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jeudi 28 janvier 2016

Le Gandavyuha en vol d'oiseau



Extrait de Chandi Borobudur par Dr. Soekmono

Les séries qui couvrent les murs de la deuxième galerie sont consacrées à Sudhana et à son infatigable quête de la Sagesse Suprême. Le récit se poursuit sur les murs et les balustrades des troisième et quatrième galeries. Les sujets de la plupart des 460 panneaux proviennent du Gandavyuha, les écritures saintes du Mahayana ; les épilogues sont tirés d’un autre texte, le Bhadracari.

Le héros principal de l’histoire, le jeune Sudhana, fils d’un très riche marchand, n’apparaît que sur le seizième panneau de la série couvrant le mur de la seconde galerie. Les bas-reliefs qui précèdent constituent un prologue à l’histoire des miracles accomplis par la méditation la plus profonde du Bouddha, le samadhi, devant une assemblée de cent disciples dans le Jardin de Jeta à Sravasti. Les disciples qui entourent le Bouddha en méditation ne peuvent pas voir les miracles qui s’accomplissent sous leurs yeux, mais le bodhisattva Samantabhadra leur explique la nature du samadhi du Bouddha.

À la fin de la démonstration des miracles, le bodhisattva Manjusri prend congé du Bouddha et part vers le sud, suivi d’une foule de bodhisattva et de milliers de moines. Lorsqu’il arrive au sanctuaire de Vichitrasaladhvaya, les habitants de la ville se précipitent pour l’entendre décrire les actes merveilleux du Bouddha. À cette occasion, Manjusri désigne le jeune Sudhana comme le seul être prêt à recevoir l’enseignement de la Connaissance Suprême.

Cette rencontre avec le Bodhisattva Manjusri lui montre qu’il est temps d’entreprendre son voyage à travers le monde et désormais Sudhana va aller d’un maître à l’autre. Chaque nouveau maître lui est désigné par le précédent et à chaque stade il reçoit de nouvelles instructions, de nouvelles réponses à ses questions. Il doit alors méditer sur la connaissance nouvellement acquise avant de poursuivre son chemin.

Aucun des 30 maîtres qu’il va voir ne peut le satisfaire pleinement, car la connaissance que chacun détient de la Doctrine est limitée. Sur la recommandation de Manjusri, Sudhana se rend au mont Sugriva pour rencontrer le moine Megasri. Il le salue respectueusement et le prie de l’instruire dans la ligne du Bodhisattva. Le moine lui explique qu’il a rendu visite à tous les bouddhas de tous les pays et de toutes les écoles, qu’il leur rend continuellement hommage et qu’il peut en évoquer un nombre infini. Il envoie Sudhana chez un autre sage, Sagaramegha, qui lui donne son enseignement et lui parle d’un miracle advenu après qu’il eut passé douze années à méditer. Une énorme fleur de lotus avait surgi de la mer, soutenue par une foule d’êtres célestes. Le Bouddha était assis sur le lotus. Le moine lui avait rendu hommage, avait reçu son enseignement pendant douze cents ans et c’est cet enseignement qu’il transmettait à Sudhana.

Puis Sudhana rencontre Supratisthita, qui enseigne du milieu des airs, où il marche entouré d’une foule de dieux et d’êtres célestes. De là, Sudhana se rend à Vajrapura, chez le médecin Megha.

Lorsque Sudhana paraît devant lui, Megha le Sage est en train d’expliquer la Doctrine à dix mille hommes. Apprenant que Sudhana a évoqué l’Esprit de la Connaissance Suprême, il lui rend hommage. Après une longue conversation, il envoie Sudhana chez un banquier du nom de Muktaka.

Questionné par Sudhana, le sage Muktaka se met à méditer. Son corps devient transparent et laisse apparaître d’innombrables bouddhas du monde entier.

Sudhana connaît ensuite une expérience assez voisine lorsqu’il rend visite au moine Saradhavaja. Cette fois, les êtres célestes innombrables, parmi lesquels se trouvent des bouddhas et des bodhisattva, n’apparaissent pas sur le corps du moine immobile, mais en émanent.

Puis Sudhana rencontre le premier sage de sexe féminin, Vupasika Asa, épouse du roi Suprabha, qui a renoncé aux joies de la vie terrestre pour vivre seule dans la forêt. Sudhana lui demande à quel moment, dans le passé, elle a évoqué l’Esprit de la Connaissance Suprême. Elle lui raconte comment elle a rendu hommage à tous les bouddhas du passé et comment elle a accumulé des mérites au cours de ses existences précédentes.

Le sage que Sudhana rencontre ensuite est le voyant Bhismottaranirghosa, qui, vêtu d’écorce et d’une peau de gazelle, est assis sur une botte de paille, entouré de mille autres voyants. À la demande de Sudhana, il accomplit un miracle : il présente le jeune voyageur aux bouddhas de tous les mondes dans les dix directions de la rose des vents.

Sudhana trouve le brahmane Jayosmayatana en pleine ascèse sur le mont de l’Épée. Des flammes le cernent de tous côtés. Il apprend au pèlerin qu’afin de purifier sa conduite, celui-ci doit escalader le mont de l’Épée et se jeter dans le feu. Sudhana s’exécute et accède à l’état de samadhi en plein milieu du saut.

Sudhana, ainsi purifié de nouveau, se rend au palais du roi Singha-ketu où il voit la princesse Maitrayani qui, devant la foule, dévoile le dharma.

Son maître suivant est le moine Sudarsana. Il est debout sur une fleur de lotus soutenue par des êtres célestes. Il explique à Sudhana qu’il a rendu hommage à tous les bouddhas du monde entier, que leurs vies se déroulaient devant lui de la naissance au parnirvana, et lui apprend comment il peut revivre toutes ces expériences dans l’espace d’une pensée.

Indriyesvara, un jeune garçon qu’il trouve en train de jouer dans le sable sur la rive d’un fleuve avec des milliers d’amis, devient son nouveau guide spirituel (kalyanamitra). Il s’avère qu’Indriyesvara a déjà atteint un très haut degré d’initiation grâce aux enseignements que le bodhisattva Manjusri lui a donnés lui-même.

Sudhana poursuit sa route et connaît son second maître de sexe féminin, Prabhuta. Les vêtements blancs et l’absence de bijoux de Yupasika forment un contraste frappant avec la splendeur de sa demeure. Devant elle se trouve un bol magique qui lui permet de satisfaire la faim, la soif et les souhaits de tous les êtres vivants.

Au cours d’une visite chez le banquier Ratnachuda, Sudhana parcourt les dix étages de sa magnifique résidence, dont chacun contient des objets différents. Le premier des aliments et des boissons ; le second des vêtements ; le dernier étage abrite des bodhisattva et des bouddhas. L’état présent de Ratnachuda résulte des mérites qu’il a accumulés au cours de ses existences précédentes.

Karmavibangga Borobudur
Ensuite, Sudhana a pour guide spirituel le roi Anala (tib. rgyal po me, voir ch. 17), qui n’accomplit pas des miracles mais le fait assister aux horreurs les plus affreuses. Sur son ordre, un grand nombre de ses sujets subissent des tourments abominables : décapitations, mutilation des pieds et des mains. D’autres suppliciés sont jetés dans le feu ou dans l’eau bouillante. Ce spectacle inhumain horrifie Sudhana qui décide de partir lorsqu’un deva l’incite à rester et à demander au roi Anala de l’instruire. Le roi entraîne Sudhana dans son palais dont il lui montre les splendeurs et lui explique que inciter à suivre l’exemple des bodhisattva, au lieu de se perdre dans le pêché.

L’enseignement du roi Anala sur la cruauté comme moyen de révélation de la loi est le seul de ce genre que recevra Sudhana. Il séjourne ensuite auprès d’une série de maîtres qui tous évoquent les miracles accomplis par le samadhi, lui expliquent que l’illumination peut être reçue en rendant un hommage constant aux bouddhas et que l’accumulation des mérites au cours des existences précédentes confère un statut exceptionnel.

On s’étonne de voir Sudhana rencontrer le maître du panthéon hindou, le dieu Siva Mahadeva, aisément reconnaissable parce qu’il est toujours représenté avec ses attributs principaux : un rosaire et un chasse-mouche. II est intéressant aussi de noter que Sudhana est un jour envoyé à Kapilavastu, lieu de naissance du Bouddha historique, pour y recevoir l’enseignement des Huit Déesses de la Nuit. De là, Sudhana est envoyé chez la déesse du parc Lumbini, qui lui décrit avec force détails les miracles qui eurent lieu au moment de la naissance du prince Siddhârta.

Sudhana rend également visite à la reine Maya, mère du prince Siddhârta. Elle vit sur un lotus gigantesque qui s’élève dans le ciel. Elle lui récite les noms des bouddhas auxquels elle a donné naissance au cours d’existences antérieures.

La quête de Sudhana décrite dans la seconde galerie de Chandi Borobudur se termine par la rencontre de Sudhana et du bodhisattva Maitreya, le futur Bouddha humain.

Maitreya réside dans le « Palais Élevé » (kutagara) de Mahavyuha, dans le pays de Samudrakatiha. Quand il a fini de donner son enseignement à Sudhana, il l’invite à pénétrer dans sa merveilleuse résidence. Sur un claquement de ses doigts, les portes du kutagara s’ouvrent et Sudhana pénètre dans un monde d’une splendeur sans pareille. Il admire les merveilles du royaume céleste, les vertus du Bodhisattva (troisième galerie de Chandi Borobudur) et assiste aux miracles innombrables accomplis par Maitreya. Sudhana ne peut pas réellement saisir ce qui lui arrive tant il est impressionné. Alors Maitreya vient à son secours dans le kutagara et rompt l’enchantement en faisant de nouveau claquer ses doigts. Il lui transmet ses dernières instructions et l’envoie chez le bodhisattva Manjusri.

Après un bref entretien avec celui-ci, Suddhana se rend à la résidence du bodhisattva Samantabhadra (quatrième galerie). La série tout entière de reliefs traite maintenant de l’enseignement de Samantabhadra qui touche la tête de Sudhana afin de lui donner le samadhi final. A ce stade, le récit se perd dans une profusion de miracles et d’apparitions concernant des bouddhas et des bodhisattva célestes et, enfin, Sudhana acquiert la Sagesse Suprême et la Vérité Ultime.

Chandi Borobudur Dr. Soekmono 41-46

Liste des 53 guides spirituels de Sudhana

mardi 2 octobre 2012

Transformer la lumière...en lumière


Patrick Carré avait publié une partie de sa traduction du pavillon de l’Essentiel des Ornements de Vairocana sur son blog. Cela m'avait inspiré le blog Le château endormi, qui en faisait une lecture angoissée ou "bouchée" comme écrit Patrick dans ses Notes pour vous saluer, très riches et intéressantes.

Le recueil de distiques (S. Dohākośanāma Mahāmudropadeśa) attribué à  Śavaripa/Saraha explique que plusieurs réactions sont possibles à l'énonciation de la vérité :
15. Le lait de la lionne ne peut être digéré tous
Le rugissement de la lionne dans la forêt
Effraie le petit gibier,
Mais fait accourir les lionceaux avec joie.
16. Quand il est révélé que la béatitude universelle est depuis toujours sans production
Les être confus aux concepts erronés seront effrayés
Tandis que les êtres fortunés auront les poils hérissés de joie.
[1] 
Choisissez votre camp, lionceaux ou couards ? Peut-être les deux ?

L'imagerie du Pavillon tout comme la phase création (S. utpattikrama T. bskyed rim) n'est pas dangereuse, car elle est faite de lumière. C'est vrai. La pensée est naturellement lumineuse (S. cittaṃ prabhāsvaram), qu'elle soit pure ou impure. C'est vrai pour l'imagerie du Pavillon, c'est vrai pour nos angoisses, nos cauchemars et pour nos souffrances. Mais le fait que celles-ci soient lumière ne met apparemment pas "à l'abri", s'il n'y a pas reconnaissance. En revanche, si la lumière est reconnue, qu'importe ce qu'elle éclaire ?

D’où vient la phase de création  ? McMahan avait remarqué que l’imagerie dans les soûtras du Grand Véhicule ont sans doute un lien avec l’imagerie des rituels tantriques. Un passage à un niveau de concrétisation encore plus poussée de l’imagerie, pour envahir l’expérience ordinaire et pour la remplacer. Remplacer de la lumière par de la lumière. Quelle était au fond la nécessité de cet élément rituel et comment s’articule-t-il au travail spirituel ? Les réponses habituelles à cette question ne me satisfont pas trop. Je laisserai donc répondre ceux qui préconisent cette solution.

Selon Mc Mahan, l’imagerie des soutras était un développement des métaphores de la doctrine. L’imagerie est donc un aide pour purifier l’esprit, c’est-à-dire pour éliminer les affections (S. kleśa) et leurs causes, et en attendant, éventuellement, les encercler progressivement et les écraser sous des émotions nobles et conductibles à l’éveil. Pour éviter que l’esprit soit rempli par du négatif, on le bourre avec du positif, du pur, ...ou de leurs représentations ? Le véritable Éveillé, c’est l’ensemble de ces qualités, bien déterminées et énumérées. Pour aider à remémoriser les qualités du Bouddha (S. buddhānusmṛtayah), les moines utilisaient des représentations, qui ont connu leur propre évolution par la suite, en passant par les soûtras du Grand Véhicule et les tantras.

Mais l’esprit n’est pas un dépôt où l’on peut entasser des qualités à volonté. La pointe de l’esprit, sa partie vive, est l’attention, qui choisie sa compagnie. Elle n’est pas à mettre « sous toutes les mains ». Elle est précieuse. C'est pourquoi il est souvent recommandé de monter la garde aux portes.

Alors, à mon avis très personnelle, c’est dommage de surconsacrer l’attention à de l’imagerie sous conserve, ou à quoi que ce soit d’autre par ailleurs. La création de l’imagerie est sans doute la meilleure partie de celle-ci. La « lecture » ou autre transmission de l’imagerie ainsi créée peut encore être l’occasion d’une ouverture d’esprit (par reconnexion à la métaphore, à la doctrine…). Mais était-il nécessaire de l'exploiter encore davantage par la suite ? Cela ne ressemble-t-il pas un peu à une logique de merchandising (avec ou sans son aspect mercantile) ? J’ai du mal avec la réanimation artificielle de cette imagerie sous forme de rituel en l’attelant à l’attention.
Nous avons tous nos points faibles.

***

[1] 15. seng ge'i 'o ma snod ngan phal par min//
ji ltar nags na seng ge'i nga ro yis//
ri dwags phra mo thams cad skrag 'gyur yang*//
seng phrug rnams ni dga' bas rgyug pa ltar/
16. gdod nas ma skyes bde chen 'di bstan pas//
rmongs pa log rtog can rnams skrag 'gyur yang*//
skal ldan rab tu dga' bas spu zing byed/

samedi 19 mai 2012

Le château endormi




Quand on lit le Gaṇḍavyūha (de l'Avataṃsaka Sūtra) et la belle traduction (Livre de l’Entrée dans la dimension absolue, traduit au complet en chinois pour la première fois en 420) qu'en prépare Patrick Carré, on a le choix entre diverses approches d'interprétation. Il peut être vu comme l'Éveillé manifeste du saṃbhogakāya avec toutes les manifestations propres à l'Éveil, là où le dharmakāya (non-manifeste) n'est que la reconnaissance directe de l'Éveil (Lonchenpa). Plusieurs auteurs contemporains (MacMahan, Douglas Osto) y voient un prédécesseur du tantrisme bouddhiste. Il peut être lu comme une expression libre de l'interpénétration, l'inter-être ou interdépendance. On peut faire une lecture plutôt premier degré inspirant la conduite des bodhisattvas.

Pour un lecteur moderne, la vision vertigineuse de Sudhana a quelque chose de dérangeant et de claustrophobe (Sartre parlerait sans doute de nausée), malgré la volonté évidente de créer de l’infini. C’est que cet infini est créé avec « du même ». Une monstruosité. C’est comme si la totalité de l’espace et du temps sont à la fois comprimés et étalés en un seul instant et en un seul endroit qui est une sorte de Las Vegas avec des miroirs partout. Ça sent le fric, le pouvoir et l’étalage d’opulence. Les figures reproduites à l’infini sont celles d’un bodhisattva qui imite à son tour (= est une reproduction de) le bouddha et ses douzes actes emblématiques. Sudhana s’apprête à son tour de participer à cette reproduction à l’infini. Dans cet infini, rien ne change pourtant. Les êtres restent les êtres, les bouddhas des bouddhas, les souverains cosmiques des souverains cosmiques, et leurs sujets des sujets. L’unique objectif semble être de rejoindre cette reproduction de l’infini (comme un arrêt sur image de l’infini), à l’infini. Il y a quelque chose de figé. Et en effet, à un certain moment, Sudhana voit même 
« les bustes les plus divers : des bustes de bouddhas, de bodhisattvas, de dieux, de nâgas, de yakshas et ainsi de suite jusqu’à : des bustes de protecteurs des mondes, de souverains cosmiques, de rois, de princes, de ministres, de fonctionnaires et ainsi de suite jusqu’à : des bustes de moines, de nonnes, de pratiquants et de pratiquantes laïques, les uns chargés de guirlandes de fleurs, les autres de collier et d’autres de bijoux ; certains se tenaient inclinés, les mains jointes avec respect et les yeux levés sans ciller ; certains encore chantaient des louanges et d’autres entraient en samâdhi ». 
On dirait presque le prince charmant rentrant dans le château de la belle au bois dormant.

Tout y est construit, arrangé et sous contrôle. Ça manque de vie, de nature qui produit et reproduit à la sauvage, en improvisant. Ça manque de spontané et d’imprévu.
« Sudhana vit encore Maitreya servir ses amis de bien en les parant de tous les joyaux ; il le vit auprès de chacun de ses amis en train de lui faire des offrandes et de recevoir ses instructions pour les mettre en pratique jusqu’au niveau de la consécration finale. »
Cet arrêt sur image est comme le bleu (blueprint), bleu lapis lazuli ?, d’un ciel imaginaire imprimé sur la terre, d’une société bouddhiste idéalisée qu’essaiaient de réproduire les centres monastiques, jusqu’à dans les moindres gestes et détails, dans leur fonctionnement quotidien, les rituels et les cérémonies. Tout est imitation, reproduction et répétition. On y tourne en rond. C'est partiellement à cause de la nature même des symboles qui ne peuvent être que figés. Par quelle grâce, par quel miracle, l’éveil (l'intuition) peut-il faire irruption au milieu de ce monde figé et endormi, où « les pratiques extraordinaires » semblent avoir pour seul but de le maintenir dans sa fixité ? Qu’est ce qui fera qu’un dormeur se réveille ? Que « la vérité éclate dans l’événement et se propage comme une flamme poussée par le souffle d’un effort subjectif inépuisable » ?[1] Le baiser de la vie. Sudhana, y aura-t-il droit ?
« Or en se réveillant, le dormeur saurait immédiatement que tout cela n’était qu’un rêve mais qu’il en garderait un souvenir précis : et c’était une expérience analogue que le jeune Sudhana était en train de vivre. […] C’est alors que, ramenant ses bénédictions, le bodhisattva grand être Maitreya entra dans le grand pavillon. Il claqua des doigts et dit à Sudhana : »
On prend de l’espoir, c’est sans doute ici que l’éveil va faire irruption, que le foudre frappera… Mais,
« Voilà pourquoi, noble fils, tu devrais te rendre auprès de Mañjuśrī sans éprouver de lassitude. C’est lui qui t’expliquera toutes les qualités positives parce que les amis de bien que tu as rencontrés, les activités des bodhisattvas dont tu as pris connaissance, les libérations dont tu as franchi le seuil et les grands vœux que tu as accomplis, tout cela résulte de la force des bénédictions de Mañjuśrī. Mañjuśrī a atteint le terme ultime de tout ce qui se peut. »
Bref, il l’invite à re-rentrer dans le rêve, toutefois « sans éprouver de lassitude », car le devoir (dharma) d’un bodhisattva, s'il est une répétition et une imitation à l'infini, ne peut pas une partie de plaisir.

Ce qui le sauve, comme ce qui aurait sauvé Sainte Thérèse, c'est d'être en contact avec le dharmakāya tout en évoluant dans le saṃbhogakāya. 
"...[Sainte Thérèse] a édifié au dehors le Dieu précis de l'Ecriture, en même temps qu'elle édifiait au dedans le Dieu confus du Pseudo-Aréopagite, l'unité du néoplatonisme." (Henri Delacroix, Les grands mystiques Chrétiens) 
Évidemment, d'autres interprétations sont possibles et nécessaires.



Illustration par Gustave Doré pour La Belle au Bois dormant dans Les Contes de Perrault. Paris, Hetzel, 1862. Gravure sur bois par Emile Deschamps (19,5 x 24,3 cm)

[1] DanielBensaïd sur Alain Badiou 

vendredi 27 avril 2012

Deux types de tantras




MacMahan du Franklin & Marshall College écrit dans son article Transpositions of Metaphor and Imagery in the Gaṇḍavyūha and Tantric Buddhist Practice, que les sādhana tantriques sont le développement ritualiste de la narration des rencontres entre des Éveillés et des bodhisattvas dans les sūtra du mahāyāna. Selon lui, c’est le plus évident dans le Gaṇḍavyūha Sūtra (2ème siècle), où est raconté la rencontre entre Sudhana et Maitreya et Samantabhadra. Maitreya le conduit dans la « tour (ou palais) des ornements de Vairocana »[1], qui représente le dharmadhātu, « le plan de l’ainsité où tous les phénomènes interagissent et où le microcosme et le macrocosme co-existent. » Vairocana est l’Éveillé en tant que la personnification du dharmadhātu. Sa visite devient une mise en abyme sans fin.

Par un seul claquement de doigt, Maitreya fait disparaître la vision, montrant ainsi sa véritable nature.[2] Sudhana a alors une vision du bodhisattva Samantabhadra assis sur un lotus (verset 92 et suite), irradiant des lumières dans tout l’univers, son corps contenant des milliards de terres pures avec des rivières, des montagnes de joyaux, des forêts, des villages des formes de vie innombrables. Sudhana voit simultanément le passé, le présent et le futur des terres pures.[3] Il atteint les dix états de connaissance parfaite, [4]et voit que l’intérieur du corps de Samantabhadra contient d’innombrables terres pures où des Éveillés enseignent le Dharma au milieu d’assemblées de bodhisattvas, et d’innombrables mondes dans tous les pores de corps de Samantabhadra. En voyant le monde tel qu’il est, il voit que tous les phénomènes sont à la fois distincts et pénétrant (S. praveśa T. ‘jug) tous les autres phénomènes, pénétrant lui-même le dharmadhātu, ce qui lui permet d’atteindre l’état « égal à Samantabhadra ». Pour MacMahan, la description détaillée du palais, du bouddha central et son entourage, préfigurent les maṇḍala et les consécrations. Dans ces représentations, les bouddhas sont représentés comme des véritables monarques universels (cakravartins) présidant sur des cercles de bodhisattvas. Le symbolisme et les attributs utilisés sont alors ceux du monarque universel ou d’un suzerain (S. rājādhirāja)[5].

A l’image de la consécration de Maitreya, intronisé comme régent (S. yuvarāja) par le Bouddha avant que ce dernier ne descende de Tuṣita pour prendre naissance sur la terre et de conduire sa carrière de Bouddha. Il y a clairement un parallèle entre le prince héritier lors de son investiture et le bodhisattva de la dixième bhūmi au moment où il devient «Roi du dharma».[6] Le tantrisme est centré sur les rites de consécration (T. dbang S. abiṣeka) des bodhisattvas, comme Sudhana, en voie de devenir de véritables bouddhas. L’excellent livre de Ronald Davidson Indian Esoteric Buddhism explique comment les rites de consécration/couronnement (S. abhiṣeka) dans le bouddhisme indien sont calqués sur les rites de la consécration royale[7]. Ce premier type de tantras bouddhistes se développe dans un cadre monastique en prolongement des sūtras du mahāyāna et en s’appuyant sur les rites de couronnement. Ils étaient très appréciés par les classes gouvernantes, utilisant la religion pour renforcer leur pouvoir et pour organiser les cérémonies. Cela était valable pour l’Inde, comme pour la Chine (mandarins) et ailleurs. Les moines bouddhistes spécialisés en tantras n’étaient pas les seuls adeptes de mantras (mantrins) et d’incantations (dhāraṇī) à la cour. La concurrence avec les maîtres ésotériques d’autres religions (shivaïstes, jains…) était féroce. Les uns étaient influencés par les autres et l’on s’adaptait évidemment à la demande en empruntant aux uns et aux autres[8].

Un autre type de tantras avait été développé dans le milieu des siddhas. Le phénomène des siddhas, qui plonge ses racines dans la mythologie indienne et la recherche de l’immortalité et du nectar de l’immortalité, avait influencé pratiquement toutes les religions indiennes. Les théories sur le nectar de l’immortalité et sa nature varient. Le mouvement Kaula qui vient de Macchanda ou Matsyendranātha, a eu une très grande influence sur le phénomène des mahāsiddhas bouddhistes. Les hagiographies racontent comment des moines bouddhistes, ayant pratiqué les tantras (donc du premier type), sont insatisfaits des résultats, rendent leurs vœux et partent à la recherche de siddha-vidyādhara (T. rigs sngags ‘chang ba grub pa po)[9] humains (mahāsiddhas). Les instructions et les méthodes (alchimie, kaula, cultes locaux…) qu’ils trouvent et reçoivent sont progressivement intégrées dans le système de tantras classique, et formeront une nouvelle catégorie, les yoginī-tantra davantage sexués. Davidson cite le Guhyasamāja« [Nous parlons de] l’égarement, de l’aversion et du désir ; mais le désir se trouve toujours dans le vajra [pénis]. Ainsi, les moyens habiles (S. upāya) des bouddhas sont compris comme le vajrayāna. »[10] Jusqu’alors, le vajra, tenu dans la main (T. phyag na rdo rje) par Vajrapāṇi, était le sceptre symbolique de la protection[11] exercé par Vajrapāṇi contre l’influence de Māra ou [Śiva] Maheśvara dans les monastères bouddhistes.[12]  (Voir le billet de Dan Martin sur le vajra comme ustensile rituel, emblème et symbole (en anglais)).

Cette nouvelle approche en revanche est inclusiviste et fait feu de tout bois.

Illustration : Vajra, Cambodge, Post-Bayon (1250-1431) bronze, Musée Guimet, MA 1617


[1] “tower [or palace—again, a kūṭāgāra] of the adornments of Vairocana.” The palace represents the dharmadhātu, the realm of suchness wherein all phenomena interpenetrate and the microcosm and macrocosm become co-extensive.
[2] “This is the nature of things; all elements of existence are characterized by malleability and impermanence, and are controlled by the knowledge of the bodhisattvas; thus, they are by nature not fully real, but are like illusions, dreams, reflections.”
[3] Voir l’Hymne du dharmadhātu, à partir de verset 92.
[4] Voir l’Inconcevable, verset 81
[5] Indian Esoteric Buddhism, A social history of the tantric movement, Ronald M. Davidson.
[6] Mantras et mandarins, Michael Strickmann, p.85
[7] Indian Esoteric Buddhism, A social history of the tantric movement, Ronald M. Davidson, p. 122
[8] Davidson, p. 191
[9] Davidson, p. 196
[10] Davidson, p. 197 Guhyasamāja XVIII.52 : « moho dveṣas tathā rāgaḥ sadā vajre ratiḥ sthitā/ upāyas tena buddhānam vajrayānam iti smṛtaṃ. »
[11] Comme un daṇḍa, le bâton de la loi
[12] Davidson, p. 197