Affichage des articles dont le libellé est Verbe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Verbe. Afficher tous les articles

lundi 1 février 2016

La primauté de l'Esprit ?


Raoul Giordan, Une "fantasy" mythique, 1997
Le Discours sur le luth est un discours qui donne à l’enseignement du Bouddha une place un peu à part. Celui-ci prenait, comme de nombreux autres chercheurs śrāmaṇera, ses distances de la société védique et de la société sacrificielle du brahmanisme, avec leur superstructure (ṛta, de la racine ), la Loi ou Dharma qui sous-tend l’univers, reproduite par les processus rituels. Les śrāmaṇera (renonçants), rompant le lien social avec la société sacrificielle, cherchaient la délivrance en dehors de toute explication mythique du monde.[1]

L’explication mythique du monde (superstructure), avec tout ce que cela implique, aurait été donnée sous forme de révélations (sct. śrūti) par les agents de la Loi (divinités) à des voyants (sct. ṛṣi). Cette religion révélée, Vérité ou Verbe, est présentée comme étant spontanément présente avant tout autre chose, comme un son de luth, produit sans luth... Avec comme produit dérivé, des théories sur des fragments de « son de luth » qui s'associent avec les éléments pour former des luths, et qui à la fin quitteront ces luths pour rejoindre le « son de luth » éternel.

Le son de luth, spontanément produit, ne fut cependant pas audible pour tous, la Vérité révélée ne fut pas visible pour tous, mais seulement à quelques experts privilégiés, les ṛṣi. C’est grâce à eux que le « son de luth » pouvait être (re)produit et devint audible pour tous, et que la Vérité fut (re)revélée et devint visible pour tous. Et c’est grâce à leur force de persuasion ET le soutien des puissants que la Vérité (superstructure) pouvait être intégrée par l’infrastructure, et que le « son de luth » pouvait être rituellement reproduit les jours fastes, avec des luths « fabriqués de nombreuses pièces ».

Avant la révélation concrète par des « voyants » humains aux autres humains et avant la reproduction du « son de luth » par des luths rituels, le « son de luth » n’était pas audible ou visible. Sans le concours de ces « nombreuses pièces », il n’y aurait pas de « son de luth ».

Pourquoi prétendre que le « son de luth » puisse préexister au luth et puisse même en être la cause ? Pourquoi croire que des clairvoyants ou clairentendants puissent entendre le « son de luth » éternel.

Le Bouddha ne croit visiblement pas au « son de luth » éternel, existant sans luth, qui serait entendu par des clairentendendants. L’idée même lui fait rire.
« Bien, ô Vāseṭṭha. Si ces brāhmanes versés dans les trois Veda montrent la voie pour s'unir avec quelqu'un dont ils ne savent rien, qu'ils n'ont jamais vu en disant : "Voici la voie directe, voici la véritable voie, la voie qui mène l'individu qui la suit à l'état d'union avec Brahmā", c'est un fait qui ne tient pas debout. Ô Vāseṭṭha, la parole des brāhmanes versés dans les trois Veda est semblable à une rangée d'aveugles attachés ensemble - le premier ne peut pas voir, celui qui est au milieu ne peut pas voir et celui qui est à la fin ne peut pas voir. Le premier ne peut pas voir, celui qui est au milieu ne peut pas voir et celui qui est à la fin ne peut pas voir. Alors, la parole de ces brāhmanes versés dans les trois Veda s’avère une parole qui mérite d’exciter le rire, une prétendue parole, une parole insensée, une parole vide. » [Sermons du Bouddha, Môhan Wijayaratna, Sagesses, Tevijja sutta "Où sont les vrais brāhmanes?", pp. 141-161]
Si on peut quelquefois dire que le bouddhisme n’est pas une religion, c’est grâce à ce genre de propos qui s’abstient de toute explication mythique, et de la primauté du « son de luth ».

Il en va autrement pour Platon et tous les platonisants, qui eux croient à la primauté du « son du luth ».
« Certains prétendent que toutes les choses qui existent, ont existé et existeront doivent leur origine, les unes à la nature, les autres à l'art, les autres au hasard. » 
« Ils disent que le feu, l'eau, la terre et l'air sont tous produits par la nature et le hasard, et qu'aucun d'eux ne l'est par l'art, et que c'est de ces éléments entièrement privés de vie que les corps de la terre, du soleil, de la lune et des astres se sont formés par la suite. Ces premiers éléments, emportés au hasard par la force propre à chacun d'eux, s'étant rencontrés, se sont arrangés ensemble conformément à leur nature, le chaud avec le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur, et tout ce que le hasard a forcément mêlé ensemble par l'union des contraires ; et le ciel entier avec tous les corps célestes, les animaux et toutes les plantes, avec toutes les saisons que cette combinaison a fait éclore, se sont trouvés formés de cette façon, non point, disent-ils, par une intelligence, ni par une divinité, ni par l'art, mais, comme nous le disons, par la nature et par le hasard. » 
« Tout d'abord mon bienheureux ami, ils prétendent que les dieux n'existent point par nature, mais par art et en vertu de certaines lois, et que ces dieux diffèrent suivant que chaque peuple s'est entendu avec lui-même pour les imposer dans sa législation ; que la morale aussi est autre suivant la nature, et autre suivant la loi ; que la justice non plus n'existe pas du tout par nature, mais que les hommes sont toujours en contestation à son sujet et y font des changements continuels, et que les dispositions nouvelles qu'il ont adoptées s'imposent aussitôt avec l'autorité qu'elles tiennent de l'art et des lois, et non de la nature. Voilà, mes amis, ce que nos sages débitent à la jeunesse, soutenant que les prescriptions que le vainqueur impose par violence sont d'une justice parfaite. De là les impiétés qu'on voit chez les jeunes gens, quand ils pensent que les dieux ne sont pas tels qu'ils doivent se les représenter pour obéir à la loi ; de là les séditions, parce qu'ils sont attirés vers une vie conforme à la nature et qui consiste à dominer véritablement les autres et à ne point les servir conformément à la loi. » (Platon, Les Lois, traduction d’Emile Chambry)
Qu’est ce qu’ils ont d’ailleurs ces jeunes de tous temps (du Vème siècle av. J.C. jusqu’à maintenant), à ne pas vouloir danser au « son de luth » éternel ? N’ont-ils donc pas d’oreilles ?[2] Ne les a-t-on donc pas appris qu’il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, ni pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ?

Eh bien, les śrāmaṇera et le Bouddha semblaient en effet ne pas vouloir entendre et voir, ni danser au son de luth éternel. Initialement du moins. Car, à partir du Yogācāra, et surtout dans les tantras, la devise devint au contraire « tout est esprit et l’esprit est vide ». Curieux d’ailleurs de vouloir réduire « tout » à l’esprit et à avoir besoin de le répéter ad infinitum, pour que ceux qui ne veulent pas l'entendre finissent par céder.

Mais il faut bien admettre, que cela fait plus simple, plus propre, et plus uni et complète (complétude) d’intégrer le luth dans le « son de luth », que d’avoir un « son de luth » qui dépend d’une multitude de facteurs (infrastructure). C’est plus gérable ainsi.

Pour utiliser des métaphores contemporaines, le Yogācāra et le tantrisme qui s’en est suivi ont fait comme une OPA sur le bouddhisme madhyamaka. Et comme dans toute OPA, le nom de l’entité acquisitrice vient en premier, suivi du nom de l’entité acquise : tout est esprit, suivi de l’esprit est vacuité. Et c’est l’entité acquisitrice qui prend le dessus en imposant ses objectifs, son « son du luth ».

Prenons le dzogchen visionnaire, la « grande complétude », la grande sphère qui contient tout. Il est présenté comme l’union des pratiques de la pureté primordiale (tib. ka dag) et de la perfection spontanée (tib. lhun grub), ou encore comme l’Éradication de la rigidité (tib. khregs chod) et le Franchissement du Pic (tib. thod rgal). La rigidité de la réalité ordinaire, matérialiste, est éradiquée par la sagesse (sct. prajñā) libératrice, qui montre que cette unité rigide apparente repose sur une multitude de facteurs, et est par conséquent vide d’une essence. Mais cette absence d’essence (vacuité) est sans visée et constitue, selon le dzogchen visionnaire, un salut incomplet. Pour combler ce vide, le dzogchen propose un deuxième pan, qui est en fait l’objectif principal et ultime, une vacuité pleine, qui n’est autre qu’un plérôme bouddhiste. Un « son de luth » éternel, qui se veut indépendant de tout « luth », mais qui est impossible sans la « société sacrificielle » qui la sous-tend. A quoi un dzogchenpa passe-t-il sa journée ? À se vautrer au soleil ? Non, plutôt en sacrifiant.

Tout « son de luth », tout « Verbe », toute « Vérité » a besoin d’un « luth », d’un corps, ne serait-ce un « corps mystique », d’une infrastructure qui l'entretient. Pas de superstructure indépendante d’une infrastructure.

***

[1] Histoire des religions, Anne-Marie Esnoul, Folio essais,

[2] « Ecoutez ceci, peuple insensé, et qui n'as point de coeur! Ils ont des yeux et ne voient point, Ils ont des oreilles et n'entendent point. » Jérémie 5:21. « Fils de l'homme, tu habites au milieu d'une famille de rebelles, qui ont des yeux pour voir et qui ne voient point, des oreilles pour entendre et qui n'entendent point; car c'est une famille de rebelles. » Ézéchiel 12:2

lundi 14 octobre 2013

Offrandes de lumières pour une Mère mystérieuse



La période hellénistique se situe entre Aristote et l’apparition du néoplatonisme et connaît l’essor de la philosophie dans un monde toujours dominé par le religieux. L’hellénisme n’est pas simplement l’influence de la culture et la civilisation grecque qui s’étend jusqu’en Inde, mais aussi la naissance de valeurs universalistes. Sans doute grâce à la philosophie, qui est après tout une recherche de l’universel. Pendant cette période, les religions et les doctrines philosophiques sont en dialogue. On parle de judaïsme hellénistique (qui a une présence importante en Egypte), plus tard de christianisme hellénistique, et il y a une certaine mondialisation des religions à mystères, « les mystères d’orient » (avec e.a. le zervanisme).

Si le bien souverain se situe désormais dans le domaine de la connaissance, celle-ci peut avoir des origines différentes. Il y a celle des hommes, construite péniblement à force de réflexion et de raisonnements, et il y a celle qui a des origines surnaturelles, que l’on obtient comme une grâce et dans le cadre d’un mystère. Elle se mérite aussi, mais autrement. Une connaissance naturelle (bottom up) et une connaissance surnaturelle (top down). Ça peut produire des clashs. Ainsi, Paul dans le premier épître aux Corinthiens :
« 21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. »
Mais comme dans tout dialogue, les parties s’influencent mutuellement. La philosophie intègre des éléments religieux (néoplatonisme) et les religions intègrent des éléments philosophiques. Le bien souverain est bien la connaissance, mais une connaissance divine, qui agit sur le monde, qui le forme et qui l’informe.

Quand le terme gnose est utilisé chez Platon (5ème s. a.v. JC)[1], il signifie « connaissance servant à influencer et à contrôler »[2], sans avoir la connotation ésotérique qu’elle acquiert ultérieurement. Il semble donc bien avoir le sens d’une certaine science. Au départ, le terme gnostique (gnostike) était simplement la forme de l’adjectif se rapportant à cette science et ne désignait pas un groupe de personnes, à qui elle fut transmise.

La philosophie n’est pas apparue de rien et a elle-même des racines religieuses.
« Le logos physique est l'ordre rationnel et immanent du monde (kosmos), de part en part déterminé par des relations causales qui ne souffrent pas d'exception. Les Stoïciens distinguent deux principes cosmologiques fondamentaux, qui reproduisent la division stricte entre agir et pâtir : la matière (hulè), qui est pur principe indéterminé, stricte capacité de subir, et le logos duquel chaque chose tire sa détermination. Ils appellent ce logos « dieu », en tant qu'ils le considèrent comme le démiurge, à l'action motrice et formatrice. Son nom physique est le «feu », héritier du logos héraclitéen : ainsi, pour Zenon, le dieu est « un feu artisan qui procède méthodiquement à la genèse du monde ». En outre, chaque être vivant, chaque corps, chaque individu du monde physique, contient des logoi spermatikoi, des raisons séminales, selon lesquelles il se développe, chacune représentant la raison singulière de la loi fatale conformément à laquelle il se développera, pourvu qu'il rencontre des conditions favorables. C'est le logos, on le verra, qui justifie l'identité stoïcienne entre nature (nature commune comme nature propre), destin, providence et Zeus. Raison divine, le logos désigne aussi la raison humaine et le discours. »[3]
Les raisons séminales (logoi spermatikoi) justement. Cette idée que l’on voit apparaître dans le stoïcisme[4], puis chez les néoplatoniciens et finalement dans le christianisme[5], a enflammé pas mal de cerveaux en quête de gnose. Le monde a été créé sous forme de semences (divines) qui sont la source de tout ce qui vit.
« Comme les femelles sont grosses de leur portée, le monde lui aussi est gros des causes des êtres qui doivent naître. » [Augustin, La Trinité, III, 7, 12-8, 15, cité in Hadot, Pierre, Le Voile d’Isis, p.121] 
Le dualisme matière (hulè)- verbe (logos) convient parfaitement aux gnostiques (gnostikos) anciens, où les semences (logoi spermatikoi) sont celles du démiurge. Un des principaux courants du gnosticisme est le gnosticisme séthien, qui descendrait du troisième fils d’Adam et Ève, Seth, patriarche de Noé et donc véritablement à l’origine de la race humaine. Parmi les 14 traités de la Bibliothèque de Nag Hammadi se trouve un livre intitulé Les Trois Stèles de Seth.

La particularité de ce courant gnostique est la présence d’une déesse-mère (Barbélo) dans la triade divine à l’origine du monde plérômatique (S. śuddha T. dag pa), pour être complet nous avons l’Inengendré, Barbélo et l’Autogène (l’Autoengendré). H. -M. Schenke[6] a tenté de résumer le gnosticisme séthien en six points :
1) la prise de conscience de soi comme membre de la semence de Seth sauvée par nature;
2) le personnage de Seth comme sauveur à la fois céleste et terrestre, ou celui d'Adamas, sauveur céleste et terrestre, se servant de son fils Seth comme médiateur du salut;
3) la périodisation de l'histoire sous la forme des quatre Éons ou Luminaires. Harmozel. Oroiaël, Daveithé et Eleleth;
4) la triade du Père primordial, de la Mére-Barbélo et de l'Autogène- Fils;
5) la localisation du royaume du démiurge Ialdabaoth au-dessous des quatre Éons, présidant
6) les destinées du monde d'en-haut qui prédéterminent l'Histoire[7].
Barbélo est la pensée première (Protennoia), la génératrice et la Sagesse. Avec l'Autogène, le géniteur de l’homme parfait, elle s’occupe du salut des êtres. « Barbélo se dispense aux élus (T. skal ldan) pour devenir principe de leur rassemblement; de même, l'Autogène, hors du Plérôme (S. śuddha T. dag pa), s'est dispersé en tout lieu (T. ma dag pa’i gnas) pour être constitué sauveur. C'est pourquoi aux deux il revient de donner puissance, de sauver, chacun à son niveau propre. »

Ceux qui sont familiers avec le dzogchen bön et séminal doivent se sentir en terrain connu. Il y a d’autres parallèles assez étonnants dans le contexte des Trois Stèles de Seth.

La déesse-mère Barbélo a fait l’objet de cultes particuliers. Dans des cultes qui portent son nom : Barbélonites, Borboriens, Borboniens ou Barbélognostiques, ou dans d’autres comme les Nicolaïtes, les Phibionites, les Phémionites et les Ophites. Elles sont toutes accusées d’être des sectes licencieuses.

Les Barbélognostiques croyaient notamment que la Mère céleste Barbélo avait engendré le démiurge Ialdabaoth, "Yalda-bahut" signifiant "Fils du chaos").
« Ce dernier créa le monde matériel et les archontes qui le gouvernent en y incorporant des particules de lumières (les âmes) perdues par Barbélo. Pour délivrer ces âmes prisonnières de la matière et des archontes, Barbélô séduit ceux-ci afin de les dépouiller de leur semence lumineuse. C'est pourquoi on l'appelle aussi Prounikos (Lascive). »[8]
La Mère céleste a donc fourni la substance de vie avec laquelle le démiurge « Fils du chaos » crée les êtres. Il est très probable que ces semences lumineuses aient des liens avec les raisons séminales (logoi spermatikoi) des stoïciens. Non seulement, ces raisons séminales ont été essentialisées par ces gnostiques, mais la métaphore « séminale » sera banalisée.
« Barbélo, par ses charmes (la séduction provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties. »[9] 
Chez les phibionites, ces théories ont pu donner lieu à des procédés d’identification et d’imitation :
« En apparence orgiaques, ces cérémonies sont en rapport avec la vision que les phibionites ont du cosmos, et la façon de s’en libérer. Outre le fait de satisfaire aux exigences des archontes résidents dans les 365 ciels, ces « mœurs » répondent au besoin de réunir la semence divine implantée dans le monde et actuellement dispersée dans la semence masculine et le sang féminin. En les réunissant et les consommant on ne procède pas seulement à la réunification nécessaire , mais on évite surtout la procréation qui contribue à nous maintenir prisonniers du monde. »[10] 
D’autre part, cette « semence de Seth sauvée par nature » dispense les adeptes de toute obligation et de toute responsabilité à cause de la nature différente de la semence déjà sauvée par nature et d’un monde qui est la création du démiurge et des archontes.

C’est ce genre de raisonnement (irresponsabilité) que rejette l’église, p.e. dans les procès contre le quiétisme :
« 6° Notre libre arbitre une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre âme, il ne faut plus se soucier des tentations ni prendre la peine d'y résister. Les représentations et les images les plus criminelles qui affectent alors la partie sensitive de l'âme sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus criminelles, parce que son corps peut devenir l'instrument du démon, sans que l'âme, intimement unie à son Créateur, prenne aucune part à ce qui se passe dans cette maison de chair qu'elle habite. »
Cela se traduisit ainsi dans la secte des Gnostiques Ophites décrite par Épiphane, dans le Panarion, 26.4.1. Ne pas oublier qu'il s'agit d'une description désavantageuse d'un adversaire.

« Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu".

(Épiphane ajoute que les phibionites offraient ainsi leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ")

« (.....) Ils oignent leur corps, nuit et jour, à la fois les femmes et les hommes, d'onguents, de baignade et d'auto-indulgences, et ils boivent. Ils exècrent ceux qui sont rapides , et disent : 'Il ne faut pas être rapide. La rapidité est l'œuvre de l'Archonte par qui ce présent âge du monde a été produit. Il faut prendre de la nourriture, de sorte que l'organisme puisse être solides et en mesure de rendre ses fruits »[11]

Le comportement licencieux des Ophites est à la fois l’expression de la liberté de l’emprisonnement par le démiurge et les archontes, une prise de conscience de cette liberté en se reconnaissant « semence déjà sauvée par nature », et une libération de la semence emprisonnée (au sens littéral du terme), qui est alors offerte, c’est-à-dire rendue à Barbélo et les siens.

De nouveau, de nombreux éléments « tantriques de la main gauche ».

Ce type de comportement licencieux qui dérangeait se trouva également en Inde, au Tibet et en Chine, où les métaphores séminales finissaient également souvent en eau de boudin...

Les gnostiques ont été condamnés rapidement par l’église, et dans leur ensemble. Il n’y avait plus de place pour la Mère Barbélo. C'est le Saint-Esprit qui prendra sa place.

Actes 15:19-20
C'est pourquoi je suis d'avis qu'on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, 20 mais qu'on leur écrive de s'abstenir des souillures des idoles, de l'impudicité, des animaux étouffés et du sang.

Actes 15:28-29
28 Car il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d'autre charge que ce qui est nécessaire, 29 savoir, de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l'impudicité, choses contre lesquelles vous vous trouverez bien de vous tenir en garde. Adieu.


Pour la curiosité, et pour montrer que ce genre de raisonnement s'était maintenu assez longtemps, la figure ci-dessus représente la cosmogonie selon Paracelse (16ème siècle). Le principe actif est appelé astra (logoi spermatikoi). Celui-ci est émis par Dieu et accueilli dans les quatre matrices de la Mère de toutes les choses (Mysterium Magnum) produisant les quatre éléments.  
"Toutes les choses créées dont la nature est périssable ont une origine commune dans laquelle elles ont été déterminées. Elles sont saisies et contenues entre les éthers. Il faut comprendre que toutes les créatures proviennent d’une matière unique et que chacune, en conséquence, n’a pas sa matière spécifique. Cette matière, c’est le Mysterium Magnum. Elle échappe à toute investigation, ne repose sur aucune essence et n’est pas non plus formée d’une image. Elle n’a pas d’attribut propre et de même elle est sans couleur et sans nature élémentaire. Aussi loin que s’étend l’éther, aussi loin s’étend le cercle du Mysterium Magnum. Ce Mysterium Magnum est une mère pour tous les éléments et une grand-mère pour toutes les étoiles, les arbres et les créatures de chair. Et de même que les enfants naissent d’une mère, ainsi, du Mysterium Magnum, sont nées toutes les créatures, les sensibles, les insensibles et toutes celles qui appartiennent au même ordre. Le Mysterium Magnum est une mère unique pour toutes les choses mortelles, lesquelles ont pris leur origine en lui et non ailleurs, dans une unique création, une substance, une matière, une forme, une essence, une nature et une inclination données." Extrait d'Archidoxes de Théophraste.

*** 

[1] Dans la Politique

[2] knowledge to influence and control

[3] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, Les Belles Lettres, pp. 26-27

[4] « D’après un texte des Placita du Pseudo-Plutarque, selon les stoïciens. Dieu, feu artiste intelligent (noeros), produit le monde, qu’il traverse, en contenant en lui tous les logoi spermatikoi selon lesquels tout se produit selon le destin. Cette dernière assertion signifie simplement que, comme le destin est l’expression de la volonté divine, les logoi spermatikoi divins sont le code qui structure l’univers non seulement dans sa nature, mais aussi dans son développement et son histoire. » Philosophie Antique n° 5 - Stoïcisme : physique, éthique p. 47

[5] Athenagore d’Athène, Tertullien, Gregoire de Nyssa, Augustin d’Hippo, Bonaventure, Albert le grand et Roger Bacon.

[6] Das sethianische System nach Nag Hammadi-Handschriften, Brill 2012

[7] Les trois stèles de Seth: hymne gnostique à la Triade (NH VII,5) publié par Paul Claude

[8] Source

[9] Femme, gnose et manichéisme: de l'espace mythique au territoire du réel, Maddalena Scopell, p. 65

[10] Source

[11] Source

vendredi 27 septembre 2013

Sadhana, l'entretien du corps mystique



Une sādhana est l’instrument qui permet de réaliser l’objectif spirituel que l’on s’est posé. Quand cet objectif est la réintégration d’un être divin, réel ou symbolique, la sādhana réactualise le cadre mythologique de l’être divin en question. A cet effet, elle suit une structure pré-établie, conformément à la classe de tantra à laquelle elle appartient, et se sert d’éléments rituels comme support. Les sādhana bouddhistes tibétaines commencent généralement par un rappel de la lignée de transmission, qui sert à montrer que la sādhana que l’on est sur le point de mettre en œuvre est authentique et qu’elle provient en dernier ressort d’un être éveillé accompli ou surnaturel. Mais aussi et surtout à faire revivre ses personnages et le cadre mythologique dans lequel il s’inscrivent. Il faut remplir l’imaginaire avec les éléments mythologiques afin de le garder le mythe vivant et efficient, consciemment et inconsciemment.

Après cette invocation, on renouvelle sa foi en l’institution qui préserve et diffuse l’objectif spirituel, et l’on s’engage à en faire de même, autrement dit à devenir un membre actif de la communauté. Cette communauté a pour objectif de garder vivant le « corps mystique », le « Verbe » de la divinité, et il faut donc apprendre à édifier ce corps mystique sous la forme de la divinité. Cela se fera à l’aide de récitations et de visualisations. Toutes les parties du corps de la divinité et de son entourage, tous les accessoires symbolisent (T. dag pa) des aspects de l’objectif spirituel, qui seront ré-actualisés pendant les différentes phases de la sādhana.

Le rituel prend la forme d’un sacrifice. Une fois que le corps mystique a été édifié, on va se donner corps et âme, avec tout ce que l’on a et tout ce l’on es[1], à lui. De façon à ce que l’on fasse corps avec lui. Tous les membres de la communauté ne forment plus qu’un seul corps, celui de la divinité. L’objectif de la divinité, sera le leur.

Tout ce que l’on dit sera la parole (mantra) de la divinité, et vice-versa… Tout ce que l’on pense sera la pensée de la divinité, et vice-versa… De cette façon, on obtient la grâce de la divinité et l’on sera indifférencié d’elle.

Au sortir de cette ré-identification mystique, on retourne à ses devoirs de membre de la communauté. La dédicace et les prières de souhaits nous rappellent quelques-uns de nos devoirs.

***

[1] « Qui meurt pour le peuple a vécu ». L'Hymne à la Nature

samedi 14 septembre 2013

Le Verbe, corps mystique



Le Veda est la plus ancienne collection de textes sacrés de l’Inde. Ce mot est dérivé de la racine ved qui signifie « informer qqn. <dat.>; faire savoir, montrer, communiquer qqc. <acc.>; apprendre qqc. à qqn. » C’est une révélation (śruti), un savoir, une Science, qui a été vue et transmise par des Poètes au nom de rishi (ṛṣi). Quand ce Verbe est érigé en absolu (brahman), il est le Śabdabrahman. Les phonèmes du Véda constituent alors son corps.

Dans l’Hymne à Kālī (Karpūrādi-stotra), Kālī est dite être le Verbe en tant qu’absolu (śabdabrahman). Ce Verbe est alors un corps qui consiste en 50 phonèmes. Toute réalité discursive est constituée de concepts, de mots, qui peuvent se réduire aux phonèmes. Aussi, Kālī, la personnification du Verbe et tant qu’Absolu, est représentée portant une guirlande de 50 têtes, symbolisant les 50 phonèmes. C’est dans sa gorge que se situent les semences (S. bīja T. sa bon) des 50 phonèmes. Elle est vénérée comme la Mère et comme la source de l’univers, elle est le bienheureux Brahman paré du Śabdabrahman, dont le corps est constitué de tous les mantras.[1]

Même le plus grand abruti (jaḍacetāh), dit verset 7, peut devenir un Poète (Kavīh), ce qui veut dire un Jñānī détenteur de connaissance ») nous dit la glose, quand, par sa vision mentale, il La voit, celle qui est le corps de la triade existence-conscience-joie (saccidānandarūpiṇī)[2]. Celle qui a trois yeux comme pour signifier qu’elle voit « ce qui est, ce qui sera, ce qui fut. » La Mémoire, et par là, la Source de tout, La Nature. Que veut dire « voir » Kālī ? Ce n’est pas voir sa représentation symbolique, ni une personne, aussi divine soit-elle, mais avoir accès au Verbe, à la Révélation, au Savoir. Participer à ce Savoir, l’incarner, le vivre.

Kālī comme l’absolu visible, paré de qualités, se tient sur l’absolu invisible, sans qualités, non manifeste. Celle qui est parée des 50 phonèmes se tient sur le Nirguṇa-Brahman, qui est sa Base (S. ādhāra T. gzhi), au milieu de l’espace universel (mahākāśa), symbolisé par un vaste charnier (śmaśāna) où toutes les créatures sont des corps sans vie. Comme elle est indissociable de Mahākāla (parama-Śiva), Elle se délecte d’Elle-même en une plénitude indifférenciée (akhaṇḍa).

Théologiquement parlant, les choses ont bougé un peu, depuis Enlil, le dieu sumérien de l’orage, qui avait pour Verbe le tonnerre qui faisait trembler la terre. Beaucoup de spéculations ont coulé sous les ponts depuis cette époque lointaine. Mais le Verbe tonitruant est toujours resté un attribut inséparable de tout dieu suprême dont les débuts sentent le foudre. C’est le Verbe du dieu qui deviendra la source de la création, ce qui fait que, selon certaines spéculations, le dieu est en quelque sorte séparé de la création. Beaucoup de spéculations également sur la nature de l’auteur, du Verbe et de la nature du lien qui relie les deux. Avec le culte des Yoginī, de Kālī etc. c’est le Verbe (ou la Nature) qui est considéré comme l’absolu, prenant la place principale, en intégrant son auteur.

Dans les doctrines de la Reconnaissance, du Dzogchen radical et de la Mahāmudrā, qui sont un prolongement plus abstraite de cette évolution, on voit un certain éloignement des éléments mythologiques, à des degrés différents. Suivi quelquefois d’un puissant retour de manivelle du mythologique.

Le hasard fait bien les choses. Un billet sur les mystères du Christ, où l’on parle de la Révélation et du Verbe, que personnifie le Christ, en qui sont cachés, ainsi que le proclame saint Paul (Col 1, 16, 20 ; 2, 2, 3), « tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu ». Le Verbe auquel tout le monde peut avoir accès par un mariage spirituel, en s’unissant au Corps[3] du Christ/Verbe, qu’est l’Eglise. « Je complète en ma chair les épreuves du Christ pour son Corps qui est l’Église. » (Col 1, 24.)

***

[1] Hymn to Kali, by Arthur Avalon (Sir John George Woodroffe), [1922], at sacred-texts.com, Verset 6 « She who is Śabdabrahman consisting of 50 Letters. Niruttara-Tantra says, 'She is adorned with a garland of heads representing the 50 letters.' Kāmadhenu-Tantra says, 'In My throat is the wonderful Bīja of 50 letters.' Again ' I worship the Mother the source of the universe, Śabdabrahman itself, blissful.' Viśvasāra says, 'Blissful Brahman is adorned with Śabdabrahman and within the body is represented by all Mantras. »

[2] Existence-conscience-joie, formule évoquant l'extase dans l'unité brahman-ātman.

[3] Le corps mystique du Christ (Ro 2, 4-6. Ep. 4, 15, 16)