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| La seule représentation de Layakpa (source : Tsadra) |
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Si Layakpa n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer…
Au XIIIème siècle, les Sakyapas dominent le paysage intellectuel parce qu'ils ont leurs papiers canoniques en ordre : des traductions impeccables, des lignées indiennes traçables et une maîtrise parfaite du sanskrit. Face à cela, sur le front yoguique, l'apport de Réchungpa et sa lignée aurale de Cakrasaṃvara (t. bde mchog snyan rgyud), bien que dotée de la grâce requise (s. adhiṣṭhāna), repose sur une lignée aurale ou visionnaire. Aux yeux des critiques rigoristes et selon les critères canoniques stricts (que Buton Rinchen Drub formalisera plus tard pour exclure les textes suspectés d'être des fabrications tibétaines), une tradition purement orale et secrète est fragile, voire suspecte d'hétérodoxie.
Un “joker narratif” : Le rêve de Marpa
Sur le front narratif la Vie de Marpa composée au XV-XVIème siècle par Tsangnyön Heruka comporte le passage du rêve de Saraha, pour justifier une transmission directe et purement indienne de la Mahāmudrā, contournant ainsi l'absence de transmission exhaustive de son vivant. Le récit décrit Marpa s'endormant et rêvant que deux jeunes filles (des ḍākinīs) le soulèvent et le transportent à la vitesse de l'éclair vers le sud, sur la montagne de Śrī Parvata, où est censé demeurer Saraha, confondu avec Śavaripa (parfois appelé Saraha mineur).
Là, dans un bosquet, il rencontre le Grand Brahmane Saraha (ou Śavaripa), paré d'ornements de charniers et accompagné de ses deux reines. Après s'être prosterné, Marpa reçoit les bénédictions du corps, de la parole et de l'esprit du mahāsiddha. C'est lors de cette union mystique que Saraha chante un "chant vajra" et lui transmet la Mahāmudrā, décrite comme "le sens sans la lettre" (ou "le sens des quatre lettres" selon les commentateurs[1]). Profondément bouleversé par cette expérience qui dissipe toutes ses pensées discursives, Marpa se réveille en se disant : "Même si je rencontrais les bouddhas des trois temps, je n’aurais rien de plus à leur demander". Ce "joker narratif" onirique permettait aux hagiographes Kagyupas de valider l'AOC indienne de leur Mahāmudrā.
Le détenteur narratif Layakpa
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| Elevé par une main blanche jusqu’à l’âge de 3 ans (photo Westend61) |
Sur le front scolastique, la lignée Kagyupa a créé un champion toutes catégories dans la personne du fils de prêtre (t. jo sras) Layakpa (t. Lho La yag pa Byang chub dngos grub)[2]. Au-delà de la légende de l'enfant prodige[3], la figure de Layakpa remplit une fonction de légitimation cruciale pour l'institution Kagyupa. Face aux critiques, l'hagiographie utilise Layakpa pour défendre l'héritage de la lignée de Gampopa. Sa figure narrative permet d'ancrer la transmission de Gampopa dans l'orthodoxie textuelle la plus inattaquable. En le reliant au commentaire de Lūyipa sur le Cakrasaṃvara Tantra, un texte traduit par le prestigieux Rinchen Zangpo selon la méthode stricte du grand réformateur Atīśa, les hagiographes font d'une pierre deux coups. Ils érigeaient ainsi Gampopa en un héritier combinant à la fois la puissance yogique des ḍākinīs (le versant ésotérique) et la rigueur scolastique absolue des tantras gsar ma. Les hagiographes de la lignée aurale de Cakrasaṃvara de Réchungpa avaient déjà expliqué comment Milarepa et donc Gampopa avaient reçu cette transmission de la Mahāmudrā tantrique.
Bien que la lignée de la “pratique” (t. sgrub brgyud) soit passée de Marpa à Milarépa, la lignée de l'exégèse textuelle et scolastique (t. bshad brgyud) s'est structurée autour de deux autres traducteurs et érudits majeurs. Rngog Gzhung-pa (Rngog Chos-kyi rdo-rje) est considéré comme l'un des “quatre piliers” de Marpa, il reçut de ce dernier l'intégralité des traités et des instructions textuelles de Nāropa. Il est le grand détenteur de la lignée d'exégèse du Hevajra Tantra et d'autres yogatantras supérieurs, assurant ainsi la transmission purement scolastique et philosophique de ces textes complexes.
Lacunes transmissionnelles comblées par Layakpa
Le traducteur Marpa Chos-kyi dbang-phyug (vers 1043-1138), connu sous le nom de Marpa Dopa, a joué un rôle monumental dans la transmission textuelle spécifique de Cakrasaṃvara. Il a étudié cette tradition en Inde et au Népal directement avec des disciples de Nāropa. Il est notamment célèbre pour avoir révisé et produit une nouvelle traduction tibétaine du Cakrasaṃvara Tantra (améliorant la traduction originelle de Rinchen Zangpo) en collaboration avec Prajñākīrti et Sumatikīrti. Sa traduction est devenue une référence incontournable, et les chroniques indiennes recensées par Tāranātha s'appuient d'ailleurs sur la tradition des traducteurs affiliés à Marpa Do-pa pour tracer l'histoire de ce cycle. Layakpa sera le chaînon manquant pour la lignée Dagpo Kagyu.
À 19 ans, Layakpa rencontre Gampopa. Gampopa reconnaît en lui le réceptacle parfait ("comme un récipient que l'on remplit"[4]) . Layakpa devient l'un des rares à maîtriser à la fois les instructions de libération de Gampopa (t. thabs grol gyi gdams ngag) et les traités de Nāropa. Gampopa dit alors à Layakpa :
"J'ai étudié pour la première fois le cycle de Saṁvara selon la méthode de Bari lotsawa (1040-1111). Je n'avais pas de texte et je ne l'a pas enseigné. Fils de prêtre (Jo sras = Layakpa), tu devrais aussi apprendre le cycle de Saṁvara appartenant à quelqu'un de la lignée de Śrī Nāropa"[5].L’homme à tout faire transmissionnel
Il lui donna alors l'autorisation (T. lung) ainsi qu'un texte contenant le commentaire de Lūyipa (TG rgyud n° 1427) selon la méthode d'Atiśa, composé par le grand traducteur Rinchen Zangpo.
"J'ai entamé cette retraite pour toi ! Tu peux venir à n'importe quel moment[6]."
Après cette mission et sa pratique, Layakpa fit un rapport à Gampopa sur ses résultats du corps subtil (t. sgyu lus), etc. Gampopa lui répond :
“Tout cela est sans importance, mais à présent tu as accompli ton dessein[7].”
Layakpa ne se contente pas de méditer dans les grottes de Marpa (Lho brag) ; il rédige. Il écrit un commentaire sur le Tantra-racine de Cakrasaṃvara (t. bde mchog rtsa rgyud kyi 'grel pa), une explication du Maṇḍala (t. mngon dkyil gyi rnam bshad), un commentaire plus que complet sur les Quatre Doctrines de Gampopa (t. dwags po'i chos bzhi'i 'grel pa), et Les Quatre Clous (t. gnad kyi gzer bzhis man ngag bdr:MW1AC309_CDA7A4). C’est dans ce texte volumineux qu’il systématise la doctrine de la Mahāmudrā kagyupa (blog à venir). En commentant à la fois le tantra de Cakrasaṃvara et les paroles attribuées à Gampopa, Layakpa tisse le lien textuel indéfectible qui manquait. Il prouve par l'écrit que l'institution de Gampopa est la digne héritière de la rigueur des nouveaux tantras (t. gsar ma).
Il existe une courte hagiographie de Layakpa[8], mais on trouve des données hagiographiques plus élaborées dans son Grand commentaire des Quatre dharmas de Gampopa[9]. En plus de toutes ses qualités, Layakpa est toujours là où il faut et au bon moment, comme un gardien du temple de la lignée Kagyupa, dont les débuts sont très fragiles. À la mort de Düsum Khyenpa (le 1er Karmapa), c'est Layakpa qui aurait comblé le vide transmissionnel et pris la régence du monastère de Tsurphu pendant trois ans. Il investit ensuite son énergie et sa légitimité à restaurer et stabiliser le siège central de Daklha Gampo[10]. Le texte note avec finesse que bien qu'il n'ait jamais occupé formellement le trône abbatial, ses services à l'institution furent immenses.
Qui était derrière la création de Layakpa ? Les oeuvres qui lui sont attribuées se trouvent dans une collection intitulée Œuvres complètes des hiérarques de Daklha Gampo (t. Dwags lha sgam po'i gdan rabs kyi gsung 'bum) en 17 volumes.
Volumes 1 à 5 : Gampopa (le fondateur, le saint, mais vulnérable aux critiques textuelles).
Volumes 6 à 9 : Layakpa (le pivot scolastique).
Volumes 11 à 17 : Dakpo Tashi Namgyal (le grand théoricien du XVIe siècle).
En "sandwichant" Layakpa entre Gampopa et elle-même, l'équipe de Dagpo Tashi Namgyal (XVIème s.) crée une continuité transmissionnelle organique. Les oeuvres de Layakpa peuvent prouver ainsi que l'exégèse rigoureuse des nouveaux tantras n'est pas une invention tardive du XVIe siècle pour sauver les meubles face à Sakya, mais qu'elle était déjà là au XIIe siècle, en la personne d'un disciple direct (de dernière minute) de Gampopa.
Qui pourrat être le créateur de Layakpa ?
Dans son propre chef-d'œuvre, “Rayons de lune[11]” (t. Phyag rgya chen po'i gsal byed zla ba'i 'od zer) Dakpo Tashi Namgyal doit faire face à l'argument central de Sakya Paṇḍita (dans le Sdom gsum rab dbye) : Le Mahāmudrā des Kagyüpas est une invention tibétaine, un sous-produit du Chan chinois (le Hashang Zen) déguisé, car il prétend mener à l'éveil hors des tantras et sans les initiations canoniques.
Pour détruire cette critique, Tashi Namgyal cite explicitement le Commentaire sur les Quatre Dharmas de Gampopa attribué à Layakpa. Dans ce texte, Layakpa prend le concept le plus controversé de Gampopa (Advayavajra), le "non-engagement mental" (t. yid la mi byed pa s. amanasikāra), et démontre qu'il ne s'agit pas d'une léthargie à la chinoise, mais de la "Plénitude vide[12]" rigoureusement indienne de Maitrīpa (Advayavajra) (via les Grub pa sde bdun, les Sept Traités sur les Siddhis, ou huit Guhyādi-aṣṭasiddhi-saṃgraha). Layakpa sert d'alibi. Tashi Namgyal dit en substance : Voyez, Layakpa, qui a touché les pieds de Gampopa, démontrait déjà au XIIe siècle que notre Mahāmudrā est adossé à la plus pure tradition exégétique indienne. Vos accusations d'hétérodoxie tombent à l'eau.
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| tālapattra, manuscrit sur feuilles de palme |
Layakpa est un pur produit Kagyupa. Contrairement aux yogis laïcs et errants, Layakpa est d’abord un moine pleinement ordonné (t. dge slong). Layakpa a validé le cursus académique standard de l'époque (t. dbu tshad : Voie du Milieu et Logique). Layakpa a fait ses retraites à Lhodrak, le berceau du Marpa-Kagyu, et a obtenu toutes les signes de réussite. Il a défendu les intérêts de la lignée après la mort de Dusum Khyenpa (K1) et supervisé le siège de Gampo Daklha sans occuper la place d'abbé... C’est un exemple à suivre. Face aux Sakyapas qui exigeaient des "papiers canoniques en ordre", Layakpa fut sans doute un vieux (faux) tālapattra qui disait la vérité présente : la fusion parfaite entre le moine rigoureux, l'exégète indien et le yogi de Gampo.
Si l’équipe de Daklha Gampo au XVIe siècle a compilé, poli, harmonisé ou standardisé les écrits de Layakpa, voire parfois en les créant de toutes pièces, elle ne fait cependant rien d’autre que la grande majorité d’auteurs bouddhistes avant elle, en Inde, en Chine, au Népal, au Tibet, et aux Etats-Unis. C’est une obligation pour la survie de toute Tradition qui se veut authentique.
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[1] Avadhūti-Advayavajra, Dohākoṣahṛdayārthagītāṭīkā (Do ha mdzod kyi snying po don gi glu'i 'grel pa D2268, P3120)
[2] Direct students of Gampopa (t. sgam po ba’i dngos slob kyi skabs. Chandra 408; Chengdu 557; Roerich 468)
Sur Wisdomlib.org.
[3] Blue Annals, Roerich p. 470-473). Il vécut jusqu’à l’âge de 112 ans. Jusqu’à l’âge de 3 ans, c’est une main blanche magique ornementée qui s’occupait de lui (t. bu chung gi dus su mi gzhan med pa'i tshe/lag pa dkar po rgyan can cig gis bu rdzi byed pa cig byung*/).
[4] Pour les différents types de récipients, voir Le chemin de la grande perfection de Patrul Rinpoché, trad. Christian Bruyat et Patrick Carré, Padmakara, 1987, p. 10-11
[5] Pourquoi Gampopa lui-même ou quelqu’un de son siège n’aurait pas pu passer à Layakpa ces transmissions ? Probablement, parce qu’ils n’en disposaient pas. Ni la transmission scolastique, ni la lignée aurale de Cakrasaṃvara, que Réchungpa aurait obtenue au Népal. Il fallait donc que Layakpa récupère et la transmission scolastique et la lignée aurale de Nāropa.
Le même type de problème s’est présenté au moment où Mogchokpa Rinchen Tseundru de la lignée Shangpa Kagyu demande les Six yogas de Nāropa à Gampopa.
“Gampopa dit : "Etudiez plutôt le cycle des six yogas (t. chos drug tshar gcig) avec Gomtshul (t. sgom pa tshul khrim snying po 1116-1169). J'ai personnellement fait le vœu de ne pas enseigner les sādhana et les six yogas.”ngas sgrub thabs dang chos drug 'di mi bshad pa'i dam bca' gcig byas yod gsungs pas/
Volumes Shangpa p. 182. Rmog lcog pa'i rnam thar sur le site Shangpa Resource Center.
[6] Blue Annals, Roerich p. 472
[7] De kun zhor ‘byung yin/ da khyod kyi don grub zin gsung*/ Annales bleus Chengdu p. 562
[8] Lho la yag pa byang chub dngos grub kyi rnam thar mdor bsdus,
[9] Chos bzhis bstan pa'i sgo bsdu ba'i tshigs su bcad pa rje sgam po pa'i zhal gyi gdams pa, bdr:MW1AC381
[10] Source : Lho la yag pa byang chub dngos grub kyi rnam thar mdor bsdus. Selon les hagiographies, la réincarnation (officieuse) du premier Karmapa, Düsum Khyenpa (K1), qui ne portait pas encore ce titre, était Karma paśi (K2). Blog Un peu d'histoire sur les rapports entre détenteurs et empereurs
[11] “Éloquente explication qui éclaire la progression dans la méditation du Mahāmudrā de sens définitif”. Traduit en français par Christian Charrier, publié par Tsadra, 2023.
[12] bde stong phyag rgya chen po'i rtogs pa mthar phyin nas/
Extrait de Chos bzhis bstan pa'i sgo bsdu ba'i tshigs su bcad pa rje sgam po pa'i zhal gyi gdams pa.



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