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samedi 30 janvier 2016

La politique du Gaṇḍavyūha sūtra


Sudhana chez le roi Anala
Le dernier chapitre du Soutra de l'ornementation fleurie (sct. Buddhāvataṃsakasūtra), aussi connu sous le nom de Gaṇḍavyūha sūtra, montre le parcours initiatique du fils de marchand Sudhana, suite à sa rencontre avec Mañjuśrī. Il rencontrera 53 amis spirituels (sct. kalyānamitra) de différentes couches sociales, chacun ayant sa méthode spécifique, tous étant des bodhisattvas accomplis.

Chez le financier du dharma Ratnacūda
Ainsi, après sa visite au « financier du dharma » (sct. dharmaśresthin) Ratnacūda, vivant dans l’opulence dans son palace à dix étages, il se rendit au cœur des ténèbres dans le royaume du roi Anala (tib. rgyal po me). Ce jeune et beau roi fut assis sur un trône de lions, dans un palais somptueux[1], entouré de 10.000 ministres… et de 10.000 tortionnaires. Comme le montre bien le panneau (II-35) du Borobudur, Sudhana est très mal à l’aise et n’arrive pas à regarder le roi Anala, distrait par tout ce dont il est témoin (voir la note n° 9).

Scène du film Apocalypse now
« [Sudhana] vit des centaines de milliers de personnes ligotées à cinq endroits, conduites par devant le roi. Il vit comment le roi Anala les condamna conformément. Le roi Anala ordonna qu'on leur tranche les mains et les pieds, à d’autres qu'on leur tranche les oreilles et le nez ou qu'on les arrache les yeux. À d'autres encore qu'on leur arrache les membres, ou les doigts ou doigts de pieds, voire même qu'on leur tranche la tête. D'autres furent immolés sur des bûchers, bouillis dans des chaudrons, écorchés vif etc. Il vit ces personnes succomber à toutes ces punitions violentes et insupportables. L’immense terrain d'exécution fut jonché de mains, de pieds, d’oreilles, d’yeux, de nez, de têtes, de membres, de coeurs, formant des tas de la hauteur du mont Mérou. Il y avait un océan de sang profond qui s'étendit à 3 yojana. Partout il vit des cadavres, des membres, des os et osselets, des têtes, des centaines de milliers, déchiquetés par des loups, des chiens, des corbeaux, des vautours, des faucons et des balbuzards, qui se pourchassaient en se donnant des coups de bec. Quelques cadavres avaient déjà changé de couleur, et étaient devenus verdâtres, d'autres noirâtres, en état de décomposition avancée, ou grouillant de vers. Il vit comment les condamnés tremblaient et furent terrifiés. Au moment de leur exécution, il entendit des cris inouïs de douleur et de terreur remonter du plus profond de ces condamnés. Et cela suscita en lui une grande terreur et malaise. Ces cris étaient comme ceux des êtres infernaux qui se firent écraser par des montagnes. [Les tortionnaires] les punissaient conformément au jugement, et voyant la violence terrifiante de tout cela, [Sudhana] pensa : je veux aider tous ces êtres. »[2]

Il ressentit une grande compassion et se rappela des instructions reçues des autres amis spirituels. Les dieux, témoins de son élan altruiste, lui crièrent des cieux :
« Fils de famille, ne te souviens-tu donc pas des instructions de tes amis spirituels qui avaient une expérience sainte (ṛṣi) et éveillée (jina) ? » [Sudhana] regarda vers le ciel, et répondit « si, je me souviens ». Les dieux lui dirent alors : « Fils de famille, n'aie pas de doute au sujet des instructions de tes amis spirituels. Fils de famille, ce qu'ils enseignent est authentique, et non pervers. Fils de famille, la gnose de la conduite habile des bodhisattvas est inconcevable. »[3]« Quand le fils du marchand Sudhana entendit les propos des dieux, il se rendit à l'endroit où se trouva le roi Anala, et lui rendit hommage en plaçant les deux pieds du roi sur sa propre tête. »[4]
Quand le roi Anala avait terminé les affaires de gouvernement, il se leva de son trône, prit Sudhana par la main et l'amena avec lui au palais royal de Taladhvaja. Il le fit entrer dans ses appartements privés, et installa le fils de marchand Sudhana au milieu de son harem sur un siège, avant de lui adresser la parole.[5]

Scène du film Apocalypse Now, le colonel Kurtz parle au capitaine Willard
« Fils de famille, que penses-tu ? Ces simulacres de pécheurs (pāpaka) confrontés au fruit de leurs actes, existent-ils réellement ? Ces simulacres de corps splendides, existent-ils vraiment ? Ce simulacre de la cour, existe-il vraiment ? Ce simulacre de grand luxe, existe-t-il vraiment ? Ces simulacres de mon statut de monarque et d’un grand pouvoir, existe-t-il vraiment ? Non, dit Sa Majesté, cela n'existe pas vraiment. Il poursuivit: Fils de famille, je suis un bodhisattva libéré (vimokṣika) avec des pouvoirs magiques. La plupart des sujets qui habitent mon royaume, tuent, volent, se méconduisent sexuellement, mentent, médisent, tiennent des propos incohérents, sont cupides, malveillants, entretiennent des vues fausses (mithyā-dṛṣṭi) et commettent des actes négatifs. »[6]
« Fils de famille, c'est pour éduquer ces personnes, et pour les amener à maturité, pour leur parfaite édification, et pour leur propre bien, et surtout avec la plus grande compassion qu'ils sont amenés ici, et que des simulacres de tortionnaires sont omniprésents sur le territoire de mon royaume. »[7]

« Ce sont des simulacres de tortionnaires, qui saisissent des simulacres de condamnés à mort, afin de les exécuter. Ce sont des simulacres de juges, qui prononcent divers jugements contre des simulacres de personnes ayant commis les dix actes négatifs. Et ce sont des simulacres de souffrances insupportables, causées par des mains, des pieds, des oreilles, de membres, de doigts et de têtes tranchées qui sont déployées par magie. En voyant tout cela, les habitants de mon royaume, renoncent à leurs fautes et développent la force du regret, la frayeur et la crainte. Ils renonceront ainsi aux actes négatifs et deviendront vigilants. Fils de famille, cet expédient a pour effet de faire renoncer ces êtres aux fautes et à leur inspirer la crainte, et le regret, afin qu'ils se détournent des actes négatifs. »[8]

Après cette leçon en politique bouddhiste, Sudhana poursuit son parcours initiatique de bodhisattva, qui se terminera dans le pavillon de Maitreya, le futur bouddha.

La leçon de politique donnée par le roi Anala est très problématique. Comment lire ce passage, comment le comprendre ? Quelle était l’intention de leurs auteurs ? Quelle est la moralité de cette étape initiatique ?

Avant d’aborder ces questions, une petite observation de Jan Fontein[9] (Entering the Dharmadhatu, Studies in Asian Art and Archaeology, Bril) au sujet de la représentation iconographique des souffrances des condamnés. Un condamné saisit son bras, tandis qu’on voit un yakṣa partir avec ce qui ressemble à un bras, l’autre recouvre son œil. En fait, les condamnés sont représentés en cachant les parties du corps qui ont été tranchées ou seront tranchées. Ces condamnés ont été condamnés « conformément » (tib. ci rigs) à avoir retranchée la partie du corps par laquelle ils ont péchés (pāpa). Œil pour œil, dent pour dent.


Cette particularité iconographique est peut-être aussi à l’œuvre dans des temples japonais, où sont quelquefois représentés les célèbres « trois singes sages » (三猿, san'en ou sanzaru) : Mizaru, qui recouvre ses yeux, ne voyant aucun mal, Kikazaru, qui recouvre ses oreilles, n’entendant aucun mal, et Iwazaru, qui recouvre sa bouche, ne disant aucun mal. (wikipedia). Les trois singes ont sans doute pour but de faire passer un conseil aux bouddhistes visitant le temple. Ne vois aucun mal, n’entends aucun mal, ne dis pas de mal… ou sinon !

Il semblerait d’ailleurs que cette tradition japonaise vienne de la Chine, et plus précisément d’une légende bouddhiste Tendai (école du Sūtra du Lotus) du VIIIème siècle (époque de Nara)[10].

Le message du Gaṇḍavyūha sūtra, en nous présentant le cas du roi Anala et la réaction de Sudhana l’apprenti Bouddha, semble être un peu le même que celui des trois singes. Même si celui qui vous gouverne « semble » se comporter comme un tyran, ou un dictateur sanglant, vivant dans l’opulence en oppressant le peuple, abstenez-vous de le juger. Il se peut qu’il soit un bodhisattva, qui veut le plus grand bien à son peuple et qui tente de l’éduquer à la dure.

Dans le Gaṇḍavyūha sūtra, l’opulence du « financier du dharma » Ratnacūda et du roi Anala montrent ce qui arrivera à celui qui suit les préceptes bouddhistes, et les horreurs et les tortionnaires ce qui arrivera à celui qui ne les suit pas. Le bâton et la carotte.

Mais tout cela, aussi bien le luxe que les tortures, ne sont que des simulacres pour édifier le peuple. En réalité, les puissants, les riches, les tortionnaires et les condamnés ( ?) sont des bodhisattvas. Et ces simulacres sont un expédient (sct. upāyakauśalya). Entre initiés, on peut jouer habilement avec ce qui est un simulacre et ce qui est réel, en distribuant les bons points, mais est-ce vraiment si habile à terme ? « La gnose de la conduite habile des bodhisattvas est inconcevable » comme « les voies du Seigneur sont inpénétrables »Quelle est la réalité de ceux à qui est destiné ce spectacle ? 
« Un simulacre désigne une apparence qui ne renvoie à aucune réalité sous-jacente, et prétend valoir pour cette réalité elle-même. C'est là, du moins, le sens grec d’eidôlon (εἴδωλον), qui a donné idole en latin, et qui est traduit par simulacre, par opposition à l'icône (eikôn, εἰκών), traduit par copie: la copie renvoie toujours à l'imitation du réel, sans dissimuler celle-ci (voir Le Sophiste de Platon). L’eidôlon s'oppose alors à l’eidos ou l’idea [ἰδέα], traduit par Forme et présent dans le Cratyle ». (wikipedia)
Pour un platonisant, ce qui se passe ici-bas n’est rien, et n’a pas de réalité. Tout ceci, tous ces simulacres ont-ils une réalité (tib. 'di lta bu yod dam), demande le roi Anala, Non, ils n’en ont aucune répond il lui-même (tib. de lta bu ni ma mchis so). La réalité c’est ce qui se passe là-haut, au plérôme, dans le pavillon de Maitreya.

Le Gaṇḍavyūha sūtra est présenté (MacMahan) comme la dernière étape avant le tantrisme, mais en réalité, il est déjà du tantrisme.

Baudrillard écrit : « Le simulacre n'est jamais ce qui cache la vérité – c'est la vérité qui cache qu'il n'y en a pas. Le simulacre est vrai. »[11]

Et :
« […] le secret des grands politiques fut de savoir que le pouvoir n'existe pas. Qu'il n'est qu'un espace perspectif de simulation, comme le fut celui, pictural, de la Renaissance, et que si le pouvoir séduit, c'est justement […] parce qu'il est simulacre. »[12]


***

[1] « Then Sudhana went to King Anala and saw him sitting on a great jeweled lion throne brilliant with diamonds, set on legs of countless varieties of luminous jewels, with beautiful figurines inlaid with jewels, arrayed with cowrie shells on golden threads, lit by many jewel lamps, in a lotus calyx made of magic gems, spread with many precious celestial robes, perfumed with various celestial incenses, embellished with a hundred thousand jeweled parasols, adorned with a hundred thousand jeweled banners, beautified by trailing flower garlands made of varicolored jewels, covered by a canopy of various celestial jewels. The king was young and handsome, with the marks and embellishments of a great man, wearing a crown of wish-fulfilling jewels, his forehead adorned with golden crescents, pure blue sapphire earrings hanging from his ears, a breastplate radiant with jewels on his chest, bracelets of the finest celestial gems on his arms, shaded by a large precious parasol with a cane of pure lapis lazuli and a thousand ribs of jewels with a gold covering, a wreath of jewel bells sweetly ringing, illumining all directions with its luster. The king had great regal power; his rule was invincible to enemy armies, his sovereignty was free of danger from enemy armies. » Traduction anglaise de Thomas Cleary

[2] brgya stong mang po bcing ba dam po lngas bcings shing rgyal po mye'i drung du khrid pa dag kyang mthong ngo // de dag la'ang rgyal po myes ci rigs bar chad pas gcad par gyur pa mthong ngo // des de na rgyal po mes bsgo zhing la la ni rka lag gcad/ la la ni rna ba dang sna bcad/ la la ni myig phyung / la la ni yan lag dang nying lag dang / mgo bcad/ la la ni lus thams cad mes btang / la la ni ba tshwa'i chu khol mas lus la gtor cing pags pa brnyil ba la stsogs pa/ de lta bu'i chad pa sna tshogs du ma mi bzad pa drag pa brlang ba yid du mi 'ong ba srog 'phrog pa dag kyang byed par mthong ngo // gsad pa'i sa de na 'ang bsad pa'i rka lag dang / rna ba dang / myig dang / sna dang / mgo dang / yan lag dang / nying lag gi phung po ri rab tsam du spungs pa mthong ngo // khrag gi mtsho dpag tshad gsum tsam du zabs su zab la chu zhing du dpag tshad du ma yod pa yang mthong ngo // de na shi ba'i rkeng rus yan lag dang nying lag dang / mgo dang bral ba brgya stong du ma la/ spyang ki dang wa dang / khyi dang bya rog dang / bya rgod dang / khra dang bya ku rar mang pos gang ste/ 'drad cing 'thog pa mthong ngo // de la'ang la la ni kha dog gyur te/ sngon por gyur pa tsam/ la la ni rnags pa tsam/ la la ni bam pa tsam/ la la ni 'bu zhugs pa tsam du gyur te/ shin tu skyi g.ya' zhing 'jigs 'jigs ltar 'dug pa mthong ngo // gsang ba de dag gsod pa'i tshe/ myi sdug pa cho dgur byas pas na 'jigs 'jigs skad dang / snying rdo rje skad du sgra 'byin cing cho nges 'debs pa'i sgra chen po thos na/ skyi g.ya' zhing mi dga' ba chen po bskyed pa/ sems can dmyal ba chen po ris gzhom pa'i sgra lta bu'ang thos so// des de ltar kha btags te brdungs pa dang / shin tu 'jigs pa'i drag shul mthong nas/ 'di snyam du gyur te bdag ni sems can thams cad la phan pa dang /

[3] rigs kyi bu drang srong rgyal ba'i drod kyi skye mched kyi dge ba'i bshes gnyen gyi gdams ngag tu bya ba mi dran nam/ des gyen du nam mkha'i dbyings la bltas nas/ dran no zhes brjod do// lha rnams kyis smras pa/ rigs kyi bu khyod dge ba'i bshes gnyen gyi gdams ngag la de ltar the tshom ma bskyed cig/rigs kyi bu dge ba'i bshes gnyen rnams ni yang dag pa ma nor bar ston gyi log pa ma yin no//

[4] tshong dpon gyi bu nor bzangs kyis lha'i ngag mnyan te/ rgyal po me gang na ba der song ste phyin nas/ rgyal po me'i rkang pa gnyis la spyi bos phyag 'tshal te/

[5] de nas rgyal po myes rgyal po'i bya ba byas te/ seng ge'i khri las langs nas tshong dpon gyi bu nor bzangs kyi lag pa g.yas pa nas bzung ste/ rgyal po'i pho brang ta la'i rgyal mtshan du khrid do// de mthar gyis rang gi gnas su phyin nas/ tshong dpon gyi bu nor bzangs btsun mo'i 'khor gyi nang du khrid de khri la bzhag nas 'di skad ces smras so//

[6] rigs kyi bu ji snyam du sems/ cig sdig pa byed pa rnams la las kyi rnam par smin pa mngon par grub pa 'di lta bu yod dam/ lus phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ 'khor phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ skyid pa chen po phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ dbang phyug dang dbang chen po thob pa phun sum tshogs pa 'di lta bu yod dam/ smras pa 'phags pa de lta bu ni ma mchis so// des smras pa/ rigs kyi bu nga ni byang chub sems dpa'i rnam par thar pa/ sgyu ma'i rnam pa thob pa ste/ rigs kyi bu nga'i yul na gnas pa'i sems can 'di dag kyang phal cher srog gcod pa byed pa/ ma byin par len pa/ 'dod pas log par g.yem pa/ brdzun du smra ba/ phra ma can tshig brlang bor smra ba/ byung rgyal du brjod pa/ chags sems dang ldan pa/ gnod sems can/ log par lta ba/ sdig pa'i las byed pa/

[7] de ltar rigs kyi bu nga ni sems can 'di dag gdul ba dang / yongs su smin par bya ba dang / shin tu dul bar bya ba dang / phan pa la dgod par bya ba'i phyir/ snying rje chen po mdun du byas te/ gsod pa'i gshed ma sprul pa rnams sa kun nas yog pa/

[8] gsod pa'i gshed ma sprul pa rnams gsad pa'i myir sprul pa rnams la/ gsod du gzung pa dang / chad pas gcod pa'i mi sprul pa rnams mi dge ba'i las kyi lam la spyod par sprul pa'i myi rnams la chad pa sna tshogs kyis gcod du gzud pa dang / rka lag dang sna dang rna ba dang /yan lag dang nying lag dang /mgo bcad pa las byung ba'i sdug bsngal mi bzad pa nyams su tshor bar gyur ba lta bu dag kyang yongs su ston pa byed de/ de mthong nas nga'i khams na gnas pa'i sems can de dag nyes pa gtong zhing skyo ba'i shugs thob par 'gyur ro// 'jigs pa skye zhing bag tsha ba skye bar 'gyur ro// de dag sdig pa'i las byed pa rnams gtong zhing bag byed par 'gyur ro// rigs kyi bu de ltar nga ni sems can 'di dag thabs des nyes pa stong zhing 'jigs pa'i sems dang ldan pa dang / skyo ba'i yid dang ldan par shes nas/ mi dge ba bcu'i las kyi lam las bzlog ste/

[9] « The body language of the two principal occupants of the palace is highly unusual. Contrary to previous practice, this kalyānamitra does not seem to address Sudhana directly, but instead turns away from his visitor. Sudhana, too, does not look directly at the King, but turns his attention—and, thereby, that of the viewer—towards the scene outside the palace on the right. There, a yaksa with drawn sword sits on a plain seat next to two men, who are obviously in a state of distress. One is shielding his eyes and the other grasping his upper arm. Underneath the palm tree a third man is shown walking away, carrying what Krom (1927, 36) called “a cylinder-shaped object”. The text provides the key to this curious scene. It describes how Sudhana sees the king’s henchmen, armed with all kinds of weapons, mete out cruel punishments to the king’s subjects who have broken the law. They cut off their hands, limbs, ears and noses, and gauge out their eyes (Cleary 1989, 119). Krom’s “cylinder-shaped object” turns out to be a criminal’s severed arm. Following a tradition honored earlier by the sculptors of some of the Karmavibhanga reliefs, the sculptors exercised great restraint in their depiction of scenes of violence. Instead of actually showing undisguised cruelty, they represented its victims covering their eyes that are about to be gauged out or grasping those body parts that are about to be cut off. » (Narrative Sculpture and Literary Traditions in South and Southeast Asia, publié par Marijke J. Klokke)

[10] Wikipedia 

[11] Jean Baudrillard, Simulacres et simulation, Galilée, Paris, 1981, p. 9

[12] Jean Baudrillard, Oublier Foucault, Galilée, Auvers-sur-Oise, 1977

jeudi 28 janvier 2016

Le Gandavyuha en vol d'oiseau



Extrait de Chandi Borobudur par Dr. Soekmono

Les séries qui couvrent les murs de la deuxième galerie sont consacrées à Sudhana et à son infatigable quête de la Sagesse Suprême. Le récit se poursuit sur les murs et les balustrades des troisième et quatrième galeries. Les sujets de la plupart des 460 panneaux proviennent du Gandavyuha, les écritures saintes du Mahayana ; les épilogues sont tirés d’un autre texte, le Bhadracari.

Le héros principal de l’histoire, le jeune Sudhana, fils d’un très riche marchand, n’apparaît que sur le seizième panneau de la série couvrant le mur de la seconde galerie. Les bas-reliefs qui précèdent constituent un prologue à l’histoire des miracles accomplis par la méditation la plus profonde du Bouddha, le samadhi, devant une assemblée de cent disciples dans le Jardin de Jeta à Sravasti. Les disciples qui entourent le Bouddha en méditation ne peuvent pas voir les miracles qui s’accomplissent sous leurs yeux, mais le bodhisattva Samantabhadra leur explique la nature du samadhi du Bouddha.

À la fin de la démonstration des miracles, le bodhisattva Manjusri prend congé du Bouddha et part vers le sud, suivi d’une foule de bodhisattva et de milliers de moines. Lorsqu’il arrive au sanctuaire de Vichitrasaladhvaya, les habitants de la ville se précipitent pour l’entendre décrire les actes merveilleux du Bouddha. À cette occasion, Manjusri désigne le jeune Sudhana comme le seul être prêt à recevoir l’enseignement de la Connaissance Suprême.

Cette rencontre avec le Bodhisattva Manjusri lui montre qu’il est temps d’entreprendre son voyage à travers le monde et désormais Sudhana va aller d’un maître à l’autre. Chaque nouveau maître lui est désigné par le précédent et à chaque stade il reçoit de nouvelles instructions, de nouvelles réponses à ses questions. Il doit alors méditer sur la connaissance nouvellement acquise avant de poursuivre son chemin.

Aucun des 30 maîtres qu’il va voir ne peut le satisfaire pleinement, car la connaissance que chacun détient de la Doctrine est limitée. Sur la recommandation de Manjusri, Sudhana se rend au mont Sugriva pour rencontrer le moine Megasri. Il le salue respectueusement et le prie de l’instruire dans la ligne du Bodhisattva. Le moine lui explique qu’il a rendu visite à tous les bouddhas de tous les pays et de toutes les écoles, qu’il leur rend continuellement hommage et qu’il peut en évoquer un nombre infini. Il envoie Sudhana chez un autre sage, Sagaramegha, qui lui donne son enseignement et lui parle d’un miracle advenu après qu’il eut passé douze années à méditer. Une énorme fleur de lotus avait surgi de la mer, soutenue par une foule d’êtres célestes. Le Bouddha était assis sur le lotus. Le moine lui avait rendu hommage, avait reçu son enseignement pendant douze cents ans et c’est cet enseignement qu’il transmettait à Sudhana.

Puis Sudhana rencontre Supratisthita, qui enseigne du milieu des airs, où il marche entouré d’une foule de dieux et d’êtres célestes. De là, Sudhana se rend à Vajrapura, chez le médecin Megha.

Lorsque Sudhana paraît devant lui, Megha le Sage est en train d’expliquer la Doctrine à dix mille hommes. Apprenant que Sudhana a évoqué l’Esprit de la Connaissance Suprême, il lui rend hommage. Après une longue conversation, il envoie Sudhana chez un banquier du nom de Muktaka.

Questionné par Sudhana, le sage Muktaka se met à méditer. Son corps devient transparent et laisse apparaître d’innombrables bouddhas du monde entier.

Sudhana connaît ensuite une expérience assez voisine lorsqu’il rend visite au moine Saradhavaja. Cette fois, les êtres célestes innombrables, parmi lesquels se trouvent des bouddhas et des bodhisattva, n’apparaissent pas sur le corps du moine immobile, mais en émanent.

Puis Sudhana rencontre le premier sage de sexe féminin, Vupasika Asa, épouse du roi Suprabha, qui a renoncé aux joies de la vie terrestre pour vivre seule dans la forêt. Sudhana lui demande à quel moment, dans le passé, elle a évoqué l’Esprit de la Connaissance Suprême. Elle lui raconte comment elle a rendu hommage à tous les bouddhas du passé et comment elle a accumulé des mérites au cours de ses existences précédentes.

Le sage que Sudhana rencontre ensuite est le voyant Bhismottaranirghosa, qui, vêtu d’écorce et d’une peau de gazelle, est assis sur une botte de paille, entouré de mille autres voyants. À la demande de Sudhana, il accomplit un miracle : il présente le jeune voyageur aux bouddhas de tous les mondes dans les dix directions de la rose des vents.

Sudhana trouve le brahmane Jayosmayatana en pleine ascèse sur le mont de l’Épée. Des flammes le cernent de tous côtés. Il apprend au pèlerin qu’afin de purifier sa conduite, celui-ci doit escalader le mont de l’Épée et se jeter dans le feu. Sudhana s’exécute et accède à l’état de samadhi en plein milieu du saut.

Sudhana, ainsi purifié de nouveau, se rend au palais du roi Singha-ketu où il voit la princesse Maitrayani qui, devant la foule, dévoile le dharma.

Son maître suivant est le moine Sudarsana. Il est debout sur une fleur de lotus soutenue par des êtres célestes. Il explique à Sudhana qu’il a rendu hommage à tous les bouddhas du monde entier, que leurs vies se déroulaient devant lui de la naissance au parnirvana, et lui apprend comment il peut revivre toutes ces expériences dans l’espace d’une pensée.

Indriyesvara, un jeune garçon qu’il trouve en train de jouer dans le sable sur la rive d’un fleuve avec des milliers d’amis, devient son nouveau guide spirituel (kalyanamitra). Il s’avère qu’Indriyesvara a déjà atteint un très haut degré d’initiation grâce aux enseignements que le bodhisattva Manjusri lui a donnés lui-même.

Sudhana poursuit sa route et connaît son second maître de sexe féminin, Prabhuta. Les vêtements blancs et l’absence de bijoux de Yupasika forment un contraste frappant avec la splendeur de sa demeure. Devant elle se trouve un bol magique qui lui permet de satisfaire la faim, la soif et les souhaits de tous les êtres vivants.

Au cours d’une visite chez le banquier Ratnachuda, Sudhana parcourt les dix étages de sa magnifique résidence, dont chacun contient des objets différents. Le premier des aliments et des boissons ; le second des vêtements ; le dernier étage abrite des bodhisattva et des bouddhas. L’état présent de Ratnachuda résulte des mérites qu’il a accumulés au cours de ses existences précédentes.

Karmavibangga Borobudur
Ensuite, Sudhana a pour guide spirituel le roi Anala (tib. rgyal po me, voir ch. 17), qui n’accomplit pas des miracles mais le fait assister aux horreurs les plus affreuses. Sur son ordre, un grand nombre de ses sujets subissent des tourments abominables : décapitations, mutilation des pieds et des mains. D’autres suppliciés sont jetés dans le feu ou dans l’eau bouillante. Ce spectacle inhumain horrifie Sudhana qui décide de partir lorsqu’un deva l’incite à rester et à demander au roi Anala de l’instruire. Le roi entraîne Sudhana dans son palais dont il lui montre les splendeurs et lui explique que inciter à suivre l’exemple des bodhisattva, au lieu de se perdre dans le pêché.

L’enseignement du roi Anala sur la cruauté comme moyen de révélation de la loi est le seul de ce genre que recevra Sudhana. Il séjourne ensuite auprès d’une série de maîtres qui tous évoquent les miracles accomplis par le samadhi, lui expliquent que l’illumination peut être reçue en rendant un hommage constant aux bouddhas et que l’accumulation des mérites au cours des existences précédentes confère un statut exceptionnel.

On s’étonne de voir Sudhana rencontrer le maître du panthéon hindou, le dieu Siva Mahadeva, aisément reconnaissable parce qu’il est toujours représenté avec ses attributs principaux : un rosaire et un chasse-mouche. II est intéressant aussi de noter que Sudhana est un jour envoyé à Kapilavastu, lieu de naissance du Bouddha historique, pour y recevoir l’enseignement des Huit Déesses de la Nuit. De là, Sudhana est envoyé chez la déesse du parc Lumbini, qui lui décrit avec force détails les miracles qui eurent lieu au moment de la naissance du prince Siddhârta.

Sudhana rend également visite à la reine Maya, mère du prince Siddhârta. Elle vit sur un lotus gigantesque qui s’élève dans le ciel. Elle lui récite les noms des bouddhas auxquels elle a donné naissance au cours d’existences antérieures.

La quête de Sudhana décrite dans la seconde galerie de Chandi Borobudur se termine par la rencontre de Sudhana et du bodhisattva Maitreya, le futur Bouddha humain.

Maitreya réside dans le « Palais Élevé » (kutagara) de Mahavyuha, dans le pays de Samudrakatiha. Quand il a fini de donner son enseignement à Sudhana, il l’invite à pénétrer dans sa merveilleuse résidence. Sur un claquement de ses doigts, les portes du kutagara s’ouvrent et Sudhana pénètre dans un monde d’une splendeur sans pareille. Il admire les merveilles du royaume céleste, les vertus du Bodhisattva (troisième galerie de Chandi Borobudur) et assiste aux miracles innombrables accomplis par Maitreya. Sudhana ne peut pas réellement saisir ce qui lui arrive tant il est impressionné. Alors Maitreya vient à son secours dans le kutagara et rompt l’enchantement en faisant de nouveau claquer ses doigts. Il lui transmet ses dernières instructions et l’envoie chez le bodhisattva Manjusri.

Après un bref entretien avec celui-ci, Suddhana se rend à la résidence du bodhisattva Samantabhadra (quatrième galerie). La série tout entière de reliefs traite maintenant de l’enseignement de Samantabhadra qui touche la tête de Sudhana afin de lui donner le samadhi final. A ce stade, le récit se perd dans une profusion de miracles et d’apparitions concernant des bouddhas et des bodhisattva célestes et, enfin, Sudhana acquiert la Sagesse Suprême et la Vérité Ultime.

Chandi Borobudur Dr. Soekmono 41-46

Liste des 53 guides spirituels de Sudhana

mardi 26 janvier 2016

Enchanter


Le phénomène Luk thep
Il existe un nouveau phénomène en Thaïlande, où des poupées d’enfants, appelées, « Luk thep », enfants angéliques, sont traités comme de véritables enfants et de petits anges porte-bonheur. Thai Smile Airways leur accorde désormais un siège individuel, à condition de mettre une ceinture de sécurité. Une poupée « Luk thep » qui reçoit les meilleurs soins portera bonheur (prospérité, bénédictions et protection) à son propriétaire.

Les poupées « véhicules » sont fabriquées en Chine et subissent ensuite en Thaïlande une cérémonie pratiquée par des moines, pour les investir de leur âme d’ange. Cette cérémonie s’inspirerait d’une pratique appelée « Kuman Thong », ce qui signifie « petit garçon doré », dont la version pour une fille s’appellerait « Kumari Thong » ou « Hong Phrai ». À l’origine, ce n’était pas une poupée qui était investie d’une âme, mais un fœtus mort-né. Celui-ci fut pour cela amené au cimetière où avait lieu la cérémonie pour invoquer le « Kuman Thong ». Le corps du fœtus fut grillé, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement sec, pendant que le maître de cérémonie chantait des incantations. C’est le corps desséché, laqué et recouvert d’une feuille d’or, qui fut appelé « petit garçon doré ». [1] On peut supposer qu’il remplissait la même fonction de porte-bonheur et de protection.

« Kuman Thong »
On trouve le même phénomène d’investiture sous différentes formes dans le bouddhisme ésotérique. Des représentations de tout genre (monuments symboliques, statues, peintures etc.), servant de « véhicule », peuvent être investies (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas) d’une âme, donc animées, d’un pouvoir divin, d’une charge spirituelle, par la force magique des rituels et des incantations. Après avoir été dûment consacrés, ces « véhicules » désormais investis du « divin », doivent alors être traités ainsi, afin de pouvoir accorder bienfaits et protection.

Shan Cai Tong Zi (善財童子)
Le « petit garçon doré » semble aussi être connu en Chine sous le nom Shan Cai Tong Zi (善財童子). Ici, nous sommes clairement sur un terrain bouddhiste mahāyāna. Il s'agit de Sudhanakumāra mentionné dans l'avant-dernier chapitre (Gandavyūha Sūtra) de l'Avataṃsaka Sūtra, à la recherche de l'éveilEn Chine, on le trouve souvent dans des histoires bouddhistes, taoïstes et folkloriques, le plus souvent comme un acolyte d'Avalokiteśvara (Guan Yin) et en compagnie de son pendant féminin, une jeune fille nāgā (Long Nü, 小龙女). Sudhana aurait acquis son statut de jeune dieu de richesses à cause des trésors produits miraculeusement à sa naissance.

Sudhanakumāra
Pour la divination, une autre variante de rituel était utilisée dans le bouddhisme ésotérique. Ainsi, Amoghavajra (Pou-k’ong 705-774) originaire de Samarkand ou Vajrabodhi (Ch.金剛智) (671–741) de l’Inde du sud, animaient des jeunes enfants vivants d’un pouvoir divin, pour qu’ils servent de messager, de médium. Plus exactement, ils provoquaient leur possession (sct. āveśa). Dans le « Livre du yogin de tous les yoga du pavillon au faîte de diamant » (T. 867), traduit en chinois par Vajrabodhi , la procédure à suivre est expliquée.
« Si d’une incantation (dhāraṇī) tu charges de puissance filles et garçons,
Tu peux provoquer l’āveśa [la ‘possession’],
Des choses des trois mondes et des trois âges,
Tu peux apprendre le bon ou le mauvais présage. »
Et :
« Prends des garçons et des filles vierges,
Baigne-les, habille-les de frais,
Fais leur prêter le vœu de bodhisattva,
Et installe-les sur un lit de fleurs blanches,
Récite des incantations sur eux, couvre leur visage,
Et récite encore, mille huit fois,
Alors ils connaîtront directement l’āveśa,
Parfois leur corps sera suspendu dans les airs,
De toutes les choses passées, présentes et à venir,
Ils auront une totale connaissance. »[2]
Pourquoi utiliser des enfants vierges comme médium ? L’écrit gnostique L’Ogdoade et l’Ennéade peut sans doute nous pointer vers un début de réponse.
« Contemple l’âme d’un enfant, mon fils, quand elle n’est pas encore séparée d’avec son vrai soi et que son corps […] n’a pas encore atteint son plein développement, comme elle est belle à voir de tous côtés, à cette heure où elle n’a pas encore été souillée par les passions du corps demeure presque suspendue encore à l’Âme du monde ! »[3]
Investiture de Kyabje Trulshik Rinpoche
Je ne connais pas le contenu des cérémonies d’installation d’un tulkou tibétain, mais il ne me semble pas impossible qu’elles comportent des éléments d’investiture[4] similaires, que l'on trouve d’ailleurs aussi dans les initiations et les sādhana. On pourrait penser qu’un quelconque enfant possédant les caractéristiques d’un bon « véhicule », devrait pouvoir être investi de divin ou d'une « grande âme » (sct. mahātma)

La kumari au Népal
Hormis ce phénomène tibétain, il y a encore le phénomène Newar de la kumari.
« Une Kumari est une jeune fille vénérée comme une déesse vivante au Népal. La tradition des Kumaris (vierges en français) date du XVIIème siècle. Elle consiste à isoler de très jeunes filles pour les adorer. Ces déesses vivantes sont l'incarnation de la déesse hindoue Durga représentée par des petites filles pré-pubères. Des petites filles issues de familles bouddhistes sont choisies, dès l'âge de trois ans, parmi des milliers de candidates par un comité de prêtres bouddhistes. Chacune d'entre elles est sélectionnée au moment où elle perd sa première dent de lait et doit démissionner le jour où elle perd sa première goutte de sang, la plupart du temps le jour de ses premières règles, pour revenir à la vie normale. Chaque année en septembre, lors du festival Indra Jatra, les jeunes déesses participent à un rituel au cours duquel elles donnent au monarque régnant le pouvoir de gouverner pour l'année entière. »[5]
Dans un article du National Geographic on peut lire que cette tradition remonterait au Xème siècle, quand des jeunes filles et garçons furent utilisés de médium dans des rituels de divination.

Tout ce qui est ainsi investi de divin (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas), semble avoir le pouvoir d’accorder bienfaits et protection, en échange d’un culte (accumulation de mérite).

Avec tous ces phénomènes, nous sommes bien dans un cadre magico-religieux théiste, avec toute sa dualité, où l'esprit/un esprit vient animer la matière.

Le terme dhāraṇī se traduit souvent par « incantation » (p.e. par Strickmann), surtout s'il est utilisé dans des rituels d'investiture. Le terme incantation signifie "Formule magique (récitée, psalmodiée ou chantée, accompagnée de gestes rituels) qui, à condition qu'on en respecte la teneur, est censée agir sur les esprits surnaturels ou, suivant les cas, enchanter un être vivant ou un objet (opérée par un enchanteur ou un sorcier, et qui a un caractère soit bénéfique soit maléfique)." (Atilf) Incantation vient du latin incantatio qui signifie « incantation, enchantement, sortilège », et est dérivé du verbe latin incantare « enchanter, incanter ». Le verbe français incanter signifie « enchanter au moyen d'incantations »

Un phénomène de poupées dans le bouddhisme tibétain.

***

[1] Wikipedia

[2] Michel Strickmann, Mantras et mandarins

[3] Ecrits gnostiques, La Pléiade, L’Ogodade et l’Ennéade, p. 944-945

[4] « Les rituels de consécration (ou d'investiture) d’images ou de stūpa s’appellent pratiṣṭhā en sanskrit, et rab gnas en tibétain. Elles sont toujours pratiquées de nos jours. La partie principale de ces rituels consiste en quatre phases ("jaḥ hūṃ baṃ hoḥ") pour attirer (dgug pa), faire entrer (gzhug pa), lier (bcing ba) et faire fondre (bstim pa) le dieu (lha). »

[5] Wikipedia

dimanche 2 mars 2014

La conquête du Mont Potalaka


Khasarpaṇa, 12ème s. Chauduar, Odisha

Avalokiteśvara fait sa première apparition dans le Gaṇḍavyūhasūtra (T. mdo sdong po bkod pa, "Livre de l’Entrée dans la dimension absolue")[1] comme un des 53 amis du Bien (kalyāṇamitras) du jeune Sudhana (Sudhanakumāra) pendant sa quête de l’éveil sur les recommandations de Mañjuśrī. Avalokiteśvara, son 28ème ami du Bien, demeure sur le mont Potalaka.
« Alors, le fils de marchand Sudhana arriva dûment sur le mont Potalaka, en fit l’ascension et chercha partout le bodhisattva Avalokiteśvara. Il le trouva finalement sur un plateau situé sur le flanc occidental de la montagne, au milieu de vastes forêts dans une clairière recouverte d’herbes fraîches et parsemée de sources et de chûtes d’eau et entourée d’arbres de diverses espèces. Il était assis les jambes croisées sur un rocher de diamant au milieu d’une foule de bodhisattvas assis sur des rochers faits de diverses pierres précieuses. Il donna l’instruction (dharmaparyāyaṃ) du nom « Éclat de la porte de la bienveillance et de l’engagement universels » (mahāmaitrīmahākaruṇāmukha-udyotaṃ), qui a pour l’objet tous les êtres due l’univers (sarva-jagatsaṃgrahaviṣayaṃ). »[2]
Le célèbre pèlerin chinois Xuanzang (Hsiuan-tsang, 602 – 664), qui avait également visité Oḍḍiyāna, donne la description suivante du mont Potalaka, présenté comme un lieu réel en Inde. En même temps, on ne peut que noter sa teneur symbolique. Xuanzang connaissait sans doute la traduction de Buddhabhadra (5ème siècle).
« Les pas de cette montagne sont très dangereux ; il y a des précipices des deux côtés et la vallée est rude. Au sommet de la montagne se trouve un lac ; son eau est limpide comme un miroir. Une rivière prend sa source dans une cavité, encercle la montagne 20 fois puis se jette dans la mer du sud. A côté du lac se trouve le palais troglodyte des devas. Ici séjourne Avalokiteśvara entre ses diverses allées et venues. Ceux qui désirent le rencontrer traversent, sans craindre pour leur vie, les cours d’eau, en gravitant la montagne en oubliant ses difficultés et dangers. Seulement quelques-uns atteignent le sommet. Mais, même à ceux qui n’atteignent pas le sommet, s’ils prient avec ferveur et demandent à voir le visage du dieu, il se montre des fois comme Tsz’-tsaï-t’ien [Zizaitian自在天] (Īśvāra-deva), ou sous l’aspect d’un yogi [tuhui waidao塗灰外道] (Pāṁśupata, sans doute Pāśupata). Il leur adresse alors des paroles de bienveillance et leurs vœux seront comblés. »
« En prenant la direction du nord-est de la montagne, on trouve une ville au bord de la mer (Visakhapatnam ?). C’est à partir de celle-là que l’on embarque pour la mer du sud et le pays de Săng-kia-lo [Sengjialuo guo僧迦羅國] (Ceilon). On dit que les gens qui embarquent de ce port et qui naviguent vers le sud-est pendant environ 3000 li[3], atteindront le pays de Siṁhala. »[4]
Märt Läänemets ajoute que l’on ne sait pas si Xuanzang s’est réellement rendu au mont Potalaka, mais ce dernier est considéré comme un lieu réel dans la partie sud de l’Inde, à l’est du légendaire « Mont Malaya » et non loin de la mer. Le mont Potalaka est alors peut-être à proximité de, voire identique au mont Śrī Parvata (T. dpal gyi ri) dans le sud de l’Inde. Ce « sud de l’Inde » qui correspond à Dakṣiṇāpatha, autrement connu comme le Deccan dont la ville la plus importante est Hyderâbâd, la capitale de l'Andhra Pradesh. La ville portuaire Visakhapatnam est située dans les collines des Ghats orientaux[5].


Tāranātha (16-17ème siècle) raconte comment Candragomī se rend vers la fin de sa vie au mont Potala. A partir de Jambudvīpa il navigua [donc par la rivière Krishna] vers Dhanaśrī, où se trouverait le caitya Dhānyakaṭaka (près de l’actuel Vijayawada. Il y aurait fait le culte de Tārā et d’Avalokiteśvara en y construisant cent temples dédiés à chacune de ses divinités. Après cela, il se rendit à Potala sans quitter son corps, et où il est réputé « vivre » toujours.[6]

Tāranātha associe également Śāntivarman et ācārya Triratnadāsa (un étudiant de Vasubandhu IIIe - IVe siècle) avec le mont Potalaka et « le sud ». Triratnadāsa y rencontre les déesses Tārā et Bhṛkuti sous l’aspect d’une vieille femme et d’une fille. En gravitant la montagne, il voit l’image de Tārā au « troisième stade », celle de Bhṛkuti au milieu et au sommet il ne voit qu’un lieu/siège vide parsemé de fleurs. Triratnasāsa avait atteint la plupart des siddhis en pratiquant d’Avalokiteśvara dans une forêt près de Puṇḍravardhana (Mahāsthān/Mahasthangarh au Bengale-occidental). Au bout de tout un voyage initiatique sur le mont Potala et un voyage de retour de 15 jours, Triratnadāsa, retrouve ses collines de Puṇḍravardhana (au Bengale-occidental), et y voit finalement la face de « Pañcadeva » (lha lnga[7]). On fit construire un temple à cet endroit, qui devint célèbre sous le nom de « Khasarpaṇa ». Khasarpaṇa est un aspect d’Avalokiteśvara. Triratnadāsa, qui avait fait trois fois l’ascension du mont Potalaka, y aurait reçu la révélation de l’Aṣṭa-adhyāya (Pañca-viṃśati-sāhasrikā-aṣṭa-adhyāya), comme le raconte ce texte lui-même selon Tāranātha.[8] L’anecdote de Tāranātha semble confirmer que Khasarpaṇa se trouve dans « les collines de Puṇḍravardhana », près de la ville actuelle Mahāsthān/Mahasthangarh. Maitrīpa y passera quelque temps avant de commencer sa quête de la « Montagne glorieuse » (Śrī Parvata) « dans le sud ». Selon Cunningham, cet endroit correspondrait au Vasu Vihar à quelques kilomètres de la ville de Mahasthangarh.

Le mont Potalaka semble aussi jouer un rôle dans la transmission du Guhya-samāja (GST) de Buddhajñānapāda. Mais la version de Tāranātha, où l’on trouve beaucoup de clichés est peut-être tardive et semble vouloir faire le lien avec la légende consécutive des deux maîtres. Tāranātha raconte d’abord comment le Kṣatriya Rāhulabhadra[9], après avoir reçu cette transmission de Buddhajñānapāda pratique le GST près de la rivière Sindhu, devient un siddha est se rend dans le pays dravidien ("le sud"). Il raconte ensuite l’histoire de Buddhaguhya et Buddhaśānti qui fait écho à la quête de Maitrīpa et du prince Sāgara. Les deux se rendent au Mont Potalaka où Tārā enseigna les Nāgā et la déesse Bhṛkuti une assemblée d’Asuras et de Yakṣa, mais ils ne les perçoivent pas ainsi à cause de leurs propres limitations. Ils voient une vieille femme gardant des vaches, et une fille gardant des chèvres. Quand ils arrivent au somment de Mont Potalaka, ils n’y trouvent qu’une statue en pierre d’Avalokiteśvara. Son culte y est donc déjà établi. Néanmoins, en priant avec dévotion, une vieille femme leur dit d’aller à Ti se (le Mont Kailāsa) pour y continuer leurs pratiques.

Khasarpaṇa, 11-12ème siècle, Bengale (avec les 5 divinités)

Tous ces pèlerins semblent, pour rejoindre le mont Potalaka, faire d’abord une halte à Śrī Dhānyakaṭaka, à Amaravati, à proximité de Vijayawada sur la rivière Krishna, qui se jette dans le Golfe de Bengale non loin de là. Tāranātha précise «le caitya de Śrī Dhānyakaṭaka (T. mchod rten dpal ldan 'bras-spungs) sur l’île de Dhanaśrī ».[10] A partir de là, Triratnadāsa (qui, rappelons-le, vécut au IIIe - IVe siècle) devait alors suivre un chemin souterrain sur une certaine distance, puis sur un chemin qui existait de son temps, mais qui est actuellement (16-17ème siècle) recouvert par la mer. Peut-être longea-t-il le Krishna ? Tāranātha raconte que Triratnadāsa devait alors traverser « une grande rivière ». Il pria Tārā et une vieille femme dans une barque l’aida à traverser. Plus loin, il devait traverser un bras de mer, et quand il pria Bhṛkuṭī, une fille sur un radeau le fit traverser. Il arriva alors à une forêt en feu et c’est Hayagrīva qui lui vint en aide etc. Tārā, Bhṛkuṭī, Hayagrīva, Eka-jatī et Amoghapāśa, cinq divinités en tout. Finalement, il arrive au pied du Potala, et Avalokiteśvara en personne fait descendre une échelle[11]. La description Śrī Dhānyakaṭaka, mer, rivière, forêt, montagne/colline semble bien correspondre.

Représentation du caitya de Śrī Dhānyakaṭaka


Emplacement Śrī Dhānyakaṭaka (Google maps)

Un demi millénaire après, un autre chercheur du nom de Maitrīpa est moine à Vikramapura. Pendant de nombreuses années, il avait étudié auprès de Nāropa et d’autres personnes illustres, mais il cherche toujours.

« La Sainte (Tārā) lui dit en songe : Va-t-en à Khasarpaṇa. Il quitta son couvent, alla à Khasarpaṇa, y resta un an. Et de nouveau la voix lui dit en songe : Va-t-en, fils de la Famille, dans le Dekkhan, où sont les deux montagnes Manobhaṅga et Cittaviśrāma, c'est là que demeure le prince des Śavara. Il te traitera avec faveur. Et là le nommé Sāgara te rencontrera sur ta route. Ce prince de sang royal habite maintenant le pays de Rāṭa (Rāḍha = Rarh) ; marche en compagnie avec lui.

Il partit, rencontra Sāgara, et tant qu'il fut dans le Pays du Nord, il ne put rien savoir du Manobhaṅga et du Cittaviśrāma. Il alla à Śrī Dhānya(kaṭaka), y resta un an ; ensuite dans la région Nord du Nord-Ouest il se mit à évoquer la Tārā du lieu [une déesse locale ?]. Au bout d'un mois il eut un songe : Va-t-en, fils de la Famille ; dans le pays au Nord-Ouest il y a les deux montagnes accolées ; on y arrive en quinze jours.

Sur l'indication de la Sainte il part vers le pays du Nord-Ouest avec des ... ; au bout de la route ils rencontrent un homme qui leur dit : Demain vous atteindrez le Manobhaṅga et le Cittaviśrāma ; vous y aurez un heureux séjour. À l'entendre, le docteur fut très content, et le lendemain il était arrivé. Sur la montagne il faisait tous les jours dix dizaines de Cercles ; il commença par se nourrir de bulbes, de racines, de fruits ; au bout de dix jours, il s'installa sur le plat d'un rocher et l'esprit unifié il se mit à observer le jeûne. » (traduction de Sylvain Lévi)

Un peu plus amont de la rivière Krishna, le site de Srisailam (Google maps)

Les parallèles entre la quête du mont Potalaka d’Avalokiteśvara et la Montagne glorieuse (Śrī Parvata) sont nombreuses, on trouve les mêmes clichés. Śavaripa, l’aborigène chasseur, fut d’ailleurs converti par Avalokiteśvara dans les Vies des 84 mahāsiddhas. Avalokiteśvara lui montra comment tuer cent animaux (magiques évidemment) d'une seule flèche. Est-ce une façon de nous dire hagiographiquement qu’ils vivaient sur la même montagne ?

MàJ 09032014 En ce qui concerne l'histoire de Triratnadāsa et sa quête du Potalaka racontée par Tāranātha ci-dessus, il semblerait en effet qu'il y eut un tsunami entre le 3ème et 6ème siècle dans le sud de l'Inde, qui est mentionné également dans le Manimékhalaï, et qui aurait englouti entièrement la ville de Kāveripattinam (Puhar).

***

[1] La dernière partie de l’Avataṃsakasūtra (T. mdo phal po che, le titre complet est Mahāvaipulyabuddhāvataṃsakasūtra). La première traduction chinoise est de Buddhabhadra et a été faite en 418-20. La version tibétaine fut traduit au 9ème siècle par Surendra et Vairocana Rakṣita.

[2] « Then, the merchant’s son Sudhana… arrived in due order at mount Potalaka, and climbing mount Potalaka he looked around and searched everywhere for the bodhisattva Avalokiteśvara. Finally he saw the bodhisattva Avalokiteśvara on a plateau on the western side of the mountain in a clearing of large woods abounding in young grass, adorned with springs and waterfalls, and surrounded by various trees. He was sitting cross-legged on a diamond rock surrounded by a multitude of bodhisattvas seated on rocks of various jewels. He was expounding the dharma-explanation called ‘the splendour of the door of great friendliness and great compassion’ belonging to the sphere of taking care of all sentient beings. » Traduction anglaise de Märt Läänemets. atha khalu sudhanaḥ śreṣṭhidārako…anupūrveṇa yena potalakaḥ parvatas tena-upasaṃkramya potalakaṃ parvatam abhiruhya avalokiteśvaraṃ bodhisattvaṃ parimārgan parigaveṣamāno’drakṣīd avalokiteśvaraṃ bodhisattvaṃ paścimadikparvata-utsaṅge utsasaraḥprasravaṇa-upaśobhite nīlataruṇakuṇḍalakajātamṛduśādvalatale mahāvanavivare vajraratna-śilāyāṃ paryaṅkaṃ baddhvā upaviṣṭaṃ nānāratnaśilā-talaniṣaṇṇa-aparimāṇabodhisattvagaṇaparivṛtaṃ dharmaṃ deśayamānaṃ sarva-jagatsaṃgrahaviṣayaṃ mahāmaitrīmahākaruṇāmukha-udyotaṃ nāma dharmaparyāyaṃ saṃprakāśayantam | Gaṇḍavyūhasūtra : 159, 2, 6-11; T 278: 9, 718a; T 279: 10, 366c; T 293: 10, 733a; T 294: 10; 859c.

[3] L’unité du li a varié dans le temps, entre 1/3 et ½ kilomètre. Donc, ce port se trouverait à une distance entre 1000 et 1500 km de Sri Lanka. Ce serait le cas pour Visakhapatnam

[4] « The passes of this mountain are very dangerous; its sides are precipitous, and its valleys rugged. On the top of the mountain is a lake; its waters are clear as a mirror. From a hollow proceeds a great river which encircles the mountain as it flows down twenty times and then enters the southern sea. By the side of the lake is a rock-palace of the Dêvas. Here Avalôkitêśvara [Guanzizai pusa觀自在菩薩] in coming and going takes his abode. Those who strongly desire to see this Bôdhisattva do not regard their lives, but, crossing the water (fording the streams), climb the mountain forgetful of its difficulties and dangers; of those who make the attempt there are very few who reach the summit. But even of those who dwell below the mountain, if they earnestly pray and beg to behold the god, sometimes he appears as Tsz’-tsaï-t’ien [Zizaitian自在天] (Îśvâra-dêva), sometimes under the form of a yôgi [tuhui waidao塗灰外道] (a Pâṁśupata); he addresses them with benevolent words and then they obtain their wishes according to their desires. »
« Going north-east from this mountain, on the border of the sea, is a town; this is a place from which they start for the southern sea and the country of Săng-kia-lo [Sengjialuo guo僧迦羅國] (Ceilon). It is said commonly by the people that embarking from this port and going south-east about 3000 li we come to the country of Siṁhala. » Traduction anglaise de Märt Läänemets, qui reprend ce passage de Lokesh Chandra.

[5] « Avec une altitude moyenne de 700 m à peine, mais culminent cependant à 1 300 m en Orissa. » (Wikipedia)

[6] Tāranātha’s History of Buddhism in India, p. 208

[7] Il existe un texte avec le titre « kha sar pa Ni lha lnga ». Il fait partie de la collection gsung 'bum/_blo bzang nor bu shes rab Volume 4 Pages 40 - 53

[8] Tāranātha’s History of Buddhism in India, p. 194-195

[9] Les tibétains considèrent que Rahulabhadra (pas forcément celui-ci) serait le fameux Saraha.

[10] Tāranātha’s History of Buddhism in India, p. 192

[11] Tāranātha’s History of Buddhism in India, p. 193