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mercredi 6 janvier 2021

Lama Care, le service rend libre ?


Photo : Paramahamsa Sri Swami Vishwananda

Nous connaissons le "Lama Care" surtout à cause de ses abus, mais même si une institution comme le "Lama Care" ou autre "service au lama" (guru-sevā) se passait bien, on peut se demander à quoi il pourrait bien servir dans le bouddhisme. Le Bouddha avait-il un "Buddha Care" ? Milarepa et Gampopa avaient-ils un "Lama Care" ? N'est-ce pas plutôt un relief de ce monde féodal, auquel le Dalaï-Lama a dit vouloir mettre fin ? Est-ce que la dévotion envers le lama, et le service qui en serait le reflet pratique conduisent réellement à la liberté, à la fin de l'asservissement ? Est-ce que la "société éveillée" passe par la forme féodale d'un "maître-roi", d'un "Sakyong" ou autre illuminocrate ?         

Dans le passé, plusieurs maîtres bouddhistes tibétains en Occident avaient affirmé à leur disciples qu’ils étaient au fond des “rois”[1], des “maîtres-roi”, des “sakyong”, etc., et avaient constitué une cour autour d’eux. Dans sa thèse “Ceci n’est pas une religion” : l’apprentissage du dharma selon Rigpa (France), Marion Dapsance explique dans le chapitre sept, La société de cour, le fonctionnement d’une microsociété appelée “Lama Care”, qui fait partie de la cour du “roi”. Je ne vais pas ici rentrer dans trop de détails, cliquez sur les liens pour avoir plus d’infos sur des cas particuliers.

Dans la dévotion au lama (guru-bhakti), qui constitue le coeur de la pratique du bouddhisme tibétain, le service au lama est un aspect essentiel. Un des textes fondamentaux expliquant le service au lama est “Les Cinquante stances du service au Maître (skt. Gurupañcaśika tib. bla ma lnga bcu pa), un texte médiéval bouddhiste ésotérique. Voici quelques extraits de la version en ligne sur le site de l’Institut Vajrayogini (FMPT de lama Zöpa).
“13. Ne perturbez jamais l’esprit de votre Maître. Si vous êtes assez fou pour le faire, il est certain que vous irez bouillir en enfer.”

“21. Faire des dons [au Maître] est comme faire des dons ininterrompus à tous les bouddhas. Sur la base de ces dons, de nombreux mérites sont accumulés. De cette accumulation provient l’obtention suprême [de l’état de Bouddha].”

“33. Quand vous lavez les pieds ou le corps [de votre Maître], le séchez, le massez, etc., avant de commencer, puis après avoir terminé, faire trois prosternations. C’est seulement après avoir pris soin de lui que vous pouvez vous occuper de vous-même.”
La tradition tibétaine recommande par ailleurs de lire des hagiographies de maîtres qui avaient été des disciples exemplaires lors de leur apprentissage, pour s'en inspirer. Pour les hommes, l’exemple donné est celui du service de Nāropa à son maître Tailopa, et pour les femmes le service de la ḍākinī Yéshé Tsogyal à son maître Padmasambhava[2].

Chogyam Trungpa (1939-1987), se considérait comme un avatar des futurs rois (rigden)[3] du royaume légendaire de Shambala. Il s’était donné comme mission de préparer ses disciples à développer une société éveillée, dont il était lui-même le “maître-roi”, le Sakyong. Il avait rédigé un texte expliquant l’origine et le rôle du Sakyong, ainsi que l’étiquette à suivre à la “Cour de Kalapa” (The Court Vision and Practice). Trungpa était marié avec Diana J. Mukpo, mais avait également sept maîtresses officielles (sangyum), par le biais d’une cérémonie de mariage maison[4]. Après la mort de Trungpa en 1987, son “régent vajra”, Thomas Rich, alias Osel Tendzin, prit la relève[5], en attendant le règne du fils de Trungpa, Sakyong Mipham. Dans “Encountering the Shadow in Buddhist America” (1990) de Katy Butler, on lit que le même traitement “Lama Care” fut également réservé au régent vajra[6], y compris l’ordre de lui tendre la serviette, son slip et sa robe de chambre quand il sortait de la douche. Il fallait ne pas perdre les habitudes et la transmission.

Sogyal Lakar, grand admirateur de Chogyam Trungpa, avait son “maṇḍala secret”, son “Lama Care” à lui, dont le mode d’emploi très confidentiel fut distribué aux membres du “Lama Care”. Marion Dapsance avait eu accès à ces instructions par le biais de l’ex-membre “Mimi”.
“Un manuel d’instructions à l’usage des « intendants » m’a notamment été transmis, qui s’intitule « Rigpa Tour Manual ». Il s’adresse aux personnes de l’entourage de Sogyal Rinpoché, leur expliquant en détails le « Lama Care ». Ce document est extrêmement confidentiel et aurait dû être détruit par cette jeune femme [“Mimi”] si elle avait été obéissante.” (extrait de la Thèse de Marion Dapsance).
Le “service au lama” était différent pour les hommes et les femmes. Les hommes s’occupent généralement du fonctionnement du centre, les femmes plutôt de la sphère intime du lama. Les femmes faisant partie du “maṇḍala secret” du lama sont appelées “ḍākinī”. Les candidates “ḍākinī” sont souvent recrutées par des ḍākinī du maṇḍala secret du maître, et présentées à lui. Si le maître l’approuve, la candidate “ḍākinī” entre progressivement au service du lama et dans la sphère intime du maître. Ce processus est décrit en détail dans la thèse de Marion Dapsance.

Initialement ou théoriquement, le “service au maître” régit l’attitude qu’un disciple vivant près de son maître doit avoir envers lui et ses proches. Quand le maître est l’abbé d’un grand monastère, ou un yogi important, les “serviteurs” du maître deviennent plus nombreux, et constituent sa “suite”, sa “cour”. Le style de vie du maître est alors celui d’un V.I.P. ordinaire, d’une “Sainteté”, d’une “Éminence”, d’un “Maître-roi”, d’un “Sakyong”. A partir du XIIIème siècle, quand les détenteurs tibétains deviennent les “prêtres” des cours mongoles ou chinoises, ils sont reçus avec les meilleurs égards, et traités en V.I.P. par leurs hôtes. En plus de leur fonction sacerdotale, ils étaient souvent les administrateurs de leurs districts, et recevaient des fiefs, et des titres, comme p.e. « da si-tu » (taï sitou), qui signifie « ministre impérial ». Un ministre impérial, représentant la cour, se devait de vivre comme un V.I.P. Le “service au lama” devint alors une véritable étiquette de cour. Le chef spirituel et séculier du fief se devait de maintenir un certain niveau de vie, qui s’inspirait de celui de son suzerain, mais à un degré moindre évidemment. Il en alla de même, en descendant progressivement la pyramide du pouvoir séculier et spirituel au Tibet. Les plus petits voulant avoir l’air d’un grand, le style de vie courtisan devint un modèle de standing à tous les niveaux, selon les moyens de chacun, et en respectant bien les hiérarchies. Le “service au lama” fut dans ce cas synonyme d’ “étiquette de cour”.

Chogyam Trungpa and Karl Usow (1970)

Quand le bouddhisme arrive en Occident, il y a d’abord une période “lune de miel” d’ouverture, où l’on apprend à se connaître. Chogyam Trungpa vit en hippy parmi les hippies, et les “grands lamas” sont relativement faciles d’accès. Mais le bouddhisme tibétain a son programme à lui, et la fin de la récrée est sifflée avec un rappel aux liens hiérarchiques, qui met fin à une période de fraternisation relative. Le modèle bouddhiste tibétain ne se limitait cependant pas à son aspect spirituel, l’autorité de ses hiérarques était double : spirituel et séculier.

Staff of Kalapa Court, Mapleton Avenue, 1976

Quand Chogyam Trungpa arrive à imposer le “service au lama”/”étiquette de cour” aux anciens hippies, les hiérarques tibétains sont impressionnés et s’en félicitent. Chogyam Trungpa se fit couronner “Sakyong” par Dilgo Khyentsé R. (1910-1991), avec le même cérémonial que le roi du Bhoutan. 

Campement Kasung avec Sakyong Mipham à Magyal Pomra, 2008

L’étiquette de la cour du Sakyong est définie dans le livre “The Court Vision and Practice” ("Vision et pratique courtisane"). La même étiquette s'applique par la suite au service au Régent vajra Thomas Rich, et au Sakyong Mipham, le fils de Trungpa.

Cérémonie de longue vie (photo thèse M Dapsance)

Le “Lama Care” de Sogyal Lakar a sans doute été inspiré par l’étiquette Shambalienne, et/ou par “l’étiquette de cour”/”service au lama” tibétain traditionnel. On imagine très bien que toutes les “dérives” sont possibles dans un service, où il convient de tendre d’abord une serviette, ensuite un slip, et finalement une robe de chambre au lama/maître-roi/régent qui sort de la douche… Considérons que le “Lama Care” est “l’étiquette de cour” qui prévaut dans l’entourage d’un “grand lama”, que celui-ci soit un “grand lama” officiel, officiellement ou implicitement reconnu par ses pairs ou non. Si celui-ci en a les moyens, il peut “vivre comme un dieu en France”, comme disent les Allemands et les Néerlandais.

Même parmi ceux qui n’ont pas les mêmes moyens, un maître peut faire des jaloux et des émules. D’autres “grands “et moins grands lamas peuvent avoir leur “Lama Care” à eux. Tout lama mérite son “service au lama”, et tout lama ambitieux aimerait que le “service au lama” de ses disciples soit comme une “étiquette de cour” ou comme le “Lama Care” des grands. Il n’a pas forcément sa propre "Vision et pratique courtisane" publiée sous forme de livre, sa pratique courtisane est peut-être davantage improvisée, transmise oralement ou par des non-dits. Les femmes à son service ne sont peut-être pas traitées comme des ḍākinī[7]. D’ailleurs, certains se sentent peut-être obligés de frapper leurs femmes, comme Chogyam Trungpa l’avait tenté au début de son mariage avec Diana Mukpo, puisque ce serait selon lui une coutume tibétaine[8]. Peut-être même sont-ils des piètres amants, des pervers ou des sadiques. Peut-être leur bon plaisir consiste plutôt à humilier les “ḍākinī”, qu’à se soulager, qu’à leur faire l’amour, voire à “pratiquer la karmamudrā” (pour les plus hypocrites parmi nous). Peut-être le “service” à de tels lamas est une telle corvée que les femmes cherchent à l’éviter, à en diminuer la fréquence en multipliant leur nombre, même en recrutant d’autres “ḍākinī”, et en devenant ainsi involontairement complices du système “Lama Care”... Étant “complice”, on peut se sentir encore davantage violé·e et on hésite à en parler à d’autres, voire à porter plainte. C’est précisément cette complicité progressive, qui conduit à accepter l’inacceptable, qui constitue le véritable viol, la violence fondatrice du système, et qui assure sa reproduction dans le silence général. Comme le montre mon blog De la violence fondatrice comme "initiation" (21/10/2019), cela ne se limitait pas au “Lama care”, ou aux cercles intimes de Sogyal Lakar, mais pouvait même avoir lieu sous des formes relativement “plus bénignes” pendant des retraites, des enseignements publics ou des festivités[9].

***

[1] “Guru in Disgrace” (1h26), de Jaap Verhoeven. [1:00:17 - 1:01:03] :“One day he just started saying "I am really a king". It was during the 3-year retreat. I think that was the seed of me losing faith in him. He just showed up one day and that was his teaching: "You know, really I’m a king". The hypocrisy of his lifestyle was getting caught out constantly from all quarters. So he was educating his cult to treat him like a king, because he is a king. And after I left, he upgraded himself again to mahāsiddha. “I am a living mahāsiddha”. Anyone who says that is going against everything they teach, because you never say that.”
Sangye Nawang, un des huit lanceurs d’alerte.

[2] “Les « dakinis » se voient recommander l’autobiographie de Yéshé Tsogyal, figure de dakini la plus célèbre du Tibet, dont elles doivent s’inspirer pour servir leur maître et comprendre leur propre statut. Ces femmes sont les seules personnes, chez Rigpa, auxquelles soit conseillée cette lecture. Cette princesse du VIIIe siècle aurait été l’épouse du roi Trisong Detsen. Elle tire cependant son prestige personnel d’avoir été la partenaire tantrique, la disciple et l’héritière de Padmasambhava, l’introducteur du bouddhisme au Tibet.” Thèse de Marion Dapsance.

[3] Je viens de découvrir que le terme "rigden" désigne désormais dans la communauté Shambala "Programme pour étudiants engagés dans la Voie Shambhala. Le Rigden est une représentation de notre nature éveillée et incarne le principe de la confiance inconditionnelle". Source : Rigden, la confiance inconditionnelle

[4] Ici, je reprends tel quel le terme "Sangyum" utilisé dans l'univers Shamballien de Trungpa, sans tenir compte du sens que ce terme pourrait avoir eu au Tibet.  
"During the last few years, after the Mill Village retreat, Rinpoche had officially appointed a group of seven women as his heart companions, or sangyum, which is usually a term reserved for the guru's wife. He had asked the sangyum both to be his personal attendants and companions during the last years of his life and to help provide leadership in the community. He had envisioned them overseeing the board of directors, and he considered them to be part of his family. So they were to be seated with us as well. All of them came to Karme Choling and helped with the practice and other preparations." Dragon Thunder: my Life with Chogyam Trungpa, de Diana J. Mukpo.

Voici un article selon la ligne officielle de l'institution des sangyum : Sangyum Anniversary Recollection  
Pour d'autres sons de cloche, notamment de la part de quelques sangyums :
Shambhala, the Boulder-born Buddhist organization, suppressed allegations of abuse, ex-members say
Survivors of an International Buddhist Cult Share Their Stories 

[5] Voir le témoignage de Leslie Hays sur sa page Facebook sur la culture du viol au sein de Shambala. Leslie Hays avait été « mariée » en tant que “sangyum” à Trungpa le 12 juin 1985, au Rocky Mountain Dharma Center (RMDC), actuellement le Sham Mountain Center (SMC).

[6] “The same deference was shown to his dharma heir. Osel Tendzin. “His meals were occasions for frenzies of linen-pressing, silver-polishing, hair­breadth calibrations in table settings, and exact choreographies of servers,” said television producer Deborah Mendelsohn, who helped host Tendzin when he gave two meditation retreats in Los Angeles, but has since left the community. “When he traveled, a handbook went with him to guide his hosts through the particulars of caring for him, including instructions on how and in what order to offer his towel, underpants and robe after he stepped from the shower.” “Encountering the Shadow in Buddhist America” (1990) de Katy Butler.

[7] "One day I arrived at the court for a shift and I was told I was to receive another transmission from Marty Janowitz. I assumed this was to be like the others, perhaps he was giving me TGS transmission early. Marty told me this transmission was extremely sacred and was only known to a few close students. He then pulled out a vial filled with a white powdery substance. Marty told me it was ground up vitamin D or something. (I really can’t remember exactly what he said it was). He put a bit of it on the spoon and told me to rub it on my gums, which I did. It was not cocaine. It was part of our job description to always carry a vial of “Tabi” which was the code name for cocaine. Due to his paralysis, CTR only had the use of one hand, so when he called for tabi it was our job to go into the bathroom with him, keep him steady, help him get his penis out before he wet his pants and put the coke on a spoon for him to inhale. It was also our job to keep his nose clean, and as you can tell from the picture, we were not always successful. Later, when I went to the bathroom alone, I put some on my gums. It was definitely cocaine." The first time I met His Majesty Chögyam Trungpa Rinpoche, 2017, Leslie Hays, ex-Sangyum.

[8]  "As much as I appreciated my husband, I wasn't always accepting of his behavior. When we were first married, Rinpoche told me that it was normal for Tibetan men to beat their wives. I told him this was barbaric, but he said that it was just common practice. In the first few months of our marriage, he tried -not very convincingly- to slap me a couple of times when we were arguing. I said to him, "What do you think you're doing?" And he said to me, "This is just what Tibetans do." I felt that this was definitely not okay. I waited until he was asleep one day, and I took his walking stick and began hitting him as hard as I could. He woke up, and he was quite shocked, and he said, "What are you doing?" I said, "This is just what Western women do." He got the message, and it was never an issue again." Dragon Thunder: my Life with Chogyam Trungpa, de Diana J. Mukpo.

[9] “Dans le bouddhisme tibétain, le respect aveugle des ordres d'un maître est une manière pour tester son progrès sur le chemin spirituel. Souvent l'ordre « déshabille-toi ! » fut utilisé pour cela, et de préférence devant une salle remplie d'une centaine d'autres étudiants. Un étudiant avancé se déshabille alors sans sourciller, et suit l'ordre sans protester ou juger, tandis qu'un débutant peut être reconnu à son embarras, et à son manque de confiance. Le plus souvent, Rinpoché vis au bout des premiers habits enlevés, comment réagissait l'étudiant, et celui-ci pouvait alors rester habillé. Une fois j'ai assisté quand c'était le tour d'anciens étudiants. « Mets-toi à poil » dit le maître. L'étudiant se mit alors debout devant la salle, et commença, le visage totalement détendu et entièrement à l'aise, à défaire le bracelet de sa montre. Il le fit très lentement de façon provocatrice, et en lançant des regards coquins au public, tout en ouvrant sa chemise, bouton après bouton. La salle était pliée de rire, et Rinpoché aussi en voyait l'humour, ce qui mit aussitôt fin à la représentation.” Extrait traduit du livre 'Vrij van gedachten' (Libre de pensées, 2015) de Jan Geurtz.

lundi 19 octobre 2020

Yakṣa et yakṣī, les éternels génies du bouddhisme


Yakṣī voyageant sur le dos d'un yakṣa
photo : William Dalrymple, Kushan, IIème s. Sanghol, Punjab 

J’ai écrit à plusieurs reprises (voir une liste non-exhaustive ci-dessous) sur les yakṣa et yakṣī, des “semi-dieux” indiens de fertilité. “Semi-dieux”, puisqu’ils furent dépassés par une autre générations de dieux (deva), tout en préservant leur rôle initial d’agents de fertilité. Une fonction (apotropaïque) important du culte des yakṣa et des yakṣī est la conjuration de mauvais sorts ou du mauvais oeil, notamment au moment de la gestation, de l’accouchement et de la naissance. Il s’agit alors de faire peur à ceux qui font peur, entre autres en “faisant du bruit”, en criant des obscénités, en montrant son sexe, etc., pour les garder à distance. Le bruit que font les yakṣa et les yakṣī (et les daka et ḍākinī avec leurs damarus...) est alors de bonne augure. Cette fonction apotropaïque, qui prend parfois des aspects burlesques, fut très répandue.
 
yakṣa et yakṣī

L’utilisation du sexe (phallus et vulve) comme symbole apotropaïque est bien connue, aussi bien pour les figures masculines que féminines (Lajjā Gaurī, Iambe, Baubo, Sheela na gig, … puis les Khecarī blanche et rouge, etc. dans le bouddhisme ésotérique). 


"Hochet" votif en forme d'utérus (Kristel Henquet)

Un article récent de Kristel Henquet (Shake it till you make it: could votives have been used as rattles?) suggère que les “voeux” (L. votum), ou objets votifs, sous forme de “hochets” en terre cuite dans le musée archéologique de Paestum, ne représentent pas des embryons, mais des utérus. Selon Kristel Henquet, certains exemplaires contenant des boulettes d’argiles, qui résonnent en les secouant, ont pu servir de hochets apotropaïques, à certaines occasions. Elle pense notamment aux rituels des Thesmophoria (ou jeux de Cérès chez les Romains), mettant en scène Demeter cherchant sa fille Perséphone dans le Hadès, et faisant des bruits divers pour garder les serpents à distance[1]. D’autres formes de hochets existent, et on pensait initialement qu’il pouvait s’agir de jouets d’enfants. Une fonction rituelle semble tout à fait plausible. Dans son article, Kristel Henquet établit un lien possible avec des “hochets” de yakṣa de la période Shunga (185 environ à 73 av. J.-C.), découverts en Inde.

Bengale, Ier av. J.C.

Bengale, Ier av. J.C.

La représentation des yakṣa des “hochets” confirme leur représentation généralement connue. Les yakṣa masculins sont souvent représentés comme des nains ventrus, et les yakṣī féminins comme de belles femmes plantureuses, souvent debout à côté d’un arbre. 


La "difformité" des yakṣa est caractéristique, et se retrouve à mon avis dans celle du (mahā)siddha Virūpa, dont le nom signifie “difforme”. 

Virūpa (détail), Himalayan Art 4005

Cette “difformité” semble iconographiquement correspondre à son aspect ventru de yakṣa. 

Kubera de la période Gupta, Mathura

D’ailleurs, cet aspect de Kuberā, le dieu des richesse, est très répandu dans l’iconographie mahāsiddha. Ce dieu, dont la compagne s’appelle Gaja-Lakṣmī[2]. Kuberā et Gaja-Lakṣmī n’ont pas seulement l’aspect de “dieux anciens”, ils sont des yakṣa. 

Gaja-Lakṣmī à Sanci,  -230 à 225 av. J.C.

Un dieu nain puissant avec sa femme sublimement belle, rayonnant de fertilité... Même l’expression de visage caractéristiquement renfrogné d’un yakṣa est “difforme”. Pourquoi est-il si méchant ? Parce que ! ! 
Yakṣī de Sanghol, près d'un arbre, debout sur des yakṣa 

Le côté burlesque (parfois un peu “pimp and hooker”) du couple en haut de ce billet semble intentionnel. Très tôt, on voit des représentations qui sont à ne pas en douter voulues comiques. La prospérité et la fortune, accompagnée de la beauté et de la fertilité. Pour accentuer la beauté de l’une, il faut accentuer la laideur de l’autre. ce couple est porteur de bonheur et chasse le mauvais sort. Pour chasser le mauvais oeil, il convient d’exposer leurs parties génitales apotropaïques. Quand on rencontre le yakṣa ityphallique (p.e. Jambhala noir) avec son air renfrogné, on a en effet envie de changer de trottoir. 

Jambhala noir avec parèdre HA53552799, Shéchen

Le statut des yakṣa est très changeant, et en fonction des périodes historiques. Avec l’apparition de Śiva et de Durga, en tant que divinités supérieures qui rassemblent d’autres classes de dieux sous elle, les yakṣa sont intégrées dans leurs troupes (skt. gana). 


Une proto-Durga yakṣī avec des yakṣa (gana), 
Bengale occidental Ier av. J.C. (?)

Ils combattent les asura aux côtés des nouveaux dieux. Les gaṇa[3] sont donc souvent représentés comme des yakṣa. Les gaṇa, et donc aussi les yakṣa, ne font pas partie des asura. Le terme asura n’apparaît évidemment que lorsque les asura sont chassés par les nouveaux dieux. 

Durga abat le démon Mahishasura et chasse les asura à l'aide des yakṣa (à gauche) Mahishasuramardini Cave

Les yakṣa sont au service des nouveaux dieux, et peuvent eux-mêmes faire l’objet de cultes monolâtres[4]. Bhairava ou Kālabhairava aurait lui-même été un yakṣa, avant sa promotion. 

Ganesha, Madhya Pradesh, c. 750,
Musée d'art Philidelphia

Gaṇapati, mieux connu sous le nom de Gaṇeśa, Yakṣagaṇeśa, ou encore Vināyaka le chasseur d’obstacles, a lui-même l’aspect d’un yakṣa. Kubera, le dieu des richesses, est considéré comme le roi des yakṣa. Un autre nom de ce génie-dieu, apparu avec le bouddhisme ésotérique, est Vaiśravaṇa. 

Kubera/Vaiśravaṇa et son lion

En tant que Vaiśravaṇa, ce roi des yakṣa fait aussi partie des quatre rois protecteurs des directions/horizons (skt. dikpāla), et protège le Nord. Tous ces liens et correspondances sont apparus progressivement au gré des influences et contacts. 
“Dans la version populaire du shinto, religion japonaise, le Gardien du Nord est également considéré comme un des trois kamis de la guerre (san senjin).” Wikipedia
Dans le bouddhisme ésotérique tibétaine, les yakṣa sont présentés comme des guerriers. Vajrapāṇi fut au départ un général (tib. sde dpon) yakṣa, et finit par être identifié à Vajradhara, l’autre célèbre porteur de vajra.

Les yakṣa et les yakṣī, dieux anciens de la Nature, puis génies aux côtés des nouveaux dieux, puis de nouveau des dieux ésotériques, représentent la prospérité, la richesse, la beauté, la fertilité, la descendance, la santé, la longévité … bref les siddhis, dont les humains ont besoin pour vivre heureux. Gaja-Lakṣmī apparaît assez tôt dans les grottes bouddhistes, et avec Kubera bénira les sangha bouddhistes pendant de nombreuses générations, en les rendant prospères, initialement de façon provisoire, en attendant l’éveil ? ... Avec l’essor du bouddhisme ésotérique, la recherche de la puissance, du pouvoir et des pouvoirs (siddhi), ce que les yakṣa et les yakṣī ont à offrir, occupera le devant de la scène. Il paraîtrait qu’en plus des siddhis, les yakṣa et les yakṣī puissent désormais aussi accorder l’accomplissement suprême. 
 

DJ Khaled et son lion



Anciens billets :


Mères, Yoginis, dieux et démons 5 novembre 2011
Les dieux de terroir ont-ils toujours un rôle à jouer ? 17 février 2013
De la traçabilité chez les dieux 19 avril 2014
Les dieux font-ils de bons alliés ? 11 novembre 2017

Plus particulièrement sur les yakṣa :

Atlas rencontre le Bouddha 14 juin 2016
La promotion fulgurante de l’ambitieux yaksha Vajrapāṇi 20 novembre 2011
Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser 21 novembre 2012

Sur les yakṣī (ou yakṣiṇī) :

L'immortalité liquide 24 février 2013
Importation, homologation et exportation d'une ogresse (yaksi) 1 avril 2013
Les premières représentations iconiques d'une déesse bouddhiste ? 3 mars 2014Ogresses, félines, vamps, muses, … 27 octobre 2016

Méthodes du Vajrayāna faisant appel aux yakṣa :

A toutes fins utiles 2 mai 2012
Le rêve d’un anthropologue ? 7 février 2020
Le vajrayāna qui recycle et promeut les dieux anciens 17 octobre 2020

Dompter les yakṣa : Mahākāla (Bhairava), en tant que chef des yakṣa :

LE CYCLE DE MAHĀKĀLA ET LE KAŚMĪR 11 juillet 2015
Fragments sur Mahākāla et les ḍākinī 25 octobre 2016
Cherchez la femme 8 février 2018


***

[1] Voir aussi ma série de billets (p.e. Un roi qui fait la pluie et le beau temps du 4 février 2018) sur le festival des chars de Purī (ratha jātrā) en Inde, mettant en scène des hiérogamies.

[2] La position assise de Gaja-Lakṣmī n’est pas la position de méditation, les jambes croisées, et s’apparente de la position de Lajjā Gaurī.

[3] “Gana : génies formant l'armée des dieux, spécialement de Shiva; divinités mineures, ce sont des compagnons de Shiva, sous les ordres de Ganapati (Chef des Gana). Ils résident sur le mont Kailash (= Kailasa), la montagne des dieux. Il existe de nombreux types de Gana classés par groupes; ils sont souvent représentés dansant. On traduit quelquefois Gana par "Nains" car leurs représentations sur les frises et chapiteaux des temples montrent des êtres semi-humains, de petite taille et de corps grossier. Autrefois, ils étaient fort craints car on les croyait capables de créer toutes sortes de perturbations tant qu'il ne recevaient pas d'offrandes propitiatoires.” Définition : JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde

[4] “Gânapatîya : secte d'adorateurs exclusifs du dieu Ganesh, qu'ils considèrent comme l'Etre Suprême, au même titre que Shiva. En effet, ils estiment qu'en Ganesh se trouvent tous les dieux : son nombril est Brahmâ, son visage est Vishnu, ses yeux sont Rudra, son côté gauche est Shakti, et le gauche Surya. Cette branche, assez minoritaire, s'est développée vers le premier millénaire dans la région qui constitue l'actuel Mahârâshtra. Les pratiques cultuelles mettent l'accent sur des aspects tantriques de la dévotion pour des formes de Ganesh associé à sa Shakti. Au sein même des Gânapatîya, on différencie six sectes. Trois se distinguent par la forme de Ganesh qu'elles vénèrent : Mahâ Ganapati, Haridra Ganapati, Ucchista Ganapati. Les trois dernières suivent les prescriptions védiques et se nomment Navanîtha, Swarna et Santana”. JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde