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vendredi 10 mai 2024

L'idéologie lumineuse et ses appareils pas si spontanés

En bas, la cité terrestre encerclée par les daimons, détail, Manuscrit de Raoul de Presles, c.1469-73, BnF 

Ratnākaraśānti (ca. 970-1045 C.E.) fut un des prophètes indiens de l’idéologie lumineuse qui domine le bouddhisme tibétain contemporain. Pour lui, dans sa pratique (pas dans sa scolastique), tous les faits mentaux (dharmā) sont “rien que pensée”, “rien que conscience” et “rien que luminosité” (t. gsal ba tsam s. prakāśamātra), la Luminosité étant comme la substance réelle des “phénomènes” (dharmā)[1]. La coproduction interdépendante et la vacuité sont subordonnées à elle, et au fond contenues en elle. Les phénomènes, lumineux par nature, peuvent être directement perçus (pratyakṣa), sans images (nirākāravāda), et ne sont alors pas réfléchis. Quelle est la source de cette Lumière ? Le tathāgatagarbha ou “Essence de Bouddha” (buddhadhātu), qui est "éternelle, bienheureuse, caractérisée par un moi personnel et pure.”[2] Un Soi Lumineux en lien direct (Logos) avec la Source Lumineuse (Noûs), ou ses équivalents bouddhistes ésotériques, mais néanmoins obnubilé par l’Ignorance (avidyā). A cause d'une double obnubilation, la réintégration de la Luminosité, le parfait état de Bouddha au triple Corps (trikāya, primordialement présent en chacun), est impossible aux non-initiés.

Ratnākaraśānti insiste sur l’importance de l’identification à la réalité divine pour rejoindre la plus haute réalisation.
“(4) Ou bien, si l'on médite seulement sur la vraie nature de ce que les divinités représentent et non sur les divinités mêmes, alors dans ce cas aussi, on atteindra la bouddhéité en d'innombrables éons, mais pas rapidement.

(5) Par conséquent, la méditation des deux [l'esprit en tant que divinité et la vraie nature des divinités en même temps], parce qu'elle est extrêmement agréable pour l'esprit et parce qu'elle est une consécration (abhiṣeka) particulière, permet d'obtenir très rapidement l'éveil parfait le plus élevé."[3]
La pratique de la divinité (p.e. Guhyasamāja), requiert un Guru, une consécration et par conséquent le service au Guru[4]. Le disciple est ainsi admis dans un cercle d’initiés. La divinité, une manifestation du Bouddha cosmique, est indissociable du Guru. C’est à cause de cette forme de bouddhisme ésotérique que la société bouddhiste tibétaine a été dans le passé parfois qualifiée de “lamaïste”, “Lama” étant la traduction tibétaine de “Guru”. Ce terme avait été jugé péjoratif et fut abandonné, mais la société tibétaine était bien une société théocratique. La doctrine de la Luminosité (prakāśavāda) est religieuse dans le sens qu’elle est centrée sur un culte du divin. Cette Luminosité peut être considérée comme “Lumière incommensurable” (Noûs), ou “lumière noétique”[5] Quand cette doctrine est partagée au sein d’une même société (ou groupe), elle en devient l'idéologie (Mapping Ideology, Slavoj Žižek).

Une idéologie n’est pas simplement un ensemble passif d'idées, que l’on adopterait librement, mais participe activement à façonner les perceptions et la conscience des membres dune communauté, ou groupe, et, selon Žižek, souvent en masquant les structures de pouvoir sous-jacentes qu'elle soutient. Elle est “matérialisée” dans ce qu’Althusser appelait les Appareils Idéologiques d’État (AIE), ou dans une religion sous forme d' “églises”, de communautés (saṅgha), etc. Ces communautés représentent et propagent les croyances, mais surtout elles les incarnent matériellement à travers leur existence même et leurs pratiques. Les pratiques, cérémonies et rituels ne sont pas seulement des expressions de foi, mais aussi les mécanismes qui produisent et renforcent activement cette foi. Ils façonnent et reconfirment les croyances au sein d’une communauté.
“Lorsque Althusser répète, après Pascal[6] : "Agis comme si tu croyais, prie, agenouille-toi et tu croiras, la foi viendra d'elle-même", il décrit un mécanisme réflexif complexe de fondation rétroactive "autopoétique" qui dépasse de loin l'affirmation réductionniste de la dépendance de la croyance intérieure à l'égard du comportement extérieur. En d'autres termes, la logique implicite de son argument est la suivante : agenouillez-vous et vous croirez que vous vous êtes agenouillé à cause de votre croyance - c'est-à-dire que le fait de suivre le rituel est l'expression/l'effet de votre croyance intérieure ; en bref, le rituel "externe" génère de manière performative son propre fondement idéologique[7].” (Mapping Ideology, Slavoj Žižek)
Par leur simple performance, les pratiques et rituels créent une réalité qui confirme et perpétue l'idéologie. Ils mobilisent physiquement la communauté, confirment les croyances et légitiment et renforcent le pouvoir des institutions. Les fêtes religieuses, les jours auspicieux, les monuments symboliques (stūpa, caitya), les statues, les icônes, marquent le temps et l’espace. Les hagiographies offrent des exemples (souvent fictifs) de pratiquants modèles qui ont réussi. En baignant dans cette idéologie, qui se matérialise dans le temps et l’espace, elle finit par être intégrée et devient alors invisible, évidente, allant de soi. Cette évidence est l'un des stratagèmes fondamentaux d’une idéologie. Ce que l’on pourrait considère comme une perception spontanée ou naturelle est souvent façonnée par des structures idéologiques. Les monastères ne sont pas seulement des lieux de culte mais aussi et surtout des centres d'éducation et de formation, et donc de reproduction.

Quand Bernadette de Lourdes voit une apparition, elle parle de “la chose” (aquero), une “fille blanche”. Sa communauté lui explique qui était cette “chose”. Les visions de Mme Guyon, analysées par Henri Delacroix, se conforment à, et confirment l’idéologie dont elle était imprégnée. Une lumière blanche devient la vierge, le Christ, Hermès, Mañjuśrī, Kṛṣṇa, selon l’idéologie spirituelle spécifique qui est la nôtre.

La philosophie, et notamment la philosophie grecque (platonicienne, néo-pythagoricienne) pendant la période helléniste, a permis l’émergence d’un Dieu universel (“l’Intellect philosophique”[8], Noûs), quasiment philosophique, au-dessus du lot polythéiste. Les dieux et les daimons sont dits avoir des corps immatériels faits “de lumière”, ou "auto-illuminants" (svaprakāśa), voire “faits de pensée” (manomaya) ou de gnose (jñāna), et émanées de la Lumière incommensurable. Intellect et Lumière sont des traductions possibles pour le Noûs, la source ultime d’Intellect et de Lumière invisible. Nous serions en essence les étincelles de cet Intellect ou Lumière incommensurable. Telle semble être la croyance fondamentale qui alimente les croyances anciennes et nouvelles de notre temps (théosophie, anthroposophie, New age,...). Pour s’implanter et pour durer en devenant une idéologie, une religion ne peut pas se limiter à un ensemble de croyances abstraites ; elle doit s’incarner dans des pratiques matérielles, dans des “Appareils Idéologiques d’État” (AIE), et marquer la vie quotidienne des pratiquants. Pour ce qui est du bouddhisme ésotérique en Europe, nous en sommes très loin, et il y a peu de chance que cela se produise. L’idéologie bouddhiste (ésotérique) traditionnelle ne se répandra pas spontanément, par la force du karma. Les expériences et les réalisations, décrites dans les hagiographies, composées dans des sociétés où l’idéologie était profondément ancrée, ne pourront pas se produire ici avec la même force. Des rituels et des pratiques isolés et non-incarnés ne suffiront pas. Il s’agit de toute façon de moyens habiles (upāya) et provisoires, pas de méthodes scientifiques ou des techniques avec des résultats certains et prévisibles.

Une couche idéologique superficielle, temporaire et mal incarnée aura-t-elle le dessus d’une couche idéologique ancienne, bien plus profonde et matérialisée ? Et quelle influence aura la virtualisation et digitalisation généralisée avec ses intelligences artificielles recyclées sur ces couches ? Si notre vie “spirituelle”, dans l’air du temps, reste captive d’une idéologie “spectaculaire”, performatrice et consommatrice, elle restera forcément superficielle et ne durera pas. Si elle est uniquement un vécu intérieur “profond”, ne nous isole-t-elle pas des autres ? D’ailleurs, la patience, la compassion, et autres “perfections” (adikarma) ne peuvent que se pratiquer au milieu des autres.

La danger de l’idéologie Lumineuse telle que je la perçois, est qu’elle a une orientation très individualiste et qu’elle vise la réintégration de la Lumière. Dans l’idéologie Lumineuse, comme dans d'autres idéologies dualistes et hiérarchiques (de type "Cité de Dieu"), toute l’attention est tournée vers la Lumière, souvent --dans la pratique-- aux dépens du monde et des autres ; le monde et les autres n’étant que des simulacres, ou une illusion, et la Luminosité, le “vrai” réel. Ainsi, le roi Anala, le grand bodhisattva accompli que rencontre Sudhana pendant sa quête (Gaṇḍavyūha sūtra), explique avec conviction le principe de sa guerre juste contre le vice :
“Fils de famille, que penses-tu ? Ces simulacres de pécheurs (pāpaka) confrontés au fruit de leurs actes, existent-ils réellement ? Ces simulacres de corps splendides, existent-ils vraiment ? Ce simulacre de la cour, existe-il vraiment ? Ce simulacre de grand luxe, existe-t-il vraiment ? Ces simulacres de mon statut de monarque et d’un grand pouvoir, existe-t-il vraiment ? Non, dit Sa Majesté, cela n'existe pas vraiment. Il poursuivit: Fils de famille, je suis un bodhisattva libéré (vimokṣika) avec des pouvoirs magiques. La plupart des sujets qui habitent mon royaume, tuent, volent, se méconduisent sexuellement, mentent, médisent, tiennent des propos incohérents, sont cupides, malveillants, entretiennent des vues fausses (mithyā-dṛṣṭi) et commettent des actes négatifs. »[6]

« Fils de famille, c'est pour éduquer ces personnes, et pour les amener à maturité, pour leur parfaite édification, et pour leur propre bien, et surtout avec la plus grande compassion qu'ils sont amenés ici, et que des simulacres de tortionnaires sont omniprésents sur le territoire de mon royaume. »[7]

« Ce sont des simulacres de tortionnaires, qui saisissent des simulacres de condamnés à mort, afin de les exécuter. Ce sont des simulacres de juges, qui prononcent divers jugements contre des simulacres de personnes ayant commis les dix actes négatifs. Et ce sont des simulacres de souffrances insupportables, causées par des mains, des pieds, des oreilles, de membres, de doigts et de têtes tranchées qui sont déployées par magie. En voyant tout cela, les habitants de mon royaume, renoncent à leurs fautes et développent la force du regret, la frayeur et la crainte. Ils renonceront ainsi aux actes négatifs et deviendront vigilants. Fils de famille, cet expédient a pour effet de faire renoncer ces êtres aux fautes et à leur inspirer la crainte, et le regret, afin qu'ils se détournent des actes négatifs. » Voir La politique du Gaṇḍavyūha sūtra (2016). Traduction anglaise en ligne King Anala, chapter 20, traduit par 84.000.
Le pays, avec son roi, son régime de terreur, et ses sujets que rencontre Sudhana ne seraient que des simulacres. La guerre juste ne serait menée que contre les corps et les esprits d'une vie, tout en purifiant et galvanisant le Soi lumineux éternel. L’unique raison d’être de “ce pays” --la cité terrestre-- est de détourner les êtres du mal, de les tourner vers le bien, et ultimement de les faire se réintégrer dans le Bien, la réalité lumineuse (t. chos nyid 'od gsal gyi bar do) bouddhiste. L’illusion et l’idéologie de l’un sont le réel de l’autre, et vice-versa. Une double obnubilation d'un autre genre.
“Dans l'illusion, c'est-à-dire la forme la plus courante de mise à l'écart du réel, il n'y a pas à signaler de refus de perception à proprement parler. La chose n'y est pas niée : seulement déplacée, mise ailleurs. Mais, en ce qui concerne l'aptitude à voir, l'illusionné voit, à sa manière, tout aussi clair qu'un autre.”

“On peut dire que la perception de l’illusionné est scindée en deux : l'aspect théorique (qui désigne justement ‘ce qui se voit’, de theorein) s'émancipe artificiellement de l'aspect pratique (‘ce qui se fait’). C'est d'ailleurs pourquoi cet homme après tout ‘normal’ qu'est l'illusionné est au fond beaucoup plus malade que le névrosé : en ceci qu'il est lui, et à la différence du second, résolument incurable. L'aveuglé est incurable non d'être aveugle, mais bien d'être voyant : car il est impossible de lui ‘refaire voir’ une chose qu'il a déjà vue et qu'il voit encore. Toute ‘remontrance’ est vaine - on ne saurait en ‘remontrer’ à quelqu'un qui a déjà sous les yeux ce qu'on se propose de lui faire voir. Dans le refoulement, dans la forclusion, le réel peut éventuellement revenir, à la faveur d'un ‘retour du refoulé’ apparent, si l'on en croit la psychanalyse, dans les rêves et les actes manqués. Mais, dans l'illusion, cet espoir est vain : le réel ne reviendra jamais, puisqu'il est déjà là.” Clément Rosset, Le réel et son double, 1984, Folio, p. 11-13

En haut, la cité de Dieu, détail, Manuscrit de Raoul de Presles, c.1469-73, BnF 

***


[1] “The Yogācāra [position] is that the sheer luminosity, which is the inherent nature of phenomena, exists as a real substance, whereas the Mādhyamika [position] is that it does not exist as a real substance. This itself is a baseless quarrel of Mādhyamika [scholars] with Yogācāra. [Such a pity], the coarseness of people.” Defining Wisdom: Ratnākaraśānti’s Sāratamā D.Phil Dissertation Gregory Max Seton, Wolfson College Trinity Term 2015, p.78

[2] Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra

[3] “Madhyamakanising” Tantric Yogācāra: The Reuse of Ratnākaraśānti’s Explanation of maṇḍala Visualisation in the Works of Śūnyasamādhivajra, Abhayākaragupta and Tsong Kha Pa, Daisy S. Y. Cheung. Traduction automatique en français.

“(4) Or, if one meditates only on the true nature of what the deities stand for and not the deities, then in this case too, one would attain Buddhahood in many countless aeons but not quickly.

(5) Therefore, the meditation of both [the mind as deities and the true nature of the deities at the same time], because it is extremely pleasant to the mind and because it is a special kind of empowerment, causes one to obtain the highest perfect awakening very quickly
.”

[4] Voir “Les Cinquante stances du service au Maître (skt. Gurupañcaśika tib. bla ma lnga bcu pa), un texte médiéval bouddhiste ésotérique

[5] Voir Western Esotericism: A Guide for the Perplexed, Wouter J. Hanegraaff, Bloomsbury Publishing

“The goal is spiritual knowledge, gnōsis – literally re-cognition or re-membering of one’s true self as identical with the divine Light and Life, as Poimandres points out to Hermes once again.”

[6] “Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c’est en faisant tout comme s’ils croyoient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c’est ce que je crains. — Et pourquoi ? qu’avez-vous à perdre ?” Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/327

[7] “When Althusser repeats, after Pascal: ‘Act as if you believe, pray, kneel down, and you shall believe, faith will arrive by itself, he delineates an intricate reflective mechanism of retroactive ‘autopoetic’ foundation that far exceeds the reductionist assertion of the dependence of inner belief on external behaviour. That is to say, the implicit logic of his argument is: kneel down and you shall believe that you knelt down because of your belief — that is, your following the ritual is an expression/effect of your inner belief; in short, the ‘external’ ritual performatively generates its own ideological foundation.” Mapping Ideology, traduction automatique

[8] Idée qui s’est répandue dans d’autres civilisations, ne serait-ce que par la force de traductions orientalistes, p.e. “The philosophic intellect, which is unclouded by prejudice, is the true form of the Great Brahma himself; who shines perspicuous in our consciousness, and has no other body besides.” “nirāvaraṇavijñānamayī cidbrahmarūpiṇī |
saṃvitprakāśamātraikadehādehavivarjitā || 52 |” 7.186.52 Yoga-Vasiṣṭha attributed to Valmiki, in the Chapter "Demonstration of all nature (and thing) as brahma himself"

dimanche 7 juin 2020

La marche perpétuelle du Marché


Visual Poems with Language Is a Virus, MrLHewett 
Dans l’élévation de l’âme platonicienne, chrétienne etc., il s’agit de dépasser les puissances inférieures et supérieures de l’âme, afin d’arriver au repos en Dieu (ou équivalent). La première partie se passe en s’appuyant sur les puissances, mais une fois celles-ci dépassées-ci, c’est uniquement sur la foi que le contemplatif s’appuie. Comme la grâce, la foi est un don de Dieu que celui-ci verse dans le vase précieux de l’âme. Pour arriver au repos en Dieu, le contemplatif laisse Dieu gérer le couplage final.
« Dieu […] achève dans [le] cœur, par son amour, l’ouvrage qu’il a commencé dans l’esprit par [les] puissances. »[1]
La foi est l’œil avec lequel on voit Dieu[2]. La foi est « l’acte simple » qui permet « l’acte perpétuel » et « l’oraison perpétuelle ».
« L’âme contemplative qui s’est une fois solidement convaincue que Dieu réside très intimement en elle et dans toutes ses puissances, et qui de plus a protesté de ne vouloir dorénavant vivre et agir que pour Dieu et en la présence de Dieu, se doit contenter de sa foi et de son intention actuelle en toutes ses œuvres et en tous ses exercices, sans former expressément de nouveaux actes de cette créance ou de cette protestation. »[3]
« [Le contemplatif] sent Dieu présent, et en même temps qu'il prend soin d'écarter toutes les autres pensées dont il pourrait être alors occupé, il connaît que celle de Dieu lui demeure toute seule et qu'elle était au fond de l'âme où les nuages des distractions et des affaires la tenaient couverte et l'empêchaient de se montrer efficacement. De là vient qu’à toutes les heures, en tous lieux, en toutes les compagnies et en toutes les occasions, l'âme peut jouir de Dieu en secret si elle s’accoutume de se retirer au fond d'elle-même et de ne prêter aux occupations du dehors que l'attention qu'elle ne leur peut refuser. »[4]
« Il n'y a que Dieu qui s'explique à l'âme d'une manière ineffable, qui ne tient ni de la parole, ni de la pensée humaine qui, sans se faire comprendre, nous fait au moins sentir qu'il est incompréhensible, et nous le fait sentir plus vivement et plus certainement que toutes les expressions de la rhétorique humaine. C'est une lumière qui provient de la foi. Ou pour mieux dire, c'est la foi même qui devient plus lumineuse et plus éclairée, en suite de la contemplation que je vous enseigne. »[5]
« Nous parlons de Dieu que très imparfaitement »[6], mais « la foi répare très amplement nos indignités et notre impuissance », et quand nous louons Dieu et parlons de ses qualités, « notre foi va chercher la signification des termes que nous proférons, jusque dans l’entendement et dans le cœur de la Divinité. La contemplation vient ensuite qui, aidée par l’opération du saint Esprit, perfectionne la foi. »[7]
Quand nous savons, sans passer par les lumières et les puissances de l’âme, c’est le simple acte de la foi qui a pris la relève, et l’oraison est alors continue, même quand on dort.

Quand on sort du cadre de la religion, il y a d’autres manières pour décrire et, oserai-je dire, expliquer « l’opération du saint Esprit », et « la foi » qui est continue comme une « oraison perpétuelle ».

Le Cœur (« le fond de l’être », « le fond de la volonté »), n’est pas l’organe physique, mais comme une sorte de « sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » Le Cœur est le siège de la foi.

Quelle autre « sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part », connaissons-nous, et qui est invisible pour nous ? L’idéologie. Pas l’idéologie d’Antoine Destutt de Tracy (1754-1836), pas non plus l’idéologie de nos ennemis politiques, que nous « voyons » en la considérant comme une illusion à laquelle ils adhèrent ou qu’ils subissent, mais l’idéologie omniprésente comme l'espace, que nous ne voyons pas et dans laquelle nous sommes nés et que nous vivons, comme les poissons qui ne voient pas l’eau dans laquelle ils nagent. Une idéologie qui est le cœur de notre monde et de nous-mêmes.
« Quand les hommes ont une fois acquiescé à des opinions fausses, et qu’ils les ont authentiquement enregistrées dans leurs esprits, il est tout aussi impossible de leur parler intelligiblement que d’écrire lisiblement sur un papier déjà brouillé d’écriture » Destutt de Tracy citant Hobbes[8].
C’est encore l’ancienne conception de l’idéologie, comparée à des lunettes à travers lesquelles nous regarderions le réel. L’idéologie expliquée par Slavoj Zizek (avec le film They Live, de John Carpenter, 1988) est bien pire. C’est notre expérience « naturelle » (réel idéologique) qui est toute idéologique. « Nous » et notre expérience sont en fonction de l’environnement idéologique dans lequel nous vivons. Ce « royaume idéologique » est le saṁsāra, écrit Tom Pepper dans la collection d’essais intitulé « The Faithful Buddhist »[9]. La même rivière d’eau peut être vue comme remplie de pus et de sang par les pretas et de nectar par les devas, explique déjà le Yogācāra. Le réel reste inaccessible, nous n’avons accès qu’au réel idéologique.

L’idéologie n’est pas une illusion dont il faut, ou dont on peut se libérer, pour avoir accès au réel, sans aucune idéologie. Ce serait un non-sens. L’idéologie est la vérité conventionnelle (sct. saṁvṛiti-satya), qui est entièrement construite, « avec des causes et des conditions », et qui peut se modifier, en intervenant sur « les causes et les conditions ».

Comment quelqu’un qui serait tout à fait sorti du « royaume idéologique », pourrait-il aider les autres vivant dans l’idéologie ? L’histoire de « la potion magique qui rend fou » pourrait nous aider à comprendre comment cela serait impossible.

Comment s’installe une idéologie ? Elle ne s’installe pas, elle est en place depuis les temps sans commencement. Nous naissons dans l’idéologie, qui évolue constamment, et nous aidons à la transmettre aux générations suivantes. L'idéologie se laisse adapter, changer, influencer (spin etc.), c’est l’objet de l’éducation, de la propagande, de la communication, des relations publiques, des sondages, de la maîtrise des dégâts, de l'éducation religieuse et spirituelle, des formations, du coaching, etc, bref des institutions (faudrait oublier le sens ancien plus limité des institutions qui sont remplacées as we talk).

Dans le cas d’une religion d’état (ou d’une autre idéologie), quand le pouvoir marchait main dans la main avec la religion dans les diverses institutions, elle pouvait se diffuser dans tous les aspects de la vie, au niveau spatial et temporel, par un bombardement d’images, comme le fait actuellement la publicité dans toutes ses formes.

Quand on naît et grandit dans un « royaume idéologique », ou « monde du spectacle », on subit son influence partout, et on devient ce « royaume idéologique », que l’on soit assis, debout, couché, en mangeant, en buvant, et même en dormant. Même les moments de « pleine conscience » ou de recueillement se passent dans l’idéologie. L’idéologie est comme une « oraison perpétuelle ». Nous nous couchons avec elle, et nous nous levons avec elle, notre sommeil ne l’aurait pas interrompu. C’est elle qui répand sa grâce et qui entretient notre. En dépassant les "puissances de l’âme", et en « écartant toutes les autres pensées dont [nous pourrions] être alors occupé[s] », nous sommes en adéquation totale avec notre « royaume idéologique », rien ne nous en dissocie. Cette acceptation totale est la fin de toute inquiétude (wellness, bien-être), et comme un repos. C’est la naissance du nouveau sujet, prêt à se laisser agir par son royaume idéologique.

L’idéologie qui nous gouverne actuellement est celle du Marché (ou Spectacle pour les Debordiens). Est-ce que la religion ou la spiritualité lui oppose une quelconque résistance ? Au contraire semble-t-il. Les maîtres, instructeurs et coaches spirituels de divers horizons s’accommodent très bien avec le Marché. Ils semblent s’entendre à merveille, et se rencontrent parfois lors des grandes messes du Marché. Le Marché adore la charité, le karma, l’amour, l’acceptation, le non-jugement, l’involonté, le non-agir, le changez-le-monde-commencez-par-vous-même etc. des entrepreneurs spirituels pour remplir les « précieux vases » et le fond de l’être. Rien n’arrêtera son élan.

***
Slavoj Zizek : Qu'est-ce que l'ideologie ?


[1] Malaval, Le belle ténèbre, p. 127

[2] Malaval, p. 68

[3] Malaval, p. 69

[4] Malaval, p. 73

[5] Malaval, p. 76

[6] Malaval, p. 76

[7] Malaval, p. 78-79

[8] Hobbes, Traité de la Nature humaine, traduction du baron d’Holbach

[9] « It will be my claim that many of the conceptual difficulties and apparent contradiction in Buddhist thought dissolve once we understand samsara as the realm of ideology. »

vendredi 6 septembre 2019

La pratique d'une idéologie


Le mariage du Sakyong et de la Sakyong Wangmo
A la question d'un ami Facebook, “le vajrayana, mahamudra, dzogchen marchent-ils pour les occidentaux?”, j’avais suggérer d’élargir la question en “le vajrayana, mahamudra, dzogchen marchent-ils encore tout court ?”

Etant donné le lien entre la théorie/doctrine/idéologie et la pratique/praxis, on pourrait demander de quelle doctrine/idéologie le vajrayāna, mahāmudrā, dzogchen sont-ils la pratique ? Est-ce que cette doctrine/idéologie est compatible avec les sociétés occidentales (et sans doute de plus en plus même les sociétés orientales) ? Compatible ou partiellement compatible ?

Le bouddhisme tibétain est pour une grande partie la pratique du vajrayāna. En parlant de la mahāmudrā et du dzogchen, il faut être conscient que ces deux pratiques sont très complexes, malgré la volonté récalcitrante de certains d’en faire des pratiques relativement simples pour “voir la nature de l’esprit” et d’en rester là. Quelle que soit l’historique des pratiques sous ces noms (notamment la transmission hors du cadre tantrique), elles ont été absorbées et intégrées dans le vajrayāna, dont elles font désormais partie. La doctrine/idéologie cadre de la mahāmudrā et du dzogchen est donc celle du vajrayāna.

Le vajrayāna a pour caractéristique d’être un ensemble d’instructions traditionnellement enseignées par le Bouddha sous l’aspect symbolique (saṃbhogakāya) d’une divinité tantrique avec son univers (maṇḍala), qui est essentiellement la version pure (śuddha) de notre expérience ordinaire. Cette divinité, indifférenciée du maître qui en transmet l’initiation à l’élève, trône comme un monarque universel au milieu du cercle. Les hiérarchies y sont bien déterminées. L’ensemble, étant la version pure de notre version impure (soulunaire), sert de modèle à la terre pour un gouvernement éclairé sous un dharmarāja. C’est une idéologie parfaite pour des monarchies de type classique ou des théocraties, où la religion et l’état règnent main dans la main. Ironique si on pense que le Bouddha avait renoncé à son royaume...

Le Sakyong Trungpa avec son fils le Sakyong Mipham

Cette doctrine/idéologie du vajrayāna (y compris la mahāmudrā et le dzogchen bipartite : khregs gcod et thod rgal) est principalement mise en pratique (“pratiquée”) sous la forme des sādhana (avec ses accessoires : initiation, etc.). La réussite de cette mise en pratique est le siddhi (réussite). Le maître tibétain Chogyam Trungpa (1939-1987), grand modernisateur du vajrayāna en Occident, a cherché à fidèlement mettre en pratique l’idéologie du vajrayāna en inventant (terma) une pratique appelée Royaume de Shambala, dont il s’est proclamé le Maître-Roi, le dharmarāja, avec des cercles hiérarchiques tout comme dans les modèles du vajrayāna. Le résultat, comme on peut le voir actuellement, est assez catastrophique, malgré une mise en pratique assez fidèle de la théorie/idéologie correspondante. Se pourrait-il que l’idéologie (du vajrayāna) n’est pas compatible avec une société occidentale contemporaine ? Même si on “pratiquait” bien selon les instructions des sādhana inventés (terma) par Trungpa, dans ce cas. Une “pratique” n’est rien sans son idéologie. Si l’idéologie (théocratique) ne convient pas, quelles que soient les raisons, pourquoi la “pratiquer” ?

Une doctrine est une idéologie que l’on veut mettre en pratique. Il faut en avoir conscience. Il ne faut donc pas “pratiquer” aveuglement ou n’importe quoi. Souhaitons-nous réellement instaurer un maṇḍala théocratique sur la terre ? Que ce soit dans notre société où dans des mini-sociétés (sectes ?) au sein de celle-ci ? Souhaitons-nous actualiser une telle idéologie ?

Un exemple pour le vajrayāna. Quand on fait un grand rituel de protecteur Dharmapala (où une messe pour prendre un rituel d’une autre religion), de quelle doctrine/idéologie cet office est-il la pratique ? Quel serait le fruit de cette pratique qui confirmerait la réussite conformément à la doctrine ? Ou est-ce plutôt la tenue même de l’office qui est le “fruit” de cette doctrine ? Par sa perpétration même sous forme rituelle. Voir aussi Sadhana, l'entretien du corps mystique

Question accessoire : faut-il croire un adepte du vajrayāna, quand il/elle dit qu'il/elle ne fait pas de politique ?   



vendredi 19 juillet 2019

"Pratiquer"

Perpetuum mobile

Une des conséquences de la disparition de l’influence des religions et la progression de la sécularisation est la distinction entre adeptes “pratiquants” et non-pratiquants”. Les “non-pratiquants” étant le plus souvent des personnes nées dans une certaine religion et éventuellement ayant reçu une certaine éducation religieuse, mais qui ne la mettent pas “en pratique” conformément, voire pas du tout. Il est possible que ces personnes ne suivent même pas les dogmes et les croyances qu’impose leur religion. 

Les nouveaux convertis bouddhistes en Occident sont en revanche presque tous des bouddhistes “pratiquants”. Pourquoi se convertir à une nouvelle religion si c’est pour ne pas la “pratiquer” ? D’autant plus que le bouddhisme se veut une religion pragmatique et non-dogmatique. Le Bouddha ne fait qu’indiquer le chemin ; aux adeptes de le parcourir (“pratiquer”). Le bouddhisme a néanmoins présenté différentes façons de “pratiquer” la Loi bouddhique. Les bouddhistes laïques “pratiquent” essentiellement le don, c’est-à-dire qu’ils subviennent aux besoins des religieux qui eux marchent effectivement dans les pas du Bouddha et “pratiquent” réellement. Le mérite associé à ce type de dons permettra aux laïques d’accéder un jour (y compris dans une autre vie) au statut d’un véritable disciple du Bouddha. Le bouddhisme peut être un projet à très long terme.

Le bouddhisme, qui a des racines plutôt ascétiques, met l’accent sur la volonté. C’est l’action pragmatique qui sauve. Cela ressort très clairement de la Parabole de la flèche empoisonnée[1]. Même s’il arrive au Bouddha d’utiliser des éléments surnaturels et miraculeux (upāya), l’objectif reste pragmatique. Ainsi, le Bouddha détourna son cousin Nanda d’une amour terrestre en lui faisant miroiter des beautés célestes, et dans le Soutra du lotus, il fait sortir des jeunes enfants d’une maison en feu en leur promettant des jouets merveilleux à l’extérieur. L’objectif est la libération (mokṣa). La véritable “pratique” est alors ce qui approche de cet objectif (l’octuple chemin ou le triple entraînement), et non une orthodoxie ou une orthopraxie religieuse, qui peuvent avoir leur “utilité”. Le reste est moyen salvifique (upāya). Y compris les questions métaphysiques dont les réponses ne nous rapprochent pas de la libération.

Il n’y a pas de doute que cette libération, aux débuts du bouddhisme qui fut initialement un des multiples courants du mouvement des Renonçants (śramaṇa), était également un exploit ascétique, comme on peut voir dans l’histoire de Dabba Mallaputta, qui disparaît par le “recueillement dans l’élément igné” (P. tejodhātuṃ samāpajjitvā). Avec le temps, la nature de la libération et les moyens d’y arriver ont considérablement changé. Dire qu’il y a 84.000 dharmas pour se libérer est à peine exagéré. “Pratiquer” ne peut alors être autre que de faire le nécessaire pour se libérer, en théorie. Si le détachement se pratique effectivement en se détachant, et que le détachement réel est une des choses les plus difficiles à accomplir pour un être humain normalement constitué, des aides, des astuces et des moyens salvifiques ont été développés par les religions pour éviter le découragement. En “pratiquant” ces artifices, on devrait ultimement être capable de se libérer effectivement.

Pour qu’un artifice puisse légitimement être qualifié de méthode de libération, il faudrait qu’une Révélation ou un Guide (quelqu’un qui a atteint l’autre rive) confirme qu’il en est une. Si c’est le cas, “pratiquer” les artifices peut-être considéré comme “pratiquer” tout court. La libération est le fait de se libérer et le détachement le fait de se détacher. En se libérant on est libéré, et en se détachant on est détaché. Mais en “pratiquant” on n’est pas pas automatiquement libéré ou détaché. Le fruit peut se faire attendre, et tant que le fruit n’est pas atteint, on continue de “pratiquer”. En théorie, on pourrait pratiquer les 84.000 dharmas, sans être libéré ou détaché. Il semble donc y avoir un certain décalage qui perdure entre les artifices et les objectifs auxquels ils sont censés conduire.

Pourquoi la libération et le détachement sont-ils si difficiles à atteindre de façon durable ? Les Révélations et les Paroles du Bouddha confirment que c’est possible et que cela a déjà été fait. De certains “pratiquants” on a pu dire après leur mort ou de leur vivant qu’ils étaient “libérés”. D’autres “renaissent” par choix et seraient “libérés”. Ils enseignent la pratique des artifices pour que les autres se libèrent à leur tour. La vie des maîtres et des adeptes se focalise alors sur la pratique des artifices, qui devient le centre de leur vie et même de l’après-vie. Les uns et les autres sont aussi convaincus que pour se libérer et pour se détacher, il faudrait passer par la pratique des artifices et qu’il n’y pas d’autre moyen. Se libérer et se détacher par d’autres moyens et sans aide est impossible.

La pratique des artifices devient alors autosuffisante et une sorte de circuit fermé. Même sans atteindre le but final, une progression dans la pratique est possible, et elle peut même être confirmée par les maîtres. La “pratique” est alors pratiquée pour elle-même. Elle n’est pas que la pratique proprement dite des artifices, mais tout ce qui l’entoure, ce qui la justifie et la motive. Tout cela la maintient et l’entretient. Elle est un système symbolique, une idéologie, une superstructure. “Pratiquer” c’est entretenir celle-ci.

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[1] Cûla Mâlunkyâ Sutta (Court Soutra de Mâlunkyâ), Majjhima Nikâya, I, 426-432. Môhan Wijayaratna, « Sermons du Bouddha », Seuil/Points Sagesses, Paris, 2006, pp. 131-137.

vendredi 12 juillet 2019

Les racines puritaines du développement de soi et de l'émotionalisme



Methodist Camp Meeting 1819
Le sociologue Pierre Prades (élève d’Alain Caillé) avait présenté sa thèse “De la conversion à la guérison Puritanisme, psychothérapies, développement personnel” en 2013. Il en avait fait un livre, publié en 2014, sous le titre “De la sainteté à la santé. Puritanisme, psychothérapies, développement personnel” (Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « La bibliothèque du MAUSS », 2014, 535 p., ISBN : 978-2-35687-339-2). Il a également publié une série d’articles « Y croire. » Retour sur l’« efficacité symbolique » et   
Psychothérapies et traditions chrétiennes, où il aborde la méthode de “MindCure” (guérison mentale ou psychique).

Ses recherches permettent aussi d’éclairer certains aspects de l’émergence et l’évolution du phénomène de la “méditation” en général et de la pleine conscience en particulier. Quoiqu’il en soit, il est vraisemblable que ce phénomène ait indirectement des origines puritaines.

Dans ces publications, Prades montre l’influence du puritanisme sur la psychothérapie, et, partant, sur les différentes formes du développement de soi. C’est le psychologue américain William James qui avait fait la jonction notamment en désécularisant/rationalisant l’« expérience religieuse » en « expérience thérapeutique ». Pour en donner la preuve, Prades remonte à la théologie de “l’Alliance de grâce” (Covenant of Grace), propagée en Angleterre par William Perkins et William Ames, qui prend le contre-pied de “l’Alliance des oeuvres” et qui servait de principe de conversion aux puritains. On trouve sa première formulation dans la Confession de Westminster (The Westminster Confession of Faith) des principaux théologiens anglais et écossais (1646). 
“Le chapitre VII traite de « l’Alliance de Dieu avec l’homme » (Of God’s Covenant with Man). En voici les points essentiels :
« 1. La distance entre Dieu et la créature est si grande que les êtres doués de raison, bien qu’ils lui doivent obéissance puisqu’il est leur Créateur, n’auraient cependant jamais trouvé en lui leur bonheur et leur récompense s’il ne lui avait plu de les leur accorder par le moyen d’une alliance.
2. La première alliance conclue avec l’homme a été une alliance des œuvres (Covenant of works), dans laquelle la vie a été promise à Adam, et en lui à sa postérité, sous la condition d’une obéissance parfaite et personnelle.
3. L’homme, par la chute, s’étant rendu incapable de vivre par cette alliance, le Seigneur a bien voulu en conclure une seconde, généralement nommée “l’Alliance de grâce” (Covenant of Grace). Dans cette Alliance, il offre gratuitement aux pécheurs la vie et le salut par Jésus-Christ, requérant d’eux la foi en celui-ci afin d’être sauvés, et il promet de donner son Saint Esprit à tous ceux qui sont destinés à la vie, afin de les rendre désireux et capables de croire.
4. Cette Alliance de grâce est fréquemment désignée dans l’Écriture par le nom de Testament, en référence à la mort de Jésus-Christ, le Testateur, et à l’héritage éternel qu’il lègue avec tous les biens qui le composent. » (Y croire).
C’est uniquement par la grâce (Sola Gratia), que l’on peut entrer dans l’Alliance. Après la chute d’Adam, l’Alliance des oeuvres n’étant plus possible, c’est désormais uniquement la foi (Sola Fide) qui permet la conversion. C’est la Révélation (écritures, Sola Scriptura) qui seule permet d’accéder au Salut. Ni la raison, ni les sacrements (contrairement au catholicisme) en sont capables. Voici les principes de l’Alliance de grâce, qui, selon Prades, a contribué à la psychothérapie moderne à travers des interprétations successives.

Pour Prades, sa contribution à la “guérison mentale” (mind-cure), apparue vers le milieu du XIXème siècle aux Etats-Unis, s’est développée selon deux axes : le “calvinisme sentimental”[1] du pasteur américain Jonathan Edwards et le méthodisme du prêtre anglican britannique John Wesley.

Prades résume l’évolution du puritanisme en cinq “dynamiques”. L’opposition du salut par la grâce en opposition au salut (catholique) par les oeuvres (sacrements) (1). La grâce qui sauve est accordée par Dieu, mais comme la foi dépend aussi du croyant, c’est la foi qui devient la voie (2). “Y croire” vraiment, ce n’est pas uniquement croire par l’esprit, mais aussi par le coeur et le corps (sentiments et affects/émotions) (3). La voie (plus tard l’efficacité des psychothérapies) devient une “réarticulation du sentir, du penser et du vouloir”. Cette réarticulation n’est pas une affaire individuelle et passe par un engagement dans la société (une Alliance entre hommes - Social Covenant) (4). Le volontarisme optimiste (> optimisme thérapeutique) opposé au calvinisme pessimiste (5).

La “guérison psychique” qui résulte de cette voie ressemble à une “seconde naissance” (Revivalisme).
 “William James explique que le catholicisme est bien adapté aux âmes optimistes, aux healthy-minded et aux once born qui n’ont pas trop de problèmes. Aux sick souls, en revanche, il faut des remèdes plus forts, ceux qui produiront les twice born ; Pour ceux-là, toute guérison psychique ressemble à une seconde naissance.” (Y croire)
 La dynamique volontariste-optimiste de l’Alliance pratiquée par les puritains de la Nouvelle Angleterre a ainsi eu deux sorties (deux Réveils). Le Perfectionnement de soi (1), “premier jalon de l’évolution du protestantisme libéral vers une éthique thérapeutique” (autour de 1740). “La conversion du cœur comme expérience émotionnelle de transformation de soi", à l’origine de la tradition du « revivalisme », “l’émotionalisme” (entre 1800 et 1850) (2).

Le Perfectionnement de soi, qui peut-être considérée comme une recherche de “guérison”, voire d’une “seconde naissance” avait reçu une impulsion “émotionaliste” (Edwards et Wesley) au milieu du XIXème siècle, et se transforma par la suite proprement en “Revivalisme”. Les “revivals” étaient “des expériences individuelles et collectives de conversion publique, notamment lors de grands festivals religieux, les camp meetings.” (voir l'illustration ci-dessus)
 “Le revivalisme peut être considéré comme une technologie de mobilisation des affects, en groupe et individuellement, pour promouvoir une adhésion volontaire, un acte de foi.” (Y croire).
 Cette tradition a nourri les diverses méthodes de “mind cures” ou guérisons psychiques, qui allaient influencer les psychothérapies des deux rives de l’Atlantique. Les deux Réveils ci-dessus ont eu lieu dans un cadre de “sécularisation”/”rationalisation” (ou encore “déconversion”) progressives. Prades, en suivant Henri Ellenberger, donne l’exemple de la transformation de “l’âme” en “psyché”.
 “Dans le cours de la « sécularisation » des sociétés européennes et nordaméricaines, un processus de naturalisation-rationalisation a transformé l’âme en psychè : à la grâce transmise par l’action du pneuma, le souffle divin, se sont substitués, selon l’esprit du temps, le magnétisme animal puis l’hypnose, puis des modèles « psychodynamiques », c’est-à-dire fondés sur la dynamique interne des phénomènes psychiques, plus précisément sur le pouvoir moteur des représentations mentales.” (Y croire)
 C’est cette évolution qui permet à Caillé et à Prades de parler d’une transformation de conversion en guérison, de sainteté en santé, et d’une quasi-religion : “la religion séculière de l’individu”[2], qui continue néanmoins de se servir des ressorts de l’efficacité symbolique des religions qui les ont inspirés. Prades tente d’établir les modalités du “cercle vertueux de la foi thérapeutique”. Il faut avoir le désir de guérir, croire en sa capacité de guérir, et croire en les capacités du thérapeute. La foi doit être à la fois corporel, affectif et intellectuel. Il faut réunir le “croire que”, le “croire à”, et le “croire en”. Il faut “y croire” et le ressentir. Tant que “le corps” “ne le sent pas”, rien ne peut changer. Il faut être “enthousiaste”[3] et “excited”...

La foi se rapporte à l’efficacité symbolique, d’un système symbolique (culture)[4] qui donne une transcendance à nos buts de vie. “The sky is the limit.”
 “Toutes les cultures ont une fonction thérapeutique, dans la mesure où elles sont des systèmes d’intégration symbolique, de type religieux, philosophique, idéologique ou autre. Cette fonction thérapeutique consiste à « préserver un certain niveau d’adéquation dans le fonctionnement social de l’individu, et à prévenir son effondrement psychologique ».”[5]   
 Une idéologie[6] est un système symbolique. Le niveau d’adéquation d’un individu se rapporte aussi au système symbolique, ou à l’idéologie. Si un individu est “inadéquate” ou autrement en “non-santé” par rapport au système symbolique, un thérapeute pourrait aider à le guérir ou le perfectionner, à condition que le patient “y croie”. Non au système symbolique dans son ensemble, mais, selon Prades, aux représentations que le thérapeute/tradipracticien partagera avec le patient, et qui agiront “sur le corps et l’âme en mobilisant affects et sensations si elles sont mobilisées dans un cadre rituel approprié” (Y croire). Prades rappelle (Norbert Elias) que les conflits se jouant autrefois entre les individus et les autres se sont progressivement intériorisées et se passent désormais plutôt entre la représentation qu’a un individu de lui-même et sa représentation des autres. Les deux types de conflit doivent donc être formulés, pensés et résolus dans un même discours cohérent. Ce n’est cependant pas intellectuellement et discursivement que le conflit est résolu. Tant que de nouvelles sensations et de nouveau sentiments ne s’y attachent, le conflit restera en place. C’est le transfert qui servira de levier. Il semblerait que le transfert soit même le principe actif des thérapies cognitivo-comportementales (TCC), qui déterminerait leur “efficacité symbolique”.[7]  Même les thérapies TCC qui se veulent davantage scientifiques seraient donc redevables à des principes actifs “quasi-religieux”... Pour les détails voir l’article de Pierre Prades.

On voit bien qu’il existe des points communs (“principes actifs”) entre les thérapies,, y compris les thérapies neurologiques et cognitivo-comportementales, qui veulent “guérir par l’esprit” et le discours symbolique. En tant qu’êtres sociaux conscients nous sommes condamnés à vivre en société dans des systèmes symboliques ou des idéologies. Ces systèmes ont pu être plus ou moins sécularisés, rationalisés, “déconvertis”, même si le religieux refoulé peut avoir des retours inattendus, mais ils peuvent véhiculer des éléments religieux, philosophiques, dualistes (esprit-corps, ciel-terre ...) anciens. “Derrière une couche symbolique, on trouvera encore d’autres couches symboliques” (Ricoeur), et quand une tradition véhicule différentes couches symboliques dans ses discours, rituels, imaginaire … leur influence perdure. L’idéologie a une fonction d’intégration symbolique qui est constitutive de tout groupe social selon Ricoeur.

Selon le marxisme, les systèmes symboliques et les idéologies peuvent être de type dominant, faisant partie intégrante de la domination. L’idéologie est une superstructure, qui pour exister ne peut que se développer sur une infrastructure. Cette superstructure peut se modifier et ne constitue pas d’ordre idéal éternel comme chez Jung et sa théorie des archétypes. Nous retrouvons ici un peu les termes du débat entre Platon (“spiritualiste”) et les “matérialistes” dans Les Lois.
 « Tout d'abord mon bienheureux ami, ils prétendent que les dieux n'existent point par nature, mais par art et en vertu de certaines lois, et que ces dieux diffèrent suivant que chaque peuple s'est entendu avec lui-même pour les imposer dans sa législation ; que la morale aussi est autre suivant la nature, et autre suivant la loi ; que la justice non plus n'existe pas du tout par nature, mais que les hommes sont toujours en contestation à son sujet et y font des changements continuels, et que les dispositions nouvelles qu'il ont adoptées s'imposent aussitôt avec l'autorité qu'elles tiennent de l'art et des lois, et non de la nature. Voilà, mes amis, ce que nos sages débitent à la jeunesse, soutenant que les prescriptions que le vainqueur impose par violence sont d'une justice parfaite. De là les impiétés qu'on voit chez les jeunes gens, quand ils pensent que les dieux ne sont pas tels qu'ils doivent se les représenter pour obéir à la loi ; de là les séditions, parce qu'ils sont attirés vers une vie conforme à la nature et qui consiste à dominer véritablement les autres et à ne point les servir conformément à la loi. » Les Lois, traduction d'Emile Chambry
Pour Platon, « l’âme commande et le corps obéit ». Dans une idéologie dualiste et avec des discours symboliques dualistes, il est difficile de poser les termes du débat autrement.[8] On semble donc condamné à faire avec les oppositions “matérialisme” et “spiritualisme”, “infrastructure” et “superstructure”, où la superstructure commande et l’infrastructure obéit… Il faudrait donc partir du principe (a priori) que la superstructure (l’idéologie, le système symbolique …) n’est pas un ordre idéal éternel, mais peut se modifier, un biais que les spiritualistes taxeront sans doute de matérialiste. Mais comme de plus en plus de religions et spiritualités déclarent aimer la science, et même d’avoir précédé certaines théories scientifiques dans leurs doctrines, cela pourrait être acceptable. Ne serait-ce que pour la discussion sur l’adaptabilité des systèmes symboliques.

***

[1] Nommé ainsi en opposition du calvinisme ascétique.

[2] Le développement personnel est « la foi des sans foi » selon Christopher Lasch.

[3] “Le mot enthousiasme (du grec ancien : ἐνθουσιασμός enthousiasmós) signifiait à l'origine inspiration ou possession par le divin ou par la présence d'un dieu ; le terme sous-entend une communication divine.” Wikipedia

[4] “Toutes les cultures sont des systèmes symboliques basés sur un équilibre entre interdiction et rémission, exigence et relâchement.” Philip Rieff, The Triumph of The Therapeutic
“Système de signes. La langue, la peinture, la musique, les langages non-verbaux sont des systèmes symboliques. Une culture est formée des systèmes symboliques propre à une société donnée.” source

[5] Thèse Pierre Prades, De la conversion à la guérison, p. 36, citant Philip Rieff, The Triumph of The Therapeutic.


[6] “Lorsque Ricœur parle à cet effet de « fonction positive de l’idéologie », il se place dans une perspective anthropologique, proche de celle de Cl. Geertz. Il s’agit de penser l’idéologie comme un ensemble de médiations symboliques par lesquelles se structure la réalité sociale et politique. Ce qu’il y a de « positif » ici n’est autre que la nécessité pour tout groupe de recourir à ces médiations (mythes, légendes, récits historiques, valeurs structurantes…) pour se fabriquer une identité collective, pour se mettre en scène, pour se raconter. Le tort finalement de Marx et des marxistes, selon lui, est de prétendre accéder à une « réalité à nu », à une pure praxis désymbolisée. Or il ressort des analyses anthropologiques que « l’action est immédiatement réglée par des formes culturelles, qui procurent matrices et cadres pour l’organisation de processus sociaux ou psychologiques, de la même manière peut-être que les codes génétiques … procurent de tels cadres pour les processus organiques ». 
C’est pourquoi il est sans doute illusoire de vouloir démasquer derrière un système symbolique une réalité qui ne le serait pas : derrière une couche symbolique, on trouvera encore d’autres couches symboliques. Ainsi la fonction négative, dissimulatrice de l’idéologie, au sens marxiste, ne peut-elle prendre sens que sur fond d’une fonction plus primitive, constitutive de tout groupe social, une fonction d’intégration symbolique : « Si l’on n’accorde pas que la vie sociale a une structure symbolique, il n’y a aucun moyen de comprendre comment nous vivons, faisons des choses et projetons ces activités dans des idées, pas le moyen de comprendre comment la réalité peut devenir une idée ou comment la vie réelle peut produire des illusions ; elles ne seront toutes que des événements mystiques et incompréhensibles. Cette structure symbolique peut être pervertie, précisément par des intérêts de classe etc., comme l’a montré Marx, mais s’il n’y avait pas une fonction symbolique déjà à l’œuvre dans l’action la plus primitive, je ne pourrais pas comprendre, pour ma part, comment la réalité pourrait produire des ombres de cette sorte ». Reste à savoir ce qui permet d’affirmer qu’un système symbolique devient distordant, dès lors que l’accès à la « réalité à nu » est déclaré illusoire par Ricœur.” Le paradoxe de l'idéologie revisité par Paul Ricœur, Johann Michel, Dans Raisons politiques 2003/3 (no 11), pages 149 à 172






[7] Jonathan Shedler, The Efficacy of Psychodynamic Psychotherapy paru en février-mars 2010 dans The American Psychologist.


[8] "Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies…"

Montaigne, Apologie de Raymond de Sebonde

samedi 27 février 2016

Percer l’idéologie, retrouver l’Être ?




K. G. Dürckheim (1896-1988), professeur en psychologie allemand, qui découvrit le zazen en 1945 au Japon, développa une « thérapie initiatique », qui a pour objectif de retrouver l’Unité essentielle de l’Être essentiel (le Ciel) et du moi existentiel (la Terre). « L’être est une réalité qui nous appelle intérieurement à travers une souffrance particulière ; il est la véritable Réalité, en nous et en chaque chose. »[1]

La méthode de Dürckheim est enseignée dans les centres Dürckheim . Elle ne s’inspire pas seulement du zazen, mais aussi, notamment en ce qui concerne l’Être, de maître Eckhart[2].
« Le zazen. Exercé de l'attitude correcte, comme une assise absolument immobile, l'esprit dégagé de tous ses contenus c'est-à-dire dans le vide total, cet exercice prépare le terrain pour une rencontre de l’Être. »
Il s’agit de faire une percée (Durchbruch), « la Percée de l’être », de l’être profond, à travers la couche du moi existentiel, afin de « devenir un avec la source de notre Être » et de « rapatrier l'âme dans cet Être ». Voilà le sens de la méditation Dürckheimienne.[3] Celui qui réussit la Percée, peut alors se centrer dans son être essentiel.
« Le sens final de ce devenir est une "extinction", un épanouissement et un anéantissement dans le UN divin qui est, lui, au-delà du devenir et du disparaître. »[4]
L’homme naît comme un être de nature, mais en se socialisant il se coupe de celui-ci, et il souffre en conséquence, « parce qu'il se prive de sa vérité intérieure »[5].

Le réel, voire la Réalité (l’Être), est recouverte par de l’idéologie. Pour un adepte de l’Être, l’idéologie, quelle qu’elle soit, est un mensonge.
« Before we were born, a whole society of storytellers was already here. The storytellers who were here before us taught us how to be human. First they told us what we are -- a boy or a girl -- then they told us who we are, and who we should or shouldn’t be. From the storytellers, we learned how to create our own story. By exploring the story that we create, I discovered that the story has a voice. You can call it ‘thinking’ if you want. I call it ‘the voice of knowledge’ because it’s telling you everything you know. It’s always trying to make sense out of everything. That voice is always there. It’s not even real, but you hear it. You can say, ‘Well, it’s me. I’m the one who is talking.’ But if you are talking then who is listening?
The voice of knowledge can also be called the liar who lives in your head. The liar speaks in your language, but your spirit, the truth has no language. You just know truth: you feel it. The voice of your spirit tries to come out, but the voice of the liar is stronger and louder and it hooks your attention almost all of the time
! »[6]
Vivre dans le mensonge cause de la fatigue et de la souffrance (« pain body »[7]), le vrai repos est le « ravissement »[8] dans l’Être (Dürckheim) ou dans la Divinité (Gottheit, Maître Eckhart). Le rapt du niveau existentiel et le transport au niveau essentiel. Ce qui se transporte ainsi n’est pas le corps, mais l’âme.

Eckhart Tolle parle du menteur qui vie dans notre tête, dans le Śūrāṅgamasūtra le Bouddha explique à Ānanda qu’il y a deux niveaux de pensée, la pensée ordinaire (l’idéologie) et « la pensée véritable et éternelle, qui ne serait autre que la pensée pleinement éveillée de tous les bouddhas ».[9] Pour exemple, le Bouddha compare les pensées ordinaires (l’déologie de Destutt de Tracy) à des conspirateurs.
« Mais maintenant tes yeux, oreilles, nez, langue, corps et pensée sont comme des conspirateurs qui ont laissé des voleurs entrer dans votre maison, pour vous dérober de vos biens. De cette façon, depuis les temps sans commencement, les êtres et le monde du temps et de l’espace ont été associés par l’effet de l’illusion, et c’est pourquoi [les êtres] ne peuvent transcender ce monde. »[10]
Dans le bouddhisme du grand véhicule, on ne « perce » pas l’illusion, pour s’installer ensuite dans l’être. Le deuxième niveau (« ultime ») est la connaissance de la nature de l’idéologie ; celle-ci peut être transformée et utilisée en connaissance de cause et dans le sens de l’éveil universel. Il n’y a rien de définitif dans le sens de l’éveil, à part qu’il est présenté en s’appuyant sur l’éthique, la transformation et la sagesse (triśikṣā) et en se voulant l’élimination des trois poisons (convoitise, haine et aveuglement). Il ne faut pas confondre l’éveil et la percée. La percée n’est que la première étape, l’éveil, dans le sens de « manifestation éveillée » (tib. mngon byang sct. abhisambodhi) est le retour du « repos ». Le repos du bodhisattva n’est en fait que la connaissance de la nature de la « vérité conventionnelle ». On peut s’attarder, se délasser dans le liquide amniotique essentiel de l’Être, mais on ne peut pas véritablement appeler cela « éveil ».

Dans le Śūrāṅgamasamādhisūtra (tib. dpa' bar 'gro ba'i ting nge 'dzin gyi mdo), qu’il ne faut pas confondre avec le sūtra au nom très similiaire ci-dessus, Mañjuśrī, bodhisattva de la dixième terre, un quasi Bouddha, décide de sortir du liquide amniotique essentiel de l’UN (« une "extinction", un épanouissement et un anéantissement dans le UN divin qui est, lui, au-delà du devenir et du disparaître »), et s’éveille (sct. sambodhi) en s’engageant dans l’ « idéologie » de la « marche héroïque », qui n’est pas tant une « marche vers l’éveil » que la marche de l’éveil (sct. bohicārya).

Une idéologie détermine le monde des sujets de l’idéologie, et c’est à travers l’idéologie que les sujets peuvent transformer leur monde. Un monde se transforme par l’idéologie et les pratiques sociales. Dans l’idéologie du Śūrāṅgamasamādhisūtra et du Bodhicāryāvatāra, tournés vers la terre qu’ils regardent avec compassion, l’éveil passe par la marche de l’éveil du bodhisattva. Il en va autrement dans l’idéologie tantrique qui regarde le Ciel avec dévotion. La compassion envers les êtres est en fait la volonté de les sauver de la Terra Pestefera afin de les établir dans la Terra Lucida. Une mauvaise langue pourrait comparer ce type de compassion à une sorte de prosélytisme. Les bodhisattvas des tantras sont des nostalgiques de la Terre de Lumière. Ils présentent une idéologie où la terre est privée de toute agentivité. Seul un soulagement provisoire est possible, en fait un pis-aller, en reconstituant ici-bas ce qu’ils imaginent être là-haut. Alors, comme un genre d’effet « trickle down »[11], les bénédictions de la Terre de Lumière descendraient sur la terre par sympathie universelle.

Le dzogchen tardif est présenté comme un chemin en deux parties, la première étant la percée (tib. khregs chod, « percer à travers la rigidité ») qui s’inscrit plutôt dans la méthode bouddhiste commune. Pour la deuxième partie, il ne propose pas tant de suivre une idéologie éveillée terrestre comme dans la voie des bodhisattvas, que de remplir, visionnairement, le temps et l’espace avec le symbolique de la Terre de Lumière en préparation du grand transfert, qui reste l’objectif et la réussite ultime. Le passage ici-bas ne serait que la préparation aux diverses opportunités que présente la mort et l’expérience post-mortem pour rejoindre la Terre de Lumière.

Là où Dürckheim, Maître Eckhart, Eckhart Tolle et autres adeptes de l’Être suivent un mystique discret, assez vague, le bouddhisme ésotérique a pour objectif de rendre son idéologie visible, partout et tout le temps, pour frapper autant que possible les esprits. Si cela n’aurait pas d’autre effet, cela créerait au moins des connexions de bonne augure (tib. rten ‘brel).

L’effet secondaire de cette idéologie de salut post-mortem, à moins que ce ne soit le véritable objectif, est de prendre modèle sur une suprastructure et de l’appliquer ici-bas dans la mesure du possible. Les hiérarchies terrestres s’appuient alors sur les hiérarchies célestes, auxquels seront subordonnés les principes de démocratie, d’égalité, de parité, de liberté d’expression etc. L’imaginaire et le symbolique du bouddhisme ésotérique sont de type féodal, que ce soit réellement pour notre bien ou non. Est-ce que ce type d’idéologie est (toujours) compatible avec notre monde ?

Blog sur Bergson et le mystique actif

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[1] Source

[2] «Durchbruch in die Gottheit»

[3] Source

[4] K. G. Dürckheim. La percée de l'Etre

[5] Jacques Castermane, Pourquoi méditer chaque jour vingt-cinq minutes ?

[6] Eckhart Tolle cité dans Times of India, Patna , Sunday Mar 19, 06. Il semblerait que cette idée soit plutôt celle exprimée par don Migel Ruiz et Janet Mills.

[7] Expression d’Eckhart Tolle

[8] « État mystique, supérieur à l'extase, dans lequel l'âme, soustraite à l'influence des sens et du monde extérieur, se trouve transportée dans un monde surnaturel, amenée vers Dieu. » Atilf  

[9] « The Buddha then compounds his cousin's confusion by stating that there are fundamentally two kinds of mind — first, the ordinary mind of which we are aware and which is entangled, lifetime after lifetime, in the snare of illusory perceptions and deluded mental activity; and second, the everlasting true mind, which is our real nature and which is identical to the fully awakened mind of all Buddhas. The Buddha adds that it is because beings have lost touch with their own true mind that they are bound to the cycle of death and rebirth. » Śūrāṅgamasūtra traduit en anglais par Buddhist Text Translation Society Burlingame, CA avec un commentaire par Venerable Master Hsüan Hua..

[10] « But now your eyes, ears, nose, tongue, body, and mind are like conspirators who have introduced thieves into your house to plunder your valuables. In this way, since time without beginning, beings and the world of time and space have been tied to each other because of illusion, and that is why beings cannot transcend this world. »

[11] « théorie selon laquelle le bien-être des riches finit par profiter aux classes sociales défavorisées « Larousse