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jeudi 17 juin 2021

Sa Sainteté Karmapa et Mr. Dorje

le viol de Io par Zeus sous la forme d'un nuage, Antonio da Correggio

Le Plérôme c’est le monde symbolique (superstructure), où l’on vivrait vraiment. C’est là, où les décisions seraient prises et d’où des missionnaires de tout genre seraient envoyés dans le monde des produits.

Officiellement, le terme gnostique “plérôme” n’existe pas dans le bouddhisme mahāyāna ésotérique. Une influence gnostique sur le bouddhisme ésotérique resterait à prouver, mais il est certain qu’il ait subi des influences “étrangères” sur la route de la soie. Ainsi, il existe bien des paradis bouddhistes ésotériques et le plus haut monde situé juste au-dessus du saṃsāra s’appelle Akaniṣṭha (tib. ‘og min). C’est là que Bouddhas et bodhisattvas se réunissent pour décider des actions de sauvetage pour libérer les êtres du saṃsāra. De temps à autre, tel ou tel bodhisattva est envoyé en mission. Les bodhisattva envoyés restent ancrés en Akaniṣṭha, et ce sont leurs corps émanés (nirmāṇakāya) qui partent en mission. Un bon bodhisattva multiplie les contacts et crée des liens avec autant d’êtres que possible, car chaque “lien établi” (tib. rten ‘brel) sera un beau jour un être sauvé des geôles du saṃsāra. Que ces liens soient positifs ou négatifs importe peu, car de toute façon, ces êtres doivent encore épuiser leur mauvais karma, l’essentiel est que leur salut futur est garanti du fait de leur lien avec un bodhisattva, qui un jour reviendra comme un parfait Bouddha pendant un kalpa auspicieux. Ce lien est tout, le reste n’est rien. D’où limportance debrilleret d’ “attirer. Les messies vont à la pêche des hommes et des femmes, en utilisant tous les moyens du bord (upāya).

Le viol d'Europe par Zeus, sous la forme d'un taureau, Titien 

Que le corps d’émanation de l’envoyé du Plérôme ne se comporte pas conformément à nos attentes, ou même conformément à la Doctrine, n’est vraiment pas la question. Les maîtres tibétains savent bien, et depuis des siècles, que les bodhisattva/corps d’émanation peuvent être de véritables énergumènes dun point de vue humain. Quand des disciples de Trungpa et de son régent vajra se plaignaient ou se vantaient d’avoir eu des rapports sexuels forcés ou non avec eux, Gyatrul Rinpoché les réprimandait :
N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum [partenaire sexuel d’un maître tantrique]. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence.”[1]
Le viol de Ganymède par Zeus sous la forme d'un aigle, Rubens

Ce serait un honneur et une grâce quand un astre du Plérôme daigne ainsi se tourner vers un être mortel, pour le meilleur et pour le pire. Voilà, l’idée qui se tient quelque part dans la tête d’un “corps émané”. On ne sait d’ailleurs jamais qui est un “corps émané” ou un bodhisattva, et qui ne l’est pas. Mieux vaut s’abstenir de juger.
Le [Sūtra du samādhi de la marche héroïque] met en garde contre les jugements hâtifs des comportements de bodhisattva laïques respectés. Quand on n’est pas soi-même un Bouddha, on ne peut pas juger de la réalisation d’un autre, qui pourrait être un bodhisattva de haut niveau pratiquant la marche héroïque (ci-après “bodhisattva héroïque”).”
Quand on vit dans un “monde symbolique”, où un seul système ne prévaut, il n’y a pas de critiques à porter sur un “corps émané” et il n’y aura pas de litiges. L’idéologie intégrée par les “corps émanés” dès leur jeune âge, a aussi été intégrée dès leur jeune âge par les sujets d’une théocratie. Quel que soit leur comportement, les “corps émanés” n’auront pas de procès. Il n’y a d’ailleurs pas de victimes. La faute de Mme Han serait de ne pas avoir considéré l’intérêt que lui aurait témoigné Mr. Dorje comme une grâce, ou de ne pas avoir gardé le silence (du moins selon la théorie de la grâce plérômique de Gyatrul Rinpoché, très largement partagée dans le monde bouddhiste tibétain).

Leda violée par Zeus sous la forme d'un cygne, RMalijan

Mais quand lidéologie théocratique s’exporte dans une démocratie (occidentale), elle doit cohabiter avec d’autres systèmes symboliques. Et là cela *peut* se passer différemment. Hormis une éventuelle “justice à deux vitesses”, ou un arrangement extrajudiciaire, toujours possible, le “corps émané” sera traité comme un “corps” ordinaire, et son lien allégué avec le Plérôme ne sera pas pris en compte. Exit Sa Sainteté, "prenez place derrière la barre Mr. Dorje". Les arguments de “corps émané”, “envoyé du Plérôme”, “sauver les âmes du saṃsāra”, “établir autant de liens possibles”, le témoignage de Gyatrul Rinpoché, le “mais puisque je vous dis que c’est un saint” de Zopa Rinpoché (sur Dagri Rinpoché), etc., tout cela sera irrecevable. Pour l’éventuel test de paternité, on ne s’intéresse pas à Sa Sainteté, l’ADN est-il bien celui de Mr Dorje ? voilà la seule question à laquelle il s’agit d’apporter, en premier, la réponse. Si ensuite quelqu’un devait être condamné, ce serait Mr. Dorje. Tandis que Sa Sainteté, à Akaniṣṭha, gardera son odeur de sainteté. C’est la fameuse théorie des “deux corps du roi”, un peu comme une variante de la distinction entre l'artiste et son oeuvre.
« Parce qu'il est naturellement un homme mortel, le roi souffre, doute, se trompe parfois : il n'est ni infaillible, ni intouchable, et en aucune manière l'ombre de Dieu sur Terre comme le souverain peut l'être en régime théocratique. Mais dans ce corps mortel du roi vient se loger le corps immortel du royaume que le roi transmet à son successeur. »[2]
Le corps symbolique du roi (ou du tulkou) appartient au monde symbolique (superstructure), s’il s’agit d’une monarchie, d’une théocratie (ou pour certains de la Vème république…). Si des “corps émanés” fautent, cela ne met pas en cause leur contrepartie à Akaniṣṭha, ni le monde symbolique ésotérique, qui restera de vigueur parmi les fidèles, sans en changer la moindre virgule. Quand les “corps émanés” fautent, cela créerait d’ailleurs une occasion de tester la ferveur de la foi des fidèles. Si ça se trouve, c’est même volontaire… dans une optique pédagogique (tib. smin grol) évidemment.

Le Dalaï-Lama, qui doit sans cesse jongler avec divers mondes symboliques semble néanmoins se lasser un peu de cette Plérôme féodale.
I feel some of this lama institution is some sort of interference of feudal system, that is out of date. It now must end.”
Il est cependant très seul à s’exprimer ainsi, et il est âgé… La fameuse réunion sur les abus sexuels dans le bouddhisme tibétain n’a pas eu lieu, et il n’y a pas beaucoup de chance qu’elle ait lieu un jour, du vivant du grand quatorzième. Les chefs tibétains intégristes n’ont pas l’air de s’en émouvoir particulièrement. Ils sont en mission...

Avez-vous remarqué qu’on n’a pas parlé un seul instant d’ “éveil” dans ce blog ?


***

[1] "So if you are doing the Shambhala training, and if you have faith in the place of Shambhala and in those great enlightened beings who have manifested in this place for our welfare, then the blessings that enter your mind will be very swift, and this will help increase your own understanding of your Buddha nature. … Shambhala is not to be mistaken with Shangri-la. Everyone thinks: ‘I want to go there.’ But that’s just made up, that’s a movie…. Now this is really not my business, but I want to mention anyway, to some of the women who are the sagyum, or the consorts, of Trungpa Rinpoche, you should be very careful about your attitude. Don’t have an ordinary mind about it, thinking in an ordinary sense: ‘Oh, he slept with me, so I’m equal to him; this makes me special, because he slept with me.’ This is not the way that a sagyum of someone like this should think. It’s the sagyum’s responsibility to consider that he saw in you a karmic connection that could be cultivated. And consider that it was because of his kindness in recognizing your karma that there was an ability to cultivate that and bring that out. If you have an attitude of him with humility and devotion, then if you follow whatever teachings he gave you, because of the special aspect of your connection with him this can be of tremendous benefit to you. If you cultivate your situation, you can then go ahead and be of tremendous benefit to others. But if you fail to see the level of the connection and think of it as being only ordinary, and elevate your pride and ego, you’ve really failed in that connection. That would be like sleeping with a king-but he was not a king, he was a great bodhisattva. There’s a difference."

Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59

[2] ‘Les Deux Corps du roi’ d'Ernst Kantorowicz, Patrick Boucheron L'Histoire, no 315 - décembre 2006.

samedi 7 décembre 2019

Origines de la gnose



J’ai noté dans plusieurs blogs les possibles liens entre différentes traditions qu’on peut qualifier de gnostiques (relatives à une gnose au sens large). Il ne s’agit pas de dire qu’une tradition a influencé ou inspiré une autre (voir p.e. le manichéisme et le Bouddha de Lumière), mais qu’il existe des éléments gnostiques communs ou très similaires à l’Est et à l’Ouest, avec Babylone au centre comme son berceau. Cette recherche commune de la gnose est sans doute ce qui a pu conduire à des tentatives d’établir une gnose universaliste et syncrétique (p.e. société de la théosophie), et a facilité l’accueil de traditions orientales en Occident.

La Sophia est la sagesse divine, la connaissance de Dieu, la “théosophie”, représentée de façon féminine. Cette connaissance est une gnose qui affranchit de la “Fatalité astrale”. C’est la sagesse divine qui a créé le monde. Le gnosticisme historique n’est qu’une des formes de la gnose. Les Séthiens sont une des sectes gnostiques classées dans le gnosticisme. Pour les Séthiens, la Sophia est personnifiée en trois figures féminines qui ont chacune une fonction hiérarchique différente. La Mère divine (“la mâle et virginale”[1] Barbélô, la Pensée Première du Dieu suprême), une entité inférieure, Sophia, qui est à l’origine du méchant Démiurge (Archonte), responsable des travaux de création du monde et des humains (avec des parcelles d’essence divine de la Mère divine) et l’Eve spirituelle (Epinoia), envoyée sur terre pour avertir l’humanité (Adam) de leur parenté avec la Pensée Première, dans le but d’une réintégration de toutes les parcelles de l’essence de la Mère divine dans leur unité primordiale. (Écrits gnostiques, La Pléiade, pp XL) Les Séthiens se nomment d’après Seth, le troisième enfant d'Adam et Ève, conçu après le meurtre d'Abel par Caïn.
L'idée d'une origine divine de l'âme humaine et de son retour au séjour céleste n'est d'ailleurs pas propre au gnostiques. C'est, initialement, une conception chaldéenne adoptée par les “maguséens”, des mages iraniens émigrés qui propagent en Mésopotamie et en Asie Mineure un mazdéisme syncrétique. Rencontrant les Grecs en Ionie, ils transmettent aux pythagoriciens la conviction que l'âme est immortelle et divine, comme les astres dont elle est issue. Développé dans le Phèdre de Platon, cette doctrine est devenue, au début de notre ère, une opinion commune. Néanmoins, les gnostiques lui impriment leur marque spécifique double. Selon eux, la chute de l'âme est antérieure à la création du cosmos. Elle remonte à une catastrophe primordiale, survenue au sein du Plérôme, dans l'entourage même de Dieu. Alors que les idées divines se constituent en entités spirituelles appelées “éons”, qui célèbrent éternellement la gloire du Premier Père, l'une d'entre elles, qui s'est détournée de son rôle, est exclue de la plénitude de l’être. Son affliction donne naissance à la matière, où elle enfante un Démiurge qui façonne le monde visible. La création de l'homme, capable d'intelligence et de gnose, est une ruse de la Providence pour récupérer la lumière déchue.” (Ecrits gnostiques, La Pléiade, pp XIX-XX)
Voilà un bref résumé des origines de la dualité Esprit-matière et du mythe de la primauté de l’Esprit, dont il est si difficile à sortir.
La vie d'ici-bas est une déchéance : on y est jeté malgré soi ; on devient autre chose que ce qu'on était primordialement., cette aliénation équivaut à une sorte de captivité, d’où l’on on a besoin d'être racheté. Naître en ce monde de la génération conduit obligatoirement à la mort, à moins qu'on ne soit régénéré. L'agent de cette libération est avant tout la gnose, associé au bain baptismal.” (Écrits gnostiques, La Pléiade, pp XV-XVI)

Le moi qu'on se propose de connaître n'est pas le corps physique ni la personnalité passagère forgée par les contingences de la vie terrestre. C’est un moi essentiel, qui préexiste à la naissance et survit à la mort. Et si celui qui réussit à le connaître pénètre du même coup les abîmes incommensurable du Tout, c'est que le moi véritable est consubstantiel au Tout." (Écrits gnostiques, La Pléiade, p XVI)

Il y a en l'homme une étincelle divine [...] tombée dans ce monde soumis au destin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contrepartie divine du Soi, pour être finalement réintégrée.” (Écrits gnostiques, La Pléiade, p XVII)
Tant qu’elle est ici-bàs, l’étincelle divine emprisonnée restera soumise à la Fatalité astrale ou à la Providence divine. La magie astrale, capable d’influencer l’harmonie céleste peut alors procurer du confort jusqu’au baptême et la gnose à laquelle il donne accès.
Cette gnose, qui affranchit de la ‘Fatalité astrale’, embrasse la destinée humaine dans son ensemble : avant, pendant et après l'existence terrestre.

Jusqu'au baptême, disent-ils, la Fatalité [astrale] est réelle, mais après le baptême, les astrologues ne sont plus dans la vérité. Ce n'est pas seulement le bain qui est libérateur, mais c'est aussi la gnose”. (Clément d’Alexandrie sur le cercle de Théodore, Écrits gnostiques, La Pléiade, p XV).
Il y a donc une gnose qui vise la connaissance de Dieu, dans le but d’une réintégration, d’un retour. Il est également possible de se servir de certaines parties de cette gnose pour des objectifs bassement “sublunaires”, qui relèvent de la Fatalité astrale. Une gnose appliquée à toutes fins utiles, si l’on veut. Cette gnose appliquée peut s’affranchir à des différents degrés de la finalité première de la sagesse divine, jusqu’à devenir science et technologie, où le divorce avec Dieu/Esprit et sa sagesse est quasi total.

Pour l’instant restons avec Seth et les Séthiens, qui nous serviront de modèle pour la transmission de la gnose, ce qui ne veut pas dire que ce soit le premier modèle ; tout simplement le mieux connu. On verra que ce modèle sera suivi, sciemment ou non, dans d’autres transmissions de type gnostique, qui n’appartiennent pas au gnosticisme historique, et que l’on trouve aussi bien à l’Ouest qu’à l’Est de Babylone. Ces éléments peuvent être trouvés mutatis mutandis dans d’autres traditions “gnostiques” orientales (manichéisme, bouddhisme tibétain et notamment l’école des Anciens, Bön,...). Il suffit de lire le Dict de Padma (Padma Thang Yig), pour voir à l’oeuvre le Plérôme bouddhiste ésotérique décidant d’envoyer Padmasambhava en missionnaire.

Dans les traditions gnostiques, la sagesse divine parvient à l’homme à travers des révélations, ce n’est pas une sagesse que l’homme arrache aux dieux comme Prométhée. Dans le dualisme des systèmes de la Gnose, le Plérôme décide denvoyer des missionnaires pour récupérer et sauver les étincelles divines emprisonnées. Le Plérôme (l’Imaginal) est la “création” de la Mère divine (Barbélô), qui est elle-même la Pensée Première du Dieu suprême. La création du monde est un accident causé par Sophia. Des missionnaires (l’Eve spirituelle, Seth, ...[2]) sont nécessaires pour des missions de sauvetage, à coups de baptêmes et de gnose.

Comment savons-nous cela ? Grâce aux récits relatant la descente salvifique d’un missionnaire et sa transmission de la gnose. Le gnosticisme séthien est juif hellénistique à l’origine, mais l’influence platonicienne (sans apport chrétien[3]) est plus forte dans quatre traités séthiens. Les séthiens auraient cru que jésus fut une “réincarnation” de Seth. Je lis cela un peu partout, mais sans que la source de cette affirmation soit mentionnée[4]. Je la relève comme une croyance plus tardive (XIXème s.) très répandue néanmoins. Le Plérôme envoie bien des messies ou des “descentes salvifiques” (avatāra ?), mais des “réincarnations” ?

Pour revenir à la question, comment savons-nous cela, il y a des fictions qui entourent ces révélations. Un des quatre textes gnostiques platoniciens s’intitule “Les trois stèles de Seth”. L’auteur par attribution (Dosithée) aurait donc trouvé ces trois stèles matérialisées d’une matière inconnue contenant les instructions liturgiques en une écriture mystérieuse, que seul un sage gnostique saurait déchiffrer. Ce genre d’attribution en trois temps est très courant dans toutes les traditions de révélations. Ici, Seth grave des stèles et les cache pour qu’elles soient retrouvées (1). Le gnostique samaritain Dosithée, les retrouve et les communique aux élus (2). Un auteur anonyme ou connu compile, édite ou compose le texte de Seth, en y incluant les éléments de son origine et de sa transmission (3). Seth est le fils d’Adam, Dosithée était un contemporain de Saint Jean-Baptiste et le texte en lui-même daterait du IIIème siècle après J.C.[5]
La découverte et l'interprétation d'un écrit ancien est une fiction courante de l'ésotérisme. Par exemple, Zostrien (considéré comme un ancêtre de Zoroastre) raconte dans l’écrit gnostique qui porte son nom (IIIème s.) qu'après son voyage aérien et son retour dans l'atmosphère, il écrivait trois tablettes, qu'il laissa ‘pour instruire ceux qui devaient venir après’, ‘les élus vivants’ de ‘la sainte semence de Seth’ ” (Écrits gnostiques)
Ces élus sont justement les gnostiques séthiens. On voit le même procédé dans la tradition d’Hermès Trismégiste, qui grave son savoir sur des stèles qu’il cache par la suite[6]. Hermès Trismégiste est ainsi le premier maillon d’une chaîne hermétique (lignée).
“ « L'hermétisme est l'une des formes qu'a prises la piété hellénistique quand, fatiguée du rationalisme, elle s'est abandonnée à la révélation. » La branche principale de l'hermétisme est philosophico-théosophique ; les branches secondaires comportent des écrits qui se réfèrent à l'astrologie, à l'alchimie et à la magie. Le cadre de la révélation leur est d'ailleurs commun ; l'atmosphère spirituelle est la même ; toutes sont liées étroitement.” (Hermès trismégiste et l'occultisme R. P. Festugière, O. P. La révélation d'Hermès Trismégiste ; I. L'astrologie et les sciences occultes. Avec un appendice sur l'Hermétisme arabe, par L. Massignon Alfred Merlin)
J’écrirai un autre blog sur ce procédé de la révélation dans les traditions théosophiques etc. en Occident. J’observerai déjà ici que le même phénomène existe dans le bouddhisme tibétain. Quand des publications universitaires suivent à la lettre les diverses attributions d’auteur de ces révélations, pour les situer historiquement, cela peut poser problème. On voit bien pourquoi.

“L’hagiographie” gnostique de Seth, le fils d’Adam, se trouve dans le Livre sacré du Grand Esprit visible (écrit par le Grand Seth lui-même, ou par Dieu selon le scribe du manuscrit Nag Hammadi), lequel texte a d’ailleurs de nombreux liens avec l’hermétisme (p. 516). Elle raconte les interventions divines dans le monde d’en bas, où le Grand Seth doit apporter le salut en y répandant la semence de lumière et en y instituant un rite baptismal de régénération (EG, p. 513). Rappelons-nous au passage que le premier sens du mot sanskrit pour abhiṣeka (t. dbang) est “sacre ; eau lustrale ; ablution rituelle, bain rituel ; consécration” (Inria). Il faudrait comparer les récits relatant le Plérôme et l’envoi de descentes salvifiques des différentes traditions gnostiques génériques, pour déterminer les points communs et les différences.

***

Le gnosticisme connaît également une sorte de notion des “trois cercles” (t. 'khor gsum) que l’on retrouve dans le bouddhisme du grand véhicule. Il s’agit des trois “sphères” de l’acte : l’objet, l’agent et l’acte (t. bya byed las gsum[7]).
Il y a une identité divine du connaissant (le gnostique), du connu (la substance divine de son moi transcendant), et des moyens par lesquels on connaît (la gnose en tant que faculté divine implicite qui doit être réveillée et actualisée).” 

[1] Les Trois Stèles de Seth, p. 1238

[2]L’Eve spirituelle ravive en Adam la connaissance de l'image divine d'où il est issu, puis elle lègue cette illumination à l'humanité ultérieure, grâce à Seth, le fils d'Adam, et à sa progéniture, “la semence de Seth.” (Ecrits gnostiques, La Pléiade, p XL)

[3]Le rapprochement entre les séthiens et les cercles platoniciens tient sans doute au rejet, par les Eglises chrétiennes, de leur thèse christologique : l'identification du Christ au fils préexistant de Barbélô et de l'Esprit invisible, et celle de Jésus à Seth, sous les traits de qui Barbélô aurait accompli sa troisième et dernière descente salvifique.”

[4] Dans les Ecrits gnostiques de la Pléiade, on lit que Seth s’est incarné en Jésus (p. 512), et non réincarné. Il arevêtu Jésus le Vivant.

[5] Ce texte avec deux autres avait été réfuté par Plotin entre 244 et 269. (Écrits gnostiques, p. 1223)

[6] SH, XXIII,6. Hermès Trismégiste: Le messager divin, Anna Van den Kerchove

[7] Dans le cas de la connaissance, ce serait shes bya, shes byed et shes pa.

mercredi 17 février 2016

Une religion peut-elle être non-dualiste ?


Représentation manichéiste d'Akshobya dans sa terre pure d'orient (notez le symbole de la croix)

J'aborderai ce sujet par un grand détour par les Frères de la pureté (Ikhwan al-Safa), qui furent à l'origine d'une « encyclopédie » du savoir en 52 épîtres, rédigée à Bassorah (dans l'Irak actuel) entre le VIIIe siècle et le Xe siècle par des « missionnaires » (dâ`i[1]) d’obédience chiite ismaélienne. Cette « encyclopédie » regroupait toutes sortes de savoir et reflète ainsi l’état de lieu de la connaissance de son époque, et c’est, en ce qui me concerne, en cela qu’il est intéressant. La ville de Bassorah subissait par ailleurs à l’époque une influence iranienne forte.

L'ismaélisme est un courant minoritaire de l'islam chiite. Son nom vient d’Ismâ`il ben Ja`far (719/722 -762), le septième imâm chiite. Les Frères de la pureté suivent un islam ésotérique et pratiquent le culte du secret (mystères). Les 52 épîtres constituent un chemin initiatique qui mène à travers les différents degrés de connaissance vers l’Un.

Les épîtres puisent leurs connaissances dans diverses sources religieuses (Bible hébreu, Nouveau testament, Qorân, gnostiques), philosophiques (Pythagore, Platon, Aristote, Plotin…) et scientifiques. Pour l’anecdote, la célèbre épître 45 traite de l’amitié en s’inspirant de Kalila wa Dimna, qui tire à son tour son inspiration du Pañcatantra indien.[2]
« Tome 1 : les sciences mathématiques (14 épîtres) incluent la théorie du nombre, la géométrie, l’astronomie, la géographie, la musique, les arts théoriques et pratiques, l’éthique et la logique
Tome 2 : les sciences de la nature (17 épîtres) comprennent la matière, la forme, le mouvement, le temps, l'espace, le ciel et l'univers, la génération et la corruption, la météorologie, les minéraux, les plantes, les animaux, le corps humain, la perception, l'embryologie, l'homme en tant que microcosme, le développement des âmes dans le corps, la limite de la connaissance, la mort, le plaisir et la langue
Tome 3 : les sciences psychologiques et rationnelles (10 épîtres) comprennent les principes intellectuels (ceux de Pythagore et ceux développés par les Ikhwân), l'univers en tant que macrocosme, l'intelligence et l’intelligible, les périodes et les époques, la passion, la résurrection, les différentes sortes de mouvement, la cause et l’effet, les définitions et les descriptions
Tome 4 : les sciences théologiques (11 épîtres) incluent les doctrines et les religions, le chemin menant à Dieu, la doctrine des Ikhwân, l’essence de la foi, la loi religieuse et la révélation, l'appel à Dieu, la hiérarchie, les êtres spirituels, la politique, la magie et le talisman. » (wikipédia)
La pensée des Frères de la pureté est porteuse d’influences néopythagoriciennes, néoplatoniciennes, gnostiques, manichéennes... Henry Corbin explique que le Qorân est un texte avec des sens cachés, des profondeurs ésotériques, des contradictions apparentes, dont le sens ne peut pas être construit à coup de syllogismes. « Il faut un homme qui soit à la fois un héritier spirituel et un inspiré, qui possède l’ésotérique (bâtin) et l’exotérique (zâhir). C’est lui le Hojjat de Dieu, le Mainteneur du Livre, l’Imâm ou le Guide. »[3]

Selon Corbin il y a un lien essentiel entre la gnose, et celui qui la transmet, le prophète et l’imâm. Il introduit les termes gnoséologie, prophétologie et imâmologie. « Il y a un lien essentiel entre la gnoséologie d’une philosophie prophétique et le phénomène du Livre saint ‘descendu du Ciel’ ».[4] Le « Livre saint descendu du Ciel » est reçu par un prophète qui est à l’origine de sa diffusion. Les imâms sont les héritiers du prophète et les Mainteneurs du Livre.

Dans la théosophie ismaélienne, les imâms sont des épiphanies divines, des théophanies.[5] « Les imâms sont […] ceux qui illuminent le cœur des croyants », « ils sont les khalifes de Dieu sur sa Terre, les Seuils par lesquels on pénètre vers lui, les Élus et les héritiers des prophètes. ». « Les imâms ne sont plus seulement les guides du sens caché, ils sont eux-mêmes ce sens ésotérique. ». « Ils sont la mine de la gnose, l’arbre de la prophétie, le lieu de la visitation des Anges, héritiers de la connaissance les uns des autres. En eux est la totalité des livres « descendus » (révélés) de Dieu. »[6]

L’imâm est pour la communauté spirituelle ce que le cœur est pour l’organisme humain[7]. Pour le chiisme, qui est l’ésotérisme de l’Islam, le plérôme de l’imâmat est constitué de douze imâms, qui sont « une seule et même lumière (nûr), une seule et même Essence (haqîqat), exemplifiée en douze personnes. Tout ce qui s’applique à l’un d’entre eux s’applique également à chacun des autres. »[8]
« Parce qu’ils sont la lumière du cœur des croyants, la célèbre maxime énonçant que « celui qui se connaît soi-même, connaît son seigneur » veut dire « celui qui connaît son Imâm » (c’est-à-dire la Face de Dieu pour lui). »[9]
Cette « connaissance » est une connaissance particulière appelée « gnose ». L’organe qui connaît ce type de connaissance est le cœur. C’est par elle que l’imâm illumine le cœur du croyant. Une connaissance qui est une épiphanie ou théophanie.
« C’est que le cœur (l’organe subtil de lumière, latifa nûrâniya, support de l’intelligence) a, par disposition foncière, capacité d’accueillir la réalité spirituelle (les haqâ’iq) de tous les cognoscibles. »
Dans l’ismaélisme, la gnose est en fonction de la médiation visible, audible ou invisible de l’Ange, « c’est-à-dire en fonction de la conscience que peut en prendre le sujet. »[10] La connaissance peut alors « assaillir le cœur, comme projetée inopinément »[11]. La communication divine passe par l’Ange, ou l’intelligence agente, qui est la « cause intermédiaire entre Dieu et l’homme pour l’actualisation de la connaissance dans le cœur. »[12] Même le philosophe, qui ne voit pas l’Ange, intellige par lui.[13] Les imâms entendent l’Ange par audition spirituelle, les prophètes le voient. C’est la vision de l’Ange qui confère la connaissance.[14] Cette connaissance est d’un ordre différent que la perception et l’intellection.
« L’authentification des visions prophétiques et des perceptions du suprasensible postule que l’on reconnaisse, entre la perception sensible et l’intellection pure de l’intelligible, une tierce faculté de connaissance. Telle est la raison de l’importance reconnue à la conscience imaginative et à la perception imaginative comme organe de perception d’un monde qui lui est propre, le mundus imaginalis (‘âlam al-mithâl), en même temps qu’à l’encontre de la tendance générale des philosophes, on en fait une faculté psycho-spirituelle pure, indépendante de l’organisme physique périssable. »[15]
C’est cette connaissance « du troisième type » qui permet la « perception imaginative » du monde imaginal, le plérôme. C’est elle qui fait l’objet de la transmission par l’imâm et qui est conférée par l’Ange.

Ce monde imaginal pourrait bien être un développement de la Terre de Lumière (Terra Lucida[16]) du manichéisme, qui aurait selon Gunner Mikkelsen[17] été inspirée par les Terres pures bouddhistes. Il ne s’agit pas de déterminer précisément le jeu des influences, mais la cohabitation de civilisations dans lesquelles existaient des croyances en un Au-delà éternel, fait que la terre pure d’une croyance spécifique puisse assimiler des aspects de celle d’une autre.

Mani (mort en 276 à l’âge de soixante ans) raconte avoir reçu la première visite de l’Ange al-Tawn à l’âge de treize ans (en 228), puis une deuxième à l’âge de 24 ans, qui prélude sa rupture avec le baptisme d’Elchasai et le commencement du « manichéisme ». C’est son disciple Mār Ammo (ʿAmmānūēl) qui fut envoyé vers l’est (Sogdiane, l’empire kouchan etc.). Il se serait inspiré du modèle de la Terre pure bouddhiste, pour décrire la Terre de Lumière manichéenne, notamment dans un Hymne de la Terre de Lumière (Tan mingjie wen 歎明界文 (Eulogy of the Light-world), traduit en chinois par Daoming (道明)[18].

La véritable nouveauté du message de Mani ne fut apparemment pas la lutte « manichéenne » entre la Lumière et l’Obscurité, que l’on devrait plutôt attribuer à ses disciples, mais sa prophétologie sur laquelle ouvre son livre Shabuhragan. Il y présente une transmission de « sagesse et de connaissance » qui descend d’Adam jusqu’à lui-même, Mani, nommé le « sceau des prophètes », le dernier prophète qui scelle l’ensemble. Et celui-ci y proclame un message apocalyptique de fin de temps avec des grandes guerres, de grands bouleversements religieux, astrales etc. pour annoncer la venue du messie Xradeshahryazd (le Dieu du Monde de la Sagesse).

L’idée des sauveurs/messagers de ce type est ancienne. On la trouve dans le Saoshyant du Zoroastrisme (la réforme monothéiste du mazdéisme), qui apporte le Frashokereti ou le renouvellement final du monde, quand le mal sera détruit et que tout sera de nouveau en parfaite unité avec Dieu (Ahura Mazda). La perfection originelle sera restaurée. Le salut individuel dépendrait de la totalité des actes, paroles et pensée de chacun, sans que la compassion ou l’intervention divine y puisse quelque chose[19]. Toute ressemblance avec le karma est évidemment fortuite…

Le Saoshyant ou sauveur du monde (Avesta : astvat-ereta tib. ‘gro ba’i mgon po) est décrit (Yasht 19.88-96) comme le fils de Vîspa.taurwairî, né du lac Kansaoya/Kansava et comme le porteur de l’arme Verethragna[20] (litt. qui détruit toute résistance), également portée par des héros et rois iraniens dans leur lutte contre les forces démoniaques.[21] L’invincible Mithra (Mithra Invictus, à gauche sur le relief) est également porteur de la même arme.

L'investiture du roi sassanide Ardashir II (au centre) par Ahura Mazda avec Mithra à gauche
Etienne Lamotte écrit que le nom (Ajita-)Maitreya et son ancienneté invitent à le rattacher au Mitra védique et au Mithra (Sol Invictus) iranien et que « Maitreya l'Invaincu » fut entraîné dans un grand mouvement d'espérance messianique qui traversa l'Orient à la fin de l'ère ancienne avec son combat entre la lumière et les ténèbres, intériorisé dans l'homme. Le culte de Maitreya est « presque exclusivement une religion de pure dévotion (bhakti), un monothéisme. Le fidèle n'acquiert plus de mérites en vue d'une bonne renaissance dans le monde des dieux ou des hommes ; l'ascète ne s'exerce plus dans l'octuple chemin pour accéder à un incompréhensible Nirvāṇa. La doctrine de la rétribution des actes est, sinon oublié, du moins mise en veilleuse. Le seul moyen de salut est désormais la grâce divine, prévenante et efficace. »[22] Le culte de Maitreya était commun au bouddhisme ancien et au Mahāyāna.

Henri Corbin[23] suggère un lien entre la Terre pure de Lumière absolue d’Amitābha et le mazdéisme, le culte d’Ahura Mazda.

Si nous considérons l’indosphère, ce melting-pot infini de civilisations, qui subit longtemps l’influence perse, et qui serait le berceau du mahāyāna et du vajrayāna, les diverses civilisation et filières religieuses et religio-magico-scientifiques se sont influencées mutuellement. Il ne s’agit pas d’établir qui a emprunté quoi et quand. Il est même probable qu’en cas d’emprunts et adaptations heureux, celui à qui l’emprunt fut fait se laissa inspirer à son tour par la nouvelle formule. Il est aussi très probable que toutes les satrapies portèrent la marque du mazdéisme et du zoroastrisme, les religions de l’empire. De toute façon, la royauté dérivait son pouvoir idéologique de la religion. Et les rois et roitelets de l’indosphère se sont sans doute inspirés de leurs cérémonies d’investiture etc.

Le trait caractéristique d’une religion est le dualisme du pur et de l’impur, de la Lumière et de l’obscurité, de la Terra lucida et de la Terra pestifera, du Ciel et de la Terre, de l’Esprit et de la Matière. L’objectif est de tourner le dos à ce qui est (en) bas et de lever les yeux vers le haut, cela s’appelle la conversion. La Terre de Lumière est le plérôme, qui envoie des messagers pour aider ceux qui sont empêtrés dans l’impur/l’obscurité/la terre, la matière à en sortir et à faire l’ascension vers la Terre de Lumière. Les véritables guides se trouvent dans le plérôme et envoient des messagers ici-bas pour les représenter à la fois au niveau spirituel et séculier, afin de guider les égarés ici-bas et les préparer à leur retour vers la Terre de Lumière. La véritable Terre de Lumière est invisible ici-bas, mais on peut la décrire, la représenter, l’imiter, s’en inspirer pour gouverner la terre, avec des hiérarchies (d’initiés et non-initiés) qui ressemblent celles d’en haut. Mais la Terra pestifera ne sera toujours qu’une pâle copie, l’original et le but ultime étant le retour de l’âme à la véritable Terra lucida.

Le bouddhisme est-il une religion ? Dans la mesure où ce qui précède et les pratiques sociales qui en résultent en constituent une part essentielle, et qu’ils sont pris au premier degré et non comme un discours symbolique et des expédients (upāya), oui. Et dans ce cas, la différence avec le mazdéisme et le zoroastrisme, et leur dualisme, est une question de goûts et de couleurs.

Pour revenir à nos Frères de la Pureté et leur connaissance encyclopédique, qui englobait la terre et le ciel, ils semblaient avoir estimé qu’une communauté pouvait se passer d’un imâm dans la quête du salut, pourvu que toutes les vertus soient présentes dans une communauté unifiée (umma). Selon eux, le rôle de l’imâm se limiterait à cela.[24]

***

[1] Les zoroastriens furent également prosélytes et envoyèrent des missionnaires.
« La da`wa (arabe : دَعْوة [da`wa], invitation) est une invitation au non musulman à écouter le message de l'Islam. Elle désigne la technique de prosélytisme religieux utilisée par différents courants musulmans pour étendre leur aire de diffusion. Cette technique consiste à envoyer des missionnaires (dâ`i) dans la population. Ces missionnaires appellent pacifiquement les gens à la religion musulmane via un serment d'allégeance appelé la Shahada : « Achhadou an lâ ilâha illa-llâh, wa ashadou ana muhammad rasûlu-llâh », ce qui signifie « Je témoigne qu’il n’y a de dieu que Dieu et je témoigne que Mahomet est son messager ». (Wikipédia)

[2] Ou épitre 22, qui présente l’île des animaux, inspiré du pañcatantra, un texte qui précède la conférence des oiseaux (Mantiq at-Tayr) de cent ans.

[3] Corbin, p. 78

[4] Corbin, p. 85.
Les hagiographes tibétains expliquent que l'origine du bouddhisme au Tibet est dû à l’atterrissage miraculeux d'un coffret contenant de textes bouddhistes sur le toit du palais du roi Songtsen Gampo (609/613- 650).

[5] Corbin, p. 80

[6] Corbin, p. 82

[7] Corbin, p. 79

[8] Haydar Amoli (mort en 1385), cité par Corbin, p. 81

[9] Corbin, p. 83

[10] Corbin, p. 88. Un imâm peut entendre la voix de l’Ange, sans en avoir une vision, ni en songe, ni à l’état de veille.

[11] Ce qui est appelée inspiration (ilhâm).

[12] Corbin, p. 90

[13] Corbin, p. 91

[14] Corbin, p. 92

[15] Corbin, p. 92

[16] Lucida et beata terra, le contraire de la Terra pestifera

[17] Sukhāvatī And The Light-World: Pure Land Elements In The Chinese Manichaean Eulogy Of The Light-World (New Light on Manichaeism), Gunner Mikkelsen

[18] Cet hymne fait partie d’un rouleau, dit « Hymn-scroll (Xiabu zan 下部讚), retrouvé à Dunhuang (S 2659). Il daterait du milieu du Xème siècle (Le Manichéisme, Michel Tardieu, PUF).

[19] « 4) the "salvation for the individual depended on the sum of [that person's] thoughts, words and deeds, and there could be no intervention, whether compassionate or capricious, by any divine being to alter this." » Wikipedia 

[20] « Verethragna is not exclusively associated with military might and victory. So, for instance, he is connected with sexual potency and "confers virility" (Yasht 14.29), has the "ability to heal" (14.3) and "renders wonderful". The Yasht begins with an enumeration of the ten forms in which the divinity appears: As an impetuous wind (14.2-5); as an armed warrior (14.27) and as an adolescent of fifteen (14.17); and in the remaining seven forms as animals: a bull with horns of gold (14.7); a white horse with ears and a muzzle of gold (14.9); a camel in heat (14.11-13); a boar (14.15); a bird of prey (veregna, 14.19-21); a ram (14.23); and a wild goat (14.25). Many of these incarnations are also shared with other divinities, for instance, the youth, the bull and the horse are also attributed to Tishtrya » Wikipedia 

[21] Wikipedia 

[22] Histoire du bouddhisme, Etienne Lamotte, p. 785

[23] « The fact that the Absolute of Light represented in the Buddha of the Pure Land makes us think of Mazdeism is natural; and it is normal that the role of the future Maitreya makes us think of the Saoshyant of Zoroastrianism, that Savior who is to accomplish the transfiguration of the world at the end of the millennia. » The Voyage and the Messenger: Iran and Philosophy, Henry Corbin pp. 28-31

[24] « This important statement clearly shows that the Ikhwan believed that a community could in fact dispense with the Imam and still achieve salvation.87 At first, the Imam is placed on a pedestal as the sum total of all the virtues. But by the end there is an acknowledgement that, provided these virtues are present in a unified community (umma), the Imam is to all intents and purposes superfluous. The purpose of the Ikhwan becomes clear in the last exhortation: the unified community of the Ikhwan is a repository of all the above-mentioned virtues and as such replaces any need for an Imam. The equation of umma and Ikhwan becomes complete. » Netton, I.R. Muslim Neoplatonists: An Introduction to the Thought of the Brethren of Purity (Ikhwân al-Safâ’) . London: Allen & Unwin; 1982, p. 103

samedi 30 janvier 2016

La politique du Gaṇḍavyūha sūtra


Sudhana chez le roi Anala
Le dernier chapitre du Soutra de l'ornementation fleurie (sct. Buddhāvataṃsakasūtra), aussi connu sous le nom de Gaṇḍavyūha sūtra, montre le parcours initiatique du fils de marchand Sudhana, suite à sa rencontre avec Mañjuśrī. Il rencontrera 53 amis spirituels (sct. kalyānamitra) de différentes couches sociales, chacun ayant sa méthode spécifique, tous étant des bodhisattvas accomplis.

Chez le financier du dharma Ratnacūda
Ainsi, après sa visite au « financier du dharma » (sct. dharmaśresthin) Ratnacūda, vivant dans l’opulence dans son palace à dix étages, il se rendit au cœur des ténèbres dans le royaume du roi Anala (tib. rgyal po me). Ce jeune et beau roi fut assis sur un trône de lions, dans un palais somptueux[1], entouré de 10.000 ministres… et de 10.000 tortionnaires. Comme le montre bien le panneau (II-35) du Borobudur, Sudhana est très mal à l’aise et n’arrive pas à regarder le roi Anala, distrait par tout ce dont il est témoin (voir la note n° 9).

Scène du film Apocalypse now
« [Sudhana] vit des centaines de milliers de personnes ligotées à cinq endroits, conduites par devant le roi. Il vit comment le roi Anala les condamna conformément. Le roi Anala ordonna qu'on leur tranche les mains et les pieds, à d’autres qu'on leur tranche les oreilles et le nez ou qu'on les arrache les yeux. À d'autres encore qu'on leur arrache les membres, ou les doigts ou doigts de pieds, voire même qu'on leur tranche la tête. D'autres furent immolés sur des bûchers, bouillis dans des chaudrons, écorchés vif etc. Il vit ces personnes succomber à toutes ces punitions violentes et insupportables. L’immense terrain d'exécution fut jonché de mains, de pieds, d’oreilles, d’yeux, de nez, de têtes, de membres, de coeurs, formant des tas de la hauteur du mont Mérou. Il y avait un océan de sang profond qui s'étendit à 3 yojana. Partout il vit des cadavres, des membres, des os et osselets, des têtes, des centaines de milliers, déchiquetés par des loups, des chiens, des corbeaux, des vautours, des faucons et des balbuzards, qui se pourchassaient en se donnant des coups de bec. Quelques cadavres avaient déjà changé de couleur, et étaient devenus verdâtres, d'autres noirâtres, en état de décomposition avancée, ou grouillant de vers. Il vit comment les condamnés tremblaient et furent terrifiés. Au moment de leur exécution, il entendit des cris inouïs de douleur et de terreur remonter du plus profond de ces condamnés. Et cela suscita en lui une grande terreur et malaise. Ces cris étaient comme ceux des êtres infernaux qui se firent écraser par des montagnes. [Les tortionnaires] les punissaient conformément au jugement, et voyant la violence terrifiante de tout cela, [Sudhana] pensa : je veux aider tous ces êtres. »[2]

Il ressentit une grande compassion et se rappela des instructions reçues des autres amis spirituels. Les dieux, témoins de son élan altruiste, lui crièrent des cieux :
« Fils de famille, ne te souviens-tu donc pas des instructions de tes amis spirituels qui avaient une expérience sainte (ṛṣi) et éveillée (jina) ? » [Sudhana] regarda vers le ciel, et répondit « si, je me souviens ». Les dieux lui dirent alors : « Fils de famille, n'aie pas de doute au sujet des instructions de tes amis spirituels. Fils de famille, ce qu'ils enseignent est authentique, et non pervers. Fils de famille, la gnose de la conduite habile des bodhisattvas est inconcevable. »[3]« Quand le fils du marchand Sudhana entendit les propos des dieux, il se rendit à l'endroit où se trouva le roi Anala, et lui rendit hommage en plaçant les deux pieds du roi sur sa propre tête. »[4]
Quand le roi Anala avait terminé les affaires de gouvernement, il se leva de son trône, prit Sudhana par la main et l'amena avec lui au palais royal de Taladhvaja. Il le fit entrer dans ses appartements privés, et installa le fils de marchand Sudhana au milieu de son harem sur un siège, avant de lui adresser la parole.[5]

Scène du film Apocalypse Now, le colonel Kurtz parle au capitaine Willard
« Fils de famille, que penses-tu ? Ces simulacres de pécheurs (pāpaka) confrontés au fruit de leurs actes, existent-ils réellement ? Ces simulacres de corps splendides, existent-ils vraiment ? Ce simulacre de la cour, existe-il vraiment ? Ce simulacre de grand luxe, existe-t-il vraiment ? Ces simulacres de mon statut de monarque et d’un grand pouvoir, existe-t-il vraiment ? Non, dit Sa Majesté, cela n'existe pas vraiment. Il poursuivit: Fils de famille, je suis un bodhisattva libéré (vimokṣika) avec des pouvoirs magiques. La plupart des sujets qui habitent mon royaume, tuent, volent, se méconduisent sexuellement, mentent, médisent, tiennent des propos incohérents, sont cupides, malveillants, entretiennent des vues fausses (mithyā-dṛṣṭi) et commettent des actes négatifs. »[6]
« Fils de famille, c'est pour éduquer ces personnes, et pour les amener à maturité, pour leur parfaite édification, et pour leur propre bien, et surtout avec la plus grande compassion qu'ils sont amenés ici, et que des simulacres de tortionnaires sont omniprésents sur le territoire de mon royaume. »[7]

« Ce sont des simulacres de tortionnaires, qui saisissent des simulacres de condamnés à mort, afin de les exécuter. Ce sont des simulacres de juges, qui prononcent divers jugements contre des simulacres de personnes ayant commis les dix actes négatifs. Et ce sont des simulacres de souffrances insupportables, causées par des mains, des pieds, des oreilles, de membres, de doigts et de têtes tranchées qui sont déployées par magie. En voyant tout cela, les habitants de mon royaume, renoncent à leurs fautes et développent la force du regret, la frayeur et la crainte. Ils renonceront ainsi aux actes négatifs et deviendront vigilants. Fils de famille, cet expédient a pour effet de faire renoncer ces êtres aux fautes et à leur inspirer la crainte, et le regret, afin qu'ils se détournent des actes négatifs. »[8]

Après cette leçon en politique bouddhiste, Sudhana poursuit son parcours initiatique de bodhisattva, qui se terminera dans le pavillon de Maitreya, le futur bouddha.

La leçon de politique donnée par le roi Anala est très problématique. Comment lire ce passage, comment le comprendre ? Quelle était l’intention de leurs auteurs ? Quelle est la moralité de cette étape initiatique ?

Avant d’aborder ces questions, une petite observation de Jan Fontein[9] (Entering the Dharmadhatu, Studies in Asian Art and Archaeology, Bril) au sujet de la représentation iconographique des souffrances des condamnés. Un condamné saisit son bras, tandis qu’on voit un yakṣa partir avec ce qui ressemble à un bras, l’autre recouvre son œil. En fait, les condamnés sont représentés en cachant les parties du corps qui ont été tranchées ou seront tranchées. Ces condamnés ont été condamnés « conformément » (tib. ci rigs) à avoir retranchée la partie du corps par laquelle ils ont péchés (pāpa). Œil pour œil, dent pour dent.


Cette particularité iconographique est peut-être aussi à l’œuvre dans des temples japonais, où sont quelquefois représentés les célèbres « trois singes sages » (三猿, san'en ou sanzaru) : Mizaru, qui recouvre ses yeux, ne voyant aucun mal, Kikazaru, qui recouvre ses oreilles, n’entendant aucun mal, et Iwazaru, qui recouvre sa bouche, ne disant aucun mal. (wikipedia). Les trois singes ont sans doute pour but de faire passer un conseil aux bouddhistes visitant le temple. Ne vois aucun mal, n’entends aucun mal, ne dis pas de mal… ou sinon !

Il semblerait d’ailleurs que cette tradition japonaise vienne de la Chine, et plus précisément d’une légende bouddhiste Tendai (école du Sūtra du Lotus) du VIIIème siècle (époque de Nara)[10].

Le message du Gaṇḍavyūha sūtra, en nous présentant le cas du roi Anala et la réaction de Sudhana l’apprenti Bouddha, semble être un peu le même que celui des trois singes. Même si celui qui vous gouverne « semble » se comporter comme un tyran, ou un dictateur sanglant, vivant dans l’opulence en oppressant le peuple, abstenez-vous de le juger. Il se peut qu’il soit un bodhisattva, qui veut le plus grand bien à son peuple et qui tente de l’éduquer à la dure.

Dans le Gaṇḍavyūha sūtra, l’opulence du « financier du dharma » Ratnacūda et du roi Anala montrent ce qui arrivera à celui qui suit les préceptes bouddhistes, et les horreurs et les tortionnaires ce qui arrivera à celui qui ne les suit pas. Le bâton et la carotte.

Mais tout cela, aussi bien le luxe que les tortures, ne sont que des simulacres pour édifier le peuple. En réalité, les puissants, les riches, les tortionnaires et les condamnés ( ?) sont des bodhisattvas. Et ces simulacres sont un expédient (sct. upāyakauśalya). Entre initiés, on peut jouer habilement avec ce qui est un simulacre et ce qui est réel, en distribuant les bons points, mais est-ce vraiment si habile à terme ? « La gnose de la conduite habile des bodhisattvas est inconcevable » comme « les voies du Seigneur sont inpénétrables »Quelle est la réalité de ceux à qui est destiné ce spectacle ? 
« Un simulacre désigne une apparence qui ne renvoie à aucune réalité sous-jacente, et prétend valoir pour cette réalité elle-même. C'est là, du moins, le sens grec d’eidôlon (εἴδωλον), qui a donné idole en latin, et qui est traduit par simulacre, par opposition à l'icône (eikôn, εἰκών), traduit par copie: la copie renvoie toujours à l'imitation du réel, sans dissimuler celle-ci (voir Le Sophiste de Platon). L’eidôlon s'oppose alors à l’eidos ou l’idea [ἰδέα], traduit par Forme et présent dans le Cratyle ». (wikipedia)
Pour un platonisant, ce qui se passe ici-bas n’est rien, et n’a pas de réalité. Tout ceci, tous ces simulacres ont-ils une réalité (tib. 'di lta bu yod dam), demande le roi Anala, Non, ils n’en ont aucune répond il lui-même (tib. de lta bu ni ma mchis so). La réalité c’est ce qui se passe là-haut, au plérôme, dans le pavillon de Maitreya.

Le Gaṇḍavyūha sūtra est présenté (MacMahan) comme la dernière étape avant le tantrisme, mais en réalité, il est déjà du tantrisme.

Baudrillard écrit : « Le simulacre n'est jamais ce qui cache la vérité – c'est la vérité qui cache qu'il n'y en a pas. Le simulacre est vrai. »[11]

Et :
« […] le secret des grands politiques fut de savoir que le pouvoir n'existe pas. Qu'il n'est qu'un espace perspectif de simulation, comme le fut celui, pictural, de la Renaissance, et que si le pouvoir séduit, c'est justement […] parce qu'il est simulacre. »[12]


***

[1] « Then Sudhana went to King Anala and saw him sitting on a great jeweled lion throne brilliant with diamonds, set on legs of countless varieties of luminous jewels, with beautiful figurines inlaid with jewels, arrayed with cowrie shells on golden threads, lit by many jewel lamps, in a lotus calyx made of magic gems, spread with many precious celestial robes, perfumed with various celestial incenses, embellished with a hundred thousand jeweled parasols, adorned with a hundred thousand jeweled banners, beautified by trailing flower garlands made of varicolored jewels, covered by a canopy of various celestial jewels. The king was young and handsome, with the marks and embellishments of a great man, wearing a crown of wish-fulfilling jewels, his forehead adorned with golden crescents, pure blue sapphire earrings hanging from his ears, a breastplate radiant with jewels on his chest, bracelets of the finest celestial gems on his arms, shaded by a large precious parasol with a cane of pure lapis lazuli and a thousand ribs of jewels with a gold covering, a wreath of jewel bells sweetly ringing, illumining all directions with its luster. The king had great regal power; his rule was invincible to enemy armies, his sovereignty was free of danger from enemy armies. » Traduction anglaise de Thomas Cleary

[2] brgya stong mang po bcing ba dam po lngas bcings shing rgyal po mye'i drung du khrid pa dag kyang mthong ngo // de dag la'ang rgyal po myes ci rigs bar chad pas gcad par gyur pa mthong ngo // des de na rgyal po mes bsgo zhing la la ni rka lag gcad/ la la ni rna ba dang sna bcad/ la la ni myig phyung / la la ni yan lag dang nying lag dang / mgo bcad/ la la ni lus thams cad mes btang / la la ni ba tshwa'i chu khol mas lus la gtor cing pags pa brnyil ba la stsogs pa/ de lta bu'i chad pa sna tshogs du ma mi bzad pa drag pa brlang ba yid du mi 'ong ba srog 'phrog pa dag kyang byed par mthong ngo // gsad pa'i sa de na 'ang bsad pa'i rka lag dang / rna ba dang / myig dang / sna dang / mgo dang / yan lag dang / nying lag gi phung po ri rab tsam du spungs pa mthong ngo // khrag gi mtsho dpag tshad gsum tsam du zabs su zab la chu zhing du dpag tshad du ma yod pa yang mthong ngo // de na shi ba'i rkeng rus yan lag dang nying lag dang / mgo dang bral ba brgya stong du ma la/ spyang ki dang wa dang / khyi dang bya rog dang / bya rgod dang / khra dang bya ku rar mang pos gang ste/ 'drad cing 'thog pa mthong ngo // de la'ang la la ni kha dog gyur te/ sngon por gyur pa tsam/ la la ni rnags pa tsam/ la la ni bam pa tsam/ la la ni 'bu zhugs pa tsam du gyur te/ shin tu skyi g.ya' zhing 'jigs 'jigs ltar 'dug pa mthong ngo // gsang ba de dag gsod pa'i tshe/ myi sdug pa cho dgur byas pas na 'jigs 'jigs skad dang / snying rdo rje skad du sgra 'byin cing cho nges 'debs pa'i sgra chen po thos na/ skyi g.ya' zhing mi dga' ba chen po bskyed pa/ sems can dmyal ba chen po ris gzhom pa'i sgra lta bu'ang thos so// des de ltar kha btags te brdungs pa dang / shin tu 'jigs pa'i drag shul mthong nas/ 'di snyam du gyur te bdag ni sems can thams cad la phan pa dang /

[3] rigs kyi bu drang srong rgyal ba'i drod kyi skye mched kyi dge ba'i bshes gnyen gyi gdams ngag tu bya ba mi dran nam/ des gyen du nam mkha'i dbyings la bltas nas/ dran no zhes brjod do// lha rnams kyis smras pa/ rigs kyi bu khyod dge ba'i bshes gnyen gyi gdams ngag la de ltar the tshom ma bskyed cig/rigs kyi bu dge ba'i bshes gnyen rnams ni yang dag pa ma nor bar ston gyi log pa ma yin no//

[4] tshong dpon gyi bu nor bzangs kyis lha'i ngag mnyan te/ rgyal po me gang na ba der song ste phyin nas/ rgyal po me'i rkang pa gnyis la spyi bos phyag 'tshal te/

[5] de nas rgyal po myes rgyal po'i bya ba byas te/ seng ge'i khri las langs nas tshong dpon gyi bu nor bzangs kyi lag pa g.yas pa nas bzung ste/ rgyal po'i pho brang ta la'i rgyal mtshan du khrid do// de mthar gyis rang gi gnas su phyin nas/ tshong dpon gyi bu nor bzangs btsun mo'i 'khor gyi nang du khrid de khri la bzhag nas 'di skad ces smras so//

[6] rigs kyi bu ji snyam du sems/ cig sdig pa byed pa rnams la las kyi rnam par smin pa mngon par grub pa 'di lta bu yod dam/ lus phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ 'khor phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ skyid pa chen po phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ dbang phyug dang dbang chen po thob pa phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ smras pa 'phags pa de lta bu ni ma mchis so// des smras pa/ rigs kyi bu nga ni byang chub sems dpa'i rnam par thar pa/ sgyu ma'i rnam pa thob pa ste/ rigs kyi bu nga'i yul na gnas pa'i sems can 'di dag kyang phal cher srog gcod pa byed pa/ ma byin par len pa/ 'dod pas log par g.yem pa/ brdzun du smra ba/ phra ma can tshig brlang bor smra ba/ byung rgyal du brjod pa/ chags sems dang ldan pa/ gnod sems can/ log par lta ba/ sdig pa'i las byed pa/

[7] de ltar rigs kyi bu nga ni sems can 'di dag gdul ba dang / yongs su smin par bya ba dang / shin tu dul bar bya ba dang / phan pa la dgod par bya ba'i phyir/ snying rje chen po mdun du byas te/ gsod pa'i gshed ma sprul pa rnams sa kun nas yog pa/

[8] gsod pa'i gshed ma sprul pa rnams gsad pa'i myir sprul pa rnams la/ gsod du gzung pa dang / chad pas gcod pa'i mi sprul pa rnams mi dge ba'i las kyi lam la spyod par sprul pa'i myi rnams la chad pa sna tshogs kyis gcod du gzud pa dang / rka lag dang sna dang rna ba dang /yan lag dang nying lag dang /mgo bcad pa las byung ba'i sdug bsngal mi bzad pa nyams su tshor bar gyur ba lta bu dag kyang yongs su ston pa byed de/ de mthong nas nga'i khams na gnas pa'i sems can de dag nyes pa gtong zhing skyo ba'i shugs thob par 'gyur ro// 'jigs pa skye zhing bag tsha ba skye bar 'gyur ro// de dag sdig pa'i las byed pa rnams gtong zhing bag byed par 'gyur ro// rigs kyi bu de ltar nga ni sems can 'di dag thabs des nyes pa stong zhing 'jigs pa'i sems dang ldan pa dang / skyo ba'i yid dang ldan par shes nas/ mi dge ba bcu'i las kyi lam las bzlog ste/

[9] « The body language of the two principal occupants of the palace is highly unusual. Contrary to previous practice, this kalyānamitra does not seem to address Sudhana directly, but instead turns away from his visitor. Sudhana, too, does not look directly at the King, but turns his attention—and, thereby, that of the viewer—towards the scene outside the palace on the right. There, a yaksa with drawn sword sits on a plain seat next to two men, who are obviously in a state of distress. One is shielding his eyes and the other grasping his upper arm. Underneath the palm tree a third man is shown walking away, carrying what Krom (1927, 36) called “a cylinder-shaped object”. The text provides the key to this curious scene. It describes how Sudhana sees the king’s henchmen, armed with all kinds of weapons, mete out cruel punishments to the king’s subjects who have broken the law. They cut off their hands, limbs, ears and noses, and gauge out their eyes (Cleary 1989, 119). Krom’s “cylinder-shaped object” turns out to be a criminal’s severed arm. Following a tradition honored earlier by the sculptors of some of the Karmavibhanga reliefs, the sculptors exercised great restraint in their depiction of scenes of violence. Instead of actually showing undisguised cruelty, they represented its victims covering their eyes that are about to be gauged out or grasping those body parts that are about to be cut off. » (Narrative Sculpture and Literary Traditions in South and Southeast Asia, publié par Marijke J. Klokke)

[10] Wikipedia 

[11] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée, Paris, 1981, p. 9

[12] Jean Baudrillard, Oublier Foucault, Galilée, Auvers-sur-Oise, 1977