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samedi 24 mai 2025

Surenchères ésotériques

Tour de Babel (détail wikimédia), Pieter Bruegel l'ancien, 1563

Quand on pose une réalité invisible et inconnaissable pour les non-initiés, et un mode de connaissance supérieure (gnose) qui y donnerait accès, ce qui sépare le commun des mortels de cette réalité invisible est leur propre manque de gnose (a-vidyā). Ceux qui ont accès à la réalité primordiale invisible et inconnaissable, les connoisseurs, peuvent guider les non-connaissants vers la gnose par des méthodes différentes. Ces différentes méthodes peuvent être hiérarchisées, et de nouvelles méthodes et expertises peuvent apparaître et surclasser les méthodes existantes. Le savoir, c'est le pouvoir. La gnose, c'est le pouvoir. La gnose au pouvoir, c’est la théocratie.
"Tant que les philosophes ne seront pas rois dans les cités, ou que ceux qu'on appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes ; tant que la puissance politique et la philosophie ne se rencontreront pas dans le même sujet ; tant que les nombreuses natures qui poursuivent actuellement l'un ou l'autre de ces buts de façon exclusive ne seront pas mises dans l'impossibilité d'agir ainsi, il n'y aura de cesse [...] aux maux des cités, ni, ce me semble, à ceux du genre humain." (Platon, La République, livre V, 473c-d)
Surenchères de Grand sceau

Sans hiérarchiser, on peut dire qu’il y a trois sortes d’approches dites “Grand sceau” ou “Sceau universel” (mahāmudrā). Un Grand sceau centriste (Mādhyamika), un Grand sceau mystique (Advaya-Avadhūti , Sahajavajra, Gampopa) et un Grand Sceau ésotérique. Ces trois approches ne sont pas clairement délimitées, et peuvent se chevaucher. Les trois approches en soi peuvent d’ailleurs être bouddhistes ou non-bouddhistes. De toute façon, le nom grandiloquent (mahā-) suggère une certaine universalité, qui va au-delà de radeaux ou d’échelles spécifiques. Cela est cependant moins vrai pour le Grand sceau ésotérique, qui est comme une gnose, car les systèmes ésotériques s’inscrivent nécessairement dans des sociétés ou communautés spécifiques (théocraties).

Jim Rheingans de l’université de Vienne a étudié de près le Grand sceau pratiqué et enseigné par le huitième Karmapa Mikyö Dorje (1507–1554)[1] d’après les sources hagiographiques de Karmapa, ses oeuvres et les entrevues spirituels (dri lan) avec ses disciples. Rheingans soutient que la Mahāmudrā de l'école Karma Kagyü n'est pas un système statique. Il s'agit plutôt d'un système indépendant que le Guru/Lama adapte aux besoins des différents disciples, caractérisé par un pragmatisme didactique.

Le destin avant tout

Il y a aussi la vie et l’évolution individuelle de Karmapa 8, qui a pu soutenir différentes vues à différentes phases de sa vie, dans ses oeuvres et lors des entretiens. Il était le chef réincarné (tulku) de la lignée Karma Kagyu. Ce statut l’inscrit par dans un système ésotérique et la société théocratique des régions tibétaines. Le roi légendaire Indrabhūti avait abdiqué de son pouvoir, afin de devenir un bhikkhu/yogi bouddhiste, pour revenir parmi son peuple comme un dharmarāja théocrate par la suite. J'ignore des cas de hiérarques tibétains ayant renoncé à leur statut. Aucun n'est devenu un simple moine, yogi ordinaire, ou logicien mādhyamika. Il y a bien une hégémonie ésotérique, qui l’empêcherait de faire cela. Il ne peut pas choisir librement entre madhyamaka, yogācāra, vajrayāna ou tel type de Grand sceau. Il ne peut déclarer l'un supérieur à l'autre ou le préconiser. A titre individuel, il peut évidemment avoir ses préférences comme tout un chacun. Il ne faudrait pas, selon moi, donner trop de poids à l’une ou l’autre de ses déclarations dans une des sources, même si elles peuvent être intéressantes. La grande ligne reste celle d’un chef théocrate qui se soucie de la pérennité de sa lignée, qui passera à une autre réincarnation de théocrate.

Esotérisme et théocratie, l’alliance transcendante

L’ésotérisme étant ce qui justifie la position du théocrate ou du dharmarāja/cakravartin, il restera le cadre de toute entreprise spirituelle au sein d’une lignée. C'est universel, même le roi d’Angleterre, qui est à la fois le gouverneur suprême de l'Église d'Angleterre descend du roi David par une opération ésotérique limpide. Les conceptions contemporaines du Grand sceau restent définies par Jamgon Kongtrul Lodro Thaye (1813-1899). Il distinguait trois types : Mahāmudrā de type Sūtra, de type Mantra, et Mahāmudrā essentielle. La Mahāmudrā essentielle n’est accessible qu’à des individus prédisposés, et correspond au "chemin de la cognition directe" de Gampopa, qui se situe au-delà des sūtra et des tantras. La Mahāmudrā de type Sūtra ne donne pas accès à la réalisation finale, et est présenté comme laborieux et long. La Mahāmudrā de type Mantra est l’approche préconisée pour tous, même si, en fonction des dispositions inférieures ou intermédiaires, il faudrait initialement passer par des approches inférieures ou intermédiaires.

Esotérisme et hiérarchisation

Les systèmes ésotériques procèdent à des classements hiérarchiques de méthodes et d’individus, et ont besoin de maîtres (guru, lama, etc.) pour gérer la progression des individus en fonction de leurs talents et handicaps respectifs par rapport aux niveaux à atteindre. C’est le maître qui valide les acquis spirituels (réalisations, siddhis), et qui fait accéder le disciple à un autre niveau par le biais d’une autre méthode plus appropriée.

Il semble ne pas y avoir de fin aux classements hiérarchiques, il y a toujours moyen de surclasser le dernier niveau insurpassable, même pour les yogatantras supérieurs (bla na med pa).
“Le Kālacakra Tantra considère les tantras-père (comme Guhyasamāja et Yamāntaka) et tous les tantras-mère (comme Cakrasaṃvara et Hevajra) comme des tantras mondains ('jig rten pa). Les initiations obtenus par ces tantras, et plus particulièrement l'utilisation de la karmamudrā et jñānamudrā lors de la troisième initiation pour atteindre la quatrième, visent à obtenir des siddhis “mondains”. Les siddhis atteints par les tantras “mondains” sont ceux du Vajradhara surpassable (bla bcas pa), ou du "Vajrasattva inférieur" (rdor sems nyi tshe ba).

Les initiations supramondaines du Kālacakra (en particulier la quatrième initiation) conduisent à l’état de Vajrasattva universel (khyab pa'i rdor sems) et à la réalisation ultime du Mahāmudrā ésotérique. Dans ce système, la troisième initiation du Kālacakra, qui prépare à la quatrième (l'ultime sagesse du Grand Sceau), n'est pas mélangée aux siddhis mondains. La quatrième initiation du Kālacakra est ainsi considérée comme supérieure à la quatrième initiation provenant d'autres tantras comme Cakrasaṃvara et Guhyasamāja. Le Kālacakra est considéré comme plus profond, plus vaste et plus complet dans sa présentation de la voie ultime, clarifiant ce qui peut être caché ou moins explicite dans d'autres tantras.” (Blog Kālacakra Tantra et Mahāmudra ésotérique)
L’état de Vajrasattva “limité” (nyi tshe ba, s. prādeśika), des yogatantras insurpassables, comme le Guhyasamāja et le Hevajra, déclassés en “mondains” ('jig rten pa), ne permettent pas d’aller tout au bout du bout, et ne lavent pas plus blanc que blanc. Karmapa 8 préfère donc le Kālacakra tantra. Il se trouve que ce soit aussi le tantra le plus ouvertement et largement théocratique… et millénariste ainsi que militariste.

Le besoin de hiérarchie produit trois sortes de Grand sceau

Retour au Grand sceau madhyamaka et mystique. Le Grand sceau mādhyamika semble correspondre à la réalisation que les Dix versets sur le Réel (Tattvadaśaka d’Advayavajra) considèrent comme la voie du Milieu “intermédiaire”, “non ornée par les instructions du Guru”. Le Grand sceau mystique est celui d’Advayavajra, qui fait l’objet du Tattvadaśaka et de son commentaire par Sahajavajra ; celui diffusé par Gampopa et associé au chemin graduel Kadampa. Cette méthode (Introduction ngos sprod) est considérée au-dela des sūtras et tantras par Gampopa. Sahajavajra montre comme cette méthode Grand-mādhyamika est compatible avec les tantras (“mondains” comme le Hevajra). Cette compatibilité ne suffit pas cependant. La méthode de Gampopa peut être donnée hors du cadre des quatre initiations des yogatantras supérieurs, ou du chemin ésotérique (thabs lam), et par un simple ami de bien (kalyāṇamitra, dge bshes), et non un Guru ésotérique. Il s’agit au fond d’entrer dans l’ésotérisme. Pourquoi ? L’objectif est le “parfait état de Bouddha” avec les trois, quatre ou cinq Corps d’un Bouddha, car sur ce point aussi, il n’y a pas de fin aux classements et surclassements.

Le parfait éveil à un corps, et jusqu’à cinq corps

Le “parfait état de Bouddha” doté du plus grand nombre de Corps est celui du Kālacakra Tantra. Un seul, le Corps Gnostique (Jñānakāya), mais qui en contient quatre : le Sahajakāya (vacuité et béatitude), le Dharmakāya, le Sambhogakāya, et le Nirmāṇakāya. Dans le kālacakra, l'actualisation des quatre corps du Bouddha comme les quatre aspects du Jñānakāya est instantanée. La purification des quatre gouttes (bindu), qui sont les supports intérieurs des quatre types de Jñānakāya, est graduelle. Ainsi, on peut comprendre qu'il y a quatre types de Jñānakāya qui correspondent aux quatre corps. La gnose (jñāna) est également décrite en termes de gnose-vajra, de gnose de la béatitude innée (représentée par Kālacakra) et de gnose de la vacuité ayant tous les aspects (représentée par Viśvamata). Cela rejoint les six yogas du Kālacakra.

Il est évident que selon le Kālacakra tantra et la vue associée du vide extrinsèque (gzhan stong), le Grand sceau mādhyamika et le Grand sceau mystiques, non-ésotériques, ne peuvent pas conduire au “parfait état de Bouddha” et son jñānakāya primordial.

Voir ou ne pas voir la réalité lumineuse

La vue du vide extrinsèque pose une réalité lumineuse transcendante, qui, n’étant pas reconnue, englobe en quelque sorte la réalité conventionnelle et la réalité ultime ordinaires ou naturelles, tout comme le jñānakāya englobe les quatre (ou trois) Corps de Bouddha. L’union des deux vérités, conventionnelle et ultime, non-dualiste, est en contact avec la réalité lumineuse schématiquement parlant. Même en étant au sein même de la réalité lumineuse, elle ne La connaît pas positivement. Il manque la Gnose transcendante, qui n’est pas accessible par des moyens non-ésotériques. Les poissons voient-ils l’eau dans laquelle ils nagent, les oiseaux voient-ils l’air qu'ils traversent ? Tant d’ignorance.

Le Grand sceau mystique, “orné par les instructions du Guru”, par le biais d’une Introduction ou révélation (ngo sprod, en anglais souvent Pointing out), est une “connaissance” non-conceptuelle, déjà plus positive, rendue “tangible” par des paroles et des symboles d’un guide, conduisant à une expérience immédiate. De quoi ? De “la nature de la pensée”, la pensée se voyant elle-même. Que voit une pensée qui se voit elle-même ? La luminosité, l’auto-illumination de la conscience réflexive (Dharmakīrti) sont des métaphores.
“X a sans doute raison de se comparer à un “volcan”, mais il a tort d’entrer dans des détails.” (Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né)
Exploiter celles-ci, excessivement, est se rendre sur un terrain glissant, d’un point de vue bouddhiste mainstream. Regarder son esprit (sems la blta ba), et voir sa nature lumineuse très bien, mais où en est la lumification/divinisation de ton corps lumineux ?

Le Grand sceau mystique non plus ne conduit au “parfait état de Bouddha au complet”. Ce sont les plus hauts tantras qui vous le disent, et ceux-ci se surclassent les uns les autres, souvent à grand bruit. Il reste donc que le Grand sceau ésotérique, susceptible de doter un candidat de parfait état de Bouddha complet de ses trois, quatre ou cinq Corps. On trouve d’ailleurs la même logique de (sur)classement dans le Dzogchen, et dans tout système ésotérique.

Dans le prochain blog, j'aborderai d’autres thèmes intéressants soulevés dans les recherches de Jim Rheingans

***

[1] The Eighth Karmapa’s Life and his Interpretation of The Great Seal: A Religious Life and Instructional Texts in Historical and Doctrinal Contexts. 2017, Hamburg Buddhist Studies 9. Bochum/Freiburg: Projektverlag.
The Eighth Karmapa’s Answer to Gling drung pa: A Case Study, publié dans 2011, In Kapstein, Matthew T. and Roger R. Jackson (eds.), Mahāmudrā and the bKa´-brgyud Tradition. Proceedings of the 11th Seminar of the International Association for Tibetan Studies Bonn. IITBS GmbH: Halle, 345–386.

mardi 17 novembre 2020

Quel avenir pour l'intégrité d'une tradition ?


La communauté Amish, vivant sans la 5G...

“Une religion est un système de pratiques et de croyances en usage dans un groupe ou une communauté” (wikipedia).
Comme l’écrit Philippe Cornu dans Le bouddhisme vu par les médias français : le grand malentendu (INA) “[...] dans le bouddhisme, theoria et praxis sont indissociables, comme c’était autrefois le cas en Grèce, et tant la perspective philosophique que la pratique visent un but sotériologique.”

Généralement, dans les religions, c’est la théorie, voire une Révélation ou un dogme, qui précède et détermine la pratique. Vu ce lien entre la théorie et la pratique, on devrait être en mesure de dériver la théorie correspondante, en analysant la pratique qui en est indissociable. Dites-moi votre pratique, et je vous dirais votre “théorie”, que vous y souscrivez officiellement ou non. Cela est uniquement valable ici-bas sur notre motte sublunaire. Les religions, et donc aussi les éléments religieux du bouddhisme, tiennent des discours sur l’au-delà, sur le Bardo, le karma et la réincarnation, et sur ce qui transcende le monde, et qui échappent à la logique terrestre profane.
“Où est le sage? où est le scribe? où est le disputeur de ce siècle? Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse du monde? Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.” (Paul, premier épître aux Corinthiens, La gnose est-elle anti-intellectuelle ?)
Ce qui pourrait sembler pure folie aux yeux des profanes, peut être vénérée comme une sagesse de Dieu, ou une folle sagesse, un “expédient” (skt. upāya). Il n’est pas facile, voire impossible de “rétroconcevoir” la théorie, en partant de la pratique d’un sage religieux ou spirituel, ou d’un saint[1]. Le Bouddha nous avait avertis de ne pas aller voir de trop près, car cela peut rendre fou… Il vaut donc mieux capituler de suite, et accepter la doctrine religieuse, sans vouloir la mesurer avec des critères bancals. Dans la religion, theoria et praxis sont indissociables, mais à sens unique, c’est-à-dire de la théorie vers la pratique, la première déterminant la deuxième.

Cathédrale de Canterbury, la reine Élisabeth II et son époux

Cette règle spécifique s’applique dans “un système de pratiques et de croyances en usage dans une communauté”. La théorie et la pratique religieuses valent au sein d’une communauté religieuse et/ou nationale, si l’on vit dans une théocratie, ou dans une monarchie théocratique, où le roi/la reine (ou équivalent) est le représentant élu (et oint ou équivalent) de l’autorité religieuse.

Qu’arrive-t-il si un système de pratiques et de croyances, au hasard l’idéologie Nation-Roi-Religion d’une communauté bouddhiste ésotérique, est exporté et importé dans une communauté avec un autre système politique ? Dans le cas de la République française, l’aspect Nation et Roi bouddhistes auraient du mal à passer. La “communauté” de la religion importée devient alors une toute petite minorité dans un grand pays multiculturel (par la force des choses), qui a ses pratiques et croyances républicaines à lui. Chogyam Trungpa avait tenté d’imaginer un petit royaume (dans une grande république), dont il était lui-même le Roi-maître. Ses sujets/citoyens américains avaient comme une double nationalité ou double appartenance. Ce n’est pas si facile. Il est plus facile de naître sujet bouddhiste ésotérique dans un pays théocratique (démocratique, modérée, …). Sinon, il y a forcément des tensions entre ses différentes communautés d’appartenance, et un affaiblissement de la force du système de pratiques et de croyances.

Dzongsar KR au Bhoutan

Est-il possible de ne pratiquer que le bouddhisme ésotérique, “seul”, sans les aspects communautaires d’un Roi et d’une Nation bouddhistes ésotériques ? Je ne sais pas si c’est possible, mais c’est un peu ce qui s’est fait en dehors de la sphère himalayenne par la force des choses. C’est même pire que cela. A cause d’une problématique complexe, les bouddhistes ésotériques occidentaux se consacrent principalement à “la pratique” du bouddhisme ésotérique himalayen, comme le constate Philippe Cornu dans l’article précité. La connaissance de “la théorie” se réduit au stricte minimum. La problématique complexe ? Le problème de la méconnaissance de la langue tibétaine, des traductions de qualité très hétérogène, en précisant aussitôt que cela s'améliore, notamment en langue anglaise. La primauté de “la pratique” dans certaines lignées tibétaines. Un anti-intellectualisme qui tombe à pic, pour minimiser l’intérêt de la connaissance de la langue tibétaine et de “la théorie”. L’essentiel dans le bouddhisme est “la pratique”, et l’essentiel de “la pratique” est la dévotion au maître, habile en la méthode, qui sait exactement ce qu’il nous faut, ni moins, ni plus. Sa bonté dépasse celle du Bouddha, car ce n’est pas le Bouddha qui nous conduit vers l’éveil et la libération...

Que cette approche est dangereuse, nous le savons depuis quelque temps. Le Dalaï-Lama le sait aussi, et il veut désormais réhabiliter “le bouddhisme de Nalanda”, qui était une meilleure alliance de la théorie et la pratique indissociables, sans besoin ni d’un Roi éveillé, ni d’une Nation. Ni même d’un guru/lama tel que nous le connaissons actuellement. Un “ami de bien” suffit amplement. Aucun besoin d’un “Maître-roi”. La forme ésotérique du bouddhisme de Nalanda n’avait pas encore de vocation théocratique.

Le bouddhisme ésotérique tibétain a jugé que ce bouddhisme était incomplet, car il lui manquait des moyens, du pouvoir. Il a fait en sorte que le bouddhisme tibétain n’en manquait plus. L’histoire est passée par là, puis le Dalaï-Lama a abandonné sa fonction théocratique et a proposé une forme de gouvernement démocratique aux Tibétains en exil. Il y a des Tibétains qui regrettent ses choix, et qui sont toujours dans l’idéologie Religion-Roi-Nation. Cela donne plus de force à une religion, c’est certain.

Comment faire communauté avec les autres bouddhistes ésotériques, avec qui l’on partage les croyances et les pratiques ? Les Maîtres(-roi) du bouddhisme tibétain sont en grande partie des descendants des empereurs tibétains, et ils mettent en valeur ce lien (y compris dans leurs publications en français), qui est essentiel dans leur communauté et indissociablement lié à leur “religion”. Leurs empereurs avec les ministres ensevelisseurs de termas, deviennent-ils aussi ceux des bouddhistes ésotériques français ? Nos ancêtres (spirituels) les empereurs tibétains ? …

Les pratiques des génies et dieux locaux indiens, népalais et tibétains,(ḍākinī, dharmapāla, …) sont essentielles nous répète-t-on. Faudrait-il les faire sortir du territoire de leurs communautés d’origine, étendre leur territoire (skt. kṣetra), les mondialiser, les universaliser, les naturaliser, les adopter ? Ou bien, faut-il être moins psychorigide, et les considérer comme purement symboliques ? “Faire les pratiques”, simplement pour maintenir “le lien” et pour recevoir “les siddhis”, dont ces êtres surnaturels seraient les détenteurs ? Ou une interprétation plus digeste, plus psychologique de ce qui se jouerait “là”. Qu’est-ce qui se joue “là” ? Quel “lien”, quels “siddhis” ? Réinterpréter leurs aspects, leurs fonctions, leurs activités “de protection”, les sacrifices rituels, avec des vraies victimes, ou des figurines en pâte plus bouddhistement correctes ?

Chogyam Trungpa et son fils le Sakyong Mipham

Il nous a déjà été précisé que le rôle du Maître est essentiel et indispensable pour “la transmission”, dans les quelques échanges qui ont suivi les publications sur les abus de Sogyal Lakar. Le symbolisme a des limites. Certains maîtres, surtout nyingmapas (conservateurs), ont fait comprendre que notre démocratie et nos valeurs ne les intéressent pas. D’autres, comme Chogyam Trungpa, et son dauphin le Sakyong Mipham, ont montré comment ils concevaient une société éveillée. Apparemment, simplement “faire les pratiques” ne suffit pas pour faire une communauté éveillée “moderne”, si ce n’est pas une contradiction dans les termes.

Si on prenait les pratiques des bouddhistes ésotériques français, et qu’on essayait le plus objectivement possible d’en rétroconcevoir “la théorie”, c’est très improbable que les bouddhistes français s’y reconnaissent (p.e. la thèse de Marion Dapsance n'avait pas reçu un bon accueil). De quelle “communauté” seraient-elles la théorie et la pratique ? Le lien entre cette communauté, sa théorie et sa pratique, est-il réellement indissociable ?

Avec la mondialisation, et donc forcément une certaine “universalisation” des religions et les tensions et/ou les nivellements qui s’ensuivent, il y a une divergence entre la conception culturelle ou nationaliste (“Nation-Roi-Religion”) d’une religion et sa pratique dans une autre communauté.

Et puis, il y a le sens des mots, des images, des valeurs et des symboles utilisés dans la théorie et la pratique traditionnelles. Ils avaient/ont leurs sens et leurs synergies à eux, et leur réinterprétation contemporaine aussi a des limites. Les sacrifices sanglants des temps anciens peuvent être réinterprétés comme étant au fond le sacrifice de son ego, etc., mais pourquoi vouloir préserver le sens du sacrifice à tout prix ? N’est-ce pas aux dépens de la clarté qui est sacrifiée sur l’autel de la confusion ?

Et quid de "l’enracinement" ? Prenons l’exemple de Fahai Lama, qui conçut une fusion du Ch’an chinois et du bouddhisme ésotérique tibétain, et qui réussit à faire partager un ensemble de croyances et de pratiques au sein d’une communauté autour de lui, par son charisme. Seulement, après sa mort sa communauté s’est dispersée. Même si ses disciples continuent à pratiquer sa “religion”, sans communauté, sa religion ne pourra pas survivre. Combien de micro-communautés fragiles, improvisées par des lamas charismatiques survivront la mort de leurs fondateurs ?

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[1] Dans l’affaire de Dagri Rinpoche, Zopa Rinpoché avait déclaré qu’il était impossible de juger les actes d’un saint, puisque seuls les saints peuvent juger des actions d’autres saints. Et Dagri Rinpoché est un saint... Enfin, jusqu'à hier. Blog La cordée (entre la dictature du "on" et la tyrannie du "je")