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mardi 20 octobre 2020

Les troupiers de la Nature



Les troupiers de Mahākāla à six bras (détail HA47)

Nous avons vu dans le billet Yakṣa et yakṣī, les éternels génies du bouddhisme du 19 octobre 2020, que, selon divers discours mythologiques (purāṇa) et poèmes épiques, les (semi-)dieux anciens de la nature, les yakṣa, se joignent aux deva pour combattre les asura. Par cette alliance, ils deviennent des gaṇa, des troupiers au service de divers deva. Avec les dieux de la nature, les ingénieurs des quatre éléments, de leur côté, les deva ne peuvent que triompher.

Qu’il y eut une ingénierie des quatre éléments, une gestion de la Nature, des saisons etc., les bouddhistes, comme tous les autres, le croyaient aussi. Que certains êtres en avaient la charge aussi. C’était simplement l’état de la “science” de l’époque. Ces êtres, il valait mieux les avoir de son côté. Si on apprit (par les purāṇa et les grands poèmes épiques) ce dont furent capables Durga, Śiva, Kṛṣṇa, Kālarātrī …. avec ces troupiers de la Nature, il n’y pas d’hésitation possible. Il y aurait donc des discours de la version bouddhiste, puis bouddhiste ésotérique sur l’apport des yakṣa au bouddhisme. Si les fidèles bouddhistes étaient d’avis que les troupiers de la Nature, étaient du côté de Śiva, etc., sous la direction du yakṣa Gaṇeśa etc., cela pourrait se payer en de nombreuses défections.

Subjugation du serpent noir, Kouchan IIème s. 

Assez tôt dans l’iconographie bouddhiste, on voit apparaître le yakṣa Vajrapāṇi aux côtés du Bouddha, notamment au Gandhara. Vajrapāṇi sera plus tard présenté comme un général yakṣa (tib. sde dpon), comme un chef des troupiers (skt. gaṇapati), au même titre que Gaṇeśa (pour le compte de son père Śiva). Le mot tibétain qui traduit yakṣa est “snod sbyin”, fauteur de trouble, car on les croyait capables de créer toutes sortes de perturbations tant qu'il ne recevaient pas d'offrandes propitiatoires. Ils étaient en quelque sorte des mercenaires, aux ordres du plus offrant. La moralité, et la devise Liberté, Egalité, Fraternité, et les droits de l’homme et du citoyen ne les intéressait pas. Vajrapāṇi assistait le Bouddha quand il s’agissait de dompter et de subjuguer des forces contraires. C’était son assistant en affaires surnaturelles.

Statuette Vajrapāṇi HA2129

Dans la traduction allemande[1] d’une hagiographie tibétaine[2] du Bouddha Śākyamuni, on voit l’assistant du futur Bouddha soumettre Śiva et Umā.
Le futur bouddha reçoit dans son paradis la visite des 5 dhyāni bouddhas, qui font apparaître miraculeusement soixante déesses. Maheśvara (Shiva) et Umā, présents également, tombent sous le charme des déesses et se font gronder par Vajrapāṇi. Sur ce, Maheśvara rétorqua à Vajrapāṇi qu’il n’avait pas d’ordres à recevoir d’un yakṣa. Vajrapāṇi, furieux, écrase alors sous un des pieds Maheśvara et sous l’autre Umā, exécutant ainsi un de ses pas de danse (tib. stang stabs skt. gativyūha) de subjugation, dont il a le secret.” Billet La promotion fulgurante de lambitieux yaksha Vajrapāṇi du 20 novembre 2011
Une autre épisode de la vie du Bouddha, où le bouddha entre en contact avec des yakṣa, est la visite des Quatre Rois célestes, et leur proposition que le Bouddha ne pouvait pas refuser (voir Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser du 21 novembre 2012). L’événement est raconté dans l’Atanatiya Sutta et le Maha-samaya Sutta. Les quatre grands rois (mahārāja), ou protecteurs des directions (skt. dikpāla) proposent au Bouddha de l’aider à protéger son Sangha, et lui présentent la formule protectrice (P. paritta) dite « Atanata ». Ces quatre grands rois gouvernent respectivement quatre classes d’êtres : yakṣa, gandharva, kumbhāṇḍa, et nāga

Vaiśravaṇa

Le roi des yakṣa est celui du Nord, appelé Vaiśravaṇa, dans d’autres classifications aussi connu comme Kubera ou encore Jambhala. Il s’agit en fait du dieu de la richesse.


Mahākāla HA65085

Nous avons donc le lien entre les yakṣa, leur fonction protectrice du Sangha bouddhiste, à l’aide de formules magiques, ou des interventions surnaturelles (quatre activités). Les yakṣa ont donc le profil idéal pour être des “protecteurs du dharma” (skt. dharmapāla). Leurs charmantes femmes, les yakṣī, “peuvent le bien et le mal”. Tout comme la Nature, elles sont la source de fléaux et de siddhi, en fonction des offrandes propitiatoires. La protection, l’absence de maladies, la prospérité, la fertilité etc. se méritent. C’est donnant donnant. Pas forcément en argent clinquant ou en sacrifices, des formules magiques peuvent leur être substituées, comme la formule que les quatre grands rois offrirent au Bouddha.

Les dharmapāla du bouddhisme ésotérique sont issus des yakṣa, et leur prototype est Vajrapāṇi. Les formes tantriques des dharmapāla et de leurs suites respectives ont subi diverses influences. Vajrapāṇi est également appelé le Guhyaka (tib. gsang bdag) le Maître des Mystères. Il est le gardien et le dépositaire de tous les Mystères de la voie des mantras (mantranaya). Il est à la fois le chef des troupiers, et la source de tous les Mystères. Les hagiographies tibétaines racontent qu’il fréquente Oḍḍiyāna sous diverses apparences, et y transmet des Instructions. Presque tous les dharmapāla tibétains subséquents s’inspirent de lui. Vajrapāṇi peut faire l’objet d’un culte monolâtre, et contenir en lui tous les dieux des maṇḍala. Il est indissociable de Vajradhara, l’ “autre” porteur de sceptre vajra. Les dharmapāla tibétains se sont aussi inspirés d’autres gaṇapati non-bouddhistes et de leurs cultes monolâtres associés. Le bouddhisme Newar les y a aidé grandement.


Kubera, période Gupta

Je veux revenir un court instant sur une des substances propitiatoires aimées par les yakṣa. Il s’agit de l’alcool. Il existe des représentations assez anciennes, où l’on voit Kubera, le roi des yakṣa, être servi par une yakṣī.


Offrande d'alcool à Virūpa (détail HA101354)

J’ai déjà signalé la proximité iconographique de Virūpa et de Kubera, notamment la réputation hagiographique de Virūpa d’aimer boire. Dans l’hagiographie de Sukhasiddhi, on apprend que c’était elle qui offrait de l’alcool à Virūpa. Virūpa est un mahāsiddha, un siddha précédé du préfixe mahā, pour indiquer que non seulement il avait réalisé les siddhi ordinaires, mais en plus l’accomplissement suprême. Il a réussi l’identification au Heruka, indissociable d’un dharmapāla yakṣa, les deux étant inspiré par Bhairava. Virūpa est donc en essence devenu un yakṣa promu. Il est comme Kubera, le roi des yakṣa.

Kubera Bacchanal Ier s. Pali Khera, Mathura

Il existe une représentation iconographique très intéressante de Kubera, qui est comme une indication pointant vers Bacchus/Dionysos. Et si on y devine une influence grecque, on n’est peut-être pas si loin du compte.

Pharro & Ardoxsho Gandhara I-IIème s.

Les formules du bouddhisme ésotérique ne sont donc pas des anciennes formules des Veda etc., mais celles des génies ambivalents de la Nature, appelés des yakṣa. Dans le bouddhisme ésotérique du Tibet, les formules protectrices etc., à toutes fins utiles, ne viennent donc pas nécessairement du Bouddha sous l’aspect d’un Heruka ou d’une autre divinité, mais d’un des fonctionnaires yakṣa, qui le transmettent à un hiérarque tibétain, pour que celui-ci le transmette aux fidèles pour leur protection, prospérité, etc.

Quand on appartient pleinement à une société ou une culture, et conditionné par son idéologie, cela ne pose pas de problème particulier. Quand le monde change, et d’autres idéologies s’installent, c’est déjà plus compliqué. Quand on est un bouddhiste (ésotérique) converti, et que l’on a grandi dans une autre culture, où les explications des “fléaux” et des “siddhis” et les éventuelles solutions associées viennent plutôt de la science, il peut y avoir un choc culturel et idéologique, ou une réinterprétation lourde des solutions traditionnelles.

A chaque catastrophe (maladie, attaque terroriste, épidémie, pandémie, tremblement de terre, tsunami, etc.), les fidèles bouddhistes ésotériques sont informés par le biais des réseaux sociaux des prières à faire, des formules à réciter, quels animaux libérer, quelles offrandes propitiatoires faire à quel yakṣa, à quel moment, etc.

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[1] Eine tibetische lebensbeschreibung des Çākyamuni's, des begründers des Buddhatums (1848), p. 244 Anton Schiefner.

[2] Composée par Lo tsā ba Rin chen Chos kyi rgyal po (1417-), qui a pour titre en allemand : “Bhagavant-Buddha’s Geschichte, der wundervollen Thaten irrtumfreïe Erzählung des Schatz des erhabenen Wandels des zum heil Erschienenen (Sugata)”.



lundi 19 octobre 2020

Yakṣa et yakṣī, les éternels génies du bouddhisme


Yakṣī voyageant sur le dos d'un yakṣa
photo : William Dalrymple, Kushan, IIème s. Sanghol, Punjab 

J’ai écrit à plusieurs reprises (voir une liste non-exhaustive ci-dessous) sur les yakṣa et yakṣī, des “semi-dieux” indiens de fertilité. “Semi-dieux”, puisqu’ils furent dépassés par une autre générations de dieux (deva), tout en préservant leur rôle initial d’agents de fertilité. Une fonction (apotropaïque) important du culte des yakṣa et des yakṣī est la conjuration de mauvais sorts ou du mauvais oeil, notamment au moment de la gestation, de l’accouchement et de la naissance. Il s’agit alors de faire peur à ceux qui font peur, entre autres en “faisant du bruit”, en criant des obscénités, en montrant son sexe, etc., pour les garder à distance. Le bruit que font les yakṣa et les yakṣī (et les daka et ḍākinī avec leurs damarus...) est alors de bonne augure. Cette fonction apotropaïque, qui prend parfois des aspects burlesques, fut très répandue.
 
yakṣa et yakṣī

L’utilisation du sexe (phallus et vulve) comme symbole apotropaïque est bien connue, aussi bien pour les figures masculines que féminines (Lajjā Gaurī, Iambe, Baubo, Sheela na gig, … puis les Khecarī blanche et rouge, etc. dans le bouddhisme ésotérique). 


"Hochet" votif en forme d'utérus (Kristel Henquet)

Un article récent de Kristel Henquet (Shake it till you make it: could votives have been used as rattles?) suggère que les “voeux” (L. votum), ou objets votifs, sous forme de “hochets” en terre cuite dans le musée archéologique de Paestum, ne représentent pas des embryons, mais des utérus. Selon Kristel Henquet, certains exemplaires contenant des boulettes d’argiles, qui résonnent en les secouant, ont pu servir de hochets apotropaïques, à certaines occasions. Elle pense notamment aux rituels des Thesmophoria (ou jeux de Cérès chez les Romains), mettant en scène Demeter cherchant sa fille Perséphone dans le Hadès, et faisant des bruits divers pour garder les serpents à distance[1]. D’autres formes de hochets existent, et on pensait initialement qu’il pouvait s’agir de jouets d’enfants. Une fonction rituelle semble tout à fait plausible. Dans son article, Kristel Henquet établit un lien possible avec des “hochets” de yakṣa de la période Shunga (185 environ à 73 av. J.-C.), découverts en Inde.

Bengale, Ier av. J.C.

Bengale, Ier av. J.C.

La représentation des yakṣa des “hochets” confirme leur représentation généralement connue. Les yakṣa masculins sont souvent représentés comme des nains ventrus, et les yakṣī féminins comme de belles femmes plantureuses, souvent debout à côté d’un arbre. 


La "difformité" des yakṣa est caractéristique, et se retrouve à mon avis dans celle du (mahā)siddha Virūpa, dont le nom signifie “difforme”. 

Virūpa (détail), Himalayan Art 4005

Cette “difformité” semble iconographiquement correspondre à son aspect ventru de yakṣa

Kubera de la période Gupta, Mathura

D’ailleurs, cet aspect de Kuberā, le dieu des richesse, est très répandu dans l’iconographie mahāsiddha. Ce dieu, dont la compagne sappelle Gaja-Lakṣmī[2]. Kuberā et Gaja-Lakṣmī n’ont pas seulement l’aspect de “dieux anciens”, ils sont des yakṣa

Gaja-Lakṣmī à Sanci,  -230 à 225 av. J.C.

Un dieu nain puissant avec sa femme sublimement belle, rayonnant de fertilité... Même l’expression de visage caractéristiquement renfrogné d’un yakṣa est “difforme”. Pourquoi est-il si méchant ? Parce que ! ! 
Yakṣī de Sanghol, près d'un arbre, debout sur des yakṣa 

Le côté burlesque (parfois un peu “pimp and hooker”) du couple en haut de ce billet semble intentionnel. Très tôt, on voit des représentations qui sont à ne pas en douter voulues comiques. La prospérité et la fortune, accompagnée de la beauté et de la fertilité. Pour accentuer la beauté de l’une, il faut accentuer la laideur de l’autre. ce couple est porteur de bonheur et chasse le mauvais sort. Pour chasser le mauvais oeil, il convient d’exposer leurs parties génitales apotropaïques. Quand on rencontre le yakṣa ityphallique (p.e. Jambhala noir) avec son air renfrogné, on a en effet envie de changer de trottoir. 

Jambhala noir avec parèdre HA53552799, Shéchen

Le statut des yakṣa est très changeant, et en fonction des périodes historiques. Avec l’apparition de Śiva et de Durga, en tant que divinités supérieures qui rassemblent d’autres classes de dieux sous elle, les yakṣa sont intégrées dans leurs troupes (skt. gana)


Une proto-Durga yakṣī avec des yakṣa (gana), 
Bengale occidental Ier av. J.C. (?)

Ils combattent les asura aux côtés des nouveaux dieux. Les gaṇa[3] sont donc souvent représentés comme des yakṣa. Les gaṇa, et donc aussi les yakṣa, ne font pas partie des asura. Le terme asura n’apparaît évidemment que lorsque les asura sont chassés par les nouveaux dieux. 

Durga abat le démon Mahishasura et chasse les asura à l'aide des yakṣa (à gauche) Mahishasuramardini Cave

Les yakṣa sont au service des nouveaux dieux, et peuvent eux-mêmes faire l’objet de cultes monolâtres[4]. Bhairava ou Kālabhairava aurait lui-même été un yakṣa, avant sa promotion. 

Ganesha, Madhya Pradesh, c. 750,
Musée d'art Philidelphia

Gaṇapati, mieux connu sous le nom de Gaṇeśa, Yakṣagaṇeśa, ou encore Vināyaka le chasseur d’obstacles, a lui-même l’aspect d’un yakṣa. Kubera, le dieu des richesses, est considéré comme le roi des yakṣa. Un autre nom de ce génie-dieu, apparu avec le bouddhisme ésotérique, est Vaiśravaṇa. 

Kubera/Vaiśravaṇa et son lion

En tant que Vaiśravaṇa, ce roi des yakṣa fait aussi partie des quatre rois protecteurs des directions/horizons (skt. dikpāla), et protège le Nord. Tous ces liens et correspondances sont apparus progressivement au gré des influences et contacts. 
Dans la version populaire du shinto, religion japonaise, le Gardien du Nord est également considéré comme un des trois kamis de la guerre (san senjin).” Wikipedia
Dans le bouddhisme ésotérique tibétaine, les yakṣa sont présentés comme des guerriers. Vajrapāṇi fut au départ un général (tib. sde dpon) yakṣa, et finit par être identifié à Vajradhara, l’autre célèbre porteur de vajra.

Les yakṣa et les yakṣī, dieux anciens de la Nature, puis génies aux côtés des nouveaux dieux, puis de nouveau des dieux ésotériques, représentent la prospérité, la richesse, la beauté, la fertilité, la descendance, la santé, la longévité … bref les siddhis, dont les humains ont besoin pour vivre heureux. Gaja-Lakṣmī apparaît assez tôt dans les grottes bouddhistes, et avec Kubera bénira les sangha bouddhistes pendant de nombreuses générations, en les rendant prospères, initialement de façon provisoire, en attendant l’éveil ? ... Avec l’essor du bouddhisme ésotérique, la recherche de la puissance, du pouvoir et des pouvoirs (siddhi), ce que les yakṣa et les yakṣī ont à offrir, occupera le devant de la scène. Il paraîtrait qu’en plus des siddhis, les yakṣa et les yakṣī puissent désormais aussi accorder l’accomplissement suprême. 
 

DJ Khaled et son lion



Anciens billets :


Mères, Yoginis, dieux et démons 5 novembre 2011
Les dieux de terroir ont-ils toujours un rôle à jouer ? 17 février 2013
De la traçabilité chez les dieux 19 avril 2014
Les dieux font-ils de bons alliés ? 11 novembre 2017

Plus particulièrement sur les yakṣa :

Atlas rencontre le Bouddha 14 juin 2016
La promotion fulgurante de lambitieux yaksha Vajrapāṇi 20 novembre 2011
Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser 21 novembre 2012

Sur les yakṣī (ou yakṣiṇī) :

L'immortalité liquide 24 février 2013
Importation, homologation et exportation d'une ogresse (yaksi) 1 avril 2013
Les premières représentations iconiques d'une déesse bouddhiste ? 3 mars 2014Ogresses, félines, vamps, muses, … 27 octobre 2016

Méthodes du Vajrayāna faisant appel aux yakṣa :

A toutes fins utiles 2 mai 2012
Le rêve dun anthropologue ? 7 février 2020
Le vajrayāna qui recycle et promeut les dieux anciens 17 octobre 2020

Dompter les yakṣa : Mahākāla (Bhairava), en tant que chef des yakṣa :

LE CYCLE DE MAHĀKĀLA ET LE KAŚMĪR 11 juillet 2015
Fragments sur Mahākāla et les ḍākinī 25 octobre 2016
Cherchez la femme 8 février 2018


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[1] Voir aussi ma série de billets (p.e. Un roi qui fait la pluie et le beau temps du 4 février 2018) sur le festival des chars de Purī (ratha jātrā) en Inde, mettant en scène des hiérogamies.

[2] La position assise de Gaja-Lakṣmī n’est pas la position de méditation, les jambes croisées, et s’apparente de la position de Lajjā Gaurī.

[3] “Gana : génies formant l'armée des dieux, spécialement de Shiva; divinités mineures, ce sont des compagnons de Shiva, sous les ordres de Ganapati (Chef des Gana). Ils résident sur le mont Kailash (= Kailasa), la montagne des dieux. Il existe de nombreux types de Gana classés par groupes; ils sont souvent représentés dansant. On traduit quelquefois Gana par "Nains" car leurs représentations sur les frises et chapiteaux des temples montrent des êtres semi-humains, de petite taille et de corps grossier. Autrefois, ils étaient fort craints car on les croyait capables de créer toutes sortes de perturbations tant qu'il ne recevaient pas d'offrandes propitiatoires.” Définition : JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde

[4] “Gânapatîya : secte d'adorateurs exclusifs du dieu Ganesh, qu'ils considèrent comme l'Etre Suprême, au même titre que Shiva. En effet, ils estiment qu'en Ganesh se trouvent tous les dieux : son nombril est Brahmâ, son visage est Vishnu, ses yeux sont Rudra, son côté gauche est Shakti, et le gauche Surya. Cette branche, assez minoritaire, s'est développée vers le premier millénaire dans la région qui constitue l'actuel Mahârâshtra. Les pratiques cultuelles mettent l'accent sur des aspects tantriques de la dévotion pour des formes de Ganesh associé à sa Shakti. Au sein même des Gânapatîya, on différencie six sectes. Trois se distinguent par la forme de Ganesh qu'elles vénèrent : Mahâ Ganapati, Haridra Ganapati, Ucchista Ganapati. Les trois dernières suivent les prescriptions védiques et se nomment Navanîtha, Swarna et Santana”. JACQUES-EDOUARD BERGER FOUNDATION: À la rencontre des Trésors d'Art du Monde





samedi 17 octobre 2020

Le vajrayāna qui recycle et promeut les dieux anciens

 

La yakṣī (tib. snod byin ma) Dondrupma ou Donkun Dubma,
le sac des maladies dans la main droite, les siddhis dans la gauche (image Sorig Khang)
"Qui peut le bien peut le mal"

Un des caractéristiques du bouddhisme ésotérique est sa capacité d’adopter des êtres surnaturels d’autres traditions et de transformer leurs cultes en des pratiques bouddhistes ésotériques homologuées et assorties d’un pedigree. De quel type d’être surnaturel s’agit-il ? Il s’agit généralement de “dieux anciens”, certains diraient païens. Quand des nouveaux dieux sont adoptés, les anciens “chutent” et sont rétrogradés en démons, ou en dieux païens. Dans la réforme zoroastrienne des Avestas, les dieux anciens (daeva) deviennent des faux dieux ou des dieux à rejeter. Dans les Avestas plus tardifs, ils deviennent des dieux nuisibles, à l'origine du chaos et des désordres. Ils deviennent des dēws ou Druj qui punissent les méchants dans l'Enfer (voir mon billet Tourniqueti, tourniqueton). Dans la civilisation indienne les dieux anciens (asura) ont dû laisser la place des cultes officiels aux deva. Chez les grecs, c’étaient les titans qui furent remis par les dieux de l’Olympe.

Les anciens dieux, rétrogradés en démons, ne se laissent pas faire. Ils résistent, ou plutôt leurs fidèles résistent. Les anciens cultes ont laissé des marques profonds, qu’on n’efface pas si facilement. Les jours de la semaine en savent quelque chose. ce n’est pas si facile de se débarrasser de fondations, surtout quand elles sont profondes.

Les dieux anciens ont souvent participé à la création de la terre. Ils sont spécialisés en création … et en destruction. Agents de la Nature, chacun a son rôle à jouer et son rang dans la hiérarchie céleste. Ils connaissent tous des cycles de la Nature, car ce sont eux qui les gèrent. Ils font l’objet de cultes, car les hommes imaginent qu’en tant que fonctionnaires de la Nature, on peut leur demander des faveurs en leur graissant la patte. Chaque service demandé mérite un contre-service. Avant la science et les lois naturelles, le savoir de la Nature était celle qui connaissait les noms des dieux anciens, leurs rôles, leurs caractéristiques, leurs préférences, leurs points faibles, leurs biorythmes, leurs jours fastes et néfastes, les noms de leurs supérieurs, etc. Chaque service avait sa recette propre, que connaissait les Maîtres en Recettes (mages).

Quand des nouveaux dieux (souvent monothéisants) prennent le pouvoir, avec leurs Maîtres en Recettes à eux, ces derniers doivent gérer la transition, établir les correspondances, réorganiser le temps et l’espace, communiquer sur la chute des anciens dieux et l’avènement des nouveaux, éventuellement intégrer des éléments anciens dans les rites nouveaux, etc. D’ailleurs, l’avènement de nouveaux dieux ne veut pas dire que les anciens sont démis de leur fonction d’agents de la Nature. Les nouveaux dieux se soucient plutôt des affaires spirituelles et morales, et du salut de leurs fidèles. Pour les affaires courantes de la vie, les fidèles continuent de se tourner vers les spécialistes en la matière, comme l’avaient fait leurs parents et grands-parents, à défaut d’une science meilleure.

Dans la civilisation indienne, les clans des anciens dieux ont été domptés par les nouveaux dieux, qui devenaient leurs nouveaux supérieurs, leur Vināyaka, « chef des troupes », les troupes des dieux anciens. Tout le savoir traditionnel ancien, était désormais celui du nouveau dieu. On pouvait toujours s’adresser à chaque dieu ancien pour des problèmes spécifiques, mais ce dernier était subordonné au nouveau dieu monothéisant qui avait le dernier mot. Pour gérer efficacement un pays dans le passé, les gouvernants ne pouvaient pas se passer du “savoir traditionnel” pour gérer le quotidien de leurs sujets. Les experts en savoir traditionnel ont depuis été remplacés par des experts dit scientifiques dans nos contrées. Pour faire valoir son influence à la cour, il fallait bien que le bouddhisme ésotérique ait également un “savoir traditionnel” à proposer. A quoi bon un ascète, ou un expert en dhyāna et en vinaya, pour aider à gérer un pays ? Mais un bouddhisme ésotérique avec une expertise en divination et en rites pour accroître les richesses, la fertilité, la pluie, guérir les maladies, maîtriser les planètes et leur influence, etc. pouvait rivaliser avec ceux dont c’était l’activité primaire.

Ce savoir traditionnel a été progressivement intégré dans le bouddhisme mahāyāna, dans la mesure qu’il n’y était pas déjà présent. Disons plutôt qu’un cadre surnaturel fut développé qui permettait au moins une offre similaire à celle des experts non-bouddhistes. Un cadre dans lequel les dieux anciens étaient de nouveau mis en valeur. Ce cadre est le tantrisme, avec ses maṇḍala centrés autour d’un Bouddha monothéisant ou autre Heruka, et toute sa hiérarchie de fonctionnaires et agents de la Nature, “sous serment” (tib. dam can), aux ordres de la divinité principale. Cette approche permet de récupérer et intégrer tout savoir traditionnel, où les dieux anciens jouent le rôle principal. Cela implique aussi l’intégration de rituels anciens dans le rituel de pratique même de la divinité tutélaire principale. Ce sont les dieux anciens qui sont les véritables sources des “pouvoirs surnaturels” (skt. siddhi) “ordinaires”, afin des les distinguer de l’accomplissement suprême qui est l’identification à la divinité principale. Une fois de plus, ce n’est pas avec un “accomplissement suprême” qu’on gouverne un peuple.

Les dieux anciens de l’Inde sont notamment les yakṣa et yakṣī (ou yakṣiṇī), agents de la Nature, dieux de terroir. Le yakṣa le plus célèbre du bouddhisme ésotérique est Vajrapāṇi, à l’origine un chef des yakṣa, qui connaîtra une promotion fulgurante, quand ce « maître des mystères » (skt. guhyapati tib. gsang bdag, l'équivalent de Gaṇeśa) deviendra le recenseur de tous les tantras bouddhistes. Le savoir traditionnel des yakṣa deviendra une source intarissable des tantras bouddhistes. Du moins, dans l’imaginaire des bouddhistes ésotériques. Après cette première promotion, Vajrapāṇi deviendra même Vajradhara, le Bouddha monothéisant du bouddhisme ésotérique. C’est la revanche ultime des dieux anciens.

Le bouddhisme ésotérique n’avait pas pour objectif de produire des renonçants et des ascétiques, en donnant aux êtres l’exemple pour tourner le dos au monde. Au contraire, il cherchait à s’établir sur les plus hautes marches du pouvoir pour gouverner les êtres, idéalement en les conduisant à l’éveil. Pour ce modèle théocratique, il lui fallait tout nouveau “savoir traditionnel” qu’il put intégrer par des Instructions orales (tib. zhal gdams), des transmissions aurales (tib. snyan brgyud), des Révélations (tib. gter ma), etc.

Les yakṣa et yakṣī (ou yakṣiṇī) furent les modèles des dakas et des ḍākinī. Il n’y a pas réellement de différence entre les uns et les autres. Pour preuve, par exemple la pratique de la Yakṣiṇī Don sgrub ma (Nodjinma Dondrupma ou encore Donkun Dubma), publiée par Erick Tsiknopoulos pour contrer la diffusion du Covid 19. Ce texte, qui fait partie du cycle Quintessence séminale de Youthok (g.yu thog snying thig), est attribué au Vème Dalaï-Lama Lobsang Gyatso (1617-1682), dit “le grand cinquième”. C’était sans doute sa manière de lutter contre les épidémies de son époque, et pour soutenir le moral de son peuple. Le contenu de sa louange montre que le Vème Dalaï-Lama traite la yakṣiṇī Don sgrub ma, la compagne ésotérique du général des yakṣa Zhang blon rdo rje bdud ‘dul (qui est sur Facebook...), en véritable ḍākinī. C’est elle qui génère la grande félicité (tib. zag bral bde ba chen po) en manifestant la non-dualité comme dualité [1]. Son compagne, le général des yakṣa (tout comme Vajrapāṇi auparavant), est prié de faire pleuvoir les siddhi ordinaires et suprême. Les dieux anciens, les yakṣa et les yakṣiṇī, étaient la source de bonheur terrestre et de protection avant l’avènement des nouveaux dieux en Inde, grâce au tantrisme et au bouddhisme ésotérique, ils le sont toujours aujourd’hui, y compris pour les nouveaux convertis bouddhistes ésotériques en occident. Les maîtres tibétains et leurs disciples occidentaux inondent les réseaux sociaux avec les mantras miraculeux d’anciens dieux, susceptibles d’arrêter épidémies et pandémies, et en même temps de faire pleuvoir une pluie de siddhis ordinaires et suprême [2]. Je ne sais pas si les convertis occidentaux qui récitent ces formules ont conscience des anciens dieux dont ils sont dits provenir, et du monde qu’ils représentent et véhiculent, ou si c’est simplement par foi, par désespoir ou pour une raison inconnue qu’ils aient recours à ces remèdes.

Il ne faut pas être dupe, ces représentations et pratiques ne sont pas réellement celles des dieux anciens. Le néopaganisme, ou “New Age” n’est pas une innovation de notre temps. La tendance “néo-”, et la volonté de “restaurer” des traditions “anciennes”, avec leur halo d’autorité spirituelle et de siddhis, en fonction des “besoins” de son époque est sans doute aussi ancienne que l’humanité.

Explication par Dr. Ben Joffe de Nodjinma Dondrupma sur Facebook


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[1] gnyis med gnyis su snang ba’i sgyu dra yis// zag bral bde ba chen po bskyed ba’i yum// nad rkyal rin chen zhags pa ‘dzin mdzad ma// don kun sgrub pa’i snod sbyin dbang mor bstod//


[2]  La formule de la piśācī Parṇaśavarī, ancienne déesse hindoue, en est un autre. Une Piśācī est une “Mère” (skt. mātṛ), créée dans le but de boire le sang des démons Andhaka selon le Matsya-purāṇa 179.8.