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samedi 16 avril 2022

Un prédécesseur chinois de Droukpa Kunleg ?

Ji Gong, le moine fou

J’étais frappé par une certaine ressemblance entre la popularité du “moine fou” Ji Gong (濟公 1130/33-1209) en Chine et à Taiwan, etc., et le “fou divin” Droukpa kunleg (‘brug pa kun legs 1455-1529) au Tibet, et au Bhoutan. Les deux semblent avoir réellement existé, mais tout ce que l’on sait d’eux est noyé dans des légendes.
Droukpa Kunleg
(dessin kuenseldzongkhaonline.blogspot.com)

Droukpa Kunleg est considéré comme un avatar de Śavaripa, et, comme ce dernier, est représenté avec un arc, des flèches et un chien de chasse. On aime aussi le représenter comme Milarepa, la main droite à l’oreille. Tout comme Milarepa, le père de Droukpa Kunleg aurait été assassiné. Son oncle paternel aurait alors épousé sa mère. Son oncle le confie encore enfant (13 ans) au Seigneur (Mi dbang) de Rin spungs, dont il devient le serviteur. Il se fait moine, mais aurait élevé en même temps une famille dans le monastère (Stein, p. 14). Puis il devient le yogi errant connu des légendes.

Ji Gong devient moine (Daoji) (détail, article Vincent Durand-Dastès
)

Ji Gong
(濟公, ou encore Ji-le-Fou 濟顚,), qui s’appelle de naissance Li Xiuyuan (李修元), le fils de Li Chunmao, précepteur impérial, et d’une femme du clan Wang, était né à Hangzhou, dans le comté de Tiantai. Il était considéré comme une réincarnation de "l’arhat qui soumet le dragon" (紫金罗汉). Le doyen Xingkong (性空长老) lui donna le nom (de refuge) Xiuyuan (修元). A l’âge de 18 ans, ses parents moururent l’un après l’autre[1], et il se fit moine au temple de Lingyin (la branche Yangqi de l'école Linji, "Rinzai") à Hangzhou, célèbre pour son culte des 16/18 sthavira/arhat/luhoan/lohan. On lui donna comme nom de moine Daoji. Son maître de dhyāna, un aveugle(?), s’appela Hui Yuan/Yuan Xia tang (“Yuan-de-la-salle-des-aveugles”). Ji Gong s’endormait souvent en méditation, en tombant de son siège, il ne renonçait pas à l'alcool et à la viande (de préférence de la viande de chien à l’ail), aimait chanter des chansons paillardes et se promener en ville. On le représente souvent habillé en haillons, sale, tenant à la main un éventail cassé. Les autres moines se plaignaient de lui, mais son maître dit "La porte Zen est vaste, ne peut-il pas y avoir de la place pour un moine fou (济颠)) ?[2]"

Jardin des arhats à Lingyin, autour de Budai/Maitreya

Ji Gong

Avant sa mort, le doyen lui passa son manteau[3]. Quand le doyen est mort, les moines se sont emparés des biens du maître et l'ont forcé à partir. Il a commencé à errer autour du lac de l’Ouest de Hangzhou. Un an plus tard, il retourna à Lingyin, où il y avait un nouvel abbé. Mais Ji Gong se lia d'amitié avec des fonctionnaires, buvait et mangeait de la viande. Ivre, on l’envoya dans un bordel, où il vivait avec des prostituées. Le nouvel abbé de Lingyin apprenant la nouvelle voulait le punir. Ji Gong est alors allé au temple de Jingci, où le doyen le nomma “moine secrétaire", car il était un lettré. S’occupant bien du temple de Jingci, qui prospéra, le doyen de Lingyin, furieux, a envoyé quelqu’un (Zhao Taishou) pour remettre de l’ordre. Le temple fut incendié et le doyen emprisonné… Ji Gong leva des fonds pour la reconstruction du temple, et avait même reçu un don de l’empereur. En deux ans, le temple fut reconstruit. Ji Gong était également un guérisseur réputé, et on le consultait beaucoup. Après son décès, le temple devint un lieu de pèlerinage populaire, où des courtisans, des fonctionnaires et la population venaient faire brûler des encens.

Ce sont les faits aussi bruts que possibles, mais on y décèle déjà des éléments symboliques. Son maître aveugle, qui ne voit pas les fautes de Ji Gong, ou qui s’en fiche, contrairement à la communauté de Lingyin. L’aspect extérieur du moine fou. Il est censé être la réincarnation d’un arhat/sthavira, peut-être Angida or Angaja (Yin-kie-t'e), tenant une chasse-mouche et un bol d’encens. Angaja est connu pour la propreté et la fragrance de son corps. L’éventail de Ji Gong est déchiré, il porte des haillons, et il pue l’alcool et la viande. D’ailleurs, au Japon un moine dépravé est appelé “namagusabouzu” (なまぐさぼうず , 生臭坊主). Cela commence mal. Quand le doyen meurt, c’est cependant Ji Gong qui aurait hérité de son manteau. Une sorte de remake de l’histoire du sixième patriarche Huineng ? Ji Gong est chassé du monastère et finit par s’installer au temple de Jingci, une concurrence s’installe entre les deux monastères, et c’est Jingci qui semble l’emporter du vivant de Ji Gong.

Dans la plus ancienne hagiographie, “Entretiens de Ji-le-Fou”, Ji est un jeune lettré de bonne famille, qui se rend au monastère escorté de ses serviteurs. Entrant au monastère et apercevant une statue de Guanyin, “déesse de la miséricorde”, il compose spontanément un verset :
Une main qui bouge : mille mains ont bougé
Un œil regarde : mille regards ont brillé.
Toi que l’on nomme : « celle au libre regard souverain »,
Qu’as-tu besoin d’en tenir tant en tes mains ?
Le ton est donné. Le doyen demande à Ji Gong de renvoyer ses serviteurs. La méditation l’ennuie, il s’endort et tombe sans cesse, il reçoit de nombreux coups de bambou, il ne mange que de la bouillie, pas de viande ni alcool. Ji n’en peut plus.
Votre disciple a deux mots de Bouddha à vous dire à ce sujet. — Dis-les moi donc, dit le doyen.
— Un petit morceau : Bouddha dit bravo !
Un peu de viande : Bouddha ne réprimande !
Un petit coup : Bouddha s’en fout !
— C’est fort bien tourné, dit le doyen ! Mais il te faudra tout de même veiller à ne plus manquer de résolution
. ”
Ji Gong renverse le siège du maître (détail, article Vincent Durand-Dastès)

Pour ce qui est de la transmission. En devenant moine, le doyen lui avait donné comme voeux ceux du refuge et les cinq interdits : “tuer, voler, te livrer à la fornication, boire de l’alcool et te mettre en colère, tu ne feras plus rien de tout cela. Chaque jour tu iras à la salle des Nuages pratiquer la méditation.” Mais Ji est impatient, et il n'a pas l'impression de progresser. Puis un beau jour :
— Mais, dit Daoji, depuis le jour où je vous ai pris pour maître, je n’ai pas progressé d’un pas ! Comment dans ces conditions parviendrai-je à recueillir le Fruit essentiel ? — Quelle impatience de mauvais aloi, dit le doyen ! Mais il en sera comme tu le voudras : approche !
Daoji s’avança et le doyen, l’attirant à lui, lui donna une gifle en disant : « Qu’il soit éveillé ! » Daoji se redressa, regarda le doyen, et, tête la première, fonça sur lui, le jetant au bas de sa chaise de méditation. Puis il s’enfuit en courant. « Au voleur », s’écria le doyen ! Tous les moines accoururent auprès de lui et demandèrent : — Qu’a-t-on volé ? — Le trésor du Chan ! — Qui l’a volé ? — C’est Daoji ! — Pas de problème, dirent les moines, nous allons vous l’attraper ! — N’en faites rien, dit le doyen : je le lui redemanderai moi-même dès demain
.”
Et voilà comment Daoji devient définitivement fou. Le lendemain, le doyen avait encore un petit doute et posa à l'assemblée la question de ‘l’affaire présente”.
— Y a-t-il parmi vous quelqu’un qui se souvienne de ‘l’affaire présente[4]’ ?
Entendant cela, Daoji, qui se trouvait aux bains en train de se laver, répondit : « Moi, je sais ! » Et, raccrochant en vitesse son tablier de bains et passant son froc, il courut jusqu’à la salle des Nuages saluer le doyen des mains jointes : — Votre disciple se souvient de ‘l’affaire présente’ ! — Si tu t’en souviens, alors présente-là aux yeux de tous !

Aussitôt, devant le trône de la Loi, Daoji exécuta une galipette, dévoilant de la sorte ses ‘affaires de devant’! Tous les moines se mirent à pouffer derrière leurs manches, mais le doyen s’exclama : « Il est vraiment des miens ! » et quitta le trône de la Loi. Tous les moines se dispersèrent à sa suite
.”
Les moines présentent alors au doyen une pétition réclamant vingt coups de bâton comme punition, mais le doyen retourne la pétition et écrit ces mots célèbres au verso :
Large est la porte du Chan ! Comment ne pourrait-elle livrer passage à un moine frappé de folie ?”
Mais “Pour « folie », dian 顛, le doyen avait écrit « vérité », zhen 真. Et il rendit la punition ainsi commentée au capiscol
.”
La distribution du patrimoine du doyen, Ji Gong distribuant des coups de bâton 
(détail, article Vincent Durand-Dastès)

Avant de mourir, le doyen transmet à Ji Gong son "bol et son manteau".
Sa récitation achevée, le doyen dit : « Tout ce que je possède comme « bol et vêtements » reviendra exclusivement à Daoji. Et je ne veux nul autre que lui pour mettre le feu à mon bûcher funéraire. » À peine avait-il prononcé ces mots que, assis, il se transforma et s’en fut.”
Ji Gong met le feu au bûcher, mais le patrimoine du doyen, il n’en veut pas. Il invite les moines à se servir, et lorsque ceux-ci s’emparent des biens du doyen il leur donne des coups de bâton sur la tête. Il refuse de devenir leur doyen et s’en va. ‘Dans le fourneau, pas de place à la fois pour la glace et pour le charbon’ !

The Mad Monk, film de Ching Siu-Tung et Johnnie To 

Les histoires, légendes, hagiographies, films, séries télé ayant Ji Gong pour sujet se sont multipliés. Selon Meir Shahar, auteur de “Crazy Ji Chinese Religion and Popular Literature” (1998) il était un des nombreux moines thaumaturges itinérants, vivant à la marge des monastères. Un peu à l’instar des arhats/sthavira dont Ji Gong aurait été une réincarnation. Ces arhats jouent un rôle important dans le bouddhisme chinois, car ils sont censés combler le vide laissé par Bouddha Śākyamuni en attendant la venue de Maitreya. Il leur incombe de protéger et sauvegarder la Loi. Par tous les moyens… Si les mahāsiddha ont des prédécesseurs, ne cherchez plus.

Arhat n° 18 Fuhu arhat, avec un petit air de Ḍombi Heruka

***

 Ji Gong, Beiyi Sanchifu temple, Taiwan
"Souliers cassés, coiffe abîmée, soutane déchirée
Tu te moques de moi, il se moque de moi, mon éventail est déchiré
Je voyage partout
Bouddha assis dans mon cœur
Je suis là où il y a de l'injustice
Je suis là où il y a de l'injustice"

鞋兒破  帽兒破  身上袈裟破
你笑我  他笑我  一把扇兒破
天南地北到處遊
佛祖在我心裡坐
哪裡有不平哪有我
哪裡有不平哪有我

Paroles de chanson
 

Il existe une traduction française d'une hagiographie plus tardive. L'ivresse d'éveil. Faits et gestes de Ji Gong le moine fou, Yves Robert, Les Deux Océans, 1989

[1] Dans la version de Vincent Durand-Dastès, le père meurt, et ce sont sa mère (?) et son oncle qui l’envoient Ji au monastère. Il s’appuie sur l’hagiographie la plus ancienne, à savoir “Les « Entretiens de Ji-leFou », ‘racontés’ (xushu 敘述) par un certain Shen Mengpan 沈孟柈 et gravés en 1569 à Hangzhou”.

[2] 禅门广大,难道容不下一个疯癫和尚. La plupart des détails viennent de La biographie complète de Ji Gong” (济公全传) sur le site web gj.zdic.net. Complété par l’article “Le bonze dément et le doyen clairvoyant, ou comment Jigong fit lapprentissage de la folie” de Vincent Durand-Dastès

[3] 长老圆寂,把衣钵传给道济。

[4] La “grande affaire” ? du Sûtra du Lotus où il est dit que les bouddhas n'apparaissent en ce monde que pour la seule « grande affaire » de sauver les êtres.
Un moine zen, un homme de la Voie est libre, il est autonome, il n’a pas de boy, pas d’esclave. Il n’a pas d’objet d’étude particulier. Pour lui, manger faire la vaisselle, aller aux toilettes, c’est la grande affaire. Toutes les activités de notre vie doivent être prises avec ce sérieux-là.” Hei jo shin kore do, la spécificité du zen sôtô, Taiun Jean-Pierre Faure

mardi 22 décembre 2020

Série iconographique virile, vénatique et cynophile


Kaal Bhairava et son chien

Les bouddhistes ont fréquenté les charniers depuis leurs débuts, pour méditer sur la mort et sur l’impermanence, pour vivre dans un endroit relativement à l’écart de la société, pour faire de la récup (vêtements), faire des prières pour les morts, recevoir l’aumône, puis plus tard, à l’époque tantrique, pour avoir commerce avec des êtres surnaturels, afin d’obtenir des pouvoirs et devenir des vidyādhara

Kālī sacrifiant et recevant des sacrifices c. 1730

On n'est jamais seul dans un charnier, les animaux (chiens, chacals, rapaces, etc.) aussi font de la récup. Des yogis (kāpālika, aghori, heruka, etc.) sont allés jusqu’à les imiter en consommant la chair des cadavres, consacrée ou non. Les charniers pleins d’impuretés, ne sont pas des lieux fréquentables pour un brahmane qui se respecte ; il perdrait le respect des autres brahmanes, et deviendrait un intouchable à son tour. Se promener avec un chien n’était pas une chose à faire (śvaspṛṣṭa), si on voulait être respectable. En revanche, si, tel un cynique grec, on voulait choquer et provoquer, un chien était un attribut d’impureté de premier ordre. Un européen contemporain adorant les chiens ne doit pas le perdre de vue, en regardant la série qui suit.

Héraclès et son massue pour punir les méchants (Hofburg, Vienne)

Bhairava du XIIIème siècle avec daṇḍa , Java, Rijksmuseum volkenkunde, Leyde

Notons au passage son rictus d'émerveillement (vismaya-mudra)
 
Je n’ai pas vraiment d’idée de l’époque où est apparu Bhairava, Kāla Bhairava, ou encore Mahākāla Bhairava, peut-être pas si reculée que l’on pourrait le croire, même s’il a eu des précurseurs anciens.


Bhairava, un aspect terrifiant de Śiva, est aussi appelé “détenteur du daṇḍa (Daṇḍapāṇi) et Celui dont la monture/véhicule (vahana) est un chien (śva). Par ailleurs, śvahan signifie chasseur.

Dans le bouddhisme ésotérique tibétain, le mahāsiddha Saraha, le fabricant de flèches, prend une place prépondérante. Iconographiquement, Saraha (tib. mda' bsnun) est souvent représenté en tenant un arc et une flèche, qui se trouve aussi être lattribut dun chasseur (tib. rngon po skt. lubdhaka). 

Śavaripa HA 81040

Śavaripa XVIII-XIXème, style Karma Gadri 

Śavaripa, détail de HA65295

Une des deux yoginī/chiennes, que Maitrīgupta voit tuer un sanglier lui chante : 
"Dans la forêt de l'existence dans les trois univers
Circule le sanglier de l'ignorance
En décochant la flèche de l'intuition auto-éclairante
J'ai tué le sanglier de l'ignorance
Sa viande je l'ai mangée sans dualité"
Śavaripa, laborigène oubon sauvage, est représenté comme un chasseur, avec un arc, des flèches, en compagnie d’un chien, et de deux femmes. Selon la tradition tibétaine, ces deux femmes seraient des ḍākinī/yoginī, qui peuvent se transformer (tib. sprul) en chiens et vice-versa. 

Orion

A moins que l’image du Chasseur en compagnie de deux chiens ne soit inspirée par la voûte céleste.


Quand la tradition picturale tibétaine se saisit de son disciple Maitrīpa ou Advayavajra, elle lui donne une femme, une yoginī, qui pouvait se transformer en loup, pour manger des tormas, lors de véritables gaṇacakraà lanciennetels que Marpa les aimait

Sacrifices (tib. skang rdzas) pour Mahākāla" à six bras HA498

Selon la tradition tibétaine, le chasseur aborigène Śavaripa serait à l'origine de la pratique de "Mahākāla" à six bras.  

Kukkuripa, Népal XVIIIème siècle, HA65396

Marpa aurait d’ailleurs aussi rencontré le mahāsiddha Kukkuripa (un brahmane de naissance), toujours représenté en compagnie d’une chienne, qui serait sa karmamudrā. (tib. las kyi phyag rgya khyir sprul

Kukkuripa avec deux chiens derrière sa ceinture de méditation HA79551

Chienne ou yoginī, qu’importe dans un monde primordialement pur, où tout est transformation et où tout se transforme.
Water lying deep within the earth
Rises immaculate and pure,
Like pure wisdom which seemed lost and locked
In the obscurations of this world.”

Then Kukkuripa picked up the black she-dog,
Held it in his lap and caressed it,
And he did so, the dog became the yogini
Radiant in the full bloom of youth,
Splendid with all the major and minor marks." (trad. anglaise Douglas J. Penick

On retrouve encore le chien et une massue en chair chez Droukpa Kunlé, personnage historique (né en 1455, mort en 1529) totalement éclipsé par sa légende. Selon son "auto-hagiographie", il se considère comme une réincarnation du mahāsiddha Śavaripa, et on aime le représenter comme un chasseur, portant un arc et des flèches, et en compagnie d’un chien. Il est quelquefois représenté avec des cheveux longs frisés et une barbe à la Héraclès, mais sans massue. Il se sert de son vajra-pénis, pour le même effet, pour casser les dents des divers démons[1], et pour transformer des enfants-démons en chiens, puis en démons (voir mon blog Des Mâles qui débarrassent du Mal du 8 août 2015).


PS J'avais oublié de faire mention de Dattatreya dans cette série. Les quatre chiens qui l'accompagnent symbolisent les quatre castes (varna), et accentuent son côté universaliste et akula.  
 
***

[1] The Divine madman, Keith Dowman, p. 120, 126

jeudi 5 octobre 2017

Banquets et symposiums, alcool ou lait ?


Symposium au lait dans le Milk bar d'Orange Mécanique (Kubrick)

Le poète américain Allen Ginsberg (1926 - 1997), membre fondateur de la Beat Generation, était un très proche disciple de Chogyam Trungpa. Il s’inquiétait de l’alcoolisme de son maître[1], mais considérait la consommation d’alcool néanmoins comme une pratique millénaire du bouddhisme tibétain. Dans l’article In When the Party's Over, Boulder Monthly, il expliqua cette pratique millénaire, pratiquée lors des banquets (sct. gaṇacakra G. symposium).
« Je ne sais pas dans quelle mesure ces instructions sont secrètes, du point de vue des personnes qui disent « Oh, je vais boire de manière consciente, car je connais les secrets de l’Orient. » Vous voyez, on peut développer une sorte d’immunité à la boisson. Je veux dire, quand vous êtes conscient - vous avez fait de nombreuses années de pratique assise, vous êtes conscients de votre plénitude - alors, au moment où vous réalisez que vous devenez trop ivre pour boire encore davantage, vous arrêtez de boire de grosses quantités et vous buvez à petites gorgées, très lentement. Voilà ce que l’on fait pendant les banquets et les fêtes vajra. C’est très similaire à ce que l’on lit dans des livres sur le Kamasutra. Ne pas éjaculer, ce genre de choses.
Donc, tout l’entraînement que vous avez reçu, vous l’appliquez pendant les banquets. Un symposium, un symposium platonique – voilà le genre de chose que le banquest est censé être. Ce n’est pas vraiment un banquet pour de gros ploucs. Cela repose sur une tradition de plusieurs milliers d’années, et il y a un règlement et des règles. »[2]
La tradition à laquelle fait référence Allen Ginsberg, est celle des yogis Nyeunpa du XV-XVIème siècle, adeptes de la lignée de Nāropa, qui avaient hagiographiquement entraîné Milarepa et Gampopa dans leur « folie » et en fait des « buveurs conscients ».

Une autre tradition, davantage bouddhiste, considère l’alcool comme un danger. D’ailleurs, même Maitrīpa/Advayara, en commentant les Distiques de Saraha, avertit contre les dangers des gaṇacakras et préconise une méthode plus Naturelle (sahaja).
« Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
Les cercles [divins] se remplissent constamment
Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
»
Mais, ajoute Advayavajra, « s'ils ne le concrétisent pas… » et il reprend Sahara :
« La tête de ces étourdis sera écrasée sous les pieds [du Seigneur du monde]. »
Gampopa, en bon kadampa, avait rédigé un rituel de gaṇacakra où on utilisait du lait au lieu d’alcool. L’histoire des Trois hommes de Kham montre par ailleurs, que le maître de discipline de Gampo (tib. dwags lha sgam po) interdisait la consommation d’alcool.


Le maître kagyupa Ringu Tulku avait donné un enseignement sur les 14 vœux-racine du vajrayāna le 25/9/2017 à Bodhicharya Berlin, basé sur un texte attribué à Ashvagosha. Ringu Tulku apprécie Gampopa et sa Mahāmudrā. Pour Ring Tulku les trois sortes de voeux (pratimokṣa, bodhisattva et vajrayāna) se combinent et se renforcent mutuellement. Il n’a pas voulu parler des cinq nectars des cinq viandes, mais avait parlé un peu de la consommation d’alcool lors des gaṇacakra. Il rappelle notamment (à partir de 1:02:10) qu’aussi bien le Dalaï-Lama et Karmapa XVII enseignent qu’un gaṇacakra (tib. tshogs) ne requièrt pas l’usage d’alcool ou de viande. Dans tous les gaṇacakras majeurs auxquels participe le Dalaï-Lama, il n’y a ni viande ni alcool. La même chose vaudrait pour le Karmapa XVII selon Ringu Tulku. Les parents de Ringu Tulku appartenaient au monastère Dzogchen au Tibet, où on utilisait également du lait au lieu d’alcool. Les bouddhistes tibétains semblent donc avoir le choix entre plusieurs traditions millénaires, l’une étant plus "normativement" bouddhiste que l’autre.

Enregistrement audio de l'enseignement

Pour finir, l’avis d’un yogi Nyeunpa, Droukpa Kunleg :

« Une fois, un ascète qui faisait le tour du Nepal, était en train de boire en disant : « On peut boire de l’alcool pourvu qu’on soit dans l’état de non-attachement. » Je fis ceci : « Celui qui n’entre pas dans l’attachement (au Moi et aux choses) est un yogin exceptionnellement saint. Mais alors, qu’adviendra-t-il si, dans cet état de non-attachement, on tue, on vole, on trompe ou qu’on prépare et administre des poisons ? Que signifierait alors le non-attachement ? Mais vous me direz que les divinités tutélaires et les dieux protecteurs de la religion boivent de l’amṛta (du nectar, en réalité de l’alcool). Est-ce qu’ils achèteraient de l’alcool ? Est-ce qu’ils en chaufferaient ? Quel serait le matériau de cet alcool ? Est-ce qu’un corps pareil a l’arc-en-ciel aurait besoin d’alcool ? On trouve dans les sutra l’histoire que le Buddha, bien qu’il ait pris un corps pour le bien des êtres, n’a jamais pris de nourriture. Mais il arrive effectivement qu’il soit nécessaire de fabriquer de l’alcool excellent alors qu’on ne s’y attache pas par la pensée. Même si on n’en fabrique pas parce qu’on sait que c’est un péché, du moment qu’on y pense, c’est encore une pensée. La meilleure (façon) de ne pas être distrait (agité), c’est de laisser aller dans un état sans artifice (spontané), clair, pur, nu . Dans cet état-là, il n’y a point de pensée discursive (distinguant) entre alcool et eau. Et si l’on n’a pas de ces (pensées discursives), on n’aura pas soif. Si pas la moindre pensée discursive n’implique un attachement à la réalité, il n’y aura pas de grande cause d’événements. Si l’on a envie de boire de la bière, mieux vaut encore admettre qu’on n’est pas capable d’y apporter un remède. Parmi les diets de rGod-tsang-pa on trouve les mots : « Il convient de se mouvoir sans entrer dans l’attachement ; c’est ce qu’on appelle l’apparition méditative des pensées discursives . » Je crains que vous n’y ayez pas réfléchi le moins du monde. Ne pas entrer dans l’attachement était tout de même une qualité du Buddha, et même de grands pandit et siddha comme Atiśa et d’autres l’ont, eue. Or ils n’ont pas conseillé de fabriquer de l’alcool, que je sache. »
Vies et Chants de ‘Brug-pa Kun-legs le yogin, R.A. Stein p. 79-80.

***

« Moi, yogin, je ne suis pas resté ; moi, yogin, je suis parti.
Moi, yogin, j’ai visité les écoles de l’ordre des bKa’-brgyud-pa.
Dans ces école, chacun tenait une cruche à bière.
Moi, yogin, je me suis contenu. J’aurais craint de participer
à un festin d’ivrognes qui engagent un chanteur. »

Vie et chants de brug-pa kun-legs le yogin de R.A. Stein (p. 181, manuscrit p.105)

rnal ‘byor ngas ma bsdad rnal ‘byor ngas phyin//
rnal ‘byor ngas bka’ brgyud kyi grwa sa ru phyin//
bka’ brgyud kyi grwa sa na mi res chang ban re bzung*//
rnal ‘byor nga glu mkhan nyo chang ba’i gral du tshud kyi dogs nas rang tshod bzung ba yin//
[1] « Votre comportement d’alcoolique- est-ce juste vous, une tradition, ou qu’est’ce que c’est au juste ? » Trungpa lui répond comme Milarepa à Dampa : « Je viens d’une longue lignée de bouddhiste excentriques » “Your dranken behavior—is this just you, or is this a traditional manner, or or what?
Trungpa: “I come from a long line of eccentric Buddhists.”
L’article Behind the veil of Boulder Buddhism et l’interview avec Allen Ginsberg When the Party's over

[2] « A. I don’t know how much is classified, from the point of view of people saying, “Oh, I’m going to do conscious drinking, because now I know the secrets of the East.” See, there’s a certain kind of immunity to drinking you can develop. I mean, when you realize — you’ve done a lot of sitting for years, so you're conscious of your fullness. At the point where you begin to realize you’re getting too drunk to drink more, you stop drinking heavily and you sip very, very slowly. At the Vajrayana banquets and feasts this is what’s done. It’s very similar to what you read in the books about the Kama Sutra. Not coming, things like that.
So now all the training you've had is applied to banqueting. A symposium, a Platonic symposium — the banquet is supposed to be something like that. It’s not just a big dumb slob banquet as such. It’s got several thousand years of tradition behind it, and it’s got rules and regulation
s. » 

When the Party's over

samedi 1 février 2014

Le phallus qui soumet la nature et la femme


Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Le ciel, avec le foudre, est le principe masculin, et la terre le principe féminin. Quand tout va bien le ciel réussit à imprimer sa volonté sur la terre. Mais il arrive que la Nature tente de reprendre le dessus et que les titans, les élémentaux, toutes les forces terrestres se rebellent.

Ainsi, la terre du Tibet serait comme une rākṣasa (T. srin mo), couchée sur le dos. Ce sont les mandarins de l’épouse chinoise de l’empereur tibétain Srong-brstan qui l’avaient expliqué à son épouse népalaise, quand celle-ci voulait construire le 'phrul-snang (Jo-khang) à Lhasa. Pour la maîtriser/dompter, il fallait construire des monuments[1] (temples, stūpa…) aux endroits vitaux (T. gnad S. marma) de la rākṣasa. De l’acupuncture macroscopique… Quatre temples aux extrémités du pays (T. mtha' 'dul) et des monuments de “soumission renforcée” (T. yang ‘dul) dans des endroits où les forces rebelles ('dre, bdud et btsan) étaient particulièrement résistantes.

Srinmo du Tibet (illustration des archives d'Erwan Temple)

Le 'phrul-snang devait être construit au coeur (O-ma-thang) de la rākṣasa. Une cave à l’est correspondait aux parties génitales de la rākṣasa, et afin de neutraliser les forces maléfiques sortant de sa crevasse il fallait édifier un phallus (T. dbang-phyug chen-po ou dbang phyug mtshan) pointant dans sa direction. Hugh Richardson précise qu’on y avait retrouvé d’autres accessoires comme une conque, une image de garuda, un stūpa en pierre et un lion en pierre. Selon la même idée, des symboles phalliques peuvent être installés à des endroits pour conjurer les forces maléfiques ou telluriques.

Dans le deuxième chant des Chants de Milarepa de Tsang nyeun, nous voyons Milarepa en route pour Lachi (la phyi). Un moment donné, les non-humains (T. mi ma yin) produisent de nombreux (dgu=neuf=nombreux) sexes féminins immenses sur son chemin. Milarepa continua son chemin en maintenant le regard yoguique (T. lta stangs) et en préparant (T. las su rung ba) son vajra secret (T. gsang rdor). Après avoir dépassé les neuf sexes féminins, il détruisit (T. zhig) avec son vajra secret et le regard yoguique un rocher (T. rdo ba) qui contenait l’essence (S. rasa T. bcud) du site. Cet endroit s'appelait La dgu lung dgu (Neuf passes, neuf vallées).[2]
“Le saint emblématique du Bhoutan est le yogi fou Droukpa Kunleg, dont des légendes plus merveilleuses les unes que les autres circulent depuis le 16ème siècle, l’époque du mouvement politique des « yogis fous » (T. smyon pa). Il serait venu au Bhoutan pour y dompter les démons, comme avant lui Padmasambhava au Tibet. Appartenant à une lignée Réchungpiste, il pratiquait surtout la libération par la porte inférieure. Pour dompter les démons et pour bénir les femmes du Bhoutan, il utilisait le vajra que la nature lui avait donné, autrement dit son phallus.
Son phallus, capable de donner à la fois protection et bénédiction, est toujours représenté pour servir de porte-bonheur qui protège contre le mauvais œil (T. ltas ngan). Les couples font le pèlerinage vers le temple de Droukpa Kunleg pour se faire bénir avec son phallus afin d’obtenir de beaux enfants, de préférence pas de naissances basses...” (blog)
On trouve une anecdote dans la vie de Droukpa Kunleg (“Le fou divin”), qui m’a toujours mis mal à l’aise. Un homme vient le voir. Il en est à sa troisième femme, les deux premières étant mortes jeunes. La dernière lui avait déjà donné six fils, qui sont tous morts au bout de trois mois. Récemment, elle lui avait donné un septième fils, qui a presque trois mois. Le lama pourrait-il le bénir pourqu’il vive ? A la vue du lama, l’enfant se met à trembler. Droukpa Kunleg lui dit “Si tu ne me lèches pas la queue (T. mje), mon nom n’est pas Droukpa Kunleg. Viens à la rivière.”[3] Il traîne l’enfant à la rivière et le jette dans l’eau. Quand son corps remonte à la surface de l’eau, un chien noir avec une gueule rouge apparaît et crie “Droukpa Kunlegs, tu n’as pas de compassion !” en se sauvant. Droukpa Kunleg prédit alors au couple la naissance d’un autre fils, qui vivra et aura une descendance nombreuse. Il s’agissait en fait d’un exorcisme et les enfants (tous des garçons, notons-le[4]) étaient des démons. Tout est bien qui finit bien.

Les correspondances micro/macrocosmiques c’est très bien, considérer la terre où nous vivons comme un prolongement de nous même c’est parfait. La considérer comme une mère nourricière, c’est tout naturel. Mais, il y a des éléments plus gênants dans l’idée ancienne de l’opposition ciel-terre, esprit-matière/nature, mâle-féminin, actif-passif, dominant-dominé toujours d’actualité, du moins par son champ d’influence (s’il ne reste plus que cela…). Pourquoi les femmes sont des “naissances basses” (T. skye dman), pourquoi est-il préférable d’avoir des fils, pourquoi la femme est-elle une tentatrice et donc associée à des forces maléfiques (ou plus facilement persuadée par celles-ci) ? Quel est ce pouvoir du phallus de Milarepa ou de Droukpa Kunleg, susceptible de conjurer le mal, de bénir les couples (lire: de donner des fils), et de donner accès à l’éveil à toute vierge par un coup de queue ? J’ai bien peur que les raisons remontent aux fables cosmogoniques qui ont cours depuis les débuts de l’humanité.

Quelles sont les raisons profondes derrière l’efficacité ou la magie de ces gestes où la femme a toujours le mauvais rôle ? Comment interpréter cette anecdote pour y trouver de la sagesse, ou sinon du moins une sagesse populaire, une moralité ? Quel est son véritable message ? Tout ce qu’elle semble faire est de mettre en avance la mission et la puissance du lama, grâce à son phallus. Puissance qui soumet les démons, la nature et la femme. Aux non-initiés, le comportement du lama pourrait sembler étrange (“la folle sagesse”). Comment pouvions-nous savoir que ces enfants étaient en fait des démons, que Droukpa Kunleg conjure à l’aide de son phallus ? L’hagiographie de Droukpa Kunleg nous aide à y voir plus claire. Désormais, quand nous sommes confrontés à un lama qui fait de drôles de choses avec son phallus, on saura qu’il est toujours possible que celui en fait conjure, bénie, consacre etc. et qu’il remette de l’ordre là où il y avait du désordre.

Ce pourrait être amusant, si certains ne prenaient au premier degré ce type d'hagiographie en essayant d'imiter le comportement de leurs héros.

***

Le territoire comme le féminin dans le shivaïsme, les shakti-pitha.


Voir aussi l'article de Françoise Pommaret, Bhutan's pervasive phallus: Is Drukpa Kunley really responsible?

Dérangeant, la "justice" (conseil de village) qui commande le viol collectif d'une femme en Inde

MàJ 10062014

Flight of the Khyung, June 2014
"Reflecting her degraded status, Trari Nam Tsho is mainly considered a demonic lake (bdud-mtsho). According to local Buddhists, the lake is the haunts of Trati Gyalmo Ralchikmo (Pra-ti rgyal-mo ral-cig ma, she with one braid) or Trati Gyalmo Rachikmo (Pra-ti rgyal-mo rwa-cig, she with one horn). The oral tradition states that this problematic female spirit once caused a flood so destructive the water met the sky, causing many to perish. It was at Bell Island that the great Buddhist hero of the 8th century CE, Guru Rinpoche, is supposed to have tamed this destructive female spirit and to have impelled her to take an oath upholding the Buddhist doctrine. During these activities, Guru Rinpoche is said to have magically created the land bridge to Bell Island with earth taken from the folds of his robe and the island itself with his bell.

This tale of subjugation by Guru Rinpoche explains an alternative name for Bell Island, Nam Tsho Karel (gNam-mtsho kha-ral: ‘Cleft of the Mouth of Celestial Lake’), the place where Guru Rinpoche forced an oath into the demoness’ mouth. After her defeat, the great magician caused the four mountains flanking the lake, the Gyalchen Rizhi (rGyal-chen ri-bzhi: ‘Four Great Victorious Mountains’), to pin down Trati Gyalmo Ralchikmo, rendering her impotent. Each of these four differently colored mountains is perceived of as home to a fierce male spirit of the tsen (btsan) class. As we know, the land bridge connecting Bell Island to the mainland was still underwater 700 years ago, showing that this myth is of more recent origins (perhaps no more than two or three centuries old)
."

[1] mtha' 'dul yang 'dul lha khang rnams

[2] Version de mtsho sngon mi rigs dpe skrun khang, p. 213. Garma C.Cchang, p.20 De nas cung zad byon pa dang mi ma yin gyis cho 'phrul 'byon lam thams cad du mo mtshan chen po du ma bstan byung bas/ rje btsun gyis kyang lta stangs kyi ngang nas gsang rdor las su rung bar mdzad na byon pas/ mtshan ma dgu 'das pa'i mtshams su gnas kyi bcud 'dus pa'i rdo ba zhig la gsang gnas rdor zhing lta stang mdzad pas cho 'phrul kun zhi ba'i sal/ la dgu lung dgur grags/

[3] Dus de ring khyod mje ‘dags ma bcug na/ nga ‘brug smyon kun legs min pa’I rtags yin pas/ ma ga’I chu ‘gram ‘gro zer drud song bas/ ‘gro ba’I mgon po kun dga’ legs pa’I rnam thar mon spa gro sogs kyi mdzad spyod rnams bzhugs so, Tibetan Cultural Printing Press, 1982,.p. 115

[4] On pourrait même se demander si cette histoire ne cacherait pas autre chose. Ces “garçons morts » et démoniaques étaient peut-être des filles, noyées dans la rivière ?

L'histoire de Droukpa Kunleg racontée par Keith Downman (The Divine Madman) :

"Later Pebdak asked for the Lama’s help. ‘I have had three wives of whom two died shortly after I married them. My present wife has given birth to six sons, but none of them has lived longer than three months. This year my wife gave birth to another son who is now nearly three months old. I entreat your blessings upon him, and beg you to perform a rite that will keep all destructive forces out of him.’
‘What is your son’s name?’ asked the Lama. ‘Bring him here.’
‘His name is Samye Guardian,’ Pebdak told him. ‘He was born healthy and intelligent.’
When Pebdak’s wife brought her son, the child immediately began to shake and tremble. ‘Stay still! Don’t be afraid!’ the Lama commanded, and he asked Pebdak to bring a black lassoo that he had seen hanging upon a pillar. He put the noose round the child’s neck as it lay in its mother’s lap and said, ‘If you don’t lick my cock today, my name isn’t Drukpa Kunley! Now down to the river!’ Dragging the child behind him with the lassoo, followed by the parents wailing, swallowing dust, chewing stones, and tearing their hair, he reached the river bank, if you dare to return here again, you’ll get this same treatment,’ said the Lama holding the child at arm’s length by the neck and then hurling him into the centre of the swirling stream. Suddenly the child’s corpse was seen to change into a black dog with a gaping red mouth which snarled, ‘You’ve no compassion, Drukpa Kunley!’ as it swam to the opposite bank.
‘That was your son!’ he told the parents, and gaining complete faith in the Lama, they returned to their house blameless and free from fear."

samedi 23 mars 2013

Un royaume phallocrate ?



Hier soir France 3 avait diffusé un documentaire sur le Bhoutan, Faut pas rêver, BHOUTAN, UN ROYAUME EN HIMALAYA (à revoir ici le temps qu'il reste en ligne...).

Dans ce pays, qui a fait des progrès énormes, et qui fait du Bonheur Brut National (BBN) son critère de développement (stratégie marketing selon un grapheur bhoutanais 47 :00), la femme est toujours considérée comme une « naissance basse » (T. skye dman). Traditionnellement, elle ne participe pas au sport national qu’est le tir-à-l’arc. Un astrologue dit (55 :11) que c’est justement parce qu’elle est une naissance basse. Il explique qu’un homme peut avoir neuf niveaux de naissance différents : faible, moyen et élevé. Une femme n’a que trois niveaux de naissance, les plus bas... Si une femme, une naissance basse, participait à la cérémonie de tir-à-l’arc, cela attirerait des esprits malfaisants et porterait malchance.

Il est plus difficile pour des filles à la campagne, d’avoir accès à l’éducation. Généralement, les nonnes étaient des orphelines, des femmes sans mari ou des victimes de viol. Une nonne du monastère de Gangteng Tulku à Bumthang explique qu’elle a beaucoup de chance de pouvoir faire des études. Elle "a un bon karma", même si elle est née dans un corps de femme… C'est-à-dire même si elle est une naissance basse, susceptible d’attirer les esprits malfaisants.

Le saint emblématique du Bhoutan est le yogi fou Droukpa Kunleg, dont des légendes plus merveilleuses les unes que les autres circulent depuis le 16ème siècle, l’époque du mouvement politique des « yogis fous » (T. smyon pa). Il serait venu au Bhoutan pour y dompter les démons, comme avant lui Padmasambhava au Tibet. Appartenant à une lignée Réchungpiste, il pratiquait surtout la libération par la porte inférieure. Pour dompter les démons et pour bénir les femmes du Bhoutan, il utilisait le vajra que la nature lui avait donné, autrement dit son phallus.

Son phallus, capable de donner à la fois protection et bénédiction, est toujours représenté pour servir de porte-bonheur qui protège contre le mauvais œil. Les couples font le pèlerinage vers le temple de Drukpa Kunleg (36 :50) pour se faire bénir avec son phallus afin d’obtenir de beaux enfants, de préférence pas de naissances basses...

Pour ceux qui aimeraient pratiquer la prière de refuge enseigné par Droukpa Kunleg à un vieil homme incapable de retenir toute autre prière. La voici :
« Même en pendant depuis la racine, comme un vieil arbre
Je rends hommage au phallus du vieillard qui ne renonce pas à sa fierté (ātma-grāha, ahaṃkāra)
Même si on s’y enfonce loin, comme dans une gorge profonde
Je rends hommage au vagin de la vieille qui ne renonce pas au libido
Je rends hommage au jeune phallus de l’homme adulte, dont la vitalité ne se laisse pas décourager par la mort quand il se dresse du fond de son orgueil,
Je rends hommage au jeune vagin de la femme adolescente, oubliant la honte et la timidité quand ses entrailles sont secouées de plaisir, comme par des vagues d’eau. » 

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MàJ 01/12/2014 Article de Françoise Pommaret

MàJ 11052015 Voir aussi le phénomène Fascinus

Texte tibétain en Wylie :

Sdong rgan rgad bu bzhin du rtsa ba nas ‘gyel kyang*//
bdag ‘dzin blo yis ma thong ba a pha rgad bu’i mje la phyag ‘tshal lo//
gcong rong dog mo bzhin du gting du lhung yang*//
‘dod chags blo yis mi thong ba a ma rgan mo’i stu la phyag ‘tshal lo//
nga rgyal gting nas langs tshe ‘chi ba srogs la mi ‘tsher ba stag shar gzhon pa’i mje la phyag ‘tshal lo//
smad nas bde ba chu’i rba rlabs bzhin du gyo tshe//
khrel dang ngo tsha mi ‘dzems pa na chung bu mo’i stu la phyag ‘tshal lo//