mardi 27 avril 2021

Ce n'est pas une coutume tibétaine...


Le Dalai Lama rencontre des survivants et des victimes à Rotterdam (2018) [Photo : Marlies Bosch]

‘Not The Tibetan Way’: The Dalai Lama’s Realpolitik Concerning Abusive Teachers


Stuart Lachs et Rob Hogendoorn viennent de publier un article sans fard sur des aspects moins connus du Dalaï-lama, chef spirituel et porte-parole du peuple tibétain après avoir été son chef séculier officiel (jusqu’en 2011). Les deux auteurs considèrent l’activité du Dalaï-lama comme celle d’un prêtre ordinaire (tout comme le Dalaï-lama lui-même “Je suis un simple moine”) et d’un point de vue terrestre. Il n’y a donc pas de place pour des raisons impénétrables, de folle sagesse, de prescience, de clairvoyance, de sagesse supramondaine etc. Dans l’article, le statut du tulkou se limite ainsi à l’institution ou l’office d’un tulkou, dont le nouveau fonctionnaire est choisi après la mort du précédent. L’institution du Dalaï-Lama commença officiellement au XVIIème siècle, et la plupart des Dalaï-Lamas ont dû partager leur pouvoir avec des régents, des patrons laïcs, des ministres, … Seuls, “le grand cinquième”, “le grand treizième” et “le grand quatorzième”, l’actuel, ont pu activement gouverner le Tibet et les Tibétains.

L’article nous apprend que le règne du XIVème DL a été plus long que celui de la reine Elizabeth II, et qu’il a vu passer huit papes et connu l’inauguration de 15 présidents étatsuniens, et d’autres puissants du monde. Il a entretenu des amitiés diplomatiques avec bon nombre parmi eux. D’autres amitiés sont plus personnelles et/ou d’ordre spirituel, notamment avec des leaders religieux (sectaires ou non) bouddhistes et non-bouddhistes. Et puis, il y a quelques amitiésencombrantes et malvenues. Nos auteurs passent en revue les relations du Dalaï-lama avec quatre maîtres abusifs bouddhistes et non-bouddhistes : Keith Raniere de Nxivm (condamné à 120 ans de prison), Chogyam Trungpa et son organisation (Thomas Rich - le régent vajra -, Sakyong Mipham), Shoko Asahara (condamné à mort et exécuté) d’Aum Shinrikyō, et Sogyal Lakar de Rigpa. Pour les détails, je renvoie vers l’article (en anglais), qui donne des détails moins connus, et à des blogs anciens (en français).

Comment “Océan de Doctrine du Bouddha” (tib. bstan ‘dzin rgya mtsho, le nom du Dalaï-lama XIV), réincarnation du Dalaï-Lama et avatar d’Avalokiteśvara, a-t-il pu avoir de si mauvaises fréquentations, à répétition, et longtemps après avoir été informé des abus ? Adeptes de folle sagesse et de compassion impartiale et inconditionnée s’abstenir. Qu’y avait-il à gagner dans ces relations ?[1] Pourquoi ne pas avoir fait appel à son autorité spirituelle (ou séculière) pour mettre de l’ordre, comme il l’avait su le faire dans d’autres cas ?[2] Certains disent que cela ne se fait pas chez les bouddhistes, qui ne seraient pas “des justiciers[3]... ou que le Dalaï-lama préfère que les maîtres abusifs voient par eux-mêmes leur erreur et s’améliorent[4]. Compliqué, si l’erreur n’est pas vue, voire considérée comme l’expression d’un comportement éveillée antinomique, destinée à “faire s’éveiller” autrui, ou à dompter lego.

Le Dalaï-lama, et quelques autres (plutôt très rares), admettent qu’il s’agit bien d’erreurs et des fautes morales. Entre laisser faire les abuseurs se rendre compte d’eux-mêmes de leur “erreur” (y compris parfois des crimes), et inciter les survivants à rendre publiques ces fautes dans les médias, le grand quatorzième lui-même reste impassible (le changement ne viendra pas de Dharamsala). Impassible, tout en fréquentant depuis 1993 (tenue de la fameuse réunion), des maîtres abusifs et leurs communautés abusives, les cautionnant par des lettres de recommandation, s’affichant avec eux, les recommandant à leurs disciples “fortunés” de les avoir rencontrés, rédigeant les avant-propos de leurs livres, et recevant leurs dons pour les divers projets et les charités du Dalaï-lama. Ne pas cracher dans la soupe et ne pas faire des vagues semblent être les mots d’ordre général.

Ce n’est pas la coutume tibétaine (“Not the Tibetan way”, bod kyi lugs srol ma yin) de soutenir les survivants d’abus de pouvoir. Il y en a même qui prétendent que ce ne sont pas des abus de pouvoir, qu’il n’y a pas de survivants, et que les “survivants” devraient au contraire s’estimer heureux que le maître s’était occupé d’eux[5]. Ce n’est pas le cas du Dalaï-Lama, mais ce n’est pour autant qu’il réprimande les maîtres abusifs ou qu’il soutient les survivants.

En la personne du Dalaï-Lama, le peuple tibétain en exil avait signé la Charte des Tibétains en exil et la Déclaration universelle des droits de lhomme. Le Dalaï-Lama, à titre plus individuel, pense que le monde a plutôt besoin d’une éthique séculière que de davantage de religion. Il a dit qu’il pensait que l'institution des tulkous est un relief féodal, qui conduit souvent à “de la politique de lamas” (“lama politics”), et qu’il faudrait y mettre fin. Sans prendre aucune mesure dans ce sens. Ces engagements ne sont pas traditionnellement une “coutume tibétaine”, mais ils pourraient le devenir, et y souscrire y engage en théorie. Le Dalaï-lama a l’image d’un sage engagé, et il s’adresse régulièrement aux occidentaux dans ce sens. Réellement mettre en pratique ces engagements est nettement plus difficile, et pas seulement pour les Tibétains…

Pour nos deux auteurs, le Dalaï-lama est un “simple” prêtre[6], comme les prêtres experts en médias et en politique d’autres religions, avec les mêmes qualités et les mêmes défauts. Notamment la même tendance à ne pas gérer le problème des abus de pouvoir, à maîtriser les dégâts, et à ne pas intervenir en faveur des survivants.

En septembre 2018, suite à une pétition, le Dalaï-lama avait accepté de recevoir une petite délégation de survivants à Rotterdam (Pays-Bas). Rob Hogendoorn raconte la scène en plus de détails. Le Dalaï-lama passa les 15 premières minutes en mode “enseignement”, sans écouter ce que les survivants avaient à lui dire. L’un d’eux a dû lui couper la parole, pour que leur témoignage soit entendu. Le Dalaï-lama ne se rendait pas compte de la difficulté d’effectivement “rendre public” (“make public”) les abus, et du courage que cela demande aux survivants (notamment face aux fortes pressions de la communauté, voir le cas de Dagri Rinpoché). Quand le Dalaï-lama répliqua qu’il ne fallait pas mettre toute la responsabilité sur ses épaules à lui, une des femmes lui répondit qu’il en alla de même pour les survivants en voulant leur faire porter tout le poids pour rendre public les abus. Quand un autre membre de la délégation racontait au Dalaï-lama sa vie de jeune garçon dans un centre au Sud de la France, où il fut battu fréquemment par son éducateur sous les instructions de son lama, tandis que le lama abusait sexuellement des filles du centre, le Dalaï-lama eut du mal à faire preuve de sympathie. Une des femmes présentes demanda au Dalaï-lama s’il ne pouvait pas dire simplement qu’il regrettait ce qui s’était passé…

Suite à cette rencontre, le Dalaï-lama avait accepté de demander à l’institut Mind & Life d’organiser une rencontre autour du thème la sexualité humaine, l’abus sexuel par des enseignants religieux et laïcs, et les traumatismes sexuels. Il avait également accepté de mettre le sujet des abus à lordre du jour dune grande rencontre entre chefs décoles tibétaines prévue à Dharmasala 2018. Pas de nouvelles depuis



Je vous recommande vivement la lecture de l’article ‘Not The Tibetan Way’: The Dalai Lama’s Realpolitik Concerning Abusive Teachers

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[1] Voir le paragraphe “Symbolic Capital”, dans Not the Tibetan Way

[2] L’affaire Shougden, Michael Roach, ...

[3] « Ce n’est pas notre rôle d’œuvrer en justiciers », affirme Ricard. « Il existe maintenant des milliers de centres bouddhistes dans le monde, tous indépendants les uns des autres », rappelle-t-il, soulignant que «le bouddhisme n’est pas organisé de façon hiérarchique comme c'est le cas, par exemple, de l’Eglise Catholique ». Marianne, Scandale chez les bouddhistes : Matthieu Ricard recommande aux disciples plus de vigilance, Elodie Emery, 20/07/2017.

[4] “‘It is not the Tibetan way to confront errant behavior on the part of the lamas.
We prefer to let them learn about their mistakes on their own,’ the Dalai Lama told John Steinbeck IV and his wife Nancy
.” Not the Tibetan Way...

[5] Voir les propos de Gyatrul Rinpoche :

N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence” Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59 Voir aussi mon blog Du féminisme éveillé, vraiment ?

[6]We use the word ‘priest’ here in its neutral sense, derived from the ecclesiastical Latin presbyter or ‘elder,’ to denote a person who performs religious ceremonies and duties in a non-Christian religion.” Not the Tibetan Way

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