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samedi 7 décembre 2019

Origines de la gnose



J’ai noté dans plusieurs blogs les possibles liens entre différentes traditions qu’on peut qualifier de gnostiques (relatives à une gnose au sens large). Il ne s’agit pas de dire qu’une tradition a influencé ou inspiré une autre (voir p.e. le manichéisme et le Bouddha de Lumière), mais qu’il existe des éléments gnostiques communs ou très similaires à l’Est et à l’Ouest, avec Babylone au centre comme son berceau. Cette recherche commune de la gnose est sans doute ce qui a pu conduire à des tentatives d’établir une gnose universaliste et syncrétique (p.e. société de la théosophie), et a facilité l’accueil de traditions orientales en Occident.

La Sophia est la sagesse divine, la connaissance de Dieu, la “théosophie”, représentée de façon féminine. Cette connaissance est une gnose qui affranchit de la “Fatalité astrale”. C’est la sagesse divine qui a créé le monde. Le gnosticisme historique n’est qu’une des formes de la gnose. Les Séthiens sont une des sectes gnostiques classées dans le gnosticisme. Pour les Séthiens, la Sophia est personnifiée en trois figures féminines qui ont chacune une fonction hiérarchique différente. La Mère divine (“la mâle et virginale”[1] Barbélô, la Pensée Première du Dieu suprême), une entité inférieure, Sophia, qui est à l’origine du méchant Démiurge (Archonte), responsable des travaux de création du monde et des humains (avec des parcelles d’essence divine de la Mère divine) et l’Eve spirituelle (Epinoia), envoyée sur terre pour avertir l’humanité (Adam) de leur parenté avec la Pensée Première, dans le but d’une réintégration de toutes les parcelles de l’essence de la Mère divine dans leur unité primordiale. (Écrits gnostiques, La Pléiade, pp XL) Les Séthiens se nomment d’après Seth, le troisième enfant d'Adam et Ève, conçu après le meurtre d'Abel par Caïn.
L'idée d'une origine divine de l'âme humaine et de son retour au séjour céleste n'est d'ailleurs pas propre au gnostiques. C'est, initialement, une conception chaldéenne adoptée par les “maguséens”, des mages iraniens émigrés qui propagent en Mésopotamie et en Asie Mineure un mazdéisme syncrétique. Rencontrant les Grecs en Ionie, ils transmettent aux pythagoriciens la conviction que l'âme est immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue. Développé dans le Phèdre de Platon, cette doctrine est devenue, au début de notre ère, une opinion commune. Néanmoins, les gnostiques lui impriment leur marque spécifique double. Selon eux, la chute de l'âme est antérieure à la création du cosmos. Elle remonte à une catastrophe primordiale, survenue au sein du Plérôme, dans l'entourage même de Dieu. Alors que les idées divines se constituent en entités spirituelles appelées “éons”, qui célèbrent éternellement la gloire du Premier Père, l'une d'entre elles, qui s'est détournée de son rôle, est exclue de la plénitude de l’être. Son affliction donne naissance à la matière, où elle enfante un Démiurge qui façonne le monde visible. La création de l'homme, capable d'intelligence et de gnose, est une ruse de la Providence pour récupérer la lumière déchue.” (Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp XIX-XX)
Voilà un bref résumé des origines de la dualité Esprit-matière et du mythe de la primauté de l’Esprit, dont il est si difficile à sortir.
La vie d'ici-bas est une déchéance : on y est jeté malgré soi ; on devient autre chose que ce qu'on était primordialement., cette aliénation équivaut à une sorte de captivité, d’où l’on on a besoin d'être racheté. Naître en ce monde de la génération conduit obligatoirement à la mort, à moins qu'on ne soit régénéré. L'agent de cette libération est avant tout la gnose, associé au bain baptismal.” (Écrits gnostiques, La Pléiade, pp XV-XVI)

Le moi qu'on se propose de connaître n'est pas le corps physique ni la personnalité passagère forgée par les contingences de la vie terrestre. C’est un moi essentiel, qui préexiste à la naissance et survit à la mort. Et si celui qui réussit à le connaître pénètre du même coup les abîmes incommensurable du Tout, c'est que le moi véritable est consubstantiel au Tout." (Écrits gnostiques, La Pléiade, p XVI)

Il y a en l'homme une étincelle divine [...] tombée dans ce monde soumis au destin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contrepartie divine du Soi, pour être finalement réintégrée.” (Écrits gnostiques, La Pléiade, p XVII)
Tant qu’elle est ici-bàs, l’étincelle divine emprisonnée restera soumise à la Fatalité astrale ou à la Providence divine. La magie astrale, capable d’influencer l’harmonie céleste peut alors procurer du confort jusqu’au baptême et la gnose à laquelle il donne accès.
Cette gnose, qui affranchit de la ‘Fatalité astrale’, embrasse la destinée humaine dans son ensemble : avant, pendant et après l'existence terrestre.

Jusqu'au baptême, disent-ils, la Fatalité [astrale] est réelle, mais après le baptême, les astrologues ne sont plus dans la vérité. Ce n'est pas seulement le bain qui est libérateur, mais c'est aussi la gnose”. (Clément d’Alexandrie sur le cercle de Théodore, Écrits gnostiques, La Pléiade, p XV).
Il y a donc une gnose qui vise la connaissance de Dieu, dans le but d’une réintégration, d’un retour. Il est également possible de se servir de certaines parties de cette gnose pour des objectifs bassement “sublunaires”, qui relèvent de la Fatalité astrale. Une gnose appliquée à toutes fins utiles, si l’on veut. Cette gnose appliquée peut s’affranchir à des différents degrés de la finalité première de la sagesse divine, jusqu’à devenir science et technologie, où le divorce avec Dieu/Esprit et sa sagesse est quasi total.

Pour l’instant restons avec Seth et les Séthiens, qui nous serviront de modèle pour la transmission de la gnose, ce qui ne veut pas dire que ce soit le premier modèle ; tout simplement le mieux connu. On verra que ce modèle sera suivi, sciemment ou non, dans d’autres transmissions de type gnostique, qui n’appartiennent pas au gnosticisme historique, et que l’on trouve aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est de Babylone. Ces éléments peuvent être trouvés mutatis mutandis dans d’autres traditions “gnostiques” orientales (manichéisme, bouddhisme tibétain et notamment l’école des Anciens, Bön,...). Il suffit de lire le Dict de Padma (Padma Thang Yig), pour voir à l’oeuvre le Plérôme bouddhiste ésotérique décidant d’envoyer Padmasambhava en missionnaire.

Dans les traditions gnostiques, la sagesse divine parvient à l’homme à travers des révélations, ce n’est pas une sagesse que l’homme arrache aux dieux comme Prométhée. Dans le dualisme des systèmes de la Gnose, le Plérôme décide denvoyer des missionnaires pour récupérer et sauver les étincelles divines emprisonnées. Le Plérôme (l’Imaginal) est la “création” de la Mère divine (Barbélô), qui est elle-même la Pensée Première du Dieu suprême. La création du monde est un accident causé par Sophia. Des missionnaires (l’Eve spirituelle, Seth, ...[2]) sont nécessaires pour des missions de sauvetage, à coups de baptêmes et de gnose.

Comment savons-nous cela ? Grâce aux récits relatant la descente salvifique d’un missionnaire et sa transmission de la gnose. Le gnosticisme séthien est juif hellénistique à l’origine, mais l’influence platonicienne (sans apport chrétien[3]) est plus forte dans quatre traités séthiens. Les séthiens auraient cru que jésus fut une “réincarnation” de Seth. Je lis cela un peu partout, mais sans que la source de cette affirmation soit mentionnée[4]. Je la relève comme une croyance plus tardive (XIXème s.) très répandue néanmoins. Le Plérôme envoie bien des messies ou des “descentes salvifiques” (avatāra ?), mais des “réincarnations” ?

Pour revenir à la question, comment savons-nous cela, il y a des fictions qui entourent ces révélations. Un des quatre textes gnostiques platoniciens s’intitule “Les trois stèles de Seth”. L’auteur par attribution (Dosithée) aurait donc trouvé ces trois stèles matérialisées d’une matière inconnue contenant les instructions liturgiques en une écriture mystérieuse, que seul un sage gnostique saurait déchiffrer. Ce genre d’attribution en trois temps est très courant dans toutes les traditions de révélations. Ici, Seth grave des stèles et les cache pour qu’elles soient retrouvées (1). Le gnostique samaritain Dosithée, les retrouve et les communique aux élus (2). Un auteur anonyme ou connu compile, édite ou compose le texte de Seth, en y incluant les éléments de son origine et de sa transmission (3). Seth est le fils d’Adam, Dosithée était un contemporain de Saint Jean-Baptiste et le texte en lui-même daterait du IIIème siècle après J.C.[5]
La découverte et l'interprétation d'un écrit ancien est une fiction courante de l'ésotérisme. Par exemple, Zostrien (considéré comme un ancêtre de Zoroastre) raconte dans l’écrit gnostique qui porte son nom (IIIème s.) qu'après son voyage aérien et son retour dans l'atmosphère, il écrivait trois tablettes, qu'il laissa ‘pour instruire ceux qui devaient venir après’, ‘les élus vivants’ de ‘la sainte semence de Seth’ ” (Écrits gnostiques)
Ces élus sont justement les gnostiques séthiens. On voit le même procédé dans la tradition d’Hermès Trismégiste, qui grave son savoir sur des stèles qu’il cache par la suite[6]. Hermès Trismégiste est ainsi le premier maillon d’une chaîne hermétique (lignée).
“ « L'hermétisme est l'une des formes qu'a prises la piété hellénistique quand, fatiguée du rationalisme, elle s'est abandonnée à la révélation. » La branche principale de l'hermétisme est philosophico-théosophique ; les branches secondaires comportent des écrits qui se réfèrent à l'astrologie, à l'alchimie et à la magie. Le cadre de la révélation leur est d'ailleurs commun ; l'atmosphère spirituelle est la même ; toutes sont liées étroitement.” (Hermès trismégiste et l'occultisme R. P. Festugière, O. P. La révélation d'Hermès Trismégiste ; I. L'astrologie et les sciences occultes. Avec un appendice sur l'Hermétisme arabe, par L. Massignon Alfred Merlin)
J’écrirai un autre blog sur ce procédé de la révélation dans les traditions théosophiques etc. en Occident. J’observerai déjà ici que le même phénomène existe dans le bouddhisme tibétain. Quand des publications universitaires suivent à la lettre les diverses attributions d’auteur de ces révélations, pour les situer historiquement, cela peut poser problème. On voit bien pourquoi.

“L’hagiographie” gnostique de Seth, le fils d’Adam, se trouve dans le Livre sacré du Grand Esprit visible (écrit par le Grand Seth lui-même, ou par Dieu selon le scribe du manuscrit Nag Hammadi), lequel texte a d’ailleurs de nombreux liens avec l’hermétisme (p. 516). Elle raconte les interventions divines dans le monde d’en bas, où le Grand Seth doit apporter le salut en y répandant la semence de lumière et en y instituant un rite baptismal de régénération (EG, p. 513). Rappelons-nous au passage que le premier sens du mot sanskrit pour abhiṣeka (t. dbang) est “sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration” (Inria). Il faudrait comparer les récits relatant le Plérôme et l’envoi de descentes salvifiques des différentes traditions gnostiques génériques, pour déterminer les points communs et les différences.

***

Le gnosticisme connaît également une sorte de notion des “trois cercles” (t. 'khor gsum) que l’on retrouve dans le bouddhisme du grand véhicule. Il s’agit des trois “sphères” de l’acte : l’objet, l’agent et l’acte (t. bya byed las gsum[7]).
Il y a une identité divine du connaissant (le gnostique), du connu (la substance divine de son moi transcendant), et des moyens par lesquels on connaît (la gnose en tant que faculté divine implicite qui doit être réveillée et actualisée).” 

[1] Les Trois Stèles de Seth, p. 1238

[2]L’Eve spirituelle ravive en Adam la connaissance de l'image divine d'où il est issu, puis elle lègue cette illumination à l'humanité ultérieure, grâce à Seth, le fils d'Adam, et à sa progéniture, “la semence de Seth.” (Ecrits gnostiques, La Pléiade, p XL)

[3]Le rapprochement entre les séthiens et les cercles platoniciens tient sans doute au rejet, par les Eglises chrétiennes, de leur thèse christologique : l'identification du Christ au fils préexistant de Barbélô et de l'Esprit invisible, et celle de Jésus à Seth, sous les traits de qui Barbélô aurait accompli sa troisième et dernière descente salvifique.”

[4] Dans les Ecrits gnostiques de la Pléiade, on lit que Seth s’est incarné en Jésus (p. 512), et non réincarné. Il arevêtu Jésus le Vivant.

[5] Ce texte avec deux autres avait été réfuté par Plotin entre 244 et 269. (Écrits gnostiques, p. 1223)

[6] SH, XXIII,6. Hermès Trismégiste: Le messager divin, Anna Van den Kerchove

[7] Dans le cas de la connaissance, ce serait shes bya, shes byed et shes pa.

samedi 2 novembre 2013

Quelques révélations sur les révélations


Joseph Smith recevant une révélation du messager céleste Moroni

Voici comment John-Joseph Collins[1] définie le genre de l’apocalypse « à partir de l’examen phénoménologique des textes juifs, chrétiens, gnostiques, grecs, latins et iraniens échelonnés entre 250 av. J.C. et 250 ap. J.C. »[2]
« Un genre de littérature de révélation qui, dans un cadre narratif, présente une révélation transmise par un être céleste à un destinataire humain, dévoilant une réalité transcendante d’ordre à la fois temporel, dans la mesure où elle concerne le salut eschatologique, et spatial, pour autant qu’elle implique un autre monde, le monde surnaturel. »
Il est encore précisé que ce genre peut se diviser en deux sous-genres, selon que les textes comportent, ou non, un voyage « céleste » du destinataire.
« Les premiers siècles de l'ère chrétienne foisonnent de telles fictions littéraires destinées á accréditer un Logos de révélation; A.-J. Festugière a étudié le phénomène à propos du Logos hermétique d’enseignement. Selon les versions de ce mythème, un prophète est instruit d'un enseignement secret soit directement, par songe, extase ou conversation avec un dieu, soit indirectement par découverte d'un écrit d'origine divine (tablettes ou stèles) ou par tradition orale ou écrite laissée par un personnage illustre. »[3]
En voulant remonter aux origines des révélations, on finit souvent dans le brouillard. Les pistes sont brouillées, quelquefois à plusieurs stades.
« Or les Trois Stèles de Seth, telles qu'elles nous sont parvenues, font état de ce double procédé de transmission. Lors de la première rédaction du texte, un élu, Seth, se présentait comme ayant reçu au cours d'extases multiples un enseignement secret (118,20-23). Par la suite, un second rédacteur aurait introduit la fiction d’une découverte de Stèles pour justifier une relecture du texte primitif : un personnage, Dosithée, aurait pris connaissance de ces hymnes au cours d’une vision où il fut transporté en un lieu où ce texte était caché (118,13-19). »[4]
Dosithée étant un personnage mi-historique mi-légendaire. Dans le bouddhisme ésotérique, nous trouvons des révélations (T. snyan brgyud) du même type que les apocalypses définis ci-dessus, avec des procédés de transmission très similaires. Prenons par exemple le cas d’Orgyenpa (T. grub thob 'o rgyan pa rin chen dpal, 1230-1309), dont le surnom fait allusion au pays Oḍḍiyāna[5], où il aurait eu une vision de Vajravarahi qui lui aurait révélé l’Approche du triple vajra (T. rdo rje gsum gyi bsnyen sgrub) du Kālacakra Tantra. C’est dans la même région que se situait le royaume de Gāndhāra, véritable carrefour de civilisations.

La révélation doit se situer dans un cadre narratif avec des éléments mythologiques comme un monde surnaturel (Shambala, Tuṣita...), un être surnaturel, une vision, la découverte ou la redécouverte d’un texte… Le destinataire qui reçoit la révélation d’une façon surnaturelle, rédige habituellement une glose, un commentaire, dont il sera considéré l’auteur. L’origine des révélations est presque toujours incertaine et brouillée, mais les commentaires sont le plus souvent signés par des personnes en chair et en os. Dans l'école tibétaine des Anciens et dans le Bön, on trouve aussi le procédé de la redécouverte de textes (T. gter ma). Et Advayavajra aurait redécouvert deux des cinq Traités de Maitreya.

Il n’y a aucune certitude quant à l’existence historique de nombreux mahāsiddhas à l’origine de révélations. Les destinataires de ces révélations sont souvent des personnages historiques, qui ont rédigé des commentaires et diffusé et transmis l’enseignement. Les hagiographies racontent les circonstances dans lesquelles un destinataire a reçu une révélation. Dans le cas des tantras, qui sont aussi des révélations, ils comportent un prologue et un épilogue qui fixent le cadre narratif. Rien n’empêche les emprunts de révélations par une autre tradition. Dans ce cas, le cadre narratif est simplement adapté conformément.

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[1] Towards the Morphology of a Genre, p.9


[2] Écrits gnostiques, p. 1032


[3] Les trois stèles de Seth: hymne gnostique à la Triade (NH VII,5), édité par Paul Claude


[4] Paul Claude


[5] Vallée de Swāt, région de l’actuel Khyber Pakhtunkhwa, dans la passe de Khyber, l’artère principal entre l’Afghanistan et le Pakistan, pour le trafic entre l’Inde et l’occident dans le passé. Padmasambhava serait originaire de cette région.

lundi 14 octobre 2013

Offrandes de lumières pour une Mère mystérieuse



La période hellénistique se situe entre Aristote et l’apparition du néoplatonisme et connaît l’essor de la philosophie dans un monde toujours dominé par le religieux. L’hellénisme n’est pas simplement l’influence de la culture et la civilisation grecque qui s’étend jusqu’en Inde, mais aussi la naissance de valeurs universalistes. Sans doute grâce à la philosophie, qui est après tout une recherche de l’universel. Pendant cette période, les religions et les doctrines philosophiques sont en dialogue. On parle de judaïsme hellénistique (qui a une présence importante en Egypte), plus tard de christianisme hellénistique, et il y a une certaine mondialisation des religions à mystères, « les mystères d’orient » (avec e.a. le zervanisme).

Si le bien souverain se situe désormais dans le domaine de la connaissance, celle-ci peut avoir des origines différentes. Il y a celle des hommes, construite péniblement à force de réflexion et de raisonnements, et il y a celle qui a des origines surnaturelles, que l’on obtient comme une grâce et dans le cadre d’un mystère. Elle se mérite aussi, mais autrement. Une connaissance naturelle (bottom up) et une connaissance surnaturelle (top down). Ça peut produire des clashs. Ainsi, Paul dans le premier épître aux Corinthiens :
« 21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication. »
Mais comme dans tout dialogue, les parties s’influencent mutuellement. La philosophie intègre des éléments religieux (néoplatonisme) et les religions intègrent des éléments philosophiques. Le bien souverain est bien la connaissance, mais une connaissance divine, qui agit sur le monde, qui le forme et qui l’informe.

Quand le terme gnose est utilisé chez Platon (5ème s. a.v. JC)[1], il signifie « connaissance servant à influencer et à contrôler »[2], sans avoir la connotation ésotérique qu’elle acquiert ultérieurement. Il semble donc bien avoir le sens d’une certaine science. Au départ, le terme gnostique (gnostike) était simplement la forme de l’adjectif se rapportant à cette science et ne désignait pas un groupe de personnes, à qui elle fut transmise.

La philosophie n’est pas apparue de rien et a elle-même des racines religieuses.
« Le logos physique est l'ordre rationnel et immanent du monde (kosmos), de part en part déterminé par des relations causales qui ne souffrent pas d'exception. Les Stoïciens distinguent deux principes cosmologiques fondamentaux, qui reproduisent la division stricte entre agir et pâtir : la matière (hulè), qui est pur principe indéterminé, stricte capacité de subir, et le logos duquel chaque chose tire sa détermination. Ils appellent ce logos « dieu », en tant qu'ils le considèrent comme le démiurge, à l'action motrice et formatrice. Son nom physique est le «feu », héritier du logos héraclitéen : ainsi, pour Zenon, le dieu est « un feu artisan qui procède méthodiquement à la genèse du monde ». En outre, chaque être vivant, chaque corps, chaque individu du monde physique, contient des logoi spermatikoi, des raisons séminales, selon lesquelles il se développe, chacune représentant la raison singulière de la loi fatale conformément à laquelle il se développera, pourvu qu'il rencontre des conditions favorables. C'est le logos, on le verra, qui justifie l'identité stoïcienne entre nature (nature commune comme nature propre), destin, providence et Zeus. Raison divine, le logos désigne aussi la raison humaine et le discours. »[3]
Les raisons séminales (logoi spermatikoi) justement. Cette idée que l’on voit apparaître dans le stoïcisme[4], puis chez les néoplatoniciens et finalement dans le christianisme[5], a enflammé pas mal de cerveaux en quête de gnose. Le monde a été créé sous forme de semences (divines) qui sont la source de tout ce qui vit.
« Comme les femelles sont grosses de leur portée, le monde lui aussi est gros des causes des êtres qui doivent naître. » [Augustin, La Trinité, III, 7, 12-8, 15, cité in Hadot, Pierre, Le Voile d’Isis, p.121] 
Le dualisme matière (hulè)- verbe (logos) convient parfaitement aux gnostiques (gnostikos) anciens, où les semences (logoi spermatikoi) sont celles du démiurge. Un des principaux courants du gnosticisme est le gnosticisme séthien, qui descendrait du troisième fils d’Adam et Ève, Seth, patriarche de Noé et donc véritablement à l’origine de la race humaine. Parmi les 14 traités de la Bibliothèque de Nag Hammadi se trouve un livre intitulé Les Trois Stèles de Seth.

La particularité de ce courant gnostique est la présence d’une déesse-mère (Barbélo) dans la triade divine à l’origine du monde plérômatique (S. śuddha T. dag pa), pour être complet nous avons l’Inengendré, Barbélo et l’Autogène (l’Autoengendré). H. -M. Schenke[6] a tenté de résumer le gnosticisme séthien en six points :
1) la prise de conscience de soi comme membre de la semence de Seth sauvée par nature;
2) le personnage de Seth comme sauveur à la fois céleste et terrestre, ou celui d'Adamas, sauveur céleste et terrestre, se servant de son fils Seth comme médiateur du salut;
3) la périodisation de l'histoire sous la forme des quatre Éons ou Luminaires. Harmozel. Oroiaël, Daveithé et Eleleth;
4) la triade du Père primordial, de la Mére-Barbélo et de l'Autogène- Fils;
5) la localisation du royaume du démiurge Ialdabaoth au-dessous des quatre Éons, présidant
6) les destinées du monde d'en-haut qui prédéterminent l'Histoire[7].
Barbélo est la pensée première (Protennoia), la génératrice et la Sagesse. Avec l'Autogène, le géniteur de l’homme parfait, elle s’occupe du salut des êtres. « Barbélo se dispense aux élus (T. skal ldan) pour devenir principe de leur rassemblement; de même, l'Autogène, hors du Plérôme (S. śuddha T. dag pa), s'est dispersé en tout lieu (T. ma dag pa’i gnas) pour être constitué sauveur. C'est pourquoi aux deux il revient de donner puissance, de sauver, chacun à son niveau propre. »

Ceux qui sont familiers avec le dzogchen bön et séminal doivent se sentir en terrain connu. Il y a d’autres parallèles assez étonnants dans le contexte des Trois Stèles de Seth.

La déesse-mère Barbélo a fait l’objet de cultes particuliers. Dans des cultes qui portent son nom : Barbélonites, Borboriens, Borboniens ou Barbélognostiques, ou dans d’autres comme les Nicolaïtes, les Phibionites, les Phémionites et les Ophites. Elles sont toutes accusées d’être des sectes licencieuses.

Les Barbélognostiques croyaient notamment que la Mère céleste Barbélo avait engendré le démiurge Ialdabaoth, "Yalda-bahut" signifiant "Fils du chaos").
« Ce dernier créa le monde matériel et les archontes qui le gouvernent en y incorporant des particules de lumières (les âmes) perdues par Barbélo. Pour délivrer ces âmes prisonnières de la matière et des archontes, Barbélô séduit ceux-ci afin de les dépouiller de leur semence lumineuse. C'est pourquoi on l'appelle aussi Prounikos (Lascive). »[8]
La Mère céleste a donc fourni la substance de vie avec laquelle le démiurge « Fils du chaos » crée les êtres. Il est très probable que ces semences lumineuses aient des liens avec les raisons séminales (logoi spermatikoi) des stoïciens. Non seulement, ces raisons séminales ont été essentialisées par ces gnostiques, mais la métaphore « séminale » sera banalisée.
« Barbélo, par ses charmes (la séduction provoque l’intense désir des archontes qui éjaculent leur semence. Dans l’interprétation gnostique, il s’agit d’une ruse envisagée par Barbélo de façon à soustraire aux archontes les parcelles de lumière qu’ils avaient auparavant englouties. »[9] 
Chez les phibionites, ces théories ont pu donner lieu à des procédés d’identification et d’imitation :
« En apparence orgiaques, ces cérémonies sont en rapport avec la vision que les phibionites ont du cosmos, et la façon de s’en libérer. Outre le fait de satisfaire aux exigences des archontes résidents dans les 365 ciels, ces « mœurs » répondent au besoin de réunir la semence divine implantée dans le monde et actuellement dispersée dans la semence masculine et le sang féminin. En les réunissant et les consommant on ne procède pas seulement à la réunification nécessaire , mais on évite surtout la procréation qui contribue à nous maintenir prisonniers du monde. »[10] 
D’autre part, cette « semence de Seth sauvée par nature » dispense les adeptes de toute obligation et de toute responsabilité à cause de la nature différente de la semence déjà sauvée par nature et d’un monde qui est la création du démiurge et des archontes.

C’est ce genre de raisonnement (irresponsabilité) que rejette l’église, p.e. dans les procès contre le quiétisme :
« 6° Notre libre arbitre une fois remis à Dieu avec le soin et la connaissance de notre âme, il ne faut plus se soucier des tentations ni prendre la peine d'y résister. Les représentations et les images les plus criminelles qui affectent alors la partie sensitive de l'âme sont tout à fait étrangères à la partie supérieure. L'homme n'est plus comptable à Dieu des actions les plus criminelles, parce que son corps peut devenir l'instrument du démon, sans que l'âme, intimement unie à son Créateur, prenne aucune part à ce qui se passe dans cette maison de chair qu'elle habite. »
Cela se traduisit ainsi dans la secte des Gnostiques Ophites décrite par Épiphane, dans le Panarion, 26.4.1. Ne pas oublier qu'il s'agit d'une description désavantageuse d'un adversaire.

« Ils partagent leurs femmes en commun, et quand quelqu'un arrive, qui pourrait être étranger à leur doctrine , les hommes et les femmes ont un signe par lequel ils savent se faire reconnaître à l'autre (.....)Quand ils ont eux-mêmes été rassurés, ils passent immédiatement à la fête, celle-ci étant prodigue de viandes et de vins, même si elles peuvent être pauvres (.....)

Quand ils se sont bien repus et se sont, si je puis dire. rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme et dit, à celle-ci : 'Lève-toi et célèbre l’union d’amour avec le frère'. Les malheureux se mettent alors à forniquer tous ensemble (.....)

Une fois qu’ils se sont unis, comme si ce crime de prostitution ne leur suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leur main le sperme de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et. leur ignominie dans les mains, l’offrent au Père en disant : 'Nous t’offrons ce don, le corps du Christ'. Puis ils mangent et communient avec leur propre sperme. Ils font exactement de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et, disent-ils, c'est le sang du Christ. Car quand on lit dans l'Apocalypse : 'J'ai vu l' arbre de vie, avec ses douze sortes de fruits , rendant son fruit chaque mois'(Apocalypse 22:2), ils l'interprètent comme étant une allusion aux périodes mensuelles des femmes. Pourtant, dans leurs rapports les uns avec les autres, ils interdisent néanmoins la conception. Car le but de leur corruption n'est pas la génération des enfants, mais la simple satisfaction du désir, le diable jouant à son propre jeu avec eux, et ainsi les images provenant de Dieu sont ridiculisées (.....)"

Lorsque l’un d’eux a par erreur laissé sa semence pénétrer trop avant et que la femme tombe enceinte, écoutez les horreurs qu’ils commettent. Ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, prennent cet avorton, le pilent dans une sorte de mortier, y mélangent du miel, du poivre, et différents condiments ainsi que des huiles parfumées pour conjurer le dégoût puis ils se réunissent et chacun communie de ses doigts avec cette pâtée d’avorton en terminant par cette prière : 'Nous n’avons pas permis à l’Archonte de la volupté de se jouer de nous mais nous avons recueilli l’erreur du frère'. Voilà, à leurs yeux la Pâque parfaite. Mais ils pratiquent encore d’autres abominations. Lorsque, dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur sperme, l’étendent partout, et les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient pour obtenir, par cette action, le libre accès auprès de Dieu".

(Épiphane ajoute que les phibionites offraient ainsi leur semence aux trois cent soixante cinq anges, et qu’après être parvenus sept cent trente fois à cette turpitude, ils s’écriaient : "Je suis le Christ")

« (.....) Ils oignent leur corps, nuit et jour, à la fois les femmes et les hommes, d'onguents, de baignade et d'auto-indulgences, et ils boivent. Ils exècrent ceux qui sont rapides , et disent : 'Il ne faut pas être rapide. La rapidité est l'œuvre de l'Archonte par qui ce présent âge du monde a été produit. Il faut prendre de la nourriture, de sorte que l'organisme puisse être solides et en mesure de rendre ses fruits »[11]

Le comportement licencieux des Ophites est à la fois l’expression de la liberté de l’emprisonnement par le démiurge et les archontes, une prise de conscience de cette liberté en se reconnaissant « semence déjà sauvée par nature », et une libération de la semence emprisonnée (au sens littéral du terme), qui est alors offerte, c’est-à-dire rendue à Barbélo et les siens.

De nouveau, de nombreux éléments « tantriques de la main gauche ».

Ce type de comportement licencieux qui dérangeait se trouva également en Inde, au Tibet et en Chine, où les métaphores séminales finissaient également souvent en eau de boudin...

Les gnostiques ont été condamnés rapidement par l’église, et dans leur ensemble. Il n’y avait plus de place pour la Mère Barbélo. C'est le Saint-Esprit qui prendra sa place.

Actes 15:19-20
C'est pourquoi je suis d'avis qu'on ne crée pas des difficultés à ceux des païens qui se convertissent à Dieu, 20 mais qu'on leur écrive de s'abstenir des souillures des idoles, de l'impudicité, des animaux étouffés et du sang.

Actes 15:28-29
28 Car il a paru bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous imposer d'autre charge que ce qui est nécessaire, 29 savoir, de vous abstenir des viandes sacrifiées aux idoles, du sang, des animaux étouffés, et de l'impudicité, choses contre lesquelles vous vous trouverez bien de vous tenir en garde. Adieu.


Pour la curiosité, et pour montrer que ce genre de raisonnement s'était maintenu assez longtemps, la figure ci-dessus représente la cosmogonie selon Paracelse (16ème siècle). Le principe actif est appelé astra (logoi spermatikoi). Celui-ci est émis par Dieu et accueilli dans les quatre matrices de la Mère de toutes les choses (Mysterium Magnum) produisant les quatre éléments.  
"Toutes les choses créées dont la nature est périssable ont une origine commune dans laquelle elles ont été déterminées. Elles sont saisies et contenues entre les éthers. Il faut comprendre que toutes les créatures proviennent d’une matière unique et que chacune, en conséquence, n’a pas sa matière spécifique. Cette matière, c’est le Mysterium Magnum. Elle échappe à toute investigation, ne repose sur aucune essence et n’est pas non plus formée d’une image. Elle n’a pas d’attribut propre et de même elle est sans couleur et sans nature élémentaire. Aussi loin que s’étend l’éther, aussi loin s’étend le cercle du Mysterium Magnum. Ce Mysterium Magnum est une mère pour tous les éléments et une grand-mère pour toutes les étoiles, les arbres et les créatures de chair. Et de même que les enfants naissent d’une mère, ainsi, du Mysterium Magnum, sont nées toutes les créatures, les sensibles, les insensibles et toutes celles qui appartiennent au même ordre. Le Mysterium Magnum est une mère unique pour toutes les choses mortelles, lesquelles ont pris leur origine en lui et non ailleurs, dans une unique création, une substance, une matière, une forme, une essence, une nature et une inclination données." Extrait d'Archidoxes de Théophraste.

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[1] Dans la Politique

[2] knowledge to influence and control

[3] Les stoïciens I, Frédérique Lidefonse, Les Belles Lettres, pp. 26-27

[4] « D’après un texte des Placita du Pseudo-Plutarque, selon les stoïciens. Dieu, feu artiste intelligent (noeros), produit le monde, qu’il traverse, en contenant en lui tous les logoi spermatikoi selon lesquels tout se produit selon le destin. Cette dernière assertion signifie simplement que, comme le destin est l’expression de la volonté divine, les logoi spermatikoi divins sont le code qui structure l’univers non seulement dans sa nature, mais aussi dans son développement et son histoire. » Philosophie Antique n° 5 - Stoïcisme : physique, éthique p. 47

[5] Athenagore d’Athène, Tertullien, Gregoire de Nyssa, Augustin d’Hippo, Bonaventure, Albert le grand et Roger Bacon.

[6] Das sethianische System nach Nag Hammadi-Handschriften, Brill 2012

[7] Les trois stèles de Seth: hymne gnostique à la Triade (NH VII,5) publié par Paul Claude

[8] Source

[9] Femme, gnose et manichéisme: de l'espace mythique au territoire du réel, Maddalena Scopell, p. 65

[10] Source

[11] Source