vendredi 22 août 2014

Il est des nôtres...



Selon l’historien tibétain Bu-ston Rin-chen Grub (1290–1364)[1], Vasubandhu (IIIe - IVe siècle) se serait suicidé en arrivant au Népal, où il vit un moine labourer un champs en tenant un jarre d’alcool. Il aurait dit “la Doctrine a cessé d’exister”, et après avoir, totalement déprimé, cité à l’envers le dhāraṇī d’Uṣṇīṣa Vijaya[2] (S. Uṣṇīṣa Vijaya Dhāraṇī Sūtra T. rnam rgyal ma’i gzungs) il serait mort ainsi.

Il y a quasiment un millénaire entre la vie de “l’historien” Bu-ston et ce suicide hagiographique de Vasubandhu, quand ce dernier aurait été confronté à un bouddhisme plus débridé au Népal. En revanche, nous semblons tenir ici un thème récurrent, une constante hagiographique de la période du protectorat mongol (1246-1720), et plus particulièrement du gouvernement Phagmodrupa (1354-1481). Le barde yogi Tsang Nyön Heruka (1452-1507), l’auteur des vies de Marpa, Milarepa, Réchungpa etc., l’utilisera souvent. Quand Milarepa rencontre Marpa pour la première fois, il perçoit un moine (sic !) corpulent en train de labourer son champs. Le moine lui promet de le conduire auprès de Marpa, s’il l’aide à labourer le champs. Le moine lui donne alors un jarre de bière, qu’il boit entièrement. Cela désaltère Milarepa et lui donna de l’énergie.[3] Ce moine s'avère être Marpa. Contrairement à Vasubandhu, Milarepa ne s’offusqua pas d’un moine laboureur et buveur et il deviendra un des plus grands saints du Tibet.

Quand Gampopa rencontra Milarepa, anecdote racontée par le même barde, il lui fit offrande d’un maṇḍala de seize onces d’or et d'un bloc de thé. Milarepa prit un morceau d’or et le lança dans le ciel en l’offrant à Marpa. Il prit ensuite un kapala rempli d’alcool, en but la moitié et passa l’autre moitié à Gampopa, qui hésita mais but tout, montrant ainsi que lui aussi était un digne récipient![4]

Ce n’est pas tout. Buddhajñānapāda/Buddhaśrījñāna (T. sangs rgyas ye shes zhabs), qui accessoirement aurait aussi été un des maîtres de Vimalamitra, est traditionnellement situé au 8ème siècle. Il serait à l’origine d’une transmission Guhyasamāja. Au bout de nombreux périples racontés par son disciple Vitapāda, ce maître finit par étudier avec l'ācārya Mañjuśrīmitra, un « moine à la robe ouverte »[5] Quand il le rencontra, Mañjuśrīmitra était en train de labourer son champs, ayant improvisé un chapeau avec ses robes de moine. Il vivait là avec deux autres guru, une prostituée avec son enfant et un chien blanc (flatté par l'honneur qu'on lui fait en le mentionnant). Buddhaśrījñāna ne ressentit rien de spécial, concluant d’abord qu’ils furent simplement sans vergogne. Toute la petite bande allait cependant se manifester à Buddhaśrījñāna comme le maṇḍala de Mañjughoṣa[6]. Ici aussi, cela se termine mieux que dans l’anecdote de Vasubandhu, qui n’est pas des nôtres, car il n’avait pas bu son verre comme tous les autres…

Les Annales bleues racontent « comme un démon avait pénétré le cœur du Tibet, Atiśa, qui y arriva en 1042, n'était pas autorisé (par son disciple 'Brom ston) d'enseigner le Vajrayāna, lorsque celui-ci commençait à enseigner les dohā » et ajoutent que s'il avait été autorisé de le faire, « le Tibet aurait été tout entier rempli de saints ! », reprenant ainsi les propos de Milarepa, yogui et adepte militant du chemin des Sciences.[7] Pour la même raison, les pratiques des divinités du système Kadampa ne contiennent que des divinités dans leur aspect de « veuf », c'est-à dire sans śaktī, donc sans puissance[8]

Gampopa appartenait à la lignée (kadampa) descendant d’Atiśa. Ayant reçu de Milarepa les instructions de la mahāmudrā, il avait fait converger ces deux transmissions dans une école (kagyupa) plutôt monastique. Après les attaques de Sakya Pandita (1182–1251) et avec la montée en puissance des yogi "pamodroukpa", le barde Tsang Nyön Heruka (1452-1507) avait ressenti le besoin de sauver hagiographiquement Gampopa du syndrome de Vasubandhu. Il fallait qu’il boive son verre comme tous les autres. Ce qui fut chose faite par ses hagiographies. Mais comment expliquer que dans son monastère, les moines vivaient véritablement comme des moines, tout en ayant accès à ce que le vayrayāna avait à offrir de mieux ? Un maître de discipline trop zélé et borné ? Des moines qui ne furent pas (encore) de bons récipients ? Hagiographiquement, le monastère et la lignée de Gampopa seront sauvés par trois moines qui eux furent d’excellents récipients, trois hommes du Kham. Un des trois, Pamodrupa (1100-1170), dont les fils spirituels gouverneront le Tibet entre 1354 et 1481), aurait même écrit un chant sur la meilleure façon de boire de la bière.[9]

On appréciait la bière qui coulait à flots sous le protectorat mongol. Lama 'Phags-pa (1235–1280 CE), moine pleinement ordonné et neveu de Sakya Pandita, bien vu par Kubilai Khan (1215-1294, petit-fils de Gengis Khan (v. 1160-1227), l'aimait au point de faire son éloge. Dan Martin a traduit son Hymne à la bière, inclus dans son oeuvre complet !

Moralité de tout cela : méfiez-vous de moines amères sans femme qui ne boivent pas, si vous voulez remplir votre pays de saints !

Pour conclure, un extrait d’un interview avec lama Chökyi Nyima (Richard Barron), le traducteur canadien de Kalou Rinpoché I. Il raconte la visite de Kalou Rinpoché chez Trungpa Rinpoché.

« Nous étions invités à diner chez Trungpa Rinpoché, ce qui était déjà en soi tout une mise en scène, avec son majordome qui portait des gants blancs et qui servait les plats avec des plateaux en argent. Le lendemain matin, Kalou Rinpoché devait parler à la sangha. Je me souviens que c’était à cette occasion qu’Allen Ginsberg décida de jouer l’avocat du diable en demandant “ Quelle est la raison dharmique ou a-dharmique de l’amour du boisson de Trungpa? Et en tant que ses étudiants, comment devrions nous réagir?” un silence de mort s’ensuivit et je pense que les gardes vajra étaient sur le point de se précipiter sur lui en de lui couper la langue, mais je l’ai néanmoins traduit pour Kalou Rinpoché. Il esquissait une sorte de sourire et dit “Bon, d’abord je vous parlerai un peu de Padampa Sangyé. Padampa Sangyé avait une sacrée descente et cela posait un problème pour de nombreux étudiants. Finalement, un d’eux finit par lui demander comment c’était possible, étant un maître éveillé, qu’il soit toujours ivre. Et Padampa répondit “Ah, le Pha dam pa n’est peut-être pas sans défaut, mais le don dam pa (l’absolu) l’est.”

Souvent ce genre de blagues tombe à plat. Elles donnent du sel à la causerie, mais elles ne fonctionnent pas en anglais, si on traduit trop littéralément. Mais dans ce cas précis, cela tomba à pique et le public avait adoré. Cela lui permetta de poursuivre, “Alors, ayant dit cela, je me fais moi-même des soucis au sujet de la santé de Trungpa Rinpoché. Je n’ai pas de problème avec l’aspect moral ou éthique de son amour de la boisson, mais je me fais des soucis pour sa santé, et je pense qu’étant ses étudiants, vous pourriez le voir en lui disant : “S’il vous plaît monsieur, nous avons une foi absolue en vous en tant que maître, mais dans l’intérêt de tous les êtres, nous vous prions de prolonger votre vie en renonçant à boire. Il disait que quand on avait choisi quelqu’un comme son maître de vajrayāna, on ne pouvait plus lui parler d’u point de vue “J’ai raison et vous avez tort. Vous faites une erreur et vous faites quelque chose de mal, j’insiste que vous changiez.”

Il pouvait faire passer ce message avec tant de gentillesse, grâce à la blague au départ.»[10]


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MàJ 26082014 L'exemple de Danzan Ravjaa, heruka et auteur mongol d'un autre hymne à la bière

[1] Dorji Wangchuk : “According to the accounts of how he died, it seems that he committed suicide. Vasubandhu goes to Nepal and there he witnesses an ordained Buddhist monk holding a pot of alcohol (and ploughing a field?). He says: “The doctrine has ceased to exist.” He gets depressed, recites the rnam rgyal ma’i gzungs in the reverse order/sequence, and dies! What a means, what a method! See the Bu ston chos ’byung (pp. 156–157)”

[2] Ce dhāraṇī est censé prolonger la vie de celui qui le récite. L’anecdote semble suggérer qu’en le récitant en l’envers, il raccourcirait la vie… “The sūtra was translated a total of eight times from Sanskrit to Chinese between 679 CE and 988 CE.[2] It gained wide circulation in China, and its practices have been utilized since the Tang Dynasty, from which it then spread to the rest of East Asia.” Wikipedia

[3] The Life of Milarepa, Lobsang P. Lhalungpa, p. 45

[4] The Hundred Thousand Songs of Milarepa, Garma C.C. Chang, p. 473

[5] T. dge slong ‘ban po sham thabs bye zhing*/ Chez Davidson : byi ba’i sham thabs can (traduit par robe en peaux de souris…). Il faut sans doute lire "bye ba’i sham thabs can". Tout comme on parle de “loose women” on pourrait parler de “loose monks”.

[6] ji ltar rtogs she na sprul pa’i dge slong zhes pa la sogs pa’o/ de yang rdo rje ‘dzin pa chen pos sprul pa’i dge slong byi ba’i sham thabs can chos gos las thod byas pa gcig zhing rmo zhing gnas pa dang*/ bla ma gnyis te bu chung dang ldan pa’i bud med ngan pa dang*/ khyi mo dkar ba mtshan ma can no/ de rnams dang phrad ba las rtogs pa’i rlabs mi mnga’ bas bla mas de rnams la ma khrel to/. Source Mdzes pa’i me tog ces bya ba rim pa gnyis pa’i de kho na nyid bsgom pa zhal gyi lung gi ‘grel pa (To 1866), traduction tibétaine (par Kamalaguhya et (Tsalana) ye shes rgyal mtshan) du Suksumanāmadvikramatattvabhāvanāmukhāgamavṛtti. Kamalaguhya/gupta avait travaillé avec le grand traducteur Rin chen bzang po (958-1055). Tsalana ye shes rgyal mtshan était roi de Samyé entre env. 920-950 (Source : The mirror illuminating the royal genealogies: Tibetan Buddhist ... Par Bsod-nams-rgyal-mtshan (Sa-skya-pa Bla-ma Dam-pa, p. 442), mais devint un moine plus tard dans sa vie. Il était aussi traducteur. (Source : Tibetan renaissance: Tantric Buddhism in the rebirth of Tibetan culture Par Ronald M. Davidson, p. 113) To. 1866, feuilllets 89b4-90b5

[7] Blue Annals, p. 455-456, Deb sngon p. 396-397

[8] Blue Annals p. 456

[9] Source: Dan Martin. Dus gsum sangs rgyas thams cad kyi thugs rje'i rnam rol dpal ldan phag gru rdo rje rgyal po mchog gi gsung 'bum rin po che ("The Collected Works of Phag-mo Dru-pa"), Khenpo Shedup Tenzin & Lama Thinley Namgyal, Shri Gautam Buddha Vihara (Kathmandu 2003), in 9 volumes.VOLUME ONE KHA/JA rje phag mo gru pas mdzad pa'i mgur rnams kyi skor chos tshan bdun. 355-372.

[10] “We had dinner with Trungpa Rinpoche, which was quite a scene in itself with his butler wearing white gloves and serving the food from silver salvers. Then the next morning Kalu Rinpoche was asked to address the sangha. I remember it was on that occasion that Allen Ginsberg decided to play devil’s advocate, and said, “What is the dharmic or a-dharmic reason for Trungpa Rinpoche’s drinking? And, as his students, how should we relate to that?” Of course, a deathly silence fell over the room, and I think the vajra guards were ready to jump him and cut his tongue out, but I translated it for Kalu Rinpoche. Rinpoche sort of smiled and said, “Well, let me tell you first about Padampa Sangye. Padampa Sangye was a real boozer and a lot of his students had a problem with that, and one of them finally asked him why, if he was an enlightened master, he was always drunk. And Padampa said, ‘Ah, the Padampa may be impaired, but the döndampa (absolute) is not.’”

So often the things that die are the jokes. They’re the things that would make the talk happen, but they don’t work in English if you are doing too literal a job. In this case, it just fell into place, and the audience loved it. Then he was able to say, “Now having said that, I myself am concerned about Trungpa Rinpoche’s health. I have no concerns about the morals or ethics of him drinking. I am concerned about his health and I think you as his students should be too. And you could go to him and say, ‘Please sir, we have absolute faith in you as our teacher, but for the sake of all beings, please consider extending your life by cutting back on your drinking.’” He said once you’ve accepted someone as your vajrayana teacher, you can’t speak to them from a perspective of ‘I am right and you’re wrong. You’re making a mistake and doing something bad and I insist that you change.’

He was only able to get that message across so kindly because of the set-up with the joke.”
Source

[11] Dan Martin semble suggérer que ce ne fut pas le cas. Padampa aurait même composé un écrit contre les méfaits de l'alcool.
"There are a number of Tibetan works on the evils of beer, including one attributed to Padampa Sangyé I thought I would write about sometime if I get the chance."

3 commentaires:

  1. Joy, comment le grand Padmasambhava aurait pris cela, lui qui disait que le pire ennemi de l'esprit était justement l'alcool ? Y a-t-il un réconciliation possible entre le grand Padma et l'inénarable Milarépa ?

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    1. Je n'ai aucune idée. Pour moi, le grand Padmasambhava (quel fut d'alleurs sa taille ?) est un personnage de fiction, tout comme Milarepa. Du moins, le Padmasambhava et le Milarepa que nous connaissons par leurs hagiographies. De nombreux actes et paroles leur ont été attribués par différents auteurs. Libre à toi, tout en suivant leur exemple, d'imaginer une réconciliation. :-) Si possible en restant fidèle au Bouddha. ;-)

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  2. Just to put in my too sense (sorry, 2 cents) I doubt Padampa was much of a drinker if at all, not that it would matter all that much. And I doubt he really wrote the anti-beer tract ascribed to him, not that that matters that much either. Lots of stories are told about him, and lots of texts were ascribed to him. That's because he was such a great person. Well, that's what I think, not that it matters that much.

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