems) et à la réalisation ultime du Mahāmudrā ésotérique. Dans ce système, la troisième initiation du Kālacakra, qui prépare à la quatrième (l'ultime sagesse du Grand Sceau), n'est pas mélangée aux siddhis mondains. La quatrième initiation du Kālacakra est ainsi considérée comme supérieure à la quatrième initiation provenant d'autres tantras comme Cakrasaṃvara et Guhyasamāja. Le Kālacakra est considéré comme plus profond, plus vaste et plus complet dans sa présentation de la voie ultime, clarifiant ce qui peut être caché ou moins explicite dans d'autres tantras.

Le syncrétisme assumé d’un ogre ésotérique

La présence de parallèles entre le Kālacakra Tantra et certains textes hindous comme la Bhagavad-Gītā s'inscrit dans une longue histoire d'influences mutuelles. Comme l'a suggéré Madeleine Biardeau (dans Le Mahābharata), la Bhagavad-Gītā elle-même pourrait avoir été développée en partie comme une réponse aux traditions de renoncement, notamment bouddhiques, proposant une voie de libération accessible aux laïques sans renoncement complet. Le bouddhisme Mahāyāna aurait alors émergé en réaction à ce succès, réintégrant certains éléments de dévotion et d'action dans le monde.

Le Kālacakra, apparaissant bien plus tard dans cette conversation millénaire, poursuit cette dynamique d'appropriation créative. La tripartition externe/interne/autre (adhiloka/adhyātma/adhidaiva) présente dans le Kālacakra et la Bhagavad-Gītā illustre comment des cadres conceptuels similaires ont été adaptés et réorientés vers des objectifs sotériologiques distincts. Si Kṛṣṇa déclare dans la Gītā être "le germe de tous les êtres" et que "rien ne peut exister sans lui", le Hevajra Tantra affirme similairement que "cet univers entier surgit de moi" - formulations qui révèlent une compétition implicite pour la vision cosmologique la plus englobante.

Pour faire plus court, avec le concept de l’Ādibuddha, le Kālacakra se présente comme une approche “éternaliste” (moniste)[4], où, ce que nous appellerions le surnaturel ou le supramondain est finalement la seule réalité, contenant les deux “réalités” du bouddhisme (phénomènes conventionnels ainsi que leur nature vide). Celles-ci sont éclipsées et disparaissent comme neige au soleil pour ceux qui possèdent la gnose lumineuse. La méthode externe, interne et “Autre” du Kālacakra, permet d’amener la Lumière primordiale (externaliser) dans toutes les réalités mondaines, comme des jñānasattva, à travers des correspondances et articulations multiples, par le biais de rituels, yogas, etc. Le syncrétisme devient alors une arme (Soft Power), qui lui permet d’injecter sa réalité lumineuse dans toutes les expressions cultuelles et religieuses conventionnelles, qu’elle peut intégrer, digérer, et faire siennes.

On retrouve les termes mêmes des approches externe, interne et Autre dans le huitième Chant de la Bhagavad-Gītā (Le salut en Brahman) :
"Arjuna dit:

1. Qu’est-ce que ce Brahman? et l’âme individuelle [adhyātmaṃ] ? Qu’est-ce que l’acte, ô suprême Seigneur? Qu’entends-tu par l’essence des êtres [adhibhūtaṃ] ? par l’essence du divin [adhidaivaṃ] ?
2. Qui — et comment? — ô vainqueur de Madhu, peut, ici-bas, dans un corps mortel, contenir l’essence du sacrifice? Comment, à l’heure suprême, peux-tu être connu des hommes qui ont su se discipliner?

Bhagavāt dit :

3 L’Impérissable est le Brahman suprême; on appelle âme individuelle la nature propre de chacun ; le devenir des êtres résulte de cette offrande créatrice qui s’appelle l’acte rituel.
4. Existence transitoire dans l’ordre des êtres, esprit (Puruṣa) dans l’ordre des dieux, j’incarne en ce corps, ô le meilleur des hommes, l’essence du sacrifice
[5].” (La Bhagavadgìta d'Émile Senart, Public Domain, 1922)
Le yoga à six branches

Le sextuple yoga (sbyor ba yan lag drug) associé au Kālacakra Tantra consiste en six éléments : pratyāhāra (retrait des sens, t. sor sdud), dhyāna (méditation, t. bsam gtan), prāṇāyāma (contrôle du souffle, t. srog rtsol), dhāraṇā (concentration, t. ‘dzin pa), anusmṛti (une forme de mémoire contemplative ou "remémoration", t. rjes su dran pa), samādhi (absorption, t. ting nge ‘dzin) - l'état final d'union parfaite. L'objectif n'est pas tant la transformation du corps physique grossier en un corps lumineux, mais plutôt le processus de manifester le corps lumineux (corps illusoire pour les tantras-père, corps d’arc-en-ciel pour les tantras-mère) à partir d'une essence lumineuse déjà présente (l'esprit de claire lumière le plus subtil et les vents subtils).
L'esprit de claire lumière (clear-light mind) le plus subtil est soutenu par le vent d’énergie le plus subtil. Avec l'atteinte de l'illumination, la continuité de l'esprit de claire lumière le plus subtil soutenue par les éléments des corps grossiers et subtils prend fin. Au contraire, les vents d’énergie les plus subtils qui soutiennent l'esprit de claire lumière donnent naissance aux formes subtiles d'un Sambhogakaya et aux formes plus grossières d'un Nirmanakaya.” (Alexander Berzin[6])
Il ne s’agit donc pas d’une transformation du corps grosseur en corps subtil, mais d’une “libération” du corps subtil du corps grossier. Les textes manichéens parlent explicitement d'une "nature lumineuse originelle" ou d'une "âme lumineuse" qui est emprisonnée dans le corps de chair. L'objectif n'est pas de créer cette nature lumineuse, mais de la libérer de l'emprise du corps de chair et de la Ténèbre. Extrait du L’Hymnaire manichéen chinois Xiabuzan :
“c.39 Ô, Grand Saint, tends-moi vite une main miséricordieuse
Et pose-la sur ma tête qu’ illumine ma nature bouddhique originelle !
À toute heure surveille-moi et protège-moi,
Sans permettre à la horde des démons d’ approcher pour me nuire.


c.40 Fais que m’habite à nouveau la joie éprouvée autrefois dans le monde originel!
Libère-moi des tourments des kalpa passés,
Aide-moi à parfaire totalement la merveille de mon âme de lumière, solennelle et glorieuse,
Comme il en était auparavant, avant que je ne sombre dans un monde de convoitise et de vanité!
[7]
La mention la plus ancienne d’un sextuple yoga (qui précède par ailleurs l’octuple yoga du système de Patanjali) se trouve dans le Maitrāyaṇīya Upaniṣad, et consiste en : prāṇāyāma (contrôle du souffle), pratyāhāra (retrait des sens), dhyāna (méditation), dhāraṇā (concentration), tarka (contemplation analytique) et samādhi (absorption). Dans le système du Kālacakra, le yoga à six branches reprend les mêmes noms des branches, pour actualiser le Corps vajra, éternel et lumineux.

Identité lumineuse : l’essence-de-bouddha dotée de qualités positives

Parmi ces qualités figurent la pureté, la permanence, la félicité et la véritable identité (gtsang rtag bde ba bdag). La vue par excellence associée au Kālacakra Tantra est celle dite “gzhan stong”, parfois traduit comme “vide extrinsèque”. Les phénomènes conventionnels (dharma), les afflictions mentales (kleśa) et toutes les impuretés adventices (mala āgantuka) sont considérés comme "vides de nature propre", c’est-à-dire qu’ils n'ont pas d'existence inhérente, et recouvrent en quelque sorte La lumière primordiale ('od gsal, s. prabhāsvara), qui n'est PAS vide d'elle-même. La diffusion universelle de cette réalité ultime est décrite comme l’essence-de-bouddha (tathāgatagarbha). Cette Luminosité, “vide” de tout ce qui n’est pas elle-même, est la “Lumière immaculée”, Vimalaprabhā, le titre même du Commentaire du Kālacakra Tantra.

Il ne s’agit pas de prétendre que la réalité tripartite du Bhagavad-Gītā serait celle du Kālacakra, que le sextuple yoga serait d’origine yayurvédique, que le Brahman et l’Adhibuddha[8] sont le même type de corps cosmique, que l’essence-du-bouddha serait un fragment de l’Adhibuddha, comme l'âme incarnée (jīva) est un fragment (aṃśa) de la divinité suprême (≈ Śrī Kṛṣṇa). Il y a des divergences et des nuances, mais ceux qui font de la botanique spirituelle ne manqueront cependant pas d’identifier des ressemblances de famille frappantes.
“10.39 Le germe (bījam) de tous les êtres, c’est moi ô Arjuna.
Il n’est pas d’être animé ou inanimé, qui puisse exister sans moi
.” La Bhagavad-Gītā, suivi du Commentaire de Śaṅkara (extraits), Émile Senart et Michel Hulin, Points Sagesses, 2010, p. 85)

15.7 Une parcelle de moi éternelle, devenue âme vivante dans le monde des vivants,
groupe les six sens — dont le sens interne — qui procèdent de la prakṛti
. (Sénart, 1922)[9]

"Cet univers entier surgit de moi. Les trois royaumes surgissent de moi. Je pénètre tout ce qui existe et ce monde visible ne consiste en rien d'autre[10]." (Hevajra Tantra)
Lumière primordiale

Le corps cosmique de l’Ādibuddha est la Lumière primordiale rayonnant partout, façon Logos... La conscience primordiale éternelle diraient d’autres.
“c.266 Universelle est la lumière rayonnante, porteuse de pureté,
De joie éternelle, où silence et néant se rejoignent dans la quiétude
Et où l’ on ressent une félicité dénuée de toute affliction :
Ce n’ est pas un lieu où la moindre parole de souffrance puisse être prononcée!
” h .xiii ( c.261-338, Hymnaire manichéen[11])
Elle est “pure”, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune impureté en elle ; il n’y a au fond qu’Elle. Toute perception dualiste d’un macrocosme et d’un microcosme, est due à l’ignorance, à la non-gnose, la non-connaissance immédiate de sa véritable essence.

Bataille finale et restauration de l’Âge d’or

La non-gnose est à l’origine du mal et de la souffrance. Celui qui ne perçoit pas la Lumière, perçoit des ombres, qu’il réifie, et auxquels il s’identifie. Comme ce qui est “externe” et ce qui est “interne” sont comme synchronisés, la bataille est permanente, à la fois interne et externe. D’où la nécessité de s’identifier au corps lumineux interne. Changez le monde, commencez par vous-même, le vous-même profond…

Mais la bataille dite sacrée externe contre les forces barbares (prédit pour 2424) qui ne connaissent ni la gnose ni les révélations, ou qui les rejettent sciemment, a elle aussi des répercussions “internes”. En sortant vainqueurs de la bataille finale, les adversaires barbares vivront sous la Pax Luminosa et participeront à la gnose universelle[12]. En effet, les barbares sont au fond ceux qui ne connaissent pas une civilisation lumineuse spécifique, ou la rejettent. Les dompter et éduquer aura des effets (voir p.e. le roi Anala du Gaṇḍavyūha sūtra). D’un point de vue spiritualiste, les barbares sont surtout des naturalistes qui croient en la raison, en les phénomènes conventionnels, aux sciences, aux Lumières, considérés comme des sources de connaissance mondaines, de ce monde. La gnose du Kālacakra est considérée supramondaine, même si ces qualificatifs n’ont pas lieu d’être dans la Lumière fondamentale.

L’identité de l’ennemi, “les barbares”

Le Kālacakra Tantra, notamment le commentaire Vimalaprabhā, identifie clairement les barbares (mlecchas) aux Musulmans. Cette identification est liée au contexte historique des invasions musulmanes dans le nord de l'Inde à la fin du 10ème et au début du 11ème siècle par des figures comme l'Amīr de Ghaznī et son fils Sultan Mahmud. Le Kālacakra Tantra prédit l'introduction du "Dharma barbare[13]" (Islam) dans la région de La Mecque ("Mecca")[14]. Au fond, tous les cultes ou religions qui ne sont pas à sa hauteur, sont considérés comme (partiellement) barbares. Y compris le dharma védique, qui aussi pratiquait les sacrifices d’animaux.

Le Kālacakra est contre le système des castes, dans le sens qu’il vise à unir toutes les classes sociales (y compris les Śūdra et autres basses classes) en une seule famille Vajra par l'initiation. Il déconseille de suivre les Dharmas Vaiṣṇava et Śaiva pour les raisons de préjugés de caste.

Urban Hammar note qu'un passage du tantra mentionne une série de figures, incluant Mahomet ("Muhammed") et son enseignement (Islam), qui sont dits être au service de serpents démoniaques. “Ces figures sont "Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, 'Celui vêtu de blanc', Mohammed et Mathani." L’Islam est présenté comme un "enseignement barbare et par conséquent le principal ennemi du bouddhisme". Cette association à des figures négatives et à l'idée d'un "ennemi" renforce la désignation de "barbare"[15].

Les musulmans s'offusquaient de l'"idolâtrie" des “mūrti”, la vénération d’icônes ou de divinités par les hindous, bouddhistes, jains, etc., était un point de conflit du point de vue musulman. Dans le Kālacakra Tantra, le “mūrtipūjā” (≠ sgrub mchod) prend une place centrale.

D’autres “barbares” ou ennemis étaient les écoles matérialistes indiennes, comme le Lokāyata (ou Cārvāka), des renégats doctrinaux issus de la société aryenne. Les textes hindous ultérieurs, et aussi le Kālacakra Tantra, ont assimilé les idées matérialistes à une "mentalité mleccha" parce qu'elles contredisaient l'idéal spirituel aryen. Les mlecchas et les matérialistes (comme le Lokāyata) étaient accusés de privilégier le tangible sur le transcendant et de corrompre la jeunesse par des valeurs considérées comme "basses" (plaisir, richesse).

Une autre catégorie de “barbares” “matérialistes” est parfois identifiée par certains tulkus tibétains. Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche défend un bouddhisme tibétain traditionnel conservateur. Il s'est exprimé ouvertement contre les tentatives de séculariser le bouddhisme et d'intégrer des valeurs occidentales telles que la démocratie, le rationalisme et la science. Selon lui, la "modernisation" ("so-called modern life") est essentiellement une "occidentalisation". Il estime que la civilisation occidentale, après avoir traversé le paganisme, le christianisme et les Lumières, est désormais coincée dans le rationalisme, la science, le naturalisme, bref le “mondain”[16]. C’est ce qui l’empêche d’avoir accès à la transcendance et au supramondain. Dzongsar semble en cela rejoindre les affirmations du Commentaire Vimalaprabhā.

Ritualistique et culte de représentations divines (mūrtipūjā)

Afin de rendre visible ce qui n’est pas (encore) directement aperçu, il faut “externaliser” (comme dirait Alice Bailey) la Pax Luminosa dans le cadre d’initiations (abhiṣeka), pratiques (sādhana), rituels d’offrandes (t. sgrub mchod), instructions ésotériques, etc., que l’on trouve expliqués dans le Chapitre appelé “Autre”. Injecter de la Lumière dans la réalité quotidienne ordinaire (voir photo ci-dessus). Le triple maṇḍala[17] du Kālacakra Tantra est une structure qui reflète et, dans la pratique, purifie et transforme le cosmos tel que nous le percevons.

Le mandala de Kālacakra contient 722 entités, qui sont qualifiées de divinités (maṇḍala du Corps, Parole, Esprit), et qui sont également en lien avec les canaux énergétiques (nāḍī) dans le corps de l'initié. Tous les éléments de notre expérience ordinaire sont représentés par des dieux/daimons. Les trente déités du mois lunaire Caitra sont corrélées avec trente canaux. Les formes purifiées des 360 souffles/heures/jours sont 336 déités d'entourage des déités des jours lunaires, plus douze parèdres des déités des jours lunaires et douze déesses du maṇḍala de l'esprit. Les formes pures des trente-deux canaux du lieu secret sont huit nāgas et huit mātṝkā féroces, multipliées par deux pour l'aspect sagesse et méthode, soit trente-deux. Il est fait mention de 1620 déités principales de sagesse et de méthode dans le mandala glorieux des constellations du Bouddha Suprême et Originel[18].

Pour ce qui est du côté obscur situé à la périphérie du maṇḍala, il y a le rākṣasa Ghaṇṭākarṇa, l'ogresse Hāriti, le tripède Bhṛiṅgī, des protecteurs de champs (kṣetrapāla) et des siddhas malveillants à subjuguer. La liste du côté obscur de la force inclut les rākṣasa, les planètes grahas, les piśācas, les śākinīs, les nāgas maléfiques qui se réjouissent du sang humain, les ḍākinīs, les rupikās, les vampire-ghouls (kumbhāṇḍa) se nourrissant dans les cimetières, les protecteurs de champs (kṣetrapala), les gaṇapatis, les pretas (démons affamés), les goblins, les seigneurs des ḍākinīs accompagnés d'épilepsie, et les siddhas malveillants... Ces êtres sont considérés comme puissants et capables de causer des maladies et autres maux. Des maṇḍalas spécifiques et des offrandes leur sont dédiés, souvent construits en dehors du village ou dans d'autres lieux spécifiques comme les cimetières ou les confluences de rivières.

Le rituel “externalise” la bataille externe et interne, équilibre les forces, et restaure l’ordre du maṇḍala.

L’importance du Kālacakra pour le huitième Karmapa

Maintenant, regardons ce que Karmapa VIII Mikyö Dorje (1507-1554) dit du Kālacakra Tantra, du vide extrinsèque (gzhan stong) et des six yogas associés. Je vais m’appuyer essentiellement sur un article de Jim Rheingans, The Eighth Karmapas Answer to Gling drung pa: A Case Study[19]. Les questions-réponses de Lingdroungpa (Gling drung la ’dor ba’i dris lan). Karmapa 8 y reprend à son compte les arguments du Kālacakra, et souligne dans ce texte la supériorité de la quatrième initiation issue du Kālacakra par rapport à celle des autres tantras. Il distingue le Kālacakra des autres tantras comme le Guhyasamāja ou le Hevajra, dont les initiations sont considérées comme “mondaines”. Il distingue cependant le Grand Sceau (Mahāmudrā) des initiations tantriques et de leurs pratiques, affirmant qu'il ne peut être mis en correspondance avec les initiations mondaines et supramondaines, car il est naturellement libre des "impuretés" (mala) des réalisations obtenues par ces pratiques. Il met fondamentalement au même niveau la réalisation du Grand Sceau et la gnose (ou connaissance directe et non-conceptuelle) de la Luminosité primordiale (≈ Vimalaprabhā), l'accès direct à la nature essentielle de l'esprit. Autrement dit un accès “supramondain”, transcendant, surnaturaliste, Lumineux, Divin.

Le Mahāmudrā ésotérique

L’union de śamatha et vipaśyanā est un chemin ou une méthode cruciale pour accéder à la réalité, en particulier la vacuité, de manière non conceptuelle. Cependant, la gnose de la Luminosité semble être “le niveau le plus subtil de l'esprit” et la réalisation ultime accessible par ce chemin, plutôt que le chemin lui-même. La Gnose (jñāna, t. ye shes) est décrite comme une connaissance "inséparable de la Sphère primordiale". La pratique du Mahāmudrā implique de "laisser l'esprit se reposer sans artifice" (ma bcos par) dans sa vraie nature. Mais quelle est “sa vraie nature” ou essence, si celle-ci dépasse l’union de śamatha-vipasana, ou l’union des deux vérités, et est considérée une gnose lumineuse primordiale ?
"Concernant le Grand Sceau (Mahāmudrā) soutenu par Dwags po Lha rje [Gampopa] de la tradition Bka' brgyud : Dans la grande absence primordiale (ye bral) des impuretés des expériences, réalisations, vues et systèmes philosophiques des quatre initiations mondaines et supramondaines et ainsi de suite, on s'établit dans l'oṅ sva re [l'état naturel laissé tel quel] non fabriqué tandis qu'il [le Grand Sceau] apparaît spontanément comme le bouddha primordial, l'essence même de l'être-là éternel (ye bzhugs nyid) ![20]
La doctrine du vide extrinsèque, qui sous-tend cette vision de la Luminosité ontologique, propose que la Luminosité/nature-de-bouddha transcende le cadre conventionnel des deux vérités. Elle est décrite comme une "troisième vérité" implicite qui est une réalité ontologique fondamentale et possède des qualités positives (pureté, permanence, félicité, identité véritable).

Dans le colophon d’un autre texte Instructions de la pratique de śamatha dans le cadre du Mahāmudrā (Phyag rgya chen po zhi gnas kyi khrid), Karmapa 8 s’exprime avec un ton d'auto-dérision ironique en signant.
"[Je] ne préserve même pas les préceptes du refuge et ne médite pas sur la mort et l'impermanence ne serait-ce qu'une seule session. [Mais, je] déclare : "[Je] médite sur le Grand Sceau immédiatement !" [Lama], je vous en prie, considérez avec compassion ma nature insensée ![21]"
Il semble, à différentes occasions, mélanger des arguments de la voie progressive (lam rim) qui s’inscrit dans un bouddhisme de la voie médiane, et d’une voie gnostique ésotérique où le guru joue un rôle crucial, et où la gnose, qui est , à l’état latente, depuis toujours, et qui peut jaillir à tout moment, mais indépendamment de toute pratique de bouddhisme naturaliste.

Est-ce que ce “Mahāmudrā” ésotérique était le “Mahāmudrā” de Gampopa (Dwags po Lha rje 1079-1153) et de Sahajavajra, disciple d’Advayavajra/ Maitrīpada (1007–1085) ? Et d’autres, qui suivaient la vue Apratiṣṭhāna-Madhyamaka (tib. dbu ma rab tu mi gnas pa). Il est clairement celui des Kālacakristes et des propagateurs de la vue du vide extrinsèque, et de tout ce qui s’ensuit. 

***

"En 1441, au concile de Florence, il est décrété que les païens, les juifs, les hérétiques et les schismatiques n'auront aucune part à la 'vie éternelle' et que tous, à moins de se tourner, avant de mourir, vers la véritable religion, iront droit en enfer.

C'est du temps que l'Eglise professait de pareilles énormités qu'elle était vraiment l'Eglise. Une institution n'est vivante et forte que si elle rejette tout ce qui n'est pas elle. Par malheur, il en est de même d'une nation ou d'un régime." Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973
Pour des informations détaillées sur tout ce qui concerne le tantra de Kalachakra, voir le site d'Edward Henning (1949-2016)

[1] N° G-10766, Asiatic Society, Kolkata.

[2] Pourquoi étudier et pratiquer le tantra de Kalachakra ? Alexandre Berzin

[3] L'Ādibuddha représente la réalité ultime et primordiale, antérieure à toute manifestation conditionnée

[4] Le rang stong (vide intrinsèque) postule que tous les phénomènes, y compris la conscience et ses qualités, sont vides de nature propre (svabhāva-śūnyatā). Cette vision, défendue par des maîtres comme Nāgārjuna et le Madhyamaka, considère que rien n'existe de façon inhérente, pas même les qualités de l'éveil. En contraste, le gzhan stong (vide extrinsèque) affirme que si les phénomènes conditionnés sont effectivement vides de nature propre, la nature de bouddha (tathāgatagarbha) et la Luminosité primordiale (prabhāsvara) ne sont pas vides d'elles-mêmes. Elles sont seulement vides d'éléments étrangers à leur nature (les obscurcissements adventices ou āgantuka-mala).

[5] arjuna uvāca Bhg_08.001 [=MBh_06,030.001]
kiṃ tad brahma kim adhyātmaṃ kiṃ karma puruṣottama Bhg_08.001a [=MBh_06,030.001a]
adhibhūtaṃ ca kiṃ proktam adhidaivaṃ kim ucyate Bhg_08.001c [=MBh_06,030.001c]
adhiyajñaḥ kathaṃ ko 'tra dehe 'smin madhusūdana Bhg_08.002a [=MBh_06,030.002a]
prayāṇakāle ca kathaṃ jñeyo 'si niyatātmabhiḥ Bhg_08.002c [=MBh_06,030.002c]
śrībhagavān uvāca Bhg_08.003 [=MBh_06,030.003]
akṣaraṃ brahma paramaṃ svabhāvo 'dhyātmam ucyate Bhg_08.003a [=MBh_06,030.003a]
bhūtabhāvodbhavakaro visargaḥ karmasaṃjñitaḥ Bhg_08.003c [=MBh_06,030.003c]
adhibhūtaṃ kṣaro bhāvaḥ puruṣaś cādhidaivatam Bhg_08.004a [=MBh_06,030.004a]
adhiyajño 'ham evātra dehe dehabhṛtāṃ vara Bhg_08.004c [=MBh_06,030.004c] Revised GRETIL version

[6] Pourquoi étudier et pratiquer le tantra de Kalachakra ? Alexander Berzin

[7] Rault, Lucie : L’Hymnaire manichéen chinois Xiabuzan 下部讚 à l’usage des Auditeurs, 2018, Brill, p.90-91
c.39 大聖速申慈悲手
按我佛性光明頂
一切時中恒守護
勿令魔黨來相害

c.40 與我本界已前歡
除我曠劫諸煩惱
盡我明性妙莊嚴
如本未沉貪欲境
[8] L'Ādibhuddha représente la réalité ultime et primordiale, antérieure à toute manifestation conditionnée.

[9] Revised GRETIL version
yac cāpi sarvabhūtānāṃ bījaṃ tad aham arjuna Bhg_10.039a [=MBh_06,032.039a]
na tad asti vinā yat syān mayā bhūtaṃ carācaram Bhg_10.039c [=MBh_06,032.039c]
mamaivāṃśo jīvaloke jīvabhūtaḥ sanātanaḥ Bhg_15.007a [=MBh_06,037.007a]
manaḥṣaṣṭhānīndriyāṇi prakṛtisthāni karṣati Bhg_15.007c [=MBh_06,037.007c] 
[10] Hevajra Tantra, Farrow & Menon, p. 101
madbhavaṃ hi jagat sarvaṃ madbhavaṃ bhuvanatrayam |
madvyāpitam idaṃ sarvaṃ nānyamayaṃ dṛṣṭaṃ jagat || 39 || 
[11] Rault, Lucie : L’Hymnaire manichéen chinois Xiabuzan 下部讚 à l’usage des Auditeurs, 2018, Brill, p. 230-231
c.266 光明普遍皆清淨
常樂寂滅无動俎
彼受歡樂无煩惱
若言有苦无是處
[12] (Overview of Kalachakra, Alexander Berzin)
According to the Kalachakra presentation of historical cycles, barbaric hordes periodically invade the civilized world and try to eliminate all possibilities for spiritual practice. A future invasion is predicted for the year 2424 of this common era, when it is said there will be another brutal world war. At that time help will come from Shambhala to defeat the barbarians. A new golden age will dawn, with everything conducive for spiritual practice, particularly of Kalachakra. All those who have previously received the Kalachakra initiation will be reborn at that time on the victorious side. The highest motivation for receiving the empowerment is to be able to practice the Kalachakra methods now in order to achieve enlightenment in this very lifetime. Nevertheless, people have traditionally flocked to the initiation with the motivation of planting karmic seeds to connect themselves with this future golden age so as to complete its practice then.” 
[13] Le commentaire Vimalaprabhā note spécifiquement que les adeptes du Dharma barbare utilisent le mantra "Bismillah" pour frapper les animaux au cou avec une hachette et manger leur chair. Le texte affirme qu'il n'y a "aucune différence entre le Dharma barbare et le Dharma védique en ce qui concerne le meurtre". (voir Vesna Wallace, 2001)

[14] Vesna Wallace, The Inner Kalacakratantra: A Buddhist Tantric View of the Individual, Oxford University Press, 2001.

[15] Urban Hammar. Studies in the Kalacakra TantraA History of the Kalacakra in Tibet and a Study of the Concept of Ādibhuddhathe Fourth Body of the Buddha and the Supreme Un-changing.
“Urban Hammar notes that a passage from the tantra mentions a series of figures who are said to be in the service of demonic snakes. These figures are "Adam, Noah, Abraham, Moses, Jesus, "The white-clad one", Muhammed and Mathani." Hammar adds that "Muhammed and his teaching of Islam is presented as a barbaric teaching and consequently the main enemy of Buddhism."
[16] Voir mon blog Meanwhile on the Science-Belief spectrum (2022).

[17] La Roue Externe concerne l'univers, le monde extérieur, les cycles des planètes et le temps tel que nous le connaissons.
La Roue Interne concerne l'univers intérieur, c'est-à-dire le corps subtil de l'individu, ses canaux énergétiques, ses vents vitaux et ses cycles internes.
La Roue Alternative (ou "Autre") concerne les initiations, les chemins et les résultats de la pratique, et inclut le mandala Kālacakra lui-même.

[18] Khedrup Norsang Gyatso, Geshe Thupten Jinpa, Gavin Kilty, Ornament of Stainless Light: An Exposition of the Kalachakra Tantra (2001), Wisdom Publications, dans la série Library of Tibetan Classics.

[19] Gling drung la ’dor ba’i dris lan
Publié dans 2011, In Kapstein, Matthew T. and Roger R. Jackson (eds.), Mahāmudrā and the bKa´-brgyud Tradition. Proceedings of the 11th Seminar of the International Association for Tibetan Studies Bonn. IITBS GmbH: Halle, 345–386.

[20] English translation by Jim Rheingans, 2011.
“In that case, concerning the Great Seal upheld by the Bka’ brgyud Dwags po Lha rje: In the great timeless (ye ) freedom from the impurities of experiences, realisations, views, and philosophical systems of the four mundane and supramundane empowerments and so forth, one settles in the unfabricated oṅ sva re while it [the Great Seal] appears spontaneously as the primordial buddha, the timeless presence itself!” 
Mi bskyod rdo rje, Karma pa VIII, Gling drung pa la ’dor ba’i dris lan, fol. 2b: / ’o na bka’ brgyud dwags po lha rje ba’i bzhed pa’i phyag rgya chen po ni / ’jig rten dang ’jig rten las ’das pa’i dbang bzhi sogs kyi nyams rtogs lta grub kyi dri ma dang ye bral chen por gdod nas [fol. 3a] / ye bzhugs nyid ye sangs rgyas su lhun gyis grub par ’char ba la ma bcos oṅ sva re ’jog pa las /.

[21] English translation by Jim Rheingans, 2011.
“[I] do not keep even the refuge-vows and do not meditate on death and impermanence for a single session. [But, I] say: “[I] meditate on the Great Seal right away!” [Lama], please consider foolish me with compassion!"
“The concluding verses of Mi bskyod rdo rje, Karma pa VIII, Phyag rgya chen po zhi gnas kyi khrid , fol. 4a: skyabs ’gro tsam gyi bslab bya mi bsrung zhing / ’chi ba mi rtag thun gcig mi bsgom par/ da lta nyid du phyag chen bsgoms zhes pa / /blun po’i rang bzhin bdag la thugs rjes gzigs /."

lundi 28 avril 2025

Réalité, quelle réalité ?

Feu, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

La cosmogonie mythologique et l’abiogenèse, l’étude de l’origine de la vie, semblent d’accord sur le rôle crucial de l’eau dans l’origine de la vie sur Terre. L’eau est le principal constituant du vivant. Le pourcentage d’eau dans les plantes est de 80 à 95 %, dans les animaux entre 60 et 80 %, dans les bactéries et micro-organismes souvent supérieur à 70 %. Le cerveau humain est composé d’environ 75 à 80 % d’eau. L’eau est le “creuset” où les molécules du vivant se forment et s’assemblent. Sans eau, la vie sur Terre, et sans doute ailleurs, est impossible. Pour l’apparition de la vie de l’énergie, des éléments chimiques et des conditions environnementales stables sont nécessaires.

Les discours de la mythologie et de l’abiogenèse sont des activités humaines, qui requièrent de la conscience, une faculté de connaître, de raisonner et d’imaginer. Seuls les corps humains vivants ont cette faculté. On pourrait dire de façon métaphorique que seuls des corps (humains) dotés de vie, de conscience et d’intelligence ont cette faculté. Affirmer cela, en réifiant les métaphores, crée une dichotomie entre un corps (usufruitier) et une conscience intelligente (usufruit). Qu’est-ce qui sépare un corps vivant et conscient d’un corps sans vie et conscience ? Pardi, la vie et la conscience ! Sans la vie et sans la conscience, un corps n’est plus que de l’eau et de la matière, qui se décomposent progressivement. En réifiant ainsi la vie et la conscience, on peut se demander “où” “partent” “la vie” et “la conscience” à la mort. Le corps (usufruitier) est impermanent, mais la vie et la conscience (usufruit) ? Penser en deux pôles, “conscience” et “matière”, semble conduire à des opinions favorisant une “conscience”/un ”esprit” ou la “matière”. “La conscience” est-elle un épiphénomène de “la matière” ? “La matière” est-elle une émanation, voire une méconnaissance (avidyā) de la toute-conscience ?

Terre, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

La survalorisation d'un pôle conduit aux extrêmes. Survaloriser “la conscience” en dévalorisant “la matière” mène au spiritualisme, tandis que survaloriser “la matière” en dévalorisant “la conscience” mène au matérialisme. Les termes spiritualisme et matérialisme sont d’ailleurs souvent, et logiquement, très mal définis, car basés in fine sur une dichotomie métaphorique.
Matérialisme : doctrine qui, rejetant l'existence d'un principe spirituel, ramène toute réalité à la matière et à ses modifications.
Spiritualisme : doctrine affirmant la spiritualité de l'âme, c'est-à-dire l'existence d'un principe spirituel, distinct et indépendant du corps; doctrine qui proclame la supériorité de l'esprit sur la matière, bien que son activité puisse en être dépendante.
(définitions CNRTL)
"Touché par Son Appendice Nouillesque" (Niklas Jansson)

Le mot “principe spirituel” est central dans ces deux définitions. Existe-t-il un “principe spirituel” ? La question est déjà biaisée et “mal posée[1] dirait le Bouddha. Si on posait l’existence du “Monstre de spaghettis volant” (“Flying Spaghetti Monster”, pastafarisme), il y aurait potentiellement une opposition logique entre ceux qui affirment l’existence d’un Monstre en spaghetti volant, "invisible et indétectable, qui a créé l'univers", et ceux qui nient son existence. Les Pastafaristes et les Anti-pastafaristes, les “spiritualistes” et les “matérialistes” si l’on veut. Les agnostiques sont ceux qui refusent de se prononcer sur son existence ou inexistence. Poser ainsi un problème fait du Monstre en spaghetti volant le centre de l'attention.

La dichotomie corps-esprit est inadéquate, mais a toujours nourri les débats, et continuera sans doute à le faire encore longtemps. Les approches dites "non-dualistes" tentent de prendre une position neutre, médiane, sceptique, mais peuvent faire cela uniquement en partant des deux pôles posés. Même des développements scientifiques (p.e. néo-matérialisme, panpsychisme, le neurologue Antonio Damasio, etc.), tentent de dépasser la dichotomie. Mais toute la démarche tourne néanmoins autour du "principe spirituel" ou du Monstre en spaghetti volant, le centre du "buzz".

La perspective d’Antonio Damasio[2] (lecteur de Spinoza) veut transcender la dichotomie corps-esprit. Il ancre la conscience dans les processus biologiques du sentiment et de l’homéostasie, en soulignant l’inséparabilité de l’esprit, du corps et de l’environnement. Son travail ouvre la voie à une compréhension de la conscience comme phénomène émergent et incarné - ni réductible à la seule matière, ni nécessitant le recours au surnaturel.

Eau, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

Dans les différentes théories des quatre éléments, on voit la dichotomie corps-esprit à l’oeuvre, directement ou en creux. La précédence est donnée à un “principe spirituel” ou à “la matière”, qui est néanmoins souvent une matière “vivante” pas si inerte que cela, ou du moins naturante. Un océan primordial comme “matrice d'où tout provient”, un chaos désordonné, d’où émerge un beau jour un “principe spirituel” divin, un dieu primordial, un démiurge, qui coordonne, agence et organise cette “matière” vivante. Réunion des eaux en un cercle qui englobe le ciel et la terre, et la vie à l’intérieur de celui-ci. Agencement (s. vyūha, t. bkod pa), création, émanation, illusion ?

Le “principe spirituel” est inséparable de symboles divins, et de théories et de pratiques associées, centrées sur le divin. Ne pas admettre un “principe spirituel”, ou un “principe spirituel” spécifique, semble conduire inéluctablement à être classé athée, nihiliste, matérialiste, nāstika (t. med par smra ba), ou destructionniste (ucchedavādin) dans un cadre bouddhiste, qui y oppose d’ailleurs l’autre extrême d’éternaliste (śāśvatavādin), qui affirme une réalité éternelle. Le Bouddha rejetait les deux vues, et disait vouloir enseigner la voie médiane.

Les théories cosmogoniques les plus anciennes présentent un océan primordial (p.e. Noun), d’où émergent les dieux et/ou les forces qui vont façonner le monde (le ciel et la terre). Les dieux peuvent agir comme les “éléments”, et les éléments peuvent redevenir des dieux. Les dieux (“spirituels”) et les éléments (“matériels”) peuvent être considérés comme des “principes” qui se mélangent. Le monde vivant et conscient est façonné à partir de ces principes, émergeant de l’océan primordial indifférencié (aussi appelé chaos ou non-être).

L’un des quatre éléments (éternels et immuables) peut précéder, contenir ou présider les trois autres. Pour Platon l'âme (le spirituel) est antérieure à tous les éléments matériels. Les théories dérivées de sa pensée peuvent introduire un cinquième élément supérieur. Se mélange-t-il avec les quatre éléments “matériels”, ou contient-il les quatre éléments ? Selon Empédocle, rien ne naît ni ne périt absolument : toute génération et toute destruction ne sont que des combinaisons ou séparations des quatre éléments primordiaux, qui eux-mêmes ne changent jamais de nature. “Il n'y a que mélange et échange de ce qui a été mélangé, et la nature n'est qu'un nom donné à ces choses par les humains" dit Parménide.

Air, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

Approximativement à partir de Platon, les théories des éléments semblent se spiritualiser davantage dans la période hellénistique. C’est la nature “qui rassemble et échange les quatre éléments” (Parménide), mais pas le principe spirituel. Ce qui relève de la nature était souvent considéré comme sublunaire. Selon Aristote, le monde soumis à la génération et à la corruption est situé au-dessous de la Lune, par opposition au monde céleste. Le principe spirituel est pensé être en lien avec un principe plus élevé. Lors de sa “descente”, et en passant au-dessous de la lune, une âme ou autre “principe spirituel” sur-naturel, traverse “la nature” et est habillé par un mélange des quatre éléments. Quand, après la mort, l’âme remonte, elle se déleste de son habit élémentaire, pour continuer son ascension vers le principe le plus haut. L’âme, le principe spirituel, semble donc pouvoir exister sans “l’enveloppe charnel” des quatre éléments. L’esprit pourrait ainsi exister sans support, sans corps, sans “matière”, en dehors de la nature. Ceux qui prétendent autrement sont susceptibles d’être traités d’athées, de nihilistes, de matérialistes, de nāstika et de déstructionnistes, bref ce sont des rabat-joie.

Cependant, ce genre de théorie admet toujours un mélange d’un principe spirituel et d’éléments matériels, ce qui semble en effet correspondre à l’expérience d’un être humain ordinaire, peu importe l’origine d’un mélange quelconque.

Dans une théorie spirituelle, le principe spirituel (étincelle lumineuse) correspond souvent à “l’âme” (toutes choses égales par ailleurs), à une essence spirituelle, au divin, auquel ont peut associer des métaphores de lumière, voire de la Lumière (Noûs). Quand l’idéalisme du Citttamātra / Yogācāra et d’un Śaṅkara, en posant une réalité éternelle supérieure (uttara, Brāhma), est poussé jusqu’à dégrader la réalité naturelle en une “illusion” (māyā), les quatre (ou cinq) éléments (la nature) aussi devient uniquement conscience (vijñapti-mātra), ou une illusion.
La pensée danse comme un acteur (naṭavannṛtyate cittaṃ), le mental est semblable à un bouffon (mano vidūṣasādṛśam). La conscience (vijñānaṃ), avec les cinq (pañcabhiḥ sārdhaṃ), imagine le visible (dṛśyaṃ kalpeti) comme une scène de théâtre (raṅgavat)." Laṅkāvatāra_6.4"[3])
Selon l’Advaita vedanta de Śaṅkara, seul Brahman (l’Absolu) est réel, éternel et immuable. Le monde phénoménal est une projection de la Māyā indéfinissable, le pouvoir illusoire de Brahman. Seul Brahman est réel, le monde et les cinq éléments (pañca-bhūta, la nature-prakṛti) sont une illusion, et n’ont pas de réalité autre que celle-là. Cette illusion est ce qui voile (āvaraṇa) la réalité éternelle.

Le divin, le principe spirituel, la conscience pure (sat-cit-ānanda) sont associées à la Lumière. Le bouddhiste influent Ratnākaraśānti (ca. 970-1045 C.E.) s’en prend au Madhyamaka, en écrivant :
"Tous les phénomènes (sarvadharma) ne sont que la pensée [cittamātra], [c'est-à-dire] que la conscience pure ["vijñanamātra", ou "saṃvidmātra"?], [c'est-à-dire] que pure luminosité [prakāśamātra][4]"

"La position Yogācāra est que la pure luminosité, qui est la nature inhérente des phénomènes, existe comme une substance réelle, tandis que la position Mādhyamika est qu'elle n'existe pas comme une substance réelle. Ceci même est une querelle sans fondement des érudits Mādhyamika avec le Yogācāra. [Quel dommage], la grossièreté de ces gens." (Defining Wisdom, p. 78)[5]
La théorie de la pure luminosité/Lumière (prakāśamātra) est devenue un élément crucial dans les théories gZhan stong pa du bouddhisme tibétain et du Dzogchen.
Dans le Dzogchen, la Base (gzhi) est dotée de trois qualités. La vacuité comme l’essence primordiale ou l’Un (ngo bo gcig). La Luminosité qui est la nature (rang bzhin gsal ba), les cinq luminaires ('od lnga). “Rig pa” est posée comme “l’absence d’ignorance” (ma rig pa med pa) concernant ces cinq lumières, autrement dit “gnose. Celui qui perçoit ainsi avec gnose les cinq luminaires est dit posséder le corps d’arc-en-ciel (‘ja’ lus). La compassion (thugs rje) est l’énergie universelle rayonnant spontanément. Les quatre éléments anciens (mahābhūta) sont en essence quatre luminaires, auxquels s’ajoutent un cinquième l’élément ou le luminaire espace.

Ces cinq “éléments” n’ont plus aucune matérialité, ce ne sont ni des éléments naturels, ni des atomes, graines, etc., mais des lumières immatérielles, perçues comme matérielles uniquement par ceux à qui la gnose fait défaut, et qui sont par conséquents dans l’ignorance.
“ (mon Blog Elémentaire, mon cher Horus)
Toute la réalité naturelle perçue est en dernière instance due à la non-perception de la Lumière telle qu'elle est, et à une perception déformée : les quatre éléments (la nature), mais aussi la réalité conventionnelle (saṃvṛti-satya), qui s’appuie sur la pensée (citta), le mental (manas), la raison (buddhi), ainsi que des méthodes (upāya) dites de libération, qui s'y appuient également. Selon le spiritualisme, tant que les voiles de l’ignorance ne se déchirent, et que la gnose n’opère, la réalité éternelle lumineuse ne sera pas perçue telle qu’elle est. Aucun produit naturel (corps-esprit) ne permet la gnose d'opérer, mais peut néanmoins contribuer à préparer ce grand jour, en créant des circonstances favorables, notamment en recevant une transmission de gnose d’un maître accompli, c’est-à-dire qui a accès à la gnose. Quelqu’un capable de transmettre la Lumière en quelque sorte. Toute notre réalité, y compris les discours et les méthodes de la Lumière, ne permettent de voir la Lumière. Seule la gnose ou "l’absence d’ignorance" permet cela.

Le pitch semble être qu'en attendant ce grand jour, le principe spirituel continuera à tourner en rond dans l’illusion indéfinissable, quittant son habit élémentaire à chaque mort, et en prenant un autre habit à chaque naissance, jusqu’à ce qu’il (ou son usufruitier) voit, ou s'unit à, la Lumière, et réalise que son véritable “corps” a toujours été un corps de Lumière, et que les quatre ou cinq éléments ne sont pas des éléments de type atomiques, etc., mais des rayons de lumière indifférenciés de la Lumière spirituelle.

Difficile de battre un tel Happy End. Il faut juste attendre que cela se produise, en créant des circonstances auspicieuses avec un maître accompli. Est-ce que c’est encore la voie médiane du Bouddha ?

***

[1] Voir le Phagguna Sutta
Seigneur, Qui s'approprie ?"

"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il s'approprie". Si je disais cela, alors la question "Qui s'approprie" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition de l'appropriation?" et la réponse correcte est "l'avidité est la condition de l'appropriation, et l'appropriation est la condition du processus du devenir". Tel est l'origine de tout ce monceau de souffrances.

C'est par l'extinction complète, la cessation complète de ces six bases que le contact cesse. Par la cessation du contact, la sensation cesse. Par la cessation de la sensation, l'avidité cesse. Par la cessation de l'avidité, le processus du devenir cesse. Par la cessation du processus du devenir, cesse la naissance. Par la cessation de la naissance, cessent la viellesse,la maladie, la tristesse, les lamentations, la souffrance, la détresse et le désespoir. Telle est la cessation de tout ce monceau de souffrances.” (Phagguna Sutta)
Extrait de : La saveur de l’immortel (la version chinoise de l’Amṛtarasa de Ghoṣaka) traduit en français par José van den Broeck (Louvain, 1977).
Voir mon blog Les aliments.

[2] The Feeling of WHAT HAPPENS, Body and Emotion in the Making of Consciousness, Harvest Book, Harcourt, Inc., 1999

[3] Laṅkāvatāra
garbhastathāgatānāṃ hi vijñānaiḥ saptabhiryutaḥ /
pravartate 'dvayo grāhātparijñānānnivartate // Lank_6.1 //
bimbavaddṛśyate cittamanādimatibhāvitam /
arthākāro na cārtho 'sti yathābhūtaṃ vipaśyataḥ // Lank_6.2 //
aṅgulyagraṃ yathā bālo na gṛhṇāti niśākaram /
tathā hyakṣarasaṃsaktastattvaṃ vetti na māmakam // Lank_6.3 //
naṭavannṛtyate cittaṃ mano vidūṣasādṛśam /
vijñānaṃ pañcabhiḥ sārdhaṃ dṛśyaṃ kalpeti raṅgavat // Lank_6.4 //
Le passage au complet :
"L'embryon/matrice des Tathāgatas est doté des sept consciences ;
il fonctionne de manière non-duelle, et cesse [de fonctionner] par la compréhension parfaite de ce qui est saisi." // Lank_6.1 //
"La pensée, conditionnée par des conceptualisations (mati) sans commencement, apparaît comme une image reflétée.
Pour celui qui voit les choses telles qu'elles sont, la forme de l'objet n'est pas l'objet lui-même." // Lank_6.2 //
"De même qu'un enfant ne peut saisir la lune avec le bout de son doigt,
de même celui qui s'attache aux lettres ne comprend pas ma vérité." // Lank_6.3 //
“La pensée danse comme un acteur (naṭavannṛtyate cittaṃ), le mental est semblable à un bouffon (mano vidūṣasādṛśam). La conscience (vijñānaṃ), avec les cinq (pañcabhiḥ sārdhaṃ), imagine le visible (dṛśyaṃ kalpeti) comme une scène de théâtre (raṅgavat)
. // Lank_6.4 //
Pour la version de Shikshânanda, rendue par Patrick Carré en :
L’esprit est comparable à un grand danseur,
Le mental est son assistant et son maquilleur,
Les cinq consciences sensorielles les accompagnent,
Et dans la conscience mentale s’incarnent les spectateurs
.” (Soûtra de l’Entrée à Lankâ, Fayard, 2006, p.237)
[4] Prajñāpāramitopadeśa by Ratnākaraśānti. Tibetan translation (Shes rab kyi pha rol tu phyin pa'i man ngag). PPu (D145a5): rgyal ba’i sras dag khams gsum pa ’di ni sems tsam mo zhes gsungs te— de bas na chos thams cad sems tsam dang| rnam par shes pa tsam dang| gsal ba tsam yin pas…

[5] Defining Wisdom: Ratnākaraśānti’s Sāratamā, D.Phil Dissertation Gregory Max Seton, Wolfson College Trinity Term 2015

dimanche 24 novembre 2019

Tout, tout, tout, vous saurez tout ...


Orbis Pictus de Comenius

Au commencement fut la Nature envoûtée, animée par des agents multiples, et l’effroi devant celle-ci que l’on cherche à apaiser de diverses façons. Lui être agréable en se soumettant à Elle, ou percer ses secrets pour mieux la maîtriser.

Ces deux attitudes avaient en commun le dualisme esprit-matière, et toute leur ribambelle de dualismes associés. Ciel-Terre, Dieu-Nature, sujet-objet, un-multiple, chaud-froid, masculin-féminin, actif-passif, haut-bas, pur-impur, …

Il y avaient ceux qui croyaient que la matière précédait lesprit (présocratiques), et ceux qui croyaient que lesprit précédait la matière (Platon). Pour faire simple on appellera les premiers “matérialistes” et les derniers “spiritualistes”, mais les pôles du matérialisme et le spiritualisme à l’état pur ont-ils réellement jamais existé ?

C’est du côté des spiritualistes que l’on retrouve ce que l’on appelle depuis l’antiquité romaine “religions”. Dans les religions, notamment les trois monothéismes, religions du Livre, la Nature est précédée par Dieu, qui se dote du même coup du meilleur de tous les dualismes associés (The winner takes it all) : ciel, esprit, sujet, un, chaud, masculin, actif, haut, pur … C’est Dieu qui a désormais le contrôle de tout cela, et c’est plutôt rassurant et pratique. Il n’y a plus qu’un seul interlocuteur à qui s’adresser (faveurs et plaintes) et à qui se soumettre.

Dans la plupart des religions, la primauté de l’Esprit n’a pas effacée le rôle de la Nature, mais la relation entre l’Esprit et la Nature était à redéfinir. La Nature était le plus souvent considérée comme l’instrument de l’Esprit pour se manifester (création, émanation, réfléchissement, rêve, …). La Nature subissait la volonté de l’Esprit par un acte unique, continu etc. Avec la primauté de l’Esprit décidée par les religions, la Nature ne change pas subitement de fonctionnement. Tous ses agents gardent leurs fonctions et leur rôles hiérarchiques, seulement tous sont en dernière ligne au service de l’Esprit. Ad maiorem Dei gloriam. LEsprit en tant que PDG de la Nature est leur supérieur à tous.

Les spiritualistes animistes et polythéistes devaient s’adresser à chacun des agents de la Nature pour obtenir gain de cause dans chacun des domaines de spécialisation de ceux-ci. Les monothéistes avaient en théorie un seul interlocuteur. Comme on ne veut pas déranger le grand patron pour chaque bagatelle, on avait néanmoins tendance à s’adresser à des subordonnés (agents de la Nature, anges, saints, …) chargés des bagatelles en question. Ils pouvaient s’adresser directement à l’Esprit ou à un agent de la Nature. Dans la pratique, les spiritualistes (mono)théistes vivent avec une triade Dieu-Nature-Homme.

A la fin du Moyen-Âge, et avec la Réformation, la nature du lien entre Dieu et la Nature a commencé à changer. Le catholicisme devenait plus hostile à “la magie” et les protestants étaient invités à s’adresser directement à Dieu. L’homme prenait une place plus centrale (humanisme), et les scientifiques s'intéressent davantage à une Nature non-envoûtée. Au niveau des religions, il y avait comme un divorce entre Dieu et la Nature. On s’adressait à Dieu ou à la Nature, que celle-ci soit “envoûtée” (magique) ou non (scientifique). La Nature perdait graduellement sa majuscule “divine”.

On devait choisir son camp. On s’intéressait à Dieu, pour Dieu. On s’intéressait à l’homme, en se passant de Dieu pour toutes les bagatelles, en s’intéressant directement à la nature (naissance des sciences). Et puis, il y avait une troisième catégorie, qui s’intéressaient davantage à la Nature, la Nature envoûtée. Cette dernière catégorie pouvait toujours avoir besoin de Dieu comme acteur dans leurs relations avec la Nature, ou ne pas faire appel à lui. Ceux qui avaient encore besoin de Dieu dans leur connaissance de la Nature, et pour qui cette connaissance était la “connaissance de Dieu” étaient les théosophes. D’autres passaient directement par la Nature, et cherchaient une connaissance de la Nature (Sophia). Ce type de sciences de la Nature, peut être appelé “magie Naturelle”. On peut appeler cette catégorie confondue de chercheurs avec ou sans Dieu, “spiritualistes ésotériques”.

Pierre Hadot appelait ce type de magie, “magie naturelle”.
“Cette idée s’impose à partir du moment où l’on pense pouvoir donner une explication naturelle, presque scientifique, des phénomènes que l’on croyait jusqu’alors être l’œuvre de démons qui auraient été les seuls connaisseurs des secrets de la nature. La magie naturelle admet que les hommes peuvent, eux aussi, connaître les vertus occultes des choses. L’aide des démons n’est pas nécessaire pour utiliser les virtualités secrètes, cachées dans le sein de la nature.” (Le voile d’Isis, Hadot, p. 122-123)
La connaissance de la Nature/nature va graduellement se diviser en ceux qui cherchent à connaître la Nature envoûtée (spiritualiste) et ceux qui cherchent à connaître la nature non-envoûtée (“matérialiste”, empirique). Des “scientifiques” spiritualistes et des scientifiques matérialistes. Rien n’empêche que ces deux catégories croient en Dieu ou non, mais cela ne change rien en les à priori de leurs recherches respectives. Dans leurs recherches, pour les “scientifiques” spiritualistes l’Esprit précède la matière, et pour les scientifiques la matière précède l’esprit, bien que de moins en moins. Les deux préservent des formes de dualisme esprit-matière, de façons plus ou moins diluées. Dans le siècle des Lumières, les scientifiques empiriques prenaient le dessus, mais les spiritualistes anti-Lumières ne se sont pas laissés faire...

Même si Dieu est mort, son ombre est toujours présent dans la Nature/nature. Et “il nous faut encore vaincre son ombre !” disait Nietzsche[1]. L’ombre de Dieu, ce sont par exemple certains dualismes récalcitrants, dont Dieu avait été doté des meilleurs : ciel, esprit, sujet, un, chaud, masculin, actif, haut etc. Dieu étant anthropomorphiquement “masculin”[2], les hommes de sexe masculin étaient plus ressemblants à Dieu, plus “haut”, plus “actif” que les femmes plus “froides” (voir Aristote), plus “passives” (voir Aristote), plus “impures” (voir les religions), puisque plus proches de la Terre et de matière.

Les religions, se sentant scientifiquement en défaut, essaient de combler ce manque en cherchant des justifications scientifiques, redorer leurs blasons scientifiques. Organiser des rencontres entre religieux et scientifiques (Mind and Life). Prouver scientifiquement des éléments de leurs doctrines, ou les bienfaits de leurs pratiques. Elles veulent préserver les à prioris spiritualistes, et si possible faire prouver par la méthode scientifique la primauté de l’esprit. En cela, elles sont aidées et/ou rejointes par des scientifiques spiritualistes (Institute of Noetic Sciences (IONS), l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE), Richard J. Davidson, Daniel Goleman, Jon Kabat-Zinn, Roshi Joan Halifax, Matthieu Ricard, et Alan Wallace…). Si on remonte dans l’histoire, on voit que les scientifiques spiritualistes ont dû lâcher beaucoup de leste, mais tiennent toujours à leur à priori, à l’ombre de Dieu.

La plasticité (neuronale) étant avancée actuellement comme pion pour prouver la primauté de l’esprit. Idem pour la compassion et l’altruisme. Les scientifiques spiritualistes ont tendance à réifier les idées. Quand la violence est un problème, on propose d’enseigner et de “développer” de l’amour, quand c’est l'égoïsme, il faut “développer” de l’altruisme, quand c’est la distraction et le manque d’attention, il faut développerde lattention. Tout cela sans faire appel aux véritables causes profondes des désordres perçus. On reste dans la pensée magique. Ce type d’affirmations est du même ordre que la « vertu dormitive » de lopium chez Molière (Le malade imaginaire). C’est le langage qui donne une essence à ses produits que ceux-ci n’ont pas.

Les adeptes de la Pleine conscience croient que quelle que soit la situation dans la vie, la pratique de la pleine conscience permettra de garder le contrôle et de rester serein et la considèrent comme une sorte de panacée. Le chamanisme et les transes sont en bonne voie de promotion. Leurs bienfaits seront sans doute bientôt prouvés par des scientifiques de tendance spiritualiste. Du bien-être à toute épreuve.


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[1] “Après la mort de Bouddha, l'on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne, - une ombre énorme et épouvantable. Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre. - Et nous - il nous faut encore vaincre son ombre! “ (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir - Luttes nouvelles)

[2] “Tout réalisme, au sens scolastique, mène à l'anthropomorphisme. Après avoir attribué à l'idée une existence réelle, l'esprit voudra voir cette idée vivante et ne le pourra qu'en la personnifiant. Ainsi naît l'allégorie. Elle n'est pas la même chose que le symbolisme. Celui-ci constate un rapport mystérieux entre deux idées, l'allégorie donne une forme visible à la conception de ce rapport. Le symbolisme est une fonction très profonde de l'esprit. L'allégorie est superficielle. Elle aide la pensée symbolique à s'exprimer mais elle la compromet en même temps en substituant une figure à une idée vivante. La force du symbole s'épuise dans l'allégorie.” Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga