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dimanche 16 juillet 2023

Sauver (les germes de Lumière) comme mission

Save Our Souls, photo : Richard Kleinert

Christ ( Χριστός, l’oint en grec) est la traduction du terme hébreu Mashia'h (en araméen meshi'ha), qui signifie également “oint”, et qui est à l’origine de la traduction “messie”. Le terme “oindre” correspond ici à un rituel d’intronisation (prêtres, rois, …). A l’image de la consécration de Maitreya, intronisé comme régent (s. yuvarāja) par le Bouddha, avant que ce dernier ne descende de Tuṣita pour prendre naissance sur la terre et conduire sa carrière de Bouddha. Il y a clairement un parallèle entre le prince héritier lors de son investiture et le bodhisattva de la dixième bhūmi au moment où il devient «Roi du dharma»[1].

Pour la fonction de "l’oint" chez les Hébreux, d’une part, il s’agit d’une onction par un prophète, etc., donnée à une personne choisie pour un certain office, et de l’autre de la croyance en un sauveur envoyé au peuple juif et/ou à l’humanité. La mission de ce sauveur, envoyé par Dieu, le plérôme, etc., peut être de différents types. Reconquérir l’indépendance, apporter paix et félicité dans le monde, établir un royaume, restaurer une religion orthodoxe, sauver les justes et condamner les méchants, etc. En bref, remettre de l’ordre et/ou sauver les âmes de leur geôles en fer noir.
Les prophéties bibliques[2] indiquent qu’un homme issu de la lignée du roi David, descendant d'Yshaï (Jessé), un sauveur, amènera à la fin des temps une ère de paix et de félicité éternelle dont bénéficieront la nation israélite et le monde entier qui s'élèvera avec ses croyants”.
La croyance en un sauveur, voire un prophète, envoyé par le ciel n’est pas une spécificité des religions de la Méditerranée (judaïsme, christianisme, “gnosticisme”, islam, etc.). Depuis linvention du ciel, celui-ci fait connaître top-down ses volontés à l’humanité par divers moyens. Notamment par des médiateurs “en contact” avec lui, et qui sont reconnus en tant que médiateurs/missionnaires par des cérémonies, des gestes symboliques et rituels, parmi lesquels “l’onction”, le baptême (par l’eau ou par “le feu”), qui semble avoir son équivalent en l’abhiṣeka[3] (tib. dbang), qui signifie “aspersion rituelle”, “consécration” (royale ou initiatique). Il s’agit de symboliser une transmission de pouvoir, reçu d’une autorité supérieure, désormais située allégoriquement dans le ciel.

Le “gnosticisme” en tant que la désignation des croyances et pratiques de groupes religieux au début de notre ère dans la région méditerranéenne na plus lieu dêtre[4]. En tant que tels, les “gnostiques” sont surtout l’invention de certains pères de l'Église et hérésiologues, voulant mettre à distance des disciples du Christ “hérétiques” de leurs propres doctrines et pratiques, et resserrer les rangs de leurs ouailles. En essentialisant les doctrines et leurs origines respectives, ainsi que leur “pureté” (adéquation entre la doctrine originale et sa source, dans le temps), les “gnostiques” étaient désignés comme des hérétiques, dont les doctrines ne pouvaient avoir pour source que “Satan”[5]. Ce message semblait avoir été destiné davantage aux propres fidèles chrétiens qu’aux “gnostiques”. 

La différence avec le judaïsme, pour les hérésiologues, étant que sa source était considérée “pure”, mais mal interprétée. Le judaïsme était d’ailleurs aussi multiforme, avec des variétés de croyances et de pratiques, comme on pouvait les trouver parmi les premiers chrétiens, “orthodoxes” et “hérétiques” confondus. Il faudrait donc sans doute parler d’un terreaugnostique (à définir), dont certains éléments pouvaient être partagés, et même en dehors de la région méditerranéenne. L’idée de la lutte entre forces du bien et du mal, et entre Lumières et ténèbres avait d’ailleurs une autre origine, et qui s’était répandue à la fois vers l’Ouest comme vers l’Est par les routes commerciales. 

D’autres facteurs d’influence (néfaste) selon les hérésiologues pouvaient être la philosophie grecque, les idées hellénistes, la religion dite païenne, ainsi que toute tentative syncrétiste. Les deux jambes du christianisme primitif étaient les écritures (Testament) et les révélations du Christ, les écritures devant être réinterprétées, mais uniquement par des spécialistes mâles, avec des tensions entre la foi vivante et le credo. Les injonctions religieuses (p.e. le véritable jeûne devient ainsi de “faire de bonnes actions” dans l'Épître de Barnabé, p. 44[6]).

“Philon le juif” d’Alexandrie (20 av. JC- 45 AD) avait déjà entrepris une réinterprétation des écritures juives sous influence hellénistique. C’était de toute façon une époque propice au brassage d’idées, où les religions, ou les cultes, étaient enrichis par les apports des sciences de l’époque.

Les missionnaires terriens considérés comme des envoyés doivent avoir à la fois une généalogie humaine, “pneumatique”/yoguique (corps psychique/astral) et spirituelle impeccable. L’origine humaine étant Seth, le troisième fils d’Eve. Noé et le Sauveur descendent de cette lignée. Certains groupes “gnostiques” ont exploité le potentiel de Seth en réinterprétant les écritures pour révéler la vérité vraie sur le créateur ou démiurge[7]. Caïn et Abel seraient ainsi les fils d’archontes et de “l’ombre” d’Eve-Zoé. Seth serait le fils d’Adam et d’Eve-Zoé. Il aurait une soeur Noréa (la vierge non-souillée).

Le livre des secrets de Jean (version longue) montrent une approche de salut/régénération similaire à celle que l’on retrouve dans certains tantras. Tous les éléments de la création ténébreuse des archontes sont doublés par leurs originaux lumineux. Tout élément ténébreux terrestre à un “jumeau céleste” lumineux (tattva). Le Livre des secrets les détaille façon tantra. Ainsi, 365 anges sont créés dans le monde archontique. Anges à prendre ici dans le sens d’agents. Les douze archontes [des mois] “créèrent pour eux-mêmes sept puissances [planètes/jour de la semaine] et (ces) puissance créèrent pour elles-mêmes <trois> anges chacune, jusqu’à atteindre trois cent soixante-cinq anges.” Ecrits gnostiques, p. 272)

Le “corps psychique” d’Adam, créé par les archontes, possède “des autorités préposées” à chaque partie du corps[8]. Chaque partie et fonction du corps est gérée par un agent de la Nature, une autorité dans son domaine spécifique. Celui qui sait cela et respecte ces autorités disposera de ce “corps psychique” comme véhicule, après la mort du corps physique. Qu’est-ce qui explique des similitudes du corps psychique avec celui des doctrines tantriques ? La solution est peut-être à trouver en Asie centrale. La création archontique est ignorante (avidyā) et manque de “puissance lumineuse”. Les humains, descendants de Seth, ont cependant une “étincelle lumineuse”, grâce à Sophia, qui permettra leur retour parmi les Lumières.
Et [l’Archonte] répartit sur eux de son feu, mais n'envoya pas (sur eux une part) de la puissance lumineuse qu'il avait prise à sa mère [Sophia].“Il est une obscurité ignorante, aussi lorsque la lumière s'est mélangée à l'obscurité, elle a illuminé l'obscurité. Mais l'obscurité, se mélangeant à la lumière, a assombri la lumière. Et (le Premier Archonte) ne fut plus ni lumière ni obscurité, mais il fut affaibli.”

"Cet Archonte affaibli possède trois noms : son premier nom est Yaltabaôth, le deuxième Saklas, le troisième Samaël. “Il est impie du fait de la folie qui l'habite. Il a en effet dit: "Je suis Dieu et il n'existe pas d'autre dieu à côté de moi!", car il est ignorant de son origine, du lieu d'où il est venu.” (Ecrits gnostiques, p. 272)
L’ignorance (avidyā), dans ce passage, est l’absence de la Gnose qui sauve du monde archontique. Cette Gnose n’est pas une simple connaissance, ou reconnaissance, mais implique la pratique de rituels et de la magie purificatrice et transformative. Brahma, le dieu créateur hindou, croit également, à tort, qu’il est le premier et qu’il a créé le monde, rejoignant ainsi en quelque sorte le “blasphème” du démiurge Yaltabaôth (p. 274). Dans le Matsya Purāṇa (sur le grand déluge)[9], Śiva décapite une des têtes de Brahma (Brahmahatyā), et ouvre une voie ascétique non-brahmaniste.

Les corps dans la création ténébreuse imparfaite des archontes sont évidemment imparfaits, mais contiennent néanmoins un germe de Lumière[10], permettant le retour ou l’accès au “Royaume”.
Jésus leur proposa une autre parabole, et il dit : le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu'un homme a pris et semé dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.” (Matthieu, 13, versets 31 et 32)
Un arbre “royaume des cieux” qui semble avoir ses racines dans la terre. Un arbre qui peut faire penser à l’histoire d’Inanna et lArbre-Huluppu, racontée sur la tablette XII (prologue à L’Epopée de Gilgamesh), où l’oiseau Anzû, un serpent et Lilith causent du désordre en s’installant dans l’arbre. Ou à l’arbre Yggdrasil des mythes nordiques et à tant d’autres arbres encore, qui ont en commun de pousser à partir d’un petit grain, planté dans la terre, ou un autre champs (kṣetra).

Pourquoi le syncrétisme de Mani (mort en 276) a pu avoir le succès qu'on lui connaît, de la Chine jusqu’en Afrique ? Les doctrines qu’il prêcha n’ont pas semblé trop surprenant ou déroutant à ceux qui les recevaient, et adoptaient. Mani (Śvetavastrin, “revetu de blanc”), surnommé le “Bouddha de Lumière” était un pédagogue sans pareil, et semble avoir enseigné à l’aide de peintures qu’il fabriquait lui-même. Des tableaux qui parlent sans mots, et qui laissent une interprétation assez libre à ceux qui les regardent, et qui les “comprennent” (façon Rorschach ?) avec les moyens dont ils disposent.

Tableau avec la représentation de lunivers manichéen par un peintre chinois du XIIIème siècle,
découvert au Japon. Le détail montre le Mont Meru en f
orme de champignon ou d’arbre “Royaume” (ou Champs-Kṣetra ?)

Selon Zsuzsanna Gulácsi et Jason BeDuhni, cette représentation est anthropomorphique dans le sens que l’univers est symbolisé comme un Homme cosmique (s. lokapuruṣa, g. macranthropos). La tête et le cou représentent le nouvel éon (kalpa), les côtes les 10 couches d’éons (le ciel) , le phallus le mont Meru, les hanches la surface de la terre, et le bas du corps les huit couches d’éons de la terre. Tout en haut se trouve le Royaume de Lumière, le plérôme. Une des particularités de la doctrine de Mani est que la Vierge de Lumière[11] participe activement à la récupération des germes de lumière en séduisant les archontes. La Vierge de Lumière est une “vierge mâle” (bisexué).

XIIIème siècle Daênâ (or Light Maidenwith her attendants,
detail of the Sermon on Mani’s Teaching of Salvation, Yüen dynasty.

Manichaeism The Religion of LightFlavia Ruani, Ghent University
 Le Tibet encerclé de “gnostiques” “manichéens”... 

Le “gnosticisme” et le manichéisme en tant que tels nont pas survécu au Tibet, mais il est indéniable que le “bouddhisme tibétain”, notamment lécole Nyingmapa, comporte de nombreux éléments “gnostiques” (souvent mélangés à des éléments yoguiques) qui font penser à une influence manichéenne. Il suffit pour cela d’analyser les oeuvres hagiographiques de Padmasambhava et de Yeshe Tsogyal. Dans sa hagiographie[12] traduite par Padmakara, les éléments “gnostiques” foisonnent. A commencer par les hautes sphères du plérôme où sont décidées les missions terrestres. Le Précieux Guru Padmasambhava, qui n’est autre que Amitābha manifesté dans le monde des humains, commande la conception émanée du nirmāṇakāya Yéshé Tsogyal, Padmasambhava et Sarasvatī s’unissent et leur samādhi[13] commence par produire la formulegnostique (la syllabe E entourée des voyelles blanches et la syllabe Waṃ entourée des consonnes rouges) qui descend pour se mêler aux substances génétiques de l’embryon à naître. La descente de la Lumière dans l’obscurité/la matière est une sorte de dégradation, mais ne peut endommager la Lumière.
I, your child, a yogini nirmanakaya,
Am nourished by the food of pure essences
And unclean foods I now have long forgotten.
But, mother, I will eat—that you may gain in merit.
Essential teachings will be what I eat.
And all samsara will be what I swallow.
Awareness, pristine wisdom, will be now my fill. Ah Ye
” Lady of the Lotus-Born
Initialement, elle refuse de se marier, car elle s’enfoncerait davantage dans l’obscurité[14]. La seule présence de Lumière céleste dans l’obscurité terrestre est comme un assaut permanent.
“I wished to practice Dharma,
In this life and form.
But through the deeds of demon foes,
I'm tripped and fall Into the marshes of samsara
.” Lady of the Lotus-Born
Un(e) nirmāṇakāya peut en arriver à oublier sa mission, et dans ce cas le plérôme doit parfois envoyer des secours pour lui rappeler sa mission (anamnèse). Selon l'hagiographie, le roi Trisong Detsen, qui est un disciple de Padmasambhava, reçoit Yéshé Tsogyal en don de son père Karchenpa, et en fait une[15] épouse. Quand Padmasambhava vient pour enseigner la “Gnose” (Mantra secret[16]), le roi inclut Yéshé Tsogyal parmi les offrandes faites au guru. Le guru la prit comme partenaire (“consort”) “et ils pratiquèrent ensemble en secret[17]. Une sorte d’ingénierie inversée pour dépêtrer le germe de Lumière de la matière obscure du geôle qu’est le corps[18]. Ce sera l’occasion pour l’hagiographie de présenter les instructions de “lEssence séminale du Cœur” (snying thig) sur le “corps psychique”, servant de véhicule pour rejoindre le plérôme et de progressivement monter jusqu’aux plus hautes sphères (les 4 joies). Les corps microcosmique et macroscopique en parfaite adéquation. L’essence séminale correspondant sans doute au germe de Lumière à sauver, et à réunir avec la Lumière illimitée.

Une fois parfaitement consacrée par le guru, qui est la manifestation d’Amitābha (Lumière illimitée), Yéshé Tsogyal est prête à accomplir sa mission terrestre. La grande félicité (māhasukha) dans ce contexte “gnostique” réfère aux plus hautes sphères du plérôme (voire du Royaume), pas à une quelconque expérience physique, pneumatique ou spirituelle[19].

Un élément qui revient souvent dans des discours (conscients ou inconscients) de type “gnostique” est une sorte de lutte ou d’’agonie[20] lorsque le “germe de Lumière” se libère enfin définitivement des griffes du corps physique et matérielle.
At first, her subtle channels were painful, the wind-energy was reversed and the essence stiff and motionless, but she persevered, refusing to consider as undesirable the sufferings that were almost killing her. And so, in due course, she beheld the vision of the deities and, mastering the subtle channels, wind-energy, and essence-drop, she severed the four streams of birth, old age, sickness, and death.” Lady of the Lotus-Born
Même dans le discours de la “libération” de Jiddu Krishnamurti[21] (ou aussi U. G. Krishnamurti[22]), qui ne pratiquait pourtant pas de vajrayoga, etc., on peut retrouver des idées similaires. La nuit de l’éveil du Bouddha racontée dans le Buddhacarita d’Aśvaghoṣa comporte des éléments de la lutte contre les troupes de Māra, que reprend la hagiographie de Yéshé Tsogyal[23]. Pour retrouver le plérôme, il faut traverser les couches des éons (kalpas). Le voyage dans l’espace est surtout une question de temps, des années de lumière... S’arracher à l’espace-temps, si c’est possible, est alors imaginé comme une affaire très douloureuse. Toute personne clamant s’être arraché à l’espace-temps a son propre discours pour relater la libération, à moins qu’il refuse de répondre à ce type de questions.

Durant sa mission terrestre, quand elle est assaillie par sept (toujours sept[24]) brigands qui la violent, Yéshé Tsogyal les “convertit” en “transformant” le viol en la “consécration”/”onction” (abhiṣeka)[25] des prédateurs. Comparez avec
Aussi longtemps qu'elle est seule auprès du Père, elle est vierge et de forme androgyne; mais lorsqu'elle tomba dans un corps et vint en cette vie, elle tomba au pouvoir de nombreux brigands, et les violents se la passèrent l'un à l'autre et la [souillèrent]. Certains la prirent par violence, d'autres en la séduisant par un cadeau illusoire. Bref, elle fut souillée et [perdit sa] virginité. Elle se prostitua dans son corps et se livra à tout le monde, pensant que celui auquel elle va s'enlacer est son mari.” L’Exégèse de l’âme, Écrits gnostiques, p. 477
Son vrai mari ou plutôt son “jumeau céleste”. Le jumeau céleste de Yéshé Tsogyal serait Padmasambhava (voire Sarasvatī), et leur mission est pilotée depuis le plérôme par le samādhi uni de Padmasambhava et Sarasvatī.

Comparez la conception spirituelle et la naissance de Yéshé Tsogyal à celle de Jean Baptiste
Il advint que lorsque je [Gabriel] fus venu au milieu des chefs des éons, je regardai d’en haut le monde des hommes suivant le commandement du premier mystère, et je trouvai Élisabeth, mère de Jean-Baptiste avant qu’elle l’eût conçu. Je mis en elle la force que j’avais reçue du petit Jaô, le bon qui est dans le milieu, afin qu’il pût prêcher avant moi, et qu’il préparât ma voie, et qu’il baptisât de l’eau de la rémission des péchés*. Et cette force est dans le corps de Jean. Et au lieu d’un archon destiné à la recevoir, je trouvai l’âme d’Élie le prophète dans la sphère des éons, et je le pris, et je reçus son âme, et je la conduisis à la vierge, fille de la lumière, et celle-ci la donna à ses héritiers qui la conduisirent dans la sphère des archons et la placèrent dans le sein d’Élisabeth. La force du petit Jaô, de celui qui est au milieu, et l’âme d’Élie le prophète, ont été liées dans le corps de Jean-Baptiste.” Le livre de la fidèle sagesse, Pistis Sophia, Abbé Migne
Le bouddhisme tibétain, mais aussi le bouddhisme mahāyāna avant lui, et sans doute le bouddhisme (post-Buddhacarita, post-Maitreyanisme) en général comporte certainement des éléments “gnostiques”. Il veut sauver les êtres, ou plutôt récupérer leur “âme” ou “germe de Lumière”, à tout prix. Il pose un plérôme et des hiérarchies célestes. Il envoie des missionnaires sur la terre. Il sait comment reconnaître ceux-ci, s’adresser à eux, les aider à gouverner les êtres. La voie ascétique proactive du bouddhisme originel (s’il a existé) se mêle alors avec les éléments “gnostiques” clairement religieux, à moins que ce mélange fut un fait dès le départ, ce qui resterait néanmoins à prouver (Buddhist Magic, Sam van Schaik).

***

[1] Mantras et mandarins, Michael Strickmann, p.85

[2] Isaïe, Ezéchiel, Zacharie, Jérémie, Sophonie, Amos... Voir Livre des Prophètes sur Sefarim en ligne [archive] Wikipédia Messie

[3] अभिषेक abhiṣeka [act. abhiṣic] m. sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration.
nābhiṣeko na saṃskāraḥ siṃhasya kriyate vane Il n'y a dans la nature ni sacre ni onction du lion.

[4] Karen L. King, What is Gnosticism, Belknap (2003)

[5]This claim flowed directly into Irenaeus’ second strategy: constructing a genealogy of heresies from a single origin. He strategically manipulated this genealogy to contrast the demonic origin of heretical groups with the apostolic origin of the true Church. His opponents, Irenaeus insisted, were not really fellow Christians; they were the agents of the Devil. Their teaching derived from the Devil through his minion Simon and his harlot Helen, whereas the teaching of true Christians came from God through Jesus and his chosen male disciples. Hints at sexual pollution oppose pure patriarchal lineage in these genealogies of descent.” Karen L. King, What is Gnosticism,

Dans la littérature hagiographique bouddhiste, on trouve la figure de Māra.

In his short treatise, Tertullian succinctly articulated what became the normative treatment of difference within the history of Christianity. Origins were linked with unity, purity, essence, and truth. Heresies were later deviations caused by outside contamination of the original gospel truth.

The story of Christian origin and development was plotted as one of decline, as the increasing encroachment of Satan’s attacks against the purity of the Church’s apostolic foundations.” Karen L. King, What is Gnosticism

[6]For Barnabas, only the revelation of Christ provided the key to the true, spiritual meaning of Scripture through allegorical and typological interpretation. True fasting, for example, meant good deeds, but the Jews misunderstood Moses “owing to the lust of their flesh.” Karen L. King, What is Gnosticism

Les “hérétiques” n’avaient pas l’habileté des chrétiens orthodoxes en navigant entre l’interprétation juive et l’interprétation juste des écritures.

[7] Apocryphe de Jean (Livre des secrets), L’Hypostase des archontes

[8] Voir des traités tantriques comme p.e. Le Profond Sens intérieur (tib. zab mo nang don) de Rangjung Dorje, troisième karmapa, où sont expliqués les canaux, souffles et gouttes du "corps psychique" (p.e. Brief Presentation of Channels, Winds, and Drops according to Kālacakra Tradition). Voir aussi Helmut Hoffmann, Manichaeism and Islam in the Buddhist Kâlacakra System. Le Kālacakra connaît au moins huit guides “barbares” (mleccha) : Ārddha (Adam), Anogha (Enoch), Barāhī (Abraham), Mūṣe (Moïse), Īśa (Jésus), Mahomet (Madhumati), Mathanīya (Kṛnmati), Śvetavastrin (Mani)
ārddho 'nogho barāhī danubhujagakule tāmasānye 'pi pañca mūṣeśau śvetavastrī madhumati mathanīyo 'ṣṭamaḥ so 'ndhakaḥ syāt

saṃbhūtiḥ saptamasya sphuṭa makhaviṣaye bāgadādau nagaryām yasyāṃ loke 'surāṅgo nivasati balavān nirdayo mlecchamūrtiḥ

[9] Première version complète au IIIème siècle.

[10]Moi, la Pronoia parfaite de toutes choses, je me suis changée en ma semence. Comme j'existais en premier, c'est moi qui fais route en toute voie. Je suis la richesse de la lumière, je suis la mémoire du Plérôme, mais j'ai aussi fait route dans les ténèbres immenses.

“Je me suis avancée jusqu'à atteindre le milieu de la prison, et les fondations du chaos furent ébranlées. Alors moi, je me suis cachée d'eux à cause de leur malice et ils ne m'ont pas connue.

"A nouveau je suis retournée pour la deuxième fois et j'ai fait route. J'ai quitté (les éons) de la lumière, moi qui suis la mémoire de Pronoia, je me suis introduite dans le milieu des ténèbres et à l'intérieur de l'Amenté, me tournant vers mon économie. Alors les fondations du Chaos furent ébranlées, sur le point de tomber sur ceux qui sont dans le Chaos et de les détruire. Alors, à nouveau, je me suis enfuie vers ma racine de lumière afin de ne pas les détruire avant le temps (fixé)
.“ Livre des secrets de Jean, Ecrits gnostiques, p. 293

[11]Épiphane de Salamine transmet dans le Panarion XXV, 2-443 un mythe érotique qu’il attribue aux gnostiques nicolaïtes. Selon ceux-ci, Barbélo, par ses charmes de séduction, provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties.
Ce mythe réapparaît, avec quelques variantes, dans l’exposé de Turbon, conservé au ch. IX de l’ouvrage anti-manichéen des Acta Archelai. Lors d’un résumé des principaux points du mythe édifié par Mani, Turbon relate l’enseignement du Maître sur l’origine de la pluie. Celle-ci n’est autre que la transpiration du grand archonte, pris d’un désir incontrôlé pour la Vierge de lumière qui lui est apparue sous des formes très séduisantes. La semence éparpillée par les archontes dans le mythe gnostique se transforme plus pudiquement dans ce texte en transpiration. Quant à la Barbélo nicolaïte, elle est désormais remplacée par une des figures-clé du manichéisme, la Virgo lucis.
” Madeleine Scopello, Femme, Gnose et Manichéisme. De l’espace mythique au territoire du réel.

[12] Bod kyi jo mo Ye shes Mtsho rgyal gyi mdzad tshul rnam par thar pa gab pa mngon byung rgyud mangs dri za 'i glu phren, attribué à Namkhai Nyingpo et Gyalwa Changchub, “redécouvert” par Taksham Nüden Dorje (1655-1708).

[13]Yours is a Body displayed through concentration:
The Demon of Afflictions is transformed into your friend
.”

[14] "I will go with neither of them!" she cried.
"For then I will sink into the woeful prison of samsara and it will be hard indeed to escape from it! What misfortune! Mother, Father, I beg you, think of this
!"

Sophia : "Ma lumière m'a été enlevée et ma force a été détruite. J'ai perdu la mémoire de mon mystère. Ma force a succombé en moi par suite de ma frayeur. Je suis devenue comme un démon qui habite dans la matière, où il n'y a nulle lumière. Et mes ennemis ont dit: Au lieu de la lumière qui est en elle, remplissons-la du chaos. J'ai dévoré la sueur de ma substance, et l'amertume des larmes de la matière de mes yeux, pour que ceux qui me tourmentent ne m'enlèvent pas ces autres choses. Ta volonté m'a conduite dans l'Enfer, et je suis venue dans l'Enfer comme la force du chaos. Et ma force s'est glacée en moi. Maintenant, lumière, lève-toi, cherche ma voie et l'âme qui est en moi.” Le livre de la fidèle sagesse - pistis sophia.

[15]First among the royal queens Is Yeshe Tsogyal.”

[16]From the Lotus-field of Great Felicity,
Devoid of place or bearings, nowhere found,
A globe of light, the vajra Body, Speech, and
Mind Of Amitabha free from birth and death,
Came down upon a lotus cup, uncaused, unwrought,
Floating on an ocean vast, unbounded. Thence am I
.

No father, no mother, no lineage have I.
Wondrous, I have risen of myself.
I was never born, and neither shall I die.
I am the Enlightened, I the Lotus-Born.
I, the sovereign of the host of dakinis,
Am holder of the very secret Secret Mantras
.”

[17]And with these words, the Guru appeared in the form of Vajradhara. Forthwith the king prostrated, striking his head on the ground. And he offered the Lady Tsogyal together with the five substances of samaya. The Master was well pleased and made Tsogyal his consort. He bestowed empowerment upon her, and they went to Chimphu Geu, where they practiced in secret.”

[18]Hear me, mistress, maid of Kharchen! Your body is now disciplined

[19]Seven robbers linked to me by karma from the past!
The mental states of lust and hankering
Are but Primal Wisdom All-perceiving.
Wanting to possess, and greed for pleasure:
From nowhere else comes clear perception.
Watch this fresh, unchanging state, for that is Amitabha!
Do not be enthralled by clarity, Let bliss itself arise
.”

[20]Then she practiced the innumerable different forms of bodily purification, mostly according to the texts of the different pith instructions. She passed through the three levels of physical exhaustion. The essential fluid in the joints of her limbs changed into lymph, boiling and aching, causing them to cramp and swell. Her subtle channels were dislocated. Their ends opened and her body began to weaken. Later, however, the pure essence separated off from that which had degenerated, and her spirits rose. The essence stabilized in the nature of primordial wisdom, the knots on her subtle channels were loosed, her twisted limbs straightened, and all illness was cured. Whatever had been severed was knit together again; whatever had been wrenched and dislocated was restored to its proper place. Thus a firm foundation was established for the accomplishment of Secret Mantra.”

[21]Although the notes we took on the final night are lost, Nandini and I remember the occasion vividly.

Krishnaji had been suffering excruciating pain in his head and neck, his stomach was swollen, tears streamed down his face. He suddenly fell back on the bed and became intensely still. The traces of pain and fatigue were wiped away, as happens in death. Then life and an immensity began to enter the face. The face was greatly beautiful. It had no age, time had not touched it. The eyes opened, but there was no recognition. The body radiated light; a stillness and a vastness illumined the face. The silence was liquid and heavy, like honey; it poured into the room and into our minds and bodies, filling every cell of the brain, wiping away every trace of time and memory. We felt a touch without a presence, a wind blowing without movement. We could not help folding our hands in pranams. For some minutes he lay unmoving, then his eyes opened. After some time, he saw us and said, "Did you see that face?" He did not expect an answer. He lay silently. Then, "The Buddha was here, you are blessed
." Krishnamurti: A Biography, Pupul Jayakar, p. 134

[22]The next day U.G. was again pondering the question "How do I know I am in that state?" with no answer forthcoming. He later recounted that on suddenly realising the question had no answer, there was an unexpected physical, as well as psychological, reaction. It seemed to him like "a sudden 'explosion' inside, blasting, as it were, every cell, every nerve and every gland in my body." Afterwards, he started experiencing what he called "the calamity", a series of bizarre physiological transformations that took place over the course of a week, affecting each one of his senses, and finally resulting in a deathlike experience.” Wikipedia

[23]Then , from E in Nepal to J a in Mon , hordes of gods and spirits came. They were of the tribes of Khatra and Kangtra in the land of Lo, and said, "Behold, we are legion." Some were weeping, others screaming, groaning, bellowing in their fury. And they began to work their mischief. From above they hurled their thunders. From below their fires blazed up. In between came water swirling. Choking blizzards of furious weapons raged. But this only served to strengthen the Lady Tsogyal's realization. Pure awareness broke forth, and her wisdom channel opened.”

[24] Les sept autorités du démiurge Yaltabaôth, l’hebdomade du Sabbaton ? Yaltabaôth possède en effet de multiples visages... Ecrits gnostiques, p. 273 Les sept Puissances, les sept planètes et leur influence sublunaire, qui impose la grille de l'espace-temps.

[25]It happened later that the Lady Tsogyal was in Shampo Gang where she was assailed by seven bandits who violated her and robbed her. But she sang this song to them, introducing them to the Four Joys”.

Joining with the blissful channel of myself, your mother, If you do not lose, but keep, your bodhichitta, The dualistic sense of self and others ceases. Through this Primal Wisdom you obtained Empowerment of Awareness-Power. In the midst of your perceptions, Preserve an uncontrived simplicity of mind. Your pleasure mix with emptiness— The Great Perfection—this and nothing else. Experience, O my sons, the coemergent Joy that exceeds joy. “

As she spoke these words, the seven thieves, in a single moment, attained spiritual maturity and liberation.”

And even in their physical bodies, those seven robber-mahasiddhas went to Orgyen and there brought about the limitless welfare of beings.” Lady of the Lotus-Born

lundi 14 octobre 2013

Offrandes de lumières pour une Mère mystérieuse



La période hellénistique se situe entre Aristote et l’apparition du néoplatonisme et connaît l’essor de la philosophie dans un monde toujours dominé par le religieux. L’hellénisme n’est pas simplement l’influence de la culture et la civilisation grecque qui s’étend jusqu’en Inde, mais aussi la naissance de valeurs universalistes. Sans doute grâce à la philosophie, qui est après tout une recherche de l’universel. Pendant cette période, les religions et les doctrines philosophiques sont en dialogue. On parle de judaïsme hellénistique (qui a une présence importante en Egypte), plus tard de christianisme hellénistique, et il y a une certaine mondialisation des religions à mystères, « les mystères d’orient » (avec e.a. le zervanisme).

Si le bien souverain se situe désormais dans le domaine de la connaissance, celle-ci peut avoir des origines différentes. Il y a celle des hommes, construite péniblement à force de réflexion et de raisonnements, et il y a celle qui a des origines surnaturelles, que l’on obtient comme une grâce et dans le cadre d’un mystère. Elle se mérite aussi, mais autrement. Une connaissance naturelle (bottom up) et une connaissance surnaturelle (top down). Ça peut produire des clashs. Ainsi, Paul dans le premier épître aux Corinthiens :
« 21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. »
Mais comme dans tout dialogue, les parties s’influencent mutuellement. La philosophie intègre des éléments religieux (néoplatonisme) et les religions intègrent des éléments philosophiques. Le bien souverain est bien la connaissance, mais une connaissance divine, qui agit sur le monde, qui le forme et qui l’informe.

Quand le terme gnose est utilisé chez Platon (5ème s. a.v. JC)[1], il signifie « connaissance servant à influencer et à contrôler »[2], sans avoir la connotation ésotérique qu’elle acquiert ultérieurement. Il semble donc bien avoir le sens d’une certaine science. Au départ, le terme gnostique (gnostike) était simplement la forme de l’adjectif se rapportant à cette science et ne désignait pas un groupe de personnes, à qui elle fut transmise.

La philosophie n’est pas apparue de rien et a elle-même des racines religieuses.
« Le logos physique est l'ordre rationnel et immanent du monde (kosmos), de part en part déterminé par des relations causales qui ne souffrent pas d'exception. Les Stoïciens distinguent deux principes cosmologiques fondamentaux, qui reproduisent la division stricte entre agir et pâtir : la matière (hulè), qui est pur principe indéterminé, stricte capacité de subir, et le logos duquel chaque chose tire sa détermination. Ils appellent ce logos « dieu », en tant qu'ils le considèrent comme le démiurge, à l'action motrice et formatrice. Son nom physique est le «feu », héritier du logos héraclitéen : ainsi, pour Zenon, le dieu est « un feu artisan qui procède méthodiquement à la genèse du monde ». En outre, chaque être vivant, chaque corps, chaque individu du monde physique, contient des logoi spermatikoi, des raisons séminales, selon lesquelles il se développe, chacune représentant la raison singulière de la loi fatale conformément à laquelle il se développera, pourvu qu'il rencontre des conditions favorables. C'est le logos, on le verra, qui justifie l'identité stoïcienne entre nature (nature commune comme nature propre), destin, providence et Zeus. Raison divine, le logos désigne aussi la raison humaine et le discours. »[3]
Les raisons séminales (logoi spermatikoi) justement. Cette idée que l’on voit apparaître dans le stoïcisme[4], puis chez les néoplatoniciens et finalement dans le christianisme[5], a enflammé pas mal de cerveaux en quête de gnose. Le monde a été créé sous forme de semences (divines) qui sont la source de tout ce qui vit.
« Comme les femelles sont grosses de leur portée, le monde lui aussi est gros des causes des êtres qui doivent naître. » [Augustin, La Trinité, III, 7, 12-8, 15, cité in Hadot, Pierre, Le Voile d’Isis, p.121] 
Le dualisme matière (hulè)- verbe (logos) convient parfaitement aux gnostiques (gnostikos) anciens, où les semences (logoi spermatikoi) sont celles du démiurge. Un des principaux courants du gnosticisme est le gnosticisme séthien, qui descendrait du troisième fils d’Adam et Ève, Seth, patriarche de Noé et donc véritablement à l’origine de la race humaine. Parmi les 14 traités de la Bibliothèque de Nag Hammadi se trouve un livre intitulé Les Trois Stèles de Seth.

La particularité de ce courant gnostique est la présence d’une déesse-mère (Barbélo) dans la triade divine à l’origine du monde plérômatique (S. śuddha T. dag pa), pour être complet nous avons l’Inengendré, Barbélo et l’Autogène (l’Autoengendré). H. -M. Schenke[6] a tenté de résumer le gnosticisme séthien en six points :
1) la prise de conscience de soi comme membre de la semence de Seth sauvée par nature;
2) le personnage de Seth comme sauveur à la fois céleste et terrestre, ou celui d'Adamas, sauveur céleste et terrestre, se servant de son fils Seth comme médiateur du salut;
3) la périodisation de l'histoire sous la forme des quatre Éons ou Luminaires. Harmozel. Oroiaël, Daveithé et Eleleth;
4) la triade du Père primordial, de la Mére-Barbélo et de l'Autogène- Fils;
5) la localisation du royaume du démiurge Ialdabaoth au-dessous des quatre Éons, présidant
6) les destinées du monde d'en-haut qui prédéterminent l'Histoire[7].
Barbélo est la pensée première (Protennoia), la génératrice et la Sagesse. Avec l'Autogène, le géniteur de l’homme parfait, elle s’occupe du salut des êtres. « Barbélo se dispense aux élus (T. skal ldan) pour devenir principe de leur rassemblement; de même, l'Autogène, hors du Plérôme (S. śuddha T. dag pa), s'est dispersé en tout lieu (T. ma dag pa’i gnas) pour être constitué sauveur. C'est pourquoi aux deux il revient de donner puissance, de sauver, chacun à son niveau propre. »

Ceux qui sont familiers avec le dzogchen bön et séminal doivent se sentir en terrain connu. Il y a d’autres parallèles assez étonnants dans le contexte des Trois Stèles de Seth.

La déesse-mère Barbélo a fait l’objet de cultes particuliers. Dans des cultes qui portent son nom : Barbélonites, Borboriens, Borboniens ou Barbélognostiques, ou dans d’autres comme les Nicolaïtes, les Phibionites, les Phémionites et les Ophites. Elles sont toutes accusées d’être des sectes licencieuses.

Les Barbélognostiques croyaient notamment que la Mère céleste Barbélo avait engendré le démiurge Ialdabaoth, "Yalda-bahut" signifiant "Fils du chaos").
« Ce dernier créa le monde matériel et les archontes qui le gouvernent en y incorporant des particules de lumières (les âmes) perdues par Barbélo. Pour délivrer ces âmes prisonnières de la matière et des archontes, Barbélô séduit ceux-ci afin de les dépouiller de leur semence lumineuse. C'est pourquoi on l'appelle aussi Prounikos (Lascive). »[8]
La Mère céleste a donc fourni la substance de vie avec laquelle le démiurge « Fils du chaos » crée les êtres. Il est très probable que ces semences lumineuses aient des liens avec les raisons séminales (logoi spermatikoi) des stoïciens. Non seulement, ces raisons séminales ont été essentialisées par ces gnostiques, mais la métaphore « séminale » sera banalisée.
« Barbélo, par ses charmes (la séduction provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties. »[9] 
Chez les phibionites, ces théories ont pu donner lieu à des procédés d’identification et d’imitation :
« En apparence orgiaques, ces cérémonies sont en rapport avec la vision que les phibionites ont du cosmos, et la façon de s’en libérer. Outre le fait de satisfaire aux exigences des archontes résidents dans les 365 ciels, ces « mœurs » répondent au besoin de réunir la semence divine implantée dans le monde et actuellement dispersée dans la semence masculine et le sang féminin. En les réunissant et les consommant on ne procède pas seulement à la réunification nécessaire , mais on évite surtout la procréation qui contribue à nous maintenir prisonniers du monde. »[10] 
D’autre part, cette « semence de Seth sauvée par nature » dispense les adeptes de toute obligation et de toute responsabilité à cause de la nature différente de la semence déjà sauvée par nature et d’un monde qui est la création du démiurge et des archontes.

C’est ce genre de raisonnement (irresponsabilité) que rejette l’église, p.e. dans les procès contre le quiétisme :
« 6° Notre libre arbitre une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre âme, il ne faut plus se soucier des tentations ni prendre la peine d'y résister. Les représentations et les images les plus criminelles qui affectent alors la partie sensitive de l'âme sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus criminelles, parce que son corps peut devenir l'instrument du démon, sans que l'âme, intimement unie à son Créateur, prenne aucune part à ce qui se passe dans cette maison de chair qu'elle habite. »
Cela se traduisit ainsi dans la secte des Gnostiques Ophites décrite par Épiphane, dans le Panarion, 26.4.1. Ne pas oublier qu'il s'agit d'une description désavantageuse d'un adversaire.

« Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu".

(Épiphane ajoute que les phibionites offraient ainsi leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ")

« (.....) Ils oignent leur corps, nuit et jour, à la fois les femmes et les hommes, d'onguents, de baignade et d'auto-indulgences, et ils boivent. Ils exècrent ceux qui sont rapides , et disent : 'Il ne faut pas être rapide. La rapidité est l'œuvre de l'Archonte par qui ce présent âge du monde a été produit. Il faut prendre de la nourriture, de sorte que l'organisme puisse être solides et en mesure de rendre ses fruits »[11]

Le comportement licencieux des Ophites est à la fois l’expression de la liberté de l’emprisonnement par le démiurge et les archontes, une prise de conscience de cette liberté en se reconnaissant « semence déjà sauvée par nature », et une libération de la semence emprisonnée (au sens littéral du terme), qui est alors offerte, c’est-à-dire rendue à Barbélo et les siens.

De nouveau, de nombreux éléments « tantriques de la main gauche ».

Ce type de comportement licencieux qui dérangeait se trouva également en Inde, au Tibet et en Chine, où les métaphores séminales finissaient également souvent en eau de boudin...

Les gnostiques ont été condamnés rapidement par l’église, et dans leur ensemble. Il n’y avait plus de place pour la Mère Barbélo. C'est le Saint-Esprit qui prendra sa place.

Actes 15:19-20
C'est pourquoi je suis d'avis qu'on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, 20 mais qu'on leur écrive de s'abstenir des souillures des idoles, de l'impudicité, des animaux étouffés et du sang.

Actes 15:28-29
28 Car il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d'autre charge que ce qui est nécessaire, 29 savoir, de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l'impudicité, choses contre lesquelles vous vous trouverez bien de vous tenir en garde. Adieu.


Pour la curiosité, et pour montrer que ce genre de raisonnement s'était maintenu assez longtemps, la figure ci-dessus représente la cosmogonie selon Paracelse (16ème siècle). Le principe actif est appelé astra (logoi spermatikoi). Celui-ci est émis par Dieu et accueilli dans les quatre matrices de la Mère de toutes les choses (Mysterium Magnum) produisant les quatre éléments.  
"Toutes les choses créées dont la nature est périssable ont une origine commune dans laquelle elles ont été déterminées. Elles sont saisies et contenues entre les éthers. Il faut comprendre que toutes les créatures proviennent d’une matière unique et que chacune, en conséquence, n’a pas sa matière spécifique. Cette matière, c’est le Mysterium Magnum. Elle échappe à toute investigation, ne repose sur aucune essence et n’est pas non plus formée d’une image. Elle n’a pas d’attribut propre et de même elle est sans couleur et sans nature élémentaire. Aussi loin que s’étend l’éther, aussi loin s’étend le cercle du Mysterium Magnum. Ce Mysterium Magnum est une mère pour tous les éléments et une grand-mère pour toutes les étoiles, les arbres et les créatures de chair. Et de même que les enfants naissent d’une mère, ainsi, du Mysterium Magnum, sont nées toutes les créatures, les sensibles, les insensibles et toutes celles qui appartiennent au même ordre. Le Mysterium Magnum est une mère unique pour toutes les choses mortelles, lesquelles ont pris leur origine en lui et non ailleurs, dans une unique création, une substance, une matière, une forme, une essence, une nature et une inclination données." Extrait d'Archidoxes de Théophraste.

*** 

[1] Dans la Politique

[2] knowledge to influence and control

[3] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, Les Belles Lettres, pp. 26-27

[4] « D’après un texte des Placita du Pseudo-Plutarque, selon les stoïciens. Dieu, feu artiste intelligent (noeros), produit le monde, qu’il traverse, en contenant en lui tous les logoi spermatikoi selon lesquels tout se produit selon le destin. Cette dernière assertion signifie simplement que, comme le destin est l’expression de la volonté divine, les logoi spermatikoi divins sont le code qui structure l’univers non seulement dans sa nature, mais aussi dans son développement et son histoire. » Philosophie Antique n° 5 - Stoïcisme : physique, éthique p. 47

[5] Athenagore d’Athène, Tertullien, Gregoire de Nyssa, Augustin d’Hippo, Bonaventure, Albert le grand et Roger Bacon.

[6] Das sethianische System nach Nag Hammadi-Handschriften, Brill 2012

[7] Les trois stèles de Seth: hymne gnostique à la Triade (NH VII,5) publié par Paul Claude

[8] Source

[9] Femme, gnose et manichéisme: de l'espace mythique au territoire du réel, Maddalena Scopell, p. 65

[10] Source

[11] Source