jeudi 3 décembre 2020

"C'est dur d'être aimé par les cons"


"Anger"

Chizuo Matsumoto (1955-2018) alias Shōkō Asahara avait d’abord fait des études d'acupuncture et de médecine chinoise, avant de s’intéresser à l’ésotérisme pendant les années du "mikkyō boom" et de fréquenter la secte Agonshū. En 1984, l’année où Kiriyama Seiyū invita le Dalaï-Lama (mai 1984), pour participer à un rituel du feu (skt. homa) au Nippon Budōkan, Shōkō Asahara lança sa propre carrière d’entrepreneur charismatique en créant d’abord la Société Aum, avant de la transformer en 1987 en la secte Aum Shinrikyō (“Vérité suprême d'Aum”), plus tard (1995) responsable pour les attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo.
La secte Aum faisait pratiquer le yoga à ses fidèles qui, pendant ces séances, vivaient parfois des expériences comme voir une lumière ou sentir l’énergie monter en soi : des phénomènes psychologiques que les yogis à la pratique intensive ou les moines bouddhistes ressentent également. Mais la secte Aum faisait de ces phénomènes des « expériences divines » : la preuve que les disciples avaient atteint un certain niveau spirituel, grâce à l’énergie prodiguée par leur gourou. Pour que plus de fidèles atteignent cette « expérience divine », la secte fabriqua par la suite des drogues, notamment des amphétamines et du LSD, administrées aux disciples dans le cadre de cérémonies.” (Wikipédia)

En 1984, Shōkō Asahara avait donc assisté au rituel de feu conduit par Kiriyama Seiyū (de la secte Agonshū qu’il fréquenta) et le Dalaï-Lama. En 1986, il fit un voyage en Inde, pour atteindre l’éveil en pratiquant l’essence du taoïsme, du yoga (Shōkō Asahara s’identifia aussi à Śiva, pour son côté destructif...[1]) et du bouddhisme. C’est “dans les Himalayas” qu’il trouva la “vibration sacrée”. 


En février 1987, il fut reçu par le Dalaï-Lama, qui en partant lui aurait dit : 
Cher ami, ... regardez le bouddhisme du Japon d'aujourd'hui. Il a dégénéré en cérémonialisme et a perdu la vérité essentielle des enseignements. ... Si cette situation continue, ... le bouddhisme disparaîtra du Japon. Il faut faire quelque chose" 
Le Dalaï-Lama lui aurait confié alors une mission spirituelle : "Vous devriez répandre le vrai bouddhisme là-bas [au Japon]. ... Vous pouvez bien le faire, parce que vous avez l'esprit d'un Bouddha. Si vous le faites, j'en serais très heureux. Cela m'aidera dans ma mission"[2].
C’est en rentrant au Japon qu’il commença à enseigner la “Vérité suprême d'Aum”, prêt à "sauver" les gens au même titre que le bouddha Śākyamuni... ou Shiva.... Il avait une relation privilégiée avec Nostradamus comme Kiriyama Seiyū. Pourquoi avait-il été reçu par le Dalaï-Lama à plusieurs reprises ? Selon le journaliste Christopher Hitchens (His Material Highness”, Salon Magazine, 13 juillet 1998), Shōkō Asahara aurait fait don de 45 millions de roupies, soit environ 170 millions de yens (environ 1,2 million de dollars), et il avait été récompensé pour ses efforts par plusieurs rencontres. Un article de Libération du 13 octobre 1995 rapporte que “le gouvernement en exil du dalaï-lama a[vait] accepté des donations de Shoko Asahara, le chef de la secte japonaise Aum, mais uniquement pour améliorer le sort de réfugiés tibétains.”

La secte de Asahara comptait vingt organisations dans tout le Japon, trente sociétés dans différentes branches (également étrangères), une société commerciale à Taïwan, un élevage de moutons en Australie, une plantation de thé au Sri Lanka, des programmes de radio et de télévision en Russie, une chaîne d'ordinateurs, des restaurants, des centres de remise en forme et une clinique. À son apogée, Aum-Shinrikyo avait 40 000 membres,10 000 au Japon et 30 000 en Russie. Après l'attentat, la secte fut officiellement dissous, mais avait continué à vivre sous le nom d'Aleph (Martin Heißwolf[3]).

Karmapa XVI avec Gilbert Bourdin au Mandarom en 1977 

Martin Heißwolf[4] semble établir un lien entre le nom “Aum” de la secte et laumisme de Gilbert Bourdin du Mandarom Shambhasalem, qui tenta une fusion entre l’ésotérisme de terroir et l’ésotérisme oriental. Ce sera pour un autre blog.

Les entrepreneurs charismatiques de tous genres semblent avoir un faible pour les maîtres ésotériques tibétains, qui le leur rendent bien. C’est sans doute simplement un échange de bons procédés. Les entrepreneurs charismatiques cherchent une caution spirituelle, et les maîtres ésotériques tibétains cherchent de l’argent. Pas pour eux-mêmes évidemment, mais pour leurs divers projets spirituels (construction de temples, de stupas, de statues-géants, des associations caritatives pour l’éducation des enfants, etc. etc.), afin de diffuser le Saint Dharma. Ce n’est pas de leur faute si certains de leurs collègues charismatiques déraillent carrément. 

En visite à Dharmasala

Sans le penchant “cérémonialiste” des Japonais, des Taïwanais, des Russes, des Occidentaux … s’intéresseraient-ils encore à eux ? Personne ne semble vouloir se tourner vers “le bouddhisme de Nalanda”, mais dès qu’il y a un gadget ésotérique à toutes fins utiles, des chercheurs spirituels partout dans le monde affluent. L’offre et la demande. Et l’ésotérisme à tellement à offrir, “the sky is the limit”...

DL et Raniere, à Dharamsala, on dirait la même pièce et la même table...
arrêt sur image The Vow (HBO) de Mark Vicente 

Conférence à Albany 2009 (photo HBO/The Mail)

Le Dalaï-Lama en a-t-il terminé avec ses déboires à cause d'amis encombrants ? La dernière en date était Keith Raniere de la secte Nxivm (voir Open Buddhism), qui vient d’être condamné le 27 octobre 2020 à une peine de prison de 120 ans et une amende de 1,75 millions de dollars. L’entrepreneur charismatique américain entretenait des contacts avec le Dalaï-Lama, qui avait préfacé son livre “The Sphinx and Thelxiepeia” (2009), et qui avait parlé à une conférence à Albany aux USA en 2009, à l’invitation de Raniere. Dans la série The Vow (de Mark Vicente, sur HBO, épisode 5&6), on voit les pourparlers entre l’équipe de Dalaï-Lama et l’équipe de Nxvium, pour régler quelques détails… là aussi, des dons importants auraient été faits au Dalaï-Lama pour ses bonnes oeuvres. L’affaire avait fait l’objet d’un article dans le Daily Mail, et lOffice du Dalaï-Lama avait réagi en précisant qu’aucun montant de cette somme (1 million de dollars) n’avait été reçue par le Dalaï-Lama ou par une de ses charités[5].

Extrait de la préface (The Sphinx and Thelxiepeia) du Dalai-lama :
Exercising of critical faculties in the Ethical real entails taking responsibility both for acts and for the underlying motives. If we do not take responsibility for our motives, whether positive or negative, the potential for harm is much greater. The moral value of a given act is to be judged in relation both to time, place, and circumstance and to the interests of everyone involved now and in the future. It is conceivable that a given act is ethically sound on one particular set of circumstances, but that at another time and place and under a different set of circumstances it may not be.

The authors of this book present readers with a challenge in seeking to contribute to building a compassionate, ethical humanity they often discuss recognised problems from unfamiliar angles. In the part of the world from which I come, there is a well-known adage that even when offered gold, device tested, beating it and burning it to ensure its value before accepting it. This means that rather than take any advice on trust. We should think about it and ask ourselves if it's useful. If we decide it is, then the sensible thing is to put it into practice
.”

***

[1] Aum Shinrikyo. Ein Kapitel krimineller Religionsgeschichte, Martin Repp, 1997

[2] The Cult at the End of the World: The Terrifying Story of the Aum Doomsday Cult, from the Subways of Tokyo to the Nuclear Arsenals of Russia, David E. Kaplan, Andrew Marshall, 1996, page 13. Traduction DeepL.
Dear friend, … Look at the Buddhism of Japan today. It has degenerated into ceremonialism and has lost the essential truth of the teachings. … If this situation continues, … Buddhism will vanish from Japan. Something needs to be done” (Kaplan and Marshall, 1996, p. 13). Thereupon the god-king entrusted him with a spiritual mission: “You should spread real Buddhism there [in Japan]. … You can do that well, because you have the mind of a Buddha. If you do so, I shall be very pleased. It will help me with my mission” (Kaplan and Marshall, 1996, p. 13).

[3] Japanese Understanding of Salvation: Soteriology in the Context of Japanese Animism, Martin Heißwolf, 2017.

Asahara’s “empire” consisted of twenty organizations all over Japan, thirty companies of various branches (also foreign), a trading company in Taiwan, a sheep breeding farm in Australia, a tea plantation in Sri Lanka, radio and TV programs in Russia, a computer chain, restaurants, fitness-centers and a clinic. In its heyday Aum-Shinrikyou [] had 40,000 members (Langbein et al. 2002, 159), 10,000 in Japan and 30,000 in Russia (Parachini and Furukawa 2007, 534). After the attack, Asahara was officially deposed. Aum-Shinrikyou [] lived on under the name Aleph [] and speedily recovered. As early as 1997, it had rebuilt fifteen local centers and recruited about 5,000 members (Langbein et al. 2002, 161). However, in 2009 they counted about 1,500 members (Ellington 2009, 168). In 2012 there were 1,200 to 1,300 members with a growth rate of about two hundred new members every year (Japan Today 2012).”

[4]Aum as religion goes back to Gilbert Bourdins’ (1923-1998) Aumism. In his late twenties, Bourdins dedicated himself to the search for the “divine,” he became a member of the Theosophical Society and the French Grande Loge Nationale, became actively involved in various societies affiliated with Rose-Cross, Martinism, the Kabbalah, and Alchemism, and showed interest in the Holy Grail. In the early 1960s he travelled to Rishikesh (in the Himalayas) and became acquainted with the influential guru Swami Sivananda, the founder of the Divine Life Society (Zoccatelli 2005, 215-216), from whom, at the occasion of his initiation as sannyasin, he received his new name, Hamsananda Sarasvati. He founded Aumism sometime in the 1970s or 1980s (Zoccatelli 2005, 217)

[5]We wish to categorically state that His Holiness the Dalai Lama never takes an honorarium or fee of any sort, nor does he require that any payment be made to charities or organizations, as a condition of his making a personal appearance. Therefore, the reported allegation has no basis. Neither His Holiness the Dalai Lama nor the Dalai Lama Foundation ever received the alleged $1 million in connection with His Holiness’s appearance in Albany. (The Office of His Holiness the Dalai Lama)

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