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mercredi 5 février 2025

De la quête du salut à la guerre (asymétrique) de l'attention

Wisdom, Empathy, and Compassion, illustration du site web de Bob Thurman, Shantideva's Gifts to the World

-- Le billet ci-dessous va servir de fond et de cadre pour des blogs sur des sujet annexes, et comme une des grilles de lecture possibles dans les billets à venir de ce blog (article fait avec l’aide de Notebook LM, Gemini et Claude.ai) --


De la quête du salut à la captation de l'attention : comment l'individualisme contemporain transforme notre rapport au monde et à nous-mêmes. Cet essai explore l'évolution des formes d'individualisme, depuis leurs racines religieuses jusqu'à leurs manifestations dans le capitalisme numérique. À travers l'analyse de la pensée positive et des mécanismes attentionnels, nous examinerons comment le néolibéralisme instrumentalise ces héritages pour créer de nouvelles formes de contrôle social, tout en proposant des voies de résistance collective.

Origines religieuses du salut individuel

L'idée d'un salut individuel, qui marque une rupture avec les conceptions collectives du bien-être spirituel, trouve ses racines dans diverses traditions religieuses et philosophiques. Dans les sociétés traditionnelles, le salut était souvent une affaire collective, où le destin de l'individu était inextricablement lié à celui de sa communauté. Le bouddhisme est souvent présenté comme une rupture avec la société sacrificielle brahmaniste, bien que des tendances individualistes existaient également au sein du brahmanisme. Cette tension entre le collectif et l'individuel est un fil conducteur important pour comprendre l'évolution des idées religieuses et spirituelles.

Initialement le bouddhisme semble mettre l'accent sur la responsabilité individuelle dans la quête de l'éveil et la cessation de la souffrance. La pratique personnelle de la méditation, de la discipline éthique et de la compréhension des enseignements devient primordiale, et non l'exécution de rites externes. Cette responsabilité individuelle face au salut a contribué à l'idée que l'individu est responsable de son propre succès, tant spirituel que matériel. En plus du salut, les traditions religieuses théorisent sur les raisons du "non-salut" (tare), la chute, le péché originel, le karma, l'ignorance, le démérite, la non-gnose, l'endettement, la culpabilité...

Cette dynamique d'intériorisation se retrouve au sein même du christianisme occidental qui a connu ses propres transformations vers une spiritualité plus personnelle : la mystique chrétienne, la mystique rhénane de Maître Eckhart, le quiétisme, la devotio moderna, jusqu'au piétisme protestant ont progressivement déplacé l'accent des rites collectifs vers l'expérience spirituelle individuelle. Ce mouvement s'est enrichi plus tard par la redécouverte et la réinterprétation des pratiques orientales - yoga, zen, méditation, tantra - dans une perspective d'épanouissement personnel, contribuant à une nouvelle forme de quête spirituelle individualisée.

De la quête spirituelle à la recherche de soi marchande

La sécularisation progressive des sociétés occidentales n'a pas fait disparaître cette quête du salut individuel, mais l'a plutôt transformée. Le désenchantement du monde décrit par Max Weber s'est accompagné d'un transfert des aspirations spirituelles vers des formes plus matérielles et mesurables de réalisation personnelle. L'éthique protestante, en valorisant le succès individuel comme signe d'élection divine, a paradoxalement préparé le terrain pour une conception entièrement sécularisée du salut, où la réussite personnelle devient une fin en soi.

Dans ce processus historique, l'individu s'éloigne progressivement des normes, significations et règles traditionnelles, et sa pratique s'intériorise. Dans la société moderne, la tendance individualiste se poursuit. Les individus ressentent le droit et l'obligation de choisir leurs propres vies, marquant un tournant par rapport aux générations précédentes. Dans l'ère néolibérale, les structures traditionnelles d'autorité s'effondrent, "l'entrepreneur de soi-même" émerge (Zuboff, 2019, p.45), les relations sociales deviennent une marchandise (Lasch, 1979), le rapport au temps et à l'espace se transforme. L'individualisation implique une plus grande autonomie et une capacité à se déterminer soi-même, tout en pouvant conduire à un isolement et à une déresponsabilisation face aux enjeux collectifs.

Cette quête historique d'un salut unifié trouve aujourd'hui son prolongement dans une offre fragmentée de services numériques. Si les traditions religieuses proposaient un chemin cohérent vers le salut, les plateformes numériques déconstruisent cette quête en modules distincts et personnalisables - bien-être, productivité, développement personnel, méditation guidée, coaching en ligne. Cette modularisation du salut, présentée comme une liberté de choix, transforme profondément notre rapport à nous-mêmes et au collectif.

La recherche de soi en modules

L'automatisation et la numérisation, en perturbant les interactions sociales et la formation de l'identité collective, ont intensifié une dynamique où l'expérience individuelle est fragmentée et réduite à des données manipulables[1]. L'attention est devenue la ressource rare par excellence de notre époque (Wu, 2016), qui transforme l'attention en capital, développe des technologies de “capture attentionnelle”, crée une nouvelle forme de “prolétariat cognitif” (avoir accès, ou ne pas l’avoir), établissant ainsi de nouvelles formes de domination basées sur lenudge et “la modulation” (tuning) plutôt que “la discipline” (coercition), donnant l’apparence de respecter les libertés individuelles. La modulation est un système de contrôle social dans lequel des algorithmes, et pas seulement des "nudges", sont utilisés pour façonner les désirs, les émotions et les préférences des individus[2]. Si les désirs, les émotions et les préférences sont conformes, aucune coercition n’est nécessaire. Ce qui a l’air d’être le résultat d’un choix individuel peut être en grande partie “modulé”.

La modulation comme nouvelle forme de contrôle

Simultanément, la publicité s'adresse directement à l'individu, le plaçant au centre de son message. Elle crée l'illusion que la consommation d'objets ou de relations permet d'atteindre le bonheur et l'épanouissement personnel. Ce discours individualiste encourage une vision égocentrique du monde où l'individu est le principal acteur de sa propre réussite et de son bien-être. Les individus sont ainsi modulés, leurs désirs et comportements subtilement orientés par des algorithmes qui apprennent à anticiper et façonner leurs choix.

Le narcissisme, tel que défini par Christopher Lasch, devient alors une quête insatiable de validation par le regard des autres, une recherche constante de reconnaissance et d'approbation. Les "likes" et les autres formes de reconnaissance en ligne sont perçus comme une source de validation et deviennent un objectif en soi. Les médias sociaux transforment l'attention en une ressource homogénéisée et mesurable, pendant que les individus sont incités à se mettre en scène dans une quête perpétuelle de visibilité.

Cette modulation n'opère plus par la contrainte directe mais par le façonnage subtil des désirs et des comportements, donnant l'illusion du libre choix tout en servant les intérêts du marché. L'individu "entrepreneur de soi-même" devient paradoxalement le produit d'un système qui le pousse à "se découvrir" et à optimiser constamment sa "valeur" personnelle selon des critères préétablis.

Cette quête historique d'un salut unifié trouve aujourd'hui son prolongement dans une offre fragmentée de services numériques. Si les traditions religieuses proposaient un chemin cohérent vers le salut, les plateformes numériques déconstruisent cette quête en modules distincts et personnalisables - bien-être, productivité, développement personnel, méditation guidée, coaching en ligne. Cette modularisation du salut, présentée comme une liberté de choix, transforme profondément notre rapport à nous-mêmes et au collectif.

La captation d’une ressource rare et précieuse

Le néolibéralisme promeut un individualisme forcené (Lasch, 1979), où l'individu est perçu comme un entrepreneur de soi-même. Cette logique fragmente le lien social, détruit les solidarités traditionnelles et isole les individus. Si pendant longtemps cette destruction de l'État providence s'est faite sous couvert d'une rhétorique de l'efficacité et de la responsabilisation individuelle (newspeak néolibéral), nous assistons aujourd'hui à une phase plus agressive. Le populisme autoritaire contemporain, allié objectif du néolibéralisme, assume ouvertement le démantèlement des protections sociales tout en renforçant les fonctions régaliennes et répressives de l'État (police, justice, armée). Cette évolution marque un tournant : l'État n'est plus seulement désengagé au profit du marché, il devient activement un instrument de coercition au service des intérêts privés. Les individus sont alors moins enclins à s'engager collectivement et davantage concentrés sur leur survie individuelle, pendant que les médias, souvent détenus par ces mêmes intérêts économiques, déforment et fabriquent la réalité pour servir les objectifs du pouvoir.

Le discours politique est transformé en divertissement, privilégiant les aspects sensationnalistes et marginalisant les débats de fond. Cette approche superficielle décourage l'engagement civique et donne l'impression que la politique est un jeu auquel les citoyens ne peuvent rien changer. Les citoyens sont réduits à un rôle de spectateur passif, ce qui renforce leur sentiment d'impuissance. Face à cette dépossession collective, ils sont habilement guidés vers des solutions individuelles : le développement personnel, la quête du bien-être, et surtout, l'adoption d'une attitude "positive" face aux défis de la vie. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'essor et le rôle de la pensée positive dans notre société contemporaine.

A qui profite la pensée positive ?

La “pensée positive” est une approche individualiste qui promeut l'idée que le bonheur se trouve en soi, par un travail personnel, indépendamment des situations extérieures (Neyrand, 2024). C’est, dans la pratique, une idéologie liée au néolibéralisme, qui contribue à hyper-responsabiliser les individus tout en les éloignant des structures collectives et solidaires. La “pensée positive” a des fondements religieux[3] avec une volonté de scientificité, notamment par la psychologie positive, qui met l'accent sur les aspects positifs de l'être humain, comme le bonheur, le bien-être et l'épanouissement personnel. Elle cherche à prouver, par des méthodes prétendument scientifiques, que son fonctionnement est réaliste. La psychologie positive est soutenue aux États-Unis par des fondations religieuses (p.e. John Templeton Foundation) qui fournissent des millions de dollars pour la recherche (Neyrand, 2024).

Le concept de “pensée positive critique[4]” ne rejette pas tout aspect positif de la pensée positive. Elle met en garde contre ses dérives lorsqu'elle est instrumentalisée par le néolibéralisme. Cela signifie qu'il est possible de considérer l'optimisme et le bien-être comme des objectifs valables, mais il est essentiel de ne pas les séparer des réalités sociales, économiques et politiques. La pensée positive ne doit pas servir à masquer ou à justifier les inégalités et les injustices.

Une idéologie du néolibéralisme

Selon Gérard Neyrand[5], la pensée positive est une idéologie du néolibéralisme qui individualise les problèmes sociaux, déresponsabilise les structures de domination, crée une nouvelle forme de culpabilité et alimente le narcissisme contemporain. Chaque individu possède en lui-même les ressources nécessaires pour atteindre le bonheur et le bien-être, ce qui nie les déterminations sociales et psychiques. En hyper-responsabilisant les individus, elle contribue à les enfermer dans leurs rôles sociaux (svadharma). Elle alimente le narcissisme contemporain en encourageant l'individu à se centrer sur lui-même et à rechercher une "meilleure version de soi". Elle s'inscrit dans une quête de perfectionnement individuel et de validation par le regard des autres plutôt que dans une action collective. Le capitalisme a besoin d'éloigner les individus des conceptions de leur propre déterminisme, et la pensée positive est un outil pour cela. De plus, elle est un discours individualisant et apolitique qui bénéficie au néolibéralisme.

Neyrand dénonce la "neuromanie", c'est-à-dire la tendance à tout expliquer par le fonctionnement du cerveau, ce qui occulte la complexité des fonctionnements psychiques et humains. Il remet en question l'idée que le bonheur est un état stable et atteignable, rappelant que le concept de bonheur est indéterminé et lié à l'imagination. L'individualisme, le narcissisme et la pensée positive créent un terrain fertile pour “l'addiction programmée[6]” en façonnant des individus plus susceptibles d'être captés par les mécanismes de contrôle social du capitalisme contemporain.

“McMindfulness”

La pleine conscience, ou “mindfulness”, souvent présentée comme une pratique de réduction du stress et d'amélioration du bien-être, est en réalité devenue, selon Ronald Purser[7], une pratique "spiritualité capitaliste" qui sert les intérêts du néolibéralisme. Cette approche, qu'il nomme "McMindfulness", privatise la pratique en la détachant de ses fondements éthiques et sociaux bouddhistes, pour l'adapter aux exigences du monde de l'entreprise. Ainsi, elle encourage une forme d'attention individualisée, centrée sur l'amélioration de la performance personnelle plutôt que sur une prise de conscience des problèmes sociaux ou des inégalités. La pleine conscience, dans sa version "McMindfulness", est donc une forme d’attention qui, à l'instar de la pensée positive, détourne l'individu d'une réflexion critique sur le système et le pousse à s'adapter plutôt qu'à le remettre en question.

Cette instrumentalisation de la pleine conscience par le monde de l'entreprise n'est qu'un exemple parmi d'autres de la façon dont le capitalisme contemporain récupère et transforme les pratiques potentiellement émancipatrices en outils de contrôle social. En promettant une forme de bien-être individuel compatible avec les exigences de la productivité, le "McMindfulness" prépare le terrain pour des formes plus sophistiquées de manipulation comportementale. Cette logique d'adaptation individuelle, plutôt que de transformation collective, s'inscrit parfaitement dans un système plus large où l'addiction n'est plus un effet secondaire mais devient un véritable mode de gouvernance.

L'addiction programmée comme mode de gouvernement

Non seulement tous les problèmes sociaux complexes sont considérés par le capitalisme contemporain comme des situations pouvant être résolues par des solutions technologiques simples et calculables[8], mais il développe également des mécanismes sophistiqués de contrôle social, en particulier en exploitant les vulnérabilités psychiques et cognitives des individus. Il s'appuie pour cela sur une ingénierie de l'addiction qui opère à plusieurs niveaux : l’addiction attentionnelle, avec des notifications et des scrolls infinis, l’addiction consumériste, via l'obsolescence programmée, l’addiction financière, par le crédit facile, et l’addiction sociale, à travers la validation par les pairs et la peur de manquer quelque chose. L'ensemble de ces mécanismes est soutenu par des connaissances issues des neurosciences, de la psychologie comportementale et de l'économie comportementale. L'individualisme et le narcissisme, alimentés par la pensée positive, rendent les individus plus vulnérables à ces techniques de manipulation en les incitant à rechercher des gratifications immédiates et une validation externe. En conséquence, cette addiction programmée conduit à un épuisement attentionnel, à l'anxiété sociale et à la dépendance aux écrans, et affaiblit la pensée critique et la démocratie délibérative, servant ainsi des objectifs de prévisibilité des comportements, de docilité sociale et de maximisation du profit. Face à ce système, des formes de résistance émergent, telles que les digital detox, les pratiques de minimalisme et les communautés "low tech", ainsi que la nécessité de repenser collectivement les dispositifs technologiques et économiques (Newport, 2019)[9].

Vers une attention libérée

Pour contrer les mécanismes de captation et de manipulation de l'attention, en particulier via les technologies numériques et la pensée positive, il est crucial de développer une conscience critique des déterminismes sociaux et médiatiques qui influencent nos perceptions et nos choix. Il faut se réapproprier le temps mental en pratiquant la "digital detox", la concentration profonde et la lecture lente, et cultiver “l'attention conjointe[10]” lors d'interactions en présence, basées sur la réciprocité et lecare[11].

Une éthique de l'attention doit guider nos choix, favorisant une “attention flottante[12]” qui suspend les jugements hâtifs, et nous sort du réductionnisme moral “like-hate”. La résistance passe par l'action collective pour construire des réseaux du “care[13], défendre les communs attentionnels, promouvoir une démocratie de l'attention, et reconsidérer notre rapport au temps (Citton, 2014). “Attention is money”, du “temps de cerveau disponible”. Il s'agit d'un projet politique visant à retrouver une attention réellement nôtre, au-delà des automatismes et des sollicitations extérieures.

Une attention tournée vers la vie

Pour Yves Citton, 'l'attention flottante' est une pratique paradoxale qui met en avant le détachement comme voie vers une compréhension et une individuation plus profondes. Face à un système néolibéral qui cherche à capter et diriger notre attention de manière utilitaire, elle propose une forme d'attention non instrumentale. Loin d'être une simple distraction, elle consiste à ne pas focaliser intentionnellement son attention afin de se libérer des pré-paramétrages et d'accéder à une 'plus-value inter-attentionnelle'. Là où le néolibéralisme valorise la performance individuelle mesurable, l'attention flottante cultive une forme de connaissance collective qui échappe à la quantification.

Cette approche, combinée aux pratiques du care, offre une alternative concrète au modèle néolibéral de l'entrepreneur de soi-même. En effet, les réseaux du care, en mettant l'accent sur l'interdépendance et la vulnérabilité partagée, s'opposent directement à l'idéologie de la responsabilité individuelle. Ils réintroduisent la dimension collective là où le néolibéralisme cherche à l'effacer.

Lorsque l'attention flottante est croisée avec d'autres formes d'attention (comme 'l'attention conjointe'), elle peut produire une "plus-value inter-attentionnelle", c'est-à-dire des sensibilités et des connaissances nouvelles, supérieures à la somme des savoirs apportés par chacun. À l'opposé de la logique marchande qui fragmente et monétise l'attention, cette approche crée des espaces de résistance où peuvent émerger des formes alternatives de relation à soi et aux autres.

Conclusion

Le parcours de l'individualisme, du salut religieux aux technologies numériques, révèle une constante tension entre émancipation et aliénation. Si la pensée positive et les technologies attentionnelles semblent offrir des voies de développement personnel, elles servent avant tout les mécanismes de contrôle et d'accumulation du capitalisme contemporain. La marchandisation systématique de nos aspirations les plus profondes - qu'elles soient spirituelles ou existentielles - n'est que le dernier avatar d'un système qui transforme toute quête de sens en opportunité de profit. Face à cette situation, l'attention flottante et les pratiques du care émergent comme des alternatives prometteuses, réintroduisant une dimension collective et politique dans notre rapport au monde. Ces pratiques ouvrent la voie à une forme d'individualité plus équilibrée, capable de résister aux sirènes du narcissisme numérique tout en cultivant une attention authentique à soi et aux autres.

Pour approfondir (titres au complet dans les notes):

Théorie fondamentale
1 Lasch, Christopher (1979). La Culture du narcissisme. Paris: Flammarion.
2 Citton, Yves (2014). Pour une écologie de l'attention. Paris: Seuil.
3 Zuboff, Shoshana (2019). The Age of Surveillance Capitalism. New York: Public Affairs

Technologies et attention
4 Alter, Adam (2017). Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked
5 Wu, Tim (2016). The Attention Merchants. New York: Knopf.
6 Morozov, Evgeny (2013). To Save Everything, Click Here. New York: Public Affairs.
7 Newport, Cal (2019). Digital Minimalism. New York: Portfolio.

Pensée positive et libéralisme
8 Neyrand, Gérard (2024). Critique de la pensée positive. Paris: Erès.
9 Ehrenreich, Barbara (2009), Bright-Sided. Metropolitan Books.
10 Stiegler, Bernard (2015). La Société automatique 1 : L'avenir du travail. Paris: Fayard

Care et collectif
11 Dardot, Pierre & Laval, Christian (2014). Commun. Paris: La Découverte.
12 Fraser, Nancy (2016). "Capitalism's Crisis of Care". Dissent.
13 Illich, Ivan (1973). La Convivialité. Paris: Seuil.
14 Rouvroy, Antoinette & Berns> Thomas (2013). "Gouvernementalité algorithmique et perspectives d'émancipation". Réseaux.

***

[1] "Pendant des millénaires, nous avons appris à prêter attention à des formes relevant de l’imaginaire (imagos, Gestalt, patterns) ; les nouveaux dispositifs numériques analysent ces formes en données discrètes (data, bits, digits), qui relèvent de logiques symboliques. Alors que les segmentations du continuum sensoriel (les couleurs de l’arc-en-ciel, les notes de la gamme musicale) étaient opérées par des subjectivités individuelles – toutes infinitésimalement différentes entre elles, même si elles se recoupaient collectivement au sein de la culture qui les régissait –, ces segmentations sont désormais opérées au niveau des machines qui vectorialisent les perceptions sensorielles.” Yves Citton, Pour une écologie de l'attention, Seuil, 2014

[2] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs Books, 2019

[3] Norman Vincent Peale est un pasteur protestant américain qui a joué un rôle central dans la popularisation de la pensée positive, notamment par son ouvrage "La Puissance de la pensée positive" (1952). Ce livre a eu une grande influence et a contribué à diffuser largement les principes de la pensée positive. Joseph Murphy, un ministre de l'Église protestante de la science divine, a écrit de nombreux livres sur la pensée positive. 

[4] Barbara Ehrenreich, “Comment la promotion incessante de la pensée positive a miné l'Amérique" (titre original en anglais : "Bright-Sided: How Positive Thinking Is Undermining America"),

[5] Gérard Neyrand, Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ? Toulouse, érès, 2014

[6] Alter, Adam (2017). Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked. New York: Penguin.

[7] Ronald Purser, McMindfulness, Repeater Books, 2019

[8] Morozov, Evgeny (2013). To Save Everything, Click Here. New York: Public Affairs.

[9] Newport, Cal (2019). Digital Minimalism. New York: Portfolio.

[10] Elle se distingue de l'attention individuelle en ce qu'elle met l'accent sur la dimension collective et relationnelle de l'attention. L'attention conjointe désigne le phénomène par lequel plusieurs individus orientent leur attention vers le même objet ou la même situation, en étant conscients de l'attention que les autres portent à cet objet. (Yves Citton)

[11] Une dimension essentielle de l'attention, souvent négligée dans les analyses traditionnelles. C’est une constellation de sensibilités et de pratiques qui englobent l'attention en tant que préoccupation pour le bien-être d'autrui. Le souci, qui est l'intérêt porté à ce qui rend la vie possible. La sollicitude, qui est la disposition à répondre aux besoins des autres. Et le soin, les actions concrètes pour maintenir et réparer ce qui est nécessaire à la vie.

[12] L'attention flottante est une pratique attentionnelle spécifique qui se distingue des formes plus conventionnelles d'attention par son caractère détaché, non intentionnel et ouvert à l'inattendu. Elle est liée à l'idée de suspendre les contraintes traditionnelles du raisonnement pour se laisser porter par des résonances et des associations. Il s'agit de mettre "entre parenthèses" ce que l'on sait du monde, de soi et des autres, pour accueillir ce qui émerge sans chercher à le cadrer immédiatement dans des catégories existantes. Elle accepte les "trous" et les interruptions dans le flux de la pensée, considérant que ce sont dans ces moments que peuvent émerger des associations et des idées nouvelles. (Yves Citton)

[13] Ces réseaux sont centrés sur la prise en compte attentionnée de la vulnérabilité d’autrui et visent à créer un environnement où le soin et le soutien sont prioritaires. Elles sont basées sur la reconnaissance de la solidarité et de la responsabilité collective envers les autres et promeuvent le bien commun (les communs) plutôt que l'intérêt privé. Leur objectif est de construire une société où l'attention, le souci, la préoccupation, la sollicitude et le soin (“care) sont valorisés et mis en œuvre. (Yves Citton)

mercredi 15 septembre 2021

La reine des panacées


Avant que la Pleine conscience (™)[1], les spirito-scientifiques, les adeptes de Bien-être, et autres Autodéveloppementistes (“change le monde, commence par toi-même”) ne s’en emparent, “La Méditation” était une simple technique bouddhiste parmi d’autres.
Voyons maintenant comment se fait le passage de l’apprentissage de la concentration à l’apprentissage de la vision pénétrante. Le Bouddha a dit un jour que, lorsque l’esprit est concentré, il est en mesure de voir les choses telles qu’elles sont réellement. Quand l’esprit est concentré et apte au travail, il connaît la véritable nature des choses. Il est drôle de constater que la réponse à toutes les questions que se posent les gens est généralement déjà présente dans leur esprit mais ils ne s’en rendent pas compte car cela se passe au niveau de leur subconscient. Tant qu’ils essaieront de résoudre leurs problèmes sans mettre leur esprit dans les conditions favorables, la solution leur échappera. Si, au contraire, pour répondre à une question d’ordre mental, une personne développe la concentration juste et la vision pénétrante, c’est-à-dire si elle fait en sorte que son esprit soit « apte au travail », la réponse se présentera d’elle-même. Et si cette tactique échoue, il existe encore une autre méthode pour diriger l’esprit vers la résolution du problème ; il s’agit de l’introspection concentrée ou « apprentissage de la vision pénétrante ».” Chapitre V, Manuel pour lHumanité de Buddhadasa
Dans le chapitre VII de son Manuel pour l’Humanité, Buddhadasa explique sa “méthode naturelle” pour développer la “vision pénétrante”, et la suffisance de la “concentration spontanée” à cet effet.
Dans ce chapitre, nous allons voir comment la concentration peut venir de manière naturelle aussi bien que résulter d’une pratique organisée. L'aboutissement est identique dans les deux cas : l’esprit est concentré et en mesure d’entreprendre une introspection extrêmement fine. Il faut cependant souligner que la concentration spontanée est, en général, suffisamment intense pour permettre l’introspection et la vision pénétrante, tandis que la concentration qui résulte d’un entraînement spécifique est souvent excessive pour les besoins de la cause, sans compter qu’elle risque d’engendrer une autosatisfaction très préjudiciable. En effet, l’esprit profondément concentré peut ressentir un bien-être si parfait que le méditant s’y attache ou s’imagine qu’il a atteint là le fruit de la Voie. Au contraire, la concentration spontanée, suffisante et adaptée aux besoins de l’introspection, est inoffensive et ne souffre d’aucun de ces désavantages.”
Dans le bouddhisme des auditeurs, la concentration (l’attention soutenue) permet d’avoir accès à la “vision pénétrante”, qui donne accès à la compréhension de la coproduction conditionnée, capable de libérer de la souffrance dite “dukkha”. La concentration naturelle suffirait pour avoir accès à la vision pénétrante. Une concentration ou attention “augmentée” pourrait faire obstacle à cette compréhension. Le “bienfait” recherché par le bouddhisme des auditeurs était donc une attention suffisante pour voir par soi-même la coproduction conditionnée.

C’est le mot attention (sati en pāli et smṛti en sanskrit), qui avait été traduit par Mindfulness en anglais. Mindfulness (™) est devenu par la suite le nom de la méthode développée par Jon Kabat-Zinn et d’autres, et cette méthode (™) est devenue “Pleine conscience” en français. La méthode de Kabat-Zinn est donc un produit dérivé du bouddhisme, mais dont des bouddhistes se sont à leur tour emparés, pour profiter de sa réussite, et éventuellement pour rappeler que c’est une méthode d’origine bouddhiste, et que le bouddhisme aurait beaucoup plus à offrir dans ce domaine : Ehi passiko - Venez voir par vous-mêmes !

Les recherches scientifiques, les preuves de l’efficacité et le nombre d’applications et de bienfaits toujours croissant de la Pleine conscience (l’attention) sont repris à leur compte par des maîtres bouddhistes (tibétains). La Pleine conscience (l’attention) n’est plus pratiquée pour elle-même, et en vue de développer la “vision pénétrante”, mais pour une de ses multiples applications et vertus, désormais scientifiquement prouvées…

Cette “méthode” a pour avantage que chacun peut développer sa “Pleine conscience” (attention) tout seul ou en groupe, et la pratiquer chez soi, à l’école, au bureau, au travail, sur le terrain, sur les champs de bataille, etc. On sera plus efficace, plus résilient, plus indépendant, et quand les “bienfaits” se font attendre, on n’à qu’à s’en prendre à soi-même et à sa pratique de la Pleine conscience. Un expert homologué ou un coach franchisé pourrait alors vous ramener sur le bon chemin. 
Au cours des dernières décennies, des études scientifiques se sont intéressées aux conséquences de la pratique de l’entraînement de l’esprit - la méditation - sur le corps et l’esprit.

Nous savons déjà, grâce à de nombreuses recherches scientifiques, que la pratique de la méditation agit directement sur l’activité cérébrale immédiate et sur la structure même du cerveau à plus long terme.” -Matthieu Ricard, Quel est l'impact de la méditation sur le vieillissement de notre cerveau ?
A l’école, “La Méditation” permettrait aux enfants et aux collégiens “une réduction significative du stress, de l'anxiété et de la dépression[2], aurait la capacité de "remplacer l'utilisation de certains médicaments prescrits contre l'hyperactivité” et “de réduire l’hypertension[3], permettrait de réguler les émotions et à gérer le stress[4]. Dans le monde des affaires :
Elle permet ainsi aux managers et leaders de rester à la fois ouverts aux relations, mutations et évolutions de leur environnement. Elle s’avère être une source de performance et de résilience, qu’on retrouve dans les comportements des plus grands, qu’ils soient PDG, sportifs de haut niveau, inventeurs, ingénieurs ou simples travailleurs. Sans être une panacée universelle, elle apparaît comme un outil intéressant de performance et de croissance.” Quels avantage à la pleine conscience ? Neom
Bienfaits sur la santé physique :
Les avantages de la méditation pleine conscience sur le long terme ne concernent pas uniquement le bien-être psychologique, l’empathie, la gestion du stress ou la mémoire. S’il est encore tôt pour confirmer tous ces effets positifs (attente d’études fiables sur le sujet), il semblerait toutefois que la pratique de la méditation soit bénéfique pour lutter contre :
L’hypertension artérielle ;
Les maux de tête ;
Les troubles du sommeil ;
La fatigue ;
Certains problèmes de peau ;
Les douleurs chroniques ;
Les maladies respiratoires comme l’asthme ou l’emphysème ;
Les troubles intestinaux ;
La dépression modérée
.” Les bienfaits à long terme de la méditation pleine conscience Mindspace by Numinus
En psychiatrie, “La Méditation” permet de "soulager les patients atteints de troubles psychiatriques. Et notamment ceux qui souffrent d'addictions”. Achats, jeux, sexe, écrans[5] 

Dans la Police :
Les leaders policiers seront encouragés par la manne de preuves scientifiques étayant l'efficacité de la formation à la pleine conscience dans un éventail de disciplines. Citons les études remarquables d'Elizabeth Stanley et d'Amishi Jha (2009) sur l'enseignement des techniques de pleine conscience aux Marines américains. Les données crédibles ne manquent pas non plus sur l'utilité de l'état de pleine conscience pour les policiers. 
L'adoption d'une pratique de pleine conscience présente des possibilités inexploitées et fait écho à la tradition guerrière d'une compassion solide et d'une action compétente (Strozzi Heckler, 2003). Une telle formation favorise une connaissance étoffée de la situation, laquelle favorise le développement du rendement cognitif. Les avantages sur le plan de la santé et du rendement pour les membres et leur organisation sont clairs : des policiers en santé et un investissement rentable pour l'organisation. 
Dans le but de passer à un modèle de prévention, le Service de police de Hillsboro (SPH) a lancé en 2013 un projet pilote visant à initier les policiers à la pratique de la pleine conscience.” Cultiver létat de pleine conscience Une formation pour le rétablissement ultérieur des policiers - Gendarmerie royale du Canada
Pour le repos nocturne des employés, les entreprises et la bonne santé des comptes de la sécurité sociale :
De plus, l’apprentissage de la pleine conscience est lié à des avantages validés empiriquement en matière de neuroscience, notamment un sommeil amélioré, qui aurait d’importantes répercussions financières (en termes de millions) sur les entreprises en raison de la perte de productivité et des coûts en soins de santé connexes pour les employés qui ne dorment pas bien.”
Dans l'armée :
Les avantages sur le leadership sont majeurs pour l’organisation militaire; cependant, ce sont les aspects « exécution des tâches », « prise de décisions » et « résilience » qui sont le dénominateur commun de ces avantages. Dans ce contexte, la pratique de la pleine conscience montre plusieurs avantages, allant même jusqu’à prévenir le trouble de stress post-traumatique (TSPT).” La pleine conscience : renforcement de la résilience dans les Forces armées canadiennes, article de Jordan Beatty
Rien n'empêche évidemment que les aspects « exécution des tâches », « résilience », etc. soient bénéfiques aussi en dehors de l'armée, p.e. dans le monde du travail, etc. A tous ces bienfaits s’ajoute désormais celui de la prévention de la maladie d’Alzheimer et la lutte contre le vieillissement. Si seulement le Bouddha avait connu les avantages de la Pleine conscience... La première vérité en aurait pris un coup. Si ça se trouve la Pleine conscience permet de mourir dans le bien-être. 
Une récente étude, réalisée par la Dr Gaëlle Chételat, chercheuse à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), et dont nous n’avons que les résultats préliminaires à ce jour, étudie l’impact de la pratique méditative comme prévention à la maladie d’Alzheimer.”

Avec la méditation, une voie est donc offerte pour agir contre le vieillissement cellulaire et prévenir des dégradations cognitives.” -Matthieu Ricard, Quel est l'impact de la méditation sur le vieillissement de notre cerveau ?
Le doute ne semble plus permis, “La Méditation” est bon pour vous (et pour la société), de la naissance à la mort, et au-delà...

Mangez de La Méditation !


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[1] La Pleine Conscience est un « état de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans juger, sur l’expérience qui se déploie instant après instant » (Kabat-Zinn, 2003).

[2] La méditation de pleine conscience à l’école, Benoît Hsu
Citant CONSTANCIS Patrick (urologue-andrologue). http://www.educationconscience.fr/reduction_stress.html (consulté le 10 mars 2016).

[3] Citant [P. Constancis – 2016]

[4] Citant BARRIAULT Lucie – « La pleine conscience pour prévenir l’anxiété à l’école » [en
ligne]. (Publié 1er mars 2016). In : Réseau d’information pour la réussite éducative.
Disponible à l’adresse : http://rire.ctreq.qc.ca/2016/03/pleine-conscience-anxiete/
(consulté le 14 avril 2016)

[5] 20minutes : Psychiatrie : La méditation est-elle efficace pour lutter contre les addictions ? 22/01/20

vendredi 11 décembre 2020

Entre l'Himalaya et le Schlahörner de Davos


Matthieu Ricard à Davos en discussion avec Lakshmi Mittal du group ArcelorMittal en 2017

Dans la situation française, ce qui se passe autour du Dalaï-Lama globalement se passe autour de Matthieu Ricard sur une échelle plus petite dans le monde francophone. Depuis 1989, il est l’interprète officiel en français du dalaï-lama, et en cette qualité, il a fréquenté les mêmes cercles que Sa Sainteté, et a en outre noué ses propres contacts, pour ses propres organisations caritatives et activités.

Davos 2016

Étant un moine bâtisseur bouddhiste, il répète souvent que “La seule chose qui me fait quitter mon ermitage, c'est l'action humanitaire.”[1] Quitter l'ermitage de l'Himalaya pour se rendre dans les Alpes suisses à Davos, en restant tout de même à une altitude de 1 560 mètres.
Ce sont principalement des philanthropes et des fondations familiales qui nous "mécènent", très peu d'entreprises. Or l'idée de Karuna était justement de se rapprocher des entreprises. Nous n'avons aucun grand bienfaiteur français. Beaucoup d'Européens, de Suisses, Allemands, d'Américains, de Hongkongais... Finalement, le bienfaiteur français, c'est moi.” (LExpress 2011)
En effet, depuis 2010, Matthieu Ricard (MR) fréquente les réunions du Forum Économique Mondial (WEF) à Davos, où il rencontre des “philanthropes”, “pour trouver des bonnes volontés qui soutiennent [s]es projets”. 

Remise du Rapport sur "l'économie positive" en 2013

En 2012, François Hollande commanda à Jacques Attali un rapport sur la situation de l'« économie positive » (le rapport est disponible ici). Matthieu Ricard faisait partie du groupe de réflexion. Le projet fut présenté au Président Hollande en 2013. La même année, paraissait le livre “Plaidoyer pour l’altruisme, La Force de la bienveillance”, publié par Matthieu Ricard, aux éditions Nil.
L’économie positive, fondée sur des synergies entre tous les êtres vivants, promeut des valeurs telles que l’altruisme, la bienveillance et la compassion, et transforme la simple croissance en épanouissement. C’est un système économique qui engendre une prospérité équitable et durable. La durabilité et l’équité sont favorisées par une répartition harmonieuse des possibilités existant au sein d’une génération et entre générations. La prospérité repose sur le bien-être, notamment l’élaboration de relations d’entraide, la reconnaissance des liens entre tous les êtres vivants et la possibilité d’évolution personnelle.” Rapport, partie du membre Dennis J. Snower, l’inventeur de “Caring economics” (pour un article sur le même sujet voir Comment construire une économie humaine par Tania Singer.
MR, invité à La France des solutions par Pierre Nougué 

L’attitude positive, ici appliquée à l’économie, était un sujet très médiatique en ces années. L’entrepreneur français Pierre Nougué (né en 1963) dans les nouveaux réseaux d’information, qui avait créé Reporters d'espoirs en 2004, voulait utiliser “les nouveaux réseaux pour montrer que partout, des hommes et des femmes ont des solutions qui donnent à d'autres l'envie d'agir. C'est une immense spirale ascendante.”[2] Il est également l’organisateur de La France des solutions, “ces citoyens qui bâtissent l’avenir”. C’était encore avant les premiers de cordée de la Start-up nation de Macron, mais on la sent déjà arriver. La positiv’ attitude tout comme la compassion est génétique, la science le prouvera bien un jour. Il est possible de guérir même les français râleurs, avec leurs grèves et manifestations qui n’en finissent jamais, et qui ne sont jamais contents.

Chez Google avec Chade-Meng tan en 2016

Puisque tout cela est dans nos gènes et dans nos systèmes neurologiques, pourquoi lutter contre ? Pourquoi aller contre sa nature ? Notre économie et nos entreprises se porteraient mieux avec une attitude plus positive, plus de compassion et d’altruisme, plus d’attention, et plus de résilience, même “au coeur de la tourmente[3] et avec des cadences infernales. C’est le manque de conscience de ces qualités naturellement présentes en l’homme, qui empêche la réalisation d’une “immense spirale ascendante” universelle. Il suffit que chacun de nous redécouvre et se re-connecte à ces qualités. Cette recherche du bonheur intérieur individuel transcende tous les clivages politiques. Chacun est responsable de son propre développement et bien-être indépendamment du monde extérieur, la politique n’a rien à voir là-dedans. Si Matthieu Ricard descend parfois de sa montagne, c’est pour nous le montrer : “se transformer soi-même afin de transformer le monde[4]. Laissons faire les spécialistes de Davos, et occupons-nous d’abord de nous-mêmes, en restant positifs et en attendant le ruissellement.

Quand les crises se multiplient, notamment à cause des politiques menées par ceux qui visiblement n’ont pas grand chose à faire des valeurs compassiologiques, même les prophètes du “biennisme” n’y peuvent plus grand chose, et c’est aux forces de l’ordre de prendre la relève. Consolation : confinés chez soi, chacun peut se consacrer dabord à son propre développement de soi avant de transformer le monde.

Évidemment, que le bouddhisme a des instruments à offrir qui peuvent améliorer notre vie, mais cela passe désormais par une approche d’abord collective et non principalement individuelle. On a beau être des bouddhas, chacun confinés chez soi, dans une planète mise à mal, dans des sociétés où rien n’est fait, ou si peu, ou si mal, pour combattre les inégalités et les injustices, il est grand temps de transformer le monde et notre vie en société, tout en continuant de se transformer soi-même. La plupart de nous n’avons d'ailleurs pas attendu les compassiologues pour travailler sur soi. Si le succès n’est pas évident, même après plusieurs décennies de “biennisme”, c’est peut-être aussi et surtout que la solution n’est pas individuelle, et encore moins omphalopsychienne.

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[1] “Je constate que beaucoup d'ONG connaissent des problèmes internes - conflits d'ego, corruption... - parce que leurs membres ne sont pas toujours au clair avec leurs motivations réelles. Ce qui nous a permis de garder intacte notre vision, c'est notre quête spirituelle. La seule chose qui me fait quitter mon ermitage, c'est l'action humanitaire. Sinon, je resterais là-haut, seul, sur le toit du monde.” (LExpress 2011)

[2]Nous sommes tous des optimistes” Patrice van Eersel, Clés, janvier 2012.

[3] Dr Jon Kabat-Zinn, Au coeur de la tourmente, la pleine conscience, J’ai lu, Bien-être

[4] Plaidoyer pour l’altruisme, p.854 “La première chose à faire si l'on veut servir les autres, c'est donc de développer soi-même suffisamment de compassion, d'amour altruiste et du courage pour pouvoir se mettre efficacement à leur service sans trahir son objectif de départ. Remédier à son propre égocentrisme est un puissant moyen de servir autrui. Il ne faut donc pas sous-estimer l'importance de la transformation personnelle.”

dimanche 25 octobre 2020

De McMindfulness à la Révolution de la méditation


Pleine-conscientistes de tous les pays, unissez-vous ! Youtube

C’est par le biais d’une vidéo présentant le dernier livre en français de Jon Kabat-Zinn, L'Eveil de la société, La révolution de la méditation, que mon attention a été attirée sur ce livre. Je précise d’abord ne pas avoir lu le livre, uniquement la préface et l’avant-propos accessibles dans la partie “feuilletable” sur les sites marchands.

La vidéo d’une discussion entre l’auteur Jon Kabat-Zinn, Christophe André et Matthieu Ricard a été animée et publiée par l’éditeur, Les Arènes. La méthode Mindfulness ou Pleine conscience en français, au départ utilisé dans le domaine médicale, puis dans des domaines très variés, a connu un grand succès grâce à une couverture médiatique impressionnante, et à une série d’articles mettant en lumière ses nombreux bénéfices.

Il y a eu aussi, et de plusieurs bords, dès le départ, des échos plus critiques. Une des critiques les plus importantes, à mon avis, fut celle qui portait sur sa pratique qui, tout en focalisant sur l’attention, prônait une certaine passivité, absence de jugement requise, intériorisation, etc., qui pouvait en faire un instrument idéal de résistance au stress, de résignation, de résilience et d’acceptation. Autrement dit, une méthode qui se voulait et pensait totalement apolitique. Changer le monde commence par soi-même, dans son propre jardin intérieur. Il y eut également des articles faisant état d’effets moins bénéfiques, voire négatifs.

De la part du bouddhisme traditionnel, on entendait que cette méthode était trop nombriliste, trop “développement de soi”, et qu’elle manquait de compassion. En réaction, des méthodes de Pleine conscience avec des vrais morceaux de compassion dedans furent développées. La critique de son instrumentalisation par le Marché, et de sa reproduction de sujets passifs restait de vigueur. Ce livre-ci semble vouloir changer cela en proposant une “révolution de la méditation”...

Dans ces temps de crises multiples, le mot révolution semble d'ailleurs avoir le vent en poupe.


Révolution (essai non encore confirmé) 


Les intellectuels français Eric Zemmour et Michel Onfray 
parlent de la nécessité d’une “révolution réactionnaire”


La révolution, telle qu’on la concevait plus ou moins, semble dépassée. Temps pour des vents “nouveaux” et un “nouveau monde”. On nous explique d'ailleurs régulièrement que le mot ré-volution signifie “action de revenir en arrière, de recommencer”. La Pleine conscience surfe sur la même vague, en montrant en quoi sa méthode millénaire est réellement révolutionnaire, et capable de transformer l’humanité et la planète, en commençant “au-dedans”.

Nos trois amis sont bien conscients de toutes les critiques ci-dessus, et les mentionnent, sans trop y répondre. C’est vrai que Matthieu Ricard se rend régulièrement à Davos, en influenceur, nous rappelle Christophe André (32:29), et qu’il est en contact avec la fondation Bill et Melinda Gates. La formation des managers et des employés des GAFAM[1] à la méthode de Pleine conscience s’inscrit aussi dans ce travail d’influence et de diffusion de la méthode dans toutes les strates de la société, à partir du plus jeune âge, puis encore quand le sujet entre dans le monde du travail, et qu’il y fait carrière.

La diffusion de la Pleine conscience fut “top-down” (descendante), et avait commencé sa phase de généralisation avec les employés des GAFAM. Matthieu Ricard avait aidé à promouvoir la méthode de Chade-Meng Tan chez Google. Le monde entrepreneurial international l’avait rapidement adoptée pour rendre leurs cadres HR et employés plus efficaces, résistants au stress et plus résilients. Hormis le personnel soignant des hôpitaux, des militaires et policiers furent placés sur un coussin pour apprendre à devenir plus efficaces, et pour mener leurs actions “sans jugement”, voire avec compassion.

Ce qui semble avoir donné le déclic du livre à Jon Kabat Zinn (JKZ) est sa lecture des livres de l’historien Yuval Noah Harari, puis d’un article de Bill Gates dans le New York Times (9 septembre 2018).
Selon Harari, que devrions-nous faire face à tout cela [les grands défis auxquels nous sommes confrontés en tant qu’espèce] ? Ici et là apparaissent quelques conseils pratiques, dont une stratégie en trois points pour lutter contre le terrorisme et quelques conseils pour gérer les Fake News. Mais sa grande idée tient en un mot : méditer. Évidemment, il ne suggère pas que les problèmes du monde disparaîtront dès lors que nous serons suffisamment nombreux à nous asseoir en lotus et à psalmodier Om. Mais il insiste sur le fait que la vie au XXIe siècle a besoin de pleine conscience - apprendre à mieux nous connaître et voir de quelle façon nous contribuons à la souffrance dans notre propre vie. On peut en rire, mais moi qui ai pris des cours de pleine conscience et de méditation, j’ai trouvé cela convaincant.[2]” Traduction française d’Olivier Colette.
Cette déclaration est plutôt remarquable, surtout de la part de Bill Gates, qui semble comprendre le pouvoir de la pleine conscience de l’intérieur.", ajoute Jon Kabat Zinn dans son livre.

Pendant l’entrevue, JKZ parle de l’influence des GAFAM et des réseaux sociaux sur notre vie, et de la collecte de données par des algorithmes puissants. Au bout de dix ans, “les algorithmes“ et leur pouvoir prédictif nous connaîtrons mieux que nous nous connaissons nous-mêmes… JKZ a également vu le documentaire "The Social Dilemma" ("Derrière nos écrans de fumée", Netflix) et il est très conscient de la menace sur les générations futures et la planète. Pour combattre ces effets négatifs, ou plutôt pour nous en protéger "au dedans", notre trio recommande la pratique de la méditation, tout comme Bill Gates. Les choses doivent changer, mais pas par des actions violentes, impulsives ou sous l'emprise de la colère (46:47), mais avec une bienveillance et une sagesse qui sont le fruit de la méditation. Est-ce que cela implique une désapprobation des divers activismes de nos jours ? Ces activistes devraient-ils changer leur fusil d’épaule, et se mettre en tailleur chez eux, guidé par une coach via Zoom ? A travers la pleine conscience, on peut inspirer le corps politique” explique JKZ. Nous sommes plus que notre personne (“I, me, mine”). Ensemble avec notre monde, nous formons un corps, dont toutes les veines doivent être irriguées pareillement, pour être en bonne santé. Pas de parties privilégiées.

Depuis le début de l’essor du capitalisme avec la découverte des Amériques en 1492, les parties privilégiées se sont irriguées davantage à chaque nouveau siècle. Actuellement, 42 personnes détiennent à elles seules autant de richesses que la moitié de la population mondiale. Les multinationales, et notamment les GAFAM, ont bientôt plus de pouvoir que les états, si ce n'est pas déjà le cas. On ne peut pas dire qu’il y ait des signes précurseurs pointant vers une intention de commencer à irriguer de façon plus égale les ressources vitales, ou d’arrêter la destruction de la planète. Ni même les premiers signes de ruissellement... 

Que peut faire la méditation Pleine conscience face à ce refus ? Est-ce que les visites de Matthieu Ricard à Davos finiront par avoir de l’effet ? Quand ? Les écoliers et lycéens devraient-ils pratiquer la Pleine conscience, au lieu de faire des manifestations Extinction Rebellion ? Ou les deux ? Que faire quand à l'occasion d'une manifestation on reçoit une charge de gaz lacrymogène ou pire dans le visage ? Ce ne sont évidemment que des détails pratiques. A défaut de toute impulsion, ou emprise des émotions (peut-être suite à un sentiment dimpuissance, de ressentiment), filtré par un non-jugement efficace, qu’est-ce qui nous fera lever de nos coussins pour concrètement “participer au mouvement politique de pleine conscience politique de sorte à transformer la société vers le meilleur” au lieu d' "inspirer le corps politique" par des voies mystérieuses ? Existe-t-il des exemples de réussite de transformation pour le meilleur du “corps politique” dans l’histoire millénaire de la pratique de la méditation ? 

La phrase la plus juste de l'entrevue est " Il ne faut pas idéaliser la méditation" (43:00), mais est-ce que ce conseil résistera au marketing puissant de la Pleine conscience : “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?”
 
JKZ termine ainsi (par la traduction de MR) :
« Aussi être conscient de ce qui peut arriver lorsque ce sont des tendances qui s'enchaînent et s'enflamment dans notre esprit, et qui mènent à trouver des solutions dans la violence, dans la fragmentation de la société. Et donc il est possible d'introduire cette pleine conscience. Nous-mêmes, nous pouvons participer à cela, pour introduire dans le corps de la politique, et ainsi œuvrer au bien de la société. »
C’est oublier que la violence est déjà présente dans les structures même de la société, y compris dans les institutions. Le néo-libéralisme continue son travail de sape. La fragmentation de la société, cela fait longtemps qu’elle existe, ce ne sont pas les GAFAM qui y changeront quelque chose, au contraire ! elles optimisent le travail de sape. 

Voilà quelques questions que je me pose en regardant la vidéo, et en lisant l’avant-propos du livre. Tout cela me donne l’impression d’une opération de communication ("politique", "révolution", "reconstruction" … après quelle destruction ?) de la Pleine conscience (du "Mindfulness-washing"), qui veut se doter d’une couverture davantage "engagé politiquement" (JKZ fait allusion à Sartre : " ... votre éveil fait une différence. Il est inévitablement engagé, au sens où l’entend Jean-Paul Sartre"). Est-ce que cela peut réellement constituer une mission pour une méthode qui vise initialement à calmer le mental, pour voir plus clair en soi ? Le titre de la vidéo est “Comment la méditation peut changer le monde”, et l’entrevue débute avec la question “Comment la méditation peut-elle guérir le corps politique, la société, la planète ?” Guérir, comme s'il y avait un modèle de société (probablement libre de la lutte des classes) à l'état naturel, qui est malade, et qui faut restaurer dans son état naturel. La méditation à l'école peut d'ailleurs comporter des contenus plus traditionnels (voir Le réincarnationisme à l’école)
Je nourris l’espoir que ce livre contribue de manière modeste mais non négligeable à un profond épanouissement de l’humanité à l’heure où nous soimnes tous confrontés à un véritable défi : nous éveiller au nom qui désigne notre espèce, Homo sapiens sapiens, l’espèce consciente et consciente d’être consciente, ou sombrer dans un état de plus en plus dystopique annonciateur de ténèbres alors que ce dont nous avons le plus besoin en tant que planète et espèce est l’illumination, l’intégrité et l’inclusivité - ce que permet précisément la pleine conscience, qui n’est en rien séparée de la compassion, de la sagesse ou de l’action au service de la transformation et de la guérison face à l’injustice institutionnalisée sous toutes ses formes.” (fin de l’avant-propos)
Pour de bonnes définitions de l’injustice institutionnalisée et son histoire, ainsi que sur la très nécessaire séparation de l’état et de la sphère économique, je vous recommande la lecture de La fin de la mégamachine de Fabian Scheidler, plutôt que les livres de Yuval Noah Harari.

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[1] GAFAM est l'acronyme des géants du Web — Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

[2]What does Harari think we should do about all this? Sprinkled throughout is some practical advice, including a three-prong strategy for fighting terrorism and a few tips for dealing with fake news. But his big idea boils down to this: Meditate. Of course he isn’t suggesting that the world’s problems will vanish if enough of us start sitting in the lotus position and chanting om. But he does insist that life in the 21st century demands mindfulness — getting to know ourselves better and seeing how we contribute to suffering in our own lives. This is easy to mock, but as someone who’s taking a course on mindfulness and meditation, I found it compelling.” What Are the Biggest Problems Facing Us in the 21st Century? Bill gates NYT