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vendredi 8 novembre 2019

La transe comme passerelle ?


Détail de la tentation de Saint Antoine (Breughel)
Le marquis de Puységur (1751-1825) fut un disciple de Mesmer. Là où Mesmer “prétend soigner par une action exclusivement physiologique dont le magnétiseur serait la source”, Puységur mettait ses malades dans une “transe magnétique”, où ceux-ci se virent révélées les remèdes susceptibles de les guérir, ou des prédictions quant aux stades de leur maladie et de la guérison de celle-ci. Hegel notait que le jeune paysan (23 ans) magnétisé par Puységur devenait par là son “intelligence”, dont le magnétiseur dépendait.
“Contrairement aux sujets nobles et riches qu’à Paris les passes magnétiques de Mesmer mettaient en état de transe convulsive, le paysan Victor [Race][1], lui, s’endort, et Puységur en est fort surpris. Craignant d’avoir commis quelque erreur, il prolonge ses passes magnétiques. Et l’endormi se met à parler. Les yeux fermés, il dit voir à l’intérieur de son propre corps le siège de son mal. Il nomme ce mal et, dans les termes d’un savoir commun de l’époque, il sait en qualifier la nature, il en précise l’étiologie, prédit le jour et l’heure de sa guérison, indique de quelle façon et par quels moyens elle interviendra. Nous sommes le 4 mai 1784. Les jours suivants viendront confirmer ces prédictions. Et les mêmes phénomènes surprenants s’y reproduisent, s’amplifient même : sommeil profond, l’esprit en éveil. Des personnes présentes autour de lui, Victor, les yeux fermés, peut percevoir, chacune à chacune, l’état de santé de leurs organes et fonctions. De là, diagnostic, pronostic, et traitement proposé.”[2]
Au niveau des effets, on peut noter des parallèles avec certains éléments des pratiques des maîtres bouddhistes ésotériques Amoghavajra (Pou-k’ong 705-774) et Vajrabodhi (Ch.金剛智) (671–741) en Chine.Ceux-ci “animaient” des jeunes enfants vivants d’un pouvoir divin, pour qu’ils servent de messager, de médium. Plus exactement, ils provoquaient leur possession (sct. āveśa). Dans le « Livre du yogin de tous les yoga du pavillon au faîte de diamant » (T. 867), traduit en chinois par Vajrabodhi, la procédure à suivre est expliquée.
« Si d’une incantation (dhāraṇī) tu charges de puissance filles et garçons,
Tu peux provoquer l’āveśa [la ‘possession’],
Des choses des trois mondes et des trois âges,
Tu peux apprendre le bon ou le mauvais présage
. »

Et :

« Prends des garçons et des filles vierges,
Baigne-les, habille-les de frais,
Fais leur prêter le vœu de bodhisattva,
Et installe-les sur un lit de fleurs blanches,
Récite des incantations sur eux, couvre leur visage,
Et récite encore, mille huit fois,
Alors ils connaîtront directement l’āveśa,
Parfois leur corps sera suspendu dans les airs,
De toutes les choses passées, présentes et à venir,
Ils auront une totale connaissance
. » [Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p.220]
Pourquoi utiliser des enfants vierges comme médium ? L’écrit gnostique L’Ogdoade et l’Ennéade peut sans doute nous pointer vers un début de réponse.
« Contemple l’âme d’un enfant, mon fils, quand elle n’est pas encore séparée d’avec son vrai soi et que son corps […] n’a pas encore atteint son plein développement, comme elle est belle à voir de tous côtés, à cette heure où elle n’a pas encore été souillée par les passions du corps demeure presque suspendue encore à l’Âme du monde ! »[Ecrits gnostiques, La Pléiade, L’Ogodade et l’Ennéade, p. 944-945]
Voici un exemple d'utilisation de jeunes messagers par le maître tantrique Vajrabodhi (662- 132), c'est Tsan-Ning qui raconte l'anecdote.
"L’empereur aimait beaucoup sa vingt-cinquième fille. Or elle était atteinte depuis longtemps d’une maladie incurable. Pour qu’elle se repose, on l’avait conduite au monastère de femmes de Sien-yi wai-kouan [un couvent taoïste, semble-t-il, situé hors de l’enceinte du palais — peut-être pour éviter la contamination de la mort]. Elle restait allongée, n’ayant pas prononcé une seule parole depuis plus de dix jours. Il fut décrété que Vajrabodhi lui administre les préceptes bouddhiques, car sa mort semblait proche. Lorsque Vajrabodhi alla la voir, il choisit deux fillettes du palais âgées de sept ans. Il enveloppa leur visage dans de la soie rouge et les fit s’allonger sur le sol. Ensuite, il pria [le dignitaire] Nieou Sien-t’ong de rédiger un édit qui fut brûlé ensuite. Lorsque Vajrabodhi murmura une incantation sur les deux fillettes, elles se mirent à réciter le texte de l’édit sans en oublier un seul mot.
Alors Vajrabodhi entra en samâdhi. Par sa puissance indicible, il envoya les deux fillettes porter ledit au roi Yama. Au bout d’un moment, équivalent à la durée d’un repas, le roi Yama ordonna à Lieou, la nourrice défunte de la princesse, de raccompagner l’esprit de la princesse et des deux fillettes. La princesse se redressa alors et se mit à parler normalement. Ayant appris la nouvelle, l’empereur partit sur-le-champ pour le Wai-kouan, sans attendre son escorte. La princesse lui dit : « Il est très difficile de changer le destin qui est fixé dans le monde invisible. Le roi Yama m’a renvoyée auprès de toi pour très peu de temps. » Elle mourut dans la demi-journée qui suivit. Après cet incident, l’empereur eut foi en Vajrabodhi
." [Michel Strickmann, Mantras et mandarins, pp. 213-214]
Dans le cas de Puységur, le jeune paysan entre dans ce que Puységur appelle un état de “somnambulisme magnétique”, dans le cas des maîtres bouddhistes ésotériques, les enfants entrent dans un état de “possession” (āveśa) et servent de médium à une autre entité ou à l'âme du monde.... 
“Or, dans l'histoire de l'Occident, de tels phénomènes ne sont pas inconnus, mais ils ont été jusqu'à présent attribués aux anges ou aux démons, ils étaient classés dans le registre du surnaturel. Ici, rien de tel. Le premier mouvement du marquis est justement de se demander s'il n'est pas favorisé du ciel ». Mais l'homme des Lumières qu'est le seigneur de Buzancy congédie aussitôt cette hypothèse flatteuse, et, dans une formule dont Freud, cent cinquante ans plus tard, retrouvera l'esprit général de façon étonnamment proche, il avoue n'avoir redressé son opinion qu'aux dépens de (son) amour-propre?. Les conséquences sont claires : ce qui vient d'émerger des profondeurs, c'est un monde désormais inconnu, parce que les codes à travers lesquels on le lisait, et à travers lesquels ces phénomènes se structuraient, s'exhibaient, sont désormais caducs.” Somnambulisme et médiumnité, Méheust, vol. I, p. 19
Ce monde psychique englouti, c’est le psychisme humain à l’état sauvage (Marc Richir) “au-delà du langage et des codes”, qui resterait à découvrir et à explorer, en le pensant de façon “scientifique”, sans l’enfermer dans la prison d’une raison trop étroite… Est-ce réellement possible, où reste-t-il peut-être une sorte d’envie chez les somnambulistes etc. de sauver des éléments de mondes engloutis dans l’eau de bain (dans le langage et les codes) plus anciens ? Autrement dit, de sauver du “transcendant” ?

Une couche de psychisme pur au-dessous de celle du langage et des codes, et à laquelle un magnétiseur ou autre guide peut faire accéder un “sujet”. Tant que la psyché du sujet évolue dans cette couche-là, celui-ci est en “transe magnétique”.
“ Ce qui « surgit de l’abîme », ce qui se manifeste à la faveur de ces remaniements, ce sont des couches de la réalité biologique et psychique que les cadres de la pensée dominante ne sont pas prêts à assumer : la plasticité et la multiplicité intérieures de l’être humain ; la puissance insoupçonnée du psychique sur l’organique, révélée par l’efficacité troublante des cures ; l’existence de couches de la personnalité, ou plutôt de niveaux d’existence, de niveaux d’intégration de la multiplicité interne, ignorés de la personnalité vigile banale ; enfin, last but not least, les mystérieuses potentialités qui semblent émerger à la faveur de ces états de conscience, qui frappent Puységur dès le coup d’envoi, et que les magnétiseurs regrouperont sous le terme générique de lucidité magnétique. Si toutes ces nouveautés empiriques défient, à des degrés divers, la rationalité des Lumières, la lucidité porte le défi à un niveau intolérable. C’est par elle que le scandale arrive. Car elle semble impliquer que la conscience humaine peut s’affranchir, dans certaines circonstances, des bornes du sujet, et des contraintes spatio-temporelles qui semblaient encadrer inéluctablement son exercice. Cette fermeture du sujet était pour la pensée des Lumières une affirmation de type axiomatique, et il semblait aller de soi qu’elle ne pouvait en aucune manière être contredite par un autre principe fondamental qui, depuis Galilée, soutient l’entreprise de la science moderne : à savoir que la totalité du réel, qu’il s’agisse du monde extérieur ou du psychisme humain, est ouverte à l’enquête rationnelle, sans réserve ni soustraction. Il semblait aller de soi que l’enquête scientifique ne pourrait que renforcer toujours davantage l’axiome de la fermeture. Or, voici qu’avec la transe magnétique ces deux principes semblent diverger, et même se contredire, voici que des faits nouveaux paraissent étayer l’idée d’une interconnexion virtuelle des consciences. Puységur est le premier à tirer les conséquences de cette divergence. En bon pragmatique, il ne transige pas sur le principe de l’ouverture de l’enquête, mais il abandonne sans états d’âme l’axiome de la fermeture. “ (Méheust, vol. 1, pp 24-25)
La transe magnétique donnerait accès à une lucidité magnétique (qu’on appelait auparavant “clairvoyance” ?), à laquelle n’a pas accès la personnalité vigile banale”. Le mot “plasticité” fait son apparence : “la puissance insoupçonnée du psychique sur l’organique”. L’esprit qui peut triompher sur la matière. La lucidité magnétique recommande au sujet les cures à l’efficacité troublante lui permettant de se guérir soi-même.

MàJ 26112019 Ce que les neurosciences nous apprennent sur la transe chamanique

***

[1] “Ce jeune paysan avait 23 ans, il s’appelait Victor Race, sa famille était au service des Puységur depuis plusieurs générations, il souffrait de troubles respiratoires. Pendant que le Marquis le magnétisait, le jeune malade s'endormait entre ses bras, puis il se mettait à parler avec une lucidité merveilleuse que le magnétiseur dirigeait à son gré. L'expérience, renouvelée pendant plusieurs jours, ramena chaque fois les mêmes prodiges. Le Marquis constata avec surprise que, bien qu'assoupi, Victor restait présent et lucide : il était capable de marcher, de répondre à toutes ses questions, d’obéir à ses ordres et de discourir sur sa maladie, alors même qu'au réveil, il avait tout oublié, et tout ceci, sans pour autant présenter de crise convulsive. Puységur nomme cet état somnambulisme magnétique.” source Internet
[2] De Mesmer à Puységur. Magnétisme animal et transe somnambulique, à l’origine des thérapies psychiques, Jean-Pierre Peter


mardi 26 janvier 2016

Enchanter


Le phénomène Luk thep
Il existe un nouveau phénomène en Thaïlande, où des poupées d’enfants, appelées, « Luk thep », enfants angéliques, sont traités comme de véritables enfants et de petits anges porte-bonheur. Thai Smile Airways leur accorde désormais un siège individuel, à condition de mettre une ceinture de sécurité. Une poupée « Luk thep » qui reçoit les meilleurs soins portera bonheur (prospérité, bénédictions et protection) à son propriétaire.

Les poupées « véhicules » sont fabriquées en Chine et subissent ensuite en Thaïlande une cérémonie pratiquée par des moines, pour les investir de leur âme d’ange. Cette cérémonie s’inspirerait d’une pratique appelée « Kuman Thong », ce qui signifie « petit garçon doré », dont la version pour une fille s’appellerait « Kumari Thong » ou « Hong Phrai ». À l’origine, ce n’était pas une poupée qui était investie d’une âme, mais un fœtus mort-né. Celui-ci fut pour cela amené au cimetière où avait lieu la cérémonie pour invoquer le « Kuman Thong ». Le corps du fœtus fut grillé, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement sec, pendant que le maître de cérémonie chantait des incantations. C’est le corps desséché, laqué et recouvert d’une feuille d’or, qui fut appelé « petit garçon doré ». [1] On peut supposer qu’il remplissait la même fonction de porte-bonheur et de protection.

« Kuman Thong »
On trouve le même phénomène d’investiture sous différentes formes dans le bouddhisme ésotérique. Des représentations de tout genre (monuments symboliques, statues, peintures etc.), servant de « véhicule », peuvent être investies (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas) d’une âme, donc animées, d’un pouvoir divin, d’une charge spirituelle, par la force magique des rituels et des incantations. Après avoir été dûment consacrés, ces « véhicules » désormais investis du « divin », doivent alors être traités ainsi, afin de pouvoir accorder bienfaits et protection.

Shan Cai Tong Zi (善財童子)
Le « petit garçon doré » semble aussi être connu en Chine sous le nom Shan Cai Tong Zi (善財童子). Ici, nous sommes clairement sur un terrain bouddhiste mahāyāna. Il s'agit de Sudhanakumāra mentionné dans l'avant-dernier chapitre (Gandavyūha Sūtra) de l'Avataṃsaka Sūtra, à la recherche de l'éveil. En Chine, on le trouve souvent dans des histoires bouddhistes, taoïstes et folkloriques, le plus souvent comme un acolyte d'Avalokiteśvara (Guan Yin) et en compagnie de son pendant féminin, une jeune fille nāgā (Long Nü, 小龙女). Sudhana aurait acquis son statut de jeune dieu de richesses à cause des trésors produits miraculeusement à sa naissance.

Sudhanakumāra
Pour la divination, une autre variante de rituel était utilisée dans le bouddhisme ésotérique. Ainsi, Amoghavajra (Pou-k’ong 705-774) originaire de Samarkand ou Vajrabodhi (Ch.金剛智) (671–741) de l’Inde du sud, animaient des jeunes enfants vivants d’un pouvoir divin, pour qu’ils servent de messager, de médium. Plus exactement, ils provoquaient leur possession (sct. āveśa). Dans le « Livre du yogin de tous les yoga du pavillon au faîte de diamant » (T. 867), traduit en chinois par Vajrabodhi , la procédure à suivre est expliquée.
« Si d’une incantation (dhāraṇī) tu charges de puissance filles et garçons,
Tu peux provoquer l’āveśa [la ‘possession’],
Des choses des trois mondes et des trois âges,
Tu peux apprendre le bon ou le mauvais présage. »
Et :
« Prends des garçons et des filles vierges,
Baigne-les, habille-les de frais,
Fais leur prêter le vœu de bodhisattva,
Et installe-les sur un lit de fleurs blanches,
Récite des incantations sur eux, couvre leur visage,
Et récite encore, mille huit fois,
Alors ils connaîtront directement l’āveśa,
Parfois leur corps sera suspendu dans les airs,
De toutes les choses passées, présentes et à venir,
Ils auront une totale connaissance. »[2]
Pourquoi utiliser des enfants vierges comme médium ? L’écrit gnostique L’Ogdoade et l’Ennéade peut sans doute nous pointer vers un début de réponse.
« Contemple l’âme d’un enfant, mon fils, quand elle n’est pas encore séparée d’avec son vrai soi et que son corps […] n’a pas encore atteint son plein développement, comme elle est belle à voir de tous côtés, à cette heure où elle n’a pas encore été souillée par les passions du corps demeure presque suspendue encore à l’Âme du monde ! »[3]
Investiture de Kyabje Trulshik Rinpoche
Je ne connais pas le contenu des cérémonies d’installation d’un tulkou tibétain, mais il ne me semble pas impossible qu’elles comportent des éléments d’investiture[4] similaires, que l'on trouve d’ailleurs aussi dans les initiations et les sādhana. On pourrait penser qu’un quelconque enfant possédant les caractéristiques d’un bon « véhicule », devrait pouvoir être investi de divin ou d'une « grande âme » (sct. mahātma)

La kumari au Népal
Hormis ce phénomène tibétain, il y a encore le phénomène Newar de la kumari.
« Une Kumari est une jeune fille vénérée comme une déesse vivante au Népal. La tradition des Kumaris (vierges en français) date du XVIIème siècle. Elle consiste à isoler de très jeunes filles pour les adorer. Ces déesses vivantes sont l'incarnation de la déesse hindoue Durga représentée par des petites filles pré-pubères. Des petites filles issues de familles bouddhistes sont choisies, dès l'âge de trois ans, parmi des milliers de candidates par un comité de prêtres bouddhistes. Chacune d'entre elles est sélectionnée au moment où elle perd sa première dent de lait et doit démissionner le jour où elle perd sa première goutte de sang, la plupart du temps le jour de ses premières règles, pour revenir à la vie normale. Chaque année en septembre, lors du festival Indra Jatra, les jeunes déesses participent à un rituel au cours duquel elles donnent au monarque régnant le pouvoir de gouverner pour l'année entière. »[5]
Dans un article du National Geographic on peut lire que cette tradition remonterait au Xème siècle, quand des jeunes filles et garçons furent utilisés de médium dans des rituels de divination.

Tout ce qui est ainsi investi de divin (sct. pratiṣṭhā tib. rab gnas), semble avoir le pouvoir d’accorder bienfaits et protection, en échange d’un culte (accumulation de mérite).

Avec tous ces phénomènes, nous sommes bien dans un cadre magico-religieux théiste, avec toute sa dualité, où l'esprit/un esprit vient animer la matière.

Le terme dhāraṇī se traduit souvent par « incantation » (p.e. par Strickmann), surtout s'il est utilisé dans des rituels d'investiture. Le terme incantation signifie "Formule magique (récitée, psalmodiée ou chantée, accompagnée de gestes rituels) qui, à condition qu'on en respecte la teneur, est censée agir sur les esprits surnaturels ou, suivant les cas, enchanter un être vivant ou un objet (opérée par un enchanteur ou un sorcier, et qui a un caractère soit bénéfique soit maléfique)." (Atilf) Incantation vient du latin incantatio qui signifie « incantation, enchantement, sortilège », et est dérivé du verbe latin incantare « enchanter, incanter ». Le verbe français incanter signifie « enchanter au moyen d'incantations ». 

Un phénomène de poupées dans le bouddhisme tibétain.

***

[1] Wikipedia

[2] Michel Strickmann, Mantras et mandarins

[3] Ecrits gnostiques, La Pléiade, L’Ogodade et l’Ennéade, p. 944-945

[4] « Les rituels de consécration (ou d'investiture) d’images ou de stūpa s’appellent pratiṣṭhā en sanskrit, et rab gnas en tibétain. Elles sont toujours pratiquées de nos jours. La partie principale de ces rituels consiste en quatre phases ("jaḥ hūṃ baṃ hoḥ") pour attirer (dgug pa), faire entrer (gzhug pa), lier (bcing ba) et faire fondre (bstim pa) le dieu (lha). »

[5] Wikipedia

lundi 27 octobre 2014

Eléments gnostiques ?


L'assomption de la Vierge de Francesco Botticini (National Gallery, Londres)
Les monuments, les représentations (icône, statues…) et objets peuvent être investis de divin. Dans les pratiques de divination telles qu’elles furent pratiquées en Chine par un Amoghavajra (Pou-k’ong 705-774) originaire de Samarkand ou un Vajrabodhi (Ch.金剛智) (671–741) de l’Inde du sud, des enfants peuvent être investis de divin et servir de messager, de médium. Dans une certaine mesure, les enfants reconnus comme les « réincarnations » de maîtres décédés sont aussi investis de divin, tout comme les initiés au cours d’une initiation.

Les rituels de consécration (ou d'investiture) d’images ou de stūpa s’appellent pratiṣṭhā en sanskrit, et rab gnas en tibétain. Elles sont toujours pratiquées de nos jours. La partie principale de ces rituels consiste en quatre phases ("jaḥ hūṃ baṃ hoḥ") pour attirer (dgug pa), faire entrer (gzhug pa), lier (bcing ba) et faire fondre (bstim pa) le dieu (lha). Le livre de Yael Bentor Consecration of Images and Stūpas in Indo-Tibetan Tantric Buddhism donne tous les détails de ce rituel, basé sur un texte contemporain de Khri-byang Rin-po-che (1901-1981), intitulé “Le rituel de consécration, un océan d’ondées de vertu et d’excellence” (T. rab gnas cho ga, dge legs rgya mtsho’i char 'babs).

Le rituel va établir le lien (samaya) entre un objet/une personne à consacrer/investir (samayasattva) ici-bas (dans l’Hebdomade sous les sept sphères planétaires) et le dieu/être de gnose (jñānasattva) résidant dans le palais du dharmadhātu à Akaniṣṭha (T. ‘og min), qui pourrait correspondre à la huitième sphère (l’Ogdoade). Pendant la phase de génération (ou régénération (terme gnostique)?), le dieu est invité à descendre d’Akaniṣṭha (ou d’un autre monde céleste), et à résider dans l’espace devant les officiants pendant le temps du rituel. Akaniṣṭha, don’t le nom tibétain signifie “ce qui n’est pas en bas”, est le lieu le plus élevé de l’univers des formes (rūpyadhātu). L’être de gnose (jñānasattva) adopte la même forme que l’objet à consacrer. Le texte considère le mot dieu (S. deva T. lha) comme un synonyme d’être de gnose.

Les divers livres d’incantations et de consécrations traduits en chinois, comme l’Amoghapāśa-sūtra (T. 1097), à la fin de VIIe siècle ou au début du VIIIe siècle, expliquent entre autres comment consacrer des enfants et les utiliser comme des messagers. Dans le Livre du yogin de tous les yoga du pavillons au faîte de diamant (T. 867), traduit en chinois par Vajrabodhi , la procédure à suivre est expliquée.
« Si d’une incantation (dhāraṇī) tu charges de puissance filles et garçons,
Tu peux provoquer l’āveśa [la ‘possession’],
Des choses des trois mondes et des trois âges,
Tu peux apprendre le bon ou le mauvais présage. »
Et :
« Prends des garçons et des filles vierges,
Baigne-les, habille-les de frais,
Fais leur prêter le vœu de bodhisattva,
Et installe-les sur un lit de fleurs blanches,
Récite des incantations sur eux, couvre leur visage,
Et récite encore, mille huit fois,
Alors ils connaîtront directement l’āveśa,
Parfois leur corps sera suspendu dans les airs,
De toutes les choses passées, présentes et à venir,
Ils auront une totale connaissance. »
Strickmann donne encore un autre exemple tiré du texte Rites secrets des incantations de l’émissaire divin, l’Inébranlable [Acala] (T. 1202). Dans la méthode décrite, il est fait usage d’un miroir placé sur le cœur (de l’icône dévine Strickmann). Tout en continuant de réciter l’incantation d’Acala, les enfants médium sont priés de regarder dans le miroir et de décrire ce qu’ils voient. Pourquoi un miroir ? Une réponse gnostique pourrait consister à dire que les sphères humides de l’Hebdomade servent comme un miroir à l’Ogdoade (la huitième sphère). Pour envoyer des émissaires divins, « L’Intellect enfante d’abord un Homme androgyne semblable à lui, demeurant dans le monde supérieur. En se reflétant dans la Nature humide du monde inférieur, ce premier Homme engendre une forme qui lui ressemble. » Pourquoi utiliser des enfants vierges comme médium ? L’écrit gnostique L’Ogdoade et l’Ennéade peut sans doute nous pointer vers la réponse.
« Contemple l’âme d’un enfant, mon fils, quand elle n’est pas encore séparée d’avec son vrai soi et que son corps […] n’a pas encore atteint son plein développement, comme elle est belle à voir de tous côtés, à cette heure où elle n’a pas encore été souillée par les passions du corps demeure presque suspendue encore à l’Âme du monde ! »[1]
Est-ce un pur hasard que gnosticisme et bouddhisme ésotérique, qui fait appel au divin, semblent parler le même langage, décrire des univers très semblables et partager des pratiques similaires ?

Un autre exemple, dans un texte que j’ai sous les yeux par hasard. Marco Passavanti a publié l’article A Thirteenth-Century Work on the Doha Lineage of Saraha dans Contributions to Tibetan Buddhist Literature, IITBS. Dans cet article, sont présentés quelques manuscrits du fonds tibétain Tucci dans la bibliothèque d’ISIAO à Rome. On y trouve des textes se rapportant à la Trilogie de Saraha (Do hā skor gsum)[2] composés par Par-phu-pa Blo-gros seng-ge et des auteurs anonymes dans le sillage de Par-phu-pa, le fondateur du monastère de Par-phu.

Le texte parle de l’origine de la transmission qu’elle contient. Vers la fin de sa vie, Bouddha Sakyamuni se serait rendu au sud de l’Inde, plus précisément à Karahata (Uttar Pradesh ?), entouré des huit grands bodhisattvas et de ses disciples proches. Ceux-ci lui dirent qu’il avait enseigné les trois véhicules, le sens définitif et le sens à interpréter, mais qu’il n’existait pas encore d’instructions sur le principe essentiel (T. snying po’i don), permettant aux êtres de s’éveiller simultanément. Le Bienheureux fit alors convoquer tous les grands bodhisattvas de toutes les directions et déclara qu’après son nirvāṇa, il y aura une tradition graduelle et une tradition simultanée. Il passera au nirvāṇa spécifiquement pour les êtres prônes à l’éternalisme, et séjournera par la suite à Akaniṣṭha dans son corps de gloire, plus précisément en tant que le dharmadhātu maṇḍala, entouré de ses huit grands bodhisattvas etc.[3]

De là, il continuera à veiller au bien des êtres. Quand les deux grands bodhisattvas Mañjuśrī et Avalokiteśvara verront que le moment est mûr pour les instructions graduelles et simultanées, ils iront à la Montagne de Gloire (Śrī Parvata), respectivement sur les deux sommets de cette montagne, à savoir Cittaviśrāma et Manobhaṅga. Comment ? Sans doute par un jeu de miroir, où la « Nature humide du monde inférieur »[4] sert de miroir et réfléchie les dieux d’Akaniṣṭha, « en engendrant une forme qui leur ressemble », une émanation.

Mañjuśrī s’émanera en le bodhisattva proche Ratnamati au sommet de Cittaviśrāma et Avalokiteśvara en « Mahāsukhanātha Śrī Hayagrīva »[5] (T. bde chen mgon po dpal rta mgrin) au sommet de Manobhaṅga. Ce sont les deux sommets de la Montagne de Gloire. Ces deux émanations seront les instructeurs des premiers maîtres humains de leurs transmissions respectives, à savoir Nāgārjuna (chemin progressif) et le grand brahmane Saraha (chemin simultané).

Dans ce texte et dans les lignées de transmission de la mahāmudrā, Saraha est présenté comme le maître de Nāgārjuna. Ce qui est frappant dans l’hagiographie de Nāgārjuna racontée dans ce texte, est qu’elle reprend des éléments de celle d’Advayavajra du "manuscrit de Sham Sher", decouvert au Népal en 1928 par Sylvain Lévi et Giuseppe Tucci. Quand Nāgārjuna était le disciple du bodhisattva Ratnamati son nom fut « Advayavajra ». Ratnamati (l’émanation de Mañjuśrī rappelons-le) lui transmit les instructions des cinq phases (Pañcakrama) et des quatre mudrā. Ensuite il recevra de Saraha les instructions de l’approche simultanée. La transmission qui regroupe les deux approches passera ensuite par Śavaripa, présenté dans ce texte à la fois comme disciple de Saraha et de Nāgārjuna, pendant une session visionnaire et mystique, où les trois maîtres Nāgārjuna , Saraha et Ratnamati fusionnent en une seule Pensée[6], que Nāgārjuna invite Śavaripa à enseigner sur la Montagne de Gloire. C’est ici que Maitrīpa l’aurait vu et reçu la transmission du principe essentiel (T. snying po’i don) ainsi que la trilogie de Saraha…

Mais tout dans cette histoire est un jeu de miroirs et de reflets, car la Montagne de Gloire n’est pas une montagne réelle, « on ne la trouverait pas, même si on la cherchait ».
« Si tu cherches par ici la Montagne de Gloire, tu ne la trouveras pas. « Gloire » cela veut dire la gnose non-duelle et « montagne » désigne le principe du fond immuable des choses (dharmadhātu). Ou encore, « Montagne de Gloire » signifie le renoncement universel, c’est-à-dire le renoncement à toute vue, méditation, observance et fruit. Si tu cherches par ici les deux montagnes Cittaviśrāma (T. Sems ngal gso) et Manobhaṅga (T. Yid pham pa), tu ne les trouveras pas. Le repos de l’esprit (cittaviśrāma) c’est le repos de l’esprit dans toutes les branches des méthodes comme celles de la phase de création jusqu’à ce que les représentations se dissipent dans l’élément des choses (dharmadhātu). Quand toutes les représentations duelles se sont dissipées dans l’élément des choses, l’intellect est purifié par son essence même et retranche toutes les fluctuations mentales par la défaite du mental (manobhaṅga) dans toutes les branches de la sagesse (prajñā). »[7]
« Entre ces deux montagnes il y a une chute d'eau avec [un cours] d'eau qui enivre (T. smyo chu) et un qui empoisonne (T. dug chu)[2]. Dans ces trois montagnes, il y a sept haltes/gués/îles (T. gling S. dvīpa). »[8] Sept gués, ou sept sphères célestes (Hebdomade) à traverser ?

Au bout de cette quête, racontée par Péma Karpo (kun mkhyen Pad ma dkar po 1527-1592), dans son Histoire du bouddhisme (T. 'brug pa'i chos 'byung), Advayavajra perd tout espoir et finit par rencontrer Śavaripa.

« [Advayavajra] : Je suis passé par d'innombrables épreuves, mais jusqu'à maintenant, je n'ai jamais réussi à vous rencontrer. Seigneur, je vous demande ne serait-ce que la plus petite faveur.
[Śavaripa ] : Si tu me vois, tu seras libéré, mais si tu ne me vois pas, tu seras libéré [pareillement].
Si tu me vois, tu seras asservi, mais si tu ne me vois pas, tu seras asservi [pareillement].
Alors que viens-tu chercher sur la montagne Cittaviśrama (Repos de l'esprit) ? C'est lorsque la conceptualisation des remémorations s'évanouit dans l'Elément (S. dhātu), que tu trouves le repos. Je ne suis que cela.

Advayavajra comprend et présente ce qu'il vient de comprendre :

« Tous les faits sont vides [d'être propre]
La vacuité et la compassion sont deux
Leur union indifférenciée est le Guide
Si on analyse [les faits] du point de vue de l'état naturel (T. rnal ma'i don la)
On est libre quoi que l'on fasse
[L'état naturel] est au-delà de l'observation, de l'artifice et de la moindre remémoration.
Voilà ma compréhension.
Je n'ai plus besoin de ne le demander à personne. »


***

MàJ 26012015 En Thaïlande, des poupées d'enfants (luk thep) utilisées comme "véhicule".

[1] Ecrits gnostiques, La Pléiade, L’Ogodade et l’Ennéade, p. 944-945

[2] L’hagiographie de lama Ngaripa que l’on trouve dans ce texte, explique que celui-ci avait regroupé les trois dohākoṣa en une trilogie, dont il récitait les vers trois fois chacun. bl ma mnga’ ris pas dho ha gsum po [r]tse [g]sum gcig tu mdzad byas nas nyin re l tshar gsum gsum ’don

[3] Maitreya, Mañjuśrī, Avalokiteśvara, Vajrapaṇi, Kshitigarbha, Akashagarbha, Sarvanivaranavishkambhin et Samantabhadra, soit byaṃs pa dang | ’jam dpal dang | spyan ras gzigs dang | phyag na rdo <rj>e dang | [2a5] sa’i snying po dang | nam mkha’i snying po dang | sgrib ba rnaṃ par sel pa dang | kun tu bzang po

[4] « L’Intellect enfante d’abord un Homme androgyne semblable à lui, demeurant dans le monde supérieur. En se reflétant dans la Nature humide du monde inférieur, ce premier Homme engendre une forme qui lui ressemble. Il donne ainsi naissance à un Homme double, androgyne, ‘mortel par le corps, immortel par l’Homme essentiel’. Ce dernier engendre Sept Hommes androgynes dans la matière de la Nature. » Ecrits gnostiques, La Pléiade, L’Ogodade et l’Ennéade, p. 941

[5] « Sri Mahāsukhanātha composed the Guhyasiddhi, which ascertains the meaning of the Guhyasamaja. On the actual text of the Guhyasamaja, the Guhyasiddhi principally ascertains the meaning of the preface. For the stages of the path of the Guhyasamaja, first it describes the generation stage involving the placement of the syllables. Second, it teaches how the reality of your actual nature is revealed through reliance upon a karma consort. Third, it teaches the meditation to stabilize that understanding by relying upon a wisdom consort. And fourth, it explains the meditation on perfecting the mahamudra consort, together with a section on tantric activities. » A Lamp to Illuminate the Five Stages: Teachings on Guhyasamaja Tantra par Je Tsongkhapa. Le plus souvent on voit le Guhyasiddhi attribué à Padmavajra. Selon Robert Thurman, (Mahās)Sukhanātha EST Padmavajra (page 43).

[6] dus der bslob dpon klu grub dang braṃ ze chen po dang | byang se gsum thugs dgongs gcig du gyurd pa de dpal <sa bha ri pa>77 la gdams nas lung stan. Cette idée est peut-être à l’origine du dGongs gcig de Jigten Goeunpo (1142–1217), le fondateur du Drikoung Kagyu et disciple principal de Phagmodroupa (1110–1170). http://dgongs1.com/2012/05/04/the-dgongs-gcigs-originator-and-its-author/

[7] dpal gyi ri na tshur la btsal bas myi bsnyed | dpal bya ba ni gnyis su MED pa’i ye <sh>es la zer ba yin | [10a6] ri bya ba ni chos nyid ’gyur ba MED pa’i don la zer ba yin | yang dpal gyi ri bya ba ni spangs pa chen po’i don la zer ba yin te | lta bhem spyod pa ’bras bu bzhi spangs pa’i don yin gsung | sems ngal so bar [10a7] byed pa’i ri dang | yid pham bar gyurd pa’i ri na tshur la btsal bas myi rnyed | sems ngal so bar byed pa ni mam par rtog pa chos kyi dbyings su <ma yal gyi bar du ma yal gyi bar du> bskyed pa’i rim pa la SOGS pa [10a8] tham<s ca>d thabs kyi cha tham<s ca>d la sems ngal so bar byed pa’i ri zer ba yin | gnyis ’dzin gyi rnam par rtog pa tham <s ca>d chos kyi dbyings su yal te | blo ngo bo nyid kyis dag nas yid kyi ’gyu’ ba chad pa shes rab kyi [10a9] cha tham<s ca>d la | yid pham bar gyurd pa’i ri zer ba yin gsung ngo |

[8] Pad ma dkar po 1527-1592), le quatrième chef de la lignée Droukpa Kagyu, dans son histoire du bouddhisme ('brug pa'i chos 'byung)

lundi 25 février 2013

La vie et les aventures du fluide vital



Où veut-il en venir avec ses liquides et son immortalité ?

En 1784, a France découvre le somnambulisme par les travaux du marquis de Puységur, qui était interessé par la nouvelle médecine holistique introduite (1775) en France par le médecin viennois Franz-Anton Mesmer.
« Mesmer prétendait qu'un fluide vital emplissait l'univers, et que ce fluide pouvait être utilisé à des fins thérapeutiques. En concentrant sa volonté, le magnétiseur était censé projeter son fluide sur l'organisme du malade. Habituellement, la magnétisation produisait des spasmes, des convulsions, suivies d'un état de calme, et d'effets bénéfiques pour la santé. »[1]
Puységur découvre par hasard en « magnétisant » un jeune paysan qui au lieu d'avoir les convulsions attendues, sombre dans un état de sommeil, puis revient à la vie « avec une personnalité plus riche et se met à évoquer des thèmes qui dépassent sa culture et ses préoccupations habituelles; plus curieux encore, lui qui ne parle que le patois, il se met à parler le français chatié des aristocrates. Et surtout, il se met à chanter l'air que le marquis a dans la tête, pour l'avoir répété sur sa harpe pendant toute la matinée. Tout se passe comme si le jeune homme, dans cet étrange état de conscience, parvenait à lire les pensées de son maître avant que ce dernier ne les ait exprimées. C'est la première manifestation de cette faculté mystérieuse que les magnétiseurs vont nommer la "lucidité magnétique". »

Cela lance une nouvelle vogue et les expériences conduisent à des publications dans lesquels on fait état de phénomènes reliés à cette lucidité magnétique.
« le sujet peut "voir" l'intérieur de son corps pour y repérer les organes malades. En même temps, il "voit" les plantes permettant de guérir la maladie en question. Il sent, ou voit les pensées de son magnétiseur, il "lit" à livre ouvert dans l'esprit des autres. Il est capable, dans certains cas, de "voir" avec les yeux strictement bandés, ou à travers les corps opaques. »
Henri Ellenberger[2] a démontré que ce qui surgit de « l’interaction entre le magnétiseur et le magnétisé », dans toutes les formes de « magnétisme », y compris la psychanalyse par la suite, est toujours plus ou moins le résultat d’une négociation.[3] La nature du « magnétisme » est théorisé différemment selon le courant du magnétisme. Méheust distingue entre les mesmériens (à gauche, physicaliste, matérialiste), les disciples de Puységur, qu’il appelle les psychofluidistes (au centre, spiritualistes raisonnés, la volonté) et les magnétiseurs spiritualistes (à droite, spiritualisme chrétien, franc-maçonnerie, théosophie, entités angéliques). Il y ajoute une quatrième tendance qui apparaît au début de la Restauration et qu’il appelle le courant des « imaginationnistes » (faire appel à, libérer l’imagination du sujet).[4]

On retrouve l’idée d’un fluide vital et de sa maîtrise ou exploitation dans quasiment toutes les cultures. Magnétiser signifie dans un sens plus spécifique « soumettre un être vivant à l'action d'un fluide magnétique à des fins thérapeutiques divinatoires ou de suggestion mentale. » Un magnétiseur, ou un médiateur, peut prendre le contrôle de la volonté d’un autre. Et le contrôle de la volonté semble associée à des représentations diverses. Un fluide qui dirigeait (magnétisait) un autre fluide (Mesmer). Ou bien la volonté du magnétiseur qui dirigeait le fluide du magnétisé. Cette volonté pouvait être associée à des éléments religieux, et à partir de là, c’est la prière qui était susceptible de diriger le fluide/la volonté de l’autre. Ou bien encore, des entités angéliques pouvaient intervenir et l’âme du somnambule devenait alors un simple canal. Dans le cas d’une possession (positive ou négative S. praveśa T. ‘jug pa), que posséderait ou maîtriserait l’être possédant de l’être possédé ? La volonté, mais si celle-ci est associé au corps, c’est le fluide vital de ce corps qu’il « possède ». L’image d’un fluide vital que l’on peut diriger semble toujours être présente, même dans les représentations les plus sophistiquées du « somnambulisme (magnétique) » et de la médiumnité.

Le fluide qui dirige peut être représentée par une divinité, un mantra[5], une formule (mantra, dhāraṇī), d’une lumière, d’un nectar etc. Le fluide vital dirigé doit avoir un support physique. Un corps humain avec son système nerveux ou système subtil en fonction. Dans le cas de la consécration (S. pratiṣṭhā T. rab gnas) d’une statue ou d’un stūpa, celui-ci doit être doté d’un arbre-de-vie (S. iṣikā T. srog shing) qui recevra les formules, ce qui « animera » et « consacrera » proprement le support. En principe, toute sorte d’objet pourrait ainsi être animée.[6] Les maîtres tantriques rattachés à la cour impériale de Chine, comme Vajrabodhi (662-732) ou Hoeui-kouo (746-805)[7] utilisaient les corps de garçons ou de filles en vue d’une « possession » afin de servir de messager, de médium. Cela donna lieu à de véritables spectacles devant l’empereur et le public, et servait à montrer leur puissance spirituelle. Voici un exemple :
« L’empereur aimait beaucoup sa vingt-cinquième fille. Or elle était atteinte depuis longtemps d’une maladie incurable. Pour qu elle se repose, on l’avait conduite au monastère de femmes de Sien-yi wai-kouan [un couvent taoïste, semble-t-il, situé hors de l’enceinte du palais — peut-être pour éviter la contamination de la mort]. Elle restait allongée, n’ayant pas prononcé une seule parole depuis plus de dix jours. Il fut décrété que Vajrabodhi lui administre les préceptes bouddhiques, car sa mort semblait proche. Lorsque Vajrabodhi alla la voir, il choisit deux fillettes du palais âgées de sept ans. Il enveloppa leur visage dans de la soie rouge et les fit s’allonger sur le sol. Ensuite, il pria [le dignitaire] Nieou Sien-t’ong de rédiger un édit qui fut brûlé ensuite. Lorsque Vajrabodhi murmura une incantation (dhāraṇī) sur les deux fillettes, elles se mirent à réciter le texte de l’édit sans en oublier un seul mot.
Alors Vajrabodhi entra en samâdhi. Par sa puissance indicible, il envoya les deux fillettes porter l’édit au roi Yama. Au bout d’un moment, équivalent à la durée d’un repas, le roi Yama ordonna à Lieou, la nourrice défunte de la princesse, de raccompagner l’esprit de la princesse et des deux fillettes. La princesse se redressa alors et se mit à parler normalement. Ayant appris la nouvelle, l’empereur partit sur-le-champ pour le Wai-kouan, sans attendre son escorte. La princesse lui dit : « Il est très difficile de changer le destin qui est fixé dans le monde invisible. Le roi Yama m’a renvoyée auprès de toi pour très peu de temps. » Elle mourut dans la demi-journée qui suivit. Après cet incident, l’empereur eut foi en Vajrabodhi »[8].
Les Contes de vampire (Vetālapañcaviṃśatikā, Xième s.) racontent les aventures du roi Trivikramasena avec un cadavre possédé par un démon vetāla. La traduction tibétaine « ro langs » signifie « cadavre dressé » (zombie) ou « redresseur de cadavre ». On raconte que Maitrīpa possédait ce pouvoir (c’est raconté dans la légende de Mahakala à 6 bras), et qu’il déplaca les cadavres en les entrant (S praveśa T. ‘jug pa). Ce pouvoir de « résurrection » s’appelle « grong ‘jug » (S. grāmapraveśa)[9], et fit initialement partie des 6 yogas de Naropa. On voit ce pouvoir mis en scène par exemple dans les récits sur la mort du fils de Marpa, et sur la mort de Karma Paśi (1206-1283).

Le Sūtra du Lotus enseigne que Avalokiteśvara peut se manifester sous diverses formes :
«Aux êtres faits pour être convertis par un Yakṣa, c’est sous la figure d’un Yakṣa qu’il enseigne la Loi, et c’est ainsi qu’il prend les figures d’Īśvara [le Seigneur Śiva], de Maheśvara [le Grand Dieu, également Śiva], d’un monarque universel (cakravartin), d’un démon Piśāca, de Vaiśravaṇa/Kubera [dieu gardien du nord], d’un Brahmane, de Vajrapāṇi [un démon transformé plus tard en patron du bouddhisme tantrique] pour enseigner la Loi aux créatures destinées à être converties par ces divers personnages. »[10]
Mais c’est qui Avalokiteśvara, sinon la pensée lumineuse ? Cette pensée est comme le précieux joyau (cintāmaṇi). Et ce qui fait que l’on voit l’Éveillé en notre pensée c’est l’absence de souillure, semblable au béryl. C’est en fonction de de l’absence de souillures du béryl de notre pensée, que les formes de l’Éveillé (buddhapratibimba) y sont présentes ou absente, mais le Seigneur (muni) n’apparaît ni disparaît dans son corps spirituel (dharmakāya), qui est comme Indra (Sakra). Et cela sans effort tant que le monde existe.

La pensée lumineuse est déjà une idée plutôt positive par rapport à la doctrine de l’Éveillé, en ce qu'elle a de plus caractéristique, mais qui prise comme une métaphore a sa place. Elle symbolise alors le mystère de la vie et de la conscience. Mais si elle est prise comme un principe isolable et autonome, qui entre et sort dans les villages de constituants psychophysiques (skandha, grong ‘jug), le symbole est banalisé. Il est devenu une représentation, en fonction de nos croyances : une âme, un fluide vital, un souffle, une lumière, une substance très très subtile, mais qui peut servir de support au karma accumulé, une goutte qui se mélange avec les gouttes du père et de la mère, qui anime le corps, et qui s’en sépare quand le karma est épuisé.

Toutes ces croyances (si les symboles et les métaphores deviennent des représentations) seraient à classer « à gauche » parmi les mesmériens qui ont une conception plutôt physicaliste et matérialiste du fluide vital et du principe vital. Il n’y a alors plus de mystère. Il n’y a plus de « entre éternalisme (être) et annihilationisme (non-être) ». Il y a en revanche identification (et par là appropriation) du principe vital. Et en suivant une quête d’immortalité par le contrôle et l’effort, il y a soif d’existence (bhava-tṛṣṇā). Celle-ci correspond au plan des formes, au monde des idées (S. rūpadhātu) du triple univers.


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Illustration : Mesmer à l'oeuvre

[1] Le somnambulisme magnétique et la question des fontières du psychisme, conférence donnée par Bertrand Meheust au colloque de la SMF ( Société de mythologie française). Avallon, août 2003).

[2] Médecines de l’âme

[3] Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité, p. 87

[4] Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité, p. 134

[5] A l'origine, les officiers de Śiva étaient appelés des « Mantras ». "On nomme ainsi ces âmes divines, car dans les rituels, elles sont invoquées sous la forme de formules sonores que l’on appelle justement des mantras". (Les stances sur la reconnaissance du seigneur avec leur glose, David Dubois)

[6] Extrait du Lotus blanc du Dharma authentique, section des Sūtra, volume JA, page 21b :
"Ceux qui construisent un monument en pierre
Avec les essences de bois aloès et santal
Ceux qui construisent un monument en pin
Ou avec d'autres essences de bois
Ceux qui maçonnent avec de la terre et des briques
Des monuments symbolisant le Victorieux et s'en réjouissent
Ceux qui les construisent avec des tas de sable
Quand ils se trouvent dans la solitude du désert
Ou les enfants qui en construisent par-ci par-là en jouant
Tous ceux qui construisent des monuments symbolisant le Victorieux
Même avec des tas de sable
Trouveront l'éveil."

[7] Ils se consacraient essentiellement à la manipulation des âmes et au contrôle des esprits. Strickman, p. 215

[8] Mantras et mandarin, Michael Strickman, p. 213-214

[9] phung po'i grong la rnam shes 'jug pa. « Grong » signifie village (grāma), un groupement de maisons. Dans cette expression, les cinq constituants psychophysiques (skandha) sont comparés à un village, dans lequel entre « le principe vital ». Mais de quelle nature est ce principe vital ?

[10] Michael Strickman, Mantras et mandarins, p. 139, traduction de E. Burnouf, Le Lotus de la Bonne Loi, p. 264