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mercredi 15 septembre 2021

La reine des panacées


Avant que la Pleine conscience (™)[1], les spirito-scientifiques, les adeptes de Bien-être, et autres Autodéveloppementistes (“change le monde, commence par toi-même”) ne s’en emparent, “La Méditation” était une simple technique bouddhiste parmi d’autres.
“Voyons maintenant comment se fait le passage de l’apprentissage de la concentration à l’apprentissage de la vision pénétrante. Le Bouddha a dit un jour que, lorsque l’esprit est concentré, il est en mesure de voir les choses telles qu’elles sont réellement. Quand l’esprit est concentré et apte au travail, il connaît la véritable nature des choses. Il est drôle de constater que la réponse à toutes les questions que se posent les gens est généralement déjà présente dans leur esprit mais ils ne s’en rendent pas compte car cela se passe au niveau de leur subconscient. Tant qu’ils essaieront de résoudre leurs problèmes sans mettre leur esprit dans les conditions favorables, la solution leur échappera. Si, au contraire, pour répondre à une question d’ordre mental, une personne développe la concentration juste et la vision pénétrante, c’est-à-dire si elle fait en sorte que son esprit soit « apte au travail », la réponse se présentera d’elle-même. Et si cette tactique échoue, il existe encore une autre méthode pour diriger l’esprit vers la résolution du problème ; il s’agit de l’introspection concentrée ou « apprentissage de la vision pénétrante ».” Chapitre V, Manuel pour l’Humanité de Buddhadasa
Dans le chapitre VII de son Manuel pour l’Humanité, Buddhadasa explique sa “méthode naturelle” pour développer la “vision pénétrante”, et la suffisance de la “concentration spontanée” à cet effet.
“Dans ce chapitre, nous allons voir comment la concentration peut venir de manière naturelle aussi bien que résulter d’une pratique organisée. L'aboutissement est identique dans les deux cas : l’esprit est concentré et en mesure d’entreprendre une introspection extrêmement fine. Il faut cependant souligner que la concentration spontanée est, en général, suffisamment intense pour permettre l’introspection et la vision pénétrante, tandis que la concentration qui résulte d’un entraînement spécifique est souvent excessive pour les besoins de la cause, sans compter qu’elle risque d’engendrer une autosatisfaction très préjudiciable. En effet, l’esprit profondément concentré peut ressentir un bien-être si parfait que le méditant s’y attache ou s’imagine qu’il a atteint là le fruit de la Voie. Au contraire, la concentration spontanée, suffisante et adaptée aux besoins de l’introspection, est inoffensive et ne souffre d’aucun de ces désavantages.”
Dans le bouddhisme des auditeurs, la concentration (l’attention soutenue) permet d’avoir accès à la “vision pénétrante”, qui donne accès à la compréhension de la coproduction conditionnée, capable de libérer de la souffrance dite “dukkha”. La concentration naturelle suffirait pour avoir accès à la vision pénétrante. Une concentration ou attention “augmentée” pourrait faire obstacle à cette compréhension. Le “bienfait” recherché par le bouddhisme des auditeurs était donc une attention suffisante pour voir par soi-même la coproduction conditionnée.

C’est le mot attention (sati en pāli et smṛti en sanskrit), qui avait été traduit par Mindfulness en anglais. Mindfulness (™) est devenu par la suite le nom de la méthode développée par Jon Kabat-Zinn et d’autres, et cette méthode (™) est devenue “Pleine conscience” en français. La méthode de Kabat-Zinn est donc un produit dérivé du bouddhisme, mais dont des bouddhistes se sont à leur tour emparés, pour profiter de sa réussite, et éventuellement pour rappeler que c’est une méthode d’origine bouddhiste, et que le bouddhisme aurait beaucoup plus à offrir dans ce domaine : Ehi passiko - Venez voir par vous-mêmes !

Les recherches scientifiques, les preuves de l’efficacité et le nombre d’applications et de bienfaits toujours croissant de la Pleine conscience (l’attention) sont repris à leur compte par des maîtres bouddhistes (tibétains). La Pleine conscience (l’attention) n’est plus pratiquée pour elle-même, et en vue de développer la “vision pénétrante”, mais pour une de ses multiples applications et vertus, désormais scientifiquement prouvées…

Cette “méthode” a pour avantage que chacun peut développer sa “Pleine conscience” (attention) tout seul ou en groupe, et la pratiquer chez soi, à l’école, au bureau, au travail, sur le terrain, sur les champs de bataille, etc. On sera plus efficace, plus résilient, plus indépendant, et quand les “bienfaits” se font attendre, on n’à qu’à s’en prendre à soi-même et à sa pratique de la Pleine conscience. Un expert homologué ou un coach franchisé pourrait alors vous ramener sur le bon chemin. 
“ Au cours des dernières décennies, des études scientifiques se sont intéressées aux conséquences de la pratique de l’entraînement de l’esprit - la méditation - sur le corps et l’esprit.

Nous savons déjà, grâce à de nombreuses recherches scientifiques, que la pratique de la méditation agit directement sur l’activité cérébrale immédiate et sur la structure même du cerveau à plus long terme.” -Matthieu Ricard, Quel est l'impact de la méditation sur le vieillissement de notre cerveau ?
A l’école, “La Méditation” permettrait aux enfants et aux collégiens “une réduction significative du stress, de l'anxiété et de la dépression”[2], aurait la capacité de "remplacer l'utilisation de certains médicaments prescrits contre l'hyperactivité” et “de réduire l’hypertension”[3], permettrait de réguler les émotions et à gérer le stress[4]. Dans le monde des affaires :
“Elle permet ainsi aux managers et leaders de rester à la fois ouverts aux relations, mutations et évolutions de leur environnement. Elle s’avère être une source de performance et de résilience, qu’on retrouve dans les comportements des plus grands, qu’ils soient PDG, sportifs de haut niveau, inventeurs, ingénieurs ou simples travailleurs. Sans être une panacée universelle, elle apparaît comme un outil intéressant de performance et de croissance.” Quels avantage à la pleine conscience ? Neom
Bienfaits sur la santé physique :
“Les avantages de la méditation pleine conscience sur le long terme ne concernent pas uniquement le bien-être psychologique, l’empathie, la gestion du stress ou la mémoire. S’il est encore tôt pour confirmer tous ces effets positifs (attente d’études fiables sur le sujet), il semblerait toutefois que la pratique de la méditation soit bénéfique pour lutter contre :
L’hypertension artérielle ;
Les maux de tête ;
Les troubles du sommeil ;
La fatigue ;
Certains problèmes de peau ;
Les douleurs chroniques ;
Les maladies respiratoires comme l’asthme ou l’emphysème ;
Les troubles intestinaux ;
La dépression modérée
.” Les bienfaits à long terme de la méditation pleine conscience Mindspace by Numinus
En psychiatrie, “La Méditation” permet de "soulager les patients atteints de troubles psychiatriques. Et notamment ceux qui souffrent d'addictions”. Achats, jeux, sexe, écrans…[5] 

Dans la Police :
“Les leaders policiers seront encouragés par la manne de preuves scientifiques étayant l'efficacité de la formation à la pleine conscience dans un éventail de disciplines. Citons les études remarquables d'Elizabeth Stanley et d'Amishi Jha (2009) sur l'enseignement des techniques de pleine conscience aux Marines américains. Les données crédibles ne manquent pas non plus sur l'utilité de l'état de pleine conscience pour les policiers. 
L'adoption d'une pratique de pleine conscience présente des possibilités inexploitées et fait écho à la tradition guerrière d'une compassion solide et d'une action compétente (Strozzi Heckler, 2003). Une telle formation favorise une connaissance étoffée de la situation, laquelle favorise le développement du rendement cognitif. Les avantages sur le plan de la santé et du rendement pour les membres et leur organisation sont clairs : des policiers en santé et un investissement rentable pour l'organisation. 
Dans le but de passer à un modèle de prévention, le Service de police de Hillsboro (SPH) a lancé en 2013 un projet pilote visant à initier les policiers à la pratique de la pleine conscience.” Cultiver l’état de pleine conscience Une formation pour le rétablissement ultérieur des policiers - Gendarmerie royale du Canada
Pour le repos nocturne des employés, les entreprises et la bonne santé des comptes de la sécurité sociale :
“De plus, l’apprentissage de la pleine conscience est lié à des avantages validés empiriquement en matière de neuroscience, notamment un sommeil amélioré, qui aurait d’importantes répercussions financières (en termes de millions) sur les entreprises en raison de la perte de productivité et des coûts en soins de santé connexes pour les employés qui ne dorment pas bien.”
Dans l'armée :
“Les avantages sur le leadership sont majeurs pour l’organisation militaire; cependant, ce sont les aspects « exécution des tâches », « prise de décisions » et « résilience » qui sont le dénominateur commun de ces avantages. Dans ce contexte, la pratique de la pleine conscience montre plusieurs avantages, allant même jusqu’à prévenir le trouble de stress post-traumatique (TSPT).” La pleine conscience : renforcement de la résilience dans les Forces armées canadiennes, article de Jordan Beatty
Rien n'empêche évidemment que les aspects « exécution des tâches », « résilience », etc. soient bénéfiques aussi en dehors de l'armée, p.e. dans le monde du travail, etc. A tous ces bienfaits s’ajoute désormais celui de la prévention de la maladie d’Alzheimer et la lutte contre le vieillissement. Si seulement le Bouddha avait connu les avantages de la Pleine conscience... La première vérité en aurait pris un coup. Si ça se trouve la Pleine conscience permet de mourir dans le bien-être. 
“Une récente étude, réalisée par la Dr Gaëlle Chételat, chercheuse à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), et dont nous n’avons que les résultats préliminaires à ce jour, étudie l’impact de la pratique méditative comme prévention à la maladie d’Alzheimer.”

“Avec la méditation, une voie est donc offerte pour agir contre le vieillissement cellulaire et prévenir des dégradations cognitives.” -Matthieu Ricard, Quel est l'impact de la méditation sur le vieillissement de notre cerveau ?
Le doute ne semble plus permis, “La Méditation” est bon pour vous (et pour la société), de la naissance à la mort, et au-delà...

Mangez de La Méditation !


***

[1] La Pleine Conscience est un « état de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans juger, sur l’expérience qui se déploie instant après instant » (Kabat-Zinn, 2003).

[2] La méditation de pleine conscience à l’école, Benoît Hsu
Citant CONSTANCIS Patrick (urologue-andrologue). http://www.educationconscience.fr/reduction_stress.html (consulté le 10 mars 2016).

[3] Citant [P. Constancis – 2016]

[4] Citant BARRIAULT Lucie – « La pleine conscience pour prévenir l’anxiété à l’école » [en
ligne]. (Publié 1er mars 2016). In : Réseau d’information pour la réussite éducative.
Disponible à l’adresse : http://rire.ctreq.qc.ca/2016/03/pleine-conscience-anxiete/
(consulté le 14 avril 2016)

[5] 20minutes : Psychiatrie : La méditation est-elle efficace pour lutter contre les addictions ? 22/01/20

dimanche 25 octobre 2020

De McMindfulness à la Révolution de la méditation


Pleine-conscientistes de tous les pays, unissez-vous ! Youtube

C’est par le biais d’une vidéo présentant le dernier livre en français de Jon Kabat-Zinn, L'Eveil de la société, La révolution de la méditation, que mon attention a été attirée sur ce livre. Je précise d’abord ne pas avoir lu le livre, uniquement la préface et l’avant-propos accessibles dans la partie “feuilletable” sur les sites marchands.

La vidéo d’une discussion entre l’auteur Jon Kabat-Zinn, Christophe André et Matthieu Ricard a été animée et publiée par l’éditeur, Les Arènes. La méthode Mindfulness ou Pleine conscience en français, au départ utilisé dans le domaine médicale, puis dans des domaines très variés, a connu un grand succès grâce à une couverture médiatique impressionnante, et à une série d’articles mettant en lumière ses nombreux bénéfices.

Il y a eu aussi, et de plusieurs bords, dès le départ, des échos plus critiques. Une des critiques les plus importantes, à mon avis, fut celle qui portait sur sa pratique qui, tout en focalisant sur l’attention, prônait une certaine passivité, absence de jugement requise, intériorisation, etc., qui pouvait en faire un instrument idéal de résistance au stress, de résignation, de résilience et d’acceptation. Autrement dit, une méthode qui se voulait et pensait totalement apolitique. Changer le monde commence par soi-même, dans son propre jardin intérieur. Il y eut également des articles faisant état d’effets moins bénéfiques, voire négatifs.

De la part du bouddhisme traditionnel, on entendait que cette méthode était trop nombriliste, trop “développement de soi”, et qu’elle manquait de compassion. En réaction, des méthodes de Pleine conscience avec des vrais morceaux de compassion dedans furent développées. La critique de son instrumentalisation par le Marché, et de sa reproduction de sujets passifs restait de vigueur. Ce livre-ci semble vouloir changer cela en proposant une “révolution de la méditation”...

Dans ces temps de crises multiples, le mot révolution semble d'ailleurs avoir le vent en poupe.


Révolution (essai non encore confirmé) 


Les intellectuels français Eric Zemmour et Michel Onfray 
parlent de la nécessité d’une “révolution réactionnaire”


La révolution, telle qu’on la concevait plus ou moins, semble dépassée. Temps pour des vents “nouveaux” et un “nouveau monde”. On nous explique d'ailleurs régulièrement que le mot ré-volution signifie “action de revenir en arrière, de recommencer”. La Pleine conscience surfe sur la même vague, en montrant en quoi sa méthode millénaire est réellement révolutionnaire, et capable de transformer l’humanité et la planète, en commençant “au-dedans”.

Nos trois amis sont bien conscients de toutes les critiques ci-dessus, et les mentionnent, sans trop y répondre. C’est vrai que Matthieu Ricard se rend régulièrement à Davos, en influenceur, nous rappelle Christophe André (32:29), et qu’il est en contact avec la fondation Bill et Melinda Gates. La formation des managers et des employés des GAFAM[1] à la méthode de Pleine conscience s’inscrit aussi dans ce travail d’influence et de diffusion de la méthode dans toutes les strates de la société, à partir du plus jeune âge, puis encore quand le sujet entre dans le monde du travail, et qu’il y fait carrière.

La diffusion de la Pleine conscience fut “top-down” (descendante), et avait commencé sa phase de généralisation avec les employés des GAFAM. Matthieu Ricard avait aidé à promouvoir la méthode de Chade-Meng Tan chez Google. Le monde entrepreneurial international l’avait rapidement adoptée pour rendre leurs cadres HR et employés plus efficaces, résistants au stress et plus résilients. Hormis le personnel soignant des hôpitaux, des militaires et policiers furent placés sur un coussin pour apprendre à devenir plus efficaces, et pour mener leurs actions “sans jugement”, voire avec compassion.

Ce qui semble avoir donné le déclic du livre à Jon Kabat Zinn (JKZ) est sa lecture des livres de l’historien Yuval Noah Harari, puis d’un article de Bill Gates dans le New York Times (9 septembre 2018).
“Selon Harari, que devrions-nous faire face à tout cela [les grands défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’espèce] ? Ici et là apparaissent quelques conseils pratiques, dont une stratégie en trois points pour lutter contre le terrorisme et quelques conseils pour gérer les Fake News. Mais sa grande idée tient en un mot : méditer. Évidemment, il ne suggère pas que les problèmes du monde disparaîtront dès lors que nous serons suffisamment nombreux à nous asseoir en lotus et à psalmodier Om. Mais il insiste sur le fait que la vie au XXIe siècle a besoin de pleine conscience - apprendre à mieux nous connaître et voir de quelle façon nous contribuons à la souffrance dans notre propre vie. On peut en rire, mais moi qui ai pris des cours de pleine conscience et de méditation, j’ai trouvé cela convaincant.[2]” Traduction française d’Olivier Colette.
“Cette déclaration est plutôt remarquable, surtout de la part de Bill Gates, qui semble comprendre le pouvoir de la pleine conscience de l’intérieur.", ajoute Jon Kabat Zinn dans son livre.

Pendant l’entrevue, JKZ parle de l’influence des GAFAM et des réseaux sociaux sur notre vie, et de la collecte de données par des algorithmes puissants. Au bout de dix ans, “les algorithmes“ et leur pouvoir prédictif nous connaîtrons mieux que nous nous connaissons nous-mêmes… JKZ a également vu le documentaire "The Social Dilemma" ("Derrière nos écrans de fumée", Netflix) et il est très conscient de la menace sur les générations futures et la planète. Pour combattre ces effets négatifs, ou plutôt pour nous en protéger "au dedans", notre trio recommande la pratique de la méditation, tout comme Bill Gates. Les choses doivent changer, mais pas par des actions violentes, impulsives ou sous l'emprise de la colère (46:47), mais avec une bienveillance et une sagesse qui sont le fruit de la méditation. Est-ce que cela implique une désapprobation des divers activismes de nos jours ? Ces activistes devraient-ils changer leur fusil d’épaule, et se mettre en tailleur chez eux, guidé par une coach via Zoom ? A travers la pleine conscience, on peut inspirer “le corps politique” explique JKZ. Nous sommes plus que notre personne (“I, me, mine”). Ensemble avec notre monde, nous formons un corps, dont toutes les veines doivent être irriguées pareillement, pour être en bonne santé. Pas de parties privilégiées.

Depuis le début de l’essor du capitalisme avec la découverte des Amériques en 1492, les parties privilégiées se sont irriguées davantage à chaque nouveau siècle. Actuellement, 42 personnes détiennent à elles seules autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Les multinationales, et notamment les GAFAM, ont bientôt plus de pouvoir que les états, si ce n'est pas déjà le cas. On ne peut pas dire qu’il y ait des signes précurseurs pointant vers une intention de commencer à irriguer de façon plus égale les ressources vitales, ou d’arrêter la destruction de la planète. Ni même les premiers signes de ruissellement... 

Que peut faire la méditation Pleine conscience face à ce refus ? Est-ce que les visites de Matthieu Ricard à Davos finiront par avoir de l’effet ? Quand ? Les écoliers et lycéens devraient-ils pratiquer la Pleine conscience, au lieu de faire des manifestations Extinction Rebellion ? Ou les deux ? Que faire quand à l'occasion d'une manifestation on reçoit une charge de gaz lacrymogène ou pire dans le visage ? Ce ne sont évidemment que des détails pratiques. A défaut de toute impulsion, ou emprise des émotions (peut-être suite à un sentiment d’impuissance, de ressentiment), filtré par un non-jugement efficace, qu’est-ce qui nous fera lever de nos coussins pour concrètement “participer au mouvement politique de pleine conscience politique de sorte à transformer la société vers le meilleur” au lieu d' "inspirer le corps politique" par des voies mystérieuses ? Existe-t-il des exemples de réussite de transformation pour le meilleur du “corps politique” dans l’histoire millénaire de la pratique de la méditation ? 

La phrase la plus juste de l'entrevue est " Il ne faut pas idéaliser la méditation" (43:00), mais est-ce que ce conseil résistera au marketing puissant de la Pleine conscience : “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?”
 
JKZ termine ainsi (par la traduction de MR) :
« Aussi être conscient de ce qui peut arriver lorsque ce sont des tendances qui s'enchaînent et s'enflamment dans notre esprit, et qui mènent à trouver des solutions dans la violence, dans la fragmentation de la société. Et donc il est possible d'introduire cette pleine conscience. Nous-mêmes, nous pouvons participer à cela, pour introduire dans le corps de la politique, et ainsi œuvrer au bien de la société. »
C’est oublier que la violence est déjà présente dans les structures même de la société, y compris dans les institutions. Le néo-libéralisme continue son travail de sape. La fragmentation de la société, cela fait longtemps qu’elle existe, ce ne sont pas les GAFAM qui y changeront quelque chose, au contraire ! elles optimisent le travail de sape. 

Voilà quelques questions que je me pose en regardant la vidéo, et en lisant l’avant-propos du livre. Tout cela me donne l’impression d’une opération de communication ("politique", "révolution", "reconstruction" … après quelle destruction ?) de la Pleine conscience (du "Mindfulness-washing"), qui veut se doter d’une couverture davantage "engagé politiquement" (JKZ fait allusion à Sartre : " ... votre éveil fait une différence. Il est inévitablement engagé, au sens où l’entend Jean-Paul Sartre"). Est-ce que cela peut réellement constituer une mission pour une méthode qui vise initialement à calmer le mental, pour voir plus clair en soi ? Le titre de la vidéo est “Comment la méditation peut changer le monde”, et l’entrevue débute avec la question “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?” Guérir, comme s'il y avait un modèle de société (probablement libre de la lutte des classes) à l'état naturel, qui est malade, et qui faut restaurer dans son état naturel. La méditation à l'école peut d'ailleurs comporter des contenus plus traditionnels (voir Le réincarnationisme à l’école)
“Je nourris l’espoir que ce livre contribue de manière modeste mais non négligeable à un profond épanouissement de l’humanité à l’heure où nous soimnes tous confrontés à un véritable défi : nous éveiller au nom qui désigne notre espèce, Homo sapiens sapiens, l’espèce consciente et consciente d’être consciente, ou sombrer dans un état de plus en plus dystopique annonciateur de ténèbres alors que ce dont nous avons le plus besoin en tant que planète et espèce est l’illumination, l’intégrité et l’inclusivité - ce que permet précisément la pleine conscience, qui n’est en rien séparée de la compassion, de la sagesse ou de l’action au service de la transformation et de la guérison face à l’injustice institutionnalisée sous toutes ses formes.” (fin de l’avant-propos)
Pour de bonnes définitions de l’injustice institutionnalisée et son histoire, ainsi que sur la très nécessaire séparation de l’état et de la sphère économique, je vous recommande la lecture de La fin de la mégamachine de Fabian Scheidler, plutôt que les livres de Yuval Noah Harari.

***


[1] GAFAM est l'acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

[2] “What does Harari think we should do about all this? Sprinkled throughout is some practical advice, including a three-prong strategy for fighting terrorism and a few tips for dealing with fake news. But his big idea boils down to this: Meditate. Of course he isn’t suggesting that the world’s problems will vanish if enough of us start sitting in the lotus position and chanting om. But he does insist that life in the 21st century demands mindfulness — getting to know ourselves better and seeing how we contribute to suffering in our own lives. This is easy to mock, but as someone who’s taking a course on mindfulness and meditation, I found it compelling.” What Are the Biggest Problems Facing Us in the 21st Century? Bill gates NYT



lundi 30 mars 2020

La pleine conscience peut-elle casser des briques ?


La pleine conscience peut-elle casser des briques ?[1]


(légende d’origine : "Il existe des mécanismes sous-jacents par lesquels la pleine conscience améliore la performance au travail" Fizkes / Shutterstock)

“Et si la pleine conscience nous rendait plus performants au travail ?” Carole Daniel[2], Elodie Gentina[3] (28/03/2020)

J’ai eu connaissance de cet article The Conversation (“L’expertise universitaire, l’exigence journalistique”) par un lien sponsorisé. Un des très nombreux articles sur les bienfaits de la Pleine Conscience (PC), notamment dans le monde du travail. Les auteurs déclarent n’avoir aucun intérêt autre que leur intérêt pour ce domaine.
“Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.”
Il est indiqué en fin d’article[4], qu’il s’appuie sur un “article de recherche” par les deux auteurs de l’article français et Jessica Mesmer-Magnus du département de Management de l’Université de North Carolina. Cet article a pour titre “How does mindfulness affect performance? The mediating role of workaholism and work-family conflict” et avait été accepté “à la conférence SIOP (avril 2020, Austin, Texas, États-Unis)”, laquelle avait été annulée pour cause de coronavirus le 15 mars 2020. C’est probablement dans cet article (pas (encore) disponible sur Internet), que l’on trouve les résultats de “l’étude menée auprès de plus de 800 salariés européens” auquel font référence les deux auteurs. Elle montrerait “une relation positive et significative entre la pleine conscience et la performance au travail.”

La question que je me suis posé en lisant l’article c’est ce qu’englobe la “Pleine conscience” pratiquée par les (800) salariés. S’agit-il de 10 minutes (ou plus) d’une pratique de méditation au travail, le matin chez soi, un stage, sur quelle durée … ? Quelle pratique de PC produit les bienfaits dont il est question dans l’article ? Dans un autre article (10/04/2019) par les deux mêmes auteurs, Manager les millennials grâce à la méditation de pleine conscience, c’est la formation au programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction)[5] de Jon Kabat-Zinn, qui est présentée. Il me semble peu probable que les 800 salariés aient suivi cette formation, mais ce n’est pas non plus impossible.

A force de lire ce genre de titres, on finit par intégrer le message que la Pleine Conscience est bon pour nous, mais quand on nous présente un énième article sur “les bienfaits de la Pleine Conscience”, il n’est pas toujours clair de quelle forme de pratique et de quelle fréquence, durée etc. il s’agit. Qui s’est chargé d’instruire et de suivre les 800 salariés ? Qui finance ce genre de recherches ? Il y a beaucoup de recherches dans ce domaine, la grande majorité faite par des personnes ayant fait des études de management ou travaillant dans le management (faites une recherche sur Researchgate, le nombre est impressionnant). Nous savons que Google était interessé par la PC, que la méditation est désormais un marché sans pardon, que le bonheur auquel il conduit intéresse les chercheurs, qu’il combat le stressime, et qu’il est un outil privilégié pour préparer les “acteurs de changement” de demain. Des philanthropes de l’USA et d’ailleurs sont prêts à mettre leur main dans la poche pour le changement qu’ils ont en tête. Cet intérêt pour la Pleine Conscience de la part du monde du management et des grands philanthropes peut surprendre, mais quand on voit la teneur des articles publiés sur ses bienfaits, on voit très bien le lien. Elle rendrait plus performant au travail, malgré tous les bâtons mis dans les pieds des salariés …

Comment se fait-il que les salariés sont si stressés qu’il leur faut de la PL ? Pourquoi sont-ils addicts à leur travail (“workaholism”) et à leurs smartphones, même chez eux le soir ? Pourquoi sont-ils inquiets. Pourquoi le rythme s’accélère-t-il ? S’accélère-t-il tout seul, comme un phénomène naturel ? Ou est-ce que les managers y sont pour quelque chose ? Les mêmes managers qui publient des études et des articles sur les bienfaits de la Pleine Conscience ? En précisant bien qu’il n’y aucun conflit d’intérêt, puisqu’ils ne sont que des chercheurs.

Ils pourraient faire des recherches sur les causes, et les causes de ces causes. Mais ils semblent vouloir lutter surtout contre "les phénomènes addictifs" des salariés (travail, smartphone, télétravail ...). “Les « workaholics » travaillent sans relâche”, lit-on dans l’article. Sans doute parce qu’ils sont addicts, sinon pourquoi travailleraient-ils sans relâche ? “Les journées de travail s’allongent de manière inconsidérée”, tout seul ? Qui les allonge ? Le stress etc. qui est le résultat naturel de cette surexploitation conduit “à une diminution de la performance au travail”. D’accord, ce n’est peut-être pas du philanthropisme à 100%, mais disons qu’aider les salariés (et les “acteurs de changement” de demain en culottes courtes) à mieux résister aux conditions de travail infernales c’est quand même une opportunité win-win, qui profite à toute la société.

Même dans une société en pleine crise à cause d’un coronavirus et le manque de moyens, de ressources et de services, pour y faire face, les bienfaits de la Pleine Conscience sont là, fidèles au poste. Il y a de la marge pour le monde du travail, cela ouvre des perspectives…
“La pleine conscience est une alliée précieuse pour faire face aux incertitudes et aux situations de crise, comme le démontre une étude récente menée pendant un mois (de février à mars 2020) sur des Chinois en quarantaine à Wuhan, en Chine. Une pratique quotidienne de pleine conscience a réduit leur niveau d'anxiété et amélioré leur sommeil. Cette étude corrobore nos résultats, et confirme ainsi une nouvelle fois les bienfaits de la pleine conscience sur l’équilibre de vie.” 
Pour l’étude “Mindfulness Buffers the Impact of COVID-19 Outbreak Information on Sleep Duration” c’est par ici, les auteurs de cet article sont rattachés à la China Europe International Business School (CEIBS).

Pour l’immortalité comme bienfait, ce n’est pas pour tout de suite, mais c’est en bonne voie. Le record a été mis à huit ans de rabe déjà.

***

[1] La dialectique peut-elle casser des briques ? est un film français de René Viénet sorti le 8 mars 1973.

[2] Professeure Associée - Académie Digitalisation, SKEMA Business School

[3] Associate professor, marketing, IÉSEG School of Management

[4] “Cette contribution s’appuie sur l’article de recherche de Carole Daniel, Élodie Gentina et Jessica Mesmer-Magnus intitulé « How does mindfulness affect performance? The mediating role of workaholism and work-family conflict », qui est accepté à la conférence SIOP (avril 2020, Austin, Texas, États-Unis).”

[5] “Le protocole de formation à la pleine conscience le plus célèbre est le programme MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction). Il a été développé par Jon Kabat-Zinn, fondateur du centre pour la pleine conscience en médecine de l’université du Massachusetts. Le programme MBSR dure deux mois. Il comprend huit séances hebdomadaires de deux heures trente, auxquelles s’ajoute une journée en silence. En complément, les participants sont invités à pratiquer quotidiennement chez eux (six jours sur sept, entre 20 et 45 minutes, avec l’aide de fichiers audio).”