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jeudi 3 février 2022

La Pleine conscience, bonne pour la santé, le sens critique et l'égalité scolaire ?

Mindfulness Program born at Google

Le 18.01.2022, la Ligue des droits de l’homme (LDH), et quatorze autres signataires[1] ont adressé une lettre ouverte “A propos des expérimentations d’ateliers de méditation de pleine conscience à l’école” au ministre de l’Education, après avoir alerté le Ministre et l’opinion public en juin 2021. Un collectif de scientifiques[2], parmi lesquels en premier Christophe André, avait réagi le 01/02/2022 par une tribune dans Le Monde au titre ironique “La méditation de pleine conscience est très loin des images ésotériques et des odeurs d’encens”, en déclarant qu’ “Il est scientifiquement prouvé que la méditation de pleine conscience [MPC], qui n’a rien de religieux, est source de bienfaits.”

Le projet de MPC, “proposée par un lobby ésotérique”, auquel fait référence LDH, est selon la Ligue “principalement relayée par la structure privée Initiative mindfulness France [IMF]” qui en fait état dans ses rapports d’activité d’initiatives locales en 2019, concernant 425 établissements publics et privés.”

Il n’y a d’ailleurs pas que le Ministre de l’Education, qui est concerné par le projet MPC. Dans le rapport de l’IMF il est mentionné :

“Dans sa feuille de route de 2018, Agnès Buzyn, ministre de la santé, recommande un recours à ces techniques et pratiques (relaxation, respiration, Pleine conscience...), notamment dans le champ de l’éducation, pour prévenir les risques sanitaires et sociaux. Le 20 juin 2019, un colloque organisé avec Santé Publique France affiche une nouvelle mission : « Interventions basées sur la Pleine conscience, sciences, santé et société : lever des doutes, ouvrir des perspectives ». Enfin, en décembre 2019, la première publication scientifique française sur le sujet indique que ces pratiques ont pu fournir à des enfants scolarisés du CE2 au CM2 des stratégies de régulation émotionnelle et permettre une amélioration de leur bien-être tout en réduisant les inégalités pour les élèves ayant le plus de difficultés.” rapport IMF 15/09/2020

La MPC est donc bonne pour la santé, et permet en plus de réduire les inégalités à l’école. Elle est aussi bonne pour la planète[3]… L'écologiste Delphine Batho a déclaré dans Le Monde que "nous avons un combat à mener pour démocratiser la méditation" et "plaide ainsi pour un remboursement de la méditation par la Sécurité sociale pour certaines formes de pathologies, et pour qu’elle soit enseignée aux enfants et aux adolescents".

Ce qui reste encore à prouver. La MPC promue en France est également accusée d’ “entrisme”, et de porter atteinte à la laïcité, et connaît ses premières saisines dans le cadre de dérives sectaires.
“De 2018 à 2020, La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a fait l’objet de douze saisines pour des problèmes liés à la MPC concernant des mineurs.” Leur rapport 2018-2020 souligne “Il n’existe pas de définition de la méditation de pleine conscience communément admise”, “...une partie de la communauté scientifique s’accorde à penser qu’il est nécessaire de définir et de décrire le type de méditation de pleine conscience utilisé dans les expériences menées, ceci afin d’en limiter les biais conceptuels”[4].
Pourquoi la LDH parle-t-elle d’ailleurs de “lobbies ésotériques” ? C’est à cause du lien de la MPC avec son inventeur, Jon Kabat-Zinn, et “le think-tank ésotérique américain Mind and Life institute”, fondé par Francesco Varela et le Dalaï-lama, et dont le Dalaï-lama est président d'honneur à vie. Selon la LDH, Jon Kabat-Zinn est aussi “l’un des actuels leaders de l’Institut Esalen, importante officine New Age, matrice de nombreuses psycho-sectes qui inondent la planète depuis les années 70”. En France, c’est le moine Matthieu Ricard (MR), traducteur francophone du Dalaï-Lama, qui est un grand promoteur de la MPC, et en même temps le disciple de maîtres tibétains nyingmapa très traditionnels et conservateurs. MR fréquente de nombreuses réunions (neuro)sciences et religions, de par sa double casquette d’ex-scientifique et de moine bouddhiste. Pour ses charités et pour la promotion de la MPC, il fréquente également des milieux politiques et économiques (Google, Davos, ).

“Lobbie ésotérique” peut sembler exagéré, mais “lobbie spiritualiste” sans doute. Ceux qui promeuvent activement la MPC, ne le font pas simplement à cause des multiples “bienfaits” “prouvés” par des études scientifiques. Il est clair que la MPC part d’une théorie, qui a ses racines dans la religion/spiritualité, et qu’elle cherche à prouver aussi scientifiquement que possible sa version déspiritualisée. Il y a sans doute des promoteurs MPC sincères dans leur démarche “non-religieuse”, mais il y en a aussi qui s’intéressent à “l’esprit” et à “l’âme” dans un sens plus ésotérique, et notamment aux “sorties du corps”, les expériences de mort imminente (EMI), alias “décorporation”, y compris la “décorporation” définitive après la mort “du corps physique”[5] (P.e. le projet éducatif Abiding Heart Education de Mingyur Rinpoché, qui enseigne le Bardo et utilise la méthodologie Steiner/ Waldorf). Il y a une différence entre étudier la “neurophénoménologie” et une approche phénoménologique de “l’interaction corps-esprit”, et le risque est de retomber par facilité ou par habitude, consciemment ou inconsciemment, sur un dualisme ancien du corps et de l’esprit, avec tout son passif et spéculations habituelles.

Chacun est libre d’avoir les conceptions de “l’esprit” (spiritualité) qu’il veut, et d’être “spirituel”, mais l’école est-il le lieu approprié, ou est-ce son rôle d’enseigner des méthodes et des théories “spirituelles”, aussi diluées soient-elles, mais qui posent du moins implicitement le corps-esprit comme une donne ? "On n’arrête pas l’esprit !" dit une participante de l’expérience Longimed (le Monde, Des neuroscientifiques lyonnais auscultent la méditation). Quand on fait entrer dans les écoles les intervenants privés de diverses associations ou entreprises de MPC, financées et soutenues par d’autres associations et entreprises privées avec leurs propres objectifs, pour en faire les “acteurs de changement” (Changemakers) de demain, ce n’est peut-être pas les images ésotériques et les odeurs d’encens qu’il faut craindre le plus.


La compatibilité néolibérale avec la MPC a été remarquée par plusieurs auteurs : Ron Purser, McMindfulness: How Mindfulness Became the New Capitalist Spirituality, et plus récemment en français Élisabeth Martens, “La méditation de Pleine conscience, l'envers du décor”, paru chez Investig'Action, 2020.
“Le monde des entreprises est visé. De plus en plus de firmes mettent à disposition des salariés des salles de repos où des instructeurs de Pleine conscience, souvent des membres du RH de l'entreprise, donnent des séances de pleine conscience. On trouve ces « Chief Happiness Officer » dans la GRH de grosses multinationales comme Google, Facebook, Ford, L'Oréal, Siemens, EDF, Danone, Logo, Ikea, etc. La vigilance au travail s'améliore, les salariés sont plus flexibles pour leurs horaires ou pour des mutations dans un autre secteur ou un autre pays, les relations au sein de l'entreprise sont moins conflictuelles.” source TibetDoc
Même des promoteurs de la MPC alertent maintenant sur ce risque, y compris Jon Kabat-Zinn himself. Également, en Belgique, les chercheurs David Zarka et Ilios Kotsou, qui dirige par ailleurs le programme Mindful Leadership à la Solvay Brussels School of Economics and Management (SBS-EM)”[6].
“Ce n’est en effet pas un hasard si la méditation de pleine conscience est choyée par nos marabouts les plus libéraux, et se trouve par exemple dans les recommandations de Pierre Gattaz, président du Medef, pour « faire gagner la France ». Prise comme telle, la méditation de pleine conscience risque de devenir une pratique au service de l’injonction très actuelle de performance et d’évaluation qui caractérise nos sociétés néolibérales.”

“Il s’agit là, selon nous, d’un détournement, d’une récupération, voire d’une tentative de soumission de la méditation de pleine conscience à une logique individuelle et collective oppressante de fuite en avant dans le cadre de laquelle, elle nous offre l’illusion d’une échappatoire à la violence du quotidien. Loin d’être anodine, cette représentation utilitariste menace de réduire la méditation de pleine conscience à un outil d’efficacité au service de la compétition, dont la seule valeur serait mercantile. Elle ne deviendrait alors qu’une énième technique de développement personnel et professionnel à la mode. Concevoir la méditation de pleine conscience de cette façon, c’est, semble-t-il, trahir sa dimension fondamentale.”

“[...]Plutôt qu’un outil au service de l’efficacité et de la flexibilité dans une société de compétition sans merci, la méditation de pleine conscience peut s’envisager comme un facteur de résistance aux dérives de nos sociétés, voire comme un facteur d’évolution sociale.”
De McMindfulness à la Révolution de la méditation...

Résister au pillage attentionnel continu par un monde virtuel qui s’étend partout, par le biais de smartphones et autres appareils connectés. C’est ironique que les mêmes qui insèrent de la publicité cognitovore partout, et qui doublent leurs bénéfices en 2021, financent les entrepreneurs attentionnels et proposent de “nous connecter à nous-mêmes” (“Search Inside Yourself”), et que les apps de pleine conscience pour smartphones explosent. 5 minutes de pleine conscience entre deux consultations de réseaux sociaux, trois vidéos Youtube, et quatre pubs. C’est vraiment bon pour la santé mentale ?


"Le 4 février la décision du ministère de l’Education nationale, concernant le projet d’expérimentation de la Méditation de pleine conscience (MPC) à l’école, est tombée. « Le ministère n’encourage pas sa pratique, ni ne met en place toute forme d’expérimentation".

[1] “La Ligue des droits de l’Homme (LDH) ;
L’Association pour la science et la transmission de l’esprit critique (Astec) ;
Le Centre national d’accompagnement familial face à l’emprise sectaire (Caffes) ;
Le Conseil national des associations familiales laïques (Cnafal) ;
La Fédération de l’éducation de la recherche et de la culture de la Confédération générale du travail (Ferc-Cgt) ;
La Fédération nationale de la Libre pensée (FNLP) ;
La Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) ;
La Fédération syndicale unitaire (FSU) ;
Les Francas ;
Le Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la protection de l’Individu (Gemppi) ;
La Ligue de l’enseignement ;
Méta de choc ;
L’Office central de la coopération à l’école (Occe) ;
Secticide ;
L’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi) ;
Union nationale des syndicats autonomes Education (Unsa.E)
” LDH

[2] “Premiers signataires : Christophe André, psychiatre des hôpitaux à Paris ; Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble Alpes ; Rebecca Bègue-Shankland, professeure de psychologie du développement à l’université Lyon-II ; Jean-Gérard Bloch, rhumatologue, professeur conventionné de l’université de Strasbourg ; Gaël Chételat, directrice de recherche Inserm à l’université Caen Normandie ; Edouard Gentaz, professeur de psychologie du développement à l’université de Genève ; Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche Inserm à Lyon ; Antoine Lutz, directeur de recherche Inserm à Lyon ; Jean Sibilia, rhumatologue, doyen de la faculté de médecine et vice-président de l’université de Strasbourg, ancien président de la Conférence nationale des doyens.” Le Monde. Liste complète des signataires

[3] “This program presents a variety of practices for developing awareness and mindfulness, practices which can not only heal our bodies and minds, but also, as we will hear, our troubled planet.”

[4] “Les études sur la pleine conscience sont reconnues pour leurs nombreux problèmes méthodologiques et conceptuels. Ceci comprend des échantillonnages restreints, l’absence de groupes témoins et l’utilisation insuffisante de mesures valides.” The Conversation

[5] Voir “le cas de Nicolas Fraisse qui fait les plateaux de télé pour témoigner. Fraisse est un collaborateur de recherche et le revenant de service de l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE), une fondation reconnue d’utilité publique, appréciée entre autres par Igor et Grishka Bogdanov et Frédéric Lenoir. Le père Francis Tiso, qui est également en contact avec l’Institut des sciences noétiques, fait des recherches sur le corps d’arc-en-ciel ou corps de résurrection chez les tibétains. Le dualisme corps-esprit et le spiritualisme s’entretiennent à grands frais, surtout en des temps difficiles de matérialisme.” Blog Sur l'entretien du tunnel.

[6] “Ilios Kotsou est chercheur et détenteur de la Chaire Mindfulness, bien-être au travail et paix économique à Grenoble Ecole de Management. Il dirige le programme Mindful Leadership à la Solvay Brussels School of Economics and Management (SBS-EM). Il est maître de conférences au Centre de recherche en psychologie sociale et interculturelle, à l’Université libre de Bruxelles.”
“David Zarka est assistant chercheur spécialiste de la méditation de pleine conscience au laboratoire de neurophysiologie et de biomécanique du mouvement au sein de l’unité d’enseignement et de recherche des sciences de l’ostéopathie à l’Université libre de Bruxelles.”

dimanche 25 octobre 2020

De McMindfulness à la Révolution de la méditation


Pleine-conscientistes de tous les pays, unissez-vous ! Youtube

C’est par le biais d’une vidéo présentant le dernier livre en français de Jon Kabat-Zinn, L'Eveil de la société, La révolution de la méditation, que mon attention a été attirée sur ce livre. Je précise d’abord ne pas avoir lu le livre, uniquement la préface et l’avant-propos accessibles dans la partie “feuilletable” sur les sites marchands.

La vidéo d’une discussion entre l’auteur Jon Kabat-Zinn, Christophe André et Matthieu Ricard a été animée et publiée par l’éditeur, Les Arènes. La méthode Mindfulness ou Pleine conscience en français, au départ utilisé dans le domaine médicale, puis dans des domaines très variés, a connu un grand succès grâce à une couverture médiatique impressionnante, et à une série d’articles mettant en lumière ses nombreux bénéfices.

Il y a eu aussi, et de plusieurs bords, dès le départ, des échos plus critiques. Une des critiques les plus importantes, à mon avis, fut celle qui portait sur sa pratique qui, tout en focalisant sur l’attention, prônait une certaine passivité, absence de jugement requise, intériorisation, etc., qui pouvait en faire un instrument idéal de résistance au stress, de résignation, de résilience et d’acceptation. Autrement dit, une méthode qui se voulait et pensait totalement apolitique. Changer le monde commence par soi-même, dans son propre jardin intérieur. Il y eut également des articles faisant état d’effets moins bénéfiques, voire négatifs.

De la part du bouddhisme traditionnel, on entendait que cette méthode était trop nombriliste, trop “développement de soi”, et qu’elle manquait de compassion. En réaction, des méthodes de Pleine conscience avec des vrais morceaux de compassion dedans furent développées. La critique de son instrumentalisation par le Marché, et de sa reproduction de sujets passifs restait de vigueur. Ce livre-ci semble vouloir changer cela en proposant une “révolution de la méditation”...

Dans ces temps de crises multiples, le mot révolution semble d'ailleurs avoir le vent en poupe.


Révolution (essai non encore confirmé) 


Les intellectuels français Eric Zemmour et Michel Onfray 
parlent de la nécessité d’une “révolution réactionnaire”


La révolution, telle qu’on la concevait plus ou moins, semble dépassée. Temps pour des vents “nouveaux” et un “nouveau monde”. On nous explique d'ailleurs régulièrement que le mot ré-volution signifie “action de revenir en arrière, de recommencer”. La Pleine conscience surfe sur la même vague, en montrant en quoi sa méthode millénaire est réellement révolutionnaire, et capable de transformer l’humanité et la planète, en commençant “au-dedans”.

Nos trois amis sont bien conscients de toutes les critiques ci-dessus, et les mentionnent, sans trop y répondre. C’est vrai que Matthieu Ricard se rend régulièrement à Davos, en influenceur, nous rappelle Christophe André (32:29), et qu’il est en contact avec la fondation Bill et Melinda Gates. La formation des managers et des employés des GAFAM[1] à la méthode de Pleine conscience s’inscrit aussi dans ce travail d’influence et de diffusion de la méthode dans toutes les strates de la société, à partir du plus jeune âge, puis encore quand le sujet entre dans le monde du travail, et qu’il y fait carrière.

La diffusion de la Pleine conscience fut “top-down” (descendante), et avait commencé sa phase de généralisation avec les employés des GAFAM. Matthieu Ricard avait aidé à promouvoir la méthode de Chade-Meng Tan chez Google. Le monde entrepreneurial international l’avait rapidement adoptée pour rendre leurs cadres HR et employés plus efficaces, résistants au stress et plus résilients. Hormis le personnel soignant des hôpitaux, des militaires et policiers furent placés sur un coussin pour apprendre à devenir plus efficaces, et pour mener leurs actions “sans jugement”, voire avec compassion.

Ce qui semble avoir donné le déclic du livre à Jon Kabat Zinn (JKZ) est sa lecture des livres de l’historien Yuval Noah Harari, puis d’un article de Bill Gates dans le New York Times (9 septembre 2018).
“Selon Harari, que devrions-nous faire face à tout cela [les grands défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’espèce] ? Ici et là apparaissent quelques conseils pratiques, dont une stratégie en trois points pour lutter contre le terrorisme et quelques conseils pour gérer les Fake News. Mais sa grande idée tient en un mot : méditer. Évidemment, il ne suggère pas que les problèmes du monde disparaîtront dès lors que nous serons suffisamment nombreux à nous asseoir en lotus et à psalmodier Om. Mais il insiste sur le fait que la vie au XXIe siècle a besoin de pleine conscience - apprendre à mieux nous connaître et voir de quelle façon nous contribuons à la souffrance dans notre propre vie. On peut en rire, mais moi qui ai pris des cours de pleine conscience et de méditation, j’ai trouvé cela convaincant.[2]” Traduction française d’Olivier Colette.
“Cette déclaration est plutôt remarquable, surtout de la part de Bill Gates, qui semble comprendre le pouvoir de la pleine conscience de l’intérieur.", ajoute Jon Kabat Zinn dans son livre.

Pendant l’entrevue, JKZ parle de l’influence des GAFAM et des réseaux sociaux sur notre vie, et de la collecte de données par des algorithmes puissants. Au bout de dix ans, “les algorithmes“ et leur pouvoir prédictif nous connaîtrons mieux que nous nous connaissons nous-mêmes… JKZ a également vu le documentaire "The Social Dilemma" ("Derrière nos écrans de fumée", Netflix) et il est très conscient de la menace sur les générations futures et la planète. Pour combattre ces effets négatifs, ou plutôt pour nous en protéger "au dedans", notre trio recommande la pratique de la méditation, tout comme Bill Gates. Les choses doivent changer, mais pas par des actions violentes, impulsives ou sous l'emprise de la colère (46:47), mais avec une bienveillance et une sagesse qui sont le fruit de la méditation. Est-ce que cela implique une désapprobation des divers activismes de nos jours ? Ces activistes devraient-ils changer leur fusil d’épaule, et se mettre en tailleur chez eux, guidé par une coach via Zoom ? A travers la pleine conscience, on peut inspirer “le corps politique” explique JKZ. Nous sommes plus que notre personne (“I, me, mine”). Ensemble avec notre monde, nous formons un corps, dont toutes les veines doivent être irriguées pareillement, pour être en bonne santé. Pas de parties privilégiées.

Depuis le début de l’essor du capitalisme avec la découverte des Amériques en 1492, les parties privilégiées se sont irriguées davantage à chaque nouveau siècle. Actuellement, 42 personnes détiennent à elles seules autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Les multinationales, et notamment les GAFAM, ont bientôt plus de pouvoir que les états, si ce n'est pas déjà le cas. On ne peut pas dire qu’il y ait des signes précurseurs pointant vers une intention de commencer à irriguer de façon plus égale les ressources vitales, ou d’arrêter la destruction de la planète. Ni même les premiers signes de ruissellement... 

Que peut faire la méditation Pleine conscience face à ce refus ? Est-ce que les visites de Matthieu Ricard à Davos finiront par avoir de l’effet ? Quand ? Les écoliers et lycéens devraient-ils pratiquer la Pleine conscience, au lieu de faire des manifestations Extinction Rebellion ? Ou les deux ? Que faire quand à l'occasion d'une manifestation on reçoit une charge de gaz lacrymogène ou pire dans le visage ? Ce ne sont évidemment que des détails pratiques. A défaut de toute impulsion, ou emprise des émotions (peut-être suite à un sentiment d’impuissance, de ressentiment), filtré par un non-jugement efficace, qu’est-ce qui nous fera lever de nos coussins pour concrètement “participer au mouvement politique de pleine conscience politique de sorte à transformer la société vers le meilleur” au lieu d' "inspirer le corps politique" par des voies mystérieuses ? Existe-t-il des exemples de réussite de transformation pour le meilleur du “corps politique” dans l’histoire millénaire de la pratique de la méditation ? 

La phrase la plus juste de l'entrevue est " Il ne faut pas idéaliser la méditation" (43:00), mais est-ce que ce conseil résistera au marketing puissant de la Pleine conscience : “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?”
 
JKZ termine ainsi (par la traduction de MR) :
« Aussi être conscient de ce qui peut arriver lorsque ce sont des tendances qui s'enchaînent et s'enflamment dans notre esprit, et qui mènent à trouver des solutions dans la violence, dans la fragmentation de la société. Et donc il est possible d'introduire cette pleine conscience. Nous-mêmes, nous pouvons participer à cela, pour introduire dans le corps de la politique, et ainsi œuvrer au bien de la société. »
C’est oublier que la violence est déjà présente dans les structures même de la société, y compris dans les institutions. Le néo-libéralisme continue son travail de sape. La fragmentation de la société, cela fait longtemps qu’elle existe, ce ne sont pas les GAFAM qui y changeront quelque chose, au contraire ! elles optimisent le travail de sape. 

Voilà quelques questions que je me pose en regardant la vidéo, et en lisant l’avant-propos du livre. Tout cela me donne l’impression d’une opération de communication ("politique", "révolution", "reconstruction" … après quelle destruction ?) de la Pleine conscience (du "Mindfulness-washing"), qui veut se doter d’une couverture davantage "engagé politiquement" (JKZ fait allusion à Sartre : " ... votre éveil fait une différence. Il est inévitablement engagé, au sens où l’entend Jean-Paul Sartre"). Est-ce que cela peut réellement constituer une mission pour une méthode qui vise initialement à calmer le mental, pour voir plus clair en soi ? Le titre de la vidéo est “Comment la méditation peut changer le monde”, et l’entrevue débute avec la question “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?” Guérir, comme s'il y avait un modèle de société (probablement libre de la lutte des classes) à l'état naturel, qui est malade, et qui faut restaurer dans son état naturel. La méditation à l'école peut d'ailleurs comporter des contenus plus traditionnels (voir Le réincarnationisme à l’école)
“Je nourris l’espoir que ce livre contribue de manière modeste mais non négligeable à un profond épanouissement de l’humanité à l’heure où nous soimnes tous confrontés à un véritable défi : nous éveiller au nom qui désigne notre espèce, Homo sapiens sapiens, l’espèce consciente et consciente d’être consciente, ou sombrer dans un état de plus en plus dystopique annonciateur de ténèbres alors que ce dont nous avons le plus besoin en tant que planète et espèce est l’illumination, l’intégrité et l’inclusivité - ce que permet précisément la pleine conscience, qui n’est en rien séparée de la compassion, de la sagesse ou de l’action au service de la transformation et de la guérison face à l’injustice institutionnalisée sous toutes ses formes.” (fin de l’avant-propos)
Pour de bonnes définitions de l’injustice institutionnalisée et son histoire, ainsi que sur la très nécessaire séparation de l’état et de la sphère économique, je vous recommande la lecture de La fin de la mégamachine de Fabian Scheidler, plutôt que les livres de Yuval Noah Harari.

***


[1] GAFAM est l'acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

[2] “What does Harari think we should do about all this? Sprinkled throughout is some practical advice, including a three-prong strategy for fighting terrorism and a few tips for dealing with fake news. But his big idea boils down to this: Meditate. Of course he isn’t suggesting that the world’s problems will vanish if enough of us start sitting in the lotus position and chanting om. But he does insist that life in the 21st century demands mindfulness — getting to know ourselves better and seeing how we contribute to suffering in our own lives. This is easy to mock, but as someone who’s taking a course on mindfulness and meditation, I found it compelling.” What Are the Biggest Problems Facing Us in the 21st Century? Bill gates NYT



mardi 4 juin 2019

Viens Saint Esprit Créateur ?

Veni, Creator Spiritus

Petit historique de l’enseignement (non-exhaustif) de la méditation dans les écoles françaises

L’idée de former les cerveaux des enfants dans les écoles depuis leur tout jeune âge quand la plasticité cérébrale est au maximum (pédagogie) est évidemment très ancienne. L’introduction du principe de laïcité dans les écoles publiques a pour but de garantir un enseignement en toute indépendance par rapport aux groupes de pression religieux ou idéologique, ce qui n’a pas empêché ces derniers de vouloir entrer dans les écoles afin de faire profiter les enfants des divers bienfaits qu’ils auraient à offrir. Ci-dessous quelques acteurs, la liste est sans doute loin d'être complète.


Association Méditation dans l'Enseignement

PEACE et AME


Il y a sans doute eu des initiatives individuelles à petite échelle, mais il semblerait, en faisant une recherche rapide, que la première à avoir mis en place une structure plus durable dans le domaine de la méditation à l’école en France soit Candice Marro[1], parrainé par Mathieu Ricard et Christophe André[2]. En novembre 2014, elle lance le programme P.E.A.C.E. (Présence, Ecoute, Attention et Concentration dans l’Enseignement). “Le programme PEACE réussit à mener les élèves d’une découverte d’eux-mêmes et de leurs ressources intérieures vers une découverte de l’autre et de la relation aux autres.” La médiation (scan corporel, etc.) en est l’outil principal.
“Suite à la réussite de la phase pilote de 10 semaines dans 3 établissements initiaux (2 en Midi-Pyrénées, 1 en Ile-de-France en zone ZEP+) qui a concerné 390 enfants et collégiens, les intervenants du début ont constitué l’association A.M.E. afin de répondre aux demandes émanant de nouveaux établissements, des enseignants, des enfants et parents.” (site AME)
L’association AME (Association Méditation dans l’Enseignement) regroupe tous les enseignants et praticiens du programme PEACE.

L’association AME travaille ensemble avec la société FeelVeryBien, éditeurs des applications “Méditer avec Petit Bambou”. Elle compose les programmes de méditation (PEACE) pour les nombreuses applications Petit Bambou, permettant aux petits et aux grands (“de 7 à 77 ans”) de méditer à l’aide de leurs smartphones. Il existe évidemment un risque d’asservissement aux écrans, que le parrain Christophe André accepte « [...] si cela peut permettre à un public jeune de commencer et d’aller plus loin…».[3] L’association AME vient de lancer un Fonds de soutien pour les enseignants, qui compte comme sponsors Bleu Blanc Zèbre, Petit Bambou, Monsieur Mindfulness (l’application anglophone Insighttimer) et Émergences d’Ilios Kotsou, également parrainé par Christophe André et Mathieu Ricard.




Yupsi le dragon

Un autre projet pédagogique spirituel voit le jour avec la publication en janvier 2016 de Yupsi le dragon, une initiation pour la méditation des enfants, dès 3 ans. Ce livre, préfacé par Mathieu Ricard, a été composé par Marie-Christine Champeaux-Cunin, diplômée Sciences Po et gérante de l'entreprise ETOILE-VINCI et Dominique Butet, disciples de Gyalwang Droukpa Rinpoché. Ce livre sera plus tard complété par un livre de méditation destiné aux ados. Invitées dans l’émission Sagesses Bouddhistes, MC Champeaux-Cunin explique avoir été inspirée par un cours de méditation donné dans une école de banlieue difficile de la côte Ouest américaine, qui avait eu des résultats spectaculaires, y compris une baisse de criminalité spectaculaire dans la région. Elle ne donnait pas les détails (qui, où, quand) de ce programme, mais comme l’affaire avait fait les médias (en décembre 2014), c’était assez facile à retrouver.

Il s’agissait en fait d’un programme de méditation transcendantale “Quiet Time” de la fondation David Lynch dans l’école secondaire Visitacion Valley middle school à San Francisco (article 1 et article 2). Le buzz semble passé et on voit très peu de références à ce projet sur le site actuel de l'école.

Voici les objectifs des deux livres :

Petite enfance : “Laissez vous guider par Yupsi, le petit dragon, à travers cette initiation pour la méditation des enfants, dès 3 ans. Une introduction destinée aux parents permet de comprendre les multiples bénéfices de la méditation, dès le plus jeune âge.
Des contes mettent en pratique l’apprentissage théorique et un test de mise en situation permet de voir l’évolution de la pensée de votre enfant et son ouverture aux autres et à l’altruisme
.”

Adolescence : “Accompagnez votre ado dans cette période de changement grâce à la méditation !
Vous souhaitez désamorcer les conflits avec votre ado ? L’aider à gérer son stress, sa colère et toutes les émotions négatives qui le fragilisent ? L’adolescence est une période charnière : c’est le moment idéal pour apprendre à souffler et à se relaxer.
Améliorez le quotidien de votre ado grâce à la méditation qui va lui permettre de réduire son stress, mieux se concentrer, maîtriser ses émotions, prendre confiance en lui, mieux communiquer et s’ouvrir aux autres
.“

Bien que ces livres sont plutôt destinés à un usage domestique, Dominique Butet, enseignante en maternelle et journaliste “a testé avec succès la méthode de ce livre et les apologues auprès de classes maternelles à Paris dont elle a la responsabilité.” 




FeelVeryBien et Petit Bambou (fondée en 2014)

“Ludovic Dujardin, serial créateur de start-up, et Benjamin Blasco, polytechnicien et ex-directeur de la stratégie de la multinationale américaine PayPal créent en 2014 la société FeelVeryBien (établie au Luxembourg), qui servira de rampe de lancement à l’application de méditation «méditer avec Petit BamBou». Depuis ils sont leader sur le marché de la méditation en France.”

“Depuis avril 2019, Petit Bambou s’est associé avec Kartable (révisions scolaires en ligne 6,99€/mois) pour que nos petits choux puissent booster les révisions scolaires sur leurs smartphones en faisant un peu de pleine conscience et de bienveillance entre les devoirs.” Petit Bambou est un sponsor de l’AME, qui écrit ses programmes de méditation pour smartphones. Pour la suite voir le blog L'impitoyable marché de la méditation.





SEVE et la philo-méditation (fondé en 2016)

Comme j’ai déjà écrit un blog sur cette initiative (à l’origine de mes recherches), vous verrez les détails dans celui-ci (L'entrepreneuriat attentionnel). SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble) est un projet du philosophe Frédéric le Noir, auteur de Philosopher et méditer avec les enfants, et de Martine Roussel Adam de l’Association Chemins d’enfances, financé par Ashoka France (Bill Drayton et McKinsey and Company).



Headspace, le grand concurrent américain

Les deux entrepreneurs de Petit Bambou, leaders sur le marché français semblent craindre particulièrement ce concurrent américain, qui a des sponsors et des partenaires redoutables tels que Amazon, Google, NBA, New York Times, Spotify, Teach for America, Nike, toutes les grandes entreprises aériennes, Médecins sans Frontières etc. Leur portefeuille est très fourni : méditations pour le travail, pour les enfants, pour le sommeil, pour la concentration, contre le stress et l’anxiété, etc. Leur toute dernière initiative “Philantropy” s’adresse particulièrement aux enseignants et se limite “pour l’instant” aux enseignants (K12 maternelle->collège) aux Etats-Unies.


Une fois que les entrepreneurs attentionnels spirituels et philo-méditatifs sont admis dans l’école républicaine, le principe de libre échange et de libre concurrence en fera un marché ouvert. Et pourquoi se limiter aux programmes de méditation ?


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La référence au Viens Saint Esprit Créateur est utilisée ici comme une allusion à la nouvelle tendance entrepreneuriale de "Sérendipité", la coïncidence heureuse.... Ci-dessous Mathieu Ricard parlant de la sérendipité lors du TED Global 2014.


[1] “Formatrice, psychothérapeute, ostéopathe crânienne et maman, Candice Marro a découvert la pratique du yoga et de la méditation à 17 ans. Elle a étudié et pratiqué auprès d’enseignants de diverses traditions, a fait des retraites en Inde, au Bouthan et au Népal auprès de grands maitres du bouddhisme tibétain. Elle a vécu et travaillé 10 ans à Londres, et c’est naturellement que la Mindfulness, ou pratique de la pleine conscience s’est intégrée à sa profession dans le domaine de la santé intégrative et de la psychothérapie. Elle poursuit son chemin de compréhension et de pratique de la Mindfulness grâce aux enseignements du Village des Pruniers. Elle a initié et développe le programme pionnier P.E.A.C.E (Présence, Écoute, Attention et Concentration dans l’Enseignement) en France, grâce à un protocole adapté à la vie de classe. Également chef d’entreprise associée, elle développe des formations à destination des professionnels, étudiants en management et pour le grand public.” Biographie sur le site des éditions Guy Trédaniel.


[2] Ainsi que Dr Elena Antonova (qui travaille avec la « Mind and Life Organisation »), Jacques Brodeur et Ilios Kotsou, le fondateur d’Emergences.org en Belgique.


[3] Libération 23 avril 2017.