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vendredi 10 mai 2024

L'idéologie lumineuse et ses appareils pas si spontanés

En bas, la cité terrestre encerclée par les daimons, détail, Manuscrit de Raoul de Presles, c.1469-73, BnF 

Ratnākaraśānti (ca. 970-1045 C.E.) fut un des prophètes indiens de l’idéologie lumineuse qui domine le bouddhisme tibétain contemporain. Pour lui, dans sa pratique (pas dans sa scolastique), tous les faits mentaux (dharmā) sont “rien que pensée”, “rien que conscience” et “rien que luminosité” (t. gsal ba tsam s. prakāśamātra), la Luminosité étant comme la substance réelle des “phénomènes” (dharmā)[1]. La coproduction interdépendante et la vacuité sont subordonnées à elle, et au fond contenues en elle. Les phénomènes, lumineux par nature, peuvent être directement perçus (pratyakṣa), sans images (nirākāravāda), et ne sont alors pas réfléchis. Quelle est la source de cette Lumière ? Le tathāgatagarbha ou “Essence de Bouddha” (buddhadhātu), qui est "éternelle, bienheureuse, caractérisée par un moi personnel et pure.”[2] Un Soi Lumineux en lien direct (Logos) avec la Source Lumineuse (Noûs), ou ses équivalents bouddhistes ésotériques, mais néanmoins obnubilé par l’Ignorance (avidyā). A cause d'une double obnubilation, la réintégration de la Luminosité, le parfait état de Bouddha au triple Corps (trikāya, primordialement présent en chacun), est impossible aux non-initiés.

Ratnākaraśānti insiste sur l’importance de l’identification à la réalité divine pour rejoindre la plus haute réalisation.
“(4) Ou bien, si l'on médite seulement sur la vraie nature de ce que les divinités représentent et non sur les divinités mêmes, alors dans ce cas aussi, on atteindra la bouddhéité en d'innombrables éons, mais pas rapidement.

(5) Par conséquent, la méditation des deux [l'esprit en tant que divinité et la vraie nature des divinités en même temps], parce qu'elle est extrêmement agréable pour l'esprit et parce qu'elle est une consécration (abhiṣeka) particulière, permet d'obtenir très rapidement l'éveil parfait le plus élevé."[3]
La pratique de la divinité (p.e. Guhyasamāja), requiert un Guru, une consécration et par conséquent le service au Guru[4]. Le disciple est ainsi admis dans un cercle d’initiés. La divinité, une manifestation du Bouddha cosmique, est indissociable du Guru. C’est à cause de cette forme de bouddhisme ésotérique que la société bouddhiste tibétaine a été dans le passé parfois qualifiée de “lamaïste”, “Lama” étant la traduction tibétaine de “Guru”. Ce terme avait été jugé péjoratif et fut abandonné, mais la société tibétaine était bien une société théocratique. La doctrine de la Luminosité (prakāśavāda) est religieuse dans le sens qu’elle est centrée sur un culte du divin. Cette Luminosité peut être considérée comme “Lumière incommensurable” (Noûs), ou “lumière noétique”[5] Quand cette doctrine est partagée au sein d’une même société (ou groupe), elle en devient l'idéologie (Mapping Ideology, Slavoj Žižek).

Une idéologie n’est pas simplement un ensemble passif d'idées, que l’on adopterait librement, mais participe activement à façonner les perceptions et la conscience des membres dune communauté, ou groupe, et, selon Žižek, souvent en masquant les structures de pouvoir sous-jacentes qu'elle soutient. Elle est “matérialisée” dans ce qu’Althusser appelait les Appareils Idéologiques d’État (AIE), ou dans une religion sous forme d' “églises”, de communautés (saṅgha), etc. Ces communautés représentent et propagent les croyances, mais surtout elles les incarnent matériellement à travers leur existence même et leurs pratiques. Les pratiques, cérémonies et rituels ne sont pas seulement des expressions de foi, mais aussi les mécanismes qui produisent et renforcent activement cette foi. Ils façonnent et reconfirment les croyances au sein d’une communauté.
“Lorsque Althusser répète, après Pascal[6] : "Agis comme si tu croyais, prie, agenouille-toi et tu croiras, la foi viendra d'elle-même", il décrit un mécanisme réflexif complexe de fondation rétroactive "autopoétique" qui dépasse de loin l'affirmation réductionniste de la dépendance de la croyance intérieure à l'égard du comportement extérieur. En d'autres termes, la logique implicite de son argument est la suivante : agenouillez-vous et vous croirez que vous vous êtes agenouillé à cause de votre croyance - c'est-à-dire que le fait de suivre le rituel est l'expression/l'effet de votre croyance intérieure ; en bref, le rituel "externe" génère de manière performative son propre fondement idéologique[7].” (Mapping Ideology, Slavoj Žižek)
Par leur simple performance, les pratiques et rituels créent une réalité qui confirme et perpétue l'idéologie. Ils mobilisent physiquement la communauté, confirment les croyances et légitiment et renforcent le pouvoir des institutions. Les fêtes religieuses, les jours auspicieux, les monuments symboliques (stūpa, caitya), les statues, les icônes, marquent le temps et l’espace. Les hagiographies offrent des exemples (souvent fictifs) de pratiquants modèles qui ont réussi. En baignant dans cette idéologie, qui se matérialise dans le temps et l’espace, elle finit par être intégrée et devient alors invisible, évidente, allant de soi. Cette évidence est l'un des stratagèmes fondamentaux d’une idéologie. Ce que l’on pourrait considère comme une perception spontanée ou naturelle est souvent façonnée par des structures idéologiques. Les monastères ne sont pas seulement des lieux de culte mais aussi et surtout des centres d'éducation et de formation, et donc de reproduction.

Quand Bernadette de Lourdes voit une apparition, elle parle de “la chose” (aquero), une “fille blanche”. Sa communauté lui explique qui était cette “chose”. Les visions de Mme Guyon, analysées par Henri Delacroix, se conforment à, et confirment l’idéologie dont elle était imprégnée. Une lumière blanche devient la vierge, le Christ, Hermès, Mañjuśrī, Kṛṣṇa, selon l’idéologie spirituelle spécifique qui est la nôtre.

La philosophie, et notamment la philosophie grecque (platonicienne, néo-pythagoricienne) pendant la période helléniste, a permis l’émergence d’un Dieu universel (“l’Intellect philosophique”[8], Noûs), quasiment philosophique, au-dessus du lot polythéiste. Les dieux et les daimons sont dits avoir des corps immatériels faits “de lumière”, ou "auto-illuminants" (svaprakāśa), voire “faits de pensée” (manomaya) ou de gnose (jñāna), et émanées de la Lumière incommensurable. Intellect et Lumière sont des traductions possibles pour le Noûs, la source ultime d’Intellect et de Lumière invisible. Nous serions en essence les étincelles de cet Intellect ou Lumière incommensurable. Telle semble être la croyance fondamentale qui alimente les croyances anciennes et nouvelles de notre temps (théosophie, anthroposophie, New age,...). Pour s’implanter et pour durer en devenant une idéologie, une religion ne peut pas se limiter à un ensemble de croyances abstraites ; elle doit s’incarner dans des pratiques matérielles, dans des “Appareils Idéologiques d’État” (AIE), et marquer la vie quotidienne des pratiquants. Pour ce qui est du bouddhisme ésotérique en Europe, nous en sommes très loin, et il y a peu de chance que cela se produise. L’idéologie bouddhiste (ésotérique) traditionnelle ne se répandra pas spontanément, par la force du karma. Les expériences et les réalisations, décrites dans les hagiographies, composées dans des sociétés où l’idéologie était profondément ancrée, ne pourront pas se produire ici avec la même force. Des rituels et des pratiques isolés et non-incarnés ne suffiront pas. Il s’agit de toute façon de moyens habiles (upāya) et provisoires, pas de méthodes scientifiques ou des techniques avec des résultats certains et prévisibles.

Une couche idéologique superficielle, temporaire et mal incarnée aura-t-elle le dessus d’une couche idéologique ancienne, bien plus profonde et matérialisée ? Et quelle influence aura la virtualisation et digitalisation généralisée avec ses intelligences artificielles recyclées sur ces couches ? Si notre vie “spirituelle”, dans l’air du temps, reste captive d’une idéologie “spectaculaire”, performatrice et consommatrice, elle restera forcément superficielle et ne durera pas. Si elle est uniquement un vécu intérieur “profond”, ne nous isole-t-elle pas des autres ? D’ailleurs, la patience, la compassion, et autres “perfections” (adikarma) ne peuvent que se pratiquer au milieu des autres.

La danger de l’idéologie Lumineuse telle que je la perçois, est qu’elle a une orientation très individualiste et qu’elle vise la réintégration de la Lumière. Dans l’idéologie Lumineuse, comme dans d'autres idéologies dualistes et hiérarchiques (de type "Cité de Dieu"), toute l’attention est tournée vers la Lumière, souvent --dans la pratique-- aux dépens du monde et des autres ; le monde et les autres n’étant que des simulacres, ou une illusion, et la Luminosité, le “vrai” réel. Ainsi, le roi Anala, le grand bodhisattva accompli que rencontre Sudhana pendant sa quête (Gaṇḍavyūha sūtra), explique avec conviction le principe de sa guerre juste contre le vice :
“Fils de famille, que penses-tu ? Ces simulacres de pécheurs (pāpaka) confrontés au fruit de leurs actes, existent-ils réellement ? Ces simulacres de corps splendides, existent-ils vraiment ? Ce simulacre de la cour, existe-il vraiment ? Ce simulacre de grand luxe, existe-t-il vraiment ? Ces simulacres de mon statut de monarque et d’un grand pouvoir, existe-t-il vraiment ? Non, dit Sa Majesté, cela n'existe pas vraiment. Il poursuivit: Fils de famille, je suis un bodhisattva libéré (vimokṣika) avec des pouvoirs magiques. La plupart des sujets qui habitent mon royaume, tuent, volent, se méconduisent sexuellement, mentent, médisent, tiennent des propos incohérents, sont cupides, malveillants, entretiennent des vues fausses (mithyā-dṛṣṭi) et commettent des actes négatifs. »[6]

« Fils de famille, c'est pour éduquer ces personnes, et pour les amener à maturité, pour leur parfaite édification, et pour leur propre bien, et surtout avec la plus grande compassion qu'ils sont amenés ici, et que des simulacres de tortionnaires sont omniprésents sur le territoire de mon royaume. »[7]

« Ce sont des simulacres de tortionnaires, qui saisissent des simulacres de condamnés à mort, afin de les exécuter. Ce sont des simulacres de juges, qui prononcent divers jugements contre des simulacres de personnes ayant commis les dix actes négatifs. Et ce sont des simulacres de souffrances insupportables, causées par des mains, des pieds, des oreilles, de membres, de doigts et de têtes tranchées qui sont déployées par magie. En voyant tout cela, les habitants de mon royaume, renoncent à leurs fautes et développent la force du regret, la frayeur et la crainte. Ils renonceront ainsi aux actes négatifs et deviendront vigilants. Fils de famille, cet expédient a pour effet de faire renoncer ces êtres aux fautes et à leur inspirer la crainte, et le regret, afin qu'ils se détournent des actes négatifs. » Voir La politique du Gaṇḍavyūha sūtra (2016). Traduction anglaise en ligne King Anala, chapter 20, traduit par 84.000.
Le pays, avec son roi, son régime de terreur, et ses sujets que rencontre Sudhana ne seraient que des simulacres. La guerre juste ne serait menée que contre les corps et les esprits d'une vie, tout en purifiant et galvanisant le Soi lumineux éternel. L’unique raison d’être de “ce pays” --la cité terrestre-- est de détourner les êtres du mal, de les tourner vers le bien, et ultimement de les faire se réintégrer dans le Bien, la réalité lumineuse (t. chos nyid 'od gsal gyi bar do) bouddhiste. L’illusion et l’idéologie de l’un sont le réel de l’autre, et vice-versa. Une double obnubilation d'un autre genre.
“Dans l'illusion, c'est-à-dire la forme la plus courante de mise à l'écart du réel, il n'y a pas à signaler de refus de perception à proprement parler. La chose n'y est pas niée : seulement déplacée, mise ailleurs. Mais, en ce qui concerne l'aptitude à voir, l'illusionné voit, à sa manière, tout aussi clair qu'un autre.”

“On peut dire que la perception de l’illusionné est scindée en deux : l'aspect théorique (qui désigne justement ‘ce qui se voit’, de theorein) s'émancipe artificiellement de l'aspect pratique (‘ce qui se fait’). C'est d'ailleurs pourquoi cet homme après tout ‘normal’ qu'est l'illusionné est au fond beaucoup plus malade que le névrosé : en ceci qu'il est lui, et à la différence du second, résolument incurable. L'aveuglé est incurable non d'être aveugle, mais bien d'être voyant : car il est impossible de lui ‘refaire voir’ une chose qu'il a déjà vue et qu'il voit encore. Toute ‘remontrance’ est vaine - on ne saurait en ‘remontrer’ à quelqu'un qui a déjà sous les yeux ce qu'on se propose de lui faire voir. Dans le refoulement, dans la forclusion, le réel peut éventuellement revenir, à la faveur d'un ‘retour du refoulé’ apparent, si l'on en croit la psychanalyse, dans les rêves et les actes manqués. Mais, dans l'illusion, cet espoir est vain : le réel ne reviendra jamais, puisqu'il est déjà là.” Clément Rosset, Le réel et son double, 1984, Folio, p. 11-13

En haut, la cité de Dieu, détail, Manuscrit de Raoul de Presles, c.1469-73, BnF 

***


[1] “The Yogācāra [position] is that the sheer luminosity, which is the inherent nature of phenomena, exists as a real substance, whereas the Mādhyamika [position] is that it does not exist as a real substance. This itself is a baseless quarrel of Mādhyamika [scholars] with Yogācāra. [Such a pity], the coarseness of people.” Defining Wisdom: Ratnākaraśānti’s Sāratamā D.Phil Dissertation Gregory Max Seton, Wolfson College Trinity Term 2015, p.78

[2] Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra

[3] “Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa, Daisy S. Y. Cheung. Traduction automatique en français.

“(4) Or, if one meditates only on the true nature of what the deities stand for and not the deities, then in this case too, one would attain Buddhahood in many countless aeons but not quickly.

(5) Therefore, the meditation of both [the mind as deities and the true nature of the deities at the same time], because it is extremely pleasant to the mind and because it is a special kind of empowerment, causes one to obtain the highest perfect awakening very quickly
.”

[4] Voir “Les Cinquante stances du service au Maître (skt. Gurupañcaśika tib. bla ma lnga bcu pa), un texte médiéval bouddhiste ésotérique

[5] Voir Western Esotericism: A Guide for the Perplexed, Wouter J. Hanegraaff, Bloomsbury Publishing

“The goal is spiritual knowledge, gnōsis – literally re-cognition or re-membering of one’s true self as identical with the divine Light and Life, as Poimandres points out to Hermes once again.”

[6] “Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c’est en faisant tout comme s’ils croyoient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c’est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu’avez-vous à perdre ?” Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/327

[7] “When Althusser repeats, after Pascal: ‘Act as if you believe, pray, kneel down, and you shall believe, faith will arrive by itself, he delineates an intricate reflective mechanism of retroactive ‘autopoetic’ foundation that far exceeds the reductionist assertion of the dependence of inner belief on external behaviour. That is to say, the implicit logic of his argument is: kneel down and you shall believe that you knelt down because of your belief — that is, your following the ritual is an expression/effect of your inner belief; in short, the ‘external’ ritual performatively generates its own ideological foundation.” Mapping Ideology, traduction automatique

[8] Idée qui s’est répandue dans d’autres civilisations, ne serait-ce que par la force de traductions orientalistes, p.e. “The philosophic intellect, which is unclouded by prejudice, is the true form of the Great Brahma himself; who shines perspicuous in our consciousness, and has no other body besides.” “nirāvaraṇavijñānamayī cidbrahmarūpiṇī |
saṃvitprakāśamātraikadehādehavivarjitā || 52 |” 7.186.52 Yoga-Vasiṣṭha attributed to Valmiki, in the Chapter "Demonstration of all nature (and thing) as brahma himself"

mercredi 15 décembre 2021

Le grand retour

Schéma du projet manichéen (Michel Tardieu, Le Manichéisme, PUF)

Dans les croyances dualistes, où des étincelles lumineuses des hautes sphères ont été répandues dans les sphères inférieures, et où les entités des hautes sphères cherchent à récupérer/sauver les étincelles lumineuses, il y a différentes opinions quant aux êtres, plantes, minéraux, etc. dans lesquels ces étincelles sont capturées, et sur les méthodes de récupération. La règle générale semble être que les entités supérieures, leurs envoyés (“Elus”, etc.), sont capables de “raffiner” ou d’enlever la gangue des étincelles (tib. bcud len skt. rasāyana), pour ne retenir que la Lumière vive et laisser la matière morte pour ce qu’elle est.

Dans les cultes que leur font les êtres sublunaires, les substances offertes peuvent être incinérées et seules la “Lumière” capturée et libérée est accueillie par les entités supérieures, ou bien la simple présentation des offrandes, et leur acceptation par les entités supérieures purifie et bénie les substances (prasād), qui peuvent être ingérées par les adeptes par la suite. Pour ces mêmes croyances, la procréation, notamment humaine, est un autre aspect à surveiller de très près, car elle peut conduire à une reproduction sauvage (= incontrôlé) d’étincelles emprisonnées (“fornication”), qui ne font qu'augmenter la présence de l’obscurité.

Dans la Bible (Ancien et Nouveau Testament[1]), la “doctrine de Balaam” (qui se mue dans le Nouveau Testament en la doctrine des “nicolaïtes”) est associée au refus de la monolâtrie de Yahweh. Ceux qui adorent d’autres dieux (“Baals” et “Astartes”) que Yahweh sont des idolâtres. L’accusation était évidemment principalement dirigée contre les juifs adorant d’autres Baals que Yahweh, ou en plus de Yahweh.

Il s’agit ici notamment de manger “des choses sacrifiées aux idoles”, ainsi que de la “fornication”. Il est possible que “l’abomination” consiste en “l’impureté” du simple partage de nourriture avec ceux qui adorent d’autres dieux et de “mariages” avec des personnes adeptes d’autres cultes.

La façon de sacrifier est également mise en cause. Dans le judaïsme, les offrandes étaient entièrement incinérées, il n’y avait donc pas question de manger les offrandes comme une sorte de prasād (tib. lhag ma) les reliefs d'une offrande présentée aux dieux, avant d’être partagée et mangée sans distinction par tous ceux présents, sans distinction. Pendant la période hellénistique, le mélange et l’universalisme prennent de l’ampleur, mais en fait déjà avant le “miracle grec”, à Persépolis, toutes les religions étaient tolérées. Cette tolérance est insupportable pour les croyants dualistes, car tout contrôle sur la gestion des étincelles de lumière est perdu.
“En Grèce ancienne, le partage de nourriture crée la communauté des hommes et des dieux par l’intermédiaire du sacrifice[2]. Comme l’a montré Marcel Detienne, le refus de partager la chair de l’animal sacrifié équivaut à rejeter les valeurs de la cité, à être socialement exclu[3].

Les pratiques alimentaires concourent à l’ordonnance des relations sociales[4]. Le partage est essentiel, comme le souligne Plutarque : « “[A]ujourd’hui j’ai mangé et non dîné”, sous-entendant que le dîner exigeait toujours pour assaisonnement convivialité et cordialité. »[5]. L’acte de s’alimenter illustre très bien ce que Marcel Mauss qualifiait de « fait social total », d’activité structurant le social[6]. Il convient donc de tracer les grandes lignes de l’évolution de la sociabilité de type alimentaire dans le cadre de la cité en relation avec la citoyenneté et l’exercice du pouvoir, à partir de témoignages allant de l’époque archaïque jusqu’à la période romaine.”[7] (Le banquet, intégration et sociabilité citoyenne dans la cité grecque, Robin Nadeau)
Les premiers chrétiens, qui ont subi l’influence hellénistique, organisent des “agapes”, où les pauvres sont invités à partager la nourriture des riches. Quand le christianisme devient religion d’état, les hérésiologues reprennent à leur compte l'abomination des nicolaïtes, pour désigner les non-chrétiens, qui “mangent des choses sacrifiées aux idoles”, et qui “se livrent à la fornication”, mais en l’appliquant aux non-chrétiens (“païens”) et aux non-juifs. Les reliefs des offrandes présentées au dieux romains de façon symbolique (placées devant leurs représentations) pouvaient être mangés. Les offrandes par incinération étaient sacrifiées à perte pour les adeptes

A Dieu jaloux, religion jalouse. Les chrétiens peuvent partager des repas avec des non-chrétiens, mais “se marier” (matrimonium[8]) avec des non-chrétiens sans leur conversion n’est pas acceptable. Le terme “fornication” est actuellement défini comme les “relations charnelles entre deux personnes qui ne sont ni mariées ni liées par aucun vœu” (atilf). La polygamie des clercs chrétiens n’était cependant interdite qu’à partir du VIIIème siècle, et ce n’est qu’à partir du XIIème siècle qu’on parlait du mariage comme un sacrément. La fornication dans les bouches des hérésiologues est donc autre chose, et fait référence à certaines pratiques attribuées à des gnostiques libertins, pendant des banquets où tous les sens étaient gratifiés.

Ainsi, Epiphane (Panarion, 26,17) nous informe sur l’existence de banquets obscènes perpétrés par les Stratiotiques[9], les Borborites, ou les Phibionites, appartenant tous au groupe des Barbélognostiques (des “śāktika” avant la lettre...). Il y avait peut-être un arrière-plan idéologique d’universalité, de mélange de type a-kula (skt.)[10] (non-hiérarchique, toujours avant la lettre), mais aussi gnostique. A-kula (skt.), sans famille, dans une grande Famille universelle. Ce qui faisait lien était la Lumière. Des Fils et Filles de Lumière.
“Si l'on veut se référer à un arrière-plan idéologique, il s'agissait dans ces cérémonies « cultuelles » de rassembler et de faire remonter à Dieu toutes les particules de Lumière, même celles répandues dans le sperme masculin ou les menstruations féminines.”

“Nous apprenons encore que le commerce sexuel ne devait servir qu'à reconduire les femmes séduites devant les Archontes, et c'est au terme de ce raffinage de la semence lumineuse qu'on devenait Christ, cf. Panarion, 26,9, 6-9 ; aussi ibid., 26,13,2-3 : l'âme parfaite n'engendre pas d'enfants aux Archontes.”

“Ce qui est dit de ce culte spermatique en un autre endroit est plus digne de foi (Panarion, 26,9,4) : « La puissance renfermée dans les menstruations féminines et dans la semence masculine, disent-ils, c'est l'âme (psyché) que nous recueillons et mangeons. Et en tout ce que nous mangeons, que ce soit de la viande, des légumes, du pain ou autre chose, nous en faisons grâce à la création, vu que nous rassemblions l'Âme de partout et que nous l'emportons avec nous dans les sphères supracélestes ». Cette explication rappelle les repas manichéens des élus qui servent au rassemblement de l'Ame, cf. Augustin, Confessions, III, 10.” Les repas sacrés des gnostiques, Jacques E. Ménard, Revue des Sciences Religieuses
Je reviendrai une autre fois sur le rôle des Archontes. Ce passage est “panthéiste”, mais avec un Projet précis, et dans le sens gnostique de sauvetage (de “rassemblement”) de la puissance divine répandue dans les sphères inférieures, qui est poussé très loin chez les manichéens. Saint Augustin parle de manière sarcastique des figues “sensibles” recueillies par d’autres et offerts à des Saints ou des Élus manichéens qui les mangent, en poussant dehors de la bouche “de petits Anges, ou plutôt de petites parties de Dieu même, du Dieu souverain et véritable, qui fussent toujours demeurées unies et comme liées à ce fruit, si elles n’en eussent été détachées par les dents de cet Élu et par la chaleur de son estomac”[11].

Par comparaison, dans le bouddhisme ésotérique, une personne initié s’identifie à la divinité, dont le corps divin est composé de cakra, des cercles de dieux[12], à qui toute expérience humaine “ordinaire” est offerte, qui du coup est transmutée. En mangeant, on offre aux cercles de dieux, qui se “remplissent” et transforment l’expérience ordinaire en plénitude, une autre façon de transformer l’obscurité en lumière, ou de raffiner l’expérience ordinaire... Les gaṇacakra sont des “banquets” où les adeptes mangent de la viande, boivent de l’alcool, et “forniquent”, tout en “remplissant” les cercles de dieux, indissociables de la divinité d’initiation, indissociable de la divinité dans sa sphère respective, indissociable du Bouddha primordial dans la Grande Lumière. C’est du recyclage de semences lumineuses à l’échelle cosmique, micro, méso et macro… Ne dites plus “nous faisons la fête”, mais nous sauvons des âmes.

Il en va de même avec toutes les rencontres d’un “Saint ou Élu” du vajrayāna et son établissement de connexions avec les êtres. C’est une autre façon de “rassembler l’Âme” de partout. Il y a bien une intention de sauver des étincelles lumineuses en les expédiant dans les hautes sphères. Y compris par la fornication (tib. sbyor) et le meurtre rituel, appelé “libération” (tib. sgrol ba), la combinaison mahāyoga des deux est appelée “sbyor sgrol”. Mais tout simple contact sensoriel[13], crée un lien “libérateur” ou “Gnostique”. Ainsi, on peut être “libéré” par la vue (mthong grol), par l’ouï (thos grol), par l’ingestion (myong grol), par le toucher, par le port sur soi (amulette, brtags grol), etc.
“Aspirez à créer des connexions avec les gens, même ceux qui ne perçoivent qu’une bribe de votre T-shirt aux couleurs voyantes dans une foule, ce qui aura pour conséquence qu’un grain de dharma soit semé dans leurs esprits.”[14] Blog Briller comme mission
Ou
“N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum [partenaire sexuel d’un maître tantrique]. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence.”[15]
Les liens ainsi créés avec des Élus sont indestructibles, et sont au fond des liens avec les sphères supracélestes. En fait, les Elus ne descendent pas réellement des sphères supracélestes, ce ne sont que leurs reflets (tib. sprul pa, émanation skt. nirmāṇa, métamorphose), qui se dotent de l’armure de cinq éléments etc., afin de venir sauver ce qui peut l’être ici-bas. Notamment par les contacts directs (sensoriels, ingestion, coït, ...) avec les étincelles lumineuses à sauver, en les renvoyant à la Grande Lumière. Il s’agit clairement d’une idée Gnostique.

Ce n’est pas tant que le bouddhisme ésotérique ait subi l’influence de tel ou tel courant via les routes de la soie, c’est qu’au centre de ce réseau routier se trouvait le berceau (Babylon, la Perse, ...) de ces doctrines dualistes qui opposent des forces de la Lumière et de l’obscurité dans des champs de batailles macro-, méso et microcosmiques. Mar Ammo/Amu était l’apôtre oriental de Mani, mais il y avait des communautés bouddhistes en Perse. Ainsi, Mani en personne aurait converti le Shah de Touran, un petit royaume bouddhiste dans le Baloutchistan. Il aurait reconnu Mani comme un Bouddha, peut-être même l’émanation de Maitreya… L’écart entre ce bouddhisme-là et le manichéisme ne devait alors être pas si grand[16]. Le manichéisme était la religion «perverse» des Ouïgours selon l'empereur de Chine Xuanzong (712-756). L’empereur tibétain Khri song lde btsan (755–797) ne voulait pas non plus de la religion universaliste du “fornicateur” perse Mar Mani (tib. par sig g.yon chen mar ma ni)[17]. Il avait déjà son propre “Bouddha de Lumière”.

***

[1] "14. Mais j'ai quelque peu de chose contre toi : c'est que tu en as là qui retiennent la doctrine de Balaam, lequel enseignait Balac à mettre un scandale devant les enfants d'Israël, afin qu'ils mangeassent des choses sacrifiées aux idoles, et qu'ils se livrassent à la fornication.
15. Ainsi tu en as, toi aussi, qui retiennent la doctrine des nicolaïtes; ce que je hais." Apocalypse 2:14-15

[2] J.-P. Vernant, "À la table des hommes, dans La cuisine du sacrifice en pays grec"

[3] M. Detienne, "Pratiques culinaires et esprit de sacrifice",….

[4] M. Dietler et B. Hayden, "Digesting the Feast", dans Feasts,….

[5] Plutarque, Propos de table, VII, 1, 697c [J. Sirinelli trad.,…

[6] I. de Garine, "Les modes alimentaires", dans Histoire des….

[7] Le banquet, intégration et sociabilité citoyenne dans la cité grecque, Robin Nadeau, Dans Hypothèses 2009/1 (12), pages 251 à 261

[8] "Chez les Romains, il y avait trois manières de le contracter : par l'usage (usus), en cohabitant avec une femme pendant un an et un jour ; par un contrat (coemptio) dans lequel les deux parties se liaient l'une à l'autre par une vente simulée ; enfin par une cérémonie religieuse (confarreatio ; voyez ce mot pour les détails et le sens de la cérémonie)". Source
“La confarreatio est l'une des trois formes juridiques par lesquelles, dans le mariage romain, la femme peut entrer dans la manus – c'est-à-dire sous l'autorité juridique – de son mari. Elle tire son nom du pain d'épeautre (farreus panis1, farreum2) qui intervient dans ce rituel3. Cette forme, au caractère archaïque et religieux très marqué, vraisemblablement réservée aux seuls patriciens, était tombée en désuétude sous l'Empire.” Wikipedia

[9] Secte de Valentiniens, des soldats, des guerriers.

[10] “D’autre part, Kula est le nom de Shakti, Akula le nom de Shiva. Ceux qui suivent la voie de Kula sont ceux qui appartiennent encore au domaine de la manifestation, qui n’ont pas atteint Shiva, le Transcendant, l’inconditionné. Shiva réside dans le Lotus à mille pétales, siège de la Libération, siège de l’amanaska, tandis que ‘le chemin de Kula’ (Kula-patha), c’est la Sushumnâ depuis le mûlâdhâra jusqu’à l’âjña-cakra”.” Tara Michaël, Le Yoga de l’éveil, La voie vers l’inconcevable, Fayard, p. 191

[11] Folio poche, Confessions, p.19-110, traduction d’Arnauld d’Andilly.

Autre traduction :
“10. 18. Moi, dans l'ignorance de ces principes, je riais de tes saints serviteurs et prophètes. Et que faisais-je en riant d'eux? Je n'arrivais qu'à te faire rire de moi, qui insensiblement m'étais laissé peu à peu amener à des niaiseries, à croire que la figue pleure quand on la cueille, pleure avec la branche, sa mère, des larmes de lait! Et si pourtant un « saint » la mangeait, cette figue qu'un autre assurément, et non pas lui, avait fait le crime de cueillir, alors il la mêlait à ses entrailles et en exhalait des anges, voire des particules de Dieu, dans les gémissements de sa prière et dans ses rots. Et ces particules du Dieu très haut et véritable seraient restées enchaînées dans ce fruit, si la dent et l'estomac du « saint élu » ne les avaient délivrées! Et j'ai cru, quelle misère! qu'il fallait être plus miséricordieux 51 envers les fruits de la terre qu'envers les hommes pour lesquels ils naissent. De fait, si quelque affamé en demandait sans être manichéen, on eût paru mériter en quelque sorte la peine capitale en lui en donnant une bouchée.” Traduction de E. Tréhorel et G. Bouissou

[12] “24.1a Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
24.2a Les cercles [divins] se remplissent constamment
24.3a Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
24.4a Les têtes de ces étourdis seront écrasées sous les pieds [du Seigneur du monde]


Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120), qui est le Commentaire du Chant de distiques de Saraha, attribué à Advaya-Avadhūtipa.

[13] “Note 56 The “four liberations” are literally “liberation” through seeing, hearing, wearing, and tasting. The enumeration of “six liberations" adds liberation through touching and feeling, and sometimes recollecting and touching, although there are considerable variations. For more on these rubrics and practices see Holly Gayley, “Soteriology of the Senses in Tibetan Buddhism,” Numen 54 (2007b): 459-499; and Joanna Tokarsha-Bakir, “Naive Sensualism, Docta Ignorantia. Tibetan Liberation through the Senses," Numen 47, no. 1 (2000): 69-112.” Power Objects in Tibetan Buddhism, The Life, Writings, and Legacy of Sokdokpa Lodrö Gyeltsen …, James Duncan Gentry

[14] "Aspire to create connections with people, even those who catch no more than a glimpse of your brightly coloured T-shirt in a crowd, that result in the seed of dharma being sown in their minds." Source https://www.facebook.com/IAmSamLongSamIAm/posts/10221779572896678

[15] "So if you are doing the Shambhala training, and if you have faith in the place of Shambhala and in those great enlightened beings who have manifested in this place for our welfare, then the blessings that enter your mind will be very swift, and this will help increase your own understanding of your Buddha nature. … Shambhala is not to be mistaken with Shangri-la. Everyone thinks: ‘I want to go there.’ But that’s just made up, that’s a movie…. Now this is really not my business, but I want to mention anyway, to some of the women who are the sangyum, or the consorts, of Trungpa Rinpoche, you should be very careful about your attitude. Don’t have an ordinary mind about it, thinking in an ordinary sense: ‘Oh, he slept with me, so I’m equal to him; this makes me special, because he slept with me.’ This is not the way that a sangyum of someone like this should think. It’s the sagyum’s responsibility to consider that he saw in you a karmic connection that could be cultivated. And consider that it was because of his kindness in recognizing your karma that there was an ability to cultivate that and bring that out. If you have an attitude of him with humility and devotion, then if you follow whatever teachings he gave you, because of the special aspect of your connection with him this can be of tremendous benefit to you. If you cultivate your situation, you can then go ahead and be of tremendous benefit to others. But if you fail to see the level of the connection and think of it as being only ordinary, and elevate your pride and ego, you’ve really failed in that connection. That would be like sleeping with a king-but he was not a king, he was a great bodhisattva. There’s a difference."

Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59

[16] “One of the main hurdles in reconstructing the missionary history of early Manichaeism concerns the nature of the later Iranian source material from which our impressions are drawn, much of which presents a triumphalist portrait of Mani and his disciples’ activities in the provinces and regions within and beyond Sasanian territory, converting rulers, performing miracles and overcoming the teachings of the other ‘dogmas’ and false faiths. One particular incident, involving Mani’s conversion of the Shah of Turan, ‘a small Buddhist kingdom in what is today Baluchistan’,33 and narrated in fragments in Parthian (M48; trans. H.-J. Klimkeit 1993, 206-8), demonstrates the complexities involved in assessing the documentary value of the central-Asian Manichaean material.” Manichaeism: An Ancient Faith Rediscovered, Nicholas J. Baker-Brian

"Un fragment parthe (M 48) raconte comment Mani aurait réussi à convertir le roi bouddhiste de Turan. Après avoir procédé publiquement à un exercice de lévitation au cours duquel son interlocuteur fictif est amené à professer la sagesse véritable, Mani expose au roi son dessein missionnaire. « Dès que le Turanshah et les notables (azadan) eurent entendu cela, ils furent joyeux. Ils acceptèrent de croire et devinrent favorables à l’apôtre et à la religion. » Quelques membres de la famille et de la cour du roi se convertissent à leur tour. A la vue de Mani s’élevant à nouveau dans les airs pour prendre congé de lui, le roi tombe à genoux mais Mani l’appelle à lui. Le Turanshah va alors à sa rencontre dans les airs et donne à Mani un baiser en lui déclarant : « Tu es le Bouddha ! »
La courte durée de cette mission indienne, deux ans maximum, exclut toute possibilité de prosélytisme et d’implantation en milieu bouddhique. Si elle n’a donc point abouti aux conversions spectaculaires que lui attribue la légende manichéenne, elle connut cependant un certain succès en milieu chrétien puisque, selon un autre fragment parthe (M 4575r), Mani de retour à Rew-Ardaxshir envoya Patteg (son père, un de ses premiers convertis) et frère Jean (Hanni) s’occuper de la communauté qu’il venait d’y fonder." Le Manichéisme, Michel tardieu

[17] Source : bKa' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa. “Fornicateur” est un des sens du mot tibétain g.yon can, qui signifie aussi escroc, et démon, et qui correspondrait au terme dhūrtaka en sanskrit.

samedi 11 décembre 2021

Le Projet Gnostique


Quand l’homme raconte le cosmos et ses origines, il le fait à partir de ce qu’il connaît, et il n’est pas étonnant que ce qu’il connaît se retrouve dans ce qu’il essaie de mettre en mots. Ainsi, quand il explique le cosmos comme un ensemble de trois sphères, et, en fonction des traditions, que ces trois sphères (skt. tridhātu/triloka) représentent le sensible (skt. kamadhātu), le psychique (skt. rūpadhātu) et le spirituel (skt. ārūpyadhātu), il n’est pas toujours évident s’il parle de lui ou du cosmos, ou des deux à la fois.

Dans un monde globalisé, avant comme maintenant, il n’y a rien de plus volatile, d’ “aéroporté”, et de perméable que les idées. Le tridhātu du ṛg-veda ou du bouddhisme rappelle la “triade divine” Gnostique[1], d’une sphère matérielle (Engendré), psychique (Autogène) et spirituelle (Inengendré), suite à la séparation du Ciel et de la Terre (maintenu par un pilier, etc.), créant une troisième sphère, du domaine du “monde imaginal”. Ces trois sphères sont peuplées par divers êtres et entités selon les traditions spirituelles et religieuses, qui ont chacune leur propre version des faits mythologiques, cosmogoniques et généalogiques, ayant conduit à la catastrophique séparation originelle, et qui proposent chacune leur méthode pour réunir de nouveau Ciel et Terre, à titre individuel ou collectif.

Ceux qui souffrent le plus des conséquences de la Séparation originelle (le Big Bang dualiste), sont prisonniers des sphères inférieures “matérielles” : leurs étincelles de Lumière (de l’Intellect) sont empêtrées dans de la matière (le corps, le monde, les passions, l’ignorance). Les entités des sphères intermédiaires (skr. antari-kṣa tib. bar snang), voulant restaurer l’harmonie originelle, forgent le Projet de sauver toutes ces âmes perdues, et envoient de l’aide. Des missionnaires Sauveurs descendent pour instruire les hommes dans une Gnose, qui leur permettra le retour de leurs âmes dans le Plérôme.

Le Projet est ce qui importe le plus dans ce Triple univers. La Terre, dans la sphère sensible, est le résultat d’une erreur. Le Ciel, l’Inengendré, la Grande Lumière, est inaccessible aux sens et au psyché. Les sphères intermédiaires sont le terrain de l’action vers où se dirigent pragmatiquement tous les regards, sous l’oeil approbateur de la plus haute sphère.

Des variantes de ce Projet dualiste sont proposées par toutes les religions, qui multiplient les spéculations, les doctrines, les pratiques Le concernant. Les limites du Projet sont les limites de l’imaginaire humain.

Les entités des sphères intermédiaires (Ennéade/Ogdoade) n’étant pas sous l’influence des sept planètes, du temps et de la séparation des sexes sont androgynes, à la fois masculines et féminines. On pourrait dire “masculines”. Dans les représentations iconographiques des traditions monothéistes moyen-orientales, la deuxième entité de la triade divine, l’Intellect/l’Autogène peut prendre l’aspect de la Mère (Barbélo) ou du Fils. Les gnostiques pour qui la Pensée première de l’Inengendré prend l’aspect de la Mère céleste Barbélo sont appelés les Barbélognostiques, Barbélonites, Borboriens, ou les Borboniens, accusées d’être des sectes licencieuses. C’est dans leur sillage que l’on trouve les liens les plus marquants avec les traditions ésotériques (gnostiques, hermétistes, pneumatiques, manichéens, taoïstes, ...) de l’Inde et de l’Asie du Sud-est.

Les Nicolaïtes en pleine teuf

Dans le Projet Barbélognostique, il s’agit de récupérer toutes les "étincelles lumineuses” emprisonnées dans la matière, par tous les moyens pourrait-on dire. La substance matérielle emblématique qui renferme les "étincelles lumineuses” sont le sperme masculin et féminin… Pour les Barbélognostiques, et les gnostiques Ophites, la fornication, etc. n’est forcément pas un péché, tant que l’on ne procrée pas dans la sphère matérielle. Barbélo et ses agent(e)s veulent récupérer et sauver toutes les “semences lumineuses” du Démiurge et ses archontes, en attirant l’attention vers Elle à travers son culte, et les rituels associés, parmi lesquels une sorte de banquet gaṇacakra[2].

C’est sans doute l’interprétation la plus concrète du Projet, en poussant le plus loin l’idée de l’incarnation de “l’étincelle lumineuse” cachée dans l’essence séminale de l’homme et de la femme, que l’on offre à la Mère et à ses anges[3]. Il y a évidemment d’autres interprétations du Projet, moins matérielles de “l’étincelle lumineuse” et de son salut. L’idée de base reste néanmoins l’emprisonnement de l’âme dans la sphère matérielle, de son Retour vers les sphères célestes et de sa réintégration définitive. L’interprétation du Projet peut être plus intériorisée, mais l’idée (dualiste) de base reste la même. Notre présence dans la sphère matérielle est un problème, une anomalie, et si on ne peut pas sauver son corps qu’il faudra de toute façon abandonner, au moins on pourra sauver “l’étincelle lumineuse”. C’est une idée Gnostique.

Le bouddhisme se présente comme une voie du Milieu, qui ne s’investit en aucun extrême (être, non-être), et qui dans sa forme mahāyāna se veut une voie non-dualiste. Le dualisme d’une approche Gnostique, quelle qu'elle soit, n’est à mon avis pas compatible avec le bouddhisme, en ce que celui-ci a de plus singulier.

***

[1] Un majuscule pour indiquer que gnostique prend ici le sens de toutes les traditions faisant référence à la connaissance divine, permettant à l’homme d’accéder à une connaissance supérieure et au salut.

[2] “Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Martin van Maële, illustrateur de La sorcière de Jules Michelet

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu
". Panarion, 26.4.1

[3] Épiphane explique que les phibionites offraient leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ" Panarion, 26.4.1