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dimanche 16 juillet 2023

Sauver (les germes de Lumière) comme mission

Save Our Souls, photo : Richard Kleinert

Christ ( Χριστός, l’oint en grec) est la traduction du terme hébreu Mashia'h (en araméen meshi'ha), qui signifie également “oint”, et qui est à l’origine de la traduction “messie”. Le terme “oindre” correspond ici à un rituel d’intronisation (prêtres, rois, …). A l’image de la consécration de Maitreya, intronisé comme régent (s. yuvarāja) par le Bouddha, avant que ce dernier ne descende de Tuṣita pour prendre naissance sur la terre et conduire sa carrière de Bouddha. Il y a clairement un parallèle entre le prince héritier lors de son investiture et le bodhisattva de la dixième bhūmi au moment où il devient «Roi du dharma»[1].

Pour la fonction de "l’oint" chez les Hébreux, d’une part, il s’agit d’une onction par un prophète, etc., donnée à une personne choisie pour un certain office, et de l’autre de la croyance en un sauveur envoyé au peuple juif et/ou à l’humanité. La mission de ce sauveur, envoyé par Dieu, le plérôme, etc., peut être de différents types. Reconquérir l’indépendance, apporter paix et félicité dans le monde, établir un royaume, restaurer une religion orthodoxe, sauver les justes et condamner les méchants, etc. En bref, remettre de l’ordre et/ou sauver les âmes de leur geôles en fer noir.
Les prophéties bibliques[2] indiquent qu’un homme issu de la lignée du roi David, descendant d'Yshaï (Jessé), un sauveur, amènera à la fin des temps une ère de paix et de félicité éternelle dont bénéficieront la nation israélite et le monde entier qui s'élèvera avec ses croyants”.
La croyance en un sauveur, voire un prophète, envoyé par le ciel n’est pas une spécificité des religions de la Méditerranée (judaïsme, christianisme, “gnosticisme”, islam, etc.). Depuis linvention du ciel, celui-ci fait connaître top-down ses volontés à l’humanité par divers moyens. Notamment par des médiateurs “en contact” avec lui, et qui sont reconnus en tant que médiateurs/missionnaires par des cérémonies, des gestes symboliques et rituels, parmi lesquels “l’onction”, le baptême (par l’eau ou par “le feu”), qui semble avoir son équivalent en l’abhiṣeka[3] (tib. dbang), qui signifie “aspersion rituelle”, “consécration” (royale ou initiatique). Il s’agit de symboliser une transmission de pouvoir, reçu d’une autorité supérieure, désormais située allégoriquement dans le ciel.

Le “gnosticisme” en tant que la désignation des croyances et pratiques de groupes religieux au début de notre ère dans la région méditerranéenne na plus lieu dêtre[4]. En tant que tels, les “gnostiques” sont surtout l’invention de certains pères de l'Église et hérésiologues, voulant mettre à distance des disciples du Christ “hérétiques” de leurs propres doctrines et pratiques, et resserrer les rangs de leurs ouailles. En essentialisant les doctrines et leurs origines respectives, ainsi que leur “pureté” (adéquation entre la doctrine originale et sa source, dans le temps), les “gnostiques” étaient désignés comme des hérétiques, dont les doctrines ne pouvaient avoir pour source que “Satan”[5]. Ce message semblait avoir été destiné davantage aux propres fidèles chrétiens qu’aux “gnostiques”. 

La différence avec le judaïsme, pour les hérésiologues, étant que sa source était considérée “pure”, mais mal interprétée. Le judaïsme était d’ailleurs aussi multiforme, avec des variétés de croyances et de pratiques, comme on pouvait les trouver parmi les premiers chrétiens, “orthodoxes” et “hérétiques” confondus. Il faudrait donc sans doute parler d’un terreaugnostique (à définir), dont certains éléments pouvaient être partagés, et même en dehors de la région méditerranéenne. L’idée de la lutte entre forces du bien et du mal, et entre Lumières et ténèbres avait d’ailleurs une autre origine, et qui s’était répandue à la fois vers l’Ouest comme vers l’Est par les routes commerciales. 

D’autres facteurs d’influence (néfaste) selon les hérésiologues pouvaient être la philosophie grecque, les idées hellénistes, la religion dite païenne, ainsi que toute tentative syncrétiste. Les deux jambes du christianisme primitif étaient les écritures (Testament) et les révélations du Christ, les écritures devant être réinterprétées, mais uniquement par des spécialistes mâles, avec des tensions entre la foi vivante et le credo. Les injonctions religieuses (p.e. le véritable jeûne devient ainsi de “faire de bonnes actions” dans l'Épître de Barnabé, p. 44[6]).

“Philon le juif” d’Alexandrie (20 av. JC- 45 AD) avait déjà entrepris une réinterprétation des écritures juives sous influence hellénistique. C’était de toute façon une époque propice au brassage d’idées, où les religions, ou les cultes, étaient enrichis par les apports des sciences de l’époque.

Les missionnaires terriens considérés comme des envoyés doivent avoir à la fois une généalogie humaine, “pneumatique”/yoguique (corps psychique/astral) et spirituelle impeccable. L’origine humaine étant Seth, le troisième fils d’Eve. Noé et le Sauveur descendent de cette lignée. Certains groupes “gnostiques” ont exploité le potentiel de Seth en réinterprétant les écritures pour révéler la vérité vraie sur le créateur ou démiurge[7]. Caïn et Abel seraient ainsi les fils d’archontes et de “l’ombre” d’Eve-Zoé. Seth serait le fils d’Adam et d’Eve-Zoé. Il aurait une soeur Noréa (la vierge non-souillée).

Le livre des secrets de Jean (version longue) montrent une approche de salut/régénération similaire à celle que l’on retrouve dans certains tantras. Tous les éléments de la création ténébreuse des archontes sont doublés par leurs originaux lumineux. Tout élément ténébreux terrestre à un “jumeau céleste” lumineux (tattva). Le Livre des secrets les détaille façon tantra. Ainsi, 365 anges sont créés dans le monde archontique. Anges à prendre ici dans le sens d’agents. Les douze archontes [des mois] “créèrent pour eux-mêmes sept puissances [planètes/jour de la semaine] et (ces) puissance créèrent pour elles-mêmes <trois> anges chacune, jusqu’à atteindre trois cent soixante-cinq anges.” Ecrits gnostiques, p. 272)

Le “corps psychique” d’Adam, créé par les archontes, possède “des autorités préposées” à chaque partie du corps[8]. Chaque partie et fonction du corps est gérée par un agent de la Nature, une autorité dans son domaine spécifique. Celui qui sait cela et respecte ces autorités disposera de ce “corps psychique” comme véhicule, après la mort du corps physique. Qu’est-ce qui explique des similitudes du corps psychique avec celui des doctrines tantriques ? La solution est peut-être à trouver en Asie centrale. La création archontique est ignorante (avidyā) et manque de “puissance lumineuse”. Les humains, descendants de Seth, ont cependant une “étincelle lumineuse”, grâce à Sophia, qui permettra leur retour parmi les Lumières.
Et [l’Archonte] répartit sur eux de son feu, mais n'envoya pas (sur eux une part) de la puissance lumineuse qu'il avait prise à sa mère [Sophia].“Il est une obscurité ignorante, aussi lorsque la lumière s'est mélangée à l'obscurité, elle a illuminé l'obscurité. Mais l'obscurité, se mélangeant à la lumière, a assombri la lumière. Et (le Premier Archonte) ne fut plus ni lumière ni obscurité, mais il fut affaibli.”

"Cet Archonte affaibli possède trois noms : son premier nom est Yaltabaôth, le deuxième Saklas, le troisième Samaël. “Il est impie du fait de la folie qui l'habite. Il a en effet dit: "Je suis Dieu et il n'existe pas d'autre dieu à côté de moi!", car il est ignorant de son origine, du lieu d'où il est venu.” (Ecrits gnostiques, p. 272)
L’ignorance (avidyā), dans ce passage, est l’absence de la Gnose qui sauve du monde archontique. Cette Gnose n’est pas une simple connaissance, ou reconnaissance, mais implique la pratique de rituels et de la magie purificatrice et transformative. Brahma, le dieu créateur hindou, croit également, à tort, qu’il est le premier et qu’il a créé le monde, rejoignant ainsi en quelque sorte le “blasphème” du démiurge Yaltabaôth (p. 274). Dans le Matsya Purāṇa (sur le grand déluge)[9], Śiva décapite une des têtes de Brahma (Brahmahatyā), et ouvre une voie ascétique non-brahmaniste.

Les corps dans la création ténébreuse imparfaite des archontes sont évidemment imparfaits, mais contiennent néanmoins un germe de Lumière[10], permettant le retour ou l’accès au “Royaume”.
Jésus leur proposa une autre parabole, et il dit : le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.” (Matthieu, 13, versets 31 et 32)
Un arbre “royaume des cieux” qui semble avoir ses racines dans la terre. Un arbre qui peut faire penser à l’histoire d’Inanna et lArbre-Huluppu, racontée sur la tablette XII (prologue à L’Epopée de Gilgamesh), où l’oiseau Anzû, un serpent et Lilith causent du désordre en s’installant dans l’arbre. Ou à l’arbre Yggdrasil des mythes nordiques et à tant d’autres arbres encore, qui ont en commun de pousser à partir d’un petit grain, planté dans la terre, ou un autre champs (kṣetra).

Pourquoi le syncrétisme de Mani (mort en 276) a pu avoir le succès qu'on lui connaît, de la Chine jusqu’en Afrique ? Les doctrines qu’il prêcha n’ont pas semblé trop surprenant ou déroutant à ceux qui les recevaient, et adoptaient. Mani (Śvetavastrin, “revetu de blanc”), surnommé le “Bouddha de Lumière” était un pédagogue sans pareil, et semble avoir enseigné à l’aide de peintures qu’il fabriquait lui-même. Des tableaux qui parlent sans mots, et qui laissent une interprétation assez libre à ceux qui les regardent, et qui les “comprennent” (façon Rorschach ?) avec les moyens dont ils disposent.

Tableau avec la représentation de lunivers manichéen par un peintre chinois du XIIIème siècle,
découvert au Japon. Le détail montre le Mont Meru en f
orme de champignon ou d’arbre “Royaume” (ou Champs-Kṣetra ?)

Selon Zsuzsanna Gulácsi et Jason BeDuhni, cette représentation est anthropomorphique dans le sens que l’univers est symbolisé comme un Homme cosmique (s. lokapuruṣa, g. macranthropos). La tête et le cou représentent le nouvel éon (kalpa), les côtes les 10 couches d’éons (le ciel) , le phallus le mont Meru, les hanches la surface de la terre, et le bas du corps les huit couches d’éons de la terre. Tout en haut se trouve le Royaume de Lumière, le plérôme. Une des particularités de la doctrine de Mani est que la Vierge de Lumière[11] participe activement à la récupération des germes de lumière en séduisant les archontes. La Vierge de Lumière est une “vierge mâle” (bisexué).

XIIIème siècle Daênâ (or Light Maidenwith her attendants,
detail of the Sermon on Mani’s Teaching of Salvation, Yüen dynasty.

Manichaeism The Religion of LightFlavia Ruani, Ghent University
 Le Tibet encerclé de “gnostiques” “manichéens”... 

Le “gnosticisme” et le manichéisme en tant que tels nont pas survécu au Tibet, mais il est indéniable que le “bouddhisme tibétain”, notamment lécole Nyingmapa, comporte de nombreux éléments “gnostiques” (souvent mélangés à des éléments yoguiques) qui font penser à une influence manichéenne. Il suffit pour cela d’analyser les oeuvres hagiographiques de Padmasambhava et de Yeshe Tsogyal. Dans sa hagiographie[12] traduite par Padmakara, les éléments “gnostiques” foisonnent. A commencer par les hautes sphères du plérôme où sont décidées les missions terrestres. Le Précieux Guru Padmasambhava, qui n’est autre que Amitābha manifesté dans le monde des humains, commande la conception émanée du nirmāṇakāya Yéshé Tsogyal, Padmasambhava et Sarasvatī s’unissent et leur samādhi[13] commence par produire la formulegnostique (la syllabe E entourée des voyelles blanches et la syllabe Waṃ entourée des consonnes rouges) qui descend pour se mêler aux substances génétiques de l’embryon à naître. La descente de la Lumière dans l’obscurité/la matière est une sorte de dégradation, mais ne peut endommager la Lumière.
I, your child, a yogini nirmanakaya,
Am nourished by the food of pure essences
And unclean foods I now have long forgotten.
But, mother, I will eat—that you may gain in merit.
Essential teachings will be what I eat.
And all samsara will be what I swallow.
Awareness, pristine wisdom, will be now my fill. Ah Ye
” Lady of the Lotus-Born
Initialement, elle refuse de se marier, car elle s’enfoncerait davantage dans l’obscurité[14]. La seule présence de Lumière céleste dans l’obscurité terrestre est comme un assaut permanent.
“I wished to practice Dharma,
In this life and form.
But through the deeds of demon foes,
I'm tripped and fall Into the marshes of samsara
.” Lady of the Lotus-Born
Un(e) nirmāṇakāya peut en arriver à oublier sa mission, et dans ce cas le plérôme doit parfois envoyer des secours pour lui rappeler sa mission (anamnèse). Selon l'hagiographie, le roi Trisong Detsen, qui est un disciple de Padmasambhava, reçoit Yéshé Tsogyal en don de son père Karchenpa, et en fait une[15] épouse. Quand Padmasambhava vient pour enseigner la “Gnose” (Mantra secret[16]), le roi inclut Yéshé Tsogyal parmi les offrandes faites au guru. Le guru la prit comme partenaire (“consort”) “et ils pratiquèrent ensemble en secret[17]. Une sorte d’ingénierie inversée pour dépêtrer le germe de Lumière de la matière obscure du geôle qu’est le corps[18]. Ce sera l’occasion pour l’hagiographie de présenter les instructions de “lEssence séminale du Cœur” (snying thig) sur le “corps psychique”, servant de véhicule pour rejoindre le plérôme et de progressivement monter jusqu’aux plus hautes sphères (les 4 joies). Les corps microcosmique et macroscopique en parfaite adéquation. L’essence séminale correspondant sans doute au germe de Lumière à sauver, et à réunir avec la Lumière illimitée.

Une fois parfaitement consacrée par le guru, qui est la manifestation d’Amitābha (Lumière illimitée), Yéshé Tsogyal est prête à accomplir sa mission terrestre. La grande félicité (māhasukha) dans ce contexte “gnostique” réfère aux plus hautes sphères du plérôme (voire du Royaume), pas à une quelconque expérience physique, pneumatique ou spirituelle[19].

Un élément qui revient souvent dans des discours (conscients ou inconscients) de type “gnostique” est une sorte de lutte ou d’’agonie[20] lorsque le “germe de Lumière” se libère enfin définitivement des griffes du corps physique et matérielle.
At first, her subtle channels were painful, the wind-energy was reversed and the essence stiff and motionless, but she persevered, refusing to consider as undesirable the sufferings that were almost killing her. And so, in due course, she beheld the vision of the deities and, mastering the subtle channels, wind-energy, and essence-drop, she severed the four streams of birth, old age, sickness, and death.” Lady of the Lotus-Born
Même dans le discours de la “libération” de Jiddu Krishnamurti[21] (ou aussi U. G. Krishnamurti[22]), qui ne pratiquait pourtant pas de vajrayoga, etc., on peut retrouver des idées similaires. La nuit de l’éveil du Bouddha racontée dans le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa comporte des éléments de la lutte contre les troupes de Māra, que reprend la hagiographie de Yéshé Tsogyal[23]. Pour retrouver le plérôme, il faut traverser les couches des éons (kalpas). Le voyage dans l’espace est surtout une question de temps, des années de lumière... S’arracher à l’espace-temps, si c’est possible, est alors imaginé comme une affaire très douloureuse. Toute personne clamant s’être arraché à l’espace-temps a son propre discours pour relater la libération, à moins qu’il refuse de répondre à ce type de questions.

Durant sa mission terrestre, quand elle est assaillie par sept (toujours sept[24]) brigands qui la violent, Yéshé Tsogyal les “convertit” en “transformant” le viol en la “consécration”/”onction” (abhiṣeka)[25] des prédateurs. Comparez avec
Aussi longtemps qu'elle est seule auprès du Père, elle est vierge et de forme androgyne; mais lorsqu'elle tomba dans un corps et vint en cette vie, elle tomba au pouvoir de nombreux brigands, et les violents se la passèrent l'un à l'autre et la [souillèrent]. Certains la prirent par violence, d'autres en la séduisant par un cadeau illusoire. Bref, elle fut souillée et [perdit sa] virginité. Elle se prostitua dans son corps et se livra à tout le monde, pensant que celui auquel elle va s'enlacer est son mari.” L’Exégèse de l’âme, Écrits gnostiques, p. 477
Son vrai mari ou plutôt son “jumeau céleste”. Le jumeau céleste de Yéshé Tsogyal serait Padmasambhava (voire Sarasvatī), et leur mission est pilotée depuis le plérôme par le samādhi uni de Padmasambhava et Sarasvatī.

Comparez la conception spirituelle et la naissance de Yéshé Tsogyal à celle de Jean Baptiste
Il advint que lorsque je [Gabriel] fus venu au milieu des chefs des éons, je regardai d’en haut le monde des hommes suivant le commandement du premier mystère, et je trouvai Élisabeth, mère de Jean-Baptiste avant qu’elle l’eût conçu. Je mis en elle la force que j’avais reçue du petit Jaô, le bon qui est dans le milieu, afin qu’il pût prêcher avant moi, et qu’il préparât ma voie, et qu’il baptisât de l’eau de la rémission des péchés*. Et cette force est dans le corps de Jean. Et au lieu d’un archon destiné à la recevoir, je trouvai l’âme d’Élie le prophète dans la sphère des éons, et je le pris, et je reçus son âme, et je la conduisis à la vierge, fille de la lumière, et celle-ci la donna à ses héritiers qui la conduisirent dans la sphère des archons et la placèrent dans le sein d’Élisabeth. La force du petit Jaô, de celui qui est au milieu, et l’âme d’Élie le prophète, ont été liées dans le corps de Jean-Baptiste.” Le livre de la fidèle sagesse, Pistis Sophia, Abbé Migne
Le bouddhisme tibétain, mais aussi le bouddhisme mahāyāna avant lui, et sans doute le bouddhisme (post-Buddhacarita, post-Maitreyanisme) en général comporte certainement des éléments “gnostiques”. Il veut sauver les êtres, ou plutôt récupérer leur “âme” ou “germe de Lumière”, à tout prix. Il pose un plérôme et des hiérarchies célestes. Il envoie des missionnaires sur la terre. Il sait comment reconnaître ceux-ci, s’adresser à eux, les aider à gouverner les êtres. La voie ascétique proactive du bouddhisme originel (s’il a existé) se mêle alors avec les éléments “gnostiques” clairement religieux, à moins que ce mélange fut un fait dès le départ, ce qui resterait néanmoins à prouver (Buddhist Magic, Sam van Schaik).

***

[1] Mantras et mandarins, Michael Strickmann, p.85

[2] Isaïe, Ezéchiel, Zacharie, Jérémie, Sophonie, Amos... Voir Livre des Prophètes sur Sefarim en ligne [archive] Wikipédia Messie

[3] अभिषेक abhiṣeka [act. abhiṣic] m. sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration.
nābhiṣeko na saṃskāraḥ siṃhasya kriyate vane Il n'y a dans la nature ni sacre ni onction du lion.

[4] Karen L. King, What is Gnosticism, Belknap (2003)

[5]This claim flowed directly into Irenaeus’ second strategy: constructing a genealogy of heresies from a single origin. He strategically manipulated this genealogy to contrast the demonic origin of heretical groups with the apostolic origin of the true Church. His opponents, Irenaeus insisted, were not really fellow Christians; they were the agents of the Devil. Their teaching derived from the Devil through his minion Simon and his harlot Helen, whereas the teaching of true Christians came from God through Jesus and his chosen male disciples. Hints at sexual pollution oppose pure patriarchal lineage in these genealogies of descent.” Karen L. King, What is Gnosticism,

Dans la littérature hagiographique bouddhiste, on trouve la figure de Māra.

In his short treatise, Tertullian succinctly articulated what became the normative treatment of difference within the history of Christianity. Origins were linked with unity, purity, essence, and truth. Heresies were later deviations caused by outside contamination of the original gospel truth.

The story of Christian origin and development was plotted as one of decline, as the increasing encroachment of Satan’s attacks against the purity of the Church’s apostolic foundations.” Karen L. King, What is Gnosticism

[6]For Barnabas, only the revelation of Christ provided the key to the true, spiritual meaning of Scripture through allegorical and typological interpretation. True fasting, for example, meant good deeds, but the Jews misunderstood Moses “owing to the lust of their flesh.” Karen L. King, What is Gnosticism

Les “hérétiques” n’avaient pas l’habileté des chrétiens orthodoxes en navigant entre l’interprétation juive et l’interprétation juste des écritures.

[7] Apocryphe de Jean (Livre des secrets), L’Hypostase des archontes

[8] Voir des traités tantriques comme p.e. Le Profond Sens intérieur (tib. zab mo nang don) de Rangjung Dorje, troisième karmapa, où sont expliqués les canaux, souffles et gouttes du "corps psychique" (p.e. Brief Presentation of Channels, Winds, and Drops according to Kālacakra Tradition). Voir aussi Helmut Hoffmann, Manichaeism and Islam in the Buddhist Kâlacakra System. Le Kālacakra connaît au moins huit guides “barbares” (mleccha) : Ārddha (Adam), Anogha (Enoch), Barāhī (Abraham), Mūṣe (Moïse), Īśa (Jésus), Mahomet (Madhumati), Mathanīya (Kṛnmati), Śvetavastrin (Mani)
ārddho 'nogho barāhī danubhujagakule tāmasānye 'pi pañca mūṣeśau śvetavastrī madhumati mathanīyo 'ṣṭamaḥ so 'ndhakaḥ syāt

saṃbhūtiḥ saptamasya sphuṭa makhaviṣaye bāgadādau nagaryām yasyāṃ loke 'surāṅgo nivasati balavān nirdayo mlecchamūrtiḥ

[9] Première version complète au IIIème siècle.

[10]Moi, la Pronoia parfaite de toutes choses, je me suis changée en ma semence. Comme j'existais en premier, c'est moi qui fais route en toute voie. Je suis la richesse de la lumière, je suis la mémoire du Plérôme, mais j'ai aussi fait route dans les ténèbres immenses.

“Je me suis avancée jusqu'à atteindre le milieu de la prison, et les fondations du chaos furent ébranlées. Alors moi, je me suis cachée d'eux à cause de leur malice et ils ne m'ont pas connue.

"A nouveau je suis retournée pour la deuxième fois et j'ai fait route. J'ai quitté (les éons) de la lumière, moi qui suis la mémoire de Pronoia, je me suis introduite dans le milieu des ténèbres et à l'intérieur de l'Amenté, me tournant vers mon économie. Alors les fondations du Chaos furent ébranlées, sur le point de tomber sur ceux qui sont dans le Chaos et de les détruire. Alors, à nouveau, je me suis enfuie vers ma racine de lumière afin de ne pas les détruire avant le temps (fixé)
.“ Livre des secrets de Jean, Ecrits gnostiques, p. 293

[11]Épiphane de Salamine transmet dans le Panarion XXV, 2-443 un mythe érotique qu’il attribue aux gnostiques nicolaïtes. Selon ceux-ci, Barbélo, par ses charmes de séduction, provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties.
Ce mythe réapparaît, avec quelques variantes, dans l’exposé de Turbon, conservé au ch. IX de l’ouvrage anti-manichéen des Acta Archelai. Lors d’un résumé des principaux points du mythe édifié par Mani, Turbon relate l’enseignement du Maître sur l’origine de la pluie. Celle-ci n’est autre que la transpiration du grand archonte, pris d’un désir incontrôlé pour la Vierge de lumière qui lui est apparue sous des formes très séduisantes. La semence éparpillée par les archontes dans le mythe gnostique se transforme plus pudiquement dans ce texte en transpiration. Quant à la Barbélo nicolaïte, elle est désormais remplacée par une des figures-clé du manichéisme, la Virgo lucis.
” Madeleine Scopello, Femme, Gnose et Manichéisme. De l’espace mythique au territoire du réel.

[12] Bod kyi jo mo Ye shes Mtsho rgyal gyi mdzad tshul rnam par thar pa gab pa mngon byung rgyud mangs dri za 'i glu phren, attribué à Namkhai Nyingpo et Gyalwa Changchub, “redécouvert” par Taksham Nüden Dorje (1655-1708).

[13]Yours is a Body displayed through concentration:
The Demon of Afflictions is transformed into your friend
.”

[14] "I will go with neither of them!" she cried.
"For then I will sink into the woeful prison of samsara and it will be hard indeed to escape from it! What misfortune! Mother, Father, I beg you, think of this
!"

Sophia : "Ma lumière m'a été enlevée et ma force a été détruite. J'ai perdu la mémoire de mon mystère. Ma force a succombé en moi par suite de ma frayeur. Je suis devenue comme un démon qui habite dans la matière, où il n'y a nulle lumière. Et mes ennemis ont dit: Au lieu de la lumière qui est en elle, remplissons-la du chaos. J'ai dévoré la sueur de ma substance, et l'amertume des larmes de la matière de mes yeux, pour que ceux qui me tourmentent ne m'enlèvent pas ces autres choses. Ta volonté m'a conduite dans l'Enfer, et je suis venue dans l'Enfer comme la force du chaos. Et ma force s'est glacée en moi. Maintenant, lumière, lève-toi, cherche ma voie et l'âme qui est en moi.” Le livre de la fidèle sagesse - pistis sophia.

[15]First among the royal queens Is Yeshe Tsogyal.”

[16]From the Lotus-field of Great Felicity,
Devoid of place or bearings, nowhere found,
A globe of light, the vajra Body, Speech, and
Mind Of Amitabha free from birth and death,
Came down upon a lotus cup, uncaused, unwrought,
Floating on an ocean vast, unbounded. Thence am I
.

No father, no mother, no lineage have I.
Wondrous, I have risen of myself.
I was never born, and neither shall I die.
I am the Enlightened, I the Lotus-Born.
I, the sovereign of the host of dakinis,
Am holder of the very secret Secret Mantras
.”

[17]And with these words, the Guru appeared in the form of Vajradhara. Forthwith the king prostrated, striking his head on the ground. And he offered the Lady Tsogyal together with the five substances of samaya. The Master was well pleased and made Tsogyal his consort. He bestowed empowerment upon her, and they went to Chimphu Geu, where they practiced in secret.”

[18]Hear me, mistress, maid of Kharchen! Your body is now disciplined

[19]Seven robbers linked to me by karma from the past!
The mental states of lust and hankering
Are but Primal Wisdom All-perceiving.
Wanting to possess, and greed for pleasure:
From nowhere else comes clear perception.
Watch this fresh, unchanging state, for that is Amitabha!
Do not be enthralled by clarity, Let bliss itself arise
.”

[20]Then she practiced the innumerable different forms of bodily purification, mostly according to the texts of the different pith instructions. She passed through the three levels of physical exhaustion. The essential fluid in the joints of her limbs changed into lymph, boiling and aching, causing them to cramp and swell. Her subtle channels were dislocated. Their ends opened and her body began to weaken. Later, however, the pure essence separated off from that which had degenerated, and her spirits rose. The essence stabilized in the nature of primordial wisdom, the knots on her subtle channels were loosed, her twisted limbs straightened, and all illness was cured. Whatever had been severed was knit together again; whatever had been wrenched and dislocated was restored to its proper place. Thus a firm foundation was established for the accomplishment of Secret Mantra.”

[21]Although the notes we took on the final night are lost, Nandini and I remember the occasion vividly.

Krishnaji had been suffering excruciating pain in his head and neck, his stomach was swollen, tears streamed down his face. He suddenly fell back on the bed and became intensely still. The traces of pain and fatigue were wiped away, as happens in death. Then life and an immensity began to enter the face. The face was greatly beautiful. It had no age, time had not touched it. The eyes opened, but there was no recognition. The body radiated light; a stillness and a vastness illumined the face. The silence was liquid and heavy, like honey; it poured into the room and into our minds and bodies, filling every cell of the brain, wiping away every trace of time and memory. We felt a touch without a presence, a wind blowing without movement. We could not help folding our hands in pranams. For some minutes he lay unmoving, then his eyes opened. After some time, he saw us and said, "Did you see that face?" He did not expect an answer. He lay silently. Then, "The Buddha was here, you are blessed
." Krishnamurti: A Biography, Pupul Jayakar, p. 134

[22]The next day U.G. was again pondering the question "How do I know I am in that state?" with no answer forthcoming. He later recounted that on suddenly realising the question had no answer, there was an unexpected physical, as well as psychological, reaction. It seemed to him like "a sudden 'explosion' inside, blasting, as it were, every cell, every nerve and every gland in my body." Afterwards, he started experiencing what he called "the calamity", a series of bizarre physiological transformations that took place over the course of a week, affecting each one of his senses, and finally resulting in a deathlike experience.” Wikipedia

[23]Then , from E in Nepal to J a in Mon , hordes of gods and spirits came. They were of the tribes of Khatra and Kangtra in the land of Lo, and said, "Behold, we are legion." Some were weeping, others screaming, groaning, bellowing in their fury. And they began to work their mischief. From above they hurled their thunders. From below their fires blazed up. In between came water swirling. Choking blizzards of furious weapons raged. But this only served to strengthen the Lady Tsogyal's realization. Pure awareness broke forth, and her wisdom channel opened.”

[24] Les sept autorités du démiurge Yaltabaôth, l’hebdomade du Sabbaton ? Yaltabaôth possède en effet de multiples visages... Ecrits gnostiques, p. 273 Les sept Puissances, les sept planètes et leur influence sublunaire, qui impose la grille de l'espace-temps.

[25]It happened later that the Lady Tsogyal was in Shampo Gang where she was assailed by seven bandits who violated her and robbed her. But she sang this song to them, introducing them to the Four Joys”.

Joining with the blissful channel of myself, your mother, If you do not lose, but keep, your bodhichitta, The dualistic sense of self and others ceases. Through this Primal Wisdom you obtained Empowerment of Awareness-Power. In the midst of your perceptions, Preserve an uncontrived simplicity of mind. Your pleasure mix with emptiness— The Great Perfection—this and nothing else. Experience, O my sons, the coemergent Joy that exceeds joy. “

As she spoke these words, the seven thieves, in a single moment, attained spiritual maturity and liberation.”

And even in their physical bodies, those seven robber-mahasiddhas went to Orgyen and there brought about the limitless welfare of beings.” Lady of the Lotus-Born

mercredi 15 décembre 2021

Le grand retour

Schéma du projet manichéen (Michel Tardieu, Le Manichéisme, PUF)

Dans les croyances dualistes, où des étincelles lumineuses des hautes sphères ont été répandues dans les sphères inférieures, et où les entités des hautes sphères cherchent à récupérer/sauver les étincelles lumineuses, il y a différentes opinions quant aux êtres, plantes, minéraux, etc. dans lesquels ces étincelles sont capturées, et sur les méthodes de récupération. La règle générale semble être que les entités supérieures, leurs envoyés (“Elus”, etc.), sont capables de “raffiner” ou d’enlever la gangue des étincelles (tib. bcud len skt. rasāyana), pour ne retenir que la Lumière vive et laisser la matière morte pour ce qu’elle est.

Dans les cultes que leur font les êtres sublunaires, les substances offertes peuvent être incinérées et seules la “Lumière” capturée et libérée est accueillie par les entités supérieures, ou bien la simple présentation des offrandes, et leur acceptation par les entités supérieures purifie et bénie les substances (prasād), qui peuvent être ingérées par les adeptes par la suite. Pour ces mêmes croyances, la procréation, notamment humaine, est un autre aspect à surveiller de très près, car elle peut conduire à une reproduction sauvage (= incontrôlé) d’étincelles emprisonnées (“fornication”), qui ne font qu'augmenter la présence de l’obscurité.

Dans la Bible (Ancien et Nouveau Testament[1]), la “doctrine de Balaam” (qui se mue dans le Nouveau Testament en la doctrine des “nicolaïtes”) est associée au refus de la monolâtrie de Yahweh. Ceux qui adorent d’autres dieux (“Baals” et “Astartes”) que Yahweh sont des idolâtres. L’accusation était évidemment principalement dirigée contre les juifs adorant d’autres Baals que Yahweh, ou en plus de Yahweh.

Il s’agit ici notamment de manger “des choses sacrifiées aux idoles”, ainsi que de la “fornication”. Il est possible que “l’abomination” consiste en “l’impureté” du simple partage de nourriture avec ceux qui adorent d’autres dieux et de “mariages” avec des personnes adeptes d’autres cultes.

La façon de sacrifier est également mise en cause. Dans le judaïsme, les offrandes étaient entièrement incinérées, il n’y avait donc pas question de manger les offrandes comme une sorte de prasād (tib. lhag ma) les reliefs d'une offrande présentée aux dieux, avant d’être partagée et mangée sans distinction par tous ceux présents, sans distinction. Pendant la période hellénistique, le mélange et l’universalisme prennent de l’ampleur, mais en fait déjà avant le “miracle grec”, à Persépolis, toutes les religions étaient tolérées. Cette tolérance est insupportable pour les croyants dualistes, car tout contrôle sur la gestion des étincelles de lumière est perdu.
En Grèce ancienne, le partage de nourriture crée la communauté des hommes et des dieux par l’intermédiaire du sacrifice[2]. Comme l’a montré Marcel Detienne, le refus de partager la chair de l’animal sacrifié équivaut à rejeter les valeurs de la cité, à être socialement exclu[3].

Les pratiques alimentaires concourent à l’ordonnance des relations sociales[4]. Le partage est essentiel, comme le souligne Plutarque : « “[A]ujourd’hui j’ai mangé et non dîné”, sous-entendant que le dîner exigeait toujours pour assaisonnement convivialité et cordialité. »[5]. L’acte de s’alimenter illustre très bien ce que Marcel Mauss qualifiait de « fait social total », d’activité structurant le social[6]. Il convient donc de tracer les grandes lignes de l’évolution de la sociabilité de type alimentaire dans le cadre de la cité en relation avec la citoyenneté et l’exercice du pouvoir, à partir de témoignages allant de l’époque archaïque jusqu’à la période romaine.”[7] (Le banquet, intégration et sociabilité citoyenne dans la cité grecque, Robin Nadeau)
Les premiers chrétiens, qui ont subi l’influence hellénistique, organisent des “agapes”, où les pauvres sont invités à partager la nourriture des riches. Quand le christianisme devient religion d’état, les hérésiologues reprennent à leur compte l'abomination des nicolaïtes, pour désigner les non-chrétiens, qui “mangent des choses sacrifiées aux idoles”, et qui “se livrent à la fornication”, mais en l’appliquant aux non-chrétiens (“païens”) et aux non-juifs. Les reliefs des offrandes présentées au dieux romains de façon symbolique (placées devant leurs représentations) pouvaient être mangés. Les offrandes par incinération étaient sacrifiées à perte pour les adeptes

A Dieu jaloux, religion jalouse. Les chrétiens peuvent partager des repas avec des non-chrétiens, mais “se marier” (matrimonium[8]) avec des non-chrétiens sans leur conversion n’est pas acceptable. Le terme “fornication” est actuellement défini comme les “relations charnelles entre deux personnes qui ne sont ni mariées ni liées par aucun vœu” (atilf). La polygamie des clercs chrétiens n’était cependant interdite qu’à partir du VIIIème siècle, et ce n’est qu’à partir du XIIème siècle qu’on parlait du mariage comme un sacrément. La fornication dans les bouches des hérésiologues est donc autre chose, et fait référence à certaines pratiques attribuées à des gnostiques libertins, pendant des banquets où tous les sens étaient gratifiés.

Ainsi, Epiphane (Panarion, 26,17) nous informe sur l’existence de banquets obscènes perpétrés par les Stratiotiques[9], les Borborites, ou les Phibionites, appartenant tous au groupe des Barbélognostiques (des “śāktika” avant la lettre...). Il y avait peut-être un arrière-plan idéologique d’universalité, de mélange de type a-kula (skt.)[10] (non-hiérarchique, toujours avant la lettre), mais aussi gnostique. A-kula (skt.), sans famille, dans une grande Famille universelle. Ce qui faisait lien était la Lumière. Des Fils et Filles de Lumière.
Si l'on veut se référer à un arrière-plan idéologique, il s'agissait dans ces cérémonies « cultuelles » de rassembler et de faire remonter à Dieu toutes les particules de Lumière, même celles répandues dans le sperme masculin ou les menstruations féminines.”

Nous apprenons encore que le commerce sexuel ne devait servir qu'à reconduire les femmes séduites devant les Archontes, et c'est au terme de ce raffinage de la semence lumineuse qu'on devenait Christ, cf. Panarion, 26,9, 6-9 ; aussi ibid., 26,13,2-3 : l'âme parfaite n'engendre pas d'enfants aux Archontes.”

Ce qui est dit de ce culte spermatique en un autre endroit est plus digne de foi (Panarion, 26,9,4) : « La puissance renfermée dans les menstruations féminines et dans la semence masculine, disent-ils, c'est l'âme (psyché) que nous recueillons et mangeons. Et en tout ce que nous mangeons, que ce soit de la viande, des légumes, du pain ou autre chose, nous en faisons grâce à la création, vu que nous rassemblions l'Âme de partout et que nous l'emportons avec nous dans les sphères supracélestes ». Cette explication rappelle les repas manichéens des élus qui servent au rassemblement de l'Ame, cf. Augustin, Confessions, III, 10.Les repas sacrés des gnostiques, Jacques E. Ménard, Revue des Sciences Religieuses
Je reviendrai une autre fois sur le rôle des Archontes. Ce passage est “panthéiste”, mais avec un Projet précis, et dans le sens gnostique de sauvetage (de “rassemblement”) de la puissance divine répandue dans les sphères inférieures, qui est poussé très loin chez les manichéens. Saint Augustin parle de manière sarcastique des figues “sensibles” recueillies par d’autres et offerts à des Saints ou des Élus manichéens qui les mangent, en poussant dehors de la bouche “de petits Anges, ou plutôt de petites parties de Dieu même, du Dieu souverain et véritable, qui fussent toujours demeurées unies et comme liées à ce fruit, si elles n’en eussent été détachées par les dents de cet Élu et par la chaleur de son estomac[11].

Par comparaison, dans le bouddhisme ésotérique, une personne initié s’identifie à la divinité, dont le corps divin est composé de cakra, des cercles de dieux[12], à qui toute expérience humaine “ordinaire” est offerte, qui du coup est transmutée. En mangeant, on offre aux cercles de dieux, qui se “remplissent” et transforment l’expérience ordinaire en plénitude, une autre façon de transformer l’obscurité en lumière, ou de raffiner l’expérience ordinaire... Les gaṇacakra sont des “banquets” où les adeptes mangent de la viande, boivent de l’alcool, et “forniquent”, tout en “remplissant” les cercles de dieux, indissociables de la divinité d’initiation, indissociable de la divinité dans sa sphère respective, indissociable du Bouddha primordial dans la Grande Lumière. C’est du recyclage de semences lumineuses à l’échelle cosmique, micro, méso et macro… Ne dites plus “nous faisons la fête”, mais nous sauvons des âmes.

Il en va de même avec toutes les rencontres d’un “Saint ou Élu” du vajrayāna et son établissement de connexions avec les êtres. C’est une autre façon de “rassembler l’Âme” de partout. Il y a bien une intention de sauver des étincelles lumineuses en les expédiant dans les hautes sphères. Y compris par la fornication (tib. sbyor) et le meurtre rituel, appelé “libération” (tib. sgrol ba), la combinaison mahāyoga des deux est appelée “sbyor sgrol”. Mais tout simple contact sensoriel[13], crée un lien “libérateur” ou “Gnostique”. Ainsi, on peut être “libéré” par la vue (mthong grol), par l’ouï (thos grol), par l’ingestion (myong grol), par le toucher, par le port sur soi (amulette, brtags grol), etc.
Aspirez à créer des connexions avec les gens, même ceux qui ne perçoivent qu’une bribe de votre T-shirt aux couleurs voyantes dans une foule, ce qui aura pour conséquence qu’un grain de dharma soit semé dans leurs esprits.”[14] Blog Briller comme mission
Ou
N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum [partenaire sexuel d’un maître tantrique]. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence.”[15]
Les liens ainsi créés avec des Élus sont indestructibles, et sont au fond des liens avec les sphères supracélestes. En fait, les Elus ne descendent pas réellement des sphères supracélestes, ce ne sont que leurs reflets (tib. sprul pa, émanation skt. nirmāṇa, métamorphose), qui se dotent de l’armure de cinq éléments etc., afin de venir sauver ce qui peut l’être ici-bas. Notamment par les contacts directs (sensoriels, ingestion, coït, ...) avec les étincelles lumineuses à sauver, en les renvoyant à la Grande Lumière. Il s’agit clairement d’une idée Gnostique.

Ce n’est pas tant que le bouddhisme ésotérique ait subi l’influence de tel ou tel courant via les routes de la soie, c’est qu’au centre de ce réseau routier se trouvait le berceau (Babylon, la Perse, ...) de ces doctrines dualistes qui opposent des forces de la Lumière et de l’obscurité dans des champs de batailles macro-, méso et microcosmiques. Mar Ammo/Amu était l’apôtre oriental de Mani, mais il y avait des communautés bouddhistes en Perse. Ainsi, Mani en personne aurait converti le Shah de Touran, un petit royaume bouddhiste dans le Baloutchistan. Il aurait reconnu Mani comme un Bouddha, peut-être même l’émanation de Maitreya… L’écart entre ce bouddhisme-là et le manichéisme ne devait alors être pas si grand[16]. Le manichéisme était la religion «perverse» des Ouïgours selon l'empereur de Chine Xuanzong (712-756). L’empereur tibétain Khri song lde btsan (755–797) ne voulait pas non plus de la religion universaliste du “fornicateur” perse Mar Mani (tib. par sig g.yon chen mar ma ni)[17]. Il avait déjà son propre “Bouddha de Lumière”.

***

[1] "14. Mais j'ai quelque peu de chose contre toi : c'est que tu en as là qui retiennent la doctrine de Balaam, lequel enseignait Balac à mettre un scandale devant les enfants d'Israël, afin qu'ils mangeassent des choses sacrifiées aux idoles, et qu'ils se livrassent à la fornication.
15. Ainsi tu en as, toi aussi, qui retiennent la doctrine des nicolaïtes; ce que je hais." Apocalypse 2:14-15

[2] J.-P. Vernant, "À la table des hommes, dans La cuisine du sacrifice en pays grec"

[3] M. Detienne, "Pratiques culinaires et esprit de sacrifice",….

[4] M. Dietler et B. Hayden, "Digesting the Feast", dans Feasts,….

[5] Plutarque, Propos de table, VII, 1, 697c [J. Sirinelli trad.,…

[6] I. de Garine, "Les modes alimentaires", dans Histoire des….

[7] Le banquet, intégration et sociabilité citoyenne dans la cité grecque, Robin Nadeau, Dans Hypothèses 2009/1 (12), pages 251 à 261

[8] "Chez les Romains, il y avait trois manières de le contracter : par l'usage (usus), en cohabitant avec une femme pendant un an et un jour ; par un contrat (coemptio) dans lequel les deux parties se liaient l'une à l'autre par une vente simulée ; enfin par une cérémonie religieuse (confarreatio ; voyez ce mot pour les détails et le sens de la cérémonie)". Source
La confarreatio est l'une des trois formes juridiques par lesquelles, dans le mariage romain, la femme peut entrer dans la manus – c'est-à-dire sous l'autorité juridique – de son mari. Elle tire son nom du pain d'épeautre (farreus panis1, farreum2) qui intervient dans ce rituel3. Cette forme, au caractère archaïque et religieux très marqué, vraisemblablement réservée aux seuls patriciens, était tombée en désuétude sous l'Empire.” Wikipedia

[9] Secte de Valentiniens, des soldats, des guerriers.

[10]D’autre part, Kula est le nom de Shakti, Akula le nom de Shiva. Ceux qui suivent la voie de Kula sont ceux qui appartiennent encore au domaine de la manifestation, qui n’ont pas atteint Shiva, le Transcendant, l’inconditionné. Shiva réside dans le Lotus à mille pétales, siège de la Libération, siège de l’amanaska, tandis que ‘le chemin de Kula’ (Kula-patha), c’est la Sushumnâ depuis le mûlâdhâra jusqu’à l’âjña-cakra”.” Tara Michaël, Le Yoga de l’éveil, La voie vers l’inconcevable, Fayard, p. 191

[11] Folio poche, Confessions, p.19-110, traduction d’Arnauld d’Andilly.

Autre traduction :
10. 18. Moi, dans l'ignorance de ces principes, je riais de tes saints serviteurs et prophètes. Et que faisais-je en riant d'eux? Je n'arrivais qu'à te faire rire de moi, qui insensiblement m'étais laissé peu à peu amener à des niaiseries, à croire que la figue pleure quand on la cueille, pleure avec la branche, sa mère, des larmes de lait! Et si pourtant un « saint » la mangeait, cette figue qu'un autre assurément, et non pas lui, avait fait le crime de cueillir, alors il la mêlait à ses entrailles et en exhalait des anges, voire des particules de Dieu, dans les gémissements de sa prière et dans ses rots. Et ces particules du Dieu très haut et véritable seraient restées enchaînées dans ce fruit, si la dent et l'estomac du « saint élu » ne les avaient délivrées! Et j'ai cru, quelle misère! qu'il fallait être plus miséricordieux 51 envers les fruits de la terre qu'envers les hommes pour lesquels ils naissent. De fait, si quelque affamé en demandait sans être manichéen, on eût paru mériter en quelque sorte la peine capitale en lui en donnant une bouchée.” Traduction de E. Tréhorel et G. Bouissou

[12] “24.1a Ils mangent, ils boivent et éprouvent la joie de l'union
24.2a Les cercles [divins] se remplissent constamment
24.3a Par cette instruction ils concrétiseront l'autre monde
24.4a Les têtes de ces étourdis seront écrasées sous les pieds [du Seigneur du monde]


Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120), qui est le Commentaire du Chant de distiques de Saraha, attribué à Advaya-Avadhūtipa.

[13]Note 56 The “four liberations” are literally “liberation” through seeing, hearing, wearing, and tasting. The enumeration of “six liberations" adds liberation through touching and feeling, and sometimes recollecting and touching, although there are considerable variations. For more on these rubrics and practices see Holly Gayley, “Soteriology of the Senses in Tibetan Buddhism,” Numen 54 (2007b): 459-499; and Joanna Tokarsha-Bakir, “Naive Sensualism, Docta Ignorantia. Tibetan Liberation through the Senses," Numen 47, no. 1 (2000): 69-112.” Power Objects in Tibetan Buddhism, The Life, Writings, and Legacy of Sokdokpa Lodrö Gyeltsen …, James Duncan Gentry

[14] "Aspire to create connections with people, even those who catch no more than a glimpse of your brightly coloured T-shirt in a crowd, that result in the seed of dharma being sown in their minds." Source https://www.facebook.com/IAmSamLongSamIAm/posts/10221779572896678

[15] "So if you are doing the Shambhala training, and if you have faith in the place of Shambhala and in those great enlightened beings who have manifested in this place for our welfare, then the blessings that enter your mind will be very swift, and this will help increase your own understanding of your Buddha nature. … Shambhala is not to be mistaken with Shangri-la. Everyone thinks: ‘I want to go there.’ But that’s just made up, that’s a movie…. Now this is really not my business, but I want to mention anyway, to some of the women who are the sangyum, or the consorts, of Trungpa Rinpoche, you should be very careful about your attitude. Don’t have an ordinary mind about it, thinking in an ordinary sense: ‘Oh, he slept with me, so I’m equal to him; this makes me special, because he slept with me.’ This is not the way that a sangyum of someone like this should think. It’s the sagyum’s responsibility to consider that he saw in you a karmic connection that could be cultivated. And consider that it was because of his kindness in recognizing your karma that there was an ability to cultivate that and bring that out. If you have an attitude of him with humility and devotion, then if you follow whatever teachings he gave you, because of the special aspect of your connection with him this can be of tremendous benefit to you. If you cultivate your situation, you can then go ahead and be of tremendous benefit to others. But if you fail to see the level of the connection and think of it as being only ordinary, and elevate your pride and ego, you’ve really failed in that connection. That would be like sleeping with a king-but he was not a king, he was a great bodhisattva. There’s a difference."

Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59

[16]One of the main hurdles in reconstructing the missionary history of early Manichaeism concerns the nature of the later Iranian source material from which our impressions are drawn, much of which presents a triumphalist portrait of Mani and his disciples’ activities in the provinces and regions within and beyond Sasanian territory, converting rulers, performing miracles and overcoming the teachings of the other ‘dogmas’ and false faiths. One particular incident, involving Mani’s conversion of the Shah of Turan, ‘a small Buddhist kingdom in what is today Baluchistan’,33 and narrated in fragments in Parthian (M48; trans. H.-J. Klimkeit 1993, 206-8), demonstrates the complexities involved in assessing the documentary value of the central-Asian Manichaean material.” Manichaeism: An Ancient Faith Rediscovered, Nicholas J. Baker-Brian

"Un fragment parthe (M 48) raconte comment Mani aurait réussi à convertir le roi bouddhiste de Turan. Après avoir procédé publiquement à un exercice de lévitation au cours duquel son interlocuteur fictif est amené à professer la sagesse véritable, Mani expose au roi son dessein missionnaire. « Dès que le Turanshah et les notables (azadan) eurent entendu cela, ils furent joyeux. Ils acceptèrent de croire et devinrent favorables à l’apôtre et à la religion. » Quelques membres de la famille et de la cour du roi se convertissent à leur tour. A la vue de Mani s’élevant à nouveau dans les airs pour prendre congé de lui, le roi tombe à genoux mais Mani l’appelle à lui. Le Turanshah va alors à sa rencontre dans les airs et donne à Mani un baiser en lui déclarant : « Tu es le Bouddha ! »
La courte durée de cette mission indienne, deux ans maximum, exclut toute possibilité de prosélytisme et d’implantation en milieu bouddhique. Si elle n’a donc point abouti aux conversions spectaculaires que lui attribue la légende manichéenne, elle connut cependant un certain succès en milieu chrétien puisque, selon un autre fragment parthe (M 4575r), Mani de retour à Rew-Ardaxshir envoya Patteg (son père, un de ses premiers convertis) et frère Jean (Hanni) s’occuper de la communauté qu’il venait d’y fonder." Le Manichéisme, Michel tardieu

[17] Source : bKa' yang dag pa'i tshad ma'i mdo btus pa. “Fornicateur” est un des sens du mot tibétain g.yon can, qui signifie aussi escroc, et démon, et qui correspondrait au terme dhūrtaka en sanskrit.