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mardi 20 octobre 2020

Les troupiers de la Nature



Les troupiers de Mahākāla à six bras (détail HA47)

Nous avons vu dans le billet Yakṣa et yakṣī, les éternels génies du bouddhisme du 19 octobre 2020, que, selon divers discours mythologiques (purāṇa) et poèmes épiques, les (semi-)dieux anciens de la nature, les yakṣa, se joignent aux deva pour combattre les asura. Par cette alliance, ils deviennent des gaṇa, des troupiers au service de divers deva. Avec les dieux de la nature, les ingénieurs des quatre éléments, de leur côté, les deva ne peuvent que triompher.

Qu’il y eut une ingénierie des quatre éléments, une gestion de la Nature, des saisons etc., les bouddhistes, comme tous les autres, le croyaient aussi. Que certains êtres en avaient la charge aussi. C’était simplement l’état de la “science” de l’époque. Ces êtres, il valait mieux les avoir de son côté. Si on apprit (par les purāṇa et les grands poèmes épiques) ce dont furent capables Durga, Śiva, Kṛṣṇa, Kālarātrī …. avec ces troupiers de la Nature, il n’y pas d’hésitation possible. Il y aurait donc des discours de la version bouddhiste, puis bouddhiste ésotérique sur l’apport des yakṣa au bouddhisme. Si les fidèles bouddhistes étaient d’avis que les troupiers de la Nature, étaient du côté de Śiva, etc., sous la direction du yakṣa Gaṇeśa etc., cela pourrait se payer en de nombreuses défections.

Subjugation du serpent noir, Kouchan IIème s. 

Assez tôt dans l’iconographie bouddhiste, on voit apparaître le yakṣa Vajrapāṇi aux côtés du Bouddha, notamment au Gandhara. Vajrapāṇi sera plus tard présenté comme un général yakṣa (tib. sde dpon), comme un chef des troupiers (skt. gaṇapati), au même titre que Gaṇeśa (pour le compte de son père Śiva). Le mot tibétain qui traduit yakṣa est “snod sbyin”, fauteur de trouble, car on les croyait capables de créer toutes sortes de perturbations tant qu'il ne recevaient pas d'offrandes propitiatoires. Ils étaient en quelque sorte des mercenaires, aux ordres du plus offrant. La moralité, et la devise Liberté, Egalité, Fraternité, et les droits de l’homme et du citoyen ne les intéressait pas. Vajrapāṇi assistait le Bouddha quand il s’agissait de dompter et de subjuguer des forces contraires. C’était son assistant en affaires surnaturelles.

Statuette Vajrapāṇi HA2129

Dans la traduction allemande[1] d’une hagiographie tibétaine[2] du Bouddha Śākyamuni, on voit l’assistant du futur Bouddha soumettre Śiva et Umā.
Le futur bouddha reçoit dans son paradis la visite des 5 dhyāni bouddhas, qui font apparaître miraculeusement soixante déesses. Maheśvara (Shiva) et Umā, présents également, tombent sous le charme des déesses et se font gronder par Vajrapāṇi. Sur ce, Maheśvara rétorqua à Vajrapāṇi qu’il n’avait pas d’ordres à recevoir d’un yakṣa. Vajrapāṇi, furieux, écrase alors sous un des pieds Maheśvara et sous l’autre Umā, exécutant ainsi un de ses pas de danse (tib. stang stabs skt. gativyūha) de subjugation, dont il a le secret.” Billet La promotion fulgurante de lambitieux yaksha Vajrapāṇi du 20 novembre 2011
Une autre épisode de la vie du Bouddha, où le bouddha entre en contact avec des yakṣa, est la visite des Quatre Rois célestes, et leur proposition que le Bouddha ne pouvait pas refuser (voir Une offre que le Bouddha ne pouvait pas refuser du 21 novembre 2012). L’événement est raconté dans l’Atanatiya Sutta et le Maha-samaya Sutta. Les quatre grands rois (mahārāja), ou protecteurs des directions (skt. dikpāla) proposent au Bouddha de l’aider à protéger son Sangha, et lui présentent la formule protectrice (P. paritta) dite « Atanata ». Ces quatre grands rois gouvernent respectivement quatre classes d’êtres : yakṣa, gandharva, kumbhāṇḍa, et nāga

Vaiśravaṇa

Le roi des yakṣa est celui du Nord, appelé Vaiśravaṇa, dans d’autres classifications aussi connu comme Kubera ou encore Jambhala. Il s’agit en fait du dieu de la richesse.


Mahākāla HA65085

Nous avons donc le lien entre les yakṣa, leur fonction protectrice du Sangha bouddhiste, à l’aide de formules magiques, ou des interventions surnaturelles (quatre activités). Les yakṣa ont donc le profil idéal pour être des “protecteurs du dharma” (skt. dharmapāla). Leurs charmantes femmes, les yakṣī, “peuvent le bien et le mal”. Tout comme la Nature, elles sont la source de fléaux et de siddhi, en fonction des offrandes propitiatoires. La protection, l’absence de maladies, la prospérité, la fertilité etc. se méritent. C’est donnant donnant. Pas forcément en argent clinquant ou en sacrifices, des formules magiques peuvent leur être substituées, comme la formule que les quatre grands rois offrirent au Bouddha.

Les dharmapāla du bouddhisme ésotérique sont issus des yakṣa, et leur prototype est Vajrapāṇi. Les formes tantriques des dharmapāla et de leurs suites respectives ont subi diverses influences. Vajrapāṇi est également appelé le Guhyaka (tib. gsang bdag) le Maître des Mystères. Il est le gardien et le dépositaire de tous les Mystères de la voie des mantras (mantranaya). Il est à la fois le chef des troupiers, et la source de tous les Mystères. Les hagiographies tibétaines racontent qu’il fréquente Oḍḍiyāna sous diverses apparences, et y transmet des Instructions. Presque tous les dharmapāla tibétains subséquents s’inspirent de lui. Vajrapāṇi peut faire l’objet d’un culte monolâtre, et contenir en lui tous les dieux des maṇḍala. Il est indissociable de Vajradhara, l’ “autre” porteur de sceptre vajra. Les dharmapāla tibétains se sont aussi inspirés d’autres gaṇapati non-bouddhistes et de leurs cultes monolâtres associés. Le bouddhisme Newar les y a aidé grandement.


Kubera, période Gupta

Je veux revenir un court instant sur une des substances propitiatoires aimées par les yakṣa. Il s’agit de l’alcool. Il existe des représentations assez anciennes, où l’on voit Kubera, le roi des yakṣa, être servi par une yakṣī.


Offrande d'alcool à Virūpa (détail HA101354)

J’ai déjà signalé la proximité iconographique de Virūpa et de Kubera, notamment la réputation hagiographique de Virūpa d’aimer boire. Dans l’hagiographie de Sukhasiddhi, on apprend que c’était elle qui offrait de l’alcool à Virūpa. Virūpa est un mahāsiddha, un siddha précédé du préfixe mahā, pour indiquer que non seulement il avait réalisé les siddhi ordinaires, mais en plus l’accomplissement suprême. Il a réussi l’identification au Heruka, indissociable d’un dharmapāla yakṣa, les deux étant inspiré par Bhairava. Virūpa est donc en essence devenu un yakṣa promu. Il est comme Kubera, le roi des yakṣa.

Kubera Bacchanal Ier s. Pali Khera, Mathura

Il existe une représentation iconographique très intéressante de Kubera, qui est comme une indication pointant vers Bacchus/Dionysos. Et si on y devine une influence grecque, on n’est peut-être pas si loin du compte.

Pharro & Ardoxsho Gandhara I-IIème s.

Les formules du bouddhisme ésotérique ne sont donc pas des anciennes formules des Veda etc., mais celles des génies ambivalents de la Nature, appelés des yakṣa. Dans le bouddhisme ésotérique du Tibet, les formules protectrices etc., à toutes fins utiles, ne viennent donc pas nécessairement du Bouddha sous l’aspect d’un Heruka ou d’une autre divinité, mais d’un des fonctionnaires yakṣa, qui le transmettent à un hiérarque tibétain, pour que celui-ci le transmette aux fidèles pour leur protection, prospérité, etc.

Quand on appartient pleinement à une société ou une culture, et conditionné par son idéologie, cela ne pose pas de problème particulier. Quand le monde change, et d’autres idéologies s’installent, c’est déjà plus compliqué. Quand on est un bouddhiste (ésotérique) converti, et que l’on a grandi dans une autre culture, où les explications des “fléaux” et des “siddhis” et les éventuelles solutions associées viennent plutôt de la science, il peut y avoir un choc culturel et idéologique, ou une réinterprétation lourde des solutions traditionnelles.

A chaque catastrophe (maladie, attaque terroriste, épidémie, pandémie, tremblement de terre, tsunami, etc.), les fidèles bouddhistes ésotériques sont informés par le biais des réseaux sociaux des prières à faire, des formules à réciter, quels animaux libérer, quelles offrandes propitiatoires faire à quel yakṣa, à quel moment, etc.

***

[1] Eine tibetische lebensbeschreibung des Çākyamuni's, des begründers des Buddhatums (1848), p. 244 Anton Schiefner.

[2] Composée par Lo tsā ba Rin chen Chos kyi rgyal po (1417-), qui a pour titre en allemand : “Bhagavant-Buddha’s Geschichte, der wundervollen Thaten irrtumfreïe Erzählung des Schatz des erhabenen Wandels des zum heil Erschienenen (Sugata)”.



jeudi 5 octobre 2017

Banquets et symposiums, alcool ou lait ?


Symposium au lait dans le Milk bar d'Orange Mécanique (Kubrick)

Le poète américain Allen Ginsberg (1926 - 1997), membre fondateur de la Beat Generation, était un très proche disciple de Chogyam Trungpa. Il s’inquiétait de l’alcoolisme de son maître[1], mais considérait la consommation d’alcool néanmoins comme une pratique millénaire du bouddhisme tibétain. Dans l’article In When the Party's Over, Boulder Monthly, il expliqua cette pratique millénaire, pratiquée lors des banquets (sct. gaṇacakra G. symposium).
« Je ne sais pas dans quelle mesure ces instructions sont secrètes, du point de vue des personnes qui disent « Oh, je vais boire de manière consciente, car je connais les secrets de l’Orient. » Vous voyez, on peut développer une sorte d’immunité à la boisson. Je veux dire, quand vous êtes conscient - vous avez fait de nombreuses années de pratique assise, vous êtes conscients de votre plénitude - alors, au moment où vous réalisez que vous devenez trop ivre pour boire encore davantage, vous arrêtez de boire de grosses quantités et vous buvez à petites gorgées, très lentement. Voilà ce que l’on fait pendant les banquets et les fêtes vajra. C’est très similaire à ce que l’on lit dans des livres sur le Kamasutra. Ne pas éjaculer, ce genre de choses.
Donc, tout l’entraînement que vous avez reçu, vous l’appliquez pendant les banquets. Un symposium, un symposium platonique – voilà le genre de chose que le banquest est censé être. Ce n’est pas vraiment un banquet pour de gros ploucs. Cela repose sur une tradition de plusieurs milliers d’années, et il y a un règlement et des règles. »[2]
La tradition à laquelle fait référence Allen Ginsberg, est celle des yogis Nyeunpa du XV-XVIème siècle, adeptes de la lignée de Nāropa, qui avaient hagiographiquement entraîné Milarepa et Gampopa dans leur « folie » et en fait des « buveurs conscients ».

Une autre tradition, davantage bouddhiste, considère l’alcool comme un danger. D’ailleurs, même Maitrīpa/Advayara, en commentant les Distiques de Saraha, avertit contre les dangers des gaṇacakras et préconise une méthode plus Naturelle (sahaja).
« Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
Les cercles [divins] se remplissent constamment
Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
»
Mais, ajoute Advayavajra, « s'ils ne le concrétisent pas… » et il reprend Sahara :
« La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde]. »
Gampopa, en bon kadampa, avait rédigé un rituel de gaṇacakra où on utilisait du lait au lieu d’alcool. L’histoire des Trois hommes de Kham montre par ailleurs, que le maître de discipline de Gampo (tib. dwags lha sgam po) interdisait la consommation d’alcool.


Le maître kagyupa Ringu Tulku avait donné un enseignement sur les 14 vœux-racine du vajrayāna le 25/9/2017 à Bodhicharya Berlin, basé sur un texte attribué à Ashvagosha. Ringu Tulku apprécie Gampopa et sa Mahāmudrā. Pour Ring Tulku les trois sortes de voeux (pratimokṣa, bodhisattva et vajrayāna) se combinent et se renforcent mutuellement. Il n’a pas voulu parler des cinq nectars des cinq viandes, mais avait parlé un peu de la consommation d’alcool lors des gaṇacakra. Il rappelle notamment (à partir de 1:02:10) qu’aussi bien le Dalaï-Lama et Karmapa XVII enseignent qu’un gaṇacakra (tib. tshogs) ne requièrt pas l’usage d’alcool ou de viande. Dans tous les gaṇacakras majeurs auxquels participe le Dalaï-Lama, il n’y a ni viande ni alcool. La même chose vaudrait pour le Karmapa XVII selon Ringu Tulku. Les parents de Ringu Tulku appartenaient au monastère Dzogchen au Tibet, où on utilisait également du lait au lieu d’alcool. Les bouddhistes tibétains semblent donc avoir le choix entre plusieurs traditions millénaires, l’une étant plus "normativement" bouddhiste que l’autre.

Enregistrement audio de l'enseignement

Pour finir, l’avis d’un yogi Nyeunpa, Droukpa Kunleg :

« Une fois, un ascète qui faisait le tour du Nepal, était en train de boire en disant : « On peut boire de l’alcool pourvu qu’on soit dans l’état de non-attachement. » Je fis ceci : « Celui qui n’entre pas dans l’attachement (au Moi et aux choses) est un yogin exceptionnellement saint. Mais alors, qu’adviendra-t-il si, dans cet état de non-attachement, on tue, on vole, on trompe ou qu’on prépare et administre des poisons ? Que signifierait alors le non-attachement ? Mais vous me direz que les divinités tutélaires et les dieux protecteurs de la religion boivent de l’amṛta (du nectar, en réalité de l’alcool). Est-ce qu’ils achèteraient de l’alcool ? Est-ce qu’ils en chaufferaient ? Quel serait le matériau de cet alcool ? Est-ce qu’un corps pareil a l’arc-en-ciel aurait besoin d’alcool ? On trouve dans les sutra l’histoire que le Buddha, bien qu’il ait pris un corps pour le bien des êtres, n’a jamais pris de nourriture. Mais il arrive effectivement qu’il soit nécessaire de fabriquer de l’alcool excellent alors qu’on ne s’y attache pas par la pensée. Même si on n’en fabrique pas parce qu’on sait que c’est un péché, du moment qu’on y pense, c’est encore une pensée. La meilleure (façon) de ne pas être distrait (agité), c’est de laisser aller dans un état sans artifice (spontané), clair, pur, nu . Dans cet état-là, il n’y a point de pensée discursive (distinguant) entre alcool et eau. Et si l’on n’a pas de ces (pensées discursives), on n’aura pas soif. Si pas la moindre pensée discursive n’implique un attachement à la réalité, il n’y aura pas de grande cause d’événements. Si l’on a envie de boire de la bière, mieux vaut encore admettre qu’on n’est pas capable d’y apporter un remède. Parmi les diets de rGod-tsang-pa on trouve les mots : « Il convient de se mouvoir sans entrer dans l’attachement ; c’est ce qu’on appelle l’apparition méditative des pensées discursives . » Je crains que vous n’y ayez pas réfléchi le moins du monde. Ne pas entrer dans l’attachement était tout de même une qualité du Buddha, et même de grands pandit et siddha comme Atiśa et d’autres l’ont, eue. Or ils n’ont pas conseillé de fabriquer de l’alcool, que je sache. »
Vies et Chants de ‘Brug-pa Kun-legs le yogin, R.A. Stein p. 79-80.

***

« Moi, yogin, je ne suis pas resté ; moi, yogin, je suis parti.
Moi, yogin, j’ai visité les écoles de l’ordre des bKa’-brgyud-pa.
Dans ces école, chacun tenait une cruche à bière.
Moi, yogin, je me suis contenu. J’aurais craint de participer
à un festin d’ivrognes qui engagent un chanteur. »

Vie et chants de brug-pa kun-legs le yogin de R.A. Stein (p. 181, manuscrit p.105)

rnal ‘byor ngas ma bsdad rnal ‘byor ngas phyin//
rnal ‘byor ngas bka’ brgyud kyi grwa sa ru phyin//
bka’ brgyud kyi grwa sa na mi res chang ban re bzung*//
rnal ‘byor nga glu mkhan nyo chang ba’i gral du tshud kyi dogs nas rang tshod bzung ba yin//
[1] « Votre comportement d’alcoolique- est-ce juste vous, une tradition, ou qu’est’ce que c’est au juste ? » Trungpa lui répond comme Milarepa à Dampa : « Je viens d’une longue lignée de bouddhiste excentriques » “Your dranken behavior—is this just you, or is this a traditional manner, or or what?
Trungpa: “I come from a long line of eccentric Buddhists.”
L’article Behind the veil of Boulder Buddhism et l’interview avec Allen Ginsberg When the Party's over

[2] « A. I don’t know how much is classified, from the point of view of people saying, “Oh, I’m going to do conscious drinking, because now I know the secrets of the East.” See, there’s a certain kind of immunity to drinking you can develop. I mean, when you realize — you’ve done a lot of sitting for years, so you're conscious of your fullness. At the point where you begin to realize you’re getting too drunk to drink more, you stop drinking heavily and you sip very, very slowly. At the Vajrayana banquets and feasts this is what’s done. It’s very similar to what you read in the books about the Kama Sutra. Not coming, things like that.
So now all the training you've had is applied to banqueting. A symposium, a Platonic symposium — the banquet is supposed to be something like that. It’s not just a big dumb slob banquet as such. It’s got several thousand years of tradition behind it, and it’s got rules and regulation
s. » 

When the Party's over