jeudi 9 décembre 2021

Un petit tour par le Moyen-Orient


Toth, le dieu scribe, relief

L’idée “de l’origine divine de l’âme humaine et de son retour au séjour céleste (astres)”[1] serait initialement une conception chaldéenne, adoptée par les “maguséens”, des prêtres des colonies mazdéennes (“dualistes rigides”), qui s'installèrent dès l'époque des Achéménides à l'Ouest de l'Iran, dans toute l'Anatolie. Ils propagent un mazdéisme syncrétique, qu’ils transmettent aux pythagoriciens. L’idée de l’âme immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue, devient l’opinion commune au début de notre ère.

Les dieux-astres sont de types différents, comme l’expliquent les divers systèmes cosmogoniques et astrologiques. Il est généralement admis que tout ce qui se trouve en-dessous des sept planètes (Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, et Saturne, ou bien "la hebdomade" ou “sphère des sept”), tombe sous leur influence, subit la séparation des sexes (perte de l’androgynie), et est régi par le temps.

En Egypte puis ailleurs, les dieux/astres des sphères supérieures, la huitième sphère (Ogdoade) et la neuvième sphère (Ennéade) ne tombaient plus sous leur influence néfaste. Dans les différentes voies spirituelles qui se développèrent (philosophie théologisante, hermétisme, gnosticisme, …) il existait des théories et des pratiques permettant à l’âme “tombée” sous l’influence des sept planètes, de remonter vers les sphères supérieures. Une dixième sphère (Décade) fut ajoutée, qui était celle du Dieu Inengendré. Dans ces voies spirituelles, où mythologie, cosmogonie, astrologie et sotériologie contribuent toutes à l’objectif spirituel, les trois sphères supérieures constituaient ainsi une triade divine (l’Inengendré, l’Autogène, et l’Engendré, ou encore Souveraineté absolue, Intellect et Verbe saint[2]).

Les Grecs assimilent très tôt Hermès au dieu égyptien Thot, “le scribe des dieux au savoir illimité”. Plus tard, dans la tradition hermétique, Hermès “Trismégiste”, fut à l’origine à la fois d’écrits grecs d’astrologie, qu’on prétendait traduits de l’égyptien, et d’écrits alchimiques, de recettes magiques et de traités philosophiques (théologiques).[3] Il existe dans la tradition hermétique des instructions qui mettent en scène une transmission d’Isis à Horus (dieu protecteur et dynastique), ou d’Hermès à son petit-fils Tat[4] ou à d’autres interlocuteurs (Ammon, Asclépius, …). Ainsi, il existe une Lettre d’Isis à Horus (II-IIIème siècle)[5], qui est en fait une initiation alchimique (le secret de la préparation de l'or et de l'argent). Isis avait reçu elle-même cette initiation de l’ange au nom hébraïque, Amnaël, “en échange d’une faveur sexuelle”. Certains écrits hermétiques (codex VI) ont été retrouvés à Nag Hammadi. Parmi ceux-ci des initiations aux mystères d’Egypte (ou considérées comme telles), permettaient une “régénération” pour accéder aux sphères supérieures[6].

A l’époque grecque classique (480-323 av. J.-C.) et hellénistique (323-31 av. J.C., l’Egypte était considérée comme le berceau de la religion, le bon vieux temps, où “la mémoire des temps anciens, des époques cosmogoniques” était encore vivante[7]. A l’époque hellénistique, l’Egypte était un peu ce qu’était l’Orient (“Shangri-la”) en Occident, jusqu’à récemment, ou Oḍḍiyāna pour les tibétains pendant la renaissance tibétaine.

Dans ce grand “renouveau” syncrétique de la tradition “égyptienne”, les gnostiques et les hermétistes ont joué un rôle important. En orient, le manichéisme était un autre vecteur de la diffusion des voies spirituelles conduisant au salut. Mais il ne faut pas laisser ces trois traditions connues prendre toute la lumière d’idées finalement assez généralement répandues, et qui avaient leurs sources directes et indirectes en Babylon et en l’empire perse, même si les grandes rencontres et syncrétismes dataient de l’époque hellénistique et de l’époque romaine. Il est difficile, voire impossible, de déterminer l’origine exacte des idées autour de l’âme et de son retour au séjour céleste, mais il est certainement possible d’identifier quelques éléments communs dans cette diversité.

Quel que soit le modèle sotériologique d’une tradition spirituelle, les “sciences” de l’époque, où l’astrologie, la science des astres/dieux, prenait une place centrale, étaient des véhicules de nombreux éléments que nous appellerions de nos jours sans doute “religieux”, et qui pouvaient être intégrées par diverses traditions, y compris dans le bouddhisme. Il était communément accepté que l’homme vivait sous l’influence des astres/dieux (de l’hebdomade), sur lesquels il pouvait exercer une certaine influence grâce à des sacrifices, rituels etc., intégrées dans les diverses religions, dont les représentants étaient souvent des conseillers des rois, etc. Ces religions ou traditions spirituelles, dualistes, enseignaient également des méthodes pour obtenir une sorte d’ “immortalité”, ou de conduire l’âme après la mort vers des sphères supérieures, idéalement au-dessus des sept planètes, où se trouvaient déjà des co-adeptes, saints, anges et autres sauveurs des religions, auxquelles le mort et sa famille faisaient appel.

Les gnostiques et les hermétistes ont des explications pour les “visions”, les “épiphanies”, les messies, avatars (“descentes”) et autres nirmāṇakāya des sphères supérieures par un effet de miroir causée par la nature humide des sphères inférieures, qui pourraient intéresser le bouddhisme ésotérique ou le tantrisme.

Il y a par exemple des jeux de réflexions entre les sphères supérieures et le monde sublunaire dans la nature humide de ce dernier. Les reflets ici-bas, ont leur Base ou Source là-haut. Ce qui dans les mythes est rendu par une “chute”, ou une descente, à travers l’espace et le temps. De l’ennéade (l’Intellect, l’Autogène divin) dans l'Ogdoade (l’Engendré des formes) et ensuite dans l’hebdomade, le monde sublunaire où a lieu l’engendrement d’êtres “images”, les humains[8]. Cet engendrement est comme un voyage dans l’espace et dans le temps[9]. Le retour (de l’âme), l’ascension, est une régénération, qui requiert initialement la traversée des mêmes entités temporelles (éons) et spatiales (sphères).

A l’origine, l’Intellect, deuxième niveau de la triade divine engendre un premier Homme androgyne, semblable à lui-même, demeurant dans l’ennéade ou au-dessus de l’ogdoade. L’Homme androgyne est autogène comme son original, et a ni père ni mère. En se reflétant, à partir de l’Ogdoade (skt. Akaniṣṭha tib. ‘og min) au-dessus des sept sphères célestes, dans “la nature humide” du monde inférieur, le deuxième Homme androgyne engendre un reflet, une forme de lui-même, qui est à la fois “mortel par le corps, immortel par l’Homme essentiel”. Pour l’enracinement dans une généaologie terrestre, le troisième Homme androgyne, éngendré dans le monde inférieur, engendre à son tour “Sept Hommes androgynes dans la matière de la Nature”. Il perd son androgynité, par la séparation des sexes, le temps se met en branle avec les sphères célestes (qui en outre causent les passions), et les premières générations des humains[10] sont nées.
Ainsi, du fait que, de Seth à Noé (c'est-à-dire entre l'Homme engendré et l'humanité actuelle, il y a huit degrés à descendre, ou huit éons --- sphères et âges à la fois ---, remonter dans l'Ogdoade, c'est parcourir en sens inverse la suite des générations, retourner à la condition de Seth, encore tout proche du premier père. S’élever vers l’Ennéade, c'est rentré dans Adam, la bienheureuse image de l' Autogène divin, l'Intellect même de Dieu. Le voyage dans l'espace se double donc d'un voyage dans le temps, d'un retour au seuil de l'éternité, au moment décisif où le Dieu invisible se rend visible dans l'être qu'il crée. Voilà pourquoi cette ascension est à la fois une régénération et un salut.”[11]
Ici c’est la généalogie gnostique, qui peut être différente dans les récits cosmogoniques et généalogiques d’autres traditions spirituelles. Il est évident que les époques hellénistique et romaine étaient très favorables aux échanges, influences mutuelles, et aux “syncrétismes”.
On y constate un syncrétisme intellectuel et religieux combinant l’élément égyptien à différentes strates culturelles - iranienne, depuis la conquête de Cambyse (525 av. J.C.) jusqu’à celle d’Alexandre (331 av. J.C.), hellénistique et juive par la suite. L'Égypte, qui est la civilisation la plus ancienne au monde, ne saurait recevoir des apports étrangers. Au contraire, c'est elle qui, en tout temps, a instruit les autres nations. Par conséquent, elle peut revendiquer comme son bien propre toutes les avancées de la religion, de la science et de la philosophie”.[12]
Dans ces nouvelles voies spirituelles, on trouve différentes approches (philosophie (néo-)platonicienne, hermétisme, gnosticisme, …), mais qui disent toutes être dérivées de traditions plus anciennes et de leurs méthodes sotériologiques, s’en inspirent pour en développer d’autres, ou veulent les synthétiser ou les réduire à leur essence.
Les hermétistes sont animés d'une fervente admiration pour les cultes traditionnels de l'Égypte. ils les pratiquent assidûment, mais ils entendent les approfondir et les compléter. En effet, la véritable piété consiste à honorer tous les niveaux du divin, qui procèdent tous du Dieu suprême, invisible et inengendré.
Ainsi, les dieux terrestres, images vivantes, pétris d’émotions humaines, exigent des offrandes matérielles et des rites chamarrés. Les sept planètes, astres “errants” qui causent les passions, peuvent être apaisées par des invocations accompagnées de rites magiques ; les dieux astraux de l’Ogdoade, qui sont des âmes rationnelles, demandent la prière des lèvres, la parole réfléchie du discours intérieur, les puissances intellectives de l’Ennéade (ou 9ème sphère) reçoivent l'oraison contemplative, et les dieux ineffables ne peut être honorées qu’en silence.”
Formant des cercles qui se réunissent autour des sanctuaires, les hermétistes s’adonnent à des activités de culte et d’enseignement. Fondés sur les livres de Trismégiste, ces dernières ne séparent pas la philosophie des sciences occultes. On peut par exemple, pratiquer l'astrologie comme un véritable exercice spirituel conduisant à l'admiration des œuvres divines et entraînant l'âme à la “remontée”, aussi efficacement que les simulateurs de vol qui servent aujourd'hui à former les pilotes d'avion. De même l'alchimie enseigne à expérimenter sur les métaux le même type de transmutation qu’on espère effectuer sur soi-même par le rite hermétique de régénération.”[13]
Honorer tous les niveaux du divin” est comme une invitation hermétiste à faire feu de tout bois spirituel et de toute tradition, en les appropriant, approfondissant, et les complétant le cas échéant… Une recherche proactive d’anciennes traditions, remises à jour.

“L’Ogoade et l’Ennéade” (codex VI de Nag Hammadi), un dialogue entre Hermès et un disciple (“mon enfant”), est considéré comme un écrit hermétique, retrouvé dans un milieu gnostique. Les gnostiques donnent des interprétations gnostiques aux matériaux hermétiques “égyptiens”. La remontée vers l’Ogdoade[14] permet d’avoir accès aux visions de “l’Intellect de la Souveraineté absolue” dans l’Ennéade.

Il y a de très nombreux éléments familiers pour ceux qui connaissent la théorie et les pratiques du bouddhisme ésotérique (Grande Lumière, les “lettres-éléments”, la “chambre nuptiale”, “le baiser”, les agapes, les “syzigies célestes”, les “baptèmes”, “sceaux”, les initiations, etc.). Thot est d'ailleurs l'auteur de quelques chapitres du "Livre des morts" égyptien. Il y a des liens évidents. Après, en connaître tous les tenants et aboutissants, sera une très longue histoire.

***

[1] Ecrits gnostiques, NRF, sous la direction de JP Mahé et PH Poirier, p. XIX

[2] Introduction à L’Ogdoade et l’Enneade, p. 941

[3] Ecrits gnostiques, p. LVII-LVIII

[4] "À propos du système dynastique des Égyptiens, il nous reste à parcourir quelques petits extraits de Manéthon de Sébennytos qui exerça la charge de Grand Prêtre des sanctuaires égyptiens des idoles (eidôleiôn) sous Ptolémée Philadephe. Ces extraits selon Manéthon tirent leur origine des stèles qui se dressent sur la terre Sèriadique (terre de Sirius, l'Egypte) qui furent gravées en langue sacrée et en lettres hiérographiques par Thoth, le premier Hermès, et qui furent traduites après le Déluge [de la langue sacrée en paroles grecques] en lettres hiéroglyphiques, puis transcrites dans des livres par Agathodaimôn, fils du premier Hermès et père de Tat, dans la clôture des temples d'Egypte.” William Gillan Waddell, Manetho, Oxford;. 1940,; p. 208-211 ( « Pseudo-Manéthon » ). Cité dans "Le dieu Thot et la parole" de Youri Volokhine.

[5] Mertens Michèle. Une scène d'initiation alchimique : la « Lettre d'Isis à Horus ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 205, n°1, 1988. pp. 3-23; doi : https://doi.org/10.3406/rhr.1988.1935 https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1988_num_205_1_1935

[6] Ecrits gnostiques, p. LX

[7] Ecrits gnostiques, p. LIX

[8] L'interprétation hermétique de la “Genèse”, Ecrits gnostiques, p. 941

[9] Ecrits gnostiques, p. 942

[10] Elles correspondent aux sept générations qui séparent Seth (fils d’Adam) de Noé.

[11] Ecrits gnostiques, p. 942

[12] Ecrits gnostiques, p. LIX


[13] Ecrits gnostiques, p. LX-LXI


[14] Ecrits gnostiques, p. 943 etc.

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