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dimanche 24 novembre 2019

Tout, tout, tout, vous saurez tout ...


Orbis Pictus de Comenius

Au commencement fut la Nature envoûtée, animée par des agents multiples, et l’effroi devant celle-ci que l’on cherche à apaiser de diverses façons. Lui être agréable en se soumettant à Elle, ou percer ses secrets pour mieux la maîtriser.

Ces deux attitudes avaient en commun le dualisme esprit-matière, et toute leur ribambelle de dualismes associés. Ciel-Terre, Dieu-Nature, sujet-objet, un-multiple, chaud-froid, masculin-féminin, actif-passif, haut-bas, pur-impur, …

Il y avaient ceux qui croyaient que la matière précédait lesprit (présocratiques), et ceux qui croyaient que lesprit précédait la matière (Platon). Pour faire simple on appellera les premiers “matérialistes” et les derniers “spiritualistes”, mais les pôles du matérialisme et le spiritualisme à l’état pur ont-ils réellement jamais existé ?

C’est du côté des spiritualistes que l’on retrouve ce que l’on appelle depuis l’antiquité romaine “religions”. Dans les religions, notamment les trois monothéismes, religions du Livre, la Nature est précédée par Dieu, qui se dote du même coup du meilleur de tous les dualismes associés (The winner takes it all) : ciel, esprit, sujet, un, chaud, masculin, actif, haut, pur … C’est Dieu qui a désormais le contrôle de tout cela, et c’est plutôt rassurant et pratique. Il n’y a plus qu’un seul interlocuteur à qui s’adresser (faveurs et plaintes) et à qui se soumettre.

Dans la plupart des religions, la primauté de l’Esprit n’a pas effacée le rôle de la Nature, mais la relation entre l’Esprit et la Nature était à redéfinir. La Nature était le plus souvent considérée comme l’instrument de l’Esprit pour se manifester (création, émanation, réfléchissement, rêve, …). La Nature subissait la volonté de l’Esprit par un acte unique, continu etc. Avec la primauté de l’Esprit décidée par les religions, la Nature ne change pas subitement de fonctionnement. Tous ses agents gardent leurs fonctions et leur rôles hiérarchiques, seulement tous sont en dernière ligne au service de l’Esprit. Ad maiorem Dei gloriam. LEsprit en tant que PDG de la Nature est leur supérieur à tous.

Les spiritualistes animistes et polythéistes devaient s’adresser à chacun des agents de la Nature pour obtenir gain de cause dans chacun des domaines de spécialisation de ceux-ci. Les monothéistes avaient en théorie un seul interlocuteur. Comme on ne veut pas déranger le grand patron pour chaque bagatelle, on avait néanmoins tendance à s’adresser à des subordonnés (agents de la Nature, anges, saints, …) chargés des bagatelles en question. Ils pouvaient s’adresser directement à l’Esprit ou à un agent de la Nature. Dans la pratique, les spiritualistes (mono)théistes vivent avec une triade Dieu-Nature-Homme.

A la fin du Moyen-Âge, et avec la Réformation, la nature du lien entre Dieu et la Nature a commencé à changer. Le catholicisme devenait plus hostile à “la magie” et les protestants étaient invités à s’adresser directement à Dieu. L’homme prenait une place plus centrale (humanisme), et les scientifiques s'intéressent davantage à une Nature non-envoûtée. Au niveau des religions, il y avait comme un divorce entre Dieu et la Nature. On s’adressait à Dieu ou à la Nature, que celle-ci soit “envoûtée” (magique) ou non (scientifique). La Nature perdait graduellement sa majuscule “divine”.

On devait choisir son camp. On s’intéressait à Dieu, pour Dieu. On s’intéressait à l’homme, en se passant de Dieu pour toutes les bagatelles, en s’intéressant directement à la nature (naissance des sciences). Et puis, il y avait une troisième catégorie, qui s’intéressaient davantage à la Nature, la Nature envoûtée. Cette dernière catégorie pouvait toujours avoir besoin de Dieu comme acteur dans leurs relations avec la Nature, ou ne pas faire appel à lui. Ceux qui avaient encore besoin de Dieu dans leur connaissance de la Nature, et pour qui cette connaissance était la “connaissance de Dieu” étaient les théosophes. D’autres passaient directement par la Nature, et cherchaient une connaissance de la Nature (Sophia). Ce type de sciences de la Nature, peut être appelé “magie Naturelle”. On peut appeler cette catégorie confondue de chercheurs avec ou sans Dieu, “spiritualistes ésotériques”.

Pierre Hadot appelait ce type de magie, “magie naturelle”.
“Cette idée s’impose à partir du moment où l’on pense pouvoir donner une explication naturelle, presque scientifique, des phénomènes que l’on croyait jusqu’alors être l’œuvre de démons qui auraient été les seuls connaisseurs des secrets de la nature. La magie naturelle admet que les hommes peuvent, eux aussi, connaître les vertus occultes des choses. L’aide des démons n’est pas nécessaire pour utiliser les virtualités secrètes, cachées dans le sein de la nature.” (Le voile d’Isis, Hadot, p. 122-123)
La connaissance de la Nature/nature va graduellement se diviser en ceux qui cherchent à connaître la Nature envoûtée (spiritualiste) et ceux qui cherchent à connaître la nature non-envoûtée (“matérialiste”, empirique). Des “scientifiques” spiritualistes et des scientifiques matérialistes. Rien n’empêche que ces deux catégories croient en Dieu ou non, mais cela ne change rien en les à priori de leurs recherches respectives. Dans leurs recherches, pour les “scientifiques” spiritualistes l’Esprit précède la matière, et pour les scientifiques la matière précède l’esprit, bien que de moins en moins. Les deux préservent des formes de dualisme esprit-matière, de façons plus ou moins diluées. Dans le siècle des Lumières, les scientifiques empiriques prenaient le dessus, mais les spiritualistes anti-Lumières ne se sont pas laissés faire...

Même si Dieu est mort, son ombre est toujours présent dans la Nature/nature. Et “il nous faut encore vaincre son ombre !” disait Nietzsche[1]. L’ombre de Dieu, ce sont par exemple certains dualismes récalcitrants, dont Dieu avait été doté des meilleurs : ciel, esprit, sujet, un, chaud, masculin, actif, haut etc. Dieu étant anthropomorphiquement “masculin”[2], les hommes de sexe masculin étaient plus ressemblants à Dieu, plus “haut”, plus “actif” que les femmes plus “froides” (voir Aristote), plus “passives” (voir Aristote), plus “impures” (voir les religions), puisque plus proches de la Terre et de matière.

Les religions, se sentant scientifiquement en défaut, essaient de combler ce manque en cherchant des justifications scientifiques, redorer leurs blasons scientifiques. Organiser des rencontres entre religieux et scientifiques (Mind and Life). Prouver scientifiquement des éléments de leurs doctrines, ou les bienfaits de leurs pratiques. Elles veulent préserver les à prioris spiritualistes, et si possible faire prouver par la méthode scientifique la primauté de l’esprit. En cela, elles sont aidées et/ou rejointes par des scientifiques spiritualistes (Institute of Noetic Sciences (IONS), l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE), Richard J. Davidson, Daniel Goleman, Jon Kabat-Zinn, Roshi Joan Halifax, Matthieu Ricard, et Alan Wallace…). Si on remonte dans l’histoire, on voit que les scientifiques spiritualistes ont dû lâcher beaucoup de leste, mais tiennent toujours à leur à priori, à l’ombre de Dieu.

La plasticité (neuronale) étant avancée actuellement comme pion pour prouver la primauté de l’esprit. Idem pour la compassion et l’altruisme. Les scientifiques spiritualistes ont tendance à réifier les idées. Quand la violence est un problème, on propose d’enseigner et de “développer” de l’amour, quand c’est l'égoïsme, il faut “développer” de l’altruisme, quand c’est la distraction et le manque d’attention, il faut développerde lattention. Tout cela sans faire appel aux véritables causes profondes des désordres perçus. On reste dans la pensée magique. Ce type d’affirmations est du même ordre que la « vertu dormitive » de lopium chez Molière (Le malade imaginaire). C’est le langage qui donne une essence à ses produits que ceux-ci n’ont pas.

Les adeptes de la Pleine conscience croient que quelle que soit la situation dans la vie, la pratique de la pleine conscience permettra de garder le contrôle et de rester serein et la considèrent comme une sorte de panacée. Le chamanisme et les transes sont en bonne voie de promotion. Leurs bienfaits seront sans doute bientôt prouvés par des scientifiques de tendance spiritualiste. Du bien-être à toute épreuve.


***

[1] “Après la mort de Bouddha, l'on montra encore pendant des siècles son ombre dans une caverne, - une ombre énorme et épouvantable. Dieu est mort : mais, à la façon dont sont faits les hommes, il y aura peut-être encore pendant des milliers d'années des cavernes où l'on montrera son ombre. - Et nous - il nous faut encore vaincre son ombre! “ (Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir - Luttes nouvelles)

[2] “Tout réalisme, au sens scolastique, mène à l'anthropomorphisme. Après avoir attribué à l'idée une existence réelle, l'esprit voudra voir cette idée vivante et ne le pourra qu'en la personnifiant. Ainsi naît l'allégorie. Elle n'est pas la même chose que le symbolisme. Celui-ci constate un rapport mystérieux entre deux idées, l'allégorie donne une forme visible à la conception de ce rapport. Le symbolisme est une fonction très profonde de l'esprit. L'allégorie est superficielle. Elle aide la pensée symbolique à s'exprimer mais elle la compromet en même temps en substituant une figure à une idée vivante. La force du symbole s'épuise dans l'allégorie.” Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga

samedi 28 octobre 2017

Les méthodes de bonheur (tm) et leurs preuves



Mind & Life est né en 1987, grâce à la rencontre entre le Dalai-Lama, le neurologue Francisco Varela (disciple de Chogyam Trungpa et de Tulku Urgyen Rinpoche), et l’homme d’affaires R. Adam Engle (bouddhiste gelougpa). Parmi les membres émérites de la direction, on trouve Richard J. Davidson, Daniel Goleman, Jon Kabat-Zinn, Roshi Joan Halifax, Matthieu Ricard, et Alan Wallace.

Jon Kabat-Zinn est le cerveau derrière la MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) ou « Réduction du stress basée sur la pleine conscience ». Richard J. Davidson, professeur en psychologie et psychiatrie à l’université de Wisconsin–Madison, est le fondateur du Center for Healthy Minds ("Mind over matter?" financé pour 64% en contributions fédérales). Il avait étudié à l’université de Harvard avec Daniel Goleman, et fait des recherches sur les interactions entre le cortex préfrontal et l’amygdale dans la régulation des émotions. Il participe également à la vulgarisation du phénomène de la « plasticité du cerveau ».


Dans ses recherches, Richard J. Davidson, a notamment fait des tests avec le moine Matthieu Ricard, qui ont démontré que la « pleine conscience » développe la clarté d’intention, l’altruisme, la bonté, l’empathie et la compassion. Une autre étude avec un panel de 35 chômeurs présentant un niveau élevé de stress avait montré l’efficacité de la « pleine conscience » pour réduire le stress (étude publiée dans Biological Psychiatry en 2016). Le MBSR est aussi utilisé dans l’armée, dans l’entreprise (Google, etc. ) dans les établissements médicaux, dans les écoles, pour les mères de familles, dans les maisons de retraite, etc.
« Les effets bénéfiques de la plupart des techniques de méditation face au stress reposent sur la plasticité du cerveau, c’est-à-dire la capacité de ce dernier à modifier ses structures en fonction des sollicitations qu’il reçoit. Ainsi, les circuits neuronaux fréquemment utilisés, ceux où les interconnexions neuronales sont riches, se consolident et se développent. Ceux qui servent peu ou qui sont victimes du stress finissent par s’étioler. La recherche montre que les différentes techniques de méditation augmentent les connexions entre différentes parties du cerveau. » (Comprendre les effets de la pratique de la méditation de la pleine conscience)
Le stress, en revanche, détruit ces même connexions et contribue à créer de l’anxiété. Il semble donc principalement s’agir d’insérer des petites plages de « reconnexion » au sein des différentes activités sujettes au stress. L’idéal étant évidemment de ne pas avoir une vie exposée à différents types de stress…, mais puisque la « vie moderne » et sa nécessité de croissance « requièrent » que l’on vive de plus en plus sous le stress dans nos façons de travailler et de vivre, et que les périodes de repos se fassent de plus en plus rares, des petites plages de « pleine conscience » permettent de « se reconnecter » un peu, pour mieux repartir et tenir, pour mieux s’armer contre le stress. Il serait d'ailleurs hors de question de s’attaquer aux causes du stress…

La méditation ou la « pleine conscience » n’est pas une méthode magique, où plus on pratique la méditation, plus on serait heureux. Il semblerait qu’il faille plutôt rechercher les effets bénéfiques (en gros suspendre ou réduire le stress), dans un cerveau mieux (re)connecté.

Une étude japonaise menée par Masahiro Toyoda, Yuko Yokota et Susan Rodiek montre que le jardinage aussi stimule le lobe frontal et serait bon pour la plasticité cognitive. Ce dont on se doutait un peu. Et si ça se trouve, il y a plein d’autres activités déstressantes, permettant naturellement d’augmenter « les connexions entre différentes parties du cerveau ». L'image bouddhiste de l'eau boueuse qu'on laisse tranquille pour laisser se déposer la boue et pour qu'il redevienne limpide vient à l'esprit.

Evidemment, les chercheurs de Mind & Life, parmi lesquels on trouve beaucoup de pratiquants bouddhistes, s’intéressent plus spécifiquement aux méthodes (d'origine) bouddhistes, et notamment à la pratique de l’attention, ou pleine conscience, qui a fait le buzz et a fini par devenir un véritable marché. Les chercheurs, auteurs de diverses publications sur ses bénéfices, se tournent naturellement vers cette méthode prouvée, avant d’étudier d’autres possibles méthodes de bonheur ou de décantation de la boue mentale ("se changer les idées"). Conséquence : l’homme le plus heureux du monde est un bouddhiste, et ce sont les bouddhistes les plus heureux… Se pourrait-il qu’en utilisant une méthode à l’origine bouddhiste, le bouddha et les grands bodhisattvas y glisseraient un petit chouïa de leurs bénédictions ?

D'autres instituts d'études où l'on aimerait marier les sciences et la spiritualité sont l'Institute of Noetic Sciences (IONS), qui fait entre autres des recherches sur les corps de résurrection, et l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE) qui étudie les voyages astraux. Des scientifiques avec un faible pour la spiritualité qui aimeraient bien lui trouver des preuves scientifiques.

Les tests que l’on fait faire à des méditants en mesurant leur cerveau, afin de prouver les bénéfices de la pleine conscience, de l’altruisme, du vajrayāna, etc. sont en fait incomplets. On devrait faire faire d’autres tests à ces mêmes cobayes. Leur faire faire du jardinage, de la pêche à la ligne, de la randonnée, une bonne partie de jambes en l’air, pour vérifier si cela stimule autant le lobe frontal, oxygène le cerveau, produit de la dopamine etc.

Si on voulait vraiment attribuer les bénéfices de la « pleine conscience » à ses origines bouddhistes, son principe actif est peut-être tout simplement la concentration naturelle dont parle Buddhadasa, quelle que soit notre activité. On pourrait aussi étudier le « jeûne de l’esprit » des Daoistes quand ceux-ci « tombent en arrêt »[1]. Phénomène que l’on trouva d’ailleurs aussi chez des disciples de Dampa Sangyé.
« Un jour, lorsque Dampa Ma (le maître) et Sochung (le disciple) étaient en train de moudre du maïs, Sochung avait relâché la meule et resta les yeux grand ouverts (T. had de) pendant une longue période. Ma lui dit : « Qu’est-ce qui t’était arrivé (tsa cig cig byung 'dug) ? Dampa t’aurais donné des instructions ? ».[2]
Imagine, on marche dans la ville un peu stressé et que l’on doit traverser la route sur un passage à piétons. C’est rouge, on attend et l’on « tombe en arrêt », le lobe frontal est stimulé, le cerveau oxygéné, etc. Si ça se trouve, le score des appareils qui font Ping serait assez élevé à ce moment. Une publication médicale le confirme, et c’est la naissance d’une nouvelle pratique, en plus du yoga, la méditation, le Mindfullness, le jardinage… Le Zebracrossing(tm), avec ses coaches, ses salles spécialement équipées de passages à piétons et feux de signalisation et tout le merchandising et les publications médicales qui vont avec. On n’arrête pas le progrès !
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[1] « Un autre jour encore, Yen Houei revit son maître et lui dit : « Je m'assieds et j'oublie tout (Chinese: 坐忘; pinyin: zuòwàng; Wade–Giles: tso-wang).»
Tchong-ni en éprouva un sentiment de respect et demanda : « Qu'entends-tu par t'asseoir et oublier tout?»
Yen Houei répondit : « Me dépouiller de mon corps, oblitérer mes sens, quitter toute forme, supprimer toute intelligence, m'unir à celui qui embrasse tout, voilà ce que j'entends par m'asseoir et oublier tout. » Philosophes taoïstes, vol. 1, La Pléiade, p. 136-137. La traduction est de Liou Kia-hway et a été relue par Paul Demiéville. Voir aussi le Zuowang

[2] Blue Annals, p. 877 DT 1026