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mercredi 5 février 2025

De la quête du salut à la guerre (asymétrique) de l'attention

Wisdom, Empathy, and Compassion, illustration du site web de Bob Thurman, Shantideva's Gifts to the World

-- Le billet ci-dessous va servir de fond et de cadre pour des blogs sur des sujet annexes, et comme une des grilles de lecture possibles dans les billets à venir de ce blog (article fait avec l’aide de Notebook LM, Gemini et Claude.ai) --


De la quête du salut à la captation de l'attention : comment l'individualisme contemporain transforme notre rapport au monde et à nous-mêmes. Cet essai explore l'évolution des formes d'individualisme, depuis leurs racines religieuses jusqu'à leurs manifestations dans le capitalisme numérique. À travers l'analyse de la pensée positive et des mécanismes attentionnels, nous examinerons comment le néolibéralisme instrumentalise ces héritages pour créer de nouvelles formes de contrôle social, tout en proposant des voies de résistance collective.

Origines religieuses du salut individuel

L'idée d'un salut individuel, qui marque une rupture avec les conceptions collectives du bien-être spirituel, trouve ses racines dans diverses traditions religieuses et philosophiques. Dans les sociétés traditionnelles, le salut était souvent une affaire collective, où le destin de l'individu était inextricablement lié à celui de sa communauté. Le bouddhisme est souvent présenté comme une rupture avec la société sacrificielle brahmaniste, bien que des tendances individualistes existaient également au sein du brahmanisme. Cette tension entre le collectif et l'individuel est un fil conducteur important pour comprendre l'évolution des idées religieuses et spirituelles.

Initialement le bouddhisme semble mettre l'accent sur la responsabilité individuelle dans la quête de l'éveil et la cessation de la souffrance. La pratique personnelle de la méditation, de la discipline éthique et de la compréhension des enseignements devient primordiale, et non l'exécution de rites externes. Cette responsabilité individuelle face au salut a contribué à l'idée que l'individu est responsable de son propre succès, tant spirituel que matériel. En plus du salut, les traditions religieuses théorisent sur les raisons du "non-salut" (tare), la chute, le péché originel, le karma, l'ignorance, le démérite, la non-gnose, l'endettement, la culpabilité...

Cette dynamique d'intériorisation se retrouve au sein même du christianisme occidental qui a connu ses propres transformations vers une spiritualité plus personnelle : la mystique chrétienne, la mystique rhénane de Maître Eckhart, le quiétisme, la devotio moderna, jusqu'au piétisme protestant ont progressivement déplacé l'accent des rites collectifs vers l'expérience spirituelle individuelle. Ce mouvement s'est enrichi plus tard par la redécouverte et la réinterprétation des pratiques orientales - yoga, zen, méditation, tantra - dans une perspective d'épanouissement personnel, contribuant à une nouvelle forme de quête spirituelle individualisée.

De la quête spirituelle à la recherche de soi marchande

La sécularisation progressive des sociétés occidentales n'a pas fait disparaître cette quête du salut individuel, mais l'a plutôt transformée. Le désenchantement du monde décrit par Max Weber s'est accompagné d'un transfert des aspirations spirituelles vers des formes plus matérielles et mesurables de réalisation personnelle. L'éthique protestante, en valorisant le succès individuel comme signe d'élection divine, a paradoxalement préparé le terrain pour une conception entièrement sécularisée du salut, où la réussite personnelle devient une fin en soi.

Dans ce processus historique, l'individu s'éloigne progressivement des normes, significations et règles traditionnelles, et sa pratique s'intériorise. Dans la société moderne, la tendance individualiste se poursuit. Les individus ressentent le droit et l'obligation de choisir leurs propres vies, marquant un tournant par rapport aux générations précédentes. Dans l'ère néolibérale, les structures traditionnelles d'autorité s'effondrent, "l'entrepreneur de soi-même" émerge (Zuboff, 2019, p.45), les relations sociales deviennent une marchandise (Lasch, 1979), le rapport au temps et à l'espace se transforme. L'individualisation implique une plus grande autonomie et une capacité à se déterminer soi-même, tout en pouvant conduire à un isolement et à une déresponsabilisation face aux enjeux collectifs.

Cette quête historique d'un salut unifié trouve aujourd'hui son prolongement dans une offre fragmentée de services numériques. Si les traditions religieuses proposaient un chemin cohérent vers le salut, les plateformes numériques déconstruisent cette quête en modules distincts et personnalisables - bien-être, productivité, développement personnel, méditation guidée, coaching en ligne. Cette modularisation du salut, présentée comme une liberté de choix, transforme profondément notre rapport à nous-mêmes et au collectif.

La recherche de soi en modules

L'automatisation et la numérisation, en perturbant les interactions sociales et la formation de l'identité collective, ont intensifié une dynamique où l'expérience individuelle est fragmentée et réduite à des données manipulables[1]. L'attention est devenue la ressource rare par excellence de notre époque (Wu, 2016), qui transforme l'attention en capital, développe des technologies de “capture attentionnelle”, crée une nouvelle forme de “prolétariat cognitif” (avoir accès, ou ne pas l’avoir), établissant ainsi de nouvelles formes de domination basées sur lenudge et “la modulation” (tuning) plutôt que “la discipline” (coercition), donnant l’apparence de respecter les libertés individuelles. La modulation est un système de contrôle social dans lequel des algorithmes, et pas seulement des "nudges", sont utilisés pour façonner les désirs, les émotions et les préférences des individus[2]. Si les désirs, les émotions et les préférences sont conformes, aucune coercition n’est nécessaire. Ce qui a l’air d’être le résultat d’un choix individuel peut être en grande partie “modulé”.

La modulation comme nouvelle forme de contrôle

Simultanément, la publicité s'adresse directement à l'individu, le plaçant au centre de son message. Elle crée l'illusion que la consommation d'objets ou de relations permet d'atteindre le bonheur et l'épanouissement personnel. Ce discours individualiste encourage une vision égocentrique du monde où l'individu est le principal acteur de sa propre réussite et de son bien-être. Les individus sont ainsi modulés, leurs désirs et comportements subtilement orientés par des algorithmes qui apprennent à anticiper et façonner leurs choix.

Le narcissisme, tel que défini par Christopher Lasch, devient alors une quête insatiable de validation par le regard des autres, une recherche constante de reconnaissance et d'approbation. Les "likes" et les autres formes de reconnaissance en ligne sont perçus comme une source de validation et deviennent un objectif en soi. Les médias sociaux transforment l'attention en une ressource homogénéisée et mesurable, pendant que les individus sont incités à se mettre en scène dans une quête perpétuelle de visibilité.

Cette modulation n'opère plus par la contrainte directe mais par le façonnage subtil des désirs et des comportements, donnant l'illusion du libre choix tout en servant les intérêts du marché. L'individu "entrepreneur de soi-même" devient paradoxalement le produit d'un système qui le pousse à "se découvrir" et à optimiser constamment sa "valeur" personnelle selon des critères préétablis.

Cette quête historique d'un salut unifié trouve aujourd'hui son prolongement dans une offre fragmentée de services numériques. Si les traditions religieuses proposaient un chemin cohérent vers le salut, les plateformes numériques déconstruisent cette quête en modules distincts et personnalisables - bien-être, productivité, développement personnel, méditation guidée, coaching en ligne. Cette modularisation du salut, présentée comme une liberté de choix, transforme profondément notre rapport à nous-mêmes et au collectif.

La captation d’une ressource rare et précieuse

Le néolibéralisme promeut un individualisme forcené (Lasch, 1979), où l'individu est perçu comme un entrepreneur de soi-même. Cette logique fragmente le lien social, détruit les solidarités traditionnelles et isole les individus. Si pendant longtemps cette destruction de l'État providence s'est faite sous couvert d'une rhétorique de l'efficacité et de la responsabilisation individuelle (newspeak néolibéral), nous assistons aujourd'hui à une phase plus agressive. Le populisme autoritaire contemporain, allié objectif du néolibéralisme, assume ouvertement le démantèlement des protections sociales tout en renforçant les fonctions régaliennes et répressives de l'État (police, justice, armée). Cette évolution marque un tournant : l'État n'est plus seulement désengagé au profit du marché, il devient activement un instrument de coercition au service des intérêts privés. Les individus sont alors moins enclins à s'engager collectivement et davantage concentrés sur leur survie individuelle, pendant que les médias, souvent détenus par ces mêmes intérêts économiques, déforment et fabriquent la réalité pour servir les objectifs du pouvoir.

Le discours politique est transformé en divertissement, privilégiant les aspects sensationnalistes et marginalisant les débats de fond. Cette approche superficielle décourage l'engagement civique et donne l'impression que la politique est un jeu auquel les citoyens ne peuvent rien changer. Les citoyens sont réduits à un rôle de spectateur passif, ce qui renforce leur sentiment d'impuissance. Face à cette dépossession collective, ils sont habilement guidés vers des solutions individuelles : le développement personnel, la quête du bien-être, et surtout, l'adoption d'une attitude "positive" face aux défis de la vie. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre l'essor et le rôle de la pensée positive dans notre société contemporaine.

A qui profite la pensée positive ?

La “pensée positive” est une approche individualiste qui promeut l'idée que le bonheur se trouve en soi, par un travail personnel, indépendamment des situations extérieures (Neyrand, 2024). C’est, dans la pratique, une idéologie liée au néolibéralisme, qui contribue à hyper-responsabiliser les individus tout en les éloignant des structures collectives et solidaires. La “pensée positive” a des fondements religieux[3] avec une volonté de scientificité, notamment par la psychologie positive, qui met l'accent sur les aspects positifs de l'être humain, comme le bonheur, le bien-être et l'épanouissement personnel. Elle cherche à prouver, par des méthodes prétendument scientifiques, que son fonctionnement est réaliste. La psychologie positive est soutenue aux États-Unis par des fondations religieuses (p.e. John Templeton Foundation) qui fournissent des millions de dollars pour la recherche (Neyrand, 2024).

Le concept de “pensée positive critique[4]” ne rejette pas tout aspect positif de la pensée positive. Elle met en garde contre ses dérives lorsqu'elle est instrumentalisée par le néolibéralisme. Cela signifie qu'il est possible de considérer l'optimisme et le bien-être comme des objectifs valables, mais il est essentiel de ne pas les séparer des réalités sociales, économiques et politiques. La pensée positive ne doit pas servir à masquer ou à justifier les inégalités et les injustices.

Une idéologie du néolibéralisme

Selon Gérard Neyrand[5], la pensée positive est une idéologie du néolibéralisme qui individualise les problèmes sociaux, déresponsabilise les structures de domination, crée une nouvelle forme de culpabilité et alimente le narcissisme contemporain. Chaque individu possède en lui-même les ressources nécessaires pour atteindre le bonheur et le bien-être, ce qui nie les déterminations sociales et psychiques. En hyper-responsabilisant les individus, elle contribue à les enfermer dans leurs rôles sociaux (svadharma). Elle alimente le narcissisme contemporain en encourageant l'individu à se centrer sur lui-même et à rechercher une "meilleure version de soi". Elle s'inscrit dans une quête de perfectionnement individuel et de validation par le regard des autres plutôt que dans une action collective. Le capitalisme a besoin d'éloigner les individus des conceptions de leur propre déterminisme, et la pensée positive est un outil pour cela. De plus, elle est un discours individualisant et apolitique qui bénéficie au néolibéralisme.

Neyrand dénonce la "neuromanie", c'est-à-dire la tendance à tout expliquer par le fonctionnement du cerveau, ce qui occulte la complexité des fonctionnements psychiques et humains. Il remet en question l'idée que le bonheur est un état stable et atteignable, rappelant que le concept de bonheur est indéterminé et lié à l'imagination. L'individualisme, le narcissisme et la pensée positive créent un terrain fertile pour “l'addiction programmée[6]” en façonnant des individus plus susceptibles d'être captés par les mécanismes de contrôle social du capitalisme contemporain.

“McMindfulness”

La pleine conscience, ou “mindfulness”, souvent présentée comme une pratique de réduction du stress et d'amélioration du bien-être, est en réalité devenue, selon Ronald Purser[7], une pratique "spiritualité capitaliste" qui sert les intérêts du néolibéralisme. Cette approche, qu'il nomme "McMindfulness", privatise la pratique en la détachant de ses fondements éthiques et sociaux bouddhistes, pour l'adapter aux exigences du monde de l'entreprise. Ainsi, elle encourage une forme d'attention individualisée, centrée sur l'amélioration de la performance personnelle plutôt que sur une prise de conscience des problèmes sociaux ou des inégalités. La pleine conscience, dans sa version "McMindfulness", est donc une forme d’attention qui, à l'instar de la pensée positive, détourne l'individu d'une réflexion critique sur le système et le pousse à s'adapter plutôt qu'à le remettre en question.

Cette instrumentalisation de la pleine conscience par le monde de l'entreprise n'est qu'un exemple parmi d'autres de la façon dont le capitalisme contemporain récupère et transforme les pratiques potentiellement émancipatrices en outils de contrôle social. En promettant une forme de bien-être individuel compatible avec les exigences de la productivité, le "McMindfulness" prépare le terrain pour des formes plus sophistiquées de manipulation comportementale. Cette logique d'adaptation individuelle, plutôt que de transformation collective, s'inscrit parfaitement dans un système plus large où l'addiction n'est plus un effet secondaire mais devient un véritable mode de gouvernance.

L'addiction programmée comme mode de gouvernement

Non seulement tous les problèmes sociaux complexes sont considérés par le capitalisme contemporain comme des situations pouvant être résolues par des solutions technologiques simples et calculables[8], mais il développe également des mécanismes sophistiqués de contrôle social, en particulier en exploitant les vulnérabilités psychiques et cognitives des individus. Il s'appuie pour cela sur une ingénierie de l'addiction qui opère à plusieurs niveaux : l’addiction attentionnelle, avec des notifications et des scrolls infinis, l’addiction consumériste, via l'obsolescence programmée, l’addiction financière, par le crédit facile, et l’addiction sociale, à travers la validation par les pairs et la peur de manquer quelque chose. L'ensemble de ces mécanismes est soutenu par des connaissances issues des neurosciences, de la psychologie comportementale et de l'économie comportementale. L'individualisme et le narcissisme, alimentés par la pensée positive, rendent les individus plus vulnérables à ces techniques de manipulation en les incitant à rechercher des gratifications immédiates et une validation externe. En conséquence, cette addiction programmée conduit à un épuisement attentionnel, à l'anxiété sociale et à la dépendance aux écrans, et affaiblit la pensée critique et la démocratie délibérative, servant ainsi des objectifs de prévisibilité des comportements, de docilité sociale et de maximisation du profit. Face à ce système, des formes de résistance émergent, telles que les digital detox, les pratiques de minimalisme et les communautés "low tech", ainsi que la nécessité de repenser collectivement les dispositifs technologiques et économiques (Newport, 2019)[9].

Vers une attention libérée

Pour contrer les mécanismes de captation et de manipulation de l'attention, en particulier via les technologies numériques et la pensée positive, il est crucial de développer une conscience critique des déterminismes sociaux et médiatiques qui influencent nos perceptions et nos choix. Il faut se réapproprier le temps mental en pratiquant la "digital detox", la concentration profonde et la lecture lente, et cultiver “l'attention conjointe[10]” lors d'interactions en présence, basées sur la réciprocité et lecare[11].

Une éthique de l'attention doit guider nos choix, favorisant une “attention flottante[12]” qui suspend les jugements hâtifs, et nous sort du réductionnisme moral “like-hate”. La résistance passe par l'action collective pour construire des réseaux du “care[13], défendre les communs attentionnels, promouvoir une démocratie de l'attention, et reconsidérer notre rapport au temps (Citton, 2014). “Attention is money”, du “temps de cerveau disponible”. Il s'agit d'un projet politique visant à retrouver une attention réellement nôtre, au-delà des automatismes et des sollicitations extérieures.

Une attention tournée vers la vie

Pour Yves Citton, 'l'attention flottante' est une pratique paradoxale qui met en avant le détachement comme voie vers une compréhension et une individuation plus profondes. Face à un système néolibéral qui cherche à capter et diriger notre attention de manière utilitaire, elle propose une forme d'attention non instrumentale. Loin d'être une simple distraction, elle consiste à ne pas focaliser intentionnellement son attention afin de se libérer des pré-paramétrages et d'accéder à une 'plus-value inter-attentionnelle'. Là où le néolibéralisme valorise la performance individuelle mesurable, l'attention flottante cultive une forme de connaissance collective qui échappe à la quantification.

Cette approche, combinée aux pratiques du care, offre une alternative concrète au modèle néolibéral de l'entrepreneur de soi-même. En effet, les réseaux du care, en mettant l'accent sur l'interdépendance et la vulnérabilité partagée, s'opposent directement à l'idéologie de la responsabilité individuelle. Ils réintroduisent la dimension collective là où le néolibéralisme cherche à l'effacer.

Lorsque l'attention flottante est croisée avec d'autres formes d'attention (comme 'l'attention conjointe'), elle peut produire une "plus-value inter-attentionnelle", c'est-à-dire des sensibilités et des connaissances nouvelles, supérieures à la somme des savoirs apportés par chacun. À l'opposé de la logique marchande qui fragmente et monétise l'attention, cette approche crée des espaces de résistance où peuvent émerger des formes alternatives de relation à soi et aux autres.

Conclusion

Le parcours de l'individualisme, du salut religieux aux technologies numériques, révèle une constante tension entre émancipation et aliénation. Si la pensée positive et les technologies attentionnelles semblent offrir des voies de développement personnel, elles servent avant tout les mécanismes de contrôle et d'accumulation du capitalisme contemporain. La marchandisation systématique de nos aspirations les plus profondes - qu'elles soient spirituelles ou existentielles - n'est que le dernier avatar d'un système qui transforme toute quête de sens en opportunité de profit. Face à cette situation, l'attention flottante et les pratiques du care émergent comme des alternatives prometteuses, réintroduisant une dimension collective et politique dans notre rapport au monde. Ces pratiques ouvrent la voie à une forme d'individualité plus équilibrée, capable de résister aux sirènes du narcissisme numérique tout en cultivant une attention authentique à soi et aux autres.

Pour approfondir (titres au complet dans les notes):

Théorie fondamentale
1 Lasch, Christopher (1979). La Culture du narcissisme. Paris: Flammarion.
2 Citton, Yves (2014). Pour une écologie de l'attention. Paris: Seuil.
3 Zuboff, Shoshana (2019). The Age of Surveillance Capitalism. New York: Public Affairs

Technologies et attention
4 Alter, Adam (2017). Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked
5 Wu, Tim (2016). The Attention Merchants. New York: Knopf.
6 Morozov, Evgeny (2013). To Save Everything, Click Here. New York: Public Affairs.
7 Newport, Cal (2019). Digital Minimalism. New York: Portfolio.

Pensée positive et libéralisme
8 Neyrand, Gérard (2024). Critique de la pensée positive. Paris: Erès.
9 Ehrenreich, Barbara (2009), Bright-Sided. Metropolitan Books.
10 Stiegler, Bernard (2015). La Société automatique 1 : L'avenir du travail. Paris: Fayard

Care et collectif
11 Dardot, Pierre & Laval, Christian (2014). Commun. Paris: La Découverte.
12 Fraser, Nancy (2016). "Capitalism's Crisis of Care". Dissent.
13 Illich, Ivan (1973). La Convivialité. Paris: Seuil.
14 Rouvroy, Antoinette & Berns> Thomas (2013). "Gouvernementalité algorithmique et perspectives d'émancipation". Réseaux.

***

[1] "Pendant des millénaires, nous avons appris à prêter attention à des formes relevant de l’imaginaire (imagos, Gestalt, patterns) ; les nouveaux dispositifs numériques analysent ces formes en données discrètes (data, bits, digits), qui relèvent de logiques symboliques. Alors que les segmentations du continuum sensoriel (les couleurs de l’arc-en-ciel, les notes de la gamme musicale) étaient opérées par des subjectivités individuelles – toutes infinitésimalement différentes entre elles, même si elles se recoupaient collectivement au sein de la culture qui les régissait –, ces segmentations sont désormais opérées au niveau des machines qui vectorialisent les perceptions sensorielles.” Yves Citton, Pour une écologie de l'attention, Seuil, 2014

[2] Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, The Fight for a Human Future at the New Frontier of Power, PublicAffairs Books, 2019

[3] Norman Vincent Peale est un pasteur protestant américain qui a joué un rôle central dans la popularisation de la pensée positive, notamment par son ouvrage "La Puissance de la pensée positive" (1952). Ce livre a eu une grande influence et a contribué à diffuser largement les principes de la pensée positive. Joseph Murphy, un ministre de l'Église protestante de la science divine, a écrit de nombreux livres sur la pensée positive. 

[4] Barbara Ehrenreich, “Comment la promotion incessante de la pensée positive a miné l'Amérique" (titre original en anglais : "Bright-Sided: How Positive Thinking Is Undermining America"),

[5] Gérard Neyrand, Critique de la pensée positive. Heureux à tout prix ? Toulouse, érès, 2014

[6] Alter, Adam (2017). Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked. New York: Penguin.

[7] Ronald Purser, McMindfulness, Repeater Books, 2019

[8] Morozov, Evgeny (2013). To Save Everything, Click Here. New York: Public Affairs.

[9] Newport, Cal (2019). Digital Minimalism. New York: Portfolio.

[10] Elle se distingue de l'attention individuelle en ce qu'elle met l'accent sur la dimension collective et relationnelle de l'attention. L'attention conjointe désigne le phénomène par lequel plusieurs individus orientent leur attention vers le même objet ou la même situation, en étant conscients de l'attention que les autres portent à cet objet. (Yves Citton)

[11] Une dimension essentielle de l'attention, souvent négligée dans les analyses traditionnelles. C’est une constellation de sensibilités et de pratiques qui englobent l'attention en tant que préoccupation pour le bien-être d'autrui. Le souci, qui est l'intérêt porté à ce qui rend la vie possible. La sollicitude, qui est la disposition à répondre aux besoins des autres. Et le soin, les actions concrètes pour maintenir et réparer ce qui est nécessaire à la vie.

[12] L'attention flottante est une pratique attentionnelle spécifique qui se distingue des formes plus conventionnelles d'attention par son caractère détaché, non intentionnel et ouvert à l'inattendu. Elle est liée à l'idée de suspendre les contraintes traditionnelles du raisonnement pour se laisser porter par des résonances et des associations. Il s'agit de mettre "entre parenthèses" ce que l'on sait du monde, de soi et des autres, pour accueillir ce qui émerge sans chercher à le cadrer immédiatement dans des catégories existantes. Elle accepte les "trous" et les interruptions dans le flux de la pensée, considérant que ce sont dans ces moments que peuvent émerger des associations et des idées nouvelles. (Yves Citton)

[13] Ces réseaux sont centrés sur la prise en compte attentionnée de la vulnérabilité d’autrui et visent à créer un environnement où le soin et le soutien sont prioritaires. Elles sont basées sur la reconnaissance de la solidarité et de la responsabilité collective envers les autres et promeuvent le bien commun (les communs) plutôt que l'intérêt privé. Leur objectif est de construire une société où l'attention, le souci, la préoccupation, la sollicitude et le soin (“care) sont valorisés et mis en œuvre. (Yves Citton)

vendredi 1 avril 2022

L'urgence : sauver les êtres par tous les moyens

Fudō Myō-ō (Acalanātha, aspect courroucé de Vairocana) et un jeune novice (Yuten Shami 1637-1718)*

En analysant le Voeu (Nanyue Si da chanshi li shiyuan wen 南嶽思大禪師立誓願文[1]) de Huisi, on n’échappe pas à l’impression que le projet de bodhisattva qui cherche à sauver tous les êtres est au fond un projet prosélyte.

Huisi, comme d’autres bodhisattvas, croit dur comme fer en la légitimité de son projet, et il est prêt à tout pour le réaliser, “pour le bien de tous les êtres”. Le “bien ultime” étant le salut, la libération de l’Errance (saṃsāra), qui peut être défini et compris différemment selon la forme spécifique du bouddhisme.

Le “Voeu” de Huisi est écrit (en 559) en “forme auto-biographique”[2] (les premières 44 années de sa vie), ce qui nous donne un aperçu de la motivation d’un bouddhiste mahāyāna sincère et zélé au VIème siècle en Chine, également empreint de confucianisme (organisation bureaucratique du pouvoir) dans la mise en oeuvre de son projet de libération des êtres.

Pour survivre, une religion devait être tolérée par l’élite d’un pays, ou être élevée au statut de religion officielle, voire la religion d’état. Si une religion acquérait ce statut, elle pouvait mettre en oeuvre son projet de façon plus autoritaire, pour le bien des sujets. Un sentiment d'autorité décomplexée peut alors se ressentir dans le ton de ses propos. Par rapport à la présentation du bouddhisme dans un Occident post-religieux le décalage peut être d'autant plus grand.

Autre représentation de la scène

Par son Voeu (praṇidhāna), Huisi se prépare à participer activement au règne de Maitreya, le futur Bouddha[3], et il se met en retraite[4] pour acquérir les pouvoirs surnaturels nécessaires pour réaliser son Voeu. Ayant acquis ces pouvoirs, et étant devenu Bouddha, il veut sauver les êtres. Pour sauver les êtres, il faut que ceux-ci se tournent vers la Loi, pratiquent les 6 pāramitā et obtiennent l’éveil. Il leur faut aussi naître dans une Terre pure pour la poursuite de leur parcours spirituel. Il faut donc persuader les êtres de se convertir, ou les faire se convertir par la force…
"Le bodhisattva qui pratique la règle de la grande patience sous l'injure, tantôt observe la compassion, a des mots doux et ne tire pas vengeance des coups et des offenses reçues; tantôt il a des paroles dures, il frappe les êtres et va jusqu'à sacrifier leur vie. Ces deux formes de patience ont pour but de protéger la Loi véritable, de subjuguer tous les vivants. C'est la patience absolue, qui n'est pas à la portée du débutant. "

Un peu plus loin, p. 702 a/22, Huisi n'hésite pas à dire qu'il faut soit observer avec fidélité toutes les règles, soit les enfreindre, si cela doit entraîner les vivants à la conversion. Ici encore la doctrine du Voeu ne s'écarte pas de celle des autres oeuvres de Huisi” (Magnin, p. 201[5].
L’objectif est clair, il faut sauver les êtres, et afin de les sauver il faut les convertir, par tous les moyens, et parfois malgré eux…

Amida (Amitābha) descend accueillir une âme (Raigō 来迎)

Un bodhisattva peut impressionner les êtres par des miracles : des combinaisons de phénomènes naturels et surnaturels pour annoncer un événement religieux important : tremblements de terre, lumières, parfums et sons, bonheur du corps et de l’esprit (p. 217).

Il peut passer par la raison, par la parole, en donnant l’exemple : expliquer les sūtra, prêcher la Loi, faire le culte des Bouddhas.

Il peut aussi soumettre les esprits mauvais, en s’incarnant parmi eux.
Je soumettrai tous les esprits mauvais. Je subjuguerai tous les hérétiques. Je ferai que ceux qui possèdent la sagesse obtiennent une large renommée. Je m'incarnerai alors dans les quatre classes de fidèles. Dans la montagne, dans les villages et dans tous les endroits à la fois, j'apparaîtrai pour leur servir de protecteur. Je prendrai tantôt l'aspect d'un très puissant roi des dieux, tantôt celui d'un moine. Ou encore, je serai un ermite ou bien je deviendrai roi, fonctionnaire ou ministre pour gouverner le pays et punir tous les hommes mauvais qui enfreignent les règles. S'il en est qui, durs comme le fer, ne changent pas d'esprit, je les enverrai dans l'enfer Avici ; par tous les moyens, je les forcerai à se convertir, à se tourner vers les prédicateurs de la Loi ; alors ils se prosterneront, imploreront leur pardon et deviendront leurs disciples pour les imiter. Je ferai que toutes leurs mauvaises actions soient transformées en actes heureux.

S'il n'en est pas ainsi, que je n'obtienne pas l'illumination
!” (Magnin, p. 226)
On est loin de l’invitation Ehi passiko (venez et voyez par vous-même) du Bouddha. En même temps, Huisi veut porter secours à tous ceux qui souffrent, y compris les prisonniers et même les condamnés à mort, coupables ou pas coupables, pourvu qu'ils se convertissent.

S’il est des êtres empêtrés de liens, se heurtant à un sort mauvais, en raison d'une faute ou en l'absence de toute faute, qu'au moment de subir la peine capitale, ils glorifient mon nom. Le sabre, les bâtons, la cangue et les fers tenus par les bourreaux éclateront tous en morceaux. Ils obtiendront aussitôt la délivrance. Ayant fait naître en eux un esprit de bodhi, ils demeureront fermes dans leur conversion.” (Magnin, p. 229)

“L’esprit de bodhi” semble être l’argument moral unique et ultime !
Conformément à ce voeu, voici le texte du sütra en or, le coffre précieux en béryl. Pour prêcher la Prajña, un baldaquin garni des sept joyaux, des clochettes et des filets d'or et d'argent, des socles et objets précieux ainsi que tous les objets de culte. S'il est des gens mauvais qui viennent dans l'intention de voler ou d'enlever ces objets précieux, que leur coeur méchant, à l'instant même, soit frappé de syncope; ou encore qu'ils perdent la raison, divaguent et d'eux-mêmes révèlent leur faute. Si une main touche à ces objets, elle sera aussitôt brisée. Ceux qui les regarderont d'un oeil malveillant, deviendront aveugles des deux yeux. S'il en est dit du mal, il adviendra aussitôt que les gens mauvais resteront muets ou perdront leur langue. S'il en est qui viennent avec l'intention secrète de fomenter des troubles ou de dresser toutes sortes d'obstacles, que leurs deux pieds soient brisés, ou même qu'ils soient paralysés. Ou encore que ces gens renaissent dans l'enfer Avici, poussent un cri terrible qui s'entende dans les quatre directions. Que tous les gens mauvais le constatent. Pour que la Loi demeure à jamais, que la vraie Loi soit protégée et que soient convertis tous les êtres, je fais un tel voeu. Pour moi, je n'ai pas un cœur double et pas de jalousie. Que les sages et les saints des dix directions me servent de témoins.” (Magnin, p.231)
Premier tribunal infernal sous la supervision du roi  Qin Guang (hell scroll)

Le bouddhisme de Huisi n’a rien perdu en force de dégoût et de renoncement au monde. Comme dans la parabole du Sūtra du Lotus (la maison en feu), la terre brûle, et il en va du salut spirituel de chacun. Que les puissants aident à dégoûter les êtres du monde, que les êtres aspirent à le quitter à l’aide de l’esprit du bodhi, des pouvoirs surnaturels, qu’ils montent à Tuṣita, qu’ils naissent dans une Terre pure, et une fois sauvés, qu’ils aident d’autres à sortir du monde. On prend tous ceux qui se convertissent, quels que soient les crimes qu’ils aient commis, et que ceux qui refusent de se convertir aillent en enfer, où les “fonctionnaires infernaux” les prendront en charge, et les aideront à se dégoûter jusqu’à ce qu’ils n’en peuvent plus, et saisissent la main tendue d’un bodhisattva compatissant

La parabole de la maison en feu (Sūtra du Lotus)

Ce sens d'urgence, le bouddhisme l'a perdu. Depuis, il s'est d'ailleurs bien accommodé de la "terre en feu", et même du feu sur la tête de tout un chacun (Le discours sur le feu, Ādittapariyāya Sutta), et s'y est installé pour durer. Le salut des êtres est devenu un projet à très long terme, il faut d'abord se soucier de la survie des structures bouddhistes, dont cela est la mission. 

Amida sauvant un moine récalcitrant. Le rayon de lumière est devenu une corde...
Caricature datant de la période Heian, carnet de Gensho (ca. 1146 - 1222)

***

* “The god offered the boy a choice. He could go the easy way: die here and be reborn in his next life. Or he could go the hard way: assent to having his bad karma sliced from his soul by force. Yuten didn’t even hesitate. He went the hard way.
Switching grip on his sword, Acala plunged the massive blade into the boy’s mouth, down, down through his throat and deep into his entrails. Yuten shuddered as his heart seized. Crimson sprayed from his lips as his veins emptied, and with it his accumulated karma. As Acala withdrew the sword inch by painful inch, the child’s dry vessels re-filled with fresh blood cleansed by the deity himself. As the receding tip cleared Yuten’s mouth, his heart shuddered back to life.
When the monks found the boy’s crumpled body laying in a pool of blood before the statue, they mistook him for dead. But Yuten recovered, with new life coursing through his veins — and keen insight through his mind. He was a new man. Literally.”
Extrait de : Yurei Attack!: The Japanese Ghost Survival Guide, Hiroko Yoda, Matt Alt


[1] signifievoeu.

[2][C]e voeu n’évoque ses faits et gestes que pour jalonner un cheminement spirituel qui fit scandale et suscita la colère de faux docteurs de la Loi” (Magnin, p. 25).

[3]Lorsque la vie des hommes aura une durée de 80.000 ans, le Seigneur Maitreya naîtra dans ce monde, saint et parfaitement illuminé” (Ekottarika-āgama, Taisho 125). “Son corps a la couleur de l’or, les trente-deux marques [du māhapuruṣa] et les quatre-vingts sous-marques (Sūtra on the Omniscient Luminous Sages Who Possess the Causes and Conditions of Compassion in Not Eating Meat, 切智光明仙人慈心因緣不食肉經 Taisho 183). Celui-ci enseignera le Prajñāpāramitā-sūtra.
Le bouddhisme a déjà fait la prédiction de tous les Bouddhas à venir pendant le "bon kalpa". Aucun Bouddha avec des caractéristiques symboliques féminins ne figure dans le lot. En revanche, selon ces mêmes prédictions, côté écologique, la Terre ne périrait pas d'aussitôt.     

[4] "Moi j'entre aujourd'hui dans la montagne, pour me livrer aux pratiques ascétiques, pour me repentir de graves manquements aux règles et des obstacles dressés contre la Voie. Je me repens de toutes les fautes de existences, présentes et passées. Pour protéger la Loi, je recherche une longue vie. Je ne désire pas renaître esprit céleste ou dans une autre destinée. Veuillent tous les saints m'assister et m'aider à obtenir une bonne plante agaric et du cinabre divin. Je pourrai alors guérir de toutes mes maladies et supprimer la faim et la soif, obtenir constamment de méditer en marchant et de pratiquer toutes les formes de méditation. Je souhaite obtenir au coeur de la montagne un endroit paisible et suffisamment d'élixir et de drogues pour pratiquer ce voeu. Recourant à la force du cinabre extérieur, je cultiverai le cinabre intérieur. Celui qui entend pacifier les êtres doit d'abord se pacifier lui-même ! Quand on est soi-même entravé, peut-on ôter les entraves des autres ? Non, c’est impossible !”

A la fin du même voeu, Huisi fait appel à la protection de tout un panthéon bouddhique qui ressemble beaucoup à ceux des divinités taoïstes. D’ailleurs, plusieurs biographies laissent entendre qu'il insistait sans cesse sur la nécessité de rechercher la Voie (Dao) du Buddha à l'intérieur de soi-même et non à l'extérieur.” Magnin, p.22

[5] Extrait de L’Activité sereine et plaisante.

samedi 11 décembre 2021

Le Projet Gnostique


Quand l’homme raconte le cosmos et ses origines, il le fait à partir de ce qu’il connaît, et il n’est pas étonnant que ce qu’il connaît se retrouve dans ce qu’il essaie de mettre en mots. Ainsi, quand il explique le cosmos comme un ensemble de trois sphères, et, en fonction des traditions, que ces trois sphères (skt. tridhātu/triloka) représentent le sensible (skt. kamadhātu), le psychique (skt. rūpadhātu) et le spirituel (skt. ārūpyadhātu), il n’est pas toujours évident s’il parle de lui ou du cosmos, ou des deux à la fois.

Dans un monde globalisé, avant comme maintenant, il n’y a rien de plus volatile, d’ “aéroporté”, et de perméable que les idées. Le tridhātu du ṛg-veda ou du bouddhisme rappelle la “triade divine” Gnostique[1], d’une sphère matérielle (Engendré), psychique (Autogène) et spirituelle (Inengendré), suite à la séparation du Ciel et de la Terre (maintenu par un pilier, etc.), créant une troisième sphère, du domaine du “monde imaginal”. Ces trois sphères sont peuplées par divers êtres et entités selon les traditions spirituelles et religieuses, qui ont chacune leur propre version des faits mythologiques, cosmogoniques et généalogiques, ayant conduit à la catastrophique séparation originelle, et qui proposent chacune leur méthode pour réunir de nouveau Ciel et Terre, à titre individuel ou collectif.

Ceux qui souffrent le plus des conséquences de la Séparation originelle (le Big Bang dualiste), sont prisonniers des sphères inférieures “matérielles” : leurs étincelles de Lumière (de l’Intellect) sont empêtrées dans de la matière (le corps, le monde, les passions, l’ignorance). Les entités des sphères intermédiaires (skr. antari-kṣa tib. bar snang), voulant restaurer l’harmonie originelle, forgent le Projet de sauver toutes ces âmes perdues, et envoient de l’aide. Des missionnaires Sauveurs descendent pour instruire les hommes dans une Gnose, qui leur permettra le retour de leurs âmes dans le Plérôme.

Le Projet est ce qui importe le plus dans ce Triple univers. La Terre, dans la sphère sensible, est le résultat d’une erreur. Le Ciel, l’Inengendré, la Grande Lumière, est inaccessible aux sens et au psyché. Les sphères intermédiaires sont le terrain de l’action vers où se dirigent pragmatiquement tous les regards, sous l’oeil approbateur de la plus haute sphère.

Des variantes de ce Projet dualiste sont proposées par toutes les religions, qui multiplient les spéculations, les doctrines, les pratiques Le concernant. Les limites du Projet sont les limites de l’imaginaire humain.

Les entités des sphères intermédiaires (Ennéade/Ogdoade) n’étant pas sous l’influence des sept planètes, du temps et de la séparation des sexes sont androgynes, à la fois masculines et féminines. On pourrait dire “masculines”. Dans les représentations iconographiques des traditions monothéistes moyen-orientales, la deuxième entité de la triade divine, l’Intellect/l’Autogène peut prendre l’aspect de la Mère (Barbélo) ou du Fils. Les gnostiques pour qui la Pensée première de l’Inengendré prend l’aspect de la Mère céleste Barbélo sont appelés les Barbélognostiques, Barbélonites, Borboriens, ou les Borboniens, accusées d’être des sectes licencieuses. C’est dans leur sillage que l’on trouve les liens les plus marquants avec les traditions ésotériques (gnostiques, hermétistes, pneumatiques, manichéens, taoïstes, ...) de l’Inde et de l’Asie du Sud-est.

Les Nicolaïtes en pleine teuf

Dans le Projet Barbélognostique, il s’agit de récupérer toutes les "étincelles lumineuses” emprisonnées dans la matière, par tous les moyens pourrait-on dire. La substance matérielle emblématique qui renferme les "étincelles lumineuses” sont le sperme masculin et féminin… Pour les Barbélognostiques, et les gnostiques Ophites, la fornication, etc. n’est forcément pas un péché, tant que l’on ne procrée pas dans la sphère matérielle. Barbélo et ses agent(e)s veulent récupérer et sauver toutes les “semences lumineuses” du Démiurge et ses archontes, en attirant l’attention vers Elle à travers son culte, et les rituels associés, parmi lesquels une sorte de banquet gaṇacakra[2].

C’est sans doute l’interprétation la plus concrète du Projet, en poussant le plus loin l’idée de l’incarnation de “l’étincelle lumineuse” cachée dans l’essence séminale de l’homme et de la femme, que l’on offre à la Mère et à ses anges[3]. Il y a évidemment d’autres interprétations du Projet, moins matérielles de “l’étincelle lumineuse” et de son salut. L’idée de base reste néanmoins l’emprisonnement de l’âme dans la sphère matérielle, de son Retour vers les sphères célestes et de sa réintégration définitive. L’interprétation du Projet peut être plus intériorisée, mais l’idée (dualiste) de base reste la même. Notre présence dans la sphère matérielle est un problème, une anomalie, et si on ne peut pas sauver son corps qu’il faudra de toute façon abandonner, au moins on pourra sauver “l’étincelle lumineuse”. C’est une idée Gnostique.

Le bouddhisme se présente comme une voie du Milieu, qui ne s’investit en aucun extrême (être, non-être), et qui dans sa forme mahāyāna se veut une voie non-dualiste. Le dualisme d’une approche Gnostique, quelle qu'elle soit, n’est à mon avis pas compatible avec le bouddhisme, en ce que celui-ci a de plus singulier.

***

[1] Un majuscule pour indiquer que gnostique prend ici le sens de toutes les traditions faisant référence à la connaissance divine, permettant à l’homme d’accéder à une connaissance supérieure et au salut.

[2]Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Martin van Maële, illustrateur de La sorcière de Jules Michelet

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu
". Panarion, 26.4.1

[3] Épiphane explique que les phibionites offraient leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ" Panarion, 26.4.1

lundi 28 décembre 2015

Sortir de la société sacrificielle (dans le sens le plus large...)


Le sacrifice du cheval (sct. aśvamedhá)
Quand on regarde l’histoire des religions, on peut voir plusieurs évolutions parallèles. Une évolution d’une forme polythéiste, vers une forme monolâtre, monothéiste, moniste. Une évolution d’une dualité forte, vers une dualité mitigée puis la non-dualité. C’est dans cette dernière que s’inscrit le processus d’intériorisation d’une religion. D’abord un Dieu (quel qu’il soit) totalement transcendante, totalement différencié de sa création. Puis une création qui est la manifestation, le reflet du divin, mais un reflet difforme, ou une illusion. Et finalement un Dieu immanent, présent en sa création avec une pincée de transcendance (fairy dust ?) toutefois. Sinon, ou va le monde ?

On voit une progression similaire dans l’évolution des tantras bouddhistes, à en croire la classification traditionnelle des tantras bouddhistes en différentes catégories. Dans le commentaire du Mahāvairocana-abhisaṃbodhi-tantra par Buddhaguhya (première moitié du VIIIème siècle), ce dernier distingue entre kriyātantras et yogatantras, les premiers considérant les Bouddhas comme extérieurs et faisant leur culte à l’aide de supports externes ou visualisés. Des offrandes réelles leur sont présentées. Tandis que dans les yogatantras, les offrandes sont imaginées et présentées par des déesses d’offrandes, comme il ressort d’un manuscrit de Dunhuang.[1] Ces offrandes sont appelées « secrètes », car elles sont visualisées intérieurement (tib. nang gi ting nge ‘dzin) et « faites » (tib. rgyu) de « gnose de l’éveil ». Comme elles sont invisibles aux auditeurs et aux bouddhas-par-soi, elles sont appelées « secrètes »[2]. Dans les yogatantras, le pratiquant se visualise soi-même comme un Bouddha, à qui les déesses présentent les offrandes. Le manuscrit étudié par Jacob Dalton (IOL Tib J 447) donne également une explication des quatre sceaux (sct. mudrā), qui n’ont pas encore pris le sens qu’ils allaient prendre plus tard, ce manuscrit se trouvant encore à cheval entre le tantra kriyā et yoga. Dalton explique que de ces quatre sceaux la mahāmudrā correspond à l’apparence physique du pratiquant en tant que la divinité, la dharmamudrā aux syllabes de la parole de la divinité, la samayamudrā à la symbolique (ornements ou attributs) de la divinité, symbolisant la pureté mentale du pratiquant et la karmamudrā aux diverses postures et activités du pratiquant. Sans doute de façon comparable aux quatre postures (sct. īryāpatha)[3], qui regroupe en fait tout ce que fait le pratiquant entre les sessions contemplatives.

Cette interprétation (yogatantrique) des quatre sceaux est souvent substituée par une interprétation de mahāyoga, aux connotations de yoga sexuel, qui est plus tardive.

Présentés de façon yogatantrique, on voit très clairement que les quatre sceaux correspondent à la transformation divine respectivement du corps, de la parole, de l’esprit et de l’activité du pratiquant. Ils marquent la transformation totale du pratiquant en la divinité, et la transformation totale marque est sa perfection (sct. siddhi). Nous sommes bien dans une approche théiste.

Avec l’évolution du mahāyoga ou yoga universel, qui marque une intériorisation accrue, nous entrons dans une approche monothéiste panthéiste. Le terme mahā, litt. grand, signifie dans le bouddhisme le dépassement de deux contraires tout en les incluant. Notre corps divin (microcosme) et le Corps Divin universel (macrocosme) ne sont pas différenciés. Ce qui se trouve « à l’extérieur » se trouve également « à l’intérieur ». Le triple univers, conteneurs et contenus, les cercles de divinités, les 24 haut-lieux etc. tout peut être trouvé à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. Le pratiquant du mahāyoga apprend à développer et à résorber cet univers divin (sct. maṇḍala) « en Lui/Elle », sans se limiter uniquement à la dimension du corps. C’est au stade de ce mahāyoga qu’est intégré le yoga sexuel. À cette fin, les rituels de consécration sont enrichis d’une nouvelle phase, appelée « secrète » (sct. guhyābhiṣeka), avec l’ingestion de fluide sexuel. Et initialement, c’est le rituel de consécration qui servait de sādhana, de méthode de réalisation.[4]

Le yoga sexuel est dotée à la fois d’une portée symbolique et alchimique. Symboliquement, le Dieu représente le puruṣa, le Sujet, et la Déesse la prakṛti, la Nature. C’est leur union qui rend possible la manifestation, l’univers, la création. Voilà pour le côté théorique. Pour la pratique, les siddhas se sont tournés vers l’alchimie, pas seulement pour fabriquer de l’or, mais surtout pour essayer de craquer le code génétique de la vie, et devenir le pareil d’un dieu, immortel. Concrètement, comment ce Dieu et cette Déesse font elles pour créer et résorber tout cela ? Où réside cette force créatrice ? Là aussi, nous assistons à une intériorisation de l’alchimie. Marco Polo (1254-1324) avait rencontré des chugchi (yogi) qui buvaient quotidiennement une potion (élixir, en arabe āl-ʾiksyr) de sulfure et de mercure, pour devenir immortels. Et comme l’explique le traité tantrique d'alchimie et de métallothérapie Rasārṇava : « tel dans le métal, tel dans le corps » (sct. yathā lohe tathā dehe). Le sulfure est le sang menstruel de la Déesse et le mercure le sperme du Dieu (Śiva).[5] Leur mélange constitue une potion d’immortalité. La sulfure de mercure, se trouve dans le cinabre, un minerai de mercure, dans lequel le Dieu et la Déesse sont naturellement unis. Ce genre de théorie se trouve également dans le taoïsme.

Pour revenir au thème de ce blog, le processus d’intériorisation décrit dans l’article de Dalton est accompagné par l’évolution des tantras bouddhistes. Et les tantras, avec leurs mythes et leurs rites, sont inextricablement liés aux notions de divin. Les tantras constituent une voie théiste, qui intègre toutes les sciences à sa disposition pour percer les mystères de l’univers… divin. Comme on peut le lire dans la pièce de Bhaṭṭa Jayanta, le conseiller du roi cachemirien Śānkara-varman (883-902), ce Dieu unique sans nom, peut prendre la forme de Śiva, Paśupati, Kapila, Viṣṇu, Saṃkarṣaṇa, le Jina, le Bouddha, ou une des nombreuses manifestations de celui-ci, et ce Dieu unique est accessible par divers véhicules. Dans les tantras, le Bouddha est une manifestation divine, au même titre que les autres manifestations divines. Le bouddhisme tantrique est donc devenu progressivement théiste, voire monothéiste, et une véritable religion, avec sa Révélation (sct. śrūti) et sa Tradition (sct. smṛti). Par nécessité, par émulation, par ses aspirations politiques et économiques etc.

Il existe cependant aussi un bouddhisme non-théiste. J’évite l’adjectif athée, car ce n’est pas la même chose. Tout comme le « grand Soi » est le dépassement du soi et du non-soi, le non-théisme est le dépassement du théisme et de l’athéisme. C’est ce bouddhisme que je veux explorer dans ce blog.

Nous constatons donc qu’au cours des siècles les différentes évolutions convergent. L’évolution d’une société polythéiste sacrificielle vers une société polythéiste monothéisante de salut. Les dieux multiples sont les émanations d’un Dieu sans nom, sans qualités manifestes. Et la dévotion manifestée à chaque dieu en tant que dieu tutélaire peut conduire à ce Dieu sans nom. Dans une société sacrificielle (païenne), on se contente de la situation terrestre, tout en la maintenant ou l’amendant, en essayant d’influer sur les dieux à travers les rites. Les doctrines de salut ne se contentent pas de la situation terrestre, et cherchent plutôt à sauver les âmes en les faisant sortir de là. Les divers rites ou sacrifices perdent alors de leur intérêt. Ils sont ou bien réinterprétés (intériorisés) ou englobés par un sacrifice de plus grande échelle et de nature différente à un Dieu de plus grande échelle. Les tantras semblent vouloir avoir le beurre et l’argent du beurre en jonglant les deux systèmes : maintenir le système sacrificiel (mythes et rites), tout en guidant les âmes vers la sortie.

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[1] Jacob Dalton : « ITJ447/1. r19.2: ki ya’i gzhung las ni men tog dang spos dang mchos pa sna tshogs gyis byed kyi/ yog ga’i gzhu ni lha mo rnams kyis ting nge ‘dzin mchod pa’o. The text cited here is a commentary on a sādhana titled the Āryatattvasaṃgraha-sādhanopāyikā that seems to have enjoyed some popularity around Dunhuang since at least two copies are found in the Stein collection (ITJ448 and ITJ417). »

[2] Jacob Dalton : ITJ447/1, r20.4: de nas gsang ba’i mchod pa zhes bya ba gang zhe na/ nang gi ting nge ‘dzin gyi mchod pa ni/ byang cub gyi ye shes kyi rgyu yin bas/ nyan thos dang rang sangs rgyas kyi spyod yul du ma gyur pas gsang zhes bya’o.

[3] 1) īryā-patha [iriyā-patha] ways of movement. The Sanskrit root īr means to go or to move. Īryā-patha connotes bodily postures, namely, walking, standing, sitting and lying. In the Satipaṭṭhāna Sutta these postures are mentioned as objects of contemplation. The purpose behind considering them as objects of contemplation is that while walking the aspirant fully understands that walking is a mere action; there is no agent behind the action. Thus he remains free from the notion of an eternal soul.
2) iriyā-patha (lit. 'ways of movement'): 'bodily postures', i.e. going, standing, sitting, lying. In the Satipaṭṭhāna Sutta (s. Satipaṭṭhāna), they form the subject of a contemplation and an exercise in mindfulness.
"While going, standing, sitting or lying down, the monk knows 'I go', 'I stand', 'I sit', 'I lie down'; he understands any position of the body." - "The disciple understands that there is no living being, no real ego, that goes, stands, etc., but that it is by a mere figure of speech that one says: 'I go', 'I stand', and so forth." (Com.). Source

[4] Jacob Dalton, p. 4

[5] The Alchemical Body, David Gordon White, p. 5