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mercredi 6 janvier 2021

Lama Care, le service rend libre ?


Photo : Paramahamsa Sri Swami Vishwananda

Nous connaissons le "Lama Care" surtout à cause de ses abus, mais même si une institution comme le "Lama Care" ou autre "service au lama" (guru-sevā) se passait bien, on peut se demander à quoi il pourrait bien servir dans le bouddhisme. Le Bouddha avait-il un "Buddha Care" ? Milarepa et Gampopa avaient-ils un "Lama Care" ? N'est-ce pas plutôt un relief de ce monde féodal, auquel le Dalaï-Lama a dit vouloir mettre fin ? Est-ce que la dévotion envers le lama, et le service qui en serait le reflet pratique conduisent réellement à la liberté, à la fin de l'asservissement ? Est-ce que la "société éveillée" passe par la forme féodale d'un "maître-roi", d'un "Sakyong" ou autre illuminocrate ?         

Dans le passé, plusieurs maîtres bouddhistes tibétains en Occident avaient affirmé à leur disciples qu’ils étaient au fond des “rois”[1], des “maîtres-roi”, des “sakyong”, etc., et avaient constitué une cour autour d’eux. Dans sa thèse “Ceci n’est pas une religion” : l’apprentissage du dharma selon Rigpa (France), Marion Dapsance explique dans le chapitre sept, La société de cour, le fonctionnement d’une microsociété appelée “Lama Care”, qui fait partie de la cour du “roi”. Je ne vais pas ici rentrer dans trop de détails, cliquez sur les liens pour avoir plus d’infos sur des cas particuliers.

Dans la dévotion au lama (guru-bhakti), qui constitue le coeur de la pratique du bouddhisme tibétain, le service au lama est un aspect essentiel. Un des textes fondamentaux expliquant le service au lama est “Les Cinquante stances du service au Maître (skt. Gurupañcaśika tib. bla ma lnga bcu pa), un texte médiéval bouddhiste ésotérique. Voici quelques extraits de la version en ligne sur le site de l’Institut Vajrayogini (FMPT de lama Zöpa).
“13. Ne perturbez jamais l’esprit de votre Maître. Si vous êtes assez fou pour le faire, il est certain que vous irez bouillir en enfer.”

“21. Faire des dons [au Maître] est comme faire des dons ininterrompus à tous les bouddhas. Sur la base de ces dons, de nombreux mérites sont accumulés. De cette accumulation provient l’obtention suprême [de l’état de Bouddha].”

“33. Quand vous lavez les pieds ou le corps [de votre Maître], le séchez, le massez, etc., avant de commencer, puis après avoir terminé, faire trois prosternations. C’est seulement après avoir pris soin de lui que vous pouvez vous occuper de vous-même.”
La tradition tibétaine recommande par ailleurs de lire des hagiographies de maîtres qui avaient été des disciples exemplaires lors de leur apprentissage, pour s'en inspirer. Pour les hommes, l’exemple donné est celui du service de Nāropa à son maître Tailopa, et pour les femmes le service de la ḍākinī Yéshé Tsogyal à son maître Padmasambhava[2].

Chogyam Trungpa (1939-1987), se considérait comme un avatar des futurs rois (rigden)[3] du royaume légendaire de Shambala. Il s’était donné comme mission de préparer ses disciples à développer une société éveillée, dont il était lui-même le “maître-roi”, le Sakyong. Il avait rédigé un texte expliquant l’origine et le rôle du Sakyong, ainsi que l’étiquette à suivre à la “Cour de Kalapa” (The Court Vision and Practice). Trungpa était marié avec Diana J. Mukpo, mais avait également sept maîtresses officielles (sangyum), par le biais d’une cérémonie de mariage maison[4]. Après la mort de Trungpa en 1987, son “régent vajra”, Thomas Rich, alias Osel Tendzin, prit la relève[5], en attendant le règne du fils de Trungpa, Sakyong Mipham. Dans “Encountering the Shadow in Buddhist America” (1990) de Katy Butler, on lit que le même traitement “Lama Care” fut également réservé au régent vajra[6], y compris l’ordre de lui tendre la serviette, son slip et sa robe de chambre quand il sortait de la douche. Il fallait ne pas perdre les habitudes et la transmission.

Sogyal Lakar, grand admirateur de Chogyam Trungpa, avait son “maṇḍala secret”, son “Lama Care” à lui, dont le mode d’emploi très confidentiel fut distribué aux membres du “Lama Care”. Marion Dapsance avait eu accès à ces instructions par le biais de l’ex-membre “Mimi”.
“Un manuel d’instructions à l’usage des « intendants » m’a notamment été transmis, qui s’intitule « Rigpa Tour Manual ». Il s’adresse aux personnes de l’entourage de Sogyal Rinpoché, leur expliquant en détails le « Lama Care ». Ce document est extrêmement confidentiel et aurait dû être détruit par cette jeune femme [“Mimi”] si elle avait été obéissante.” (extrait de la Thèse de Marion Dapsance).
Le “service au lama” était différent pour les hommes et les femmes. Les hommes s’occupent généralement du fonctionnement du centre, les femmes plutôt de la sphère intime du lama. Les femmes faisant partie du “maṇḍala secret” du lama sont appelées “ḍākinī”. Les candidates “ḍākinī” sont souvent recrutées par des ḍākinī du maṇḍala secret du maître, et présentées à lui. Si le maître l’approuve, la candidate “ḍākinī” entre progressivement au service du lama et dans la sphère intime du maître. Ce processus est décrit en détail dans la thèse de Marion Dapsance.

Initialement ou théoriquement, le “service au maître” régit l’attitude qu’un disciple vivant près de son maître doit avoir envers lui et ses proches. Quand le maître est l’abbé d’un grand monastère, ou un yogi important, les “serviteurs” du maître deviennent plus nombreux, et constituent sa “suite”, sa “cour”. Le style de vie du maître est alors celui d’un V.I.P. ordinaire, d’une “Sainteté”, d’une “Éminence”, d’un “Maître-roi”, d’un “Sakyong”. A partir du XIIIème siècle, quand les détenteurs tibétains deviennent les “prêtres” des cours mongoles ou chinoises, ils sont reçus avec les meilleurs égards, et traités en V.I.P. par leurs hôtes. En plus de leur fonction sacerdotale, ils étaient souvent les administrateurs de leurs districts, et recevaient des fiefs, et des titres, comme p.e. « da si-tu » (taï sitou), qui signifie « ministre impérial ». Un ministre impérial, représentant la cour, se devait de vivre comme un V.I.P. Le “service au lama” devint alors une véritable étiquette de cour. Le chef spirituel et séculier du fief se devait de maintenir un certain niveau de vie, qui s’inspirait de celui de son suzerain, mais à un degré moindre évidemment. Il en alla de même, en descendant progressivement la pyramide du pouvoir séculier et spirituel au Tibet. Les plus petits voulant avoir l’air d’un grand, le style de vie courtisan devint un modèle de standing à tous les niveaux, selon les moyens de chacun, et en respectant bien les hiérarchies. Le “service au lama” fut dans ce cas synonyme d’ “étiquette de cour”.

Chogyam Trungpa and Karl Usow (1970)

Quand le bouddhisme arrive en Occident, il y a d’abord une période “lune de miel” d’ouverture, où l’on apprend à se connaître. Chogyam Trungpa vit en hippy parmi les hippies, et les “grands lamas” sont relativement faciles d’accès. Mais le bouddhisme tibétain a son programme à lui, et la fin de la récrée est sifflée avec un rappel aux liens hiérarchiques, qui met fin à une période de fraternisation relative. Le modèle bouddhiste tibétain ne se limitait cependant pas à son aspect spirituel, l’autorité de ses hiérarques était double : spirituel et séculier.

Staff of Kalapa Court, Mapleton Avenue, 1976

Quand Chogyam Trungpa arrive à imposer le “service au lama”/”étiquette de cour” aux anciens hippies, les hiérarques tibétains sont impressionnés et s’en félicitent. Chogyam Trungpa se fit couronner “Sakyong” par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), avec le même cérémonial que le roi du Bhoutan. 

Campement Kasung avec Sakyong Mipham à Magyal Pomra, 2008

L’étiquette de la cour du Sakyong est définie dans le livre “The Court Vision and Practice” ("Vision et pratique courtisane"). La même étiquette s'applique par la suite au service au Régent vajra Thomas Rich, et au Sakyong Mipham, le fils de Trungpa.

Cérémonie de longue vie (photo thèse M Dapsance)

Le “Lama Care” de Sogyal Lakar a sans doute été inspiré par l’étiquette Shambalienne, et/ou par “l’étiquette de cour”/”service au lama” tibétain traditionnel. On imagine très bien que toutes les “dérives” sont possibles dans un service, où il convient de tendre d’abord une serviette, ensuite un slip, et finalement une robe de chambre au lama/maître-roi/régent qui sort de la douche… Considérons que le “Lama Care” est “l’étiquette de cour” qui prévaut dans l’entourage d’un “grand lama”, que celui-ci soit un “grand lama” officiel, officiellement ou implicitement reconnu par ses pairs ou non. Si celui-ci en a les moyens, il peut “vivre comme un dieu en France”, comme disent les Allemands et les Néerlandais.

Même parmi ceux qui n’ont pas les mêmes moyens, un maître peut faire des jaloux et des émules. D’autres “grands “et moins grands lamas peuvent avoir leur “Lama Care” à eux. Tout lama mérite son “service au lama”, et tout lama ambitieux aimerait que le “service au lama” de ses disciples soit comme une “étiquette de cour” ou comme le “Lama Care” des grands. Il n’a pas forcément sa propre "Vision et pratique courtisane" publiée sous forme de livre, sa pratique courtisane est peut-être davantage improvisée, transmise oralement ou par des non-dits. Les femmes à son service ne sont peut-être pas traitées comme des ḍākinī[7]. D’ailleurs, certains se sentent peut-être obligés de frapper leurs femmes, comme Chogyam Trungpa l’avait tenté au début de son mariage avec Diana Mukpo, puisque ce serait selon lui une coutume tibétaine[8]. Peut-être même sont-ils des piètres amants, des pervers ou des sadiques. Peut-être leur bon plaisir consiste plutôt à humilier les “ḍākinī”, qu’à se soulager, qu’à leur faire l’amour, voire à “pratiquer la karmamudrā” (pour les plus hypocrites parmi nous). Peut-être le “service” à de tels lamas est une telle corvée que les femmes cherchent à l’éviter, à en diminuer la fréquence en multipliant leur nombre, même en recrutant d’autres “ḍākinī”, et en devenant ainsi involontairement complices du système “Lama Care”... Étant “complice”, on peut se sentir encore davantage violé·e et on hésite à en parler à d’autres, voire à porter plainte. C’est précisément cette complicité progressive, qui conduit à accepter l’inacceptable, qui constitue le véritable viol, la violence fondatrice du système, et qui assure sa reproduction dans le silence général. Comme le montre mon blog De la violence fondatrice comme "initiation" (21/10/2019), cela ne se limitait pas au “Lama care”, ou aux cercles intimes de Sogyal Lakar, mais pouvait même avoir lieu sous des formes relativement “plus bénignes” pendant des retraites, des enseignements publics ou des festivités[9].

***

[1] “Guru in Disgrace” (1h26), de Jaap Verhoeven. [1:00:17 - 1:01:03] :“One day he just started saying "I am really a king". It was during the 3-year retreat. I think that was the seed of me losing faith in him. He just showed up one day and that was his teaching: "You know, really I’m a king". The hypocrisy of his lifestyle was getting caught out constantly from all quarters. So he was educating his cult to treat him like a king, because he is a king. And after I left, he upgraded himself again to mahāsiddha. “I am a living mahāsiddha”. Anyone who says that is going against everything they teach, because you never say that.”
Sangye Nawang, un des huit lanceurs d’alerte.

[2] “Les « dakinis » se voient recommander l’autobiographie de Yéshé Tsogyal, figure de dakini la plus célèbre du Tibet, dont elles doivent s’inspirer pour servir leur maître et comprendre leur propre statut. Ces femmes sont les seules personnes, chez Rigpa, auxquelles soit conseillée cette lecture. Cette princesse du VIIIe siècle aurait été l’épouse du roi Trisong Detsen. Elle tire cependant son prestige personnel d’avoir été la partenaire tantrique, la disciple et l’héritière de Padmasambhava, l’introducteur du bouddhisme au Tibet.” Thèse de Marion Dapsance.

[3] Je viens de découvrir que le terme "rigden" désigne désormais dans la communauté Shambala "Programme pour étudiants engagés dans la Voie Shambhala. Le Rigden est une représentation de notre nature éveillée et incarne le principe de la confiance inconditionnelle". Source : Rigden, la confiance inconditionnelle

[4] Ici, je reprends tel quel le terme "Sangyum" utilisé dans l'univers Shamballien de Trungpa, sans tenir compte du sens que ce terme pourrait avoir eu au Tibet.  
"During the last few years, after the Mill Village retreat, Rinpoche had officially appointed a group of seven women as his heart companions, or sangyum, which is usually a term reserved for the guru's wife. He had asked the sangyum both to be his personal attendants and companions during the last years of his life and to help provide leadership in the community. He had envisioned them overseeing the board of directors, and he considered them to be part of his family. So they were to be seated with us as well. All of them came to Karme Choling and helped with the practice and other preparations." Dragon Thunder: my Life with Chogyam Trungpa, de Diana J. Mukpo.

Voici un article selon la ligne officielle de l'institution des sangyum : Sangyum Anniversary Recollection  
Pour d'autres sons de cloche, notamment de la part de quelques sangyums :
Shambhala, the Boulder-born Buddhist organization, suppressed allegations of abuse, ex-members say
Survivors of an International Buddhist Cult Share Their Stories 

[5] Voir le témoignage de Leslie Hays sur sa page Facebook sur la culture du viol au sein de Shambala. Leslie Hays avait été « mariée » en tant que “sangyum” à Trungpa le 12 juin 1985, au Rocky Mountain Dharma Center (RMDC), actuellement le Sham Mountain Center (SMC).

[6] “The same deference was shown to his dharma heir. Osel Tendzin. “His meals were occasions for frenzies of linen-pressing, silver-polishing, hair­breadth calibrations in table settings, and exact choreographies of servers,” said television producer Deborah Mendelsohn, who helped host Tendzin when he gave two meditation retreats in Los Angeles, but has since left the community. “When he traveled, a handbook went with him to guide his hosts through the particulars of caring for him, including instructions on how and in what order to offer his towel, underpants and robe after he stepped from the shower.” “Encountering the Shadow in Buddhist America” (1990) de Katy Butler.

[7] "One day I arrived at the court for a shift and I was told I was to receive another transmission from Marty Janowitz. I assumed this was to be like the others, perhaps he was giving me TGS transmission early. Marty told me this transmission was extremely sacred and was only known to a few close students. He then pulled out a vial filled with a white powdery substance. Marty told me it was ground up vitamin D or something. (I really can’t remember exactly what he said it was). He put a bit of it on the spoon and told me to rub it on my gums, which I did. It was not cocaine. It was part of our job description to always carry a vial of “Tabi” which was the code name for cocaine. Due to his paralysis, CTR only had the use of one hand, so when he called for tabi it was our job to go into the bathroom with him, keep him steady, help him get his penis out before he wet his pants and put the coke on a spoon for him to inhale. It was also our job to keep his nose clean, and as you can tell from the picture, we were not always successful. Later, when I went to the bathroom alone, I put some on my gums. It was definitely cocaine." The first time I met His Majesty Chögyam Trungpa Rinpoche, 2017, Leslie Hays, ex-Sangyum.

[8]  "As much as I appreciated my husband, I wasn't always accepting of his behavior. When we were first married, Rinpoche told me that it was normal for Tibetan men to beat their wives. I told him this was barbaric, but he said that it was just common practice. In the first few months of our marriage, he tried -not very convincingly- to slap me a couple of times when we were arguing. I said to him, "What do you think you're doing?" And he said to me, "This is just what Tibetans do." I felt that this was definitely not okay. I waited until he was asleep one day, and I took his walking stick and began hitting him as hard as I could. He woke up, and he was quite shocked, and he said, "What are you doing?" I said, "This is just what Western women do." He got the message, and it was never an issue again." Dragon Thunder: my Life with Chogyam Trungpa, de Diana J. Mukpo.

[9] “Dans le bouddhisme tibétain, le respect aveugle des ordres d'un maître est une manière pour tester son progrès sur le chemin spirituel. Souvent l'ordre « déshabille-toi ! » fut utilisé pour cela, et de préférence devant une salle remplie d'une centaine d'autres étudiants. Un étudiant avancé se déshabille alors sans sourciller, et suit l'ordre sans protester ou juger, tandis qu'un débutant peut être reconnu à son embarras, et à son manque de confiance. Le plus souvent, Rinpoché vis au bout des premiers habits enlevés, comment réagissait l'étudiant, et celui-ci pouvait alors rester habillé. Une fois j'ai assisté quand c'était le tour d'anciens étudiants. « Mets-toi à poil » dit le maître. L'étudiant se mit alors debout devant la salle, et commença, le visage totalement détendu et entièrement à l'aise, à défaire le bracelet de sa montre. Il le fit très lentement de façon provocatrice, et en lançant des regards coquins au public, tout en ouvrant sa chemise, bouton après bouton. La salle était pliée de rire, et Rinpoché aussi en voyait l'humour, ce qui mit aussitôt fin à la représentation.” Extrait traduit du livre 'Vrij van gedachten' (Libre de pensées, 2015) de Jan Geurtz.

mardi 17 novembre 2020

Quel avenir pour l'intégrité d'une tradition ?


La communauté Amish, vivant sans la 5G...

“Une religion est un système de pratiques et de croyances en usage dans un groupe ou une communauté” (wikipedia).
Comme l’écrit Philippe Cornu dans Le bouddhisme vu par les médias français : le grand malentendu (INA) “[...] dans le bouddhisme, theoria et praxis sont indissociables, comme c’était autrefois le cas en Grèce, et tant la perspective philosophique que la pratique visent un but sotériologique.”

Généralement, dans les religions, c’est la théorie, voire une Révélation ou un dogme, qui précède et détermine la pratique. Vu ce lien entre la théorie et la pratique, on devrait être en mesure de dériver la théorie correspondante, en analysant la pratique qui en est indissociable. Dites-moi votre pratique, et je vous dirais votre “théorie”, que vous y souscrivez officiellement ou non. Cela est uniquement valable ici-bas sur notre motte sublunaire. Les religions, et donc aussi les éléments religieux du bouddhisme, tiennent des discours sur l’au-delà, sur le Bardo, le karma et la réincarnation, et sur ce qui transcende le monde, et qui échappent à la logique terrestre profane.
“Où est le sage? où est le scribe? où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde? Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.” (Paul, premier épître aux Corinthiens, La gnose est-elle anti-intellectuelle ?)
Ce qui pourrait sembler pure folie aux yeux des profanes, peut être vénérée comme une sagesse de Dieu, ou une folle sagesse, un “expédient” (skt. upāya). Il n’est pas facile, voire impossible de “rétroconcevoir” la théorie, en partant de la pratique d’un sage religieux ou spirituel, ou d’un saint[1]. Le Bouddha nous avait avertis de ne pas aller voir de trop près, car cela peut rendre fou… Il vaut donc mieux capituler de suite, et accepter la doctrine religieuse, sans vouloir la mesurer avec des critères bancals. Dans la religion, theoria et praxis sont indissociables, mais à sens unique, c’est-à-dire de la théorie vers la pratique, la première déterminant la deuxième.

Cathédrale de Canterbury, la reine Élisabeth II et son époux

Cette règle spécifique s’applique dans “un système de pratiques et de croyances en usage dans une communauté”. La théorie et la pratique religieuses valent au sein d’une communauté religieuse et/ou nationale, si l’on vit dans une théocratie, ou dans une monarchie théocratique, où le roi/la reine (ou équivalent) est le représentant élu (et oint ou équivalent) de l’autorité religieuse.

Qu’arrive-t-il si un système de pratiques et de croyances, au hasard l’idéologie Nation-Roi-Religion d’une communauté bouddhiste ésotérique, est exporté et importé dans une communauté avec un autre système politique ? Dans le cas de la République française, l’aspect Nation et Roi bouddhistes auraient du mal à passer. La “communauté” de la religion importée devient alors une toute petite minorité dans un grand pays multiculturel (par la force des choses), qui a ses pratiques et croyances républicaines à lui. Chogyam Trungpa avait tenté d’imaginer un petit royaume (dans une grande république), dont il était lui-même le Roi-maître. Ses sujets/citoyens américains avaient comme une double nationalité ou double appartenance. Ce n’est pas si facile. Il est plus facile de naître sujet bouddhiste ésotérique dans un pays théocratique (démocratique, modérée, …). Sinon, il y a forcément des tensions entre ses différentes communautés d’appartenance, et un affaiblissement de la force du système de pratiques et de croyances.

Dzongsar KR au Bhoutan

Est-il possible de ne pratiquer que le bouddhisme ésotérique, “seul”, sans les aspects communautaires d’un Roi et d’une Nation bouddhistes ésotériques ? Je ne sais pas si c’est possible, mais c’est un peu ce qui s’est fait en dehors de la sphère himalayenne par la force des choses. C’est même pire que cela. A cause d’une problématique complexe, les bouddhistes ésotériques occidentaux se consacrent principalement à “la pratique” du bouddhisme ésotérique himalayen, comme le constate Philippe Cornu dans l’article précité. La connaissance de “la théorie” se réduit au stricte minimum. La problématique complexe ? Le problème de la méconnaissance de la langue tibétaine, des traductions de qualité très hétérogène, en précisant aussitôt que cela s'améliore, notamment en langue anglaise. La primauté de “la pratique” dans certaines lignées tibétaines. Un anti-intellectualisme qui tombe à pic, pour minimiser l’intérêt de la connaissance de la langue tibétaine et de “la théorie”. L’essentiel dans le bouddhisme est “la pratique”, et l’essentiel de “la pratique” est la dévotion au maître, habile en la méthode, qui sait exactement ce qu’il nous faut, ni moins, ni plus. Sa bonté dépasse celle du Bouddha, car ce n’est pas le Bouddha qui nous conduit vers l’éveil et la libération...

Que cette approche est dangereuse, nous le savons depuis quelque temps. Le Dalaï-Lama le sait aussi, et il veut désormais réhabiliter “le bouddhisme de Nalanda”, qui était une meilleure alliance de la théorie et la pratique indissociables, sans besoin ni d’un Roi éveillé, ni d’une Nation. Ni même d’un guru/lama tel que nous le connaissons actuellement. Un “ami de bien” suffit amplement. Aucun besoin d’un “Maître-roi”. La forme ésotérique du bouddhisme de Nalanda n’avait pas encore de vocation théocratique.

Le bouddhisme ésotérique tibétain a jugé que ce bouddhisme était incomplet, car il lui manquait des moyens, du pouvoir. Il a fait en sorte que le bouddhisme tibétain n’en manquait plus. L’histoire est passée par là, puis le Dalaï-Lama a abandonné sa fonction théocratique et a proposé une forme de gouvernement démocratique aux Tibétains en exil. Il y a des Tibétains qui regrettent ses choix, et qui sont toujours dans l’idéologie Religion-Roi-Nation. Cela donne plus de force à une religion, c’est certain.

Comment faire communauté avec les autres bouddhistes ésotériques, avec qui l’on partage les croyances et les pratiques ? Les Maîtres(-roi) du bouddhisme tibétain sont en grande partie des descendants des empereurs tibétains, et ils mettent en valeur ce lien (y compris dans leurs publications en français), qui est essentiel dans leur communauté et indissociablement lié à leur “religion”. Leurs empereurs avec les ministres ensevelisseurs de termas, deviennent-ils aussi ceux des bouddhistes ésotériques français ? Nos ancêtres (spirituels) les empereurs tibétains ? …

Les pratiques des génies et dieux locaux indiens, népalais et tibétains,(ḍākinī, dharmapāla, …) sont essentielles nous répète-t-on. Faudrait-il les faire sortir du territoire de leurs communautés d’origine, étendre leur territoire (skt. kṣetra), les mondialiser, les universaliser, les naturaliser, les adopter ? Ou bien, faut-il être moins psychorigide, et les considérer comme purement symboliques ? “Faire les pratiques”, simplement pour maintenir “le lien” et pour recevoir “les siddhis”, dont ces êtres surnaturels seraient les détenteurs ? Ou une interprétation plus digeste, plus psychologique de ce qui se jouerait “là”. Qu’est-ce qui se joue “là” ? Quel “lien”, quels “siddhis” ? Réinterpréter leurs aspects, leurs fonctions, leurs activités “de protection”, les sacrifices rituels, avec des vraies victimes, ou des figurines en pâte plus bouddhistement correctes ?

Chogyam Trungpa et son fils le Sakyong Mipham

Il nous a déjà été précisé que le rôle du Maître est essentiel et indispensable pour “la transmission”, dans les quelques échanges qui ont suivi les publications sur les abus de Sogyal Lakar. Le symbolisme a des limites. Certains maîtres, surtout nyingmapas (conservateurs), ont fait comprendre que notre démocratie et nos valeurs ne les intéressent pas. D’autres, comme Chogyam Trungpa, et son dauphin le Sakyong Mipham, ont montré comment ils concevaient une société éveillée. Apparemment, simplement “faire les pratiques” ne suffit pas pour faire une communauté éveillée “moderne”, si ce n’est pas une contradiction dans les termes.

Si on prenait les pratiques des bouddhistes ésotériques français, et qu’on essayait le plus objectivement possible d’en rétroconcevoir “la théorie”, c’est très improbable que les bouddhistes français s’y reconnaissent (p.e. la thèse de Marion Dapsance n'avait pas reçu un bon accueil). De quelle “communauté” seraient-elles la théorie et la pratique ? Le lien entre cette communauté, sa théorie et sa pratique, est-il réellement indissociable ?

Avec la mondialisation, et donc forcément une certaine “universalisation” des religions et les tensions et/ou les nivellements qui s’ensuivent, il y a une divergence entre la conception culturelle ou nationaliste (“Nation-Roi-Religion”) d’une religion et sa pratique dans une autre communauté.

Et puis, il y a le sens des mots, des images, des valeurs et des symboles utilisés dans la théorie et la pratique traditionnelles. Ils avaient/ont leurs sens et leurs synergies à eux, et leur réinterprétation contemporaine aussi a des limites. Les sacrifices sanglants des temps anciens peuvent être réinterprétés comme étant au fond le sacrifice de son ego, etc., mais pourquoi vouloir préserver le sens du sacrifice à tout prix ? N’est-ce pas aux dépens de la clarté qui est sacrifiée sur l’autel de la confusion ?

Et quid de "l’enracinement" ? Prenons l’exemple de Fahai Lama, qui conçut une fusion du Ch’an chinois et du bouddhisme ésotérique tibétain, et qui réussit à faire partager un ensemble de croyances et de pratiques au sein d’une communauté autour de lui, par son charisme. Seulement, après sa mort sa communauté s’est dispersée. Même si ses disciples continuent à pratiquer sa “religion”, sans communauté, sa religion ne pourra pas survivre. Combien de micro-communautés fragiles, improvisées par des lamas charismatiques survivront la mort de leurs fondateurs ?

***

[1] Dans l’affaire de Dagri Rinpoche, Zopa Rinpoché avait déclaré qu’il était impossible de juger les actes d’un saint, puisque seuls les saints peuvent juger des actions d’autres saints. Et Dagri Rinpoché est un saint... Enfin, jusqu'à hier. Blog La cordée (entre la dictature du "on" et la tyrannie du "je")

vendredi 6 septembre 2019

La pratique d'une idéologie


Le mariage du Sakyong et de la Sakyong Wangmo
A la question d'un ami Facebook, “le vajrayana, mahamudra, dzogchen marchent-ils pour les occidentaux?”, j’avais suggérer d’élargir la question en “le vajrayana, mahamudra, dzogchen marchent-ils encore tout court ?”

Etant donné le lien entre la théorie/doctrine/idéologie et la pratique/praxis, on pourrait demander de quelle doctrine/idéologie le vajrayāna, mahāmudrā, dzogchen sont-ils la pratique ? Est-ce que cette doctrine/idéologie est compatible avec les sociétés occidentales (et sans doute de plus en plus même les sociétés orientales) ? Compatible ou partiellement compatible ?

Le bouddhisme tibétain est pour une grande partie la pratique du vajrayāna. En parlant de la mahāmudrā et du dzogchen, il faut être conscient que ces deux pratiques sont très complexes, malgré la volonté récalcitrante de certains d’en faire des pratiques relativement simples pour “voir la nature de l’esprit” et d’en rester là. Quelle que soit l’historique des pratiques sous ces noms (notamment la transmission hors du cadre tantrique), elles ont été absorbées et intégrées dans le vajrayāna, dont elles font désormais partie. La doctrine/idéologie cadre de la mahāmudrā et du dzogchen est donc celle du vajrayāna.

Le vajrayāna a pour caractéristique d’être un ensemble d’instructions traditionnellement enseignées par le Bouddha sous l’aspect symbolique (saṃbhogakāya) d’une divinité tantrique avec son univers (maṇḍala), qui est essentiellement la version pure (śuddha) de notre expérience ordinaire. Cette divinité, indifférenciée du maître qui en transmet l’initiation à l’élève, trône comme un monarque universel au milieu du cercle. Les hiérarchies y sont bien déterminées. L’ensemble, étant la version pure de notre version impure (soulunaire), sert de modèle à la terre pour un gouvernement éclairé sous un dharmarāja. C’est une idéologie parfaite pour des monarchies de type classique ou des théocraties, où la religion et l’état règnent main dans la main. Ironique si on pense que le Bouddha avait renoncé à son royaume...

Le Sakyong Trungpa avec son fils le Sakyong Mipham

Cette doctrine/idéologie du vajrayāna (y compris la mahāmudrā et le dzogchen bipartite : khregs gcod et thod rgal) est principalement mise en pratique (“pratiquée”) sous la forme des sādhana (avec ses accessoires : initiation, etc.). La réussite de cette mise en pratique est le siddhi (réussite). Le maître tibétain Chogyam Trungpa (1939-1987), grand modernisateur du vajrayāna en Occident, a cherché à fidèlement mettre en pratique l’idéologie du vajrayāna en inventant (terma) une pratique appelée Royaume de Shambala, dont il s’est proclamé le Maître-Roi, le dharmarāja, avec des cercles hiérarchiques tout comme dans les modèles du vajrayāna. Le résultat, comme on peut le voir actuellement, est assez catastrophique, malgré une mise en pratique assez fidèle de la théorie/idéologie correspondante. Se pourrait-il que l’idéologie (du vajrayāna) n’est pas compatible avec une société occidentale contemporaine ? Même si on “pratiquait” bien selon les instructions des sādhana inventés (terma) par Trungpa, dans ce cas. Une “pratique” n’est rien sans son idéologie. Si l’idéologie (théocratique) ne convient pas, quelles que soient les raisons, pourquoi la “pratiquer” ?

Une doctrine est une idéologie que l’on veut mettre en pratique. Il faut en avoir conscience. Il ne faut donc pas “pratiquer” aveuglement ou n’importe quoi. Souhaitons-nous réellement instaurer un maṇḍala théocratique sur la terre ? Que ce soit dans notre société où dans des mini-sociétés (sectes ?) au sein de celle-ci ? Souhaitons-nous actualiser une telle idéologie ?

Un exemple pour le vajrayāna. Quand on fait un grand rituel de protecteur Dharmapala (où une messe pour prendre un rituel d’une autre religion), de quelle doctrine/idéologie cet office est-il la pratique ? Quel serait le fruit de cette pratique qui confirmerait la réussite conformément à la doctrine ? Ou est-ce plutôt la tenue même de l’office qui est le “fruit” de cette doctrine ? Par sa perpétration même sous forme rituelle. Voir aussi Sadhana, l'entretien du corps mystique

Question accessoire : faut-il croire un adepte du vajrayāna, quand il/elle dit qu'il/elle ne fait pas de politique ?   



samedi 24 août 2019

Noyades en série dans eaux de bain




Quand une tradition religieuse veut sauver des éléments de culte et de doctrine qui ne sont pas/plus compatibles avec son époque ou le lieu où elle veut s’établir, elle peut passer par des réinterprétations (p.e. Clément d’Alexandrie). Pour une tradition, il est néanmoins essentiel que le lien soit maintenue entre l’avant et l’après de la Révélation/Vision. La forme du message reste, mais le fond du message est réinterprété de façon métaphorique etc.

Le mythe fondateur du bouddhisme tibétain est le couple Trisong Détsen, roi (tsenpo) du Tibet, et le légendaire Padmasambhava, qui auraient réinstauré le bouddhisme au Tibet (dès 762), après une première tentative. Le tsenpo, à l’instar de Constantin 1er pour le christianisme, déclarait que le bouddhisme sera la religion officielle du Tibet. La source de cette Introduction du bouddhisme au Tibet est le Testament du clan Ba (sba bzhed)[1], que Sam van Schaik utilisa pour écrire son Tibet: A History. L’abbé Shantarakshita est invité pour la construction d’un grand temple, mais il y a des obstacles, d’ordre magique, que seul un grand magicien de sa connaissance pourrait éliminer. Padmasambhava de la vallée Swat du Pakistan fut donc le magicien qui après son invitation au Tibet vint au bout de toute cette magie hostile.

Le peuple tibétain a fait son mythe fondateur de ce que des universitaires occidentaux sont capables de reprendre à leur compte sans utiliser le conditionnel, pour écrire une “histoire du Tibet”. Le couple roi-maître tantrique a donc introduit le bouddhisme au Tibet. Trisong Détsen fut "un roi de dharma", un dharmarāja (comme Ashoka et Kanishka). Le royaume d’un dharmarāja est selon la tradition bouddhiste un royaume, où le bouddhisme est la religion privilégiée, et où le pouvoir séculier et religieux vont main dans la main. Une théocratie pourrait-on dire. Les tibétains considèrent ces temps, et la période de l’empire tibétain qui s’ensuivit comme leur âge d’or, et comme un modèle.

Selon la tradition, Padmasambhava aurait prévu la fin du règne des dharmarāja et le risque d’effondrement de sa doctrine, et fit en sorte que des éléments de sa doctrine (“trésors”) puissent réapparaître au moment opportun pendant des temps plus difficiles. La pratique de ces “termas” pourrait alors contribuer au bonheur et à l’éveil des terriens à venir, et servir de guide aux “maîtres-rois” (cakravartin) des temps futurs pour instaurer des royaumes de dharmarāja éveillés. De nombreux tulkous du bouddhisme tibétain, notamment ceux de la lignée des Anciens (nyingmapa), font remonter leur généalogie aux descendants du tsenpo de l’empire tibétain, ou de son entourage.

Dans le culte de Kālacakra, la tradition veut que les anciens dharmarāja du Royaume de Shambala, appelés “rigs ldan” en tibétain, combattront les barbares au moment opportun. C’était au roi rigden Suchandra de l’époque que le Bouddha aurait enseigné le Tantra de Kālacakra. De nouveau un dharmarāja qui gouvernait avec le bouddhisme (vajrayāna) comme religion. “Selon le tantra, le 25e roi de Shambhala reviendra dans le monde pour en chasser les forces obscures et établir un âge d'or.”

Les adeptes tibétains de Padmasambhava et du Tantra de Kālacakra partagent donc une nostalgie pour “l’âge d’or” sous un dharmarāja, qui n’aurait non seulement existé dans le passé, mais qui selon les prédictions, les croyances et les espoirs pourrait de nouveau être instauré, à un certain coût évidemment… Les forces obscures ne partiront pas d’eux mêmes…

Il faudrait donc que les futurs “maîtres-rois” se préparent et préparent leurs “sujets” à des rudes batailles. Rassurons-nous, le Tantra de Kālacakra et de nombreux autres instructions bouddhistes ont plusieurs niveaux d’interprétation : « externe » « interne » et « autre ».[2] Si des “maîtres-rois” préparent leurs sujets aux batailles « externes » « internes » et « autres » à venir, en organisant des régiments avec tous leurs aspects (hiérarchie, uniformes, discipline, …), il faudrait interpréter cela selon le juste niveau, voire avec “humour”[3]. Tout cela fait partie du développement de l’éveil spirituel et de la création d’une société éveillée.


Chögyam Trungpa (1939-1987), qui croyait à l’importance d’une double lignée, spirituelle et de sang[4], se disait appartenir à la lignée du légendaire roi Gésar de Ling. Étant un “inventeur de terma” (gter ston), un genre de prophète, il commença à “recevoir”[5] des termas relatifs au Royaume de Shambala à partir de 1976.

The Court Vision and Practice
"Vision et pratique courtisane"
Dès sa jeunesse, il aurait rêvé d’ “une société du bouddhadharma plus grande” (Midal, p. 215-217). Il veut tirer un trait (Ashé) entre l’Orient et l’Occident (p. 218) et “joindre le ciel et la terre” (p. 222).
“Pour joindre le ciel et la terre
Afin d'établir une société humaine
l’homme doit avoir son Roi.”
Ce Roi est le Sakyong, qui n’est pas un roi ordinaire.[6] Par la vision et la pratique de la Cour de Shambala, le Sakyong invite chacun à devenir un monarque universel (cakravartin).[7] En attendant ce grand jour, il faut se mettre au service du Sakyong et de son royaume.

Staff of Kalapa Court, Mapleton Avenue, 1976
Chogyam Trungpa déménage dans de plus grands appartements, prend un majordome (John Riley Perks), et impose une étiquette à ces “sujets”.

Dilgo Khyentsé R et Trungpa R 
En 1982 dans la République des Etats-Unis, eut lieu le sacre shamballien de Chogyam Trungpa et de son épouse officielle Diana Mukpo par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991). Ce dernier serait un descendant du roi Trisong Détsen et son père était un ministre du roi de Dergé. D’un milieu royaliste, dirait-on sans doute en France. 


Dilgo Khyentsé, alors à la tête de la lignée Nyingmapa, utilise la même cérémonie que celle qu’il avait utilisée pour sacrer le roi du Bhoutan Jigme Singye Wangchuck, marié avec quatre filles du Chef spirituel du Bhoutan. Sommes-nous au niveau « externe », « interne », ou « autre » de la réinterprétation ? Fabrice Midal explique[8] :
“ Il est rare que cette cérémonie soit célébrée pour un maître spirituel. À l'issue de la cérémonie, lors de laquelle Chögyam Trungpa avait revêtu des vêtements et des insignes d'apparat, ce dernier exposa le sens de la cérémonie et son vœu : établir le monde de Shambhala sur cette terre. Il est désormais Sakyong, c’est-à-dire littéralement « protecteur de la terre ». Par cette cérémonie, est reconnue l'union de l'activité spirituelle et temporelle de la manière la plus profonde et la plus traditionnelle qui soit.”
Karmapa XVI, Trungpa et Thomas Rich (Vajra regent/Lord Chancellor)
Karmapa XVI avait nommé Chögyam Trungpa en 1974 “Détenteur du Vajra et de la Bannière de victoire de la lignée de pratique de Karma Kagyu” par sa “Proclamation à tous ceux qui séjournent sous le soleil préservant la tradition des ordres spirituels et temporels”.[9]

Le chef de la lignée Nyingma (Dilgo Khyentsé R) et le chef de la lignée Kagyu (Karmapa XVI) sacrent Trungpa et confèrent des pouvoirs à lui de par leur propre autorité spirituelle ET temporelle. Joindre le Ciel et la terre…
“Une telle tâche est difficile. Chögyam Trungpa le reconnaît “mon trône est fait de larmes, de sang et de sueur.” Mais comme il l’explique, la relation qui existe entre le Sakyong et ses sujets est plus complète que celle de maître à disciple. Comme monarque, Chögyam Trungpa prend soin de son organisation tout entière et de chacun de ses étudiants. Tous les aspects de leur existence le concernent, qu'ils soient économiques, culturels ou sociaux : “Le royaume tout entier est une situation domestique, et la peur vient de cela.” Il n'y a pas de sphère privée où la vision de Shambhala cesse de s'appliquer.” (Midal pp. 383-384)
Ce principe théocratique du “maître-roi”, où le royaume devient une "situation domestique" et s’étend à tous les aspects de la vie des “sujets” a été catastrophique pour le bouddhisme tibétain en Occident. On en voit les dégâts chez Shambala (Chögyam Trungpa le Roi, Thomas Rich le Régent, et Sakyong Mipham le Fils du Roi devenu Roi), chez Rigpa (Sogyal Lakar) et chez Orgyen Kunzang Chöling (Robert Spatz alias Lama Kunzang Dordjé). D’autres catastrophes sont à venir tant que ce principe théocratique désastreux est maintenu en place… par les “sujets” occidentaux.

Robert Spatz d’OKC sur les “maîtres-rois” :
“Les pays les mieux gouvernés autrefois l’étaient par les Maîtres-Rois. Ces êtres, qui n’existent pour ainsi dire plus aujourd’hui, avaient une réelle opportunité de gouvernement pour la bonne raison qu’ils n’avaient pas l’impression de gouverner eux- mêmes. Ils étaient rattachés à une Lignée ininterrompue depuis toujours. Ils ne faisaient que suivre la Tradition, suivre les gestes, les pensées, les paroles de la Lignée. Ceci est valable au niveau de la Lignée des Maîtres telle que vous tendez à la connaître mais également à des niveaux de gouvernement relatif, parce qu’il n’y a pas de différence. Ces Êtres-là sont en dehors de ce qui est vécu habituellement par vous tous...” (extrait du document PDF Film Poltergeist (cloud OKCInfo).
Robert Spatz et son organisation avaient reçu des lettres de recommandation de l’Office du Dalaï-Lama, de Dudjom R. (chef de la lignée Nyingmapa), “de la Reine du Bhoutan” (Ashi Phuntsho Choden ?), de Pénor Rinpoché (chef de la lignée Nyingmapa), de Shéchen Rabjam Rinpoché, abbé du monastère de Shéchen auquel est affilié Matthieu Ricard.

Shéchen Rabjam R et Matthieu Ricard à Nyima Dzong 2019
L’intention de tous ces maîtres(-rois) est clairement annoncée, ils veulent le pouvoir séculier et spirituel, pour établir un royaume où ils prennent soin de tous les aspects économiques, culturels et sociaux des “sujets”. Quand on regarde les désordres chez Shambala, Rigpa et OKC, c’est en effet la conclusion qui semble devoir s'imposer. Les “maîtres-roi” et leurs successeurs n’étaient pas à la hauteur. Ils avaient pourtant été adoubés et recommandés par des chefs de lignée tout ce qu’il y a de plus authentique, souvent même quand des problèmes étaient déjà devenus évidents. Ce n’est donc pas une question d’ “authenticité” ! La continuation du projet théocratique semble avoir la priorité sur toutes les autres sortes de considérations.

Le pouvoir qu’ont ces maîtres sur leurs “sujets” occidentaux est néanmoins très relatif. Il suffirait que ces derniers décident de ne plus s'assujettir et de laisser les “maîtres-rois” avec leur projet de pouvoir séculier-spirituel sur les bras. D’une part parce qu’il n’est pas de notre époque, et d’autre part parce qu’il conduit à des situations catastrophiques qui ne vont pas du tout dans le sens d’une société "éveillée".

Un bon conseil est de toujours regarder les mains d'un prestidigitateur plutôt que d'écouter ses paroles. Au lieu d'interpréter ou réinterpreter l'eau de bain, regardons comment les "maîtres-rois" et leurs sujets passent leur temps et écoutons notre bon sens.

***

[1] Il existent deux fragments du manuscrit, datant du IX-Xème siècle (British Library). Les versions complètes datent du XI-XIIème siècle. Il existe encore une version augmenté, datant du XIVème siècle.
“Up until 2009 it was thought that the Testament of Ba dated back to no earlier than the 11th or 12th century, and therefore its composition may not have been contemporaneous with the late 8th century events that it recorded.[1] However, in 2009 Sam van Schaik of the British Library realised that two Tibetan manuscript fragments catalogued amongst the Chinese manuscripts of the Stein collection (and consequently previously overlooked by Tibetan scholars) preserved a section of the Testament of Ba relating to the arrival of the Indian monk Śāntarakṣita, abbot of Nalanda University, to Lhasa:[3]
Or.8210/S.9498A (6 lines)
Or.8210/S.13683 (1 line)
These two fragments came from the 'Library Cave' at Dunhuang, which was sealed in the early 11th century, and so pre-date all of the other known versions of the Testament of Ba. Van Schaik dates the fragments to the 9th or 10th centuries.[1” Wikipedia.

Est-ce que ces deux “fragments” confirment l’authenticité de la totalité des versions plus récentes ? Impliquent-ils qu’une version plus complète du Testament existait, dont les “fragments” (sept lignes en tout) seraient des fragments ?

[2] Midal, pp. 204 etc. Idem pour le concept du Djihad, par exemple.

[3] Midal, p.338

[4] Midal, p. 215

[5] “Dans l'histoire de Shambhala et de sa présentation à notre époque, le grand tournant se situe en l'automne 1976, durant le Séminaire bouddhiste, qui se déroule dans un hôtel nommé The King's Gate, la porte du Roi. Là, Chôgyam Trungpa reçoit deux terma directement des Rigden, les rois de Shambhala.”

[6] “Le premier est une personne qui cherche à ce que les autres lui soient voire qui les réduit en esclaves. Le deuxième se consacre à gouverner l'ensemble des êtres vivants d'un pays d’une manière plus ou moins juste. Enfin, le dernier cherche à établir la royauté inhérente à chaque être. Trungpa note : « Je suis un seigneur du troisième type. Nous tous des seigneurs et des dames, d'une manière ou d'une autre. » p. 222-223

[7] “« Il existe, explique à propos Chôgyam Trungpa, un processus de développement permettant au guerrier de cultiver et d'approfondir la présence authentique, qui a pour nom la voie des quatre dignités. Cette démarche permet d'incorporer encore plus d'espace dans notre monde, pour qu'au bout du compte nous atteignions le stade de monarque universel. Il est évident que, à mesure que notre monde s'élargit et qu'il devient plus vaste, l'idée d'une existence egoïste centrée sur nous-mêmes se fait chaque jour plus impensable. »

[8] “En 1982, Dilgo Khyentsé, alors à la tête de la lignée Nyingmapa, et avec lequel Chögyam Trungpa avait étudié au Tibet et qu'il considérait comme un de ses maîtres, conféra un sacre shambhalien formel à Chögyam Trungpa et à son épouse Diana Mukpo. Cette cérémonie est généralement réservée à des souverains séculiers ; elle est célébrée par Khyentsé Rinpoché quand Jigme Singye Wangchuck devient roi du Bhoutan. Il est rare que cette cérémonie soit célébrée pour un maître spirituel. À l'issue de la cérémonie, lors de laquelle Chögyam Trungpa avait revêtu des vêtements et des insignes d'apparat, ce dernier exposa le sens de la cérémonie et son vœu : annblir le monde de Shambhala sur cette terre. Il est désormais Sakyong, c’est-à-dire littéralement « protecteur de la terre ». Par cette cérémonie, est reconnue l'union de l'activité spirituelle et temporelle de la manière la plus profonde et la plus traditionnelle qui soit. p. 383

[9] “Proclamation to all Those Who Dwell Under the Sun Upholding the Tradition of the Spiritual and Temporal Orders.”
The ancient and renowned lineage of the Trungpas, since the great siddha Trungmase Chokyi Gyamtso Lodro, possessor of only holy activity, has in every generation given rise to great beings. Awakened by the vision of these predecessors in the lineage, this my present lineage holder, Chokyi Gyamtso Trungpa Rinpoche, supreme incarnate being, has magnificently carried out the vajra holders discipline in the land of America, bringing about the liberation of students and ripening them in the dharma. This wonderful truth is clearly manifest.
Accordingly, I empower Chogyam Trungpa Vajra Holder and Possessor of the Victory Banner of the Practice Lineage of the Karma Kagyu. Let this be recognized by all people of both elevated and ordinary station.” Source