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dimanche 25 octobre 2020

De McMindfulness à la Révolution de la méditation


Pleine-conscientistes de tous les pays, unissez-vous ! Youtube

C’est par le biais d’une vidéo présentant le dernier livre en français de Jon Kabat-Zinn, L'Eveil de la société, La révolution de la méditation, que mon attention a été attirée sur ce livre. Je précise d’abord ne pas avoir lu le livre, uniquement la préface et l’avant-propos accessibles dans la partie “feuilletable” sur les sites marchands.

La vidéo d’une discussion entre l’auteur Jon Kabat-Zinn, Christophe André et Matthieu Ricard a été animée et publiée par l’éditeur, Les Arènes. La méthode Mindfulness ou Pleine conscience en français, au départ utilisé dans le domaine médicale, puis dans des domaines très variés, a connu un grand succès grâce à une couverture médiatique impressionnante, et à une série d’articles mettant en lumière ses nombreux bénéfices.

Il y a eu aussi, et de plusieurs bords, dès le départ, des échos plus critiques. Une des critiques les plus importantes, à mon avis, fut celle qui portait sur sa pratique qui, tout en focalisant sur l’attention, prônait une certaine passivité, absence de jugement requise, intériorisation, etc., qui pouvait en faire un instrument idéal de résistance au stress, de résignation, de résilience et d’acceptation. Autrement dit, une méthode qui se voulait et pensait totalement apolitique. Changer le monde commence par soi-même, dans son propre jardin intérieur. Il y eut également des articles faisant état d’effets moins bénéfiques, voire négatifs.

De la part du bouddhisme traditionnel, on entendait que cette méthode était trop nombriliste, trop “développement de soi”, et qu’elle manquait de compassion. En réaction, des méthodes de Pleine conscience avec des vrais morceaux de compassion dedans furent développées. La critique de son instrumentalisation par le Marché, et de sa reproduction de sujets passifs restait de vigueur. Ce livre-ci semble vouloir changer cela en proposant une “révolution de la méditation”...

Dans ces temps de crises multiples, le mot révolution semble d'ailleurs avoir le vent en poupe.


Révolution (essai non encore confirmé) 


Les intellectuels français Eric Zemmour et Michel Onfray 
parlent de la nécessité d’une “révolution réactionnaire”


La révolution, telle qu’on la concevait plus ou moins, semble dépassée. Temps pour des vents “nouveaux” et un “nouveau monde”. On nous explique d'ailleurs régulièrement que le mot ré-volution signifie “action de revenir en arrière, de recommencer”. La Pleine conscience surfe sur la même vague, en montrant en quoi sa méthode millénaire est réellement révolutionnaire, et capable de transformer l’humanité et la planète, en commençant “au-dedans”.

Nos trois amis sont bien conscients de toutes les critiques ci-dessus, et les mentionnent, sans trop y répondre. C’est vrai que Matthieu Ricard se rend régulièrement à Davos, en influenceur, nous rappelle Christophe André (32:29), et qu’il est en contact avec la fondation Bill et Melinda Gates. La formation des managers et des employés des GAFAM[1] à la méthode de Pleine conscience s’inscrit aussi dans ce travail d’influence et de diffusion de la méthode dans toutes les strates de la société, à partir du plus jeune âge, puis encore quand le sujet entre dans le monde du travail, et qu’il y fait carrière.

La diffusion de la Pleine conscience fut “top-down” (descendante), et avait commencé sa phase de généralisation avec les employés des GAFAM. Matthieu Ricard avait aidé à promouvoir la méthode de Chade-Meng Tan chez Google. Le monde entrepreneurial international l’avait rapidement adoptée pour rendre leurs cadres HR et employés plus efficaces, résistants au stress et plus résilients. Hormis le personnel soignant des hôpitaux, des militaires et policiers furent placés sur un coussin pour apprendre à devenir plus efficaces, et pour mener leurs actions “sans jugement”, voire avec compassion.

Ce qui semble avoir donné le déclic du livre à Jon Kabat Zinn (JKZ) est sa lecture des livres de l’historien Yuval Noah Harari, puis d’un article de Bill Gates dans le New York Times (9 septembre 2018).
“Selon Harari, que devrions-nous faire face à tout cela [les grands défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’espèce] ? Ici et là apparaissent quelques conseils pratiques, dont une stratégie en trois points pour lutter contre le terrorisme et quelques conseils pour gérer les Fake News. Mais sa grande idée tient en un mot : méditer. Évidemment, il ne suggère pas que les problèmes du monde disparaîtront dès lors que nous serons suffisamment nombreux à nous asseoir en lotus et à psalmodier Om. Mais il insiste sur le fait que la vie au XXIe siècle a besoin de pleine conscience - apprendre à mieux nous connaître et voir de quelle façon nous contribuons à la souffrance dans notre propre vie. On peut en rire, mais moi qui ai pris des cours de pleine conscience et de méditation, j’ai trouvé cela convaincant.[2]” Traduction française d’Olivier Colette.
“Cette déclaration est plutôt remarquable, surtout de la part de Bill Gates, qui semble comprendre le pouvoir de la pleine conscience de l’intérieur.", ajoute Jon Kabat Zinn dans son livre.

Pendant l’entrevue, JKZ parle de l’influence des GAFAM et des réseaux sociaux sur notre vie, et de la collecte de données par des algorithmes puissants. Au bout de dix ans, “les algorithmes“ et leur pouvoir prédictif nous connaîtrons mieux que nous nous connaissons nous-mêmes… JKZ a également vu le documentaire "The Social Dilemma" ("Derrière nos écrans de fumée", Netflix) et il est très conscient de la menace sur les générations futures et la planète. Pour combattre ces effets négatifs, ou plutôt pour nous en protéger "au dedans", notre trio recommande la pratique de la méditation, tout comme Bill Gates. Les choses doivent changer, mais pas par des actions violentes, impulsives ou sous l'emprise de la colère (46:47), mais avec une bienveillance et une sagesse qui sont le fruit de la méditation. Est-ce que cela implique une désapprobation des divers activismes de nos jours ? Ces activistes devraient-ils changer leur fusil d’épaule, et se mettre en tailleur chez eux, guidé par une coach via Zoom ? A travers la pleine conscience, on peut inspirer “le corps politique” explique JKZ. Nous sommes plus que notre personne (“I, me, mine”). Ensemble avec notre monde, nous formons un corps, dont toutes les veines doivent être irriguées pareillement, pour être en bonne santé. Pas de parties privilégiées.

Depuis le début de l’essor du capitalisme avec la découverte des Amériques en 1492, les parties privilégiées se sont irriguées davantage à chaque nouveau siècle. Actuellement, 42 personnes détiennent à elles seules autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Les multinationales, et notamment les GAFAM, ont bientôt plus de pouvoir que les états, si ce n'est pas déjà le cas. On ne peut pas dire qu’il y ait des signes précurseurs pointant vers une intention de commencer à irriguer de façon plus égale les ressources vitales, ou d’arrêter la destruction de la planète. Ni même les premiers signes de ruissellement... 

Que peut faire la méditation Pleine conscience face à ce refus ? Est-ce que les visites de Matthieu Ricard à Davos finiront par avoir de l’effet ? Quand ? Les écoliers et lycéens devraient-ils pratiquer la Pleine conscience, au lieu de faire des manifestations Extinction Rebellion ? Ou les deux ? Que faire quand à l'occasion d'une manifestation on reçoit une charge de gaz lacrymogène ou pire dans le visage ? Ce ne sont évidemment que des détails pratiques. A défaut de toute impulsion, ou emprise des émotions (peut-être suite à un sentiment d’impuissance, de ressentiment), filtré par un non-jugement efficace, qu’est-ce qui nous fera lever de nos coussins pour concrètement “participer au mouvement politique de pleine conscience politique de sorte à transformer la société vers le meilleur” au lieu d' "inspirer le corps politique" par des voies mystérieuses ? Existe-t-il des exemples de réussite de transformation pour le meilleur du “corps politique” dans l’histoire millénaire de la pratique de la méditation ? 

La phrase la plus juste de l'entrevue est " Il ne faut pas idéaliser la méditation" (43:00), mais est-ce que ce conseil résistera au marketing puissant de la Pleine conscience : “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?”
 
JKZ termine ainsi (par la traduction de MR) :
« Aussi être conscient de ce qui peut arriver lorsque ce sont des tendances qui s'enchaînent et s'enflamment dans notre esprit, et qui mènent à trouver des solutions dans la violence, dans la fragmentation de la société. Et donc il est possible d'introduire cette pleine conscience. Nous-mêmes, nous pouvons participer à cela, pour introduire dans le corps de la politique, et ainsi œuvrer au bien de la société. »
C’est oublier que la violence est déjà présente dans les structures même de la société, y compris dans les institutions. Le néo-libéralisme continue son travail de sape. La fragmentation de la société, cela fait longtemps qu’elle existe, ce ne sont pas les GAFAM qui y changeront quelque chose, au contraire ! elles optimisent le travail de sape. 

Voilà quelques questions que je me pose en regardant la vidéo, et en lisant l’avant-propos du livre. Tout cela me donne l’impression d’une opération de communication ("politique", "révolution", "reconstruction" … après quelle destruction ?) de la Pleine conscience (du "Mindfulness-washing"), qui veut se doter d’une couverture davantage "engagé politiquement" (JKZ fait allusion à Sartre : " ... votre éveil fait une différence. Il est inévitablement engagé, au sens où l’entend Jean-Paul Sartre"). Est-ce que cela peut réellement constituer une mission pour une méthode qui vise initialement à calmer le mental, pour voir plus clair en soi ? Le titre de la vidéo est “Comment la méditation peut changer le monde”, et l’entrevue débute avec la question “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?” Guérir, comme s'il y avait un modèle de société (probablement libre de la lutte des classes) à l'état naturel, qui est malade, et qui faut restaurer dans son état naturel. La méditation à l'école peut d'ailleurs comporter des contenus plus traditionnels (voir Le réincarnationisme à l’école)
“Je nourris l’espoir que ce livre contribue de manière modeste mais non négligeable à un profond épanouissement de l’humanité à l’heure où nous soimnes tous confrontés à un véritable défi : nous éveiller au nom qui désigne notre espèce, Homo sapiens sapiens, l’espèce consciente et consciente d’être consciente, ou sombrer dans un état de plus en plus dystopique annonciateur de ténèbres alors que ce dont nous avons le plus besoin en tant que planète et espèce est l’illumination, l’intégrité et l’inclusivité - ce que permet précisément la pleine conscience, qui n’est en rien séparée de la compassion, de la sagesse ou de l’action au service de la transformation et de la guérison face à l’injustice institutionnalisée sous toutes ses formes.” (fin de l’avant-propos)
Pour de bonnes définitions de l’injustice institutionnalisée et son histoire, ainsi que sur la très nécessaire séparation de l’état et de la sphère économique, je vous recommande la lecture de La fin de la mégamachine de Fabian Scheidler, plutôt que les livres de Yuval Noah Harari.

***


[1] GAFAM est l'acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

[2] “What does Harari think we should do about all this? Sprinkled throughout is some practical advice, including a three-prong strategy for fighting terrorism and a few tips for dealing with fake news. But his big idea boils down to this: Meditate. Of course he isn’t suggesting that the world’s problems will vanish if enough of us start sitting in the lotus position and chanting om. But he does insist that life in the 21st century demands mindfulness — getting to know ourselves better and seeing how we contribute to suffering in our own lives. This is easy to mock, but as someone who’s taking a course on mindfulness and meditation, I found it compelling.” What Are the Biggest Problems Facing Us in the 21st Century? Bill gates NYT



samedi 28 octobre 2017

Les méthodes de bonheur (tm) et leurs preuves



Mind & Life est né en 1987, grâce à la rencontre entre le Dalai-Lama, le neurologue Francisco Varela (disciple de Chogyam Trungpa et de Tulku Urgyen Rinpoche), et l’homme d’affaires R. Adam Engle (bouddhiste gelougpa). Parmi les membres émérites de la direction, on trouve Richard J. Davidson, Daniel Goleman, Jon Kabat-Zinn, Roshi Joan Halifax, Matthieu Ricard, et Alan Wallace.

Jon Kabat-Zinn est le cerveau derrière la MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction) ou « Réduction du stress basée sur la pleine conscience ». Richard J. Davidson, professeur en psychologie et psychiatrie à l’université de Wisconsin–Madison, est le fondateur du Center for Healthy Minds ("Mind over matter?" financé pour 64% en contributions fédérales). Il avait étudié à l’université de Harvard avec Daniel Goleman, et fait des recherches sur les interactions entre le cortex préfrontal et l’amygdale dans la régulation des émotions. Il participe également à la vulgarisation du phénomène de la « plasticité du cerveau ».


Dans ses recherches, Richard J. Davidson, a notamment fait des tests avec le moine Matthieu Ricard, qui ont démontré que la « pleine conscience » développe la clarté d’intention, l’altruisme, la bonté, l’empathie et la compassion. Une autre étude avec un panel de 35 chômeurs présentant un niveau élevé de stress avait montré l’efficacité de la « pleine conscience » pour réduire le stress (étude publiée dans Biological Psychiatry en 2016). Le MBSR est aussi utilisé dans l’armée, dans l’entreprise (Google, etc. ) dans les établissements médicaux, dans les écoles, pour les mères de familles, dans les maisons de retraite, etc.
« Les effets bénéfiques de la plupart des techniques de méditation face au stress reposent sur la plasticité du cerveau, c’est-à-dire la capacité de ce dernier à modifier ses structures en fonction des sollicitations qu’il reçoit. Ainsi, les circuits neuronaux fréquemment utilisés, ceux où les interconnexions neuronales sont riches, se consolident et se développent. Ceux qui servent peu ou qui sont victimes du stress finissent par s’étioler. La recherche montre que les différentes techniques de méditation augmentent les connexions entre différentes parties du cerveau. » (Comprendre les effets de la pratique de la méditation de la pleine conscience)
Le stress, en revanche, détruit ces même connexions et contribue à créer de l’anxiété. Il semble donc principalement s’agir d’insérer des petites plages de « reconnexion » au sein des différentes activités sujettes au stress. L’idéal étant évidemment de ne pas avoir une vie exposée à différents types de stress…, mais puisque la « vie moderne » et sa nécessité de croissance « requièrent » que l’on vive de plus en plus sous le stress dans nos façons de travailler et de vivre, et que les périodes de repos se fassent de plus en plus rares, des petites plages de « pleine conscience » permettent de « se reconnecter » un peu, pour mieux repartir et tenir, pour mieux s’armer contre le stress. Il serait d'ailleurs hors de question de s’attaquer aux causes du stress…

La méditation ou la « pleine conscience » n’est pas une méthode magique, où plus on pratique la méditation, plus on serait heureux. Il semblerait qu’il faille plutôt rechercher les effets bénéfiques (en gros suspendre ou réduire le stress), dans un cerveau mieux (re)connecté.

Une étude japonaise menée par Masahiro Toyoda, Yuko Yokota et Susan Rodiek montre que le jardinage aussi stimule le lobe frontal et serait bon pour la plasticité cognitive. Ce dont on se doutait un peu. Et si ça se trouve, il y a plein d’autres activités déstressantes, permettant naturellement d’augmenter « les connexions entre différentes parties du cerveau ». L'image bouddhiste de l'eau boueuse qu'on laisse tranquille pour laisser se déposer la boue et pour qu'il redevienne limpide vient à l'esprit.

Evidemment, les chercheurs de Mind & Life, parmi lesquels on trouve beaucoup de pratiquants bouddhistes, s’intéressent plus spécifiquement aux méthodes (d'origine) bouddhistes, et notamment à la pratique de l’attention, ou pleine conscience, qui a fait le buzz et a fini par devenir un véritable marché. Les chercheurs, auteurs de diverses publications sur ses bénéfices, se tournent naturellement vers cette méthode prouvée, avant d’étudier d’autres possibles méthodes de bonheur ou de décantation de la boue mentale ("se changer les idées"). Conséquence : l’homme le plus heureux du monde est un bouddhiste, et ce sont les bouddhistes les plus heureux… Se pourrait-il qu’en utilisant une méthode à l’origine bouddhiste, le bouddha et les grands bodhisattvas y glisseraient un petit chouïa de leurs bénédictions ?

D'autres instituts d'études où l'on aimerait marier les sciences et la spiritualité sont l'Institute of Noetic Sciences (IONS), qui fait entre autres des recherches sur les corps de résurrection, et l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE) qui étudie les voyages astraux. Des scientifiques avec un faible pour la spiritualité qui aimeraient bien lui trouver des preuves scientifiques.

Les tests que l’on fait faire à des méditants en mesurant leur cerveau, afin de prouver les bénéfices de la pleine conscience, de l’altruisme, du vajrayāna, etc. sont en fait incomplets. On devrait faire faire d’autres tests à ces mêmes cobayes. Leur faire faire du jardinage, de la pêche à la ligne, de la randonnée, une bonne partie de jambes en l’air, pour vérifier si cela stimule autant le lobe frontal, oxygène le cerveau, produit de la dopamine etc.

Si on voulait vraiment attribuer les bénéfices de la « pleine conscience » à ses origines bouddhistes, son principe actif est peut-être tout simplement la concentration naturelle dont parle Buddhadasa, quelle que soit notre activité. On pourrait aussi étudier le « jeûne de l’esprit » des Daoistes quand ceux-ci « tombent en arrêt »[1]. Phénomène que l’on trouva d’ailleurs aussi chez des disciples de Dampa Sangyé.
« Un jour, lorsque Dampa Ma (le maître) et Sochung (le disciple) étaient en train de moudre du maïs, Sochung avait relâché la meule et resta les yeux grand ouverts (T. had de) pendant une longue période. Ma lui dit : « Qu’est-ce qui t’était arrivé (tsa cig cig byung 'dug) ? Dampa t’aurais donné des instructions ? ».[2]
Imagine, on marche dans la ville un peu stressé et que l’on doit traverser la route sur un passage à piétons. C’est rouge, on attend et l’on « tombe en arrêt », le lobe frontal est stimulé, le cerveau oxygéné, etc. Si ça se trouve, le score des appareils qui font Ping serait assez élevé à ce moment. Une publication médicale le confirme, et c’est la naissance d’une nouvelle pratique, en plus du yoga, la méditation, le Mindfullness, le jardinage… Le Zebracrossing(tm), avec ses coaches, ses salles spécialement équipées de passages à piétons et feux de signalisation et tout le merchandising et les publications médicales qui vont avec. On n’arrête pas le progrès !
***

[1] « Un autre jour encore, Yen Houei revit son maître et lui dit : « Je m'assieds et j'oublie tout (Chinese: 坐忘; pinyin: zuòwàng; Wade–Giles: tso-wang).»
Tchong-ni en éprouva un sentiment de respect et demanda : « Qu'entends-tu par t'asseoir et oublier tout?»
Yen Houei répondit : « Me dépouiller de mon corps, oblitérer mes sens, quitter toute forme, supprimer toute intelligence, m'unir à celui qui embrasse tout, voilà ce que j'entends par m'asseoir et oublier tout. » Philosophes taoïstes, vol. 1, La Pléiade, p. 136-137. La traduction est de Liou Kia-hway et a été relue par Paul Demiéville. Voir aussi le Zuowang

[2] Blue Annals, p. 877 DT 1026

lundi 6 avril 2015

La pleine conscience, une conscience tranquille ?



Il est indéniable que la pleine conscience (traduction française de Mindfulness) est une technique efficace pour réduire le stress et améliorer la concentration, et qu’elle peut ainsi augmenter le rendement desemployés de Google etc., des traders, du personnel soignant confronté aux souffrances humaines et à la fin de vie, et même des troupes américains en situation de combat.

Jon Kabat-Zinn, professeur émérite de médecine et fondateur de la Clinique de Réduction du Stress est à l’origine de l’engouement actuel pour la pleine conscience. Il est également membre du conseil d'administration du Mind and Life Institute, un groupe qui organise des dialogues entre le 14e Dalai Lama et des scientifiques occidentaux pour promouvoir une compréhension plus approfondie des différentes façons de connaître et de sonder la nature de l'esprit, les émotions et la réalité. Kabt-Zinn a développé un cours consacrée à la réduction du stress basée sur la pleine conscience (Mindfulness-Based Stress Reduction, MBSR).

L’article Beyond McMindfulness de Ron Purser et David Loy (traduit en français par Eric Rommeluère), fait état d’une crainte de leurs auteurs :
« Le découplage de la pleine conscience de son contexte moral et religieux bouddhiste se comprend comme un changement utile pour faire de ce genre de formation un produit vendable sur le marché. Mais l’empressement à laïciser et marchandiser la pleine conscience sous la forme d’une technique commercialisable risque d’aboutir à une dénaturation malheureuse de cette pratique ancienne, qui visait bien plus qu’à soulager un mal de tête, réduire la pression artérielle, ou aider des gestionnaires à être plus concentrés et plus productifs. »
La méthode MBSR de Kabat-Zinn, qui dure sept jours, enseigne sept attitudes, à savoir : le non-jugement, la patience, l’esprit du débutant, la confiance, la non-fixation sur un résultat, l’acceptation de soi, et laisser-aller. Ce sont des attitudes susceptibles de diminuer le degré d’implication dans nos projets et nos attentes. Les personnes souffrant de stress se sentent souvent trop impliquées et ces attitudes peuvent les apprendre à se désinvestir quelque peu, ce qui procure un peu plus de tranquillité tout en développant la concentration pour agir plus efficacement.

Dans une intervention sur Youtube, Kabat-Zinn (As Good As It Gets), il propose que l’on est déjà parfait, tel que l’on est, même avec tous nos problèmes et soucis. Que quelque part au milieu de la tourmente, on peut trouver de la beauté, de l’humanité, ainsi que la compréhension que les choses sont impermanentes, que tout change et qu’il n’est pas possible de contrôler tout l’univers.[1] Un lieu de tranquillité au milieu de la tourmente, un refuge, où l’on peut se retirer. Cela permet de maintenir ce que nous sommes et de poursuivre bien nos projets et engagements (acceptation de soi), dans un monde imparfait, « au milieu de la plus profonde obscurité ».[2] Même au bord du Titanic qui coule (Michel Onfray).

Cette « Pleine conscience », qui procure tranquillité et efficacité, est aussi un parfait outil, pour ceux qui pilotent le Titanic en maintenant son cap avec « confiance » et « détachement » (respectivement jour 3 et 7 du cours MBSR). Ils s’acceptent tels qu’ils sont avec tous leurs défauts (au fond ils sont d’ailleurs déjà parfaits), et cette conviction leur donne la force de tenir le cap « au plein milieu de la plus profonde obscurité ». Chez Google, où l’on pratique la pleine conscience, on sait que ce cap demandera des sacrifices, mais qu’ultimement cela profitera à tout le monde.

Chez Google (à titre d’exemple uniquement, il y a plein d’autres entreprises avec des idées similaires…), on a de la compassion pour soi et pour les objets statutaires des sociétés cotées en bourse, un peu moins pour ceux qui sont sacrifiés dans la foulée. La perte des emplois qui vient avec le développement de l’intelligence artificielle est un mal nécessaire, l’évasion fiscale à échelle mondiale sans doute aussi. Les impôts servent cependant à payer des services à ceux qui ne peuvent pas les payer autrement, entre autres parce qu’ils ont perdu leur job… La misère qui s’ensuit ne semble cependant pas trop déranger l’équipage du Titanic (peut-être grâce à la pratique de la pleine conscience ?) et contribue plutôt à maintenir, voire augmenter la « plus profonde obscurité ».

La pleine conscience délestée des vertus cardinales du bouddhisme, la générosité et l’altruisme en premier, devient ainsi une méthode pour avoir la conscience tranquille « au plein milieu de la plus profonde obscurité » pour une élite dont les rangs diminuent d’année en année. Une conscience tranquille limitée à un petit cercle de bénéficiaires n’est pas une "pleine" conscience.

Ce qui fait défaut à ce concept de pleine conscience est la notion du non-soi (anatta). Il semble créer une citadelle (un bunker), qui permet de continuer à fonctionner (tenir le cap) « au plein milieu de la plus profonde obscurité », pour mener à bien son projet avec la dose de détachement (non-striving) nécessaire. Mais le bouddhisme universaliste enseigne que l’idée de cette citadelle est intenable, et que l’on peut dissiper (ou au moins essayer) cette obscurité. Śantideva explique qu’il y a bien un « soi », mais qui inclue tous les êtres. Il propose de sortir de ce petit recoin exiguë, quelque part au for intérieur de chacun, où brillerait une petite étincelle de beauté et d’humanité, dont on pourrait jouir tranquillement en privé à l’abri de l’obscurité qui fait rage « à l’extérieur », et de l’utiliser justement pour dissiper l’obscurité, c’est-à-dire de réduire la souffrance de ce grand « soi » universel. En cela il rejoint Nāgārjuna.

Quelques citations du blog de Matthieu Ricard.
« Contrairement à ce qui a souvent été dit et écrit, la psychologie positive ne consiste pas à « positiver » en essayant de voir la pauvreté, la maladie, la violence et autres souffrances sous un jour plaisant. Il s'agit encore moins de la « pensée positive » promue par des ouvrages populaires dénués de tout fondement scientifique, comme Le secret de Rhonda Byrne qui proclame qu'il suffit de souhaiter fortement quelque chose de « positif » pour que cela se produise. Il est clair que l'Univers n'est pas à la disposition de notre psychisme et ne constitue pas un catalogue sur lequel nous pourrions commander tout ce qui est censé satisfaire nos désirs et nos caprices. » 
« La suppression d'une douleur ne conduit pas nécessairement au plaisir. Il est donc nécessaire non seulement de remédier aux émotions négatives, mais aussi d'accroître les émotions positives. Cette position rejoint celle du bouddhisme qui affirme, par exemple, que s'abstenir de faire du tort aux autres (l'élimination de la malveillance) ne suffit pas, et que cette abstention doit être renforcée par une détermination à faire leur bien (l'épanouissement de l'altruisme et sa mise en oeuvre). » Source
Et il ne s’agit pas non plus d’avoir une conscience tranquille, qui ne se laisse pas déranger par des émotions pouvant mettre à mal sa tranquillité.
« La manière la plus simple d'établir des distinctions entre nos émotions consiste à examiner leur motivation (l'attitude mentale et le but fixé) et leurs résultats. Selon le bouddhisme, si une émotion renforce notre paix intérieure et tend au bien d'autrui, elle est positive, ou constructive ; si elle détruit notre sérénité, trouble profondément notre esprit et nuit aux autres, elle est négative, ou perturbatrice. Quant aux conséquences, le seul critère est le bien ou la souffrance que nous engendrons par nos actes, nos paroles et nos pensées. C'est ce qui différencie, par exemple, une « sainte colère » — l'indignation motivée par une injustice dont nous sommes témoins — d'une fureur engendrée par le désir de blesser autrui. La première a libéré des peuples de l'esclavage, de la domination, elle nous pousse à défiler dans les rues et à changer le monde. Elle est destinée à faire cesser l'injustice au plus vite, ou à faire prendre conscience à quelqu'un de l'erreur qu'il commet. La seconde n'engendre que souffrances. » Source

***

[1] « You might find that inside of the sadness, the grief, the despair lies something else too, lies some kind of beauty, some kind of humanity. A human understanding that understands that things are impermanent, that nothing stays the same, that there is loss, that it's not possible to control the whole universe, … »  (As Good As It Gets)

[2] « in the midst of utter darkness »  (As Good As It Gets)