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mardi 2 mars 2021

La précieuse étoffe uniquement visible aux connoisseurs (vaijñānika)


Conte du fripon Dhana de Hastināpura vendant une étoffe divine (divyapaṭa) au roi de Śrāvastī, que seuls des vaijñānika peuvent percevoir. Source : le Nirvāṇalīlāvatī de l'auteur jaina Jineśvara (1052)*

Il est toujours gratifiant de retourner à des sources plus anciennes, où la doctrine est encore au stade de formation et assez imparfaite, c’est-à-dire en comportant des contradictions non encore résolues, ou de façon différente. Il en va ainsi pour le statut du bodhisattva. Si on lit des sources, des sūtra, hors contexte, on peut parfois être surpris par le ton défensif de certains propos récurrents du Bouddha ou de son entourage. C’est parce que le bodhisattva engagé dans le monde n’allait pas de soi dans une tradition qui remonte aux sectes des Renonçants (śramaṇa), et attirait beaucoup de critiques. Les auditeurs prenaient assez mal que des bouddhistes “bodhisattva”, moines ou laïques, puissent suivre une voie dite supérieure à la leur, et conduisant à un résultat supérieur, tout en se passant de pratiquer conformément l’ascèse, et parfois même en vivant "bourgeoisement" ou royalement.

Le Sūtra du samādhi de la marche héroïque, le Śūraṃgamasamādhi (Śgs) (T642), prend surtout la défense de ces bodhisattva-là. Les bodhisattva vivant selon le Vinaya n’avaient pas besoin d’être défendus. C’est un sūtra étrange qui explique à la fois le long chemin graduel pénible d’un disciple du Bouddha, tout en donnant des raccourcis, et comme des prototypes d’une approche subitiste plus directe, mais en restant dans l’univers du mahāyāna. Il y en a pour tous les goûts. Même Māra est récupérable.

Le sūtra met en garde contre les jugements hâtifs des comportements de bodhisattva laïques respectés. Quand on n’est pas soi-même un Bouddha, on ne peut pas juger de la réalisation d’un autre, qui pourrait être un bodhisattva de haut niveau pratiquant la marche héroïque (ci-après “bodhisattva héroïque”). Traditionnellement, le bodhisattva héroïque a déjà atteint la dixième terre, et reçu l’onction sacrée (abhiṣeka) des Bouddhas. C’est alors, qu’il “obtient”, en dernier lieu, le Śūraṃgamasamādhi[1]. A partir de là, tout lui sera possible. Pouvant être partout en même temps, en différentes métamorphoses, on ne peut jamais être certain de ne pas avoir affaire à un presque-Bouddha, et dans ce cas, il vaut mieux ne pas juger son comportement, si pour vous les dharma ne sont pas vides et non-produits.

Il peut très bien être votre roi, vivant dans le stupre et le luxe. On pourrait lui demander “comment restes-tu attaché à la royauté et aux plaisirs ?[2]” La réponse serait alors que le bodhisattva n’est PAS attaché à la royauté et aux plaisirs ; “c’est pour mûrir et perfectionner les êtres qu’il se trouve ici en laïc (gṛhastha) et qu’il apparaît comme bodhisattva, mais en ce même moment, en d’autres univers, il a déjà atteint l’état de Buddha et il fait tourner la Roue de la Loi[3]. La réponse sera encore différente pour le roi Indrabhūti du Guhyasamāja, mais pour l’instant, voilà la raison donnée par ce sūtra. Chaque chose en son temps. Un des messages clé du Śgs est ce pouvoir d’ubiquité : dans le monde “réel” (māyā) comme dans des mondes symboliques, visibles uniquement pour ceux ont d’yeux pour les symboles. Le bodhisattva Māragocarānupalipta peut être en train de forniquer avec 200 filles de Māra, à travers 200 copies conformes de lui-même, l’original restera simultanément présent dans de multiples assemblées de Bouddhas[4]. C’est de la fornication distraite ou inconcevable, le fond de l’esprit recueilli ailleurs.

Un “wokiste” pourrait se poser des questions sur le pourquoi de la présence de ce fantasme masculin dans ce sūtra, mais personne dans la très nombreuse assemblée du Śgs n’y pensa, enfin il me semble.

Toutes les extases (dhyāna), recueillements (samāpatti), libérations (vimokṣa), concentrations (samādhi), facultés surnaturelles (abhijñā), pouvoirs magiques (ṛddhi) et savoirs indéfectibles (pratisaṃvijñāna) sont inclus dans le Śgs (p. 141). Il en va de même pour la pratique des perfections (pāramitā). Une personne ordinaire pourrait avoir l’impression qu’un bodhisattva héroïque ait tous les défauts, qui sont le contraire des perfections, mais c’est parce qu’elle ignore les raisons profondes de la marche héroïque. Le bodhisattva héroïque qui est un parfait champ de mérite ne s’écarte jamais du bon chemin, mais fait semblant d’entrer dans les mauvais chemins (kumārga), il peut paraître fort attaché aux plaisirs, mais il est détaché de toutes les passions (p. 235).
“...Tout en demeurant dans la marche héroïque, je suis … un noble roi cakravartin, … ou encore banquier (śreṣṭhin), maître de maison, roitelet (koṭṭarāja), grand roi (mahārāja), kṣatriya, brahmāna ou śūdra” (p. 223).
C’est comme si ce concept et ce sūtra (avec le Vkn) avait préparé la voie au Gaṇḍavyūha sūtra (Vème s.), où l’on voit le fils de marchand Sudhana rencontrer 53 amis spirituels (skt. kalyānamitra) de différentes couches sociales. Le roi-tyran Anala explique :
« Fils de famille, que penses-tu ? Ces simulacres de pécheurs (pāpaka) confrontés au fruit de leurs actes, existent-ils réellement ? Ces simulacres de corps splendides, existent-ils vraiment ? Ce simulacre de la cour, existe-il vraiment ? Ce simulacre de grand luxe, existe-t-il vraiment ? Ces simulacres de mon statut de monarque et d’un grand pouvoir, existe-t-il vraiment ? Non, dit Sa Majesté, cela n'existe pas vraiment. Il poursuivit: Fils de famille, je suis un bodhisattva libéré (vimokṣika) avec des pouvoirs magiques. La plupart des sujets qui habitent mon royaume, tuent, volent, se méconduisent sexuellement, mentent, médisent, tiennent des propos incohérents, sont cupides, malveillants, entretiennent des vues fausses (mithyā-dṛṣṭi) et commettent des actes négatifs. »[6]

« Fils de famille, c'est pour éduquer ces personnes, et pour les amener à maturité, pour leur parfaite édification, et pour leur propre bien, et surtout avec la plus grande compassion qu'ils sont amenés ici, et que des simulacres de tortionnaires sont omniprésents sur le territoire de mon royaume. »

« Ce sont des simulacres de tortionnaires, qui saisissent des simulacres de condamnés à mort, afin de les exécuter. Ce sont des simulacres de juges, qui prononcent divers jugements contre des simulacres de personnes ayant commis les dix actes négatifs. Et ce sont des simulacres de souffrances insupportables, causées par des mains, des pieds, des oreilles, de membres, de doigts et de têtes tranchées qui sont déployées par magie. En voyant tout cela, les habitants de mon royaume, renoncent à leurs fautes et développent la force du regret, la frayeur et la crainte. Ils renonceront ainsi aux actes négatifs et deviendront vigilants. Fils de famille, cet expédient a pour effet de faire renoncer ces êtres aux fautes et à leur inspirer la crainte, et le regret, afin qu'ils se détournent des actes négatifs. »
C’est la marche héroïque qui permet au bodhisattva de “manifester les couleurs, les attitudes (īryapātha)” etc. d’un être, “sans jamais s’écarter intérieurement de la pensée d’illumination (bodhicitta)”[5]. “Ils circulent dans le triple monde, mais ne s’écartent pas de l’élément fondamental (dharmadhātu)”. “Il bouleverse les attitudes reçues, mais il ne bouleverse jamais l’élément fondamental (dharmadhātu)” (p. 143). “Le bodhisattva sait que tous les dharma reposent éternellement sur un élément fondamental (dharmadhātu)” (p. 144). Ainsi, il peut vivre en solitude comme en ville, il peut adopter une religion hérétique, pour y convertir les êtres (p. 146), “il n’est pas souillé par les vues fausses”, “il semble adopter les attitudes des hérétiques, mais n’y conforme pas son comportement”. “Il ne voit pas l’existence propre des actes, ni l’existence propre de la rétribution, mais il enseigne aux êtres l’acte et la rétribution” (p. 148). Toutes les astuces sont bonnes pour conduire les êtres au salut, qui passe par la même marche héroïque. Quand l’univers entier est rempli de bodhisattva héroïques, faisant tous semblant, et utilisant toutes sortes de simulacres dans le Spectacle universel, et qu’il n’y a plus un seul être à sauver, tout peut s’effondrer et se nirvaniser, mais tout peut aussi bien continuer, puisque le Spectacle est indissociable de la dimension absolue (dharmadātu). Si ça se trouve, nous y sommes déjà ! Nous sommes tous des bodhisattva héroïques en marche vers l’Eveil universel. C’est acquis, il faut juste continuer à faire de la pédagogie, pour que nous ne l'oublions pas. Ne changez rien, tout est parfait, vous êtes parfaits !

***

Anthony Kennedy Warder (1992). Indian Kāvya Literature: The art of storytelling, Volume 6. pp. 261–262, 268–270.

[1] Śgs, p. 166

[2] Śgs, p. 177

[3] Śgs, p178

[4] Śgs, p. 216 “Il se manifeste dans tous les domaines de Māra, mais il n'est pas souillé par les domaines de Māra. Il s'amuse avec les filles des dieux (devankyā), mais il n'éprouve pas de mauvais plaisir sexuel (maithunarati). Ce kulaputra se trouve en Śgs : il pénètre dans les palais de Māra, et cependant il ne quitte pas l'Assemblée réunie autour du Bouddha. Il semble parcourir le monde de Māra, s'y promener et si amuser, mais il emploie les buddhaharma pour convertir les êtres.”

[5] Śgs, p. 122, p.125

samedi 27 février 2021

La marche héroïque


L'aventure c'est l'aventure

Pour commencer, ne pas confondre le Śūraṃgamasamādhi (Śgs) (T642) du IIème siècle et le Śūraṃgama sūtra (T945), qui est un apocryphe chinois du VIIIème siècle.

Ce qui frappe le lecteur, et ce qui avait frappé le traducteur français, Mgr. Etienne Lamotte, ce sont les nombreuses ressemblances entre le Śgs et le Vimalakīrtinirdeśa (Vkn) du IIème siècle. Les deux sont des sūtra de mahāyāna, où le bouddhisme des auditeurs (śrāvakayāna) est mis à mal, et mis sens dessus dessous.

Le bouddhisme śrāvakayāna est connu, trop connu, au point d’être devenu un cliché, et c’est avec un plaisir non dissimulé que le Śgs et le Vkn s’en amusent. Les sūtras mettent en scène tous les protagonistes bouddhistes connus, et utilisent le cadre spatiotemporel traditionnel des enseignements du Bouddha Śākyamuni, en le tirant dans tous les sens spatiotemporels, et en gonflant le nombre des assemblées jusqu’à ce qu’ils ne veulent plus rien dire. On change d’échelle, tout n’est pas seulement “grand” (mahā) dans ce véhicule, mais surtout énorme. Les pouvoirs sont sans limites. Dans le théâtre cosmique du Śūraṃgamasamādhi, tous les rôles peuvent être inversés. Tout est dans tout, surtout dans son contraire, et inversement. Rien n’est impossible à un héros (Bouddha ou bodhisattva), si l’on peut l’imaginer. Rien n’est figé. Rien n’est comme il paraît. La langue ordinaire semble avoir été remplacée par une sorte de Novlangue (Newspeak) “non-dualiste” : "le lien est la délivrance, et la délivrance est le lien”. C’est un des messages clé du Śgs. Le monde du Śgs est l’Imagination, et la liberté intérieure qu’elle procure, pour celui qui comprend que les dharma ne sont pas produits.

La bouddhéité y est une question de temps, et comme ce n’est qu’une question de temps, c’est déjà arrivé, cela arrive et cela arrivera de nouveau. “Time is nature’s way of keeping everything from happening at once”. Eh bien, dans le Śgs, tout se passe en même temps, et partout. Pendant que le Bouddha Śākyamuni prêcha au Magadha, dans d’autres univers, il en était encore aux Jātaka, ou au milieu de son harem. Il n’y a plus de cloisons dans les mémoires. La marche des héros montrera surtout que les héros anciens du śrāvakayāna, sont d’un calibre bien moindre que les héros bodhisattvas. Sariputra, Mahakasyapa, Ananda, Subhuti, … ils restent tous bredouilles. Les deva et autres êtres surnaturels sont tous des fans inconditionnels du Bouddha, qui en a fait des bodhisattvas en leur faisant adopter le projet de la bouddhéité (skt. cittotpāda tib. sems bskyed), et en leur prédisant leur éveil futur, bien que le futur, vous savez… dès le moment, où l’on décide de s’éveiller, on entre dans le samādhi de la marche héroïque, et plus rien ne sera comme avant.

Le grand exploit du Śgs est la conversion de Māra et de ses filles (devankyā), projet habilement mené par un bodhisattva expert du nom de Māragocarānupalipta (Non-souillé par le domaine de Māra, tib. bdud kyi spyod pa’i yul gyis mi gos pa). Māra, qui voulait à tout prix empêcher l’enseignement de ce sūtra célébrant le projet de la bouddhéité à la portée de tous, se trouve attaché par cinq liens aussitôt qu’il produit son projet malicieux. Pour que ces liens se défassent, il faut que lui aussi produise le projet de la bouddhéité. Il fera semblant, mais même faire semblant suffit parfois dans le monde étrange du Śgs …

Pour convertir les filles de Māra, enfin 200 devankyā “lubriques” (tib. lha mo 'dod chags la spyod cing chags pa) traduit Lamotte, Māragocarānupalipta développe un charme à faire sauter tous les verrous. Il crée 200 clones de lui-même et comble les désirs de chacune des 200 devankyā, en échange de leur promesse d’adopter le projet de la bouddhéité. Ces deux conversions donnent lieu à des prédictions par le Bouddha de leur future bouddhéité, et à une explication des différentes types de prédiction[1]. Les 200 filles exigent le dernier type de prédiction, et ne veulent pas d’une prédiction en cachette, ce qui fait rire le Bouddha… Pas un sourire mystérieux, on est quand même dans le mahāyāna, mais :
de sa bouche, jaillirent des rayons de couleurs diverses qui illuminèrent tous les univers, firent retour au Bhagavat et disparurent dans sa protubérance crânienne”.
Le Bouddha explique qu’elles deviendront des Bouddha “au bout de sept cents périodes incalculables” - mais qu’est-ce le temps dans cet univers où le temps et l’espace se télescopent, et où tout arrive en même temps - et que dès leur mort, elles “changeront leur corps de femme, iront toutes renaître dans” Tuṣita, où elles vénéreront et serviront Maitreya.[2]

A ce sujet, il faudrait parler du cas du devaputra Gopaka, une des ex-épouses du bodhisattva Śākyamuni, qui avait obtenu un corps masculin de devaputra, fils de Sakra, après sa mort, mais sans avoir pour autant “détruit ni abandonné les caractéristiques du corps féminin[3], car :
[les concepts] d’homme et de femme sont des méprises, et tous les dharma, eux aussi, sont des méprises : ils sont absolument privés de dualité”.

Ceux qui sont engagés dans le Grand Véhicule ne voient pas de différence entre homme (puruṣa) et femme (strī). Pourquoi ? Parce que la pensée omnisciente (sarvajñācitta) ne se trouve pas dans le triple monde et que les notions d’homme et de femme sont forgées par les imaginations (vikalpaprabhāvita).[4]
Notons au passage que les femmes ayant participé le lit d’un bodhisattva, renaissent dans un monde divin dans un corps masculin. La loi du Karma semble ignorer le Dharma profond et les Bouddha et bodhisattva naissent ou se métamorphosent (tib. sprul) dans des corps formels avec des attributs mâles. Le “bouddhisme” produit par le Śgs reste un bouddhisme dualiste. La raison, ou l’excuse, donnée est le fait que les diverses dualités comptent pour les êtres à convertir.
Les bodhisattva, sans jamais s’écarter du Śgs, se manifestent partout dans d’innombrables univers et prêchent la Loi selon les aspirations des êtres[5].”
Ils s’adaptent, il s’abaissent à enseigner des dualités, afin de faire progresser les êtres… Il y a bien des différences entre homme et femme, entre le brahmin et le śūdra, le maître et l’esclave. Dans leurs métamorphoses etc., les Bouddhas et bodhisattva, utilisent et cautionnent donc ces différences, et ne suggèrent pas de changer la moindre chose dans le monde, justement à cause de la non-dualité, qu’ils sont les seuls à connaître. C’est l’une ou l’autre extrême. Il ne faut pas penser à cette vie-ci, il faut penser à la suivante. Qu’importe que l’on soit un esclave, un śūdra, une femme, quand on sait qu’en servant un bodhisattva, on aura une bonne naissance. D’autant plus, quand on a adopté le projet de la bouddhéité (cittotpāda), et que l’on est alors déjà un peu comme un Bouddha au plus profond de soi, invisible aux autres.
Nous devons considérer tous les êtres comme étant le Maître [le Bouddha] en personne. Pourquoi ? C’est que nous ne possédons pas ton savoir et nous ne savons pas chez quel bodhisattva se trouvent les facultés spirituelles mûrissant en Bodhi et chez quels bodhisattva elle ne se trouvent pas. Ainsi donc, ô Bhagavat, ignorant cela, il nous arrive de concevoir du mépris pour de tels hommes et, par là, nous pouvons nous blesser nous-mêmes[6].”
D’autant plus qu’un bodhisattva bon-vivant comme Māragocarānupalipta
“...se manifeste dans tous les domaines de Māra, mais il n'est pas souillé par les domaines de Māra. Il s'amuse avec les filles des dieux (devankyā), mais il n'éprouve pas de mauvais plaisir sexuel (maithunarati). Ce kulaputra se trouve en Śgs : il pénètre dans les palais de Māra, et cependant il ne quitte pas l'Assemblée réunie autour du Bouddha. Il semble parcourir le monde de Māra, s'y promener et si amuser, mais il emploie les buddhaharma pour convertir les êtres[7].”
Sans aucune hypocrisie évidemment. Ce monde injuste, que nous connaissons, le Śgs montre qu’il en existe de centaines de milliers dans tout l’univers, gérés d’une main de maître par des assemblées de Bouddhas et des bodhisattva. L’injustice, les inégalités, bref les dualités de ces mondes sont au fond des moyens habiles pour inciter les êtres qui les habitent à rejoindre le projet de la bouddhéité, pour qu’ils réalisent la vacuité et la non-dualité, et qu’ils tiennent ainsi jusqu’à leur mort, tout en se sachant en réalité déjà inséparables de l’assemblée du Bouddha, pour ensuite accéder à une renaissance meilleure, et recevoir d'un des millions de Bouddhas en personne la prédiction de sa future bouddhéité.

En attendant, et en vivant sa vie,
l’homme ne doit pas juger l’homme, car il se blesse lui-même bien vite, ô Moines, l’homme qui juge l’homme. Moi-même ou qui me ressemble pouvons scruter l’homme”.
Rappelons tout de même le contexte. Le Bouddha s’adresse surtout aux auditeurs, qui jugent les actes des bodhisattva, et qui ne devraient pas faire cela, dans leur propre intérêt, car
ô Kāśyapa, le bodhisatvva et le śrāvaka doivent considérer tous les êtres comme étant le Maître lui-même, et se demander prudemment si quelque individu appartenant au Véhicule des bodhisattva ne se trouve pas devant eux[8].”
C’est sans doute en pensant à cela, que Lama Zopa a pu dire au sujet de l’affaire Dagri Rinpoché : “We will have to achieve enlightenment in order to investigate the beginningless rebirths of Dagri Rinpoche. We have to be enlightened; otherwise, we can’t investigate. This is my logic.” Lama Zopa Rinpoches Additional Advice to Students of Dagri Rinpoche

Ou le recadrage des étudiants de Vajradhatu/Shambala par Gyatrul Rinpoché, qui les rappelait que les “mécomportements” des maîtres (Chögyam Trungpa et le régent-vajra) étaient “des grandes bénédictions de grands bodhisattvas, qui étaient plus grands que des rois”.
N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence[9].”

***

[1] Celle concernant celui qui n’a pas encore produit la pensée de Bodhi, concernant celui qui vient de produire la pensée de Bodhi, celle faite en cachette de l’intéressé, et celle faite à celui qui obtient la conviction que les dharma ne naissent pas. p. 205

[2] Śgs, p. 216

[3] Śgs, p. 175

[4] śgs, p. 174

[5] Śgs, p. 226

[6] Śgs, p. 207

[7] Śgs, p. 222

[8] Śgs, p. 208

[9] Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59 Voir aussi Du féminisme éveillé, vraiment ?

samedi 27 février 2016

Percer l’idéologie, retrouver l’Être ?




K. G. Dürckheim (1896-1988), professeur en psychologie allemand, qui découvrit le zazen en 1945 au Japon, développa une « thérapie initiatique », qui a pour objectif de retrouver l’Unité essentielle de l’Être essentiel (le Ciel) et du moi existentiel (la Terre). « L’être est une réalité qui nous appelle intérieurement à travers une souffrance particulière ; il est la véritable Réalité, en nous et en chaque chose. »[1]

La méthode de Dürckheim est enseignée dans les centres Dürckheim . Elle ne s’inspire pas seulement du zazen, mais aussi, notamment en ce qui concerne l’Être, de maître Eckhart[2].
« Le zazen. Exercé de l'attitude correcte, comme une assise absolument immobile, l'esprit dégagé de tous ses contenus c'est-à-dire dans le vide total, cet exercice prépare le terrain pour une rencontre de l’Être. »
Il s’agit de faire une percée (Durchbruch), « la Percée de l’être », de l’être profond, à travers la couche du moi existentiel, afin de « devenir un avec la source de notre Être » et de « rapatrier l'âme dans cet Être ». Voilà le sens de la méditation Dürckheimienne.[3] Celui qui réussit la Percée, peut alors se centrer dans son être essentiel.
« Le sens final de ce devenir est une "extinction", un épanouissement et un anéantissement dans le UN divin qui est, lui, au-delà du devenir et du disparaître. »[4]
L’homme naît comme un être de nature, mais en se socialisant il se coupe de celui-ci, et il souffre en conséquence, « parce qu'il se prive de sa vérité intérieure »[5].

Le réel, voire la Réalité (l’Être), est recouverte par de l’idéologie. Pour un adepte de l’Être, l’idéologie, quelle qu’elle soit, est un mensonge.
« Before we were born, a whole society of storytellers was already here. The storytellers who were here before us taught us how to be human. First they told us what we are -- a boy or a girl -- then they told us who we are, and who we should or shouldn’t be. From the storytellers, we learned how to create our own story. By exploring the story that we create, I discovered that the story has a voice. You can call it ‘thinking’ if you want. I call it ‘the voice of knowledge’ because it’s telling you everything you know. It’s always trying to make sense out of everything. That voice is always there. It’s not even real, but you hear it. You can say, ‘Well, it’s me. I’m the one who is talking.’ But if you are talking then who is listening?
The voice of knowledge can also be called the liar who lives in your head. The liar speaks in your language, but your spirit, the truth has no language. You just know truth: you feel it. The voice of your spirit tries to come out, but the voice of the liar is stronger and louder and it hooks your attention almost all of the time
! »[6]
Vivre dans le mensonge cause de la fatigue et de la souffrance (« pain body »[7]), le vrai repos est le « ravissement »[8] dans l’Être (Dürckheim) ou dans la Divinité (Gottheit, Maître Eckhart). Le rapt du niveau existentiel et le transport au niveau essentiel. Ce qui se transporte ainsi n’est pas le corps, mais l’âme.

Eckhart Tolle parle du menteur qui vie dans notre tête, dans le Śūrāṅgamasūtra le Bouddha explique à Ānanda qu’il y a deux niveaux de pensée, la pensée ordinaire (l’idéologie) et « la pensée véritable et éternelle, qui ne serait autre que la pensée pleinement éveillée de tous les bouddhas ».[9] Pour exemple, le Bouddha compare les pensées ordinaires (l’déologie de Destutt de Tracy) à des conspirateurs.
« Mais maintenant tes yeux, oreilles, nez, langue, corps et pensée sont comme des conspirateurs qui ont laissé des voleurs entrer dans votre maison, pour vous dérober de vos biens. De cette façon, depuis les temps sans commencement, les êtres et le monde du temps et de l’espace ont été associés par l’effet de l’illusion, et c’est pourquoi [les êtres] ne peuvent transcender ce monde. »[10]
Dans le bouddhisme du grand véhicule, on ne « perce » pas l’illusion, pour s’installer ensuite dans l’être. Le deuxième niveau (« ultime ») est la connaissance de la nature de l’idéologie ; celle-ci peut être transformée et utilisée en connaissance de cause et dans le sens de l’éveil universel. Il n’y a rien de définitif dans le sens de l’éveil, à part qu’il est présenté en s’appuyant sur l’éthique, la transformation et la sagesse (triśikṣā) et en se voulant l’élimination des trois poisons (convoitise, haine et aveuglement). Il ne faut pas confondre l’éveil et la percée. La percée n’est que la première étape, l’éveil, dans le sens de « manifestation éveillée » (tib. mngon byang sct. abhisambodhi) est le retour du « repos ». Le repos du bodhisattva n’est en fait que la connaissance de la nature de la « vérité conventionnelle ». On peut s’attarder, se délasser dans le liquide amniotique essentiel de l’Être, mais on ne peut pas véritablement appeler cela « éveil ».

Dans le Śūrāṅgamasamādhisūtra (tib. dpa' bar 'gro ba'i ting nge 'dzin gyi mdo), qu’il ne faut pas confondre avec le sūtra au nom très similiaire ci-dessus, Mañjuśrī, bodhisattva de la dixième terre, un quasi Bouddha, décide de sortir du liquide amniotique essentiel de l’UN (« une "extinction", un épanouissement et un anéantissement dans le UN divin qui est, lui, au-delà du devenir et du disparaître »), et s’éveille (sct. sambodhi) en s’engageant dans l’ « idéologie » de la « marche héroïque », qui n’est pas tant une « marche vers l’éveil » que la marche de l’éveil (sct. bohicārya).

Une idéologie détermine le monde des sujets de l’idéologie, et c’est à travers l’idéologie que les sujets peuvent transformer leur monde. Un monde se transforme par l’idéologie et les pratiques sociales. Dans l’idéologie du Śūrāṅgamasamādhisūtra et du Bodhicāryāvatāra, tournés vers la terre qu’ils regardent avec compassion, l’éveil passe par la marche de l’éveil du bodhisattva. Il en va autrement dans l’idéologie tantrique qui regarde le Ciel avec dévotion. La compassion envers les êtres est en fait la volonté de les sauver de la Terra Pestefera afin de les établir dans la Terra Lucida. Une mauvaise langue pourrait comparer ce type de compassion à une sorte de prosélytisme. Les bodhisattvas des tantras sont des nostalgiques de la Terre de Lumière. Ils présentent une idéologie où la terre est privée de toute agentivité. Seul un soulagement provisoire est possible, en fait un pis-aller, en reconstituant ici-bas ce qu’ils imaginent être là-haut. Alors, comme un genre d’effet « trickle down »[11], les bénédictions de la Terre de Lumière descendraient sur la terre par sympathie universelle.

Le dzogchen tardif est présenté comme un chemin en deux parties, la première étant la percée (tib. khregs chod, « percer à travers la rigidité ») qui s’inscrit plutôt dans la méthode bouddhiste commune. Pour la deuxième partie, il ne propose pas tant de suivre une idéologie éveillée terrestre comme dans la voie des bodhisattvas, que de remplir, visionnairement, le temps et l’espace avec le symbolique de la Terre de Lumière en préparation du grand transfert, qui reste l’objectif et la réussite ultime. Le passage ici-bas ne serait que la préparation aux diverses opportunités que présente la mort et l’expérience post-mortem pour rejoindre la Terre de Lumière.

Là où Dürckheim, Maître Eckhart, Eckhart Tolle et autres adeptes de l’Être suivent un mystique discret, assez vague, le bouddhisme ésotérique a pour objectif de rendre son idéologie visible, partout et tout le temps, pour frapper autant que possible les esprits. Si cela n’aurait pas d’autre effet, cela créerait au moins des connexions de bonne augure (tib. rten ‘brel).

L’effet secondaire de cette idéologie de salut post-mortem, à moins que ce ne soit le véritable objectif, est de prendre modèle sur une suprastructure et de l’appliquer ici-bas dans la mesure du possible. Les hiérarchies terrestres s’appuient alors sur les hiérarchies célestes, auxquels seront subordonnés les principes de démocratie, d’égalité, de parité, de liberté d’expression etc. L’imaginaire et le symbolique du bouddhisme ésotérique sont de type féodal, que ce soit réellement pour notre bien ou non. Est-ce que ce type d’idéologie est (toujours) compatible avec notre monde ?

Blog sur Bergson et le mystique actif

***

[1] Source

[2] «Durchbruch in die Gottheit»

[3] Source

[4] K. G. Dürckheim. La percée de l'Etre

[5] Jacques Castermane, Pourquoi méditer chaque jour vingt-cinq minutes ?

[6] Eckhart Tolle cité dans Times of India, Patna , Sunday Mar 19, 06. Il semblerait que cette idée soit plutôt celle exprimée par don Migel Ruiz et Janet Mills.

[7] Expression d’Eckhart Tolle

[8] « État mystique, supérieur à l'extase, dans lequel l'âme, soustraite à l'influence des sens et du monde extérieur, se trouve transportée dans un monde surnaturel, amenée vers Dieu. » Atilf  

[9] « The Buddha then compounds his cousin's confusion by stating that there are fundamentally two kinds of mind — first, the ordinary mind of which we are aware and which is entangled, lifetime after lifetime, in the snare of illusory perceptions and deluded mental activity; and second, the everlasting true mind, which is our real nature and which is identical to the fully awakened mind of all Buddhas. The Buddha adds that it is because beings have lost touch with their own true mind that they are bound to the cycle of death and rebirth. » Śūrāṅgamasūtra traduit en anglais par Buddhist Text Translation Society Burlingame, CA avec un commentaire par Venerable Master Hsüan Hua..

[10] « But now your eyes, ears, nose, tongue, body, and mind are like conspirators who have introduced thieves into your house to plunder your valuables. In this way, since time without beginning, beings and the world of time and space have been tied to each other because of illusion, and that is why beings cannot transcend this world. »

[11] « théorie selon laquelle le bien-être des riches finit par profiter aux classes sociales défavorisées « Larousse