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jeudi 14 janvier 2021

"Faire les choses, sans les faire vraiment"

Chogyam Trungpa et Major John Riley Perks

S’il y a un lac, les cygnes y iront”, disait le seizième Karmapa en 1976, quand on lui demanda la raison de sa visite aux Etats-Unis[1]. Ce lac, la réceptivité de l’Occident par rapport à la sagesse orientale dans sa forme bouddhiste tibétaine, ne s’est pas formé spontanément. L’Occident s’est progressivement ouvert à la “sagesse orientale”, puis bouddhiste, et notamment bouddhiste tibétaine. Le chemin avait été préparé par les Lumières, les anti-lumières ou contre-lumières, l’intérêt pour l’Inde comme berceau de la religion des Aryens et pour la réincarnation, la naissance de la théosophie et son intérêt pour les maîtres cachés (mahatma) du Tibet, son projet d’une religion universelle, le renouveau tantrique en Chine républicain, les yeux spirituels se tournèrent vers le Tibet, etc. Au niveau géopolitique, le Tibet suscitait des intérêts et subit des invasions, d’abord britannique, puis chinoise (1951-1959). Des “mahatmas” tibétains s’exilaient en Inde, avec une partie du peuple tibétain, où des jeunes occidentaux, à la recherche de nouvelles portes de la perception, pouvaient les rencontrer. Assez rapidement, les cygnes furent invités à visiter des lacs, dont ils ignoraient quasiment tout, puis à s’y installer.

Il est sans doute assez naturel que des intellectuels spirituels d’un peuple, qui vient de perdre sa terre, cherchent à faire ailleurs ce qu’ils faisaient chez eux. Une part de nostalgie, une part de survie, de nouveaux moyens de subsistance, de nouveaux réseaux, de nouvelles ressources humaines, mais toujours guidés par la même idéologie théocratique.

Les convertis occidentaux, sortant à peine de la période hippy et en pleine libération sexuelle, n’étaient pas très portés sur une vie monastique célibataire, mais rêvaient d’avoir accès aux enseignements ésotériques des “mahatmas” tibétains, de devenir des yogis comme Milarepa, et de pratiquer le yoga sexuel comme Padmasambhava et Yéshé Tsogyel. Se libérer par le désir et le sexe, selon les tibétains ce serait possible !

Les “mahatmas” tibétains furent donc accueillis les bras ouverts. D’abord, ils furent installés dans des “centres” de ville, puis dans des “centres” plus grands à la campagne, où l’on pouvait faire des grandes réunions, de cérémonies, d’initiations, de retraites, etc. Il fallait construire de l’accommodation, un temple, un stupa, des centres de retraite, un institut d’études, etc., puis de nouveau de l'accommodation, etc. Des “antennes” furent créées dans d’autres villes, et si celles-ci se développaient, à proximité, un centre plus grand à la campagne. On entendait le bruit des bétonneuses à longueur de journées autour des “lacs”.

Tout cela dans l’intérêt de la diffusion du Dharma, les occidentaux ayant leurs propres idées sur la question, et les tibétains les leurs. Sans l’infrastructure nécessaire (“lac”), les cygnes ne pourraient pas diffuser le Dharma. La pratique de la méditation (śamatha et vipaśyanā, le désapprentissage de la pensée), les rituels quotidiens, et le pouvoir de transmutation du vajrayāna permettaient d'associer progression immobilière et progression spirituelle, le karmayoga était leur bébé. Occidentaux et Tibétains, mains dans les mains, marchant à grand pas vers l’éveil.

J’avais abandonné le navire, ou plutôt le radeau, peu avant 1990, et avant le prix Nobel du Dalaï-lama en 1991. Il paraît que cet événement, et l’engouement mondial pour le bouddhisme tibétain auquel il avait donné suite, avait contribué à donner des ailes à certains.

Visite de Dilgo KR en 1976, juste avant la grande transformation

En 1976, après la première visite de Dilgo Khyentsé Rinpoché aux Etats-Unis, “Major” John Riley Perks, qui était déjà au service de Trungpa et qui s’était occupé de Dilgo KR, devint officiellement le butler de Trungpa à Kalapa Court[2]. Cette visite semble avoir considérablement inspiré Trungpa, qui allait désormais endosser le rôle du Maître-roi. Perks raconte, comment en arrivant à Vajradhatu en 1973, les disciples de Trungpa l’appelaient “Rimp” (court pour Rimpoche), et parfois même “Rimp the Gimp” (à cause de son côté gauche paralysé). Perks fut le premier à l’appeler “Sir”. 1976 semble donc être l’année de naissance de la Cour de Kalapa, et indirectement du projet Shamballien.

Pourquoi Kalapa ? Selon le grand commentaire du Kālacakra Tantra par le grand Mipham[3], le pays de Shambala se situait au nord de la rivière Sita, et était divisé par quatre chaînes de montagnes. Le palais des rois universels Rigden était construit au sommet d’une montagne circulaire. Il s’appelait Kalapa, s’étendait sur plusieurs miles et avait un parc au centre[4]. Les choses ont très rapidement changé. Major Perks le butler raconte :
I was happily energized, creating this important part of Shambhala, the enlightened society. We purchased a copy of Debrett's Correct Form, an inclusive guide to everything from drafting a wedding invitation to addressing an archbishop. Also, of course, we obtained Emily Post's and Amy Vanderbilt's books on etiquette. A set of silver was donated, as were place mats, table linen, china, crystal, candlesticks, silver tea sets, napkins, serving trays, salt-and-pepper sets, place-card holders, oyster forks, and butter knives.
 
Hippies and beatniks, who one week earlier had been seen in jeans and tie-dyed shirts and sporting long hair and beards, were now outfitted in charcoal pinstriped three-piece suits or blue blazers with gray flannels for the afternoon. Evening wear was a tuxedo or evening gown, with hair trimmed, nails cleaned, and shoes polished.
 
In afternoon tea lessons we learned that a servant never enters the room at tea time unless rung for and that the hostess asks, preferably with an Oxford accent, "How do you like your tea, one lump or two?" We learned to serve tea sandwiches, pastries, slices of layer cake, pate de foie gras, gingerbread, and biscuits.
 
Just two weeks earlier, any one of us might have been discovered lying nude on the beach, smoking pot and stoned out of his or her mind. Now we remembered our grandparents' trunk in the attic and out came the forgotten string of pearls, the diamond ring, the gold pocket watch, and the silver teapot. Truly a gracious tea!
 
The Prince let it be known that smoking pot was out. Drinking wine and knowing when to use red, white, rose, or brandy was in, along with cigars and cigarettes with jewel-encrusted holders. Two weeks earlier you might have been at an orgy, drunk out of your mind, copulating under a table to the sound of rock music. Now you were dancing to a Strauss waltz in a room where servants carried trays of hors d'oeuvres and champagne in fluted glasses
.”
Perks et Trungpa au Texas (photo dans le livre de Perks)

Cela commence de façon assez ludique, mais une partie du “jeu” est de prendre tout cela très au sérieux. Trungpa avait rédigé un petit guide pour les Kasung (gardes de Trungpa), qui contenait 8 règles.
1. Have confidence to go beyond hesitation
2. Alert before you daydream.
3. Mindful of all details. Be resourceful in performing your duties
4. Fearless beyond idiot compassion
5. Warrior without anger
6. Not afraid to be a fool
7. Invisible heavy hand
8. Be precise without creating a scene
"It will help later on", Trungpa et Perks (photo livre de Perks)

Cela permettait de “faire les choses, sans les faire [vraiment]” (“you do it, but you don't do it”). Pour impressionner ses étudiants, Trungpa prenait parfois un rasoir qu’il léchait de sa langue, en la courbant même sur le fil du rasoir. “Tu vois Johnny, tu le fais, mais tu ne le fais pas[5]. On s’habille en butler et en soubrette, et on fait à longueurs de journées ce que font les butlers et les soubrettes, mais pas entièrement pour de vrai. Idem pour les gardes de Trungpa, se déguisant en militaires. Trungpa lui-même joue qu’il est un maître, et s’habille et se comporte comme un maître. Vu de l’extérieur, on pourrait croire qu’il s’agisse d’une ordinaire relation maître-esclave/serf/serviteur, mais ce serait manquer l’astuce du “mais pas vraiment”. En outre, la règle 6 précise de ne pas avoir peur de passer pour un con. Cela fait partie du difficile travail sur l’ego.

Le faiseur de rois Dilgo KR et Sakyong Trungpa en 1982 ?

A la deuxième visite de Dilgo Khyentsé R aux Etats-Unis en 1982, tout ce beau monde est prêt pour assister à l'intronisation de Trungpa comme Sakyong, Rigden, Cakravartin. Dilgo Khyentsé R. se servait du même rituel que celui avec lequel il avait intronisé le roi du Bhoutan. “You do it, but you don't do it”.

Sakyong Mipham et Trungpa

Encore une chose. Tout le monde ne peut pas être un Maître-roi. On a beau pratiquer, “s’éveiller”, devenir un maître à son tour ; pour devenir un véritable “dictateur spirituel” comme le disait Trungpa, il faut avoir du sang royal. Il faut descendre d’une famille royale. Le clan Mukpo, auquel appartenait Trungpa, descendrait du roi légendaire Guésar de Ling. Dame Diana Pybus, la femme de Trungpa, aurait du sang Habsbourg (orthographié Hapsburg chez les Trungpistes…) dans ses veines. En entrant à Kalapa Court, on était priés de laisser sa carte de visite dans un bocal en argent sur la table “Hapsburg” dans le hall. Le prêtre royal Dilgo Khyentsé R. descendrait du roi tibétain Trisong Détsen (8ème siècle) et son père était un ministre du roi de Dergé. Tout était donc en règle. Pour le régent vajra américain, un simple roturier suffisait, en attendant le règne du fils de Trungpa, le Sakyong Mipham, dont le père aurait souhaité qu’il soit un tulku de Mipham, l’auteur du commentaire du Kalacakra. Tout cela ne manque pas de don-quichottisme, d’idéologie Nation-Roi-Religion, de snobisme et d’arrivisme, et, vu de l’extérieur, de puérilisme. Pour s’en faire une idée, lire The Mahasiddha and His Idiot Servant de John Riley Perks. 

Campement Kasung à Magyal Pomra 2008

La docilité et l’obéissance (meekness), mais tout en jouant (you do it, but you don't do it) la relation maître-esclave, servait à se débarrasser de son ego. Butlers et militaires pour les hommes, soubrettes et escort girls pour les femmes. Ceux qui résistaient et avaient peur de paraître ridicules avaient encore du travail à faire. Pour faire partie de cette société éveillée, il fallait accepter les règles, toutes les règles.

***

MàJ02112021 “On another trip to the United States, Trungpa Rinpoche came with hundreds of students to welcome Dilgo Khyentse in the airport near Boulder; the cars all carried flags right and left. Rinpoche stayed at Marpa House and gave a few empowerments and reading transmissions. The main ceremony during his stay was the enthronement ofTrungpa Rinpoche as King of Shambhala, which was done with great pomp and grandeur at Dorje Dzong. Trungpa in return gave Dilgo Khyentse the rank and emblems of a general of Shambhala. Each of his attendants also got an official rank in the Shambhala army. When we returned to his room, Khyentse Rinpoche said, 'Attach my emblem to the cloth wrapper of my daily chant book:' After a few days it disappeared.”

Brilliant Moon The Autobiography of Dilgo Khyentse by Dilgo Khyentse, Ani Jinba etc. p.218

[1] How the Swans Came to the Lake: A Narrative History of Buddhism in America (1992), Rick Fields

[2]Sometime after Khyentse Rinpoche's visit, Trungpa Rinpoche asked me to organize his household in a small house at 7th Street and Aurora, which had also been the home of Scott Carpenter, the astronaut. This house was rented for a year by Vajradhatu, the Buddhist church. In residence would be Trungpa Rinpoche; his young son, Osel Mukpo; David Rome, Rinpoche's secretary; and myself. Max King would be the chef, but he would live elsewhere with his wife. When I asked Rinpoche about how formal he wanted this household to be, he replied, "As formal as you can make it.
He also added, "You should open it up and invite other people to serve. You can train them in how to do that." In the sangha, there were several people working as waiters and waitresses in different area restaurants and I approached these people to help me start some kind of service for Rinpoche. Among them were Joanne and Walter Fordham, who were destined to become valued members of the Kalapa Court staff. I took care of Rinpoche: dressing him, bathing him, and washing his hair.
He said to me, "You should become very intimate with my body
."

The Mahasiddha and His Idiot Servant, by John Riley Perks, Chapter 7 The Court ; The Commentary.

[3] Il existe une traduction anglaise en ligne d’un commentaire par Mipham (dpal dus kyi a’khor lo’i rgyud kyi tshig don rab tu gsal byed rdo rje’i nyi ma’i snang byed).

[4]According to the Great Commentary on the Kalachakra by the renowned Buddhist teacher Mipham, the land of Shambhala was north of the river Sita in a country divided by eight mountain ranges. The Palace of the Imperial Rulers was built on top of a cir­cular mountain. The palace was called Kalapa and it consisted of buildings stretching out over several miles with a park in the center.

Our Kalapa Court was more modest, but vast in terms of enterprise. It consisted of a house on Pine Street in Boulder, Colorado. The building had four bedrooms, two-and-a-half bathrooms, dining room, kitchen, two sitting rooms, a sun porch, and a small garden. Into this dwelling we stuffed nine adults, five children, and one large dog. Described another way, this was two families of four (Mukpos and Riches), one family of three (Voglers) assisting as servants, an adult couple employed as nannies, and myself as the Master of the House.


[5]Rinpoche the Trickster is what the Regent called him. All of Rinpoche's tricks carried with them the message "Wake up! Pay attention!" One particular trick he would do that freaked me out was to run his tongue down the edge of a razor-sharp samurai sword. Not only that, but his tongue would actually curl over the edge. It gave me shivers. Rinpoche would say, "You see, Johnny, you do it, but you don't do it."

samedi 24 août 2019

Noyades en série dans eaux de bain




Quand une tradition religieuse veut sauver des éléments de culte et de doctrine qui ne sont pas/plus compatibles avec son époque ou le lieu où elle veut s’établir, elle peut passer par des réinterprétations (p.e. Clément d’Alexandrie). Pour une tradition, il est néanmoins essentiel que le lien soit maintenue entre l’avant et l’après de la Révélation/Vision. La forme du message reste, mais le fond du message est réinterprété de façon métaphorique etc.

Le mythe fondateur du bouddhisme tibétain est le couple Trisong Détsen, roi (tsenpo) du Tibet, et le légendaire Padmasambhava, qui auraient réinstauré le bouddhisme au Tibet (dès 762), après une première tentative. Le tsenpo, à l’instar de Constantin 1er pour le christianisme, déclarait que le bouddhisme sera la religion officielle du Tibet. La source de cette Introduction du bouddhisme au Tibet est le Testament du clan Ba (sba bzhed)[1], que Sam van Schaik utilisa pour écrire son Tibet: A History. L’abbé Shantarakshita est invité pour la construction d’un grand temple, mais il y a des obstacles, d’ordre magique, que seul un grand magicien de sa connaissance pourrait éliminer. Padmasambhava de la vallée Swat du Pakistan fut donc le magicien qui après son invitation au Tibet vint au bout de toute cette magie hostile.

Le peuple tibétain a fait son mythe fondateur de ce que des universitaires occidentaux sont capables de reprendre à leur compte sans utiliser le conditionnel, pour écrire une “histoire du Tibet”. Le couple roi-maître tantrique a donc introduit le bouddhisme au Tibet. Trisong Détsen fut "un roi de dharma", un dharmarāja (comme Ashoka et Kanishka). Le royaume d’un dharmarāja est selon la tradition bouddhiste un royaume, où le bouddhisme est la religion privilégiée, et où le pouvoir séculier et religieux vont main dans la main. Une théocratie pourrait-on dire. Les tibétains considèrent ces temps, et la période de l’empire tibétain qui s’ensuivit comme leur âge d’or, et comme un modèle.

Selon la tradition, Padmasambhava aurait prévu la fin du règne des dharmarāja et le risque d’effondrement de sa doctrine, et fit en sorte que des éléments de sa doctrine (“trésors”) puissent réapparaître au moment opportun pendant des temps plus difficiles. La pratique de ces “termas” pourrait alors contribuer au bonheur et à l’éveil des terriens à venir, et servir de guide aux “maîtres-rois” (cakravartin) des temps futurs pour instaurer des royaumes de dharmarāja éveillés. De nombreux tulkous du bouddhisme tibétain, notamment ceux de la lignée des Anciens (nyingmapa), font remonter leur généalogie aux descendants du tsenpo de lempire tibétain, ou de son entourage.

Dans le culte de Kālacakra, la tradition veut que les anciens dharmarāja du Royaume de Shambala, appelés “rigs ldan” en tibétain, combattront les barbares au moment opportun. C’était au roi rigden Suchandra de l’époque que le Bouddha aurait enseigné le Tantra de Kālacakra. De nouveau un dharmarāja qui gouvernait avec le bouddhisme (vajrayāna) comme religion. “Selon le tantra, le 25e roi de Shambhala reviendra dans le monde pour en chasser les forces obscures et établir un âge d'or.”

Les adeptes tibétains de Padmasambhava et du Tantra de Kālacakra partagent donc une nostalgie pour “l’âge d’or” sous un dharmarāja, qui n’aurait non seulement existé dans le passé, mais qui selon les prédictions, les croyances et les espoirs pourrait de nouveau être instauré, à un certain coût évidemment… Les forces obscures ne partiront pas d’eux mêmes…

Il faudrait donc que les futurs “maîtres-rois” se préparent et préparent leurs “sujets” à des rudes batailles. Rassurons-nous, le Tantra de Kālacakra et de nombreux autres instructions bouddhistes ont plusieurs niveaux d’interprétation : « externe » « interne » et « autre ».[2] Si des “maîtres-rois” préparent leurs sujets aux batailles « externes » « internes » et « autres » à venir, en organisant des régiments avec tous leurs aspects (hiérarchie, uniformes, discipline, …), il faudrait interpréter cela selon le juste niveau, voire avec “humour”[3]. Tout cela fait partie du développement de l’éveil spirituel et de la création d’une société éveillée.


Chögyam Trungpa (1939-1987), qui croyait à l’importance d’une double lignée, spirituelle et de sang[4], se disait appartenir à la lignée du légendaire roi Gésar de Ling. Étant un “inventeur de terma” (gter ston), un genre de prophète, il commença à “recevoir”[5] des termas relatifs au Royaume de Shambala à partir de 1976.

The Court Vision and Practice
"Vision et pratique courtisane"
Dès sa jeunesse, il aurait rêvé d’ “une société du bouddhadharma plus grande” (Midal, p. 215-217). Il veut tirer un trait (Ashé) entre l’Orient et l’Occident (p. 218) et “joindre le ciel et la terre” (p. 222).
Pour joindre le ciel et la terre
Afin d'établir une société humaine
l’homme doit avoir son Roi.”
Ce Roi est le Sakyong, qui n’est pas un roi ordinaire.[6] Par la vision et la pratique de la Cour de Shambala, le Sakyong invite chacun à devenir un monarque universel (cakravartin).[7] En attendant ce grand jour, il faut se mettre au service du Sakyong et de son royaume.

Staff of Kalapa Court, Mapleton Avenue, 1976
Chogyam Trungpa déménage dans de plus grands appartements, prend un majordome (John Riley Perks), et impose une étiquette à ces “sujets”.

Dilgo Khyentsé R et Trungpa R 
En 1982 dans la République des Etats-Unis, eut lieu le sacre shamballien de Chogyam Trungpa et de son épouse officielle Diana Mukpo par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991). Ce dernier serait un descendant du roi Trisong Détsen et son père était un ministre du roi de Dergé. D’un milieu royaliste, dirait-on sans doute en France. 


Dilgo Khyentsé, alors à la tête de la lignée Nyingmapa, utilise la même cérémonie que celle qu’il avait utilisée pour sacrer le roi du Bhoutan Jigme Singye Wangchuck, marié avec quatre filles du Chef spirituel du Bhoutan. Sommes-nous au niveau « externe », « interne », ou « autre » de la réinterprétation ? Fabrice Midal explique[8] :
“ Il est rare que cette cérémonie soit célébrée pour un maître spirituel. À l'issue de la cérémonie, lors de laquelle Chögyam Trungpa avait revêtu des vêtements et des insignes d'apparat, ce dernier exposa le sens de la cérémonie et son vœu : établir le monde de Shambhala sur cette terre. Il est désormais Sakyong, c’est-à-dire littéralement « protecteur de la terre ». Par cette cérémonie, est reconnue l'union de l'activité spirituelle et temporelle de la manière la plus profonde et la plus traditionnelle qui soit.”
Karmapa XVI, Trungpa et Thomas Rich (Vajra regent/Lord Chancellor)
Karmapa XVI avait nommé Chögyam Trungpa en 1974 “Détenteur du Vajra et de la Bannière de victoire de la lignée de pratique de Karma Kagyu” par sa “Proclamation à tous ceux qui séjournent sous le soleil préservant la tradition des ordres spirituels et temporels”.[9]

Le chef de la lignée Nyingma (Dilgo Khyentsé R) et le chef de la lignée Kagyu (Karmapa XVI) sacrent Trungpa et confèrent des pouvoirs à lui de par leur propre autorité spirituelle ET temporelle. Joindre le Ciel et la terre…
Une telle tâche est difficile. Chögyam Trungpa le reconnaît “mon trône est fait de larmes, de sang et de sueur.” Mais comme il l’explique, la relation qui existe entre le Sakyong et ses sujets est plus complète que celle de maître à disciple. Comme monarque, Chögyam Trungpa prend soin de son organisation tout entière et de chacun de ses étudiants. Tous les aspects de leur existence le concernent, qu'ils soient économiques, culturels ou sociaux : “Le royaume tout entier est une situation domestique, et la peur vient de cela.” Il n'y a pas de sphère privée où la vision de Shambhala cesse de s'appliquer.” (Midal pp. 383-384)
Ce principe théocratique du “maître-roi”, où le royaume devient une "situation domestique" et s’étend à tous les aspects de la vie des “sujets” a été catastrophique pour le bouddhisme tibétain en Occident. On en voit les dégâts chez Shambala (Chögyam Trungpa le Roi, Thomas Rich le Régent, et Sakyong Mipham le Fils du Roi devenu Roi), chez Rigpa (Sogyal Lakar) et chez Orgyen Kunzang Chöling (Robert Spatz alias Lama Kunzang Dordjé). D’autres catastrophes sont à venir tant que ce principe théocratique désastreux est maintenu en place… par les “sujets” occidentaux.

Robert Spatz d’OKC sur les “maîtres-rois” :
Les pays les mieux gouvernés autrefois l’étaient par les Maîtres-Rois. Ces êtres, qui n’existent pour ainsi dire plus aujourd’hui, avaient une réelle opportunité de gouvernement pour la bonne raison qu’ils n’avaient pas l’impression de gouverner eux- mêmes. Ils étaient rattachés à une Lignée ininterrompue depuis toujours. Ils ne faisaient que suivre la Tradition, suivre les gestes, les pensées, les paroles de la Lignée. Ceci est valable au niveau de la Lignée des Maîtres telle que vous tendez à la connaître mais également à des niveaux de gouvernement relatif, parce qu’il n’y a pas de différence. Ces Êtres-là sont en dehors de ce qui est vécu habituellement par vous tous...” (extrait du document PDF Film Poltergeist (cloud OKCInfo).
Robert Spatz et son organisation avaient reçu des lettres de recommandation de lOffice du Dalaï-Lama, de Dudjom R. (chef de la lignée Nyingmapa), “de la Reine du Bhoutan” (Ashi Phuntsho Choden ?), de Pénor Rinpoché (chef de la lignée Nyingmapa), de Shéchen Rabjam Rinpoché, abbé du monastère de Shéchen auquel est affilié Matthieu Ricard.

Shéchen Rabjam R et Matthieu Ricard à Nyima Dzong 2019
L’intention de tous ces maîtres(-rois) est clairement annoncée, ils veulent le pouvoir séculier et spirituel, pour établir un royaume où ils prennent soin de tous les aspects économiques, culturels et sociaux des “sujets”. Quand on regarde les désordres chez Shambala, Rigpa et OKC, c’est en effet la conclusion qui semble devoir s'imposer. Les “maîtres-roi” et leurs successeurs n’étaient pas à la hauteur. Ils avaient pourtant été adoubés et recommandés par des chefs de lignée tout ce qu’il y a de plus authentique, souvent même quand des problèmes étaient déjà devenus évidents. Ce n’est donc pas une question d’ “authenticité” ! La continuation du projet théocratique semble avoir la priorité sur toutes les autres sortes de considérations.

Le pouvoir qu’ont ces maîtres sur leurs “sujets” occidentaux est néanmoins très relatif. Il suffirait que ces derniers décident de ne plus s'assujettir et de laisser les “maîtres-rois” avec leur projet de pouvoir séculier-spirituel sur les bras. D’une part parce qu’il n’est pas de notre époque, et d’autre part parce qu’il conduit à des situations catastrophiques qui ne vont pas du tout dans le sens d’une société "éveillée".

Un bon conseil est de toujours regarder les mains d'un prestidigitateur plutôt que d'écouter ses paroles. Au lieu d'interpréter ou réinterpreter l'eau de bain, regardons comment les "maîtres-rois" et leurs sujets passent leur temps et écoutons notre bon sens.

***

[1] Il existent deux fragments du manuscrit, datant du IX-Xème siècle (British Library). Les versions complètes datent du XI-XIIème siècle. Il existe encore une version augmenté, datant du XIVème siècle.
“Up until 2009 it was thought that the Testament of Ba dated back to no earlier than the 11th or 12th century, and therefore its composition may not have been contemporaneous with the late 8th century events that it recorded.[1] However, in 2009 Sam van Schaik of the British Library realised that two Tibetan manuscript fragments catalogued amongst the Chinese manuscripts of the Stein collection (and consequently previously overlooked by Tibetan scholars) preserved a section of the Testament of Ba relating to the arrival of the Indian monk Śāntarakṣita, abbot of Nalanda University, to Lhasa:[3]
Or.8210/S.9498A (6 lines)
Or.8210/S.13683 (1 line)
These two fragments came from the 'Library Cave' at Dunhuang, which was sealed in the early 11th century, and so pre-date all of the other known versions of the Testament of Ba. Van Schaik dates the fragments to the 9th or 10th centuries.[1” Wikipedia.

Est-ce que ces deux “fragments” confirment l’authenticité de la totalité des versions plus récentes ? Impliquent-ils qu’une version plus complète du Testament existait, dont les “fragments” (sept lignes en tout) seraient des fragments ?

[2] Midal, pp. 204 etc. Idem pour le concept du Djihad, par exemple.

[3] Midal, p.338

[4] Midal, p. 215

[5] “Dans l'histoire de Shambhala et de sa présentation à notre époque, le grand tournant se situe en l'automne 1976, durant le Séminaire bouddhiste, qui se déroule dans un hôtel nommé The King's Gate, la porte du Roi. Là, Chôgyam Trungpa reçoit deux terma directement des Rigden, les rois de Shambhala.”

[6] “Le premier est une personne qui cherche à ce que les autres lui soient voire qui les réduit en esclaves. Le deuxième se consacre à gouverner l'ensemble des êtres vivants d'un pays d’une manière plus ou moins juste. Enfin, le dernier cherche à établir la royauté inhérente à chaque être. Trungpa note : « Je suis un seigneur du troisième type. Nous tous des seigneurs et des dames, d'une manière ou d'une autre. » p. 222-223

[7] “« Il existe, explique à propos Chôgyam Trungpa, un processus de développement permettant au guerrier de cultiver et d'approfondir la présence authentique, qui a pour nom la voie des quatre dignités. Cette démarche permet d'incorporer encore plus d'espace dans notre monde, pour qu'au bout du compte nous atteignions le stade de monarque universel. Il est évident que, à mesure que notre monde s'élargit et qu'il devient plus vaste, l'idée d'une existence egoïste centrée sur nous-mêmes se fait chaque jour plus impensable. »

[8] “En 1982, Dilgo Khyentsé, alors à la tête de la lignée Nyingmapa, et avec lequel Chögyam Trungpa avait étudié au Tibet et qu'il considérait comme un de ses maîtres, conféra un sacre shambhalien formel à Chögyam Trungpa et à son épouse Diana Mukpo. Cette cérémonie est généralement réservée à des souverains séculiers ; elle est célébrée par Khyentsé Rinpoché quand Jigme Singye Wangchuck devient roi du Bhoutan. Il est rare que cette cérémonie soit célébrée pour un maître spirituel. À l'issue de la cérémonie, lors de laquelle Chögyam Trungpa avait revêtu des vêtements et des insignes d'apparat, ce dernier exposa le sens de la cérémonie et son vœu : annblir le monde de Shambhala sur cette terre. Il est désormais Sakyong, c’est-à-dire littéralement « protecteur de la terre ». Par cette cérémonie, est reconnue l'union de l'activité spirituelle et temporelle de la manière la plus profonde et la plus traditionnelle qui soit. p. 383

[9] “Proclamation to all Those Who Dwell Under the Sun Upholding the Tradition of the Spiritual and Temporal Orders.”
The ancient and renowned lineage of the Trungpas, since the great siddha Trungmase Chokyi Gyamtso Lodro, possessor of only holy activity, has in every generation given rise to great beings. Awakened by the vision of these predecessors in the lineage, this my present lineage holder, Chokyi Gyamtso Trungpa Rinpoche, supreme incarnate being, has magnificently carried out the vajra holders discipline in the land of America, bringing about the liberation of students and ripening them in the dharma. This wonderful truth is clearly manifest.
Accordingly, I empower Chogyam Trungpa Vajra Holder and Possessor of the Victory Banner of the Practice Lineage of the Karma Kagyu. Let this be recognized by all people of both elevated and ordinary station.” Source