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vendredi 9 mai 2025

Les choeurs de babouins

En attendant le soleil, Monts Simien en Ethiopie (photo Caters News Agency)
Les babouins sont capables de produire au moins cinq vocalisations ayant les propriétés des voyelles [le ‘i’, le ‘æ’, le ‘a’, le ‘o’ et le ‘u’[1]], malgré un larynx élevé, et [ ] ils sont capables de les combiner lorsqu'ils communiquent avec leurs partenaires. Les vocalisations des babouins préfigurent ainsi un système de parole chez les primates non humains[2].”
Les babouins aiment monter aux sommets de montagnes pour accueillir les premiers rayons du soleil (Daily Mail Online, 18/03/2014). Sans doute pour ce genre de raisons et d’autres, les égyptiens les considéraient proches des dieux, voire des dieux eux-mêmes (Toth), notamment à Hermopolis, où se trouvait le temple de Toth.
Thot représente l'intelligence divine et en incarne la parole. C'est le dieu de la Lune, le dieu des guérisseurs, le dieu des scribes et le patron des magiciens. C'est le maître de tous les arts, de la parole, car son verbe est créateur, de la science des nombres et des signes.” (Wikipedia)
Le scribe royal Nebmertuf écrivant sous la dictée de Thot, Meisterducke

Toth est considéré comme l’origine du langage, de l’écriture, des arts et des sciences, qu’il transmit à l’homme. C’est à Hermopolis que fut inventée la cosmogonie hermopolitaine : l'Ogdoade (groupe de huit dieux créateurs)[3], quatre couples.
Au sein de l'océan primordial apparut la terre émergée. Sur celle-ci, les Huit vinrent à l'existence. Ils firent apparaître un lotus d'où sortit Rê, assimilé à Shou. Puis il vint un bouton de lotus d'où émergea une naine, auxiliaire féminin nécessaire, que Rê vit et désira. De leur union naquit Thot qui créa le monde par le Verbe.” (texte gravé dans le temple d’Edfou)
Evidence of a Vocalic Proto-System in the Baboon

Toth fit naître ses dieux parèdres en émettant des sons de sa bouche[4]. L'utilisation de ces voyelles est associée à la notion égyptienne de la langue mystérieuse des babouins, qui sont perçus comme des chœurs angéliques adorant le dieu solaire en chantant des hymnes. Toth était assimilé à Hermès par les grecs. Les cultes dérivés de Toth/Hermès ont eu une grande influence sur la pensée et la spiritualité de l’époque gréco-romaine : la cosmogonie, la théogonie, l’anthropogonie, la mythologie, les cultes, les rituels, … On en trouve des traces chez les pythagoriciens, les platoniciens, les religions du Livre, les gnostiques, les hermétistes, les théurgistes. La théorie de lharmonie des sphères (ou Musique des Sphères) de Platon y prend une place centrale. Les corps célestes y sont au nombre de huit : la sphère des étoiles fixes, et les sept planètes, la lune y comprise, correspondant à l’Ogdoade[5].

Toth/Hermès qui créa le monde par le Verbe, et qui en est donc l’architecte, est logiquement celui qui en connaît tous les secrets, astuces et raccourcis. Selon les pythagoriciens et Platon, les planètes produisent des couleurs (lumières) et des sons en fonction de leur position et vitesse de révolution[6]. C’est une harmonie de ce genre, décrite ailleurs comme “Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas” (Table d'émeraude), qui semble servir de base à toutes les théories de l’ascension, de remontée vers la Source au-delà de l’Un. Si Toth a créé le monde par son Verbe, et sait comment créer “ses dieux parèdres en émettant des sons de sa bouche”, rien ne semble impossible dans le domaine de la création par le Verbe. La puissance des sons ouvre de nouveaux horizons sons-et-lumières possibles. En émettant les mêmes sons, ou d’autres sons, les créations peuvent être défaites, et il devient ainsi possible de remonter à l’Un et à sa Source, du moins pour les initiés. Les babouins avec leur quintuple cri primal prédiscursif semblent en savoir davantage…

Car, au fond, l’homme est gêné par son langage discursif et sa connaissance discursive et rationnelle, qui le maintiendraient sous un plafond de verre. Les voyelles primales des babouins, qui sont par ailleurs les ancêtres évolutionnaires des humains, serviraient de médiateurs entre le langage discursif et le silence qui règne dans les sphères supérieures, l'Ogdoade et l'Ennéade, la huitième et la neuvième. En produisant des sons en parfaite harmonie avec ceux des sept planètes, et la sphère des étoiles fixes, les vocalisateurs primaux peuvent traverser les sphères célestes, et peut-être même toucher “la dixièmequi na même pas de nom (la Source), en cessant toute vocalisation.

Et en effet, dans différentes traditions, en Orient comme en Occident, un des objectifs principaux est de remonter vers la Source, voire d’en redescendre par la suite, pour donner des coups de main aux prisonniers du discursif sur la Terre. Souvent à l’aide de “vocalisations” dans le sens le plus large. Moins celles-là ont un sens rationnel, plus on montera haut. Dans les traditions religieuses, les “vocalisations” sont souvent appelées louanges, hymnes, cantiques, psaumes, mantras, incantations, etc., et adressées à des entités spirituelles, considérées comme les maîtres des sphères traversées, pour établir une connexion façon modem, avec une “poignée de main” (handshake) sonore.

Quatre babouins en, adoration devant le soleil levant (Louxor),
Louvre Paris, (photo 2007 Flickr Domotic)

La traversée des sphères en ascendant et en descendant apparaît très clairement dans LAscension dIsaïe (voir mon blog Luminous Praise, où je fais un parallèle avec le Mañjuśrīnāmasamgīti, le concert des noms de Mañjuśrī, où l’on trouve d’ailleurs une série de douze voyelles (vers 26), alphabet sanskrit oblige :
a ā i ī u ū e ai
o au aṃ aḥ sthito hṛdi |
jñāna-mūrtir ahaṃ buddho
buddhānāṃ trya-dhva-vartinām
” (26)

a ā i ī u ū e ai o au aṃ aḥ—Moi, le Bouddha, situé dans le cœur, je suis le corps de gnose de tous les bouddhas qui existent dans les trois temps
Dans la “huitième sphère” (“bhūmi”) hermétiste/gnostique de l’Ogdoade, le groupe des huit dieux créateurs, les âmes qui sont en l’Ogdoade, ainsi que les anges chantent des hymnes en silence. “Mais à moi, l’Intellect (Noûs), il me sont intelligibles[7]”. C’est ce que Toth/Hermès (le Père) dit au Fils (spirituel, Tat).
(Fils :) Je fais silence, ô mon Père. Je désire te chanter une hymne en silence.
(Hermès :) Chante-la-moi donc, car je suis l’Intellect [Noûs].
” (Ecrits gnostiques, p. 964)
En faisant silence, l’Ennéade/l’Un est révélée au Fils sous forme de Lumière. Il “chante une hymne du fond de [s]on coeur”, qui “est plein à déborder”, adressée au “Principe du principe”,
qui fait naître la Lumière et la vérité
Celui qui sème le Verbe,
L’amour de la vie éternelle !
Nul discours caché ne saurait parler de toi, Seigneur !
C’est pourquoi mon intellect
Veut te chanter ses hymnes chaque jour.
Je suis l'instrument de ton Esprit,
L'Intellect <est> ton plectre,
Et ton conseil joue sur moi un psaume.
Je me vois moi-même.
J'ai reçu puissance de toi,

Car ton amour est venu jusqu'à nous
.” (Ecrits gnostiques, p. 967-968)
Et le Fils finit par invoquer du fond du coeur le Nom mystérieux du Père Hermès, “Celui qui est avec l’Esprit” :
a ō ееō ēēē ōōō iii ōōōō ooooo ōōō ōō uuuuuu ōō ōōōō ōōōōō ōō ōōōōōō ōō
Hermès sort alors de son extase et revient aux affaires courantes, la main ferme. Les babouins quittent la scène... Hermès commande le Fils de faire un livre de cette révélation, et d’y joindre une “imprécation” (anathema). Ceux qui respecteront cette imprécation, Dieu se joindra à eux. Mais ceux qui passeront outre cette imprécation[8]
Que, sur la tête de chacun d'entre eux,
S'abatte la colère de chacun des (dieux susnommés) !
” (Ecrits gnostiques, p. 971)
Les dieux susnommés sont les quatre éléments, “le ciel et la terre, et le feu et l'eau”, les Sept Ousiarques, maîtres des sept planètes, “Et l'Esprit démiurgique qui est en eux”. Les archontes au fond. Même les entités généralement plus bienveillantes participent à l’exécution de l’anathème, le Dieu inengendré, l’auto-engendré et l’engendré. Il est recommandé de ne pas provoquer leur ire. S’il vous plaît, respectez l’imprécation de Hermès.

Ce genre d’imprécation est aussi très courant dans les sūtras du Mahāyāna et dans les tantras bouddhiste. Voici ce qu’écrit Michel Strickmann sur le ton plus menaçant des premiers sūtras traduits en chinois :
On doit relever une différence de ton entre ces premiers sūtra mahāyāna et les ‘Évangiles du bouddhisme’ qui les ont précédés. Les récits et apologues antérieurs furent assez circonstanciés dans leurs prophéties, mais toujours détachés en quelque manière et éloignés. On pouvait, certes, y repérer les indications sur l'avenir et en tirer des conséquences morales, mais elles restaient de l'histoire relevant du passé lointain. Avec ces textes précoces du mahāyāna, on semble entendre résonner une nouvelle voix au timbre marqué par l'urgence et la crise. C'est la voix du livre lui-même. Il devient insistant: «Tiens-moi, récite-moi, copie-moi, prêche-moi ou diffuse-moi, car sinon...! » Ces textes excellent dans la pratique. Ils disent au lecteur exactement ce qu'il doit faire. Les exégètes monastiques continuent et continueront toujours à spéculer autour de la fin de la Loi, selon les diverses traditions savantes. Ce sont cependant les textes de ce genre qui ont déterminé les contours du bouddhisme en Asie orientale, et c'est dans cette ambiance mouvementée que nous devons réinsérer les premières phases du tantrisme en Chine, en les comprenant à travers ce contexte eschatologique.” (Mantras et mandarins, Le bouddhisme tantrique en Chine, Gallimard, 1996, p. 111)
Dieu et Bouddha sont amour et bienveillance, mais ne peuvent rien pour ceux qui désobéissent. Good cop, bad cop. “C’est nous ou les archontes, faites vos choix.” Les hymnes des choeurs angéliques dans les plus hautes sphères, ou des vocalisations en compagnie de babouins pour saluer le lever du soleil sur la Terre. Ange ou bête ?


***




[1] Les babouins peuvent vocaliser cinq voyelles, révèle une étude française, RFI 15/01/2017

[2] Les babouins produisent des vocalisations comparables aux voyelles, CNRS COMMUNIQUÉ DE PRESSE NATIONAL I PARIS I 5 JANVIER 2017.

[3] Composée de huit dieux créateurs réunis par couple. Noun et Nounet, le liquide primordial ; Kekou et Kekout, l'obscurité ; Heh et Hehet, l'espace ; Amon et Amonet. Voir mon blog Elémentaire, mon cher Horus.

[4] Gaston Maspero, Etudes d'archéologie et de mythologie égyptiennes. Tome II, Bibliothèque égyptologique, Page 373

[5]Au nombre sept des sphères planétaires on a ajouté la sphère des fixes et le cercle de la Terre ; ce qui a produit le système des neuf sphères. Les Grecs y attachèrent neuf intelligences, sous le nom de Muses, qui, par leur chants, formaient l'harmonie universelle du Monde. Les Chaldéens et les Juifs y plaçaient d’autres intelligences, sous le nom de Chérubins et de Séraphins, etc., au nombre de neuf chœurs, qui réjouissaient l’Éternel par leurs concerts.” Charles-François Dupuis (1742-1809), Abrégé de lorigine de tous les cultes, 1847.

[6] Platon, La République, Livre X, 616-617.

[7] L’Ogdoade et l’Ennéade, Ecrits Gnostiques, la Pléiade p. 964.

[8] “Voici l'imprécation:
Je conjure quiconque lira ce livre saint,
Par le ciel et la terre, et le feu et l'eau,
Par les Sept Ousiarques
Et l'Esprit démiurgique qui est en eux,
Par le Dieu <In>engendré,
Celui-qui-s'engendre-lui-même
Et l'Engendré,
Qu'il respecte ce qu'a dit Hermès!
Quant à ceux qui respecteront cette imprécation,
Dieu se joindra à eux,
Ainsi que tous ceux que nous avons nommés.
Mais ceux qui passeront outre à cette imprécation,
Que, sur la tête de chacun d'entre eux,
S'abatte la colère de chacun des (dieux susnommés) !
Voilà qui est vraiment parfait, ô mon enfant
.”

mardi 22 octobre 2024

Voie d'Hermès, voie de Mañjuśrī ?

Rencontre artificielle de Hermès Trismégiste et de Mañjuśrī selon DeepAI  

Le discours bouddhiste se caractérise par l'inséparabilité des deux vérités, conventionnelle et ultime. Même la célèbre série de quatre vérités peut être résumée en ces deux vérités. On pourrait dire que les deux premières vérités de la souffrance et l’origine de la souffrance concernent la vérité conventionnelle et les deux dernières à la vérité ultime, ou conduisent à la vérité ultime, qui n’est pas définie. Que se passe-t-il après le nirvāṇa d’un tathāgata ? Voir les 14 questions auxquelles Bouddha refusa de répondre

Le bouddhisme se considère comme une voie de milieu, se situant entre deux extrêmes sans s’investir dans aucun extrême, sans se couper des deux. ne pas s’investir (apratiṣṭhāna) veut dire ne pas s’identifier, ne pas approprier aucun état de conscience, “la vacuité”, “la luminosité”, “la félicité”, … ne pas les réifier (ne pas dire “ce qui est”), ne pas saisir ni objet, ni sujet. Cela crée une ouverture, sans élaboration (aprapañca), où tout est accessible et possible, et à laquelle on peut associer des métaphores, en fixant l’un ou l’autre caractéristique, donner des noms. Cette ouverture est toujours possible, même en s’investissant temporairement dans un extrême, dans le saṃsāra, dans le nirvāṇa, dans la vérité conventionnelle, dans la vérité ultime, dans l’union des vérités, etc.

Est-elle l’état par défaut ? Est-elle permanente ? Pourquoi vouloir l’affirmer ? Pour quoi faire ?

Le bouddhisme mahāyāna, notamment le Yogācāra, la doctrine du Tathāgatagarbha et le bouddhisme ésotérique, a parlé de façon plus positive de “l’ouverture”, “la vacuité” en tant que l’absence d’élaborations (prapañca). Pour Nāgārjuna, les deux vérités permettaient de vivre avec les autres dans la réalité conventionnelle (saṃvṛti-satya) en utilisant habilement les “élaborations”, c’est-à-dire en restant conscient de leur nature, et en alliant ainsi les deux vérités. Les bouddhistes nommés ci-dessus, ont développé une “essence du Bouddha” (buddhadhātu), constituant comme une substance sous-jacente universelle, permettant la continuité de “l’ouverture”. Quelqu’un dans l’état d’ouverture, était plus réceptif à cette essence. Elle n’était ni la vérité conventionnelle, ni la vacuité, mais était considérée à la fois les contenir et les imprégner. Elle remplaçait positivement “la non-dualité”, “l’inséparabilité des deux vérités”, le saṃsāra et le nirvāṇa. Les bouddhistes substantialistes réfèrent à elle comme “la Lumière” (t. ‘od gsal, s. prabhāsvara). La “Lumière” n’est pas une métaphore vierge de sens et de connotations, et elle est le plus souvent associée au Divin, intentionnellement ou inintentionnellement. Dans le bouddhisme madhyamaka et et pour les logiciens bouddhistes peut-être inintentionnellement. Les bouddhistes substantialistes considèrent la doctrine de la Lumière (moniste) au contraire comme l’ultime de toutes les vues bouddhistes.

On constate une progression positive au fur et à mesure que le bouddhisme ésotérique quitte l’Inde pour la Chine, le Népal et le Tibet. La Lumière se manifeste en des figures divines et célestes et communique sa volonté aux humains, en leur faisant des révélations. Ces révélations sont le plus souvent des méthodes pour accéder à la Lumière, et pour se transformer corps et âme en Lumière, en essence du Bouddha, et devenir des corps de Lumière, rejoignant le Choral des Lumières.

C’est dans cette approche de la Lumière et des objectifs associés qu’il me semble que les voies ésotériques de Hermès et de Mañjuśrī se rejoignent, ou pourraient bien s’entendre.



mardi 27 février 2024

Sur la bandaison spirituelle et la "puissance mâle" de l'âme

Herma (Hermès ithyphallique) en bronze, 490 av. JC (The Met)

Pour approfondir ce sujet, je vais regarder du côté des naassènes (qui ne sont pas les ophites[1]) et qui constituent un groupe particulier de “gnostiques”[2]. Nous les connaissons principalement (et négativement) par La Réfutation de toutes les hérésies, attribuée à tort à Hippolyte de Rome[3], et dont l’auteur est désormais appelé le “Réfutateur”. La réfutation des naassènes dans ce livre est probablement basée sur un texte de type sermon. M. David Litwa (2024) a (re)traduit le passage de La Réfutation de toutes les hérésies et reconstitué le “sermon naassène”, qu’il attribue à un prédicateur anonyme (“le Prédicateur”). Dr. Litwa reconstruit ensuite hypothétiquement la doctrine et le praxis dans le groupe de ce Prédicateur naassène de la région d’Alexandrie, disposant à l’évidence d’une bonne bibliothèque….

Même si cela n’est pas si exceptionnel dans ce milieu, on est frappé par la grande ouverture d’esprit et l’attitude très inclusive et universaliste du Prédicateur qui puise dans des sources gréco-romaines (Homère, Platon, …), égyptiennes, judaïques, chrétiennes, assyriennes…, à la fois de lumière divine et humaine, dans une optique de déification ouverte à tous, mais pas sans sacrifices… Déification dans le sens d’une continuation incorporelle (ἄνευ τε σωμάτων, Phédon 114c[4]). Pour le Prédicateur naassène il s'agit, outre cette continuation, d’ “atteindre la non-génération (ingeneracy), ou "la sortie de la roue de la naissance et de la renaissance[5]. Dr. Litwa observe que pour Clément d’Alexandrie, l’âme est destinée à une ascension au-delà des sept sphères à échapper à la naissance et à l’engendrement même[6]. Un nirvāṇa divin. Sans corps psychique”, “noétiqueetpneumatique “qu’est-ce qui” continue ? Cest une question mal posée aurait dit le Bouddha (Phagguna Sutta). Les Fils de Lumière n’hésitent pas à faire des affirmations sur l’étincelle divine, le soi véritable ou “la puissance mâle de l’âme[7] ?

Dans mon blog Création pure et impure, lumière divine et humaine, nous avions vu le processus de création ou d’émanation “pure” en couples (syzygies), et logiquement l’âme est constituée d’une part mâle et féminine. La “puissance mâle” est considérée comme la “partie supérieure” de l’âme, ou de l’esprit (“male mind[8]). Cette idée peut être pris au premier degré, mais nous verrons que ce n’était sans doute pas le cas chez les naassènes.
“[Pierre : ] Que Marie sorte du milieu de nous car les femmes ne sont pas dignes de la vie. Et Jésus répond à cela: Voici, je l'attirerai afin de la faire mâle, pour qu'elle devienne, elle aussi, un esprit vivant semblable à vous, mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux.” Evangile de Thomas, logion 114[9].
Platon affirmait qu'il était nécessaire "d'exercer la partie supérieure de l'âme, qui n'est autre que l'intellect, de telle sorte qu'elle se mette en harmonie avec l'univers et s'assimile à la divinité."[10]
Les stoïciens conçoivent une partie hégémonique ou directrice de l'âme, un principe directeur qui est "le meneur", "le chef", "le commandant"[11].
Le bouddhisme (Dhammapada) suit une ligne similaire : "Le mental est l'avant-coureur des conditions, le mental en est le chef, et les conditions sont façonnées par le mental. Si avec un mental impur, quelqu'un parle ou agit, alors la douleur le suit comme la roue qui suit le sabot du bœuf."[12]

Un des exercices de Marc Aurèle, consistait à circonscrire le "vrai" moi et de le délimiter du "fleuve en flux perpétuel". Il établit qu'une personne se compose de trois choses : le corps, le souffle vital (pneuma, l'âme qui anime le corps) et l'intéllect (noûs). De ces trois choses, deux sont acquises, mais la puissance intellectuelle, qui s'élève au-dessus des entrelacements du Destin, qui est pure et libre pour elle-même, est nôtre[13].

Il semble évident que cette “partie supérieure de l’âme” ou “puissance intellectuelle” corresponde à ce que certains appellent la partie “mâle” de l’âme ou de l’esprit, sans forcément prendre “l’âme” dans un sens religieux. Dans la Politique, Aristote en fait aussi une affaire de “puissance d’agir“ “genrée” :
“ ‘Y-a-t-il quelqu’être pour lequel il soit préférable et juste d’être esclave ? ‘, demande Aristote. Le philosophe répond en affirmant que l’autorité et la hiérarchie sont naturelles parce que nécessaires et utiles. Par exemple, l’âme commande au corps, l’intellect au désir, l’homme à l’animal, le mâle à la femelle, et certaines notes le font même à d’autres en musique. L’inversion de ces hiérarchies naturelles est un symptôme de dérangement, comme dans la vieillesse, où le corps commande à l’âme, ou dans un ménage disharmonieux, où la femme commande à l’homme.[14]
Le même type d’argument se retrouve chez certains propos de Paul
Toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef car c'est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu'elle se fasse tondre! Mais si c'est une honte pour une femme d'être tondue ou rasée, qu'elle porte un voile! L'homme, lui, ne doit pas se voiler la tête: il est l'image et la gloire de Dieu; mais la femme est la gloire de l'homme. (1 Co 11,5-7)[15]
Par nature, ou parce que tout est idéologiquement mis en oeuvre pour qu’il en soit ainsi, la femme, contrairement à l’homme, n’aurait pas de puissance d’agir (agency), et certains appliquent cette théorie également à l’âme avec ses deux parties, supérieure et inférieure, active et passive (“sensitive[16]). Cette idée se trouve même au XVIIème siècle dans les théories du quiétisme de Molinos, ici présentée par Jules Lemaître (dans Fénelon) :
“6° Notre libre arbitre une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre âme, il ne faut plus se soucier des tentations ni prendre la peine d'y résister. Les représentations et les images les plus criminelles qui affectent alors la partie sensitive de l'âme sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus criminelles, parce que son corps peut devenir l'instrument du démon, sans que l'âme, intimement unie à son Créateur, prenne aucune part à ce qui se passe dans cette maison de chair qu'elle habite.
(Ici nous rejoignons les Paterniens, les Nicolaïtes et les Bégars.
)”
Molinos est mort en prison. L’involonté et la passivité, même théopathique, n’étaient pas appréciées à l'époque.

On verra que chez les naassènes, cette duplicité de l’âme n’était pas insurmontable.
"Les humains ont une âme inférieure, qui comprend un ensemble de passions et de pulsions. Mais il y a aussi une âme supérieure, que le Prédicateur appelle "la puissance masculine" (5.7.13), que l'on peut identifier à l'esprit (noûs). Ce mental, ou esprit, est le véritable humain à l'intérieur : la "personne intérieure" et la "graine de moutarde" dans le langage biblique.

60 Dieu et l'humanité
C'est la partie de l'humain qui est consubstantielle au Fils de Humain.
L'objectif des naassènes est de détacher cet esprit divin du corps et de l'âme inférieure pour devenir un esprit pur et immortel - un "dieu" dans les hauteurs (5.7.39 ; 5.8.24-30)
[17]."
Mythologiquement et iconographiquement, l’aspect ithyphallique d’Osiris et Hermès, et même l’autocastration d’Attis, représentent la puissance mâle de l’âme, le véritable soi, le noûs, qui pointe vers le ciel[18].
"La particularité de l'interprétation du Prédicateur réside dans sa lecture spirituelle et platonicienne de cette énergie. L'énergie signifiait le pur pouvoir noétique du Dieu humain, une force sans mort, sans corps ni mauvaises émotions. L'Humain - ou plutôt le Fils de l'Humain - pouvait donc bien être symbolisé par le phallus, malgré le fait que l'Humain était androgyne. Contrairement à Jésus, l'Humain n'avait rien de littéralement masculin - il n'avait pas de pénis matériel ni de testostérone. Il était plutôt une pure énergie noétique et pouvait être appelé "Intellect" (5.10.2). On peut ici comparer Plotin, un platonicien sobre d'esprit éduqué à Alexandrie, qui allégorisa le phallus une génération plus tard. Il a fait la remarque suivante : "Je pense que les sages d'antan font mystiquement allusion à quelque chose dans les rites à mystères lorsqu'ils représentent l'ancien Hermès comme ayant toujours son organe générateur actif. Ce faisant, ils montrent que ce qui génère les choses dans le monde sensible est le Logos intelligible". Cette conception n'est pas très éloignée de l'interprétation de Naassène. Hermès est le Logos créateur, mais le Logos, pour le Prédicateur, c'est aussi Jésus et le Fils de l'homme.[19]
Pour le Prédicateur, les rapports sexuels, notamment entre un homme et une femme, étaient proscrits, car ils ne produisaient que des futurs morts[20]. L’unique échappatoire à la mort était le baptême avec de “l’eau céleste”, une substance spirituelle. Ceux qui se plongeaient dans l’eau spirituelle passèrent par “la porte véritable”, Jésus le béni (5.9.21), la troisième porte par laquelle Paul fut passée… En y passant, on se sépare de son habit de chair, et l’on entre dans une communauté spirituelle, où des esprits purs se rencontrent. Ce baptême/passage avait pour résultats de faire des fiancés (“mâles”= androgynes, “grooms”) des hommes et des femmes baptisés. Les femmes baptisées, devenues des “esprits mâles” pouvaient se distinguer par un habit (de moine) particulier.
Quant à toi, Mariamné [Marie-Madeleine], change de costume et d'apparence: dépouille tout ce qui, dans ton extérieur, rappelle la femme, la robe d'été que tu portes, ne laisse pas la frange de ton vêtement traîner par terre." [Actes de Philippe 95]

Marie porta dès lors un habit de moine. Cette image de sainte se maintint dans la tradition chrétienne. Au Moyen Âge, Marie-Madeleine fut canonisée et devint l'objet d'un grand culte.”[21]
Dr. Litwa observe que le “genre” des “fiancés” était de toute façon instable, puisqu’ils avaient été “émasculés par l’esprit vierge” (The Naassenes). Les eaux baptismales étaient “séminales”.
Les semences de l'Humain étaient arrosées et poussaient à l'intérieur des individus. Le baptême signifiait la renaissance, et plus précisément la naissance spirituelle (Jean 3,6, cité dans 5.7.40). La naissance spirituelle ne créait pas des enfants destinés à mourir, mais des êtres spirituels immortels appelés "dieux" (Ps 82,6)[22]".

Selon le Prédicateur, le pénis castré ou la "puissance masculine" de l'âme représente l'esprit purifié, coupé des forces de la naissance mortelle. Le prédicateur révélait ainsi le sens profond du mythe [de Cybèle]"[23].
Le Prédicateur utilise et interprète ces mythes pour soutenir sa propre thèse. Le pénis castré, le phallus d’Osiris/Dionysos/[Siva]/Hermès, etc., ithyphalliques, signifie pour les Naassènes, la “puissance mâle” de l’âme de tous les “promis”, masculins et féminins.

Pour les naassènes, cela faisait partie de la rédemption. Le baptême par l’eau céleste était suivi par le rituel de l’onction avec de l’huile dite “ineffable” (chrème ?), qui permettrait la “sortie du cosmos”. Ceux qui recevaient l’huile, recevaient "le vierge”, "le pur esprit”, et rejoignaient “la race sans roi” (abasileus genea).
Ils étaient sans roi parce qu'ils étaient "déjà rois" (1 Cor 4:8), exerçant leur autorité non pas sur les nations mais sur leurs désirs corporels.[24]
Après le baptême et l'onction, les chrétiens naassènes partageaient la plénitude du royaume supercosmique (5.8.30, 5.8.2).”
A la différence de la plupart des théories bouddhistes ésotériques, et certainement de son praxis, il n’y a pas de distinction entre les “promis” hommes et femmes, après le baptême et l’onction, qui correspondent à une “renaissance” qui serait la véritable “naissance spirituelle”. Il n’y aura pas de retour métempsychique, pas de nécessité pour les femmes de naître d’abord dans un corps mâle. Chez les naassènes, la “puissance masculine” de l’âme n’est pas naturellement opérationnelle chez les hommes. Le corps spirituel et sa "puissance mâle" n’est pas genré, mais “androgyne”. Hommes et femmes doivent passer par le baptême et l'onction pour l’obtenir.

***

[1] M. David Litwa, Found Christianities: Remaking the World of the Second Century (London: T&T Clark, 2021), 99–111, 276–87

[2] Voir M. David Litwa, The Naassenes, Exploring an Early Christian Identity, Routledge, 2024


[3]This anonymous author—wrongly identified with a Roman martyr called Hippolytus—was the greatest heresy hunter of his time.4 I will call him “the Refutator” after the name of his magnum opus, The Refutation of All Heresies.” M. David Litwa, The Naassenes, Exploring an Early Christian Identity, Routledge, 2024

[4] "Ceux qui se trouvent suffisamment purifiés par la philosophie", se distinguant des autres, "vivent absolument sans corps pour la suite du temps et parviennent à des demeures plus belles encore que celles-là" (114 c).” Françoise Frazier, Collection de l'Institut des Sciences et Techniques de l'Antiquité, Année 2007, 1079 pp. 189-202 Une relecture du mythe final du Phédon. Le philosophe et son logos.

En anglais : “[114c] they mount upward into their pure abode and dwell upon the earth. And of these, all who have duly purified themselves by philosophy live henceforth altogether without bodies, and pass to still more beautiful abodes which it is not easy to describe, nor have we now time enough.” Plato. Plato in Twelve Volumes, Vol. 1 translated by Harold North Fowler; Introduction by W.R.M. Lamb. Cambridge, MA, Harvard University Press; London, William Heinemann Ltd. 1966.

[5] M. David Litwa, You Are Gods: Deication in the Naassene Writer and Clement of Alexandria,
Journal: Harvard Theological Review / Volume 110 / Issue 1 / January 2017Published online by Cambridge University Press: 21 December 2016, pp. 125-148Print publication: January 2017

For the Naassene writer, deication is not just the immortal continuation of this form of life. It means attaining ingeneracy, or breaking out of the wheel of birth and rebirth.”

[6] Les Stromates. “The soul is one day destined to rise above the seven heavens and escape from birth and generation itself (ἐξαναδύναι γενέσεως [Strom. 4.25.159.2] (SC 463:322.10)]; cf. γενέσεως ὑπεξαναβᾶσα [Strom. 4.25.155.4 (SC 463:316.17)]).”

[7] "L’âme mâle", "l’âme énergétique", “la dimension vibratoire du corps”, etc.
The “male power of the soul” (the true self or divine spark) is meant to depart completely from the body and rise to God (Ref. 5.7.13).” Litwa, You are gods, p. 143

[8]For the Preacher, one no longer engaged in “male” and “female” works (begetting and childbearing).” In this androgynous state, the baptizand was putatively freed from sexual desire. Sex drive was transmogrified into spiritual drive, a lust for union with the ultimate Human, made possible by the Son of Human clothed in flesh. Baptizands were empowered to cut themselves off from sexual activity in order to ensure their spiritual productivity. They attained spiritual fertility by sending their “male” minds above (5.7.13), living as though the body were a corpse, and—in Platonic language—engaging in the “practice of death” (detaching the higher consciousness from the flesh by rising above the world of sense).” Dr. Litwa, The nasseenes

[9] Cité par Catherine Barry dans Des femmes parmi les apôtres, 2000 ans d’histoire occultée, Les grandes conférences, 1997, p. 31

Il y a deux niveaux de langage dans cette citation. Pierre s'attaque à Marie-Madeleine en raison de la différence physique, ce qui témoigne d'une discrimination à l'égard des femmes. Jésus répond à un autre niveau, symbolique, qui fait appel à l'enseignement sur la nature di- vine qui est androgyne. Toute âme est féminine et doit retrouver sa partie måle pour pouvoir entrer dans le Royaume. Il n'est plus question des différences physiques entre hommes et femmes: cela ne compte plus, car le corps est voué à la mort. Seule l'âme peut aspirer à la vie éternelle.”

[10] Hadot, Qu'est-ce la philosophie antique p. 108

[11] Les stoïciens I, Frédéric Lidefonse, p. 172

[12] Dhammapada, Les dits du Bouddha, Albin Michel p. 29

[13] Pierre Hadot, La citadelle intérieure, p. 130

[14] L’esclavage selon Aristote, Romain Treffel, article en ligne.
"§ 8. Reconnaissons donc que tous les individus dont nous venons de parler ont leur part de vertu morale, mais que la sagesse de l’homme n’est pas celle de la femme, que son courage, son équité, ne sont pas les mêmes, comme le pensait Socrate, et que la force de l’un est toute de commandement ; celle de l’autre, toute de soumission. Et j’en dis autant de toutes leurs autres vertus ; car ceci est encore bien plus vrai, quand on se donne la peine d’examiner les choses en détail. C’est se faire illusion à soi-même que de dire, en se bornant à des généralités, que « la vertu est une bonne disposition de l’âme », et la pratique de la sagesse ; ou de répéter telle autre explication tout aussi vague. À de pareilles définitions, je préfère de beaucoup la méthode de ceux qui, comme Gorgias, se sont occupés de faire le dénombrement de toutes les vertus. Ainsi, en résumé, ce que dit le poète d’une des qualités féminines :
Un modeste silence est l’honneur de la femme, est également juste de toutes les autres ; cette réserve ne siérait pas à un homme
.”
Aristote, Politique, Chapitre V, traduit par Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, 1874

Voir aussi mon blog Être, être déterminable et ne pas être.

[15] Cité par Catherine Barry dans Des femmes parmi les apôtres, 2000 ans d’histoire occultée, Les grandes conférences, 1997, p. 37

Il faut voir ici pourquoi le port du voile s'imposait. La femme était considérée comme la «propriété privée» d'un seul homme, son mari, et le principal honneur auquel elle pouvait prétendre dans la vie était de lui être fidèle. Une femme recluse à la maison était fidèle aux yeux de tous. Mais si elle s'exposait aux regards ou qu'elle sortait trop librement de chez elle, elle laissait alors planer un doute sur sa chasteté. Et une femme suspectée d'adultère était presque aussi déshonorée que si elle l'avait de facto commis.”

[16] P.e. cela se trouve encore dans les notions Sense and Sensibility (Jane Austen)

[17]Humans have a lower soul, which includes a set of passions and drives. Yet there was also a higher soul, what the Preacher called “the male power” (5.7.13), which one can identify with mind (nous). This mind or spirit is the true human within: the “inner person,” and “mustard seed” in biblical language.

60 God and Humanity
This is the part of the human that is consubstantial with the Son of Human.26 The Naassene goal is to detach this divine mind from the body and the lower soul to become a pure, immortal spirit—a “god” on high (5.7.39; 5.8.24–30).
” Dr. Litwa, The Naassenes

[18]The Preacher specifically linked Hermes’s creative role with his erect phallus as depicted in the cult statue at Cyllene. Hermes’s erect penis apparently had the same allegorical meaning as the castrated genitals of Attis (5.7.15), and the erect phallus of Osiris (5.7.23, 27). The “male power” of the soul, the true self or nous, is what curves upward to heaven.”

[19]What was distinctive about the Preacher’s interpretation was his spiritual and Platonic reading of this energy. The energy signified the pure noetic power of the Human God, a deathless force removed from bodies and bad emotions. The Human—or rather Son of Human—could thus well be symbolized by the phallus, despite the fact that the Human was androgynous. As opposed to Jesus, there was nothing literally male about the Human—he did not have a material penis or churning testosterone. Rather s/he was pure, noetic energy and could be called “Intellect” (5.10.2). Here one can compare Plotinus, a sober-minded Platonist educated in Alexandria, who allegorized the phallus a generation later. He remarked: “I think the sages of old mystically hint at something in the mystery rites when they portray the ancient Hermes as always having his generative organ active. In so doing, they show that what generates things in the sensible world is the intelligible Logos.” This understanding is not far from the Naassene interpretation. Hermes is the creator Logos, but the Logos, for the Preacher, is also Jesus and the Son of Human.”

[20]According to the Naassene report, “the intercourse of a woman with a man is exposed and established as an entirely evil and forbidden act” (5.7.14).

Apparently, the Preacher likened sex to the work of pigs and dogs (5.8.33). These pigs and dogs include other Christians who engage in mortal sex for the production of children doomed to die.”

[21] Cité par Catherine Barry dans Des femmes parmi les apôtres, 2000 ans d’histoire occultée, Les grandes conférences, 1997, p. 34

[22]The seeds of the Human were watered and sprouted inside individuals. Baptism meant rebirth, and specifically spiritual birth (John 3:6, quoted in 5.7.40). Spiritual birth did not create children destined to die, but immortal spirit beings called “gods” (Ps 82:6)”.

[23]According to the Preacher, the castrated penis or “male power” of the soul represents the purified mind cut off from the forces of mortal birth. In this way, the Preacher revealed the deeper meaning of the [Cybele] myth.

[24]They were kingless because they were “already kings” (1 Cor 4:8)—exercising authority not over nations, but over their bodily desires.” The Naassenes

jeudi 9 décembre 2021

Un petit tour par le Moyen-Orient


Toth, le dieu scribe, relief

L’idée “de l’origine divine de l’âme humaine et de son retour au séjour céleste (astres)”[1] serait initialement une conception chaldéenne, adoptée par les “maguséens”, des prêtres des colonies mazdéennes (“dualistes rigides”), qui s'installèrent dès l'époque des Achéménides à l'Ouest de l'Iran, dans toute l'Anatolie. Ils propagent un mazdéisme syncrétique, qu’ils transmettent aux pythagoriciens. L’idée de l’âme immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue, devient l’opinion commune au début de notre ère.

Les dieux-astres sont de types différents, comme l’expliquent les divers systèmes cosmogoniques et astrologiques. Il est généralement admis que tout ce qui se trouve en-dessous des sept planètes (Soleil, Lune, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, et Saturne, ou bien "la hebdomade" ou “sphère des sept”), tombe sous leur influence, subit la séparation des sexes (perte de l’androgynie), et est régi par le temps.

En Egypte puis ailleurs, les dieux/astres des sphères supérieures, la huitième sphère (Ogdoade) et la neuvième sphère (Ennéade) ne tombaient plus sous leur influence néfaste. Dans les différentes voies spirituelles qui se développèrent (philosophie théologisante, hermétisme, gnosticisme, …) il existait des théories et des pratiques permettant à l’âme “tombée” sous l’influence des sept planètes, de remonter vers les sphères supérieures. Une dixième sphère (Décade) fut ajoutée, qui était celle du Dieu Inengendré. Dans ces voies spirituelles, où mythologie, cosmogonie, astrologie et sotériologie contribuent toutes à l’objectif spirituel, les trois sphères supérieures constituaient ainsi une triade divine (l’Inengendré, l’Autogène, et l’Engendré, ou encore Souveraineté absolue, Intellect et Verbe saint[2]).

Les Grecs assimilent très tôt Hermès au dieu égyptien Thot, “le scribe des dieux au savoir illimité”. Plus tard, dans la tradition hermétique, Hermès “Trismégiste”, fut à l’origine à la fois d’écrits grecs d’astrologie, qu’on prétendait traduits de l’égyptien, et d’écrits alchimiques, de recettes magiques et de traités philosophiques (théologiques).[3] Il existe dans la tradition hermétique des instructions qui mettent en scène une transmission d’Isis à Horus (dieu protecteur et dynastique), ou d’Hermès à son petit-fils Tat[4] ou à d’autres interlocuteurs (Ammon, Asclépius, …). Ainsi, il existe une Lettre d’Isis à Horus (II-IIIème siècle)[5], qui est en fait une initiation alchimique (le secret de la préparation de l'or et de l'argent). Isis avait reçu elle-même cette initiation de l’ange au nom hébraïque, Amnaël, “en échange d’une faveur sexuelle”. Certains écrits hermétiques (codex VI) ont été retrouvés à Nag Hammadi. Parmi ceux-ci des initiations aux mystères d’Egypte (ou considérées comme telles), permettaient une “régénération” pour accéder aux sphères supérieures[6].

A l’époque grecque classique (480-323 av. J.-C.) et hellénistique (323-31 av. J.C., l’Egypte était considérée comme le berceau de la religion, le bon vieux temps, où “la mémoire des temps anciens, des époques cosmogoniques” était encore vivante[7]. A l’époque hellénistique, l’Egypte était un peu ce qu’était l’Orient (“Shangri-la”) en Occident, jusqu’à récemment, ou Oḍḍiyāna pour les tibétains pendant la renaissance tibétaine.

Dans ce grand “renouveau” syncrétique de la tradition “égyptienne”, les gnostiques et les hermétistes ont joué un rôle important. En orient, le manichéisme était un autre vecteur de la diffusion des voies spirituelles conduisant au salut. Mais il ne faut pas laisser ces trois traditions connues prendre toute la lumière d’idées finalement assez généralement répandues, et qui avaient leurs sources directes et indirectes en Babylon et en l’empire perse, même si les grandes rencontres et syncrétismes dataient de l’époque hellénistique et de l’époque romaine. Il est difficile, voire impossible, de déterminer l’origine exacte des idées autour de l’âme et de son retour au séjour céleste, mais il est certainement possible d’identifier quelques éléments communs dans cette diversité.

Quel que soit le modèle sotériologique d’une tradition spirituelle, les “sciences” de l’époque, où l’astrologie, la science des astres/dieux, prenait une place centrale, étaient des véhicules de nombreux éléments que nous appellerions de nos jours sans doute “religieux”, et qui pouvaient être intégrées par diverses traditions, y compris dans le bouddhisme. Il était communément accepté que l’homme vivait sous l’influence des astres/dieux (de l’hebdomade), sur lesquels il pouvait exercer une certaine influence grâce à des sacrifices, rituels etc., intégrées dans les diverses religions, dont les représentants étaient souvent des conseillers des rois, etc. Ces religions ou traditions spirituelles, dualistes, enseignaient également des méthodes pour obtenir une sorte d’ “immortalité”, ou de conduire l’âme après la mort vers des sphères supérieures, idéalement au-dessus des sept planètes, où se trouvaient déjà des co-adeptes, saints, anges et autres sauveurs des religions, auxquelles le mort et sa famille faisaient appel.

Les gnostiques et les hermétistes ont des explications pour les “visions”, les “épiphanies”, les messies, avatars (“descentes”) et autres nirmāṇakāya des sphères supérieures par un effet de miroir causée par la nature humide des sphères inférieures, qui pourraient intéresser le bouddhisme ésotérique ou le tantrisme.

Il y a par exemple des jeux de réflexions entre les sphères supérieures et le monde sublunaire dans la nature humide de ce dernier. Les reflets ici-bas, ont leur Base ou Source là-haut. Ce qui dans les mythes est rendu par une “chute”, ou une descente, à travers l’espace et le temps. De l’ennéade (l’Intellect, l’Autogène divin) dans l'Ogdoade (l’Engendré des formes) et ensuite dans l’hebdomade, le monde sublunaire où a lieu l’engendrement d’êtres “images”, les humains[8]. Cet engendrement est comme un voyage dans l’espace et dans le temps[9]. Le retour (de l’âme), l’ascension, est une régénération, qui requiert initialement la traversée des mêmes entités temporelles (éons) et spatiales (sphères).

A l’origine, l’Intellect, deuxième niveau de la triade divine engendre un premier Homme androgyne, semblable à lui-même, demeurant dans l’ennéade ou au-dessus de l’ogdoade. L’Homme androgyne est autogène comme son original, et a ni père ni mère. En se reflétant, à partir de l’Ogdoade (skt. Akaniṣṭha tib. ‘og min) au-dessus des sept sphères célestes, dans “la nature humide” du monde inférieur, le deuxième Homme androgyne engendre un reflet, une forme de lui-même, qui est à la fois “mortel par le corps, immortel par l’Homme essentiel”. Pour l’enracinement dans une généaologie terrestre, le troisième Homme androgyne, éngendré dans le monde inférieur, engendre à son tour “Sept Hommes androgynes dans la matière de la Nature”. Il perd son androgynité, par la séparation des sexes, le temps se met en branle avec les sphères célestes (qui en outre causent les passions), et les premières générations des humains[10] sont nées.
Ainsi, du fait que, de Seth à Noé (c'est-à-dire entre l'Homme engendré et l'humanité actuelle, il y a huit degrés à descendre, ou huit éons --- sphères et âges à la fois ---, remonter dans l'Ogdoade, c'est parcourir en sens inverse la suite des générations, retourner à la condition de Seth, encore tout proche du premier père. S’élever vers l’Ennéade, c'est rentré dans Adam, la bienheureuse image de l' Autogène divin, l'Intellect même de Dieu. Le voyage dans l'espace se double donc d'un voyage dans le temps, d'un retour au seuil de l'éternité, au moment décisif où le Dieu invisible se rend visible dans l'être qu'il crée. Voilà pourquoi cette ascension est à la fois une régénération et un salut.”[11]
Ici c’est la généalogie gnostique, qui peut être différente dans les récits cosmogoniques et généalogiques d’autres traditions spirituelles. Il est évident que les époques hellénistique et romaine étaient très favorables aux échanges, influences mutuelles, et aux “syncrétismes”.
On y constate un syncrétisme intellectuel et religieux combinant l’élément égyptien à différentes strates culturelles - iranienne, depuis la conquête de Cambyse (525 av. J.C.) jusqu’à celle d’Alexandre (331 av. J.C.), hellénistique et juive par la suite. L'Égypte, qui est la civilisation la plus ancienne au monde, ne saurait recevoir des apports étrangers. Au contraire, c'est elle qui, en tout temps, a instruit les autres nations. Par conséquent, elle peut revendiquer comme son bien propre toutes les avancées de la religion, de la science et de la philosophie”.[12]
Dans ces nouvelles voies spirituelles, on trouve différentes approches (philosophie (néo-)platonicienne, hermétisme, gnosticisme, …), mais qui disent toutes être dérivées de traditions plus anciennes et de leurs méthodes sotériologiques, s’en inspirent pour en développer d’autres, ou veulent les synthétiser ou les réduire à leur essence.
Les hermétistes sont animés d'une fervente admiration pour les cultes traditionnels de l'Égypte. ils les pratiquent assidûment, mais ils entendent les approfondir et les compléter. En effet, la véritable piété consiste à honorer tous les niveaux du divin, qui procèdent tous du Dieu suprême, invisible et inengendré.
Ainsi, les dieux terrestres, images vivantes, pétris d’émotions humaines, exigent des offrandes matérielles et des rites chamarrés. Les sept planètes, astres “errants” qui causent les passions, peuvent être apaisées par des invocations accompagnées de rites magiques ; les dieux astraux de l’Ogdoade, qui sont des âmes rationnelles, demandent la prière des lèvres, la parole réfléchie du discours intérieur, les puissances intellectives de l’Ennéade (ou 9ème sphère) reçoivent l'oraison contemplative, et les dieux ineffables ne peut être honorées qu’en silence.”
Formant des cercles qui se réunissent autour des sanctuaires, les hermétistes s’adonnent à des activités de culte et d’enseignement. Fondés sur les livres de Trismégiste, ces dernières ne séparent pas la philosophie des sciences occultes. On peut par exemple, pratiquer l'astrologie comme un véritable exercice spirituel conduisant à l'admiration des œuvres divines et entraînant l'âme à la “remontée”, aussi efficacement que les simulateurs de vol qui servent aujourd'hui à former les pilotes d'avion. De même l'alchimie enseigne à expérimenter sur les métaux le même type de transmutation qu’on espère effectuer sur soi-même par le rite hermétique de régénération.”[13]
Honorer tous les niveaux du divin” est comme une invitation hermétiste à faire feu de tout bois spirituel et de toute tradition, en les appropriant, approfondissant, et les complétant le cas échéant… Une recherche proactive d’anciennes traditions, remises à jour.

“L’Ogoade et l’Ennéade” (codex VI de Nag Hammadi), un dialogue entre Hermès et un disciple (“mon enfant”), est considéré comme un écrit hermétique, retrouvé dans un milieu gnostique. Les gnostiques donnent des interprétations gnostiques aux matériaux hermétiques “égyptiens”. La remontée vers l’Ogdoade[14] permet d’avoir accès aux visions de “l’Intellect de la Souveraineté absolue” dans l’Ennéade.

Il y a de très nombreux éléments familiers pour ceux qui connaissent la théorie et les pratiques du bouddhisme ésotérique (Grande Lumière, les “lettres-éléments”, la “chambre nuptiale”, “le baiser”, les agapes, les “syzigies célestes”, les “baptèmes”, “sceaux”, les initiations, etc.). Thot est d'ailleurs l'auteur de quelques chapitres du "Livre des morts" égyptien. Il y a des liens évidents. Après, en connaître tous les tenants et aboutissants, sera une très longue histoire.

***

[1] Ecrits gnostiques, NRF, sous la direction de JP Mahé et PH Poirier, p. XIX

[2] Introduction à L’Ogdoade et l’Enneade, p. 941

[3] Ecrits gnostiques, p. LVII-LVIII

[4] "À propos du système dynastique des Égyptiens, il nous reste à parcourir quelques petits extraits de Manéthon de Sébennytos qui exerça la charge de Grand Prêtre des sanctuaires égyptiens des idoles (eidôleiôn) sous Ptolémée Philadephe. Ces extraits selon Manéthon tirent leur origine des stèles qui se dressent sur la terre Sèriadique (terre de Sirius, l'Egypte) qui furent gravées en langue sacrée et en lettres hiérographiques par Thoth, le premier Hermès, et qui furent traduites après le Déluge [de la langue sacrée en paroles grecques] en lettres hiéroglyphiques, puis transcrites dans des livres par Agathodaimôn, fils du premier Hermès et père de Tat, dans la clôture des temples d'Egypte.” William Gillan Waddell, Manetho, Oxford;. 1940,; p. 208-211 ( « Pseudo-Manéthon » ). Cité dans "Le dieu Thot et la parole" de Youri Volokhine.

[5] Mertens Michèle. Une scène d'initiation alchimique : la « Lettre d'Isis à Horus ». In: Revue de l'histoire des religions, tome 205, n°1, 1988. pp. 3-23; doi : https://doi.org/10.3406/rhr.1988.1935 https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1988_num_205_1_1935

[6] Ecrits gnostiques, p. LX

[7] Ecrits gnostiques, p. LIX

[8] L'interprétation hermétique de la “Genèse”, Ecrits gnostiques, p. 941

[9] Ecrits gnostiques, p. 942

[10] Elles correspondent aux sept générations qui séparent Seth (fils d’Adam) de Noé.

[11] Ecrits gnostiques, p. 942

[12] Ecrits gnostiques, p. LIX


[13] Ecrits gnostiques, p. LX-LXI


[14] Ecrits gnostiques, p. 943 etc.