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mercredi 29 mai 2019

Combattre le stressisme


D’un côté la cadence et la charge mentale augmentent au travail, on peut être licencié sans motif, et le burn-out (ou ou «syndrome d’épuisement professionnel» ) est reconnu comme une maladie professionnelle par l’OMS, de l’autre côté, on tente par divers moyens de rendre responsable l’individu de l’augmentation de son stress tout en l’invitant de le diminuer par la pleine conscience, le développement de soi, l’altruisme etc.

Avant, au XIXème siècle, on plaçait les individus dans les Workhouses, maintenant ce sont des Workhouses en ligne qui s’emparent des individus. Si le monde du travail est responsable pour la charge mentale et le syndrome d’épuisement professionnel, n’est-il pas plus rationnel (s’il s’agit de rationaliser...) de solutionner le problème en amont ? Au lieu d’enseigner des méthodes de survie et de résilience aux employés, en guise de bouées de sauvetage pour ceux qui réussiront à “s’auto-sauver” et par la même occasion sauver le capitalisme “dérégularisé”.

L’auto-développement et la pleine conscience ont été présentés comme des “remèdes” à la maladie que serait le stress. Dana Becker, l’auteure de One Nation Under Stress, parle du fétichisme du phénomène “stress”. Elle a inventé le terme “stressisme” qui réfère à la croyance actuelle que les tensions de la vie contemporaine sont principalement des problèmes de style de vie individuel[1]. Pour Dana Becker le concept du “stress” obscurcit et cache les problèmes sociaux en les individualisant de telle façon qu’ils pèsent le plus lourdement sur ceux qui ont le moins à gagner du status quo.[2]

Le mouvement de la pleine conscience etc. a intégré aveuglément les prémisses culturelles du “stressisme” et aime se mettre en avant comme un remède scientifique, tout en mettant tout le poids de la guérison de la soi-disante “maladie de penser” de la civilisation moderne sur l’individu. On nous dit qu’en pratiquant la pleine conscience, nous serons en mesure de basculer de notre mode “ d’action frénétique” à un “mode de simple présence”, apprenant ainsi à lâcher prise et à surfer sur des situation stressantes.[3]

Pour montrer que les causes du stress sont des problèmes socio-économiques concrets et identifiables, elle s’attaque à un article dans The New York Times Magazine (d’Andrew Solomon) que “la pauvreté est déprimante”. Selon elle, le problème des pauvres est le manque d’argent, pas le manque de sérotonine. Les jeunes gais ne demandent pas d’alléger leur stress, mais réclament des sanctions sévères pour leurs agresseurs. Dana Becker applique sa logique même, avec précaution, aux états de stress post-traumatique (PTSD), en soulignant que la guerre c’est l’enfer, pas le stress.[4]

Les causes socio-économiques du stress sont multiples. Les inégalités même sont cause de stress[5]...


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[1] “In fact, Becker has coined the term stressism to describe “the current belief that the tensions of contemporary life are primarily individual lifestyle problems to be solved through managing stress, as opposed to the belief that these tensions are linked to social forces and need to be resolved primarily through social and political means.” The Alternative UK

[2] “But in her book One Nation Under Stress Dana Becker points out that the stress concept obscures and conceals “social problems by individualizing them in ways that most disadvantage those who have the least to gain from the status quo.” The Alternative UK

[3] “Uncritically ingesting the cultural premises of stressism, the mindfulness movement has eagerly promoted itself as a scientific remedy. But the focus is still squarely on the individual who is expected to heal the so-called ‘thinking disease’ of modern civilization. By practicing mindfulness, we are told, we can skillfully switch from our frantic ‘doing-mode’ to a more harmonious ‘being-mode,’ learning to let go and flow with stressful situations.” The Alternative UK

[4] “And Becker is especially adamant that the things we point to as the causes of stress actually stem from identifiable, concrete social or economic problems. She takes to task, for example, Andrew Solomon for writing in The New York Times Magazine that “poverty is depressing.” The issue for the poor is money, not serotonin; gay youth don’t need alleviation from stress, but tough penalties for bullies. She even applies this logic, carefully, to PTSD, making the point that war is hell, not stress. There are 175 ways to diagnose PTSD, and some 20,000 troops in Afghanistan and Iraq were on meds for “temporary stress injuries” and “stress illnesses” by 2008. These men and women may well need help, yet stress, in the end, winds up being a too-easy explanation of why we fight, who does the fighting for us, and how we make sure those fighters are integrated healthfully back into peacetime society.” https://newrepublic.com/article/112589/one-nation-under-stress-dana-becker-reviewed

[5] “Simply being in a society where there's blatant, glaring inequality tends to be a very highly stressful situation, and we see that very visually with the monkeys, because it's so primal, so reflexive, it really captures your attention. But you know what? We're living that. That's what we're seeing in terms of the chronic nature of stress. There's a thing called the Gini Coefficient, which basically measures how much inequity there is in a society. Among wealthy nations, the United States is the highest. Our inequity is similar to countries like Sudan, which are known to have high very unequal distribution of wealth. In the United States, we have that as well, and it's very glaring in people's face. And that is probably what is in part driving the stress levels as well.” Dr. Sanjay Gupta on how income inequality is making us stressed out Alli Joseph, 24 mars 2019.

samedi 28 octobre 2017

Les méthodes de bonheur (tm) et leurs preuves



Mind & Life est né en 1987, grâce à la rencontre entre le Dalai-Lama, le neurologue Francisco Varela (disciple de Chogyam Trungpa et de Tulku Urgyen Rinpoche), et l’homme d’affaires R. Adam Engle (bouddhiste gelougpa). Parmi les membres émérites de la direction, on trouve Richard J. Davidson, Daniel Goleman, Jon Kabat-Zinn, Roshi Joan Halifax, Matthieu Ricard, et Alan Wallace.

Jon Kabat-Zinn est le cerveau derrière la MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) ou « Réduction du stress basée sur la pleine conscience ». Richard J. Davidson, professeur en psychologie et psychiatrie à l’université de Wisconsin–Madison, est le fondateur du Center for Healthy Minds ("Mind over matter?" financé pour 64% en contributions fédérales). Il avait étudié à l’université de Harvard avec Daniel Goleman, et fait des recherches sur les interactions entre le cortex préfrontal et l’amygdale dans la régulation des émotions. Il participe également à la vulgarisation du phénomène de la « plasticité du cerveau ».


Dans ses recherches, Richard J. Davidson, a notamment fait des tests avec le moine Matthieu Ricard, qui ont démontré que la « pleine conscience » développe la clarté d’intention, l’altruisme, la bonté, l’empathie et la compassion. Une autre étude avec un panel de 35 chômeurs présentant un niveau élevé de stress avait montré l’efficacité de la « pleine conscience » pour réduire le stress (étude publiée dans Biological Psychiatry en 2016). Le MBSR est aussi utilisé dans l’armée, dans l’entreprise (Google, etc. ) dans les établissements médicaux, dans les écoles, pour les mères de familles, dans les maisons de retraite, etc.
« Les effets bénéfiques de la plupart des techniques de méditation face au stress reposent sur la plasticité du cerveau, c’est-à-dire la capacité de ce dernier à modifier ses structures en fonction des sollicitations qu’il reçoit. Ainsi, les circuits neuronaux fréquemment utilisés, ceux où les interconnexions neuronales sont riches, se consolident et se développent. Ceux qui servent peu ou qui sont victimes du stress finissent par s’étioler. La recherche montre que les différentes techniques de méditation augmentent les connexions entre différentes parties du cerveau. » (Comprendre les effets de la pratique de la méditation de la pleine conscience)
Le stress, en revanche, détruit ces même connexions et contribue à créer de l’anxiété. Il semble donc principalement s’agir d’insérer des petites plages de « reconnexion » au sein des différentes activités sujettes au stress. L’idéal étant évidemment de ne pas avoir une vie exposée à différents types de stress…, mais puisque la « vie moderne » et sa nécessité de croissance « requièrent » que l’on vive de plus en plus sous le stress dans nos façons de travailler et de vivre, et que les périodes de repos se fassent de plus en plus rares, des petites plages de « pleine conscience » permettent de « se reconnecter » un peu, pour mieux repartir et tenir, pour mieux s’armer contre le stress. Il serait d'ailleurs hors de question de s’attaquer aux causes du stress…

La méditation ou la « pleine conscience » n’est pas une méthode magique, où plus on pratique la méditation, plus on serait heureux. Il semblerait qu’il faille plutôt rechercher les effets bénéfiques (en gros suspendre ou réduire le stress), dans un cerveau mieux (re)connecté.

Une étude japonaise menée par Masahiro Toyoda, Yuko Yokota et Susan Rodiek montre que le jardinage aussi stimule le lobe frontal et serait bon pour la plasticité cognitive. Ce dont on se doutait un peu. Et si ça se trouve, il y a plein d’autres activités déstressantes, permettant naturellement d’augmenter « les connexions entre différentes parties du cerveau ». L'image bouddhiste de l'eau boueuse qu'on laisse tranquille pour laisser se déposer la boue et pour qu'il redevienne limpide vient à l'esprit.

Evidemment, les chercheurs de Mind & Life, parmi lesquels on trouve beaucoup de pratiquants bouddhistes, s’intéressent plus spécifiquement aux méthodes (d'origine) bouddhistes, et notamment à la pratique de l’attention, ou pleine conscience, qui a fait le buzz et a fini par devenir un véritable marché. Les chercheurs, auteurs de diverses publications sur ses bénéfices, se tournent naturellement vers cette méthode prouvée, avant d’étudier d’autres possibles méthodes de bonheur ou de décantation de la boue mentale ("se changer les idées"). Conséquence : l’homme le plus heureux du monde est un bouddhiste, et ce sont les bouddhistes les plus heureux… Se pourrait-il qu’en utilisant une méthode à l’origine bouddhiste, le bouddha et les grands bodhisattvas y glisseraient un petit chouïa de leurs bénédictions ?

D'autres instituts d'études où l'on aimerait marier les sciences et la spiritualité sont l'Institute of Noetic Sciences (IONS), qui fait entre autres des recherches sur les corps de résurrection, et l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE) qui étudie les voyages astraux. Des scientifiques avec un faible pour la spiritualité qui aimeraient bien lui trouver des preuves scientifiques.

Les tests que l’on fait faire à des méditants en mesurant leur cerveau, afin de prouver les bénéfices de la pleine conscience, de l’altruisme, du vajrayāna, etc. sont en fait incomplets. On devrait faire faire d’autres tests à ces mêmes cobayes. Leur faire faire du jardinage, de la pêche à la ligne, de la randonnée, une bonne partie de jambes en l’air, pour vérifier si cela stimule autant le lobe frontal, oxygène le cerveau, produit de la dopamine etc.

Si on voulait vraiment attribuer les bénéfices de la « pleine conscience » à ses origines bouddhistes, son principe actif est peut-être tout simplement la concentration naturelle dont parle Buddhadasa, quelle que soit notre activité. On pourrait aussi étudier le « jeûne de l’esprit » des Daoistes quand ceux-ci « tombent en arrêt »[1]. Phénomène que l’on trouva d’ailleurs aussi chez des disciples de Dampa Sangyé.
« Un jour, lorsque Dampa Ma (le maître) et Sochung (le disciple) étaient en train de moudre du maïs, Sochung avait relâché la meule et resta les yeux grand ouverts (T. had de) pendant une longue période. Ma lui dit : « Qu’est-ce qui t’était arrivé (tsa cig cig byung 'dug) ? Dampa t’aurais donné des instructions ? ».[2]
Imagine, on marche dans la ville un peu stressé et que l’on doit traverser la route sur un passage à piétons. C’est rouge, on attend et l’on « tombe en arrêt », le lobe frontal est stimulé, le cerveau oxygéné, etc. Si ça se trouve, le score des appareils qui font Ping serait assez élevé à ce moment. Une publication médicale le confirme, et c’est la naissance d’une nouvelle pratique, en plus du yoga, la méditation, le Mindfullness, le jardinage… Le Zebracrossing(tm), avec ses coaches, ses salles spécialement équipées de passages à piétons et feux de signalisation et tout le merchandising et les publications médicales qui vont avec. On n’arrête pas le progrès !
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[1] « Un autre jour encore, Yen Houei revit son maître et lui dit : « Je m'assieds et j'oublie tout (Chinese: 坐忘; pinyin: zuòwàng; Wade–Giles: tso-wang).»
Tchong-ni en éprouva un sentiment de respect et demanda : « Qu'entends-tu par t'asseoir et oublier tout?»
Yen Houei répondit : « Me dépouiller de mon corps, oblitérer mes sens, quitter toute forme, supprimer toute intelligence, m'unir à celui qui embrasse tout, voilà ce que j'entends par m'asseoir et oublier tout. » Philosophes taoïstes, vol. 1, La Pléiade, p. 136-137. La traduction est de Liou Kia-hway et a été relue par Paul Demiéville. Voir aussi le Zuowang

[2] Blue Annals, p. 877 DT 1026