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dimanche 24 avril 2022

Le phénomène des thaumaturges itinérants en Chine

Qici (détail), par le peintre Liang Kai 

En lisant Crazy Ji Chinese Religion and Popular Literature de Meir Shahar, (1998), on apprend que la Chine médiévale comptait de nombreuses sortes de thaumaturges itinérants, y compris de type “fou divin”, c’est-à-dire un “saint” au comportement antinomique, transgressant les préceptes religieuses. Ce sont dans ce cas ces pouvoirs miraculeux qui montrent que l’on a affaire à un “saint”, en contact avec un monde surnaturel. Le personnage du fou divin se trouve d’ailleurs dans toutes les religions, ou plutôt a su se faire une place dans toutes les religions, et même d’une certaine façon (le comportement antinomique) dans la philosophie (les cyniques, les sceptiques, les stoïciens, etc.).

La forme la plus ancienne en Chine se trouve dans le milieu chamane. La “folie” se manifeste alors dans une transe, une possession, permettant au dieu de faire connaître sa volonté à travers le médium. Ensuite, il y eut des “fous divins” dans les grandes religions de la Chine, notamment dans le taoïsme. Par exemple, Tao Hongjing (陶弘景 456- ca. 536), l'ermite de Huayang (Mont Mao), qui atteint l’immortalité avant son maître, et qui entretint des relations avec des lettrés bouddhistes intéressés par son savoir. Les “sages cachés” (tib. sbad pa’i rnal ‘byor) comme Laozi et Zhuangzi. La difformité physique aussi peut être considérée comme une forme “antinomie” naturelle, pointant vers un lien avec le surnaturel. Il y a le cas d’Aitai Tuo[1] (mentionné dans le ch. V du Zhuangzi) au visage ingrat, mais possédant “la vertu invisible”, “la vertu c’est le maintien de l’harmonie parfaite”.
“L’idéal du saint l’amène à considérer l’intelligence comme un rameau inutile, le contrat comme une glu, la vertu comme un joint, le travail d'artisan comme un commerce. Le saint ne fait aucun projet, à quoi lui sert l'intelligence? Il ne dis aucune chose, à quoi lui sert la glu? Il ne perd rien, à quoi lui sert la vertu? Il ne fabrique aucune marchandise, à quoi lui sert le commerce? Les quatre qualités s'appellent la nourriture du ciel. La nourriture du ciel, c'est dire que le ciel nourrit. Qui reçoit du ciel la nourriture, aura-t-il encore besoin de l'homme? Il a la forme de l'homme, mais non le sentiment de l'homme. Ayant une forme humaine, il vit parmi les hommes; n’ayant pas de sentiment humain, il n'est point troublé par les notions de bien et de mal. Il est tout petit, ayant appartenu au genre humain; il est extrêmement grand, ayant parachevé son ciel à lui.”[2]
Les sept sages par Lu Tanwei

L’idéal du sage selon Zhuangzi avait inspiré un groupe d’aristocrates du IIIème siècle, connu sous le nom des “Sept Sages de la forêt de bambous” (Zhulin qixian 竹林七賢).
“La tradition veut qu’ils se soient réunis dans un « bosquet de bambous » de la demeure de Xi Kang et se soient livré à des « causeries pures », buvant, fumant et célébrant les trois arts : poésie, calligraphie et musique. Des comportements excentriques leur sont attribués : excès de boisson, nudité… et surtout irrespect des rites dans un monde encore soumis aux conventions du confucianisme.”
En feignant la folie, des "sages" comme Ruan Ji (210-263)[3] ont su “échapper à la haine et la jalousie de leurs contemporains, au despotisme des princes et aux folies commises par ceux qui étaient au pouvoir”[4].

Cette vie de Bohème et l’amour du vin ont continué de se développer sous la dynastie Tang, où des lettrés (p.e. Li Bai 701-762) on produit des oeuvres iconoclastes tel “Huit immortels de la coupe de vin” sur les huit Immortels taoïstes. C’est dans ce milieu qu’est né le qualificatif “fou” (dian 癲). Le célèbre calligraphe Zhang Xu ( 張旭 VIIIème), ne faisait ses calligraphies qu’en état d’ivresse (parfois avec ses propres cheveux) et fut surnommé Zhang le fou (Zhangdian).

Calligraphie de Zhang XU sous influence

Ce genre de folie a été utilisé par des maîtres bouddhistes chinois dans un cadre plus ou moins orthodoxe, notamment dans le Ch’an, mais aussi par des thaumaturges itinérants, bouddhistes ou autres, qui transgressaient les préceptes religieuses (viande, alcool), très populaires dans le peuple, car plus proches d’eux, et à qui on attribuait des pouvoirs miraculeux, de guérison, divination, etc. Contrairement aux moines dans leurs temples, ils étaient itinérants, toujours sur les routes, et leurs habits étaient souvent sales et usés. Ils étaient moins présentables.

Le trio de Tientai

Meir Shahar mentionne le “trio de Tientai” (天台三聖), Fenggan, Hanshan et Shide (IXème siècle), dont l’historicité est mise en question, mais qui renforce l’idée d’un certain idéal de liberté parmi des ermites bouddhistes. Ce trio est souvent représenté endormis ensemble, et Fenngan est toujours suivi par un tigre domestiqué. Fenngan vivait des reliefs de la cuisine du monastère de Guoqing à proximité.

Fenggan de Li Que (XIIIème)

Qici
(契此 mort en 916, image en tête du blog) est un moine itinérant devenu célèbre après sa mort, par son aspect physique. Il était plus connu sous le nom “Besace en toile” (Budai, ou Budai heshang), qui fréquente actuellement tous les hypermarchés et centres de jardinage de France et d'ailleurs.
“Transportant tout son nécessaire dans une besace en toile, il se distinguait par sa corpulence et un comportement loufoque et imprévisible mais bienveillant; on lui prêtait de plus des dons de voyance exceptionnels. Il serait mort en méditation au temple Yuelin (岳林寺 / 嶽林寺, yuèlín sì), dans sa province d’origine, en 916, en prononçant ces mots : « Ce Maitreya est le vrai Maitreya, il est présent sous des milliards de formes; il se montre constamment, mais personne ne le reconnaît. ». Une légende en faisait l’incarnation de Maitreya : on prétendit l’avoir aperçu après sa mort, des images pieuses le représentant commencèrent à circuler.” Wikipedia
Les aventures des thaumaturges itinérants devenaient aussi un genre littéraire, dont la plupart des auteurs furent des laïcs. Des anthologies apparurent au XII-XVème siècle[5]. La plupart des moines itinérants transgressaient les préceptes, et vivaient en marge des monastères. Beaucoup parmi eux n’avaient pas reçu de formation bouddhiste et n’étaient pas ordonnés. Les transgressions en matière de continence dans la littérature des “moines fous” se limitaient le plus souvent à une simple transgression sous la forme de rapports avec des femmes publiques, et n’avaient pas lieu dans un cadre tantrique, comme c’est le cas dans le vajrayāna.

Les services rendus à la population par les thaumaturges itinérants étaient entre autres ceux d’un guérisseur, exorciste, et divin. Ils étaient experts en amulettes, charmes et incantations. Comme exemple, Shahar résume la vie de Huiji[6] (mort en 1134), racontée par Hong Mai dans les chroniques de Yijian (Yijian zhi). Après une vision d’une jeune déesse dans un chariot, Huiji quitte sa femme, se fait moine, et part en voyage en feignant la folie (yangkuang). Sa célébrité posthume est surtout due aux chroniques et à la “fiction vernaculaire” (expression de Shahar).

La même chose vaut pour l’immensément populaire moine fou Ji Gong (濟公 1130/33-1209). A la fois populaire chez les élites que chez le peuple. Chez le peuple, cela passe par la possession d’un médium, et chez les élites par l’écriture automatique (“spirit writing”) …

La situation était-elle très différente au Tibet à la même époque ? Quelle était l’ampleur des traditions monastiques sous l’empire tibétain (VII-IXème siècle) ? Sous le règne de l’empereur Lang Darma et après, les monastères perdaient leurs bienfaiteurs et l’on empêcha les moines de s’impliquer politiquement. Le Dharma n’était plus contrôlé et fleurissait librement…dans les hameaux (pagus).

Extrait d'un article de Pierre Arènes publié dans la Revue d’Études Tibétaines, octobre 2003 n° 4[3]
« Si l’on considère, en outre, que, durant cette période, étaient apparus en même temps que des ouvrages authentiques, de nombreux textes apocryphes[4] ainsi que maints faux pandits[5] et “tantristes et précepteurs (religieux) de village” (grong na gnas pa’i mkhan po sngags pa rnams)[6] ne s’autorisant, tels certains psychanalystes modernes, que d’eux-mêmes et faisant, sans vergogne, commerce de leur activité[7], il devient extrêmement difficile d’écarter le problème posé par l’ignorance des textes et commentaires ou par leur interprétation grossièrement ou subtilement fautive, en un mot, il devient impossible de mettre en doute l’utilité, voire la nécessité de l’herméneutique. »
Pendant la “Renaissance tibétaine”, le Tibet se tourne vers l’Ouest, et c’est le début de la Deuxième propagation. Les monastères et les moines montent en puissance. Ce ne sera cependant pas la fin des thaumaturges itinérants, et les laïcs (yogi) jouent aussi leur rôle dans cette renaissance, grâce à l’essor des nouveaux tantras (uttarayogatantra), qui s’échangent contre de l’or, et qui se défendent par la magie. Le Tibet sera partagé entre monastères puissants, des dynasties de yogis lettrés et des thaumaturges itinérants, parfois très populaires.

***

[1] T’o le hideux, dans Philosophes taoïstes, Pléiade, p. 123

[2] Philosophes taoïstes, Pléiade, p. 125-126

[3] La version chinoise de l’Etranger de Camus, qui à la vue de tous mangeait de la viande et buvait de l’alcool pendant la période de deuil de sa mère, tout en étant très affecté par la mort de celle-ci. (Shahar, p. 31.

[4] Shahar, p.31

[5] “The miracle worker's clientele consisted of lay persons, and it is therefore not surprising that much of the literature on wonder workers was written by members of the laity. Collections of popular lore such as Hong Mai's (1123-1202) Yi Jian's Record (Yi Jian zhi) include many anecdotes on itinerant miracle workers, and local gazetteers, inform us of the fame these holy men enjoyed in specific localities. In addition, literary anthologies such as the Extensive Records Compiled During the Taiping Period (Taiping guangji; 978) and encyclopedias such as the Comprehensive Collection of Ancient and Modern Charts and Writings (Gujin tushu jicheng; 1725) have special sections on Buddhist miracle workers.23 Finally, biographies of wonder workers were written even by members of the ruling elite. The Yongle emperor (r. 1403-25) himself compiled a hagiographic collection on miracle workers, entitled Biographies of Saintly Monks (Shenseng zhuan) (preface dated 1417), and his father, the Ming founder Zhu Yuanzhang (r. 1368-98), left us a biography of an eccentric miracle worker, Zhoudian (Crazy Zhou), whom he personally consulted.” Crazy Li, p. 35

[6] “Huiji's supernatural powers earned him fame in Taining and neighboring counties. He demonstrated his magical skills by healing, exorcising ghosts, and telling fortunes. "[He] was able to cast a spell on water so that it would cure diseases, and pilgrims from hundreds of miles around lined up to see him." He was equally capable of "catching demons in broad daylight." In one instance, the local magistrate dreamed that a young woman set his official residence on fire. Huiji realized that an evil female spirit was the cause of the dream, and he proceeded to exorcise her. The blood of the injured spirit gushed forth, and she never bothered the magistrate again. The exorcist ritual performed by Huiji in this instance is indistinguishable from those of the Taoists or shamans. His other miraculous feats had no identifiable Buddhist characteristics either. For example, rainmaking by self-immolation (threatened or real) was performed by shamans, as well as by government officials, throughout Chinese history.39 Even the mythology surrounding Huiji's magic was by no means Buddhist. The divine woman revealed to him was not a Buddhist goddess, but a Chinese one. Similar goddesses were encountered by scores of Taoist hermits, as well as by artists and poets of no religious affiliation whatever. Huiji was thus a Buddhist by his own testimony only. As Valerie Hansen has pointed out, his identification as such was probably significant for his unlettered clientele, to whom it suggested that he had access to the divine authority revealed in Buddhist Scriptures.” Crazy Li, p. 43

samedi 16 avril 2022

Un prédécesseur chinois de Droukpa Kunleg ?

Ji Gong, le moine fou

J’étais frappé par une certaine ressemblance entre la popularité du “moine fou” Ji Gong (濟公 1130/33-1209) en Chine et à Taiwan, etc., et le “fou divin” Droukpa kunleg (‘brug pa kun legs 1455-1529) au Tibet, et au Bhoutan. Les deux semblent avoir réellement existé, mais tout ce que l’on sait d’eux est noyé dans des légendes.
Droukpa Kunleg
(dessin kuenseldzongkhaonline.blogspot.com)

Droukpa Kunleg est considéré comme un avatar de Śavaripa, et, comme ce dernier, est représenté avec un arc, des flèches et un chien de chasse. On aime aussi le représenter comme Milarepa, la main droite à l’oreille. Tout comme Milarepa, le père de Droukpa Kunleg aurait été assassiné. Son oncle paternel aurait alors épousé sa mère. Son oncle le confie encore enfant (13 ans) au Seigneur (Mi dbang) de Rin spungs, dont il devient le serviteur. Il se fait moine, mais aurait élevé en même temps une famille dans le monastère (Stein, p. 14). Puis il devient le yogi errant connu des légendes.

Ji Gong devient moine (Daoji) (détail, article Vincent Durand-Dastès
)

Ji Gong
(濟公, ou encore Ji-le-Fou 濟顚,), qui s’appelle de naissance Li Xiuyuan (李修元), le fils de Li Chunmao, précepteur impérial, et d’une femme du clan Wang, était né à Hangzhou, dans le comté de Tiantai. Il était considéré comme une réincarnation de "l’arhat qui soumet le dragon" (紫金罗汉). Le doyen Xingkong (性空长老) lui donna le nom (de refuge) Xiuyuan (修元). A l’âge de 18 ans, ses parents moururent l’un après l’autre[1], et il se fit moine au temple de Lingyin (la branche Yangqi de l'école Linji, "Rinzai") à Hangzhou, célèbre pour son culte des 16/18 sthavira/arhat/luhoan/lohan. On lui donna comme nom de moine Daoji. Son maître de dhyāna, un aveugle(?), s’appela Hui Yuan/Yuan Xia tang (“Yuan-de-la-salle-des-aveugles”). Ji Gong s’endormait souvent en méditation, en tombant de son siège, il ne renonçait pas à l'alcool et à la viande (de préférence de la viande de chien à l’ail), aimait chanter des chansons paillardes et se promener en ville. On le représente souvent habillé en haillons, sale, tenant à la main un éventail cassé. Les autres moines se plaignaient de lui, mais son maître dit "La porte Zen est vaste, ne peut-il pas y avoir de la place pour un moine fou (济颠)) ?[2]"

Jardin des arhats à Lingyin, autour de Budai/Maitreya

Ji Gong

Avant sa mort, le doyen lui passa son manteau[3]. Quand le doyen est mort, les moines se sont emparés des biens du maître et l'ont forcé à partir. Il a commencé à errer autour du lac de l’Ouest de Hangzhou. Un an plus tard, il retourna à Lingyin, où il y avait un nouvel abbé. Mais Ji Gong se lia d'amitié avec des fonctionnaires, buvait et mangeait de la viande. Ivre, on l’envoya dans un bordel, où il vivait avec des prostituées. Le nouvel abbé de Lingyin apprenant la nouvelle voulait le punir. Ji Gong est alors allé au temple de Jingci, où le doyen le nomma “moine secrétaire", car il était un lettré. S’occupant bien du temple de Jingci, qui prospéra, le doyen de Lingyin, furieux, a envoyé quelqu’un (Zhao Taishou) pour remettre de l’ordre. Le temple fut incendié et le doyen emprisonné… Ji Gong leva des fonds pour la reconstruction du temple, et avait même reçu un don de l’empereur. En deux ans, le temple fut reconstruit. Ji Gong était également un guérisseur réputé, et on le consultait beaucoup. Après son décès, le temple devint un lieu de pèlerinage populaire, où des courtisans, des fonctionnaires et la population venaient faire brûler des encens.

Ce sont les faits aussi bruts que possibles, mais on y décèle déjà des éléments symboliques. Son maître aveugle, qui ne voit pas les fautes de Ji Gong, ou qui s’en fiche, contrairement à la communauté de Lingyin. L’aspect extérieur du moine fou. Il est censé être la réincarnation d’un arhat/sthavira, peut-être Angida or Angaja (Yin-kie-t'e), tenant une chasse-mouche et un bol d’encens. Angaja est connu pour la propreté et la fragrance de son corps. L’éventail de Ji Gong est déchiré, il porte des haillons, et il pue l’alcool et la viande. D’ailleurs, au Japon un moine dépravé est appelé “namagusabouzu” (なまぐさぼうず , 生臭坊主). Cela commence mal. Quand le doyen meurt, c’est cependant Ji Gong qui aurait hérité de son manteau. Une sorte de remake de l’histoire du sixième patriarche Huineng ? Ji Gong est chassé du monastère et finit par s’installer au temple de Jingci, une concurrence s’installe entre les deux monastères, et c’est Jingci qui semble l’emporter du vivant de Ji Gong.

Dans la plus ancienne hagiographie, “Entretiens de Ji-le-Fou”, Ji est un jeune lettré de bonne famille, qui se rend au monastère escorté de ses serviteurs. Entrant au monastère et apercevant une statue de Guanyin, “déesse de la miséricorde”, il compose spontanément un verset :
“Une main qui bouge : mille mains ont bougé
Un œil regarde : mille regards ont brillé.
Toi que l’on nomme : « celle au libre regard souverain »,
Qu’as-tu besoin d’en tenir tant en tes mains ?
”
Le ton est donné. Le doyen demande à Ji Gong de renvoyer ses serviteurs. La méditation l’ennuie, il s’endort et tombe sans cesse, il reçoit de nombreux coups de bambou, il ne mange que de la bouillie, pas de viande ni alcool. Ji n’en peut plus.
“Votre disciple a deux mots de Bouddha à vous dire à ce sujet. — Dis-les moi donc, dit le doyen.
— Un petit morceau : Bouddha dit bravo !
Un peu de viande : Bouddha ne réprimande !
Un petit coup : Bouddha s’en fout !
— C’est fort bien tourné, dit le doyen ! Mais il te faudra tout de même veiller à ne plus manquer de résolution
. ”
Ji Gong renverse le siège du maître (détail, article Vincent Durand-Dastès)

Pour ce qui est de la transmission. En devenant moine, le doyen lui avait donné comme voeux ceux du refuge et les cinq interdits : “tuer, voler, te livrer à la fornication, boire de l’alcool et te mettre en colère, tu ne feras plus rien de tout cela. Chaque jour tu iras à la salle des Nuages pratiquer la méditation.” Mais Ji est impatient, et il n'a pas l'impression de progresser. Puis un beau jour :
“— Mais, dit Daoji, depuis le jour où je vous ai pris pour maître, je n’ai pas progressé d’un pas ! Comment dans ces conditions parviendrai-je à recueillir le Fruit essentiel ? — Quelle impatience de mauvais aloi, dit le doyen ! Mais il en sera comme tu le voudras : approche !
Daoji s’avança et le doyen, l’attirant à lui, lui donna une gifle en disant : « Qu’il soit éveillé ! » Daoji se redressa, regarda le doyen, et, tête la première, fonça sur lui, le jetant au bas de sa chaise de méditation. Puis il s’enfuit en courant. « Au voleur », s’écria le doyen ! Tous les moines accoururent auprès de lui et demandèrent : — Qu’a-t-on volé ? — Le trésor du Chan ! — Qui l’a volé ? — C’est Daoji ! — Pas de problème, dirent les moines, nous allons vous l’attraper ! — N’en faites rien, dit le doyen : je le lui redemanderai moi-même dès demain
.”
Et voilà comment Daoji devient définitivement fou. Le lendemain, le doyen avait encore un petit doute et posa à l'assemblée la question de ‘l’affaire présente”.
“— Y a-t-il parmi vous quelqu’un qui se souvienne de ‘l’affaire présente[4]’ ?
Entendant cela, Daoji, qui se trouvait aux bains en train de se laver, répondit : « Moi, je sais ! » Et, raccrochant en vitesse son tablier de bains et passant son froc, il courut jusqu’à la salle des Nuages saluer le doyen des mains jointes : — Votre disciple se souvient de ‘l’affaire présente’ ! — Si tu t’en souviens, alors présente-là aux yeux de tous !

Aussitôt, devant le trône de la Loi, Daoji exécuta une galipette, dévoilant de la sorte ses ‘affaires de devant’! Tous les moines se mirent à pouffer derrière leurs manches, mais le doyen s’exclama : « Il est vraiment des miens ! » et quitta le trône de la Loi. Tous les moines se dispersèrent à sa suite
.”
Les moines présentent alors au doyen une pétition réclamant vingt coups de bâton comme punition, mais le doyen retourne la pétition et écrit ces mots célèbres au verso :
“Large est la porte du Chan ! Comment ne pourrait-elle livrer passage à un moine frappé de folie ?”
Mais “Pour « folie », dian 顛, le doyen avait écrit « vérité », zhen 真. Et il rendit la punition ainsi commentée au capiscol
.”
La distribution du patrimoine du doyen, Ji Gong distribuant des coups de bâton 
(détail, article Vincent Durand-Dastès)

Avant de mourir, le doyen transmet à Ji Gong son "bol et son manteau".
“Sa récitation achevée, le doyen dit : « Tout ce que je possède comme « bol et vêtements » reviendra exclusivement à Daoji. Et je ne veux nul autre que lui pour mettre le feu à mon bûcher funéraire. » À peine avait-il prononcé ces mots que, assis, il se transforma et s’en fut.”
Ji Gong met le feu au bûcher, mais le patrimoine du doyen, il n’en veut pas. Il invite les moines à se servir, et lorsque ceux-ci s’emparent des biens du doyen il leur donne des coups de bâton sur la tête. Il refuse de devenir leur doyen et s’en va. ‘Dans le fourneau, pas de place à la fois pour la glace et pour le charbon’ !

The Mad Monk, film de Ching Siu-Tung et Johnnie To 

Les histoires, légendes, hagiographies, films, séries télé ayant Ji Gong pour sujet se sont multipliés. Selon Meir Shahar, auteur de “Crazy Ji Chinese Religion and Popular Literature” (1998) il était un des nombreux moines thaumaturges itinérants, vivant à la marge des monastères. Un peu à l’instar des arhats/sthavira dont Ji Gong aurait été une réincarnation. Ces arhats jouent un rôle important dans le bouddhisme chinois, car ils sont censés combler le vide laissé par Bouddha Śākyamuni en attendant la venue de Maitreya. Il leur incombe de protéger et sauvegarder la Loi. Par tous les moyens… Si les mahāsiddha ont des prédécesseurs, ne cherchez plus.

Arhat n° 18 Fuhu arhat, avec un petit air de Ḍombi Heruka

***

 Ji Gong, Beiyi Sanchifu temple, Taiwan
"Souliers cassés, coiffe abîmée, soutane déchirée
Tu te moques de moi, il se moque de moi, mon éventail est déchiré
Je voyage partout
Bouddha assis dans mon cœur
Je suis là où il y a de l'injustice
Je suis là où il y a de l'injustice"

鞋兒破  帽兒破  身上袈裟破
你笑我  他笑我  一把扇兒破
天南地北到處遊
佛祖在我心裡坐
哪裡有不平哪有我
哪裡有不平哪有我

Paroles de chanson
 

Il existe une traduction française d'une hagiographie plus tardive. L'ivresse d'éveil. Faits et gestes de Ji Gong le moine fou, Yves Robert, Les Deux Océans, 1989

[1] Dans la version de Vincent Durand-Dastès, le père meurt, et ce sont sa mère (?) et son oncle qui l’envoient Ji au monastère. Il s’appuie sur l’hagiographie la plus ancienne, à savoir “Les « Entretiens de Ji-leFou », ‘racontés’ (xushu 敘述) par un certain Shen Mengpan 沈孟柈 et gravés en 1569 à Hangzhou”.

[2] 禅门广大,难道容不下一个疯癫和尚. La plupart des détails viennent de “La biographie complète de Ji Gong” (济公全传) sur le site web gj.zdic.net. Complété par l’article “Le bonze dément et le doyen clairvoyant, ou comment Jigong fit l’apprentissage de la folie” de Vincent Durand-Dastès

[3] 长老圆寂,把衣钵传给道济。

[4] La “grande affaire” ? du Sûtra du Lotus où il est dit que les bouddhas n'apparaissent en ce monde que pour la seule « grande affaire » de sauver les êtres.
“Un moine zen, un homme de la Voie est libre, il est autonome, il n’a pas de boy, pas d’esclave. Il n’a pas d’objet d’étude particulier. Pour lui, manger faire la vaisselle, aller aux toilettes, c’est la grande affaire. Toutes les activités de notre vie doivent être prises avec ce sérieux-là.” Hei jo shin kore do, la spécificité du zen sôtô, Taiun Jean-Pierre Faure