dimanche 17 novembre 2013

A travers le miroir



Dans un monde où des forces du bien et du mal s’opposent, il y a un pur et un impur. Et le pur et l’impur ont leurs propres lieux : les cieux et la terre, la lune étant la frontière. Sous la lune, l’impur (S. aśuddha), et au-dessus le pur (S. śuddha), la plénitude, le plérôme. Le pur est pur car il est purement spirituel, feu non-mélangé. Quand ce « feu » descend au-dessous de la lune, il se mélange et devient impur. Il se mélange avec « la matière », c’est-à-dire qu’il se mélange avec les quatre éléments. Il devient alors corporel, manifeste, visible. L’âme est une parcelle du feu céleste (logos, semence) qui en se mélangeant avec les éléments, peut se trouver empêtrée dans la matière et s’y perdre. Mais la petite parcelle de feu céleste se sentira toujours attirée par la source du feu céleste, cette attirance sera son guide. Pour se dépêtrer de la matière, pour se « libérer », la petite parcelle de feu céleste doit prendre le chemin inverse. « E.T. téléphone maison ». Elle doit se défaire des éléments qui l’alourdissent, afin de remonter comme une pure lumière.

C’est l’idée de base de la plupart des religions et même de courants philosophiques. Elle peut prendre des formes très variées. Le problème est que l’on ne peut pas montrer ici bas comment cela se passe, sans passer par des images. Et donc, tous les mystères sont obligés d’utiliser de grossières représentations pour le montrer, sans aucun lien avec ce qui se passe en réalité, d’ailleurs tout comme les termes que j’utilise ici « se passer » et « réalité ». Une des tentatives pour représenter « ce qui se passe » est l’idée de la « chambre nuptiale » (judaïsme/christianisme/gnosticisme...taoïsme ? la "chambre à coucher" (Fang-tchong) ). Avec de gros morceaux de Platon et de Plotin dedans…

Dans le gnosticisme, la chambre nuptiale (d’ici bas) est le laboratoire où l’on travaille avec les énergies créatrices, autrement dit les éléments, la matière. Sur cette « seconde naissance », l’Evangile de Philippe dit :
« Tous ceux qui entreront dans la chambre nuptiale feront briller la lumière car ils ne sont pas comme les mariages qui se font dans la nuit, dont le feu s’allume seulement dans la nuit puis s’éteint. Mais les mystères de ce mariage s’accomplissent dans le jour et la lumière, ce jour et cette lumière qui ne s’éteignent pas. Si quelqu’un devient un fils de la chambre nuptiale, il recevra la lumière. Si quelqu’un ne la reçoit pas tant qu’il est dans ces lieux, il ne pourra la recevoir nulle part ailleurs. Celui qui recevra cette lumière-là ne sera ni vu ni compris. »
Certains[1] semblent dire que la chambre nuptiale est une « métaphore recouvrant l’ensemble des rites du baptême, de l’onction, de l’eucharistie et du baiser mutuel, et non un sacrement en soi ».[2] Mais le passage sur les trois édifices de Jérusalem (ci-dessous) semble suggérer que le troisième édifice, le Saint des Saints, était destiné à la chambre nuptiale. Celle-ci n’est cependant que l’image de la chambre nuptiale d’en haut.
« Voilà pourquoi son voile[3] se déchira de haut en bas, car il fallait que quelques-uns allassent de bas en haut. »
« (125) La chambre est cachée ; C’est le Saint dans le Saint. Le voile cachait comment Dieu administrait la création. Mais si le voile se déchire et que ce qui était à l’intérieur apparaisse, alors on abandonnera cette maison déserte, bien plus, on la détruira. Et la divinité entière fuira ces lieux, non pas dans les Saints des Saints, car elle ne pourra pas se mélanger à la lumière sans mélange, ni au Plérôme sans déficience, mais elle restera sous les ailes de la croix et sous ses bras. »[4]
Dans la chambre nuptiale, « on se revêtira de la lumière dans le mystère de l’union ». « Et la femme s’unit à son mari dans la chambre nuptiale. Et ceux qui s’unissent dans la chambre nuptiale ne se sépareront plus. »[5] Dans la chambre nuptiale sont réunis ceux qui furent séparés.

« C’est de l’eau et du feu que l’âme et l’esprit sont issus ; le fils de la chambre nuptiale, c’est de l’eau, du feu et de la lumière. Le feu, c’est le chrême[6] ; la lumière, c’est le feu. »[7] Le feu véritable est invisible, représenté par le chrême d’où sortira le feu visible[8]. Le feu devient visible, lumière, en se mélangeant. Le feu véritable ne peut pas se manifester tel qu’il est. « La vérité n’est pas venue dans le monde nue, mais c’est en types et en images qu’elle est venue. » « [Le fils de la chambre nuptiale] ne la recevra pas autrement. »[9] De nouveau, nous retrouvons le couple esprit-matière (ciel-terre), représenté par le feu et l’eau, et qui, séparés, sont réunis dans la chambre nuptiale. C’est aussi dans cette chambre qu’a lieu la résurrection[10] (par l’image, car la vérité ne peut pas être nue). C’est par l’image que le Sauveur vient rendre semblable les choses d’en bas aux choses d’en haut (le plérôme).[11]

Ainsi, on purifie par l’eau et le feu, « ce qui est visible par ce qui est visible »[12].
« Le chrême est supérieur au baptême, car nous nous appelons « chrétiens » à cause du chrême, et non à cause du baptême. Et c’est à cause du chrême qu’on a donné son nom au Christ. Car le Père oignit le Fils, le Fils oignit les apôtres, et les apôtres nous oignirent. Celui qui a reçu le chrême possède toutes choses ; il possède la résurrection, la lumière, la croix. »[13] …  l’Homme véritable et le Fils de l’homme et la semence du Fils de l’homme. Cette race véritable est renommée dans le monde. Ceux-ci sont le lieu où habitent les fils de la chambre nuptiale. »[14]
Au sujet du symbole de la croix : on acquiert les personnes de la trinité par le chrème…de la vertu de la croix, que les apôtres appelaient « la droite et la gauche » [esprit et matière]. Celui qui a reçu le chrême, les personnes de la trinité, « n’est plus un chrétien, mais un Christ. »[15]

Le baptême par l’eau purifie/libère de la matière (Exposé du mythe valentinien, p. 1531).
« Le premier baptême c’est la rémission des péchés. Par celui-là nous sommes emmenés de ceux de la gauche parmi ceux de la droite, de la corruption dans l’incorruptibilité, c’est-à-dire le Jourdain… c’est le lieu…le monde.Ainsi nous avons été emmenés du monde dans l’éon. » 
Sortir du monde pour entrer dans l’éon.
« (31) En effet, les parfaits, c’est par un baiser qu’ils conçoivent et engendrent. C’est pourquoi nous aussi nous nous embrassons mutuellement, et c’est par la grâce qui est en nous mutuellement que nous recevrons la conception. »[16]
« 60) S’il existe une chose dans l’ordre du mystère, le mystère du mariage en est une grande, car sans lui, le monde n’existerait pas. »[17]
« (61) Les formes que revêt l’esprit impur peuvent être mâles ou femelles. Les mâles sont celles qui s’unissent aux âmes qui habitent une forme féminine, et les femelles sont celles qui s’accouplent avec celles qui ont un forme mâle d’une manière inconvenante. Et nul ne peut leur échapper quand il est pris, à moins de recevoir une puissance mâle et femelle, le fiancé et la fiancée. On les reçoit dans une image de la chambre nuptiale. » … Il en va de même si l’image et l’ange s’unissent l’un à l’autre : nul ne pourra oser s’introduire auprès de l’homme ou de la femme. »
« (66) Il y a renaissance et image de renaissance. Il faut vraiment naître à nouveau par l’image. Qu’est-ce que la résurrection et l’image de la résurrection ? – C’est par l’image qu’elle doit ressusciter. – La chambre nuptiale et l’image de la chambre nuptiale ? – C’est par l’image qu’ils doivent pénétrer dans la vérité. C’est cela la restauration. »[18]
Les Sauveurs qui veulent sauver les créatures doivent, pour se manifester ici-bas, passer par la chambre nuptiale, afin de « s’incarner », se mêler à de la « matière », se revêtir d’un corps.[19]  A l’opposé, ceux qui veulent sortir du monde, doivent passer par la chambre nuptiale pour se revêtir de lumière. Et l’amour spirituel les édifiera. « L’amour spirituel est un vin et un parfum. Tous ceux qui s’en oignent en tirent agrément. » « Les enfants qu’engendrera la femme ressemblent à celui qu’elle aime. » C’est-à-dire, que même si elle fait l’amour avec son mari, si elle pense à un amant (image), les enfants ressembleront à l’amant (image). « Vous qui vivez avec le Fils de Dieu, n’aimez pas le monde, mais aimez le Seigneur afin que ceux que vous engendrerez ne ressemblent pas au monde mais ressemblent au Seigneur. »[20]

Le monde impur est l’image (déformée et réfléchie) du monde pur, comme dans un miroir. « C’est par l’image que le Sauveur vient rendre semblable les choses d’en bas (le plérôme) aux choses d’en haut »[21] Chaque être/image/Épouse en bas a son original (ange, Époux) en haut. Les images (comme dans les pratiques visionnaires de type Franchissement du Pic thod brgal) ont alors pour but de guider les êtres vers la chambre nuptiale. La « restauration » consiste à réunir toutes les images avec leurs sources.
« Tout l’édifice de la création des images, ressemblances et imitations est advenu en vue de ceux qui ont besoin de nourriture, d’instruction et de formation, afin que leur petitesse crût progressivement, comme à travers le reflet d’un miroir. »[22]
Comme les images n’ont rien de matériel, et sont « pure gnose » (T. ye shes) elles n’encombreront pas la « petite parcelle de feu » (« élément pneumatique ») et ne la retiendront pas. Comme dans la citation ci-dessus, par la similarité avec leurs originaux, les images feront en sorte que l’âme soit attirée par leurs originaux correspondants (Époux) du Plérôme.
« Quant aux pneumatiques, ils se dépouilleront de leurs âmes et, devenus esprits de pure intelligence, ils entreront de façon insaisissable et invisible à l'intérieur du Plérôme, pour y être donnés à titre d'épouses aux Anges qui entourent le Sauveur. » (Irénée,Contre les Hérésies Liv.1 ch.5)

Dans la conception gnostique du Dzogchen séminal, il ne suffit pas de faire la Percée (Trancher la solidité T. khregs gcod) afin de se libérer, ce qui correspondrait au baptême par l'eau, mais il faut s'engager dans le chemin visionnaire du Franchissement du Pic (T. thod brgal) en vue du mariage spirituel dans le plérôme, ce qui correspondrait au chrême. C'est selon ce point de vue "gnostique" que le dzogchen radical de la Section de la pensée éveillée est jugé insuffisant. C'est un bon début, mais le principal reste à faire. Fini la détente dans l'autolibération, le non-agir et la perfection naturelle. Au boulot !


***

[1] Louis Painchaud, citant Sevrin (Les Noces),

[2] Écrits gnostiques, p. 339

[3] "Rabbi Katina said, 'When the Israelites would ascend [to the Holy Temple] on the festival, [the priest/kohen] would roll up the curtain for them, and display for them the cherubs, who were joined together [in an embrace].' The priest/kohen would then tell them, 'Behold the beloved feelings for you on the part of the Omnipresent are like the beloved feelings of a male for a female' " (B.T. Yoma 54a). The Talmud queries which temple is under discussion; after all, the First Temple did not have a curtain between the Holy of Holies and the Sanctuary, only a stone wall, and the golden cherubs never made it to the second. Rabbi Aha Bar Ya'acov explained that Rabbi Katina is indeed discussing the Second Temple, which had a curtain in front of the Holy of Holies, and this curtain was indeed rolled up during the pilgrim festivals; the cherubs on display were painted engravings on the wooden panels which covered the stone walls of the Holy of Holies - engravings which harked back to the First Temple. As the Bible records: "All the walls of the Temple were surrounded by designs, [an engraved network of] cherubs, palm trees and blossoming flowers... and he overlaid [them] with gold; [the cherubs]... were as the joining of a man, accompanied" (I Kings 6:29, 35 and 7:36). How are we to understand this last phrase, "…as the joining of a man, accompanied?" In the discussion of the talmudic segment that deals with our question, Rabba bar Rav Shila explains that "[The cherubs appeared in the engravings] as a man joined in an embrace with his female companion" (B.T. Yoma 54b). Extrait de Parashot Vayakhel-Pekudeui: Sacred sex, article dans le Jerusalem Post, de Shlomo Riskin
14/03/2007

[4] Écrits gnostiques, p. 375

[5] Écrits gnostiques, p. 363

[6] « est un mélange d'huile d'olive et de parfum, destiné à l'onction et utilisé dans certains sacrements chrétiens, comme le baptême, la confirmation, ou l'ordination. » L’onction faite avec le chrême est comme un « baptême par le feu ». http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_chr%C3%AAme

[7] Écrits gnostiques, p. 360

[8] Écrits gnostiques, p. 350

[9] Écrits gnostiques, p. 360

[10] « Ceux qui disent qu’ils mourront d’abord, puis qu’ils ressusciteront, se trompent. S’ils ne reçoivent d’abord la résurrection de leur vivant et s’ils meurent, ils ne recevront rien. » Écrits gnostiques, p. 361

[11] Écrits gnostiques, p. 360

[12] Écrits gnostiques, p. 350

[13] Écrits gnostiques, p. 366

[14] Écrits gnostiques, p. 367

[15] Écrits gnostiques, p. 360

[16] Écrits gnostiques, p. 352

[17] Écrits gnostiques, p. 358. Commentaire : « Il faut transformer le corps psychique (corps et âme) en l’unissant par une sorte de mariage avec Le Saint Esprit et devenir ainsi vraiment un homme pneumatique (pneuma = souffle =esprit ) ou spirituel. » 

[18] Écrits gnostiques, p. 360

[19] Philippe, Écrits gnostiques p. 363

[20] Philippe, Écrits gnostiques p. 370

[21] Écrits gnostiques, p. 360

[22] Traité tripartite, Écrits gnostiques p. 174

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