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dimanche 4 février 2018

La séduction de l'ascète cornu

"Rishyashringa Lured into Anga Desha by Dancing Girls"
Plusieurs thèmes se recoupent ici, et le thème le plus ancien a évolué selon les époques et les régions.

Pour les habitants de Purī, un jour, Balabhadra (l’ascète solitaire, le soleil) avait une dispute avec son frère Jagganāth et le défiait à essayer de résister à sa chaleur. Toutes les portes étaient fermées et Jagganāth demanda à ses prêtres et devadasī de l’éventer avec des éventails et de chanter pour qu’il oublie la douleur.[1] Marglin y voit une allusion aux thèmes de la chaleur, la sécheresse, le manque d’activité sexuelle (ascèse, tapas) et de l’autre côté à ceux de l’eau et l’activité sexuelle. Il y a un lien entre l’activité sexuelle et l’arrivée de l’eau et des pluies, et par conséquent de l’abondance.

Le roi, représentant de Jagganāth, qui est marié à la terre (Bhūdevī) et qui forme comme une unité avec elle, souffre comme la terre de la chaleur du soleil. Il est responsable de la paix, de la justice mais aussi de la fertilité du pays. Pour remédier à la sécheresse[2]. Les devadasī, associées à l’eau et l’activité sexuelle (tout comme Dionysos par ailleurs), vont séduire Balabhadra/le Soleil pendant le rituel secret.

Chandan Yatra of Lord Jagannath
Un élément intéressant est que le Festival du bain commence par la promenade en barque d’icônes de Jagganāth et ses deux femmes dans une barque, ensemble avec les devadasīs qui chantent et dansent pour leur amusement. Sur une autre barque se trouve l’icône de Balabhadra, associé à Shiva et au statut célibataire de l’ascète. Il est accompagné de cinq formes de Shiva et seuls des hommes dansent sur sa barque. L’icône de Subhadra, sa sœur, et non sa femme, se trouve dans la même barque. C’est pendant cette période de l’année qu’a lieu le rituel secret, qui a lieu le soir dans le temple de Jagganāth, dans le noir et devant la statue de Balabhadra. La devadasī de service (et au service du roi) s’adresse à Balabhadra, dénude sa poitrine et tente de le séduire. Balabhadra succombera et les pluies reviennent et avec elles l’abondance.

Dans ce contexte, Marglin rapporte l’histoire de l’ascète cornu Riṣyaśringa/ Ṛṣyaśṛṅga racontée par une des devadasī de Puri. L’histoire raconte comment la séduction de Riṣyaśringa[3] par une devadasī, à la demande du roi, mit fin à une longue période de sécheresse. L’ascète, né d’un père rishi et une mère nymphe / apsara, ou dans d’autres versions diverses né d’une mère gazelle, avait une corne de cerf sur la tête et vivait seul dans la forêt. La devadasī était venu voir l'ascète dans une barque.

La page Wikipédia consacrée à Ṛṣyaśṛṅga, mentionne deux Jātaka bouddhistes utilisant le thème de Ṛṣyaśṛṅga : Naḷinikā Jātaka (Jā 526) et Alambusājātaka (Jā 523), qui concernent des ascètes séduits respectivement par la fille du roi et une nymphe céleste. Il s’agit dans les deux histoires de mettre un terme à la sécheresse en faisant venir la pluie. Il y a encore une troisième occurrence dans le Mahāvastu[4], où Ṛṣyaśṛṅga s’appelle Ekaśr̥ṅga, un nom qui évoque la licorne ou « unicorne ».

Ce serait intéressant de faire un rapprochement entre l’histoire de Ṛṣyaśṛṅga et l’épisode du Gilgamesh concernant la séduction de l’homme sauvage Enkidu par Shamat/ Shamhat (« La joyeuse »), la prêtresse de la déesse Inanna, à la demande du roi Gilgamesh d’Uruk. Se pourrait-il qu’il s’agissait de mettre fin à une sécheresse ? Et s’agit-il d’un rite de fertilité s’inscrivant dans le culte d’Inanna ? Gilgamesh donne la mission à un chasseur d’amener une prostituée du temple vers Enkidu.
« Va chasseur,
Emmène avec toi une prostituée du temple,
Une courtisane sacrée ;
Elle domptera cet homme sauvage,
Elle saura l’apprivoiser.
Lorsqu’il se rendra à la source avec sa harde,
Il la trouvera entièrement dénudée,
Et ne sentira pas la force de résister ;
Il jouira de la chaleur de son ventre,
Dévoilant ainsi sa nature humaine à son troupeau,
Qui, se sentant trahi, le laissera tomber
. »[5]
Le chasseur susurre dans l’oreille de Shamat :
« C'est lui, femme
Ôte tes vêtements,
Dévoile donc tes seins,
Offre-lui de te voir nue,
Laisse-le posséder ton corps,
Envoûte-le,
Dompte-le,
Car s'il succombe à tes charmes
. »
L’homme sauvage, qui broute avec les gazelles, ou encore l’ascète, succombe en effet, et la pluie arrive. Le rituel secret du soir de Purī (les barques, la séduction de l’ascète, l’arrivée des pluies) semble correspondre à cet acte de séduction et d’union sexuelle (saṃyoga), symbolique ou réelle. Le même rituel a aussi une version śākta sans doute beaucoup plus tardive (traité dans un autre billet) également pratiquée à Purī, avec une interprétation nettement tantrique (dans le livre de Marglin : chapitre 8 Time dissolved).

Le livre de Marglin nous montre que c’est le roi, marié à la terre, qui est chargé de la prospérité et de l’abondance de son pays, ce qui comprend la fertilité des champs et des bêtes et des humains, menacés par une trop grande ardeur. Ce thème (vie naturelle versus vie civilisée) semble universel. La bête cornue/homme cornu présente un danger par son excès d’ardeur, d’ascèse, de sécheresse, de sauvageté etc. Cet homme sauvage peut se nommer Enkidu, Héraclès/Hercule, Ṛṣyaśṛṅga, Balabhadra, Dionysos etc., et il est un héros solaire.
« Il est évident que si Hercule est le Soleil, comme nous l’avons fait voir par les autorités que nous avons citées plus haut, la fable des douze travaux est une fable solaire, qui ne peut avoir rapport qu’aux douze mois et aux douze signes, dont le Soleil en parcourt un chaque mois. » (Abrégé de l’origine de tous les cultes, Charles-François Dupuis).
Et c’est en effet à l’occasion de diverses fêtes saisonnières, par exemple au moment où le soleil est au plus fort et brûle la terre, que l’ardeur doit être atténuée par les pluies. C’est là que se situe le rite de séduction des devadasī de la ville de Puri. Dans d’autres cultes, comme celui de Mithra, c’est le sacrifice d’un taureau (taurobole) qui serait à l'origine du retour de la vie. Dans ce cas, c’était le sang de l'animal qui fertilisait la terre. Dionysos/Iacchos semble se placer à la charnière du sacrifice du taureau et les rituels dionysiaques de type hiérogamie. Les rites font le lien entre les mythes solaires et les réalités terrestres. Les terriens accordent leurs actes/rituels sur la course des astres, pour que tout soit harmonieux ou auspicieux (maṅgalam).

En s’adressant au chrétien Firmicus qui s’attaque aux cultes anciens, Dupuis écrit : « Ignorez-vous que deux mille ans avant l’ère chrétienne, époque à laquelle remonte la religion des Perses et le culte mithriaque ou du taureau de Mithra, le Soleil franchissait le passage équinoxial sous le signe du Taureau, et que ce n’est que par l’effet de la précession des équinoxes qu’il le franchit de vos jours sous le signe de l’Agneau ; qu’il n’y a de changé que les formes célestes et le nom, que le culte est absolument le même ? » (Abrégé de l’origine de tous les cultes, Charles-François Dupuis).

Sacrifice d’un taureau dont le sang abreuvera la terre, séduction d’un homme-taureau ou de Balabhadra, l’objectif est entre autres d’arrêter l’ardeur du soleil et de fertiliser la terre par des pluies abondantes, comme on le voit dans les histoires d’Enkidu et de Ṛṣyaśṛṅga. Voici un résumé de la version de l’histoire de Ṛṣyaśṛṅga racontée dans le Rāmāyana.

« A la vue d’une apsara (nymphe céleste), un ascète perd sa semence dans l’eau d’une mare. Une antilope buvant de cette eau tombe enceinte et donne naissance à Ṛṣyaśṛṅga qui naîtra avec une corne d’antilope sur le front. Le garçon grandit dans la forêt avec son père et pratique l’ascèse, sans ne jamais voir d’autres êtres humains. Le royaume adjacent est frappé par une terrible sécheresse, à cause du mauvais traitement des brahmanes par le roi. On conseille au roi d’arrêter la sécheresse en invitant l’ascète Ṛṣyaśṛṅga dans la capitale. Le roi veut confier cette tâche aux courtisanes, mais aucune d’elles n’ose y aller. Une vieille prostituée [Gerarai (Grec : Γεραραί), devadasī ?] accepte. Elle fait construire un ermitage sur une barque et se rend avec sa fille auprès de l’ascète. Elle envoie sa fille chez l’ascète. La femme séduit l’ascète qui la prend pour un ermite, n’ayant jamais vu de femme auparavant. Elle le séduit avec des mets délicats de la ville que l’ascète prend pour des fruits qui sont le seul type de nourriture qu’il connaît. La prostituée repart. Le père de l’ascète revient et avertit son fils contre les dangers de tels démons. Mais le fils se languit de la femme, et quand elle retourne, il l’accompagne dans sa barque quand elle retourne à la ville. Le roi loge Ṛṣyaśṛṅga dans le quartier des femmes du palais. Aussitôt Indra fait tomber la pluie. Ṛṣyaśṛṅga marie la fille du roi. »[6]
Il s’agit visiblement d’une version adaptée à la civilisation indienne, mais les éléments principaux y sont. Ce n’est plus le sacrifice du taureau et son sang qui a le pouvoir de fertiliser la terre, mais l’énergie sexuelle (spermatique) de l’ascète Ṛṣyaśṛṅga, l’homme mi-sauvage à une corne.

Femme sauvage avec unicorne, c. 1500–1510 (Basel Historical Museum)
William Dudley, l’auteur de Unicorns fait le lien, et voit des similarités entre l’histoire de Ṛṣyaśṛṅga et l’entrée sur la licorne dans le Physiologus, un bestiaire chrétien du IIème ou IVème siècle apr. J.-C. Dans le Physiologus, la licorne est accaparée par une fille qui la conduit au palais du roi. 

L'Annonciation faite à la Vierge Marie (triptyque Silésie)
William Dudley ajoute d’autres interprétations (Le Christ abandonnant sa nature divine en devenant homme par la vierge Marie), qui nous éloignent du sens original. En gros, le thème originel semble être un rite de fertilité qui pour protagonistes une jeune fille et une bête cornue/homme cornu. Le rite a pour fonction de faire venir la pluie. La licorne est devenu un symbole de puissance, de pureté et de chasteté.

Rêve de la reine Māyā concevant le futur Bouddha.
Un éléphant à 6 défenses entre son corps par le côté







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MàJ 09042019 Beastly tales from the medieval bestiary , Elizabeth Morrison

MàJ 24112019 La dame à la licorne, les petits secrets des grands tableaux, documentaire de Carlos Franklin, diffusion sur Arte

[1] Frédérique Apffel Marglin, Wives of the God-King, The Rituals of the Devadasis of Puri, Oxford University Press (1985), p. 106

[2] A la fois la sécheresse de la terre, mais aussi l’ascèse poussée, voir la rigidité de l’organisation de la société, que l’arrivée du dieu détendra pendant quelque temps, en introduisant un peu de « chaos » dans la ville.

[3] On retrouve cette histoire dans le Ramayana et le Mahabharata, ainsi que dans le Srimad Bhagavatam Canto 9.

[4] Jones, J.J. The Mahāvastu (3 vols.) in Sacred Books of the Buddhists. London: Luzac & Co. volume1 volume 2 volume 3. Le passage sur Ekaśr̥ se trouve aux pages 139–147.

[5] L’épopée de Gilgamesh, le grand roi qui ne voulait pas mourir, Jean Kardec, p. 42

[6] Marglin, p. 100. « An ascetic at the sight of an apsaras (heavenly courtesan) spills his seed in the water of a pond. A doe drinks the water, becomes pregnant, gives birth to Risyasringa who has an antelope horn on his forehead. The boy grows up in the forest with his father, practicing austerities and has never met any ocher human beings. In a nearby kingdom there is drought due to the fact that the king had abused the brahmins. The king is advised that to stop the drought he should bring in his cicy the ascetic Risyasringa. The king summons the courtesans who are terrified of the task, they rum pale and lose heart. But an old prostitute agrees to try. She has a hermitage built on a boat and with her daughter sails to the ascetic’s hermitage in the forest. She sends her daughter to the ascetic. The woman seduces the ascetic who mistakes her for a hermit since he has never seen a woman. She plies him with delicacies brought from the city which the ascetic mistakes for fruits which are the only type of food he knows. The prostitute leaves. The ascetic’s father returns and warns his son against such demons. The son however is longing for the woman who, when she returns, takes him along in the boat to the cicy. The king houses Risyasringa in the women’s quarters of the palace. Immediately Indra starts raining. Risyasringa then marries the king’s daughter. »

jeudi 15 septembre 2016

Les héros solaires meurent-ils vraiment ?


La mort d'Hercule, gravure (1542–48) de Hans Sebald Beham.

Les héros solaires ne meurent pas de la même façon dans les épopées sumériennes/babyloniennes et chez les grecs. Gilgamesh et Enkidu meurent dans leurs lits. La mort d’Héraclès sur le bûcher est nettement plus spectaculaire. Gilgamesh ira dans les Enfers, où il retrouvera sa famille et Enkidu et où il participera au gouvernement[1]. Le conseil des dieux n'avait pas voulu l’admettre au ciel.

Héraclès, empoisonné par la tunique trempée dans le sang de Nessos, se fait porter sur le mont Œta « dans son appareil guerrier » et fait dresser un très grand bûcher. Personne ne veut ou n'arrive à l’allumer... Finalement, Philoctète accepte, mais la foudre tombant du ciel allume le bûcher et Héraclès est « immédiatement consumé ».
« Iolaso et ses compagnons cherchèrent à recueillir des ossements : ils n’en trouvèrent aucun. Ils conclurent que, conformément aux oracles, Héraclès était passé du monde des hommes au monde des dieux… »[2]
Cet épisode est cependant relativement tardif, il nous est raconté par Diodore de Sicile env. 90-30 av. J.C.), Ovide (43 av. J.C. – 17/18 ap. J.-C) et la Bibliothèque de (Pseudo-)Appolodore[3] (IIe siècle av. J.C). L’empire romain subissait des influences orientales certaines[4] et s’ouvrait à leurs mystères. Dans les Trachiniennes, Sophocle (495-406 av. J.-C.) mentionne bien le détail du bûcher du mont sacré de l'Œta, mais sans apogée.

Dumézil relève le thème du bûcher et l’apothéose, selon lui, propre à la Grèce. Un héros immolé vivant sur un bûcher, cela rappelle aussi le sage indien Calanos, qui s’est immolé volontairement sur un bûcher devant Alexandre le Grand et ses hommes, « exemple pour toute l’armée de dignité et d’impassibilité »[5], y compris pour les philosophes grecs enrôlés dans l’armée d’Alexandre.

Selon les tablettes racontant La mort de Bilgames (le nom sumérien de Gilgamesh), son tombeau fut édifié dans le lit de la rivière l’Euphrate, spécialement déviée à l'occasion pour les travaux. Son harem et son entourage y prennent place, le corps du roi postdiluvien y est installé, puis la rivière reprend son cours habituel. Héraclès par le feu, Bilgames par l’eau[6].

La mort héroïque par auto-immolation (combustion spontanée) fut aussi celle choisie par Dabba Mallaputta, disciple du Bouddha.
« Dabba le fils de Malla dit au Bouddha : « Le temps est venu pour moi d'entrer dans le Nirvana. » « Comme tu voudras », répondit le Maître. De même que brûlent et se consument le beurre et l'huile sans que reste cendre ou suie, de même Dabba le fils de Malla s'éleva dans les airs et s'y tint assis, entra dans le recueillement de l'élément igné, puis, sortant de ce recueillement, entra dans le Nirvana. De son corps incendié, il ne resta ni cendre, ni suie. Et le Bouddha prononça cette déclaration (udāna): « On ne reconnaît pas où va le feu qui s'est peu à peu éteint: de même est-il impossible de dire où vont les saints parfaitement délivrés, qui ont traversé le torrent des désirs, qui ont atteint le bonheur inébranlable[7]. »
Pour revenir sur la mort et l’apogée d’Héraclès, c’est Ovide qui « livre » le plus de détails. Arrivé sur le mont de l'Œta, il sacrifie d’abord aux dieux.
« Tout en priant, le héros versait de l'encens sur le feu naissant,
et à l'aide d'une patère répandait du vin sur les autels de marbre
. »[8]
Jupiter ainsi que les autres dieux, y compris Héra, décident de l’accepter comme un des leurs.
« Et comme il s'est acquitté de sa tâche sur terre, moi, je l'accueillerai
dans les rivages célestes et mon acte sera agréable à tous les dieux
. »[9]
Il ne restera plus rien de matériel (« de la figure de sa mère ») sur le corps d’Héraclès, qui « ne conserve que des traits de Jupiter », son père. Nous retrouvons le dualisme Esprit-Matière/Ciel-Terre, où l'Esprit est le Père et la Matière la Mère. Voir le billet A travers le miroir.
« Comme un serpent nouveau qui, une fois dépouillé de sa vieille peau,
retrouve d'habitude sa vigueur et brille de ses écailles neuves,
ainsi, le Tirynthien, une fois dégagé de ses membres mortels,
prend vie dans sa part la meilleure, commence à paraître plus grand
et, grâce à son auguste majesté, à mériter la vénération.
Son père tout-puissant l'enleva au creux d'un nuage
et, sur un quadrige, le transporta parmi les astres rayonnants
. »[10]
On pourrait dire qu’Héraclès avait ainsi atteint le « corps d’arc-en-ciel » et fut emporté au firmament (khecari tib. mkha’ spyod du gshegs pa). On pourrait dire aussi que tel Parménide dans son poème, il est transporté dans un char par les filles du soleil « sur la route fameuse de la Divinité ».[11] Ou que, tel Hénoch (Genèse 5:24, Hébreux 11:5), Elie (2 Rois 2:9-11), Jésus (Actes 1:9-11), Paul (2 Cor. 12:2-4) et Jean (Apoc. 4:1-2), il fut enlevé au ciel.

Et pourtant, selon Homère (VIIIe siècle av. J.-C), qui composa ses vers avant ces influences orientales, Héraclès aurait eu un double sort. Sans doute sa part humaine fut recueillie dans le Tartare, où Ulysse le voit, et sa part divine emportée au ciel. Il précise qu’Ulysse ne voit que l’image d’Héraclès.[12]
« 601 » Après Sisyphe, je vois le vigoureux Hercule, ou plutôt son image (εἴδωλον); car ce dieu assis parmi les immortels goûte les joies du festin, et il possède Hébé aux jolis pieds, Hébé, la fille du puissant Jupiter et de Junon aux brodequins d'or. Autour de cette ombre les morts s'agitent avec bruit comme des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes parts. Hercule, semblable à la nuit sombre, jette de farouches regards; il tient son arc et il appuie le trait sur le nerf comme un guerrier prêt à lancer une flèche : un baudrier terrible, formé d'un tissu d'or, étincelle sur sa poitrine ; sur ce baudrier sont tracés de merveilleux travaux, des ours, des sangliers sauvages, des lions aux regards terribles, des combats, des mêlées, des meurtres, des homicides. L'ouvrier habile qui mit son art à façonner ce magnifique bau­drier n'a jamais rien enfanté et n'enfantera jamais rien de sem­blable. Bientôt Hercule me reconnaît; il me contemple attentivement, et, plein de compassion, il m'adresse ces paroles :
617 « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, tu es donc aussi sous le poids du terrible destin, comme je l'étais moi-même lorsque je voyais encore la brillante clarté du soleil ! Moi, fils de Jupiter, je fus accablé de maux sans nombre : je servis un homme bien inférieur à moi, et ce faible mortel m'imposa les plus rudes travaux ; il m'envoya même en ces lieux pour enlever le chien gardien des enfers, car il ne connaissait pas d'entreprise plus périlleuse. Pourtant je saisis le monstre et je le conduisis hors des sombres demeures : Mercure et Minerve avaient guidé mes pas. »
627 En achevant ces mots, Hercule disparaît dans le ténébreux séjour. Moi je reste là pour voir s'il viendrait encore quelques-uns des vaillants héros morts autrefois. »
Cette double présence rappelle celle des bodhisattvas selon La Concentration de la marche héroïque (sct. Śūrāṅgamasamādhisūtra tib. dpa' bar 'gro ba'i ting nge 'dzin gyi mdo), qui sont présents dans les cieux, tout en oeuvrant sur la terre à travers des εἴδωλον.

***
[1] A. R. George-The Babylonian Gilgamesh Epic, introduction, critical edition and cuneiform texts, Volume 1, Oxford University Press (2003), p. 15

[2] Georges Dumézil, Mythe et épopée I, II et III, p. 789

[3] « La compilation de récits mythologiques qui lui a été attribuée, dite Bibliothèque, serait en réalité bien postérieure à lui : l’œuvre cite un auteur romain, Castor l’Annaliste, contemporain de Cicéron (Ier siècle av. J.-C.). On appelle généralement l’auteur de la Bibliothèque le « pseudo-Apollodore ». (Wikipédia)

[4] « Les juifs - ou plutôt, pour les Romains, des Iuadaei, "Judéens", habitants de la Judée - ont le droit de respecter leurs coutumes et de pratiquer leur religion, quand elles ne sont pas en contradiction avec les lois romaines. De plus, certaines mesures dérogatoires permettent aux juifs de respecter les impératifs de leur foi et de leurs pratiques cultuelles. Le monothéisme juif exerce même, pendant les deux premiers siècles de notre ère, une séduction réelle. Les conversions au judaïsme n'ont rien d'exceptionnel. Face à ce phénomène, dans une ville qui devient de plus en plus cosmopolite, l'élite intellectuelle et politique romaine manifeste son inquiétude. » Les Juifs dans l’Empire romain

[5] Marcel Conche, Pyrrhon ou l’apparence, p. 37

[6] A. R. George

[7] Udāna, viii, 10; version sanscrite dans Udānavarga XXX. 36, qui porte : « Séjour inébranlable, acalam padam. —La première ligne fait difficulté : ayoghanahatasyeha (hdi na) jvalate jātavedasas. J'ai établi une petite bibliograpbie du « recueillement de l'élément igné » dans la traduction de l'Abhidbarmakoça, iv, p. 229, Netti p. 66. Note de Louis la Vallée-Poussin

[8] Hercule désespéré et furieux sur l'Oeta (9, 159-210)

[9] Métamorphose de Lichas et apothéose d'Hercule (9, 211-272)

[10] Métamorphose de Lichas et apothéose d'Hercule (9, 211-272)

[11] Le poème de Parménide

[12] Odyssée, Livre XI 

jeudi 8 septembre 2016

La star des postures héroïques

Hercules constellation, 1603
Petite exploration rapide en guise de brainstorming.

Une image vaut mille mots. C’est un moyen très économe pour transmettre des idées et comme son langage est plus universel que celui des mots justement, il se prête davantage à la transmission d’idées. L’iconographie des dieux avec leurs attributs permet d’identifier grossièrement les dieux d’une civilisation avec ceux d’une autre. La lecture des sceaux-cylindre nous permet de remonter jusqu’à la période d'Uruk au IVème millénaire avant JC. Dans la ville d’Uruk c’est le grand complexe de l’Eanna, consacré à la déesse Inanna/Ishtar qui permet de déterminer la chronologie, grâce aux différents niveaux révélés par les fouilles. Un des rois semi-légendaires d’Uruk fut Gilgamesh (vers 2650 av. J.-C.), le héros de l’épopée du même nom. Gilgamesh était mi-homme, mi-dieu par sa mère. Pour faire cesser le règne tyrannique de Gilgamesh[1], les dieux créèrent Enkidu, mi-homme, mi-animal, homme-taureau[2], une force de la nature. Gilgamesh donne Shamat/ Shamhat (« La joyeuse »), la prêtresse de la déesse Inanna/Ishtar, prostituée sacrée, à Enkidu. Celle-ci l’initie aux rites sexuels/de fertilité[3]. Après avoir passé six jours et sept nuits avec elle, Enkidu veut retourner à ses animaux, mais ceux-ci sont désormais effrayés par lui. Il était devenu trop civilisé. La prêtresse Shamat aime le roi, mais pas sa conduite tyrannique. Enkidu pensa pouvoir s’opposer au roi, mais Shamat le prévient qu’il n’arrivera pas à le battre.

À l’occasion du mariage d’un berger, Enkidu apprend que le berger doit préparer un banquet pour le roi Gilgamesh et lui laisser sa femme pour la première nuit, comme de coutume. Enkidu bloque la chambre nuptiale. Les deux se battent à égalité. Enkidu raconte que, fils de dieu, sa conduite devrait être mieux que cela. Gilgamesh cède, les deux deviennent amis.

Les cieux étant seulement accessibles aux dieux, et la voie céleste étant bloquée par le démon Humbaba, protecteur de la forêt de cèdres/résineux, ils projettent de le tuer et ainsi de dégager la voie vers les cieux. La mère de Gilgamesh, la déesse Ninsun, leur assure qu’ils auraient le soutien du dieu soleil Shamash. Humbaba est tué, les arbres de la forêt sont abattus lors d’une bataille féroce. Avec le bois un temple à l’honneur d’Enlil, une porte céleste, est construit. Une autre partie sert à construire le radeau qui les conduira à Uruk en descendant la rivière Euphrate.



Gilgamesh et Enkidu abattent Humbabu
Le roi triomphant est bien accueilli et Inanna, la déesse de l’amour et de la guerre, sort de son temple pour qu’il la prenne pour femme en lui offrant un gigantesque chariot de lapis lazuli tiré par des mules. Elle lui propose de nombreux autres faveurs et pouvoirs. Gilgamesh la refuse à cause de ses histoires avec d’autres hommes…Inanna est furieuse et demande à son père, le dieu Anu, d’envoyer le taureau céleste pour détruire Gilgamesh. 

Gilgamesh et son double Enkidu (en homme-taureau) tuent le taureau céleste
Gilgamesh et Enkidu arrivent au bout de l’animal et sacrifient le cœur au dieu soleil Shamash. Inanna maudit Gilgamesh. Pour le meurtre d’Humbaba, le gardien de la forêt de cèdres, un des deux amis doit payer. Comme Gilgamesh est partiellement divin, c’est à Enkidu qu’Enlil envoie une maladie. Enkidu meurt et toute la flore et faune est en deuil. Gilgamesh lui rend les derniers honneurs et, se sachant partiellement humain et donc mortel, décide de rechercher l’immortalité. 

Il tue deux lions, leur prend les peaux et s’habille en homme sauvage. Il passe par une série d’épreuves, qui sont autant d’exploits ou « travaux ». Il apprend que seul Utnapishtim (« Noah ») pourra traverser la mer de la mort, pour trouver l’immortel. Gilgamesh convainc Urshanabi, le batelier d’Utnapishtim, de l’aider à traverser pour retrouver son ami Enkidu, mais c’est Gilgamesh lui-même qu’auparavant, dans sa rage, avait détruit les rochers permettant la traversée. Gilgamesh coupe alors 300 arbres, construit un navire, et avec les instructions d’Urshanabi traverse la mer de la mort. Il rencontre Utnapishtim, qui avait rejoint les dieux, sur l’autre rive. Utnapishtim raconte à Gilgamesh, l’histoire du déluge.

Utnapishtim ordonne Urshanabi d’enlever les peaux animales, de laver Gilgamesh, de le parfumer et de le revêtir de ses habits royaux, pour le renvoyer chez lui. Utnapishtim dit à Gilgamesh qu’à mi-chemin, il se trouva une île où poussa l’herbe de jouvence. Après avoir trouvé l’herbe, Gilgamesh poursuit son voyage. En se baignant pour se rafraîchir, ou en faisant une sieste selon les versions, un serpent, attiré par le parfum de l’herbe, la lui dérobe. Gilgamesh perd tout espoir, tous ses exploits n’ont servi à rien.

Héraclès tenant l'herbe de jouvence, derrière ou dans lequel on aperçoit un serpent (hydre). Attribut d'Esculape ?
Illustration XIXème siècle
En arrivant à Uruk, Gilgamesh fait des grands travaux dans la cité, et c’est ainsi qu’il laissera sa marque et deviendra « immortel ».

Ceci n’est qu’un bref résumé. L’épopée est vraiment très riche en images de toutes sortes et son influence fut immense. Il aurait notamment servi de modèle à la légende d’Héraclès, si ce n'est que la légende d'Héraclès a éclipsé celle de Gilgamesh. Après la mort d’Enkidu, Gilgamesh semble avoir intégré la part sauvage de son ami comme un double, ce qui ressort de son aspect extérieur. À partir de là, son aspect fut sans doute semblable à celui d’Héraclès. Les deux sont des héros solaires qui ont la faveur du dieu soleil. Leur parcours se reflète dans le ciel, ou plutôt, leur parcours céleste se reflète dans leurs légendes. Ne connaissant pas grand-chose à l’astrologie, je laisserais cet aspect de côté.

Quand on regarde les sceaux-cylindre représentant des scènes de l’épopée de Gilgamesh, on remarque entre autres la fréquence de la position semi-agenouillé des héros.

Différentes scènes où l'on voit Gilgamesh semi-agenouillé

Cette position se retrouve dans la constellation que les grecs appellent « l’agenouillé » (Ἐγγόνασιν), et qui représente Héraclès. Héraclès est représenté souvent dans une position semi-agenouillée caractéristique.

La constellation d'Hercule
Sur une représentation de la constellation d’Hercule, on le voit semi-agenouillé, tenant une massue de la main droite et tenant dans la main gauche un herbe (de jouvence ?) et des serpents ou un serpent à multiples têtes (voir plus haut). Il est tentant d’y voir l’illustration de l’épisode de l’herbe de jouvence de l’épopée de Gilgamesh. Tout comme le Gilgamesh en deuil, il porte un peau de lion.

Orion

D’autres semblent penser que c’est la constellation du chasseur Orion qui correspondrait à Gilgamesh. Et en effet, celui-ci est représenté quelquefois opposé au « taureau céleste », tué par Gilgamesh et Enkidu. L’épopée raconte comment Enkidu lance l’arrière du taureau à la tête d’Inanna et Gilgamesh accroche les cornes au lit de son père défunt. Peut-être des indications sur la position céleste de la constellation du taureau céleste après sa « mise à mort ». Quoi qu’il en soit, il semblerait qu’Orion aussi soit quelquefois représenté dans la position semi-agenouillée caractéristique du héros.

Rois achéménides avant Darius représentés en posture de héros

Il est probable que Gilgamesh/Héraclès ait servi d'inspiration aux représentations gréco-bouddhistes de Vajrapāṇi et peut-être aussi, directement ou indirectement, à celles d’Acalanātha.

Vajrapāṇi (l'autre genou tourné vers l'extérieur)

Acala (tib. mi g.yo ba) (image Erwan Temple)
Acala est encore appelé Caṇḍroṣaṇa, Caṇḍramahāroṣaṇa ou Mahācaṇḍroṣaṇa.

Mahācaṇḍroṣaṇa dans les caves de Panhāle-Kāji

Acala yab-yum
La posture d'Acala est décrite diversement dans les textes qui lui sont consacrés : jambe pliée, jambe étendue (zhabs gnyis brkyang bskum bgegs chen du ma gzigs/, dans un louange composé par Atiśa, khro bo'i rgyal po 'phags pa mi g.yo ba la bstod pa). Dans un autre, intitulé rdzogs pa chen po sems nyid ngal gso'i gnas gsum dge ba gsum gyi don khrid byang chub lam bzang bzhugs so, rattaché à la pratique du Repos en la nature de l'esprit que l'on trouve dans la collection (tardive) gDams ngag mdzod, le genou droit d'Acala est planté dans le soleil, tandis que le talon du pied gauche écrase la lune (zhabs g.yas kyi pus mos nyi ma la btsugs shing*/_g.yon pa'i mthil gyis zla ba mnan pa/). Ce contrôle simultané du soleil et de la lune est sans doute une explication de type haṭhayoguique de l'immobilité de cette posture.

Chez de nombreux yakṣa (dieux anciens) on retrouve la position semi-agenouillée caractéristique du héros.

yakṣa
Les yakṣa sont sans doute un équivalent des dēws ou Druj des Perses, les dieux de cultes anciens (daeva), relégués dans une catégorie inférieure par des réformes religieuses. Dans le cas des yakṣa, ils étaient remis sur le devant de la scène avec l’apparition des tantras. Une sorte de néo-paganisme.

La posture d'Acala a un nom : acalāsana (tib. mi g.yo ba'i 'dug stangs), posture d'Acala ou d'immobilité, pour affronter des taureaux célestes ou d'autres obstacles, en contrôlant le soleil et la lune ? Il y a un autre symbole d'immobilité (tib. g.yung drung) célèbre, le svastika, qui rappelle un peu la posture d'immobilité de la constellation d'Hercule, si on la stylisait. Un hasard ?

***

[1] Il fit travailler les hommes et coucha avec toutes les femmes. Il s’attribua une sorte de droit de cuissage, en couchant avec les mariées avant que leurs maris aient accès à elles.

[2] Son côté animal/sauvage est représenté par un être mi-homme mi-taureau, ou mi-singe. Quelquefois il est aussi représenté comme un être humain ordinaire. Peut-être il s’agit de différents stades de civilisation au fur et à mesure que le récit progresse, ou simplement de différentes représentations iconographiques à différentes époques etc.

[3] C’est une des interprétations. Il est aussi possible que Gilgamesh voulait l’amadouer par le sexe, ou l’épuiser.

dimanche 30 mars 2014

Ceux qui ne voulaient plus servir la Déesse


Stèle de Qadesh

La déesse égyptienne Qadesh ou Qetesh, avait été importée de Syrie, durant le Nouvel Empire. Le fait qu’elle soit représentée de face semble montrer que c'est une déesse d'origine étrangère. Le nom Quadesh vient de la racine sémitique q-d-sh (hébreu : קדש)‎, qui signifie « sacré » ou « séparé ». Le mot sacré, s’oppose à profane et signifie « qui appartient à un domaine séparé, inviolable, privilégié par son contact avec la divinité et inspirant crainte et respect ».

Anahita révérée par Artaxerxes II Mnemon

Ses origines moyen-orientales et la représentation de Qadesh, débout sur un lion, suggèrent un lien avec la déesse Aredvi Sura Anahita (Arədvī Sūrā Anāhitā), la mère de Mithra, qui est représentée de façon similaire. Anahita est aussi rapprochée de la déesse sémitique Ishtar.
« Le Ve chapitre (Yasht) de l’Avesta, l'Hymne aux Eaux, invoque Anahita sous le nom de « celle qui hait les Daevas et obéit aux lois d'Ahura ». Le persan moderne a retenu la forme Nahid, utilisée entre autres pour nommer la planète Vénus. »
La représentation égyptienne est intéressante, car elle montre le double rôle de la Femme. Elle se tient entre deux dieux. A sa droite Min (qui semble très content de la voir), dont elle est l’épouse, est « le dieu de la fertilité et de la reproduction, il féconde la déesse du ciel tous les soirs pour donner naissance au disque solaire tous les matins, il est représenté comme "le taureau de sa mère". » A sa gauche le dieu d’origine cananéenne Reshep de la peste et de la guerre. Dans la main droite qu’elle tend vers Min, elle tient des lotus, et dans la gauche tendue vers Reshep des serpents. Reshep semble être l’équivalent de Nergal, le dieu du monde souterrain. Quadesh porte sur la tête les cornes et le disque solaire caractéristique de Hathor.


Il existe un premier compte-rendu écrit du culte iconique d’Anahita qui est de la main du prêtre Berosus, et qui date de 70 ans après le règne d’Artaxerxes II Mnemon. Selon Berosus, Artaxerxes II fut le premier à fabriquer des statues d’Anahita et à les installer dans les temples de son empire (Babylon, Susa, Ecbatana, Persepolis, Damascus et Sardis). Il aurait, selon Berosus, été le premier à faire des représentations iconiques des dieux. Il semblerait que l’édification des autels et de statues daterait du Vème siècle av. JC.[1] Artaxerxes II Mnemon fut d’ailleurs brièvement pharaon d'Égypte (-404 / -402).

Il semblerait que le terme qedesha (racine sémitique q-d-sh) est souvent traduit dans la bible hébreu par « prostituée du temple » avec un sens péjoratif. On se situe sans doute à une époque où il y avait une prise de conscience par rapport au culte de la Femme et du retour de la végétation, et où les rites associés furent considérés avec un œil plus critique. Un des thèmes principaux de l’Épopée de Gilgamesh (« Dieu aux deux tiers, pour un tiers homme ») est sa lutte avec la Femme (Ishtar). Les habitants d’Uruk se plaignent auprès d’Elle du comportement de leur roi qui clame tous les jeunes hommes pour ses guerres et toutes les vierges pour son lit. Les dieux décident de créer un rival pour lui, Enkidu[2]. « Velu par tout le corps, Il a chevelure De femme, Drue comme ceux de la déesse des orges. Ne connaît ni peuple ni patrie. Vêtu comme Sumuqan (dieu des bêtes sauvages), En compagnie des gazelles, Il broute l’herbe, Avec les hardes, se presse au point d’eau ; Avec les bêtes il boit. » Un chasseur perçoit Enkidu, l’homme sauvage, et avertit Gilgamesh qui arrange une rencontre avec Shamhat, une prostituée du temple. Celle-ci séduira Enkidu, et au bout de sept jours passés avec elle, Enkidu aurait perdu de son animalité et par là son pouvoir sur les animaux. Shamhat aurait civilisé Enkidu en l'initiant aux rites sexuels de la déesse Ishtar.

Gilgamesh et Enkidu

Sur la tablette VI de l’épopée, Ishtar demande à Gilgamesh de devenir son époux en lui promettant l’opulence. « Non! Je ne veux pas de toi Pour épouse ! » « Pas un de tes amants Que tu aurais aimé toujours ! Pas un de tes favoris, Qui aurait échappé à tes pièges ! Viens ça, que je te récite Le triste sort de tes amoureux ! ».[3] Comme par exemple de Dumuzi… Gilgamesh se distancie du culte de la Femme. Pour se venger, Ishtar demande à son père Anu d’envoyer Gugalanna, le taureau céleste, qui causera une période de grande sécheresse. Gilgamesh et Enkidu réussissent à l’abattre (comme ils avaient déjà abattu le monstre Humbaba) et offrent son cœur à Shamash. Les dieux puniront Gilgamesh et Enkidu de l’assassinat de Humbaba et du taureau céleste. Enkidu trouvera la mort, et Gilgamesh est inconsolable.

« Gilgamesh fait constituer une statue d’Enkidu, d’or et de pierres précieuses ; il lui fait rendre les derniers hommages par toute la cité. Il a arraché ses beaux habits. Il fait vœux de laisser hirsute la peau de son corps et, revêtu d’une peau de lion, d’aller parcourir la steppe. Offrandes à Shamash. » Par la mort de son ami, son double, il prend conscience de sa propre mortalité et cherche à apprendre les secrets de l’immortalité en se rendant aux portes des Enfers (de Nergal).

Une autre preuve des tensions entre le culte de la Femme et le culte des Héros est l’épisode de la plainte d’Ishtar sur la perte du taureau céleste, quand Enkidu lui balance une patte du taureau à la figure.
« Mais lorsque Enkidu entendit
Ces paroles d'Ishtar,
II arracha une patte du Taureau,
Et la lui jeta au visage en disant :
« Si seulement je t'avais attrapée
Toi aussi,
Je t'en aurais fait autant !
Je t'aurais suspendu aux bras
Sa tripaille ! »
Alors Ishtar rassembla
Prostituées, Courtisanes et Filles-de-joie,
Pour faire une déploration
Devant la patte du Taureau ! »
De tous ces éléments, on a bien l’impression qu’il s’agisse d’une réforme du culte de la Femme (Vénus), sous la direction de prêtresses (Shamhat etc.), auquel participaient activement « Prostituées, Courtisanes et Filles-de-joie » et où un Taureau jouait un rôle important. La Femme (Shamhat) avait réussi à dérober l’homme sauvage Enkidu, en le civilisant et en le ramenant à Ourouk (center de la civilisation). Gilgamesh, le roi d’Ourouk, se méfie de l’activité d’Ishtar. Il fut témoin de ce qui arriva à Enkidu, et après sa mort, et ayant pris conscience de sa propre mortalité, il semble faire « pénitence » ou pratiquer une ascèse, en abandonnant son royaume et en menant la vie frugale d’un homme sauvage. Il semble vouloir mener la vie de son ami Enkidu. Il se rend aux Enfers pour y trouver des instructions sur l’immortalité. Et si c’était le point de départ de l’approche des renonçants (śramanera) ? Ou de systèmes plus patriarcaux comme dans la Bible.
Deutéronome 23:17 Il n'y aura aucune prostituée parmi les filles d'Israël, et il n'y aura aucun prostitué parmi les fils d'Israël.
23:18 Tu n'apporteras point dans la maison de l'Éternel, ton Dieu, le salaire d'une prostituée ni le prix d'un chien, pour l'accomplissement d'un voeu quelconque ; car l'un et l'autre sont en abomination à l'Éternel, ton Dieu.
Il semblerait que le mot pour désigner prostituée est kedeshah (קדש)‎, souvent rattachée à un temple. Cette pratique existait également dans le sud de l’Inde, où des filles appartenant à une lignée de devadāsī (servantes de la déesse), étaient mariées à leur adolescence à une divinité. Le Manimékhalaï, dont nous avions déjà parlé, raconte l’histoire d’une jeune courtisane, rattachée au temple de Champou/Parvati (l’Artémis ou la Cybèle locale) de la ville de Puhâr. Un autre livre (Cilappatikāram), plus ancien, avait raconté l’histoire de la mère de Manimékhalaï, Mādhavi, également une devadāsī, tout comme sa mère à elle, Chitrāpati. En tout, trois générations de servantes de la déesse. Les servantes de la déesse participaient activement aux fêtes en l’honneur d’Indra, tenues « dans le but de contrecarrer l’influence des planètes néfastes et des démons perfides ». Elles, ainsi que leurs activités au service des hommes de la ville[4], sont donc utiles pour le maintien de la société. Quand la plus jeune, Manimékhalaï, ne veut pas prendre part aux spectacles de danse et de musique des fêtes d’Indra, et veut devenir une nonne bouddhiste, sa grande-mère en est toute retournée.
« Pour une fille que sa naissance a destinée aux arts et aux plaisirs, devenir une ascète et pratiquer des mortifications sont des actes impies. Tous les lettrés et les sages te le diront et la population entière de la ville condamne Mādhavi sans pitié. Ce n’est pas vertu que d’agir à l’encontre des lois de la cité. Renonce à un comportement qui nous déshonore. »
Si sa petite-fille devenait une nonne bouddhiste, ce serait une déshonneur, un scandale… Mais ici aussi, les temps changent (les Jains et les bouddhistes sont très présents) et le culte de la Femme sera reformé.

***

[1] Source Herodote, Histories i.131.

[2] Gilgamesh sur la dépouille de son ami : « Enkidu, mon ami, ta mère une gazelle, Et l’âne sauvage, ton père t’ont engendré, toi : C’est le lait des onagres qui t’a élevé, toi, Et la harde te faisait découvrir tous les pâturages. »

[3] Source

[4] « Mâdhavi, aux bracelets d’or, avait étudié tous les arts que doivent pratiquer les filles de plaisir. Elle y avait atteint une perfection sans égal. Elle connaissait les deux sortes de danse, celle qui convenait pour le palais royal et celle destinée au public ordinaire, les poèmes mis en musique, l’art des attitudes (tukku) qui soulignent le rythme des mètres poétiques, les divers rythmes (tâla) et le jeu de la harpe (yâl) que l’on accorde selon les modes. Elle savait par cœur les poèmes chantés durant les danses et avait maîtrisé le langage des gestes (mudra) par lesquels on peut exprimer l’amour (akam), la vertu et la gloire (puram), le jeu du grand tambour et la manière d’ajuster la tension de la peau pour en régler le son, le jeu mélodieux de la flûte mais aussi l’art de jouer de la balle et celui de préparer des plats selon les meilleures recettes de cuisine, la préparation de poudres parfumées de diverses couleurs, les manières de prendre des bains durant diverses saisons, les soixante- quatre postures du corps dans les jeux de l’amour, l’art de prévenir les désirs des hommes, l’art de parler de façon charmante, de se cacher pour mieux exciter ses amants, d’écrire élégamment avec un roseau taillé, de faire de superbes bouquets avec des fleurs choisies selon leur forme et leur couleur, le choix des vêtements et des bijoux selon les circonstances, l’art de façonner des colliers de perles ou de pierres précieuses.
Elle avait étudié aussi l’astrologie et l’art de mesurer le temps et d’autres sciences analogues, les arts du dessin et de la peinture, tout ce qui, selon les livres, fait partie du métier de courtisane accomplie. »
Alain Daniélou, pp. 32-33