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mardi 22 décembre 2020

Série iconographique virile, vénatique et cynophile


Kaal Bhairava et son chien

Les bouddhistes ont fréquenté les charniers depuis leurs débuts, pour méditer sur la mort et sur l’impermanence, pour vivre dans un endroit relativement à l’écart de la société, pour faire de la récup (vêtements), faire des prières pour les morts, recevoir l’aumône, puis plus tard, à l’époque tantrique, pour avoir commerce avec des êtres surnaturels, afin d’obtenir des pouvoirs et devenir des vidyādhara

Kālī sacrifiant et recevant des sacrifices c. 1730

On n'est jamais seul dans un charnier, les animaux (chiens, chacals, rapaces, etc.) aussi font de la récup. Des yogis (kāpālika, aghori, heruka, etc.) sont allés jusqu’à les imiter en consommant la chair des cadavres, consacrée ou non. Les charniers pleins d’impuretés, ne sont pas des lieux fréquentables pour un brahmane qui se respecte ; il perdrait le respect des autres brahmanes, et deviendrait un intouchable à son tour. Se promener avec un chien n’était pas une chose à faire (śvaspṛṣṭa), si on voulait être respectable. En revanche, si, tel un cynique grec, on voulait choquer et provoquer, un chien était un attribut d’impureté de premier ordre. Un européen contemporain adorant les chiens ne doit pas le perdre de vue, en regardant la série qui suit.

Héraclès et son massue pour punir les méchants (Hofburg, Vienne)

Bhairava du XIIIème siècle avec daṇḍa , Java, Rijksmuseum volkenkunde, Leyde

Notons au passage son rictus d'émerveillement (vismaya-mudra)
 
Je n’ai pas vraiment d’idée de l’époque où est apparu Bhairava, Kāla Bhairava, ou encore Mahākāla Bhairava, peut-être pas si reculée que l’on pourrait le croire, même s’il a eu des précurseurs anciens.


Bhairava, un aspect terrifiant de Śiva, est aussi appelé “détenteur du daṇḍa (Daṇḍapāṇi) et Celui dont la monture/véhicule (vahana) est un chien (śva). Par ailleurs, śvahan signifie chasseur.

Dans le bouddhisme ésotérique tibétain, le mahāsiddha Saraha, le fabricant de flèches, prend une place prépondérante. Iconographiquement, Saraha (tib. mda' bsnun) est souvent représenté en tenant un arc et une flèche, qui se trouve aussi être lattribut dun chasseur (tib. rngon po skt. lubdhaka). 

Śavaripa HA 81040

Śavaripa XVIII-XIXème, style Karma Gadri 

Śavaripa, détail de HA65295

Une des deux yoginī/chiennes, que Maitrīgupta voit tuer un sanglier lui chante : 
"Dans la forêt de l'existence dans les trois univers
Circule le sanglier de l'ignorance
En décochant la flèche de l'intuition auto-éclairante
J'ai tué le sanglier de l'ignorance
Sa viande je l'ai mangée sans dualité"
Śavaripa, laborigène oubon sauvage, est représenté comme un chasseur, avec un arc, des flèches, en compagnie d’un chien, et de deux femmes. Selon la tradition tibétaine, ces deux femmes seraient des ḍākinī/yoginī, qui peuvent se transformer (tib. sprul) en chiens et vice-versa. 

Orion

A moins que l’image du Chasseur en compagnie de deux chiens ne soit inspirée par la voûte céleste.


Quand la tradition picturale tibétaine se saisit de son disciple Maitrīpa ou Advayavajra, elle lui donne une femme, une yoginī, qui pouvait se transformer en loup, pour manger des tormas, lors de véritables gaṇacakraà lanciennetels que Marpa les aimait

Sacrifices (tib. skang rdzas) pour Mahākāla" à six bras HA498

Selon la tradition tibétaine, le chasseur aborigène Śavaripa serait à l'origine de la pratique de "Mahākāla" à six bras.  

Kukkuripa, Népal XVIIIème siècle, HA65396

Marpa aurait d’ailleurs aussi rencontré le mahāsiddha Kukkuripa (un brahmane de naissance), toujours représenté en compagnie d’une chienne, qui serait sa karmamudrā. (tib. las kyi phyag rgya khyir sprul

Kukkuripa avec deux chiens derrière sa ceinture de méditation HA79551

Chienne ou yoginī, qu’importe dans un monde primordialement pur, où tout est transformation et où tout se transforme.
Water lying deep within the earth
Rises immaculate and pure,
Like pure wisdom which seemed lost and locked
In the obscurations of this world.”

Then Kukkuripa picked up the black she-dog,
Held it in his lap and caressed it,
And he did so, the dog became the yogini
Radiant in the full bloom of youth,
Splendid with all the major and minor marks." (trad. anglaise Douglas J. Penick

On retrouve encore le chien et une massue en chair chez Droukpa Kunlé, personnage historique (né en 1455, mort en 1529) totalement éclipsé par sa légende. Selon son "auto-hagiographie", il se considère comme une réincarnation du mahāsiddha Śavaripa, et on aime le représenter comme un chasseur, portant un arc et des flèches, et en compagnie d’un chien. Il est quelquefois représenté avec des cheveux longs frisés et une barbe à la Héraclès, mais sans massue. Il se sert de son vajra-pénis, pour le même effet, pour casser les dents des divers démons[1], et pour transformer des enfants-démons en chiens, puis en démons (voir mon blog Des Mâles qui débarrassent du Mal du 8 août 2015).


PS J'avais oublié de faire mention de Dattatreya dans cette série. Les quatre chiens qui l'accompagnent symbolisent les quatre castes (varna), et accentuent son côté universaliste et akula.  
 
***

[1] The Divine madman, Keith Dowman, p. 120, 126

mercredi 21 septembre 2016

Les héros qui prennent leur propre destin en mains


Cakravartin, Musée Guimet

« Hercule, quoi qu’on en ait dit, n’est pas un petit prince grec fameux par des aventures romanesques, revêtues du merveilleux de la poésie, et chantées d’âge en âge par les hommes qui ont suivi les siècles héroïques. Il est l’astre puissant qui anime et qui féconde l’Univers ; celui dont la divinité a été partout honorée par des temples et des autels, et consacrée dans les chants religieux de tous les peuples. Depuis Méroé en Éthiopie, et Thèbes dans la haute Égypte, jusqu’aux îles britanniques et aux glaces de la Scythie ; depuis l’ancienne Trapobane et Palibothra dans l’Inde, jusqu’à Cadix et aux bords de l’Océan atlantique ; depuis les forêts de Germanie, jusqu’aux sables brûlants de la Libye, partout où l’on éprouva les bienfaits du Soleil, là on trouve le culte d’Hercule établi ; partout on chante les exploits glorieux de ce dieu invincible, qui ne s’est montré à l’homme que pour le délivrer de ses maux, et pour purger la Terre de monstres, et surtout de tyrans, qu’on peut mettre au nombre des plus grands fléaux qu’ait à redouter notre faiblesse. Bien des siècles avant l’époque où l’on fait vivre le fils d’Alcmène ou le prétendu héros de Tirynthe, l’Égypte et la Phénicie, qui certainement n’empruntèrent pas leurs dieux de la Grèce, avaient élevé des temples au Soleil sous le nom d’Hercule, et en avaient porté le culte dans l’île de Thase et à Cadix, où l’on avait aussi consacré un temple à l’année et aux mois qui la divisent en douze parties, c’est-à-dire, aux douze travaux ou aux douze victoires qui conduisirent Hercule à l’immortalité. »
(Charles-François Dupuis, Abrégé de l’origine de tous les cultes, CHAPITRE V. Explication de l’Héracléide ou du Poème sacré, sur les douze mois et sur le Soleil honoré sous le nom d’Hercule)

« Héraclès », comme on nommera ici l’Homme Fort[1] par facilité ici, semble avoir des liens avec Bilgames le sumérien, Gilgamesh le mésopotamien, Melqart le phénicien, Hercule le romain, Vajrapāṇi le ghandarien... Chaque version du héros solaire a ses caractéristiques propres et peut en emprunter à d’autres héros, voire des dieux, mais en essence, il s’agit ici de héros solaires. Le terme avait été défini par Mircéa Eliade dans son Traité d'histoire des religions (Chapitre III. - Le Soleil et les cultes solaires), mais il fut déjà utilisé par Charles-François Dupuis[2].

La légende ou l’épopée la plus ancienne[3] de notre liste est celle du mésopotamien Gilgamesh (IIIème millénaire av. JC). Gilgamesh, le roi d’Uruk, est le fils de Lugulbanda et de Ninsuna « la Buflesse ». Gilgamesh était « humain pour un tiers et divin aux deux tiers »[4]. Son admission, en l’état, au cercle des dieux immortels pose donc problème, et nous avons là sans doute la clé du phénomène du héros. Le héros est un dieu potentiel, un dieu en devenir. Il pourrait théoriquement faillir ou réussir, mais s’il réussit, il est un héros et sera divinisé. Ce sera le cas pour Héraclès, mais ce n’est pas ce qui arriva à Gilgamesh et Enkidu.

Il semblerait d’ailleurs que la légende d’Héraclès, l’Héracléide (Ἡράκλεια), compilée par Pisandre de Rhodes (645-590 av. JC), (selon Clément d’Alexandrie, possiblement inspiré par la version de Pisine de Lindos, Rhodes), introduit des nouveautés comme par exemple les douze travaux et l’attribut emblématique d’Héraclès : la massue. Les douze travaux et la massue seraient donc des inventions grecques. Selon Dumézil, l’apogée d’Héraclès serait aussi « propre au grecs »[5]. Les exploits de Gilgamesh et d’Enkidu se limitent à la destruction de Humbaba et du Taureau céleste. Suite à ces exploits, la mort d’Enkidu et la quête de l’immortalité de Gilgamesh, on pourrait considérer que le véritable et dernier exploit de Gilgamesh est d’être un bon roi (voir la dernière tablette).

L’épopée de Gilgamesh présente un plérôme, un conseil des dieux, sous la direction d’Anu, le dieu suprême. Ce conseil est convoqué suite à la méconduite du roi Gilgamesh. Il est décidé de créer un double parfait de Gilgamesh, pour le sauver de lui-même, sauver sa parcelle divine. Ce double sera l’homme sauvage Enkidu, créé à partir de l’argile et élevé par des animaux sauvages. Enkidu, l’inné, sera le double de Gilgamesh, l’acquis, « nature versus nurture ».

C’est Enkidu qui tirera Gilgamesh de sa débauche et en fera un vrai héros. Mais seulement après que Gilgamesh ait d’abord tenté de débaucher/civiliser Enkidu, en lui envoyant une prêtresse d’Ishtar/courtisane pour l’initier à l’art d’aimer. Il est séduit et l’accompagne à la ville, en abandonnant les plaines et les animaux. C’est à Uruk où il rencontre Gilgamesh, se bat avec lui et devient ami. L’épopée précise[6] que Gilgamesh et Enkidu sont sous la protection du dieu soleil Shamash, dont ils font le culte[7] et vers qui ils se tournent quand ils sont en difficulté. L’épopée, par la bouche de Ninsuna la mère de Gilgamesh, explique qu’Enkidu est une « étoile tombée du ciel, ton alter égo/L’essence du dieu du firmament. »[8]

L’amitié scellée, Gilgamesh se sent pousser des ailes.
« Pour quoi crois-tu que les hommes naissent ?
Leur ambition est-elle de demeurer inactifs ?
Non, bien sûr !
Montrons qui nous sommes
Et allons au-devant de notre destinée !
»[9]
L’immortalité recherchée par les héros est le souvenir de leur vie héroïque.
« Si je meurs, mon nom, lui, vivra à jamais,
Et la postérité se souviendra de moi
Comme du héros qui est tombé
Dans sa lutte contre Humbaba
. »[10]
« Je vais faire de mon nom un souvenir immortel ! »[11]
Après avoir triomphé sur Humbaba, les amis retournent à la Uruk, où la déesse Ishtar propose à Gilgamesh de la prendre pour femme, mais Gilgamesh refuse. Furieuse, elle convainc son père Anu d’envoyer le taureau céleste sur la terre d’Uruk. Les deux amis l’abattent et Enkidu défie Ishtar. Un conseil de dieux est tenu à cause du meurtre d’Humbaba et du taureau céleste. Un des deux amis doit mourir et ce sera Enkidu. Enkidu se lamente, maudit le jour où il est devenu civilisé et se révolte contre les dieux[12].
« Ô porte [du temple d’Enlil à Nippur qu’Enkidu avait construite], si seulement j’avais pu déviner
Ce que tu me réservais en échange de mes égards,
Je t’aurais massacrée à coups de hache.
»
Le dieu soleil le console. Quand Enkidu meurt de maladie, toute la nature est en deuil. Gilgamesh reste auprès de son corps pendant sept nuits et six jours. C’est comme s’il est devenu Enkidu. Effrayé par sa mortalité, il renonce à ses fonctions et se met à la quête de l’immortalité.
« Je me laisserai pousser barbe et cheveux,
Je me revêtirai de la peau d’un félin
Et m’en irai errer au fin fond des steppes
. »[13]
La quête révèle quelques détails très intéressants. Le sage de longue vie Ziusudra fut le seul survivant du Grand Déluge, et connaît le secret de l’immortalité. C’est lui que Gilgamesh va chercher et qu’il trouvera au terme d’un long voyage initiatique. Mais le sage de l’immortalité lui enseigne la mortalité des humains.
« La vie des hommes est fragile, éphémère ;
Tel un vulgaire roseau,
Elle est vouée à être fauchée par le temps ;
Son sort la condamne à être implacablement brisée. »[14]
Sur l’insistance de Gilgamish, Ziusudra lui transmet néanmoins le secret d’Enkidu. Enkidu fut présent au conseil des dieux où l’on décida du Déluge. En transgressant la volonté des dieux, il donna à Ziusudra des instructions pour survivre au Déluge, en construisant un arc, à l’instar de celui de Noé. Le dieu soleil Shamash prévient Ziusudra du jour fatidique. Deux dieux de mèche avec des humains. Tout le monde périt, sauf Ziusudra et son arc. « Les dieux eux-mêmes furent épouvantés ».[15] Ishtar se lamente :
« Je me suis prononcée contre eux
à l’assemblée des dieux ?
Quel genre de folie s’est emparée de moi
Pour souhaiter un tel malheur ?
»[16]« Et les grands dieux pleurèrent avec elles »
Le Grand Déluge que l’on trouve dans de nombreux mythes, toutes civilisations confondues, semble avoir été un événement réel marquant, et qui avait peut-être sonné le glas de l’asservissement des hommes aux dieux et annoncé la naissance de l’idéal du héros, l’homme qui ne fait plus (uniquement) confiance aux dieux et va « au-devant de sa destinée » .

Dans l’épopée, les protagonistes se montrent critiques des dieux (Enlil, Ishtar etc.) et de leurs décisions à plusieurs reprises. Le dieu que Gilgamesh et Enkidu respectent cependant est le dieu soleil Shamash. Le sage Enki joue également un rôle positif. D’ailleurs le nom Enki-du signifie « création d’Enki ». Enkidu serait une sorte d’émanation (« étoile ») ou envoyé d’Enki. Enki semble être l’équivalent de Mercure. L’avatar Enki-du semble particulièrement hostile à Ishtar, et le dieu Enki transgresse les ordres des autres dieux en divulguant leurs secrets.

Georges Dumézil[17] distingue entre des « divinités sombres » et des « divinités claires ». On pourrait proposer qu’Enki et Shamash sont des « divinités claires », davantage engagés. Enlil, divinité plutôt sombre, rapproche à Shamash : « A force de te lever chaque jour au-dessus de leurs têtes, Tu es devenu un des leurs ! »[18] Le soleil et les héros solaires se soucient des terriens. Bien qu’il existe des versions sumériennes plus anciennes de Bilgames et son serviteur (sic) Enkidu, la forme de l’épopée comme une ensemble est babylonienne. Il y a des thèmes dans l’épopée (l’homme sauvage etc.) que l’on ne trouve pas dans les versions sumériennes.[19] L’épisode du Taureau céleste y figure cependant. Et c’est celle-ci qui nous intéresse ici, car Dupuis nous montre que le Taureau céleste correspond au septième mois, plus précisément au « Passage du Soleil au signe du verseau, et au lieu du Ciel où se trouvait tous les ans la pleine Lune, qui servait d’époque à la célébration des jeux Olympiques. Ce passage était marqué par le vautour, placé dans le Ciel à côté de la constellation qu’on nomme Prométhée, en même temps que le taureau céleste, appelé taureau de Pasiphaé et de Marathon, culminait au méridien, au coucher du cheval Arion ou de Pégase. »[20]
« C’est au lecteur à juger des rapports, et à voir jusqu’à quel point le poème [l’Héracléiade] et le calendrier s’accordent. Il nous suffit de dire que nous n’avons point interverti la série des douze travaux ; qu’elle est ici telle que la rapporte Diodore de Sicile. Quant aux tableaux célestes, chacun peut les vérifier avec une sphère, en faisant passer le colure des solstices par le Lion et le Verseau, et celui des équinoxes par le Taureau et le Scorpion, position qu’avait la sphère à l’époque où le Lion ouvrait l’année solsticiale, environ deux mille quatre cents ans avant notre ère. »
Or, quand Ishtar conduit le Taureau céleste vers Uruk pour punir Gilgamesh, les effets sont terribles. La canicule/sécheresse s’accompagne de tremblements de terre, suivi d’une période de famine de sept ans.
« A son premier mugissement
La terre s’ouvrit,
Avalant cent, deux cents, puis trois cents hommes.
A son second mugissement
Une deuxième crevasse se créa,
Dans laquelle tombèrent
Cent, deux cents, puis trois cents hommes
. »[21]
Un troisième beuglement faillit emporter Enkidu, mais les deux amis viennent au bout du Taureau céleste. La discussion au conseil divin avant l’envoi du Taureau céleste montre que celui-ci amènera une famine de sept ans. La décision revient à provoquer une famine de sept ans sur tout un peuple, pour punir son roi. Il est néanmoins concédé à Ishtar de mener au bout son projet.

Devant les horreurs causées par le Déluge, le conseil des dieux montre certains regrets. Néanmoins, il est concédé à Ishtar d’envoyer le Taureau céleste, ce qui cause de nouveau de nombreuses pertes humaines. Ce sont Gilgamesh et Enkidu qui mettent fin à ce projet. Mais pour le conseil des dieux ils sont coupables de l’assassinat de Humbaba et du Taureau céleste, qui furent aux ordres des dieux. L’épopée de Gilgamesh fait aussi apparaître un début de scission parmi les dieux (polythéistes « sombres ») préfigurant peut-être les réformes de Zoroastre et le monothéisme. Shamash (le soleil) et Enki prennent parti pour les humains et soutiennent des héros solaires dans leurs projets.

D’autres signaux de rébellion dans l’épopée. Le « mauvais comportement » du roi Gilgamesh, utilisant son droit de cuissage, serait conforme aux volontés d’Ishtar dont on faisait le culte dans l’Eanna. Il aurait pu s’inscrire dans ce culte, voire dépasser ses pouvoirs dans celui-ci.
« Chaque année au nouvel an, le souverain était tenu « d’épouser » l’une des prêtresses d’Inanna, afin d’assurer la fertilité des terres et la fécondité des femelles. Ce fut sûrement tout d’abord un rite propre à Uruk, qui s’est ensuite généralisé vers la fin du IIIe millénaire.
Le roi remplace le dieu Dumuzi du mythe, et l’union avec la prêtresse (hiérodule), représentante de la déesse, a lieu dans l’Eanna. Les festivités étaient très joyeuses et se déroulaient dans l’allégresse. » (Wikipedia)
Enkidu se manifeste/est envoyé pour arrêter la « méconduite ». En même temps, il est très hostile à Ishtar, à ses prêtresses, à son culte. Serait-il venu pour mettre fin à la domination d’Ishtar ? Initialement l’Eanna était dédié au dieu suprême Anu, c’est par la suite qu’Ishtar devint sa divinité principale.

Il ne faut pas non plus oublier l’opposition entre peuples « bergers » et « fermiers » en Mésopotamie.
« Inanna éconduit d’abord Dumuzi le berger[1], lui préférant son rival, le fermier Enkimdu, et il faut toute l’éloquence persuasive de son frère, le dieu-soleil Utu, et celle de Dumuzi, pour la faire changer d’avis. »[2]
-

Pourquoi mon intérêt pour les héros (solaires) et leurs épopées ? Ils sont à mon avis le signe d’un déplacement d’intérêt des dieux à l’homme et une certaine prise de distance des dieux. L’homme devient la mesure et prend sa destinée en mains, pas en totale indépendance des dieux, mais ce ne sont plus eux les dieux qui dictent la loi. Les héros sont ainsi les précurseurs des philosophes. D’Alexandre le Grand, qui prend pour modèle Achille et Héraclès, Conche dit :
« Le projet qui inspira son entreprise fut un projet philosophique, car il tendait à faire l’unité du genre humain, et à réaliser cet État universel dont Zénon, le fondateur de l’École stoïcienne, devait ensuite faire la théorie dans sa république ‘tant admirée’ »[22]
Alexandre le Grand est lui-même comme un héros solaire, mais qui va de l’ouest en est… Et en tant que héros solaire il émule le soleil.
« C’est sous le nom d’Hercule Astrochyton ou du dieu revêtu du manteau d’étoiles, que le poète Nonnus désigne le dieu Soleil, adoré par les Tyriens. Les épithètes de roi du Feu, de chef du Monde et des Astres, de nourricier des hommes, de Dieu, dont le disque lumineux roule éternellement autour de la Terre, et qui, faisant circuler à sa suite l’Année, fille du Temps et mère des douze Mois, ramène successivement les saisons qui se reproduisent, sont autant de traits qui nous feraient reconnaître le Soleil, quand bien même le poète n’aurait pas donné à son Hercule le nom d’ Hélios ou de Soleil. » (l'Abrégé de l'origine de tous les cultes, chapitre V, de Charles-François Dupuis)
On ne compte pas le nombre de rois qui ont tenté d’émuler les grands héros (solaires) et qui se sont fait représenter sur leurs monnaies etc. en tant que leurs héros. Les rois eux-mêmes se considèrent comme le représentant du dieu soleil, et plus tard de « Dieu » tout court, sur la terre. Comme le soleil « dont le disque lumineux roule éternellement autour de la Terre ». Le concept du cakravala cakravartin emprunte évidemment au même imaginaire.

***

[1] Expression de Dumézil, Mythe et épopée I, II et III

[2] « Dès l’instant que les hommes eurent donné une âme au Monde, et à chacune de ses parties la vie et l’intelligence ; dès qu’ils eurent placé des anges, des génies, des dieux dans chaque élément, dans chaque astre, et surtout dans l’astre bienfaisant qui vivifie toute la Nature, qui engendre les saisons, et qui dispense à la Terre cette chaleur active qui fait éclore tous les biens de son sein, et écarte les maux que le principe des ténèbres verse dans la matière, il n’y eut qu’un pas à faire pour mettre en action dans les poèmes sacrés toutes les intelligences répandues dans l’Univers ; pour leur donner un caractère et des mœurs analogues à leur nature, et pour en faire autant de personnages qui jouèrent chacun son rôle dans les fictions poétiques et dans les chants religieux, comme ils en jouaient un sur la brillante scène du Monde. De là sont nés les poèmes sur le Soleil, désigné sous le nom d’Hercule, de Bacchus, d’Osiris, de Thésée, de Jason, etc., tels que l’Héracléide, les Dionysiaques, la Théséide, les Argonautiques, poèmes dont les uns ont parvenus en totalité, les autres seulement en partie jusqu’à nous.

Il n’est pas un des héros de ces divers poèmes qu’on ne puisse rapporter au soleil, ni un de ces chants qui ne fasse partie des chants sur la nature, sur les cycles, sur les saisons et sur l’astre qui les engendre. Tel est le poème sur les douze mois, connu sous le nom de chants sur les douze travaux d’Hercule ou du Soleil solsticial. »
Abrégé de l’origine de tous les cultes/V

[3] En tant que composition, même si l’épopée est constituée de fragments plus anciens, y compros d’origine sumérienne.

[4] Une explication possible est que son père, le deuxième roi d’Uruk de la période postdiluvienne, était lui mi-humain et mi-divin.

[5] Georges Dumézil, Mythe et épopée I, II et III, p. 789

[6] Toutes les citations de l'épopée de Gilgamesh viennent de l'Epopée de Gilgamesh traduite par Jean Kardec, p.49

[7] p. 75

[8] p. 50

[9] p. 67

[10] p. 69

[11] p. 70

[12] p. 117

[13] p. 129

[14] p. 159

[15] p. 167

[16] p. 167

[17] Mythe et épopée II, L’enjeu du jeu des dieux : un héros, Quarto Gallimard, p. 791

[18] p. 116

[19] A. R. George-The Babylonian Gilgamesh Epic_ introduction, critical edition and cuneiform texts - Volume 1-Oxford University Press (2003). « Other episodes extant in Old Babylonian versions that seem not to have been adapted from Sumerian sources, as our knowledge of the corpus now stands, are stages in the taming of Enkidu: the seduction and civilizing by a woman, the dreams portending Enkidu’s coming, the combat between the two heroes. All of these arose from a need to transform the character of Enkidu from beloved servant to alter ego and may have been original inventions. Elsewhere in the extant Old Babylonian epic the dreams about Humbaba, the cursing of the prostitute, the tavern at the world’s end and the myth of the Stone Ones all have no parallel in Sumerian literature. Either they are also original inventions or we have yet to discover their sources. Some of these sources may have been Akkadian. »

[20] Abrégé, ch. V

[21] p. 108-109

[22] Pyrrhon ou l’apparence, Marcel Conche, p. 27

jeudi 15 septembre 2016

Les héros solaires meurent-ils vraiment ?


La mort d'Hercule, gravure (1542–48) de Hans Sebald Beham.

Les héros solaires ne meurent pas de la même façon dans les épopées sumériennes/babyloniennes et chez les grecs. Gilgamesh et Enkidu meurent dans leurs lits. La mort d’Héraclès sur le bûcher est nettement plus spectaculaire. Gilgamesh ira dans les Enfers, où il retrouvera sa famille et Enkidu et où il participera au gouvernement[1]. Le conseil des dieux n'avait pas voulu l’admettre au ciel.

Héraclès, empoisonné par la tunique trempée dans le sang de Nessos, se fait porter sur le mont Œta « dans son appareil guerrier » et fait dresser un très grand bûcher. Personne ne veut ou n'arrive à l’allumer... Finalement, Philoctète accepte, mais la foudre tombant du ciel allume le bûcher et Héraclès est « immédiatement consumé ».
« Iolaso et ses compagnons cherchèrent à recueillir des ossements : ils n’en trouvèrent aucun. Ils conclurent que, conformément aux oracles, Héraclès était passé du monde des hommes au monde des dieux… »[2]
Cet épisode est cependant relativement tardif, il nous est raconté par Diodore de Sicile env. 90-30 av. J.C.), Ovide (43 av. J.C. – 17/18 ap. J.-C) et la Bibliothèque de (Pseudo-)Appolodore[3] (IIe siècle av. J.C). L’empire romain subissait des influences orientales certaines[4] et s’ouvrait à leurs mystères. Dans les Trachiniennes, Sophocle (495-406 av. J.-C.) mentionne bien le détail du bûcher du mont sacré de l'Œta, mais sans apogée.

Dumézil relève le thème du bûcher et l’apothéose, selon lui, propre à la Grèce. Un héros immolé vivant sur un bûcher, cela rappelle aussi le sage indien Calanos, qui s’est immolé volontairement sur un bûcher devant Alexandre le Grand et ses hommes, « exemple pour toute l’armée de dignité et d’impassibilité »[5], y compris pour les philosophes grecs enrôlés dans l’armée d’Alexandre.

Selon les tablettes racontant La mort de Bilgames (le nom sumérien de Gilgamesh), son tombeau fut édifié dans le lit de la rivière l’Euphrate, spécialement déviée à l'occasion pour les travaux. Son harem et son entourage y prennent place, le corps du roi postdiluvien y est installé, puis la rivière reprend son cours habituel. Héraclès par le feu, Bilgames par l’eau[6].

La mort héroïque par auto-immolation (combustion spontanée) fut aussi celle choisie par Dabba Mallaputta, disciple du Bouddha.
« Dabba le fils de Malla dit au Bouddha : « Le temps est venu pour moi d'entrer dans le Nirvana. » « Comme tu voudras », répondit le Maître. De même que brûlent et se consument le beurre et l'huile sans que reste cendre ou suie, de même Dabba le fils de Malla s'éleva dans les airs et s'y tint assis, entra dans le recueillement de l'élément igné, puis, sortant de ce recueillement, entra dans le Nirvana. De son corps incendié, il ne resta ni cendre, ni suie. Et le Bouddha prononça cette déclaration (udāna): « On ne reconnaît pas où va le feu qui s'est peu à peu éteint: de même est-il impossible de dire où vont les saints parfaitement délivrés, qui ont traversé le torrent des désirs, qui ont atteint le bonheur inébranlable[7]. »
Pour revenir sur la mort et l’apogée d’Héraclès, c’est Ovide qui « livre » le plus de détails. Arrivé sur le mont de l'Œta, il sacrifie d’abord aux dieux.
« Tout en priant, le héros versait de l'encens sur le feu naissant,
et à l'aide d'une patère répandait du vin sur les autels de marbre
. »[8]
Jupiter ainsi que les autres dieux, y compris Héra, décident de l’accepter comme un des leurs.
« Et comme il s'est acquitté de sa tâche sur terre, moi, je l'accueillerai
dans les rivages célestes et mon acte sera agréable à tous les dieux
. »[9]
Il ne restera plus rien de matériel (« de la figure de sa mère ») sur le corps d’Héraclès, qui « ne conserve que des traits de Jupiter », son père. Nous retrouvons le dualisme Esprit-Matière/Ciel-Terre, où l'Esprit est le Père et la Matière la Mère. Voir le billet A travers le miroir.
« Comme un serpent nouveau qui, une fois dépouillé de sa vieille peau,
retrouve d'habitude sa vigueur et brille de ses écailles neuves,
ainsi, le Tirynthien, une fois dégagé de ses membres mortels,
prend vie dans sa part la meilleure, commence à paraître plus grand
et, grâce à son auguste majesté, à mériter la vénération.
Son père tout-puissant l'enleva au creux d'un nuage
et, sur un quadrige, le transporta parmi les astres rayonnants
. »[10]
On pourrait dire qu’Héraclès avait ainsi atteint le « corps d’arc-en-ciel » et fut emporté au firmament (khecari tib. mkha’ spyod du gshegs pa). On pourrait dire aussi que tel Parménide dans son poème, il est transporté dans un char par les filles du soleil « sur la route fameuse de la Divinité ».[11] Ou que, tel Hénoch (Genèse 5:24, Hébreux 11:5), Elie (2 Rois 2:9-11), Jésus (Actes 1:9-11), Paul (2 Cor. 12:2-4) et Jean (Apoc. 4:1-2), il fut enlevé au ciel.

Et pourtant, selon Homère (VIIIe siècle av. J.-C), qui composa ses vers avant ces influences orientales, Héraclès aurait eu un double sort. Sans doute sa part humaine fut recueillie dans le Tartare, où Ulysse le voit, et sa part divine emportée au ciel. Il précise qu’Ulysse ne voit que l’image d’Héraclès.[12]
« 601 » Après Sisyphe, je vois le vigoureux Hercule, ou plutôt son image (εἴδωλον); car ce dieu assis parmi les immortels goûte les joies du festin, et il possède Hébé aux jolis pieds, Hébé, la fille du puissant Jupiter et de Junon aux brodequins d'or. Autour de cette ombre les morts s'agitent avec bruit comme des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes parts. Hercule, semblable à la nuit sombre, jette de farouches regards; il tient son arc et il appuie le trait sur le nerf comme un guerrier prêt à lancer une flèche : un baudrier terrible, formé d'un tissu d'or, étincelle sur sa poitrine ; sur ce baudrier sont tracés de merveilleux travaux, des ours, des sangliers sauvages, des lions aux regards terribles, des combats, des mêlées, des meurtres, des homicides. L'ouvrier habile qui mit son art à façonner ce magnifique bau­drier n'a jamais rien enfanté et n'enfantera jamais rien de sem­blable. Bientôt Hercule me reconnaît; il me contemple attentivement, et, plein de compassion, il m'adresse ces paroles :
617 « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, tu es donc aussi sous le poids du terrible destin, comme je l'étais moi-même lorsque je voyais encore la brillante clarté du soleil ! Moi, fils de Jupiter, je fus accablé de maux sans nombre : je servis un homme bien inférieur à moi, et ce faible mortel m'imposa les plus rudes travaux ; il m'envoya même en ces lieux pour enlever le chien gardien des enfers, car il ne connaissait pas d'entreprise plus périlleuse. Pourtant je saisis le monstre et je le conduisis hors des sombres demeures : Mercure et Minerve avaient guidé mes pas. »
627 En achevant ces mots, Hercule disparaît dans le ténébreux séjour. Moi je reste là pour voir s'il viendrait encore quelques-uns des vaillants héros morts autrefois. »
Cette double présence rappelle celle des bodhisattvas selon La Concentration de la marche héroïque (sct. Śūrāṅgamasamādhisūtra tib. dpa' bar 'gro ba'i ting nge 'dzin gyi mdo), qui sont présents dans les cieux, tout en oeuvrant sur la terre à travers des εἴδωλον.

***
[1] A. R. George-The Babylonian Gilgamesh Epic, introduction, critical edition and cuneiform texts, Volume 1, Oxford University Press (2003), p. 15

[2] Georges Dumézil, Mythe et épopée I, II et III, p. 789

[3] « La compilation de récits mythologiques qui lui a été attribuée, dite Bibliothèque, serait en réalité bien postérieure à lui : l’œuvre cite un auteur romain, Castor l’Annaliste, contemporain de Cicéron (Ier siècle av. J.-C.). On appelle généralement l’auteur de la Bibliothèque le « pseudo-Apollodore ». (Wikipédia)

[4] « Les juifs - ou plutôt, pour les Romains, des Iuadaei, "Judéens", habitants de la Judée - ont le droit de respecter leurs coutumes et de pratiquer leur religion, quand elles ne sont pas en contradiction avec les lois romaines. De plus, certaines mesures dérogatoires permettent aux juifs de respecter les impératifs de leur foi et de leurs pratiques cultuelles. Le monothéisme juif exerce même, pendant les deux premiers siècles de notre ère, une séduction réelle. Les conversions au judaïsme n'ont rien d'exceptionnel. Face à ce phénomène, dans une ville qui devient de plus en plus cosmopolite, l'élite intellectuelle et politique romaine manifeste son inquiétude. » Les Juifs dans l’Empire romain

[5] Marcel Conche, Pyrrhon ou l’apparence, p. 37

[6] A. R. George

[7] Udāna, viii, 10; version sanscrite dans Udānavarga XXX. 36, qui porte : « Séjour inébranlable, acalam padam. —La première ligne fait difficulté : ayoghanahatasyeha (hdi na) jvalate jātavedasas. J'ai établi une petite bibliograpbie du « recueillement de l'élément igné » dans la traduction de l'Abhidbarmakoça, iv, p. 229, Netti p. 66. Note de Louis la Vallée-Poussin

[8] Hercule désespéré et furieux sur l'Oeta (9, 159-210)

[9] Métamorphose de Lichas et apothéose d'Hercule (9, 211-272)

[10] Métamorphose de Lichas et apothéose d'Hercule (9, 211-272)

[11] Le poème de Parménide

[12] Odyssée, Livre XI 

jeudi 8 septembre 2016

La star des postures héroïques

Hercules constellation, 1603
Petite exploration rapide en guise de brainstorming.

Une image vaut mille mots. C’est un moyen très économe pour transmettre des idées et comme son langage est plus universel que celui des mots justement, il se prête davantage à la transmission d’idées. L’iconographie des dieux avec leurs attributs permet d’identifier grossièrement les dieux d’une civilisation avec ceux d’une autre. La lecture des sceaux-cylindre nous permet de remonter jusqu’à la période d'Uruk au IVème millénaire avant JC. Dans la ville d’Uruk c’est le grand complexe de l’Eanna, consacré à la déesse Inanna/Ishtar qui permet de déterminer la chronologie, grâce aux différents niveaux révélés par les fouilles. Un des rois semi-légendaires d’Uruk fut Gilgamesh (vers 2650 av. J.-C.), le héros de l’épopée du même nom. Gilgamesh était mi-homme, mi-dieu par sa mère. Pour faire cesser le règne tyrannique de Gilgamesh[1], les dieux créèrent Enkidu, mi-homme, mi-animal, homme-taureau[2], une force de la nature. Gilgamesh donne Shamat/ Shamhat (« La joyeuse »), la prêtresse de la déesse Inanna/Ishtar, prostituée sacrée, à Enkidu. Celle-ci l’initie aux rites sexuels/de fertilité[3]. Après avoir passé six jours et sept nuits avec elle, Enkidu veut retourner à ses animaux, mais ceux-ci sont désormais effrayés par lui. Il était devenu trop civilisé. La prêtresse Shamat aime le roi, mais pas sa conduite tyrannique. Enkidu pensa pouvoir s’opposer au roi, mais Shamat le prévient qu’il n’arrivera pas à le battre.

À l’occasion du mariage d’un berger, Enkidu apprend que le berger doit préparer un banquet pour le roi Gilgamesh et lui laisser sa femme pour la première nuit, comme de coutume. Enkidu bloque la chambre nuptiale. Les deux se battent à égalité. Enkidu raconte que, fils de dieu, sa conduite devrait être mieux que cela. Gilgamesh cède, les deux deviennent amis.

Les cieux étant seulement accessibles aux dieux, et la voie céleste étant bloquée par le démon Humbaba, protecteur de la forêt de cèdres/résineux, ils projettent de le tuer et ainsi de dégager la voie vers les cieux. La mère de Gilgamesh, la déesse Ninsun, leur assure qu’ils auraient le soutien du dieu soleil Shamash. Humbaba est tué, les arbres de la forêt sont abattus lors d’une bataille féroce. Avec le bois un temple à l’honneur d’Enlil, une porte céleste, est construit. Une autre partie sert à construire le radeau qui les conduira à Uruk en descendant la rivière Euphrate.



Gilgamesh et Enkidu abattent Humbabu
Le roi triomphant est bien accueilli et Inanna, la déesse de l’amour et de la guerre, sort de son temple pour qu’il la prenne pour femme en lui offrant un gigantesque chariot de lapis lazuli tiré par des mules. Elle lui propose de nombreux autres faveurs et pouvoirs. Gilgamesh la refuse à cause de ses histoires avec d’autres hommes…Inanna est furieuse et demande à son père, le dieu Anu, d’envoyer le taureau céleste pour détruire Gilgamesh. 

Gilgamesh et son double Enkidu (en homme-taureau) tuent le taureau céleste
Gilgamesh et Enkidu arrivent au bout de l’animal et sacrifient le cœur au dieu soleil Shamash. Inanna maudit Gilgamesh. Pour le meurtre d’Humbaba, le gardien de la forêt de cèdres, un des deux amis doit payer. Comme Gilgamesh est partiellement divin, c’est à Enkidu qu’Enlil envoie une maladie. Enkidu meurt et toute la flore et faune est en deuil. Gilgamesh lui rend les derniers honneurs et, se sachant partiellement humain et donc mortel, décide de rechercher l’immortalité. 

Il tue deux lions, leur prend les peaux et s’habille en homme sauvage. Il passe par une série d’épreuves, qui sont autant d’exploits ou « travaux ». Il apprend que seul Utnapishtim (« Noah ») pourra traverser la mer de la mort, pour trouver l’immortel. Gilgamesh convainc Urshanabi, le batelier d’Utnapishtim, de l’aider à traverser pour retrouver son ami Enkidu, mais c’est Gilgamesh lui-même qu’auparavant, dans sa rage, avait détruit les rochers permettant la traversée. Gilgamesh coupe alors 300 arbres, construit un navire, et avec les instructions d’Urshanabi traverse la mer de la mort. Il rencontre Utnapishtim, qui avait rejoint les dieux, sur l’autre rive. Utnapishtim raconte à Gilgamesh, l’histoire du déluge.

Utnapishtim ordonne Urshanabi d’enlever les peaux animales, de laver Gilgamesh, de le parfumer et de le revêtir de ses habits royaux, pour le renvoyer chez lui. Utnapishtim dit à Gilgamesh qu’à mi-chemin, il se trouva une île où poussa l’herbe de jouvence. Après avoir trouvé l’herbe, Gilgamesh poursuit son voyage. En se baignant pour se rafraîchir, ou en faisant une sieste selon les versions, un serpent, attiré par le parfum de l’herbe, la lui dérobe. Gilgamesh perd tout espoir, tous ses exploits n’ont servi à rien.

Héraclès tenant l'herbe de jouvence, derrière ou dans lequel on aperçoit un serpent (hydre). Attribut d'Esculape ?
Illustration XIXème siècle
En arrivant à Uruk, Gilgamesh fait des grands travaux dans la cité, et c’est ainsi qu’il laissera sa marque et deviendra « immortel ».

Ceci n’est qu’un bref résumé. L’épopée est vraiment très riche en images de toutes sortes et son influence fut immense. Il aurait notamment servi de modèle à la légende d’Héraclès, si ce n'est que la légende d'Héraclès a éclipsé celle de Gilgamesh. Après la mort d’Enkidu, Gilgamesh semble avoir intégré la part sauvage de son ami comme un double, ce qui ressort de son aspect extérieur. À partir de là, son aspect fut sans doute semblable à celui d’Héraclès. Les deux sont des héros solaires qui ont la faveur du dieu soleil. Leur parcours se reflète dans le ciel, ou plutôt, leur parcours céleste se reflète dans leurs légendes. Ne connaissant pas grand-chose à l’astrologie, je laisserais cet aspect de côté.

Quand on regarde les sceaux-cylindre représentant des scènes de l’épopée de Gilgamesh, on remarque entre autres la fréquence de la position semi-agenouillé des héros.

Différentes scènes où l'on voit Gilgamesh semi-agenouillé

Cette position se retrouve dans la constellation que les grecs appellent « l’agenouillé » (Ἐγγόνασιν), et qui représente Héraclès. Héraclès est représenté souvent dans une position semi-agenouillée caractéristique.

La constellation d'Hercule
Sur une représentation de la constellation d’Hercule, on le voit semi-agenouillé, tenant une massue de la main droite et tenant dans la main gauche un herbe (de jouvence ?) et des serpents ou un serpent à multiples têtes (voir plus haut). Il est tentant d’y voir l’illustration de l’épisode de l’herbe de jouvence de l’épopée de Gilgamesh. Tout comme le Gilgamesh en deuil, il porte un peau de lion.

Orion

D’autres semblent penser que c’est la constellation du chasseur Orion qui correspondrait à Gilgamesh. Et en effet, celui-ci est représenté quelquefois opposé au « taureau céleste », tué par Gilgamesh et Enkidu. L’épopée raconte comment Enkidu lance l’arrière du taureau à la tête d’Inanna et Gilgamesh accroche les cornes au lit de son père défunt. Peut-être des indications sur la position céleste de la constellation du taureau céleste après sa « mise à mort ». Quoi qu’il en soit, il semblerait qu’Orion aussi soit quelquefois représenté dans la position semi-agenouillée caractéristique du héros.

Rois achéménides avant Darius représentés en posture de héros

Il est probable que Gilgamesh/Héraclès ait servi d'inspiration aux représentations gréco-bouddhistes de Vajrapāṇi et peut-être aussi, directement ou indirectement, à celles d’Acalanātha.

Vajrapāṇi (l'autre genou tourné vers l'extérieur)

Acala (tib. mi g.yo ba) (image Erwan Temple)
Acala est encore appelé Caṇḍroṣaṇa, Caṇḍramahāroṣaṇa ou Mahācaṇḍroṣaṇa.

Mahācaṇḍroṣaṇa dans les caves de Panhāle-Kāji

Acala yab-yum
La posture d'Acala est décrite diversement dans les textes qui lui sont consacrés : jambe pliée, jambe étendue (zhabs gnyis brkyang bskum bgegs chen du ma gzigs/, dans un louange composé par Atiśa, khro bo'i rgyal po 'phags pa mi g.yo ba la bstod pa). Dans un autre, intitulé rdzogs pa chen po sems nyid ngal gso'i gnas gsum dge ba gsum gyi don khrid byang chub lam bzang bzhugs so, rattaché à la pratique du Repos en la nature de l'esprit que l'on trouve dans la collection (tardive) gDams ngag mdzod, le genou droit d'Acala est planté dans le soleil, tandis que le talon du pied gauche écrase la lune (zhabs g.yas kyi pus mos nyi ma la btsugs shing*/_g.yon pa'i mthil gyis zla ba mnan pa/). Ce contrôle simultané du soleil et de la lune est sans doute une explication de type haṭhayoguique de l'immobilité de cette posture.

Chez de nombreux yakṣa (dieux anciens) on retrouve la position semi-agenouillée caractéristique du héros.

yakṣa
Les yakṣa sont sans doute un équivalent des dēws ou Druj des Perses, les dieux de cultes anciens (daeva), relégués dans une catégorie inférieure par des réformes religieuses. Dans le cas des yakṣa, ils étaient remis sur le devant de la scène avec l’apparition des tantras. Une sorte de néo-paganisme.

La posture d'Acala a un nom : acalāsana (tib. mi g.yo ba'i 'dug stangs), posture d'Acala ou d'immobilité, pour affronter des taureaux célestes ou d'autres obstacles, en contrôlant le soleil et la lune ? Il y a un autre symbole d'immobilité (tib. g.yung drung) célèbre, le svastika, qui rappelle un peu la posture d'immobilité de la constellation d'Hercule, si on la stylisait. Un hasard ?

***

[1] Il fit travailler les hommes et coucha avec toutes les femmes. Il s’attribua une sorte de droit de cuissage, en couchant avec les mariées avant que leurs maris aient accès à elles.

[2] Son côté animal/sauvage est représenté par un être mi-homme mi-taureau, ou mi-singe. Quelquefois il est aussi représenté comme un être humain ordinaire. Peut-être il s’agit de différents stades de civilisation au fur et à mesure que le récit progresse, ou simplement de différentes représentations iconographiques à différentes époques etc.

[3] C’est une des interprétations. Il est aussi possible que Gilgamesh voulait l’amadouer par le sexe, ou l’épuiser.