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jeudi 3 février 2022

La Pleine conscience, bonne pour la santé, le sens critique et l'égalité scolaire ?

Mindfulness Program born at Google

Le 18.01.2022, la Ligue des droits de l’homme (LDH), et quatorze autres signataires[1] ont adressé une lettre ouverteA propos des expérimentations dateliers de méditation de pleine conscience à lécole au ministre de l’Education, après avoir alerté le Ministre et l’opinion public en juin 2021. Un collectif de scientifiques[2], parmi lesquels en premier Christophe André, avait réagi le 01/02/2022 par une tribune dans Le Monde au titre ironique “La méditation de pleine conscience est très loin des images ésotériques et des odeurs dencens”, en déclarant qu’ “Il est scientifiquement prouvé que la méditation de pleine conscience [MPC], qui n’a rien de religieux, est source de bienfaits.”

Le projet de MPC, “proposée par un lobby ésotérique”, auquel fait référence LDH, est selon la Ligue “principalement relayée par la structure privée Initiative mindfulness France [IMF]” qui en fait état dans ses rapports d’activité d’initiatives locales en 2019, concernant 425 établissements publics et privés.”

Il n’y a d’ailleurs pas que le Ministre de l’Education, qui est concerné par le projet MPC. Dans le rapport de lIMF il est mentionné :

Dans sa feuille de route de 2018, Agnès Buzyn, ministre de la santé, recommande un recours à ces techniques et pratiques (relaxation, respiration, Pleine conscience...), notamment dans le champ de l’éducation, pour prévenir les risques sanitaires et sociaux. Le 20 juin 2019, un colloque organisé avec Santé Publique France affiche une nouvelle mission : « Interventions basées sur la Pleine conscience, sciences, santé et société : lever des doutes, ouvrir des perspectives ». Enfin, en décembre 2019, la première publication scientifique française sur le sujet indique que ces pratiques ont pu fournir à des enfants scolarisés du CE2 au CM2 des stratégies de régulation émotionnelle et permettre une amélioration de leur bien-être tout en réduisant les inégalités pour les élèves ayant le plus de difficultés.” rapport IMF 15/09/2020

La MPC est donc bonne pour la santé, et permet en plus de réduire les inégalités à l’école. Elle est aussi bonne pour la planète[3]L'écologiste Delphine Batho a déclaré dans Le Monde que "nous avons un combat à mener pour démocratiser la méditation" et "plaide ainsi pour un remboursement de la méditation par la Sécurité sociale pour certaines formes de pathologies, et pour qu’elle soit enseignée aux enfants et aux adolescents".

Ce qui reste encore à prouver. La MPC promue en France est également accusée d’ “entrisme”, et de porter atteinte à la laïcité, et connaît ses premières saisines dans le cadre de dérives sectaires.
De 2018 à 2020, La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) a fait l’objet de douze saisines pour des problèmes liés à la MPC concernant des mineurs.” Leur rapport 2018-2020 souligne “Il n’existe pas de définition de la méditation de pleine conscience communément admise”, “...une partie de la communauté scientifique s’accorde à penser qu’il est nécessaire de définir et de décrire le type de méditation de pleine conscience utilisé dans les expériences menées, ceci afin d’en limiter les biais conceptuels[4].
Pourquoi la LDH parle-t-elle d’ailleurs de “lobbies ésotériques” ? C’est à cause du lien de la MPC avec son inventeur, Jon Kabat-Zinn, et “le think-tank ésotérique américain Mind and Life institute”, fondé par Francesco Varela et le Dalaï-lama, et dont le Dalaï-lama est président d'honneur à vie. Selon la LDH, Jon Kabat-Zinn est aussi “l’un des actuels leaders de lInstitut Esalen, importante officine New Age, matrice de nombreuses psycho-sectes qui inondent la planète depuis les années 70”. En France, c’est le moine Matthieu Ricard (MR), traducteur francophone du Dalaï-Lama, qui est un grand promoteur de la MPC, et en même temps le disciple de maîtres tibétains nyingmapa très traditionnels et conservateurs. MR fréquente de nombreuses réunions (neuro)sciences et religions, de par sa double casquette d’ex-scientifique et de moine bouddhiste. Pour ses charités et pour la promotion de la MPC, il fréquente également des milieux politiques et économiques (Google, Davos, ).

Lobbie ésotérique” peut sembler exagéré, mais “lobbie spiritualiste” sans doute. Ceux qui promeuvent activement la MPC, ne le font pas simplement à cause des multiples “bienfaits” “prouvés” par des études scientifiques. Il est clair que la MPC part d’une théorie, qui a ses racines dans la religion/spiritualité, et qu’elle cherche à prouver aussi scientifiquement que possible sa version déspiritualisée. Il y a sans doute des promoteurs MPC sincères dans leur démarche “non-religieuse”, mais il y en a aussi qui s’intéressent à “l’esprit” et à “l’âme” dans un sens plus ésotérique, et notamment aux “sorties du corps”, les expériences de mort imminente (EMI), alias “décorporation”, y compris la “décorporation” définitive après la mortdu corps physique[5] (P.e. le projet éducatif Abiding Heart Education de Mingyur Rinpoché, qui enseigne le Bardo et utilise la méthodologie Steiner/ Waldorf). Il y a une différence entre étudier la “neurophénoménologie” et une approche phénoménologique de “l’interaction corps-esprit”, et le risque est de retomber par facilité ou par habitude, consciemment ou inconsciemment, sur un dualisme ancien du corps et de l’esprit, avec tout son passif et spéculations habituelles.

Chacun est libre d’avoir les conceptions de “l’esprit” (spiritualité) qu’il veut, et d’être “spirituel”, mais l’école est-il le lieu approprié, ou est-ce son rôle d’enseigner des méthodes et des théories “spirituelles”, aussi diluées soient-elles, mais qui posent du moins implicitement le corps-esprit comme une donne ? "On n’arrête pas l’esprit !" dit une participante de l’expérience Longimed (le Monde, Des neuroscientifiques lyonnais auscultent la méditation). Quand on fait entrer dans les écoles les intervenants privés de diverses associations ou entreprises de MPC, financées et soutenues par d’autres associations et entreprises privées avec leurs propres objectifs, pour en faire les acteurs de changement (Changemakers) de demain, ce n’est peut-être pas les images ésotériques et les odeurs d’encens qu’il faut craindre le plus.


La compatibilité néolibérale avec la MPC a été remarquée par plusieurs auteurs : Ron Purser, McMindfulness: How Mindfulness Became the New Capitalist Spirituality, et plus récemment en français Élisabeth Martens, La méditation de Pleine conscience, l'envers du décor”, paru chez Investig'Action, 2020.
Le monde des entreprises est visé. De plus en plus de firmes mettent à disposition des salariés des salles de repos où des instructeurs de Pleine conscience, souvent des membres du RH de l'entreprise, donnent des séances de pleine conscience. On trouve ces « Chief Happiness Officer » dans la GRH de grosses multinationales comme Google, Facebook, Ford, L'Oréal, Siemens, EDF, Danone, Logo, Ikea, etc. La vigilance au travail s'améliore, les salariés sont plus flexibles pour leurs horaires ou pour des mutations dans un autre secteur ou un autre pays, les relations au sein de l'entreprise sont moins conflictuelles.” source TibetDoc
Même des promoteurs de la MPC alertent maintenant sur ce risque, y compris Jon Kabat-Zinn himself. Également, en Belgique, les chercheurs David Zarka et Ilios Kotsou, qui dirige par ailleurs le programme Mindful Leadership à la Solvay Brussels School of Economics and Management (SBS-EM)”[6].
Ce n’est en effet pas un hasard si la méditation de pleine conscience est choyée par nos marabouts les plus libéraux, et se trouve par exemple dans les recommandations de Pierre Gattaz, président du Medef, pour « faire gagner la France ». Prise comme telle, la méditation de pleine conscience risque de devenir une pratique au service de l’injonction très actuelle de performance et d’évaluation qui caractérise nos sociétés néolibérales.”

Il s’agit là, selon nous, d’un détournement, d’une récupération, voire d’une tentative de soumission de la méditation de pleine conscience à une logique individuelle et collective oppressante de fuite en avant dans le cadre de laquelle, elle nous offre l’illusion d’une échappatoire à la violence du quotidien. Loin d’être anodine, cette représentation utilitariste menace de réduire la méditation de pleine conscience à un outil d’efficacité au service de la compétition, dont la seule valeur serait mercantile. Elle ne deviendrait alors qu’une énième technique de développement personnel et professionnel à la mode. Concevoir la méditation de pleine conscience de cette façon, c’est, semble-t-il, trahir sa dimension fondamentale.”

[...]Plutôt qu’un outil au service de l’efficacité et de la flexibilité dans une société de compétition sans merci, la méditation de pleine conscience peut s’envisager comme un facteur de résistance aux dérives de nos sociétés, voire comme un facteur d’évolution sociale.”
De McMindfulness à la Révolution de la méditation...

Résister au pillage attentionnel continu par un monde virtuel qui s’étend partout, par le biais de smartphones et autres appareils connectés. C’est ironique que les mêmes qui insèrent de la publicité cognitovore partout, et qui doublent leurs bénéfices en 2021, financent les entrepreneurs attentionnels et proposent de nous connecter à nous-mêmes” (“Search Inside Yourself”), et que les apps de pleine conscience pour smartphones explosent. 5 minutes de pleine conscience entre deux consultations de réseaux sociaux, trois vidéos Youtube, et quatre pubs. C’est vraiment bon pour la santé mentale ?


"Le 4 février la décision du ministère de l’Education nationale, concernant le projet d’expérimentation de la Méditation de pleine conscience (MPC) à l’école, est tombée. « Le ministère n’encourage pas sa pratique, ni ne met en place toute forme d’expérimentation".

[1]La Ligue des droits de l’Homme (LDH) ;
L’Association pour la science et la transmission de l’esprit critique (Astec) ;
Le Centre national d’accompagnement familial face à l’emprise sectaire (Caffes) ;
Le Conseil national des associations familiales laïques (Cnafal) ;
La Fédération de l’éducation de la recherche et de la culture de la Confédération générale du travail (Ferc-Cgt) ;
La Fédération nationale de la Libre pensée (FNLP) ;
La Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) ;
La Fédération syndicale unitaire (FSU) ;
Les Francas ;
Le Groupe d’étude des mouvements de pensée en vue de la protection de l’Individu (Gemppi) ;
La Ligue de l’enseignement ;
Méta de choc ;
L’Office central de la coopération à l’école (Occe) ;
Secticide ;
L’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi) ;
Union nationale des syndicats autonomes Education (Unsa.E)
LDH

[2]Premiers signataires : Christophe André, psychiatre des hôpitaux à Paris ; Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble Alpes ; Rebecca Bègue-Shankland, professeure de psychologie du développement à l’université Lyon-II ; Jean-Gérard Bloch, rhumatologue, professeur conventionné de l’université de Strasbourg ; Gaël Chételat, directrice de recherche Inserm à l’université Caen Normandie ; Edouard Gentaz, professeur de psychologie du développement à l’université de Genève ; Jean-Philippe Lachaux, directeur de recherche Inserm à Lyon ; Antoine Lutz, directeur de recherche Inserm à Lyon ; Jean Sibilia, rhumatologue, doyen de la faculté de médecine et vice-président de l’université de Strasbourg, ancien président de la Conférence nationale des doyens.” Le Monde. Liste complète des signataires

[3]This program presents a variety of practices for developing awareness and mindfulness, practices which can not only heal our bodies and minds, but also, as we will hear, our troubled planet.”

[4]Les études sur la pleine conscience sont reconnues pour leurs nombreux problèmes méthodologiques et conceptuels. Ceci comprend des échantillonnages restreints, l’absence de groupes témoins et l’utilisation insuffisante de mesures valides.” The Conversation

[5] Voir “le cas de Nicolas Fraisse qui fait les plateaux de télé pour témoigner. Fraisse est un collaborateur de recherche et le revenant de service de l'Institut Suisse des Sciences Noétiques (ISSNOE), une fondation reconnue d’utilité publique, appréciée entre autres par Igor et Grishka Bogdanov et Frédéric Lenoir. Le père Francis Tiso, qui est également en contact avec l’Institut des sciences noétiques, fait des recherches sur le corps d’arc-en-ciel ou corps de résurrection chez les tibétains. Le dualisme corps-esprit et le spiritualisme s’entretiennent à grands frais, surtout en des temps difficiles de matérialisme.” Blog Sur l'entretien du tunnel.

[6]Ilios Kotsou est chercheur et détenteur de la Chaire Mindfulness, bien-être au travail et paix économique à Grenoble Ecole de Management. Il dirige le programme Mindful Leadership à la Solvay Brussels School of Economics and Management (SBS-EM). Il est maître de conférences au Centre de recherche en psychologie sociale et interculturelle, à l’Université libre de Bruxelles.”
David Zarka est assistant chercheur spécialiste de la méditation de pleine conscience au laboratoire de neurophysiologie et de biomécanique du mouvement au sein de l’unité d’enseignement et de recherche des sciences de l’ostéopathie à l’Université libre de Bruxelles.”