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dimanche 24 janvier 2021

Que faire du "lien féodal" désuet de l'institution des lamas ?


“I feel some of this lama institution is some sort of interference of feudal system,
that is out of date. It now must end.”

Le bouddhisme tibétain est une forme de bouddhisme tantrique indo-tibetain, où le guru prend une place centrale. Cette place devient encore essentielle dans la pratique dite “guruyoga” (tib. bla ma’i rnal ‘byor), où le disciple cherche à unir son esprit avec celui du guru, d’où l’importance de bien choisir le guru humain, qui va servir de médiateur. Dans certaines écoles, notamment l’école Kagyu, le chemin du guru, et la dévotion au guru deviennent la méthode d’éveil de prédilection.

Comme l’expérience directe, l’analyse (les listes de dharma, les cinq skandhas, les cinq éléments etc.), l’introspection, etc. sont importantes dans le bouddhisme, et qu’il convient d’examiner le buddhadharma, comme un orfèvre testerait de l’or, le vajrayāna, qui est une forme de bouddhisme, propose de bien examiner le guru, avant de se lier à lui, à travers des initiations, des instructions avancées, etc., car l’approche du vajrayāna ne permet pas que l’on revienne sur sa décision. On reviendra plus loin sur “ce qui” ne permettrait pas de revenir en arrière, ou de changer d’avis.

La voie du guruyoga est donc en quelque sorte contraire au bouddhisme, en ce qu’il convienne de ne plus utiliser son esprit analytique, et de développer la perception pure, afin d’aboutir à une réalisation de non-dualité, une fois l’examen du guru terminé. Elle demande l’engagement total (samaya) de celui que l’on ne peut pas appeler autrement que le disciple. La perception pure implique que ce que le bouddhisme considère être des fautes, ne sont plus considérés comme tels[1], dans l’apprentissage de la non-dualité.

Le cérémoniel du vajrayāna, et une partie de sa terminologie, reprend ceux du sacre d’un suzerain (rājādhirāja) médiéval indien[2]. Dans ce contexte, le mot samaya désigne le “lien féodal”. Briser ce lien conduirait, selon le vajrayāna, aux pires souffrances (infernales), et à l’exclusion du fruit ultime, le parfait état de bouddhéité.

Dans une vidéo Youtube (Dalai Lama speaks out about Sogyal Rinpoche), le Dalaï-Lama parle des abus de la part de certains guru, et met en cause le système qui permet cela. Il parle d’un système “féodal”, lequel terme est très approprié.
I feel some of this lama institution is some sort of interference of feudal system, that is out of date. It now must end.”
On voit bien que ce qui pose le problème à ce niveau du bouddhisme tibétain est cette relation au maître. Vu de l’occident, cette relation est en effet désuète, et cette soumission quasi-totale peut être qualifié de "féodale", quant à son principe. Dans le vajrayāna il s'agit de la relation maître-serviteur, avec l’engagement de loyauté totale, de perception pure, qui ne peut voir aucune faute en le maître.

Pourtant, le DalaÏ-Lama ne dit rien qui va dans le sens de l’abolition de ce système guruvāda féodal désuet. Il évoque la nécessité d’examiner le maître au préalable, avant de s’engager avec lui. Mais cela était déjà une recommandation faisant partie de ce système féodal. Au final, une petite indignation, mais rien ne change. “It now must end”, mais qui va l’abolir et comment ?

DKR à Londres, 1ère conférence

Dans la tournée de maîtrise de dégâts de Dzongsar KR, qui a eu lieu en 2018, après l’affaire Sogyal, celui-ci avait deux conférences au centre Rigpa de Londres. J’ai regardé la première qui est en ligne. Rien de vraiment intéressant la première heure et demie. Des questions sur le consentement (1:03), la folle sagesse et les moyens habiles (1:04), n’ont pas réellement reçu de réponse (1:24. On se tourne vers l’avenir, que faire désormais ? Une citation de Mingyur Rinpoché est présenté à DKR (1:32:00).
When the issue is people being hurt or laws being broken, the situation is different.
In that case, the violation of ethical norms needs to be addressed. If physical or sexual abuse has occurred, or there is financial impropriety or other breaches of ethics, it is in the best interest of the students, the community, and ultimately the teacher, to address the issues. Above all, if someone is being harmed, the safety of the victim comes first. This is not a Buddhist principle. This is a basic human value and should never be violated. The appropriate response depends on the situation. In some cases, if a teacher has acted inappropriately or harmfully but acknowledges the wrongdoing and commits to avoiding it in the future, then dealing with the matter internally may be adequate. But if there is a long-standing pattern of ethical violations, or if the abuse is extreme, or if the teacher is unwilling to take responsibility, it is appropriate to bring the behavior out into the open.
In these circumstances, it is not a breach of samaya to bring painful information to light. Naming destructive behaviors is a necessary step to protect those who are being harmed or who are in danger of being harmed in the future, and to safeguard the health of the community
.” Extrait de Lions Roar, When a Buddhist Teacher Crosses the Line, 26/10/2017 Mingyur Rinpoche
DKR est d’accord avec cette déclaration, mais remarque qu’il y a divers degrés d’engagement. L’engagement est généralement marqué par la prise d’une initiation auprès d’un maître. Certains prennent cependant des initiations, pour établir une connexion ou pour recevoir une bénédiction. Si, après analyse et après avoir pris la décision de s’engager avec un maître, l’on constate au bout d’un temps qu’il se comporte mal, etc. et que l’on rompt l’engagement, il s’agit d’une rupture du samaya (1:36:24). Une des solutions, est alors de s’éloigner du maître, sans faire de bruit (1:37:10). De toute façon, la critique n’est pas réellement admise dans aucune des écoles du bouddhisme. Une autre solution est de continuer son apprentissage auprès de ce maître, jusqu’à ce que l’on ait reçu les instructions les plus avancées, et ensuite on peut se retirer. Pourquoi perdre du temps à s’engager avec un autre, nous n’avons pas beaucoup de temps.

Même en ce qui concerne l’examen au préalable, c’est très bien, mais pendant combien de temps on va examiner son futur maître ? Tant que nous fonctionnons dans la dualité, nous trouverons toujours des défauts en le maître.

Petite digression, dans le cas de Dagri Rinpoché, Lama Zöpa Rinpoché de la FPMT avait écrit que Dagri Rinpoché était un saint, et que seul un autre saint était en mesure les actions d'un saint[3].

DKR nous suggère que cet examen préalable soit en fait impossible et infaisable. Quand il vient trop tard il est illégitime.

La différence entre le Dalaï-Lama et DKR est que le premier semble penser que ce système féodal est désuet, et qu’il faut l’abolir, mais sans ne rien faire qui va dans ce sens, et que le dernier ne veut pas “assouplir ("bend") les principes du vajrayāna”(1:14:40), il ne veut d’aucune réforme du vajrayāna, motivé par un changement d’époque, par le politiquement correct... S’il changeait les règles du vajrayāna, il deviendrait par là, le leader d’une secte.

DKR tente une esquive par le bouddhisme mainstream, en demandant Que se passerait-il si on mettait en cause le principe que tous les composés sont impermanents ? Il confond ainsi l’approche d’analyse et d’expérimentation directe, avec une approche de transmission d’une Révélation venant du Corps symbolique d’un Bouddha ou d’une divinité. La première se vérifie, la deuxième s’accepte par confiance et foi.

C’est à partir de 1:51:00 que DKR, après avoir répété que l’objectif final est de réaliser l’état du Guru, vient réellement aux faits.
Il y a des gurus ambitieux, mal formés, vicieux, égoïstes, qu’ils soient des gurus auto-proclamés ou officiellement reconnus, peu importe. Les abus, l’abus de faiblesse, l’abus sexuel, l’abus physique, financier, émotionnel, cela existe en effet. Il ne faut pas être naïf au point de penser que tous les lamas tibétains soient des saints. Non vraiment pas, et nous ne pouvons et ne devons pas les défendre, dans l’intérêt du Buddhadharma et du vajrayāna”. (fin de vidéo 1).
Quel est alors le principe du système féodal, désuet, auquel il faut mettre un terme ? Comment y mettre un terme, qui s’en chargera ? Le lien féodal (samaya) entre maître et disciple etc. etc. détermine la structure et l’hiérarchie féodale de tout l’ensemble. Il empêche que les uns critiquent les autres, même si la critique est justifiée et les faits avérés. Ni avant (pas le temps, la "dualité" empêche de juger), ni pendant, ni après. Dans le bouddhisme tibétain, ce lien féodal (samaya) sera-t-il plus fort que l'intérêt du buddhadharma et le vajrayāna, et causera-t-il un jour la ruine des deux ? 


"Old Boys'Club" film Guru in Disgrace de Jaap verhoeven

C’est pourquoi je pense que nous devrions retourner à la situation indienne originelle : ni réincarnation, ni institution de lamas. C’était une certaine tradition, mais une tradition très reliée au système féodal, une conception ancienne qui doit disparaître. Comme je l’avais dit précédemment, nous devrions être des bouddhistes du XXIème siècle. Pas suivre un chemin orthodoxe.”
Rencontre à Dharamsala le 25 octobre 2019 entre le Dalaï lama et des étudiants de l'Inde et du Bhoutan.

***

[2] Indian Esoteric Buddhism, a social history of the tantric movement, Ronald M. Davidson, p. 106 etc.

[3]We will have to achieve enlightenment in order to investigate the beginningless rebirths of Dagri Rinpoche. We have to be enlightened; otherwise, we can’t investigate. This is my logic.” Lama Zopa Rinpoches Advice to Students of Dagri Rinpoche 14/05/2019

jeudi 10 décembre 2020

Les racines néolibérales de la compassiologie


Le premier jour du Sommet mondial de la compassion, à Anaheim, Californie, USA, le 5 juillet 2015. Photo/Tenzin Choejor/OHHDL

Je me rends bien compte que ce sujet est trop important pour être traité dans un blog, et qu’il me manque les compétences, les connaissances et les moyens nécessaires. Comme ce sujet, essentiel, qui dépasse de loin le cadre du Dalaï-lama, n’est pas vraiment traité ailleurs, et qu’il peut être utile aux bouddhistes français et autres de prendre conscience de cette problématique, je me lance néanmoins. Comme d’habitude, ces billets peuvent évoluer, prendre de l’ampleur, et être suivis de billets supplémentaires avec des précisions, des ajouts, des corrections etc., comme c’est souvent le cas pour les “weblogs”/blogs. Les exemples donnés sont loin d’être complets et exhaustifs.

Pour la facilité, je crée les néologismes “compassiologie” et “compassiologique”, avec le mot latin “compassio” (compassion), et le mot grec “logos” (discours), et qui prend alors le sens de “connaissance de, ou discours sur la compassion”, voire de “science de la compassion”, quand la compassion devient un objet scientifique "sérieux".

La compassion, la charité, la miséricorde, l’altruisme, etc. sont des termes que l’on trouve fréquemment dans les religions, et signifient quelque chose de l’ordre d’une inclination à partager les maux et les souffrances d'autrui, à aimer de manière désintéressée (charité, philanthropie) les autres, et plus particulièrement les pauvres et les défavorisés, voire à aider ces derniers spirituellement et/ou matériellement.

Dans les années 1980, après les politiques ravageurs de la Révolution conservatrice de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, les conservateurs américains ressentaient le besoin de montrer un visage plus humain, et le “philanthropeDoug Wead (né en 1946), conseiller de George H.W. Bush, avait développé le concept de “conservatisme à visage humain” (compassionate conservatism, 1979), permettant aux conservateurs de garder tous les atouts en main, tout en maintenant leur politique à la fois conservateur et (néo)libérale, et en laissant aux entreprises caritatives d'aider les pauvres et les défavorisés. L’état ne vient donc plus en aide directement aux défavorisés, mais délègue cette activité aux entreprises caritatives (“charities”) en échange d’allègements fiscaux etc., et en accordant les mêmes avantages fiscaux aux entreprises et aux “philanthropes” faisant des dons généreux aux “charities” (voir mon blog Charité et compassion, et la politique dans tout cela ?). Ce fut un bond spectaculaire en avant de la bonté, de la générosité et de la compassion, à coups de dîners de charité, de levés de fonds (fundraising), de fondations caritatives, de bourses (grants), de prix etc.

Chaque “philanthrope” qui se respectait se devait d’avoir sa fondation, pour en faire profiter les pauvres, les défavorisés et toute l’humanité. Ils étaient particulièrement intéressés par l'éducation des enfants et des jeunes, car en apprenant des bonnes valeurs et les règles de jeu dès son plus jeune âge, ceux-ci avaient plus de chances de réussir et de devenir de bons citoyens. Traditionnellement, avant les Lumières et les luttes sociales etc., les religions étaient les spécialistes en bonnes valeurs, notamment la paix et la charité. Si tout le monde apprenait la compassion, la charité et l’entraide dès son plus jeune âge, sans tout attendre de l’état, le monde pourrait être bien meilleur. On voyait donc naître pas mal de fondations religieuses, interreligieuses, “séculières” intéressées par le concept de la compassion, accordant des dons, des bourses, et des prix à des institutions religieuses, ou “scientifiques” mettant en valeur la compassion, ou montrant et “prouvant” l’importance de celle-ci.

Ainsi, on voit par exemple naître le Prix Templeton, qui veut être une sorte de prix Nobel[1] des religions amies de la recherche dans le domaine des réalités spirituelles. La première à recevoir le prix était Mère Thérésa en 1973. Le Dalaï-Lama avait reçu le prix en 2012, et le roi Abdallah II de Jordanie en 2018.

Brian Bronfman accueille le Dalai-Lama à l'aéroport de Montréal en 2016

En 2000, est constituée la Fondation Bill-et-Melinda-Gates (BMGF), qui veut “améliorer les soins de santé et [ ] réduire l'extrême pauvreté [et] élargir l'accès à l’éducation et aux technologies de l'information. En 2006, la fondation de la famille Brian Bronfman (BBFF) qui cherche à développer les "idées philanthropiques” de Brian Bronfman, notamment “la paix en application[2]”. En 2008, c’est le tour à la fondation de foi Tony Blair (TBFF), qui propose “l’idéalisme comme le nouveau réalisme”, et qui veut lutter contre les extrémismes partout dans le monde, et mettre fin aux conflits, entre autres à travers l’éducation[3]. Les différentes fondations caritatives des philanthropes peuvent d’ailleurs se faire des dons mutuels. Ainsi, la TBBF de Tony Blair avait pu recevoir des dons de Bill Gates, de l’oligarque russe Oleg Deripask, du mogul du divertissement Haim Saban, etc. (The Telegraph, 7 décembre 2014). Ce ne sont que quelques exemples.

En 2004, Victor Chan organisa un colloque à Vancouver sur le thème de la paix et de la réconciliation. En 2005, il fonde avec le Dalaï-lama Le Centre dalaï-lama pour la paix et l'éducation. En 2006, le Dalaï-lama devient citoyen honoraire du Canada, et visite son nouveau centre, qui selon le journaliste Douglas Todd , « devient un champ de force pour un changement global - avec un accent particulier sur la réforme de l'éducation, la philanthropie mondiale et la promotion du droit des femmes ». En août 2009, la fondation Bronfman invite le Dalaï-Lama à Montréal pour une conférence "Éduquer le Coeur : le pouvoir de la compassion”[4]. C’est pendant la même période que Clare et Sara Bronfman, mettent le Dalaï-lama en contact avec Keith Raniere, que Sa Sainteté préface un des livres de Raniere, et qu’il fait une apparition à Albany, USA. En 2011, le Dalaï-lama préside la « Deuxième conférence mondiale sur les religions du monde après le 11 septembre 2001 » à Montréal, sur laquelle je reviendrai plus tard. En 2012, le Dalaï-lama reçoit donc le prix Templeton pour la raison suivante :
"[Sa Sainteté] encourage les recherches scientifiques sérieuses sur le pouvoir de la compassion, et son potentiel considérable pour résoudre les problèmes fondamentaux du monde - un thème qui est au cœur de ses enseignements. Dans le cadre de ces recherches, les "grandes questions" soulevées - telles que "La compassion peut-elle être apprise ou enseignée ? - reflètent l'intérêt profond du fondateur du prix Templeton, le regretté Sir John Templeton."[5]
En 2013, Victor Chan publia un second livre avec le dalaï-lama, The Wisdom of Compassion, “qui aborde notamment l'étude scientifique de la méditation sur la compassion” (wikipédia). C’est la même année que paraît en français le livre Plaidoyer pour l’altruisme, La Force de la bienveillance, de Matthieu Ricard, Nil.

Remise du Rapport de l'économie positive en 2013

Revenons à la « Deuxième conférence mondiale sur les religions du monde après le 11 septembre 2001 », qui s’était tenue le 7 septembre 2011 au Palais des Congrès de Montréal. L’événement était sponsorisé par les “Contributing Partners” :
McGill University, l'Université de Montreal,
Tony Blair Faith Foundation,
Brian Bronfman Family Foundation,
Canadian Centre for Ecumenism,
Centre of Research on Religion,
The Dalai Lama Foundation Canada,
The Montreal Council on Foreign Relations.
Conférence 2011 à Montréal pour protéger les religions contre la dénigration

Les racines néolibérales de la compassion et de la paix sociale peuvent aussi être plus ouvertement religieuses et conservatrices. Cette deuxième conférence avait pour objectif la constitution de la Déclaration universelle des droits de la personne par les « religions du monde », avec des amendements d’ordre religieux par rapport à la Déclaration universelle des droits de l’homme, et en faveur de certaines valeurs bien religieuses. La version de la deuxième Conférence controversée n’est malheureusement plus disponible (ni les photos de cet événement d’ailleurs, il y a eu un gros nettoyage), celle de la troisième Conférence très amendée est disponible ici. Certains organisateurs s’étaient distanciés[6] de la Deuxième conférence, notamment de la présence de Tariq Ramadan, et du thème perçu par certains comme “prônant l'interdiction de la critique des religions”. Les textes de la Déclaration (2ème Conférence) utilisaient le termedénigration.

Petit détournement. Célébration 80ème anniversaire avec George W.Bush au Texas

De toute façon, depuis 2012, le Dalaï-Lama, sans doute également stimulé par la raison du prix Templeton qui lui était accordé, avait fait de la compassion son thème favori, et était devenu la coqueluche des philanthropes conservateurs américains, qui se l’arrachaient. S’afficher avec le Dalaï-Lama montrait bien que les conservateurs “à visage humain” prenaient la compassion très au sérieux comme une nouvelle religion universelle en puissance. La compassion et la charité pouvaient très bien remplacer la justice sociale, la redistribution sociale, les services publics et autres idées “communistes”. Les conservateurs et des néolibérales démocrates arrivaient bien à s’entendre sur ce point. Le Dalaï-lama était devenu leur figure de proue, les philanthropes faisaient ruisseler leurs dons, bourses, prix etc. sur les institutions religieuses mettant en avant la compassion, et finançaient des études scientifiques “sérieuses” sur le pouvoir et les bienfaits de la compassion. Si la compassion pouvait en plus être innée plutôt qu’apprise, ce serait parfaitement merveilleux. Nous voyons actuellement les retombées de ces études compassiologiques et la propagation des valeurs compassiologiques.

***

[1] “Ce prix, qui récompense « le progrès de la recherche dans le domaine des réalités spirituelles », est systématiquement accompagné d’une somme plus élevée que pour le prix Nobel.”

[2] “The Brian Bronfman Family Foundation is especially interested in Applied Peace - that is, programs and approaches which, in very concrete ways, make ours a more harmonious and less violent society, with increased empathy, greater acceptance of diversity, more emotional intelligence, better communication, and a greater ability to prevent and resolve conflicts in a peaceful and effective manner. The BBFF will only support efforts that are practical in nature, leading to real change (whether in the individual or in society), with positive, tangible outcomes. We avoid all that is merely symbolic or largely political.”

[3] “The aim of the Foundation was to use the tools of modern communication to "educate, inform and develop understanding" about various faiths, and the relationships between them. It aimed to do this in such a way as to address global poverty and conflict.”

[4] August 2009 - BBFF supports the Dalai Lama's visit to Montreal through a stand-alone contribution to the planning and organizing of the visit. The BBFF was especially interested in the central theme of the visit, "ethics through education." This visit included both a public talk at the Bell Centre entitled "Educating the Heart: The Power of Compassion," and, most significantly, an event at which the Dalai Lama met with over 500 teachers-in-training, who will be instituting Quebec's new Ethics and Religious Culture program in the coming years. http://www.bronfman.ca/ideas/initiatives.php

[5] “[His Holiness] encourages serious scientific investigative reviews of the power of compassion and its broad potential to address the world's fundamental problems - a theme at the core of his teachings. Within that search, the "big questions" he raises - such as "Can compassion be trained or taught?" - reflect the deep interest of the founder of the Templeton Prize, the late Sir John Templeton.” His Holiness the Dalai Lama, Hyung Jin Moon and the Templeton Prize, Frank Kaufmann, April 3, 2012.

John Templeton Jr. (1940-2015), le fils, était un évangéliste qui soutenait des causes politiques conservatrices. En 2008, il donna $450,000 à l'Organisation nationale pour le mariage et 1 million de dollars pour l'interdiction du mariage gay.

[6] Les z-idiots utiles de l'Islamisme, Journal de Montréal, 23 mai 2013, Lise Ravary

lundi 7 décembre 2020

Intermezzo : Hyung Jin Moon de la secte Moon à Dharamsala


Le futur chef de la secte Moon rencontre le Dalaï-Lama en 2007

Non, n'ayez pas peur, je vous propose juste la lecture de ce qui suit comme un exercice mental, comme une méthode apotropaïque, cathartique, ou d'exorcisme, pour détourner le danger qu'évoque cette photo. Cela aurait pu arriver, mais ce qu'on aurait pu craindre n'est heureusement pas arrivé.  

Pourquoi le futur chef de la secte Moon et un de ses membres, Frank Kaufmann, ont-ils fait un voyage de 27 heures, pour finalement passer cinq minutes en compagnie de Sa Sainteté ? Il y avait beaucoup de monde ce jour du mois de décembre 2007, "certains venaient seulement pour une bénédiction, d'autres étaient là pour des affaires", écrit Kaufmann ("Some seemed to come only for Blessings, others on matters of business."). Pas de mention d'une remise de prix interreligieux, d'une bourse, ou d'un don, simplement cette rencontre.  

Pour rappel, la secte Moon fut fondée en 1954 par Sun Myung Moon (1920-2012, également connu sous le nom de Révérend Moon). Le rapport de la commission denquête de lAssemblée nationale de 1995, définit ainsi son activité :
La secte Moon (Association pour l'unification du christianisme mondial) professe l'échec de Jésus, mort pauvre et sans avoir pu créer une famille parfaite. Il revient au révérend Moon de créer cette famille, conformément au souhait même de Jésus-Christ, qui lui est apparu en 1936. Pour la réalisation de cet objectif, le révérend doit notamment acquérir une puissance économique qui lui permette de vaincre Satan. Cette organisation est très représentative des mouvements évangéliques purs.” Rapport 1995 
Sun Myung Moon revendiquait trois millions de fidèles dans environ 200 pays, qui l'appellent "le Vrai Père" et le considèrent comme "le seul et unique Messie dans l'histoire humaine" (Le Point). Selon la secte Moon, la venue du "Vrai Père" aurait été annoncée dans l’Évangile selon Matthieu (24 :5) : « plusieurs viendront sous mon nom, disant : c'est moi qui suis le Christ. Et ils séduiront beaucoup de gens. »


La secte était connue pour ses mariages de masse devant le couple messianique “les Vrais Parents”. Selon le rapport cité ci-dessus en août 1995, la secte aurait demandé entre 7.000 et 14.000 francs à chacune des 72.000 personnes mariées collectivement par le Révérend Moon à Séoul. Le Révérend Moon voulait éviter les erreurs du Christ quant à la pauvreté et la descendance.  

La branche française de la secte Moon avait été condamnée pour fraude fiscale[1] et selon un rapport de 1998, elle “est également à la tête d'un patrimoine parfois prestigieux qui, d'après les éléments transmis à la Commission, dépasse 40 millions de francs.” Ces chiffres sont de 1998. En 1980, les membres de la secte avaient fondé CAUSA International, un organisme d'éducation anti-communiste. Cela pour une indication sur sa ligne politique.

En 2008, le fils du fondateur, Hyung Jin Moon (né en 1979) devint le successeur de son père, aux dépens de son aîné, après des intrigues familiales d’envergure[2] (source et source). 

Hyung Jin Moon et Bub Jang

Il avait obtenu un Mastère en théologie à l’université de Harvard. Lors de ses études, il avait rencontré Bub Jang, le chef de lordre Jogye du bouddhisme coréen, et s’était intéressé au bouddhisme pendant un moment. Il aurait même rasé son crâne et pratiqué le bouddhisme (tibétain)[3]

Hyung Jin Moon rencontrant le Dalaï-Lama à Dharmasala en décembre 2007

C’est en 2007, qu’avait eu lieu sa rencontre avec le Dalaï-Lama à Dharmasala. Hyung Jin Moon était accompagné de Frank Kaufmann, également membre de la secte et directeur de la Féderation interconfessionnelle pour la paix dans le monde. C’est ce dernier qui raconte leur rencontre en 2012, quand le Dalaï-Lama venait de recevoir le "prix Templeton"[4] d’une valeur de $1,7 millions de dollars, "dont il fait don en totalité (1,5 million USD à Save the Children, Inde, [ ] et 200 000 USD pour le Mind and Life Institute)" (Liste des distinctions du 14e Dalaï-Lama). La raison de cette récompense : 
"[Sa Sainteté] encourage les recherches scientifiques sérieuses sur le pouvoir de la compassion, et son potentiel considérable pour résoudre les problèmes fondamentaux du monde - un thème qui est au cœur de ses enseignements. Dans le cadre de ces recherches, les "grandes questions" soulevées - telles que "La compassion peut-elle être apprise ou enseignée ? - reflètent l'intérêt profond du fondateur du prix Templeton, le regretté Sir John Templeton."
[His Holiness] encourages serious scientific investigative reviews of the power of compassion and its broad potential to address the world's fundamental problems - a theme at the core of his teachings. Within that search, the "big questions" he raises - such as "Can compassion be trained or taught?" - reflect the deep interest of the founder of the Templeton Prize, the late Sir John Templeton.”
On peut se poser la question ce que la très conservatrice famille Templeton peut bien comprendre par "compassion" dans une société néolibérale

La rencontre entre le Dalaï-Lama et la délégation de la secte Moon n’avait duré que cinq minutes puisque le Dalaï-Lama était un peu souffrant, et avait de nombreux autres visiteurs, mais Hyung Jin Moon et Frank Kaufmann avaient été très impressionnés par la qualité de la présence du Dalaï-Lama. Quand on voit la suite de la carrière d’entrepreneur spirituel de Hyung Jin Moon, on se demande ce que celui-ci a bien pu apprendre du bouddhisme ou du Dalaï-Lama.

"Hundreds gather at church for blessing ceremony featuring AR-15s" photo CBS News

Depuis son règne, les mariages de masse de la secte ont désormais lieu avec port de fusils d'assaut, brandis fièrement et ostentatoirement, et en exprimant sa reconnaissance envers le Président Trump. Puisque le frère du nouveau leader, Moon Kook-jin, ou bien Justin Moon, est le propriétaire de Kahr Arms, la fourniture des armes, notamment le modèle du fusil d'assaut AR-15, pour les cérémonies ne pose pas problème. Les Américains conservateurs adorent.
Le pasteur de l'église et ses disciples disent que leur dévotion à l'AR-15, une arme de guerre utilisée encore et encore dans les pires fusillades de masse de la nation, est enracinée dans l'amour chrétien. Ils ne considèrent pas la police ou l'armée comme un rempart suffisant contre "les tyrans", "les méchants" ou "les mafias... qui violent nos enfants". Ils ne font pas non plus confiance aux écoles publiques qui, selon eux, endoctrinent les enfants à l'homosexualité. Le pasteur dit que c'est aux "milices locales" lourdement armées de sauver "nos enfants"[5]. (The Chronicle du 20 février 2018, Local church to hold four-day celebration of assault rifles)

L’Eglise Sanctuaire de la Paix mondiale et de l'Unification de Newfoundland défendra ces idéaux lors de son Festival de Grâce le 22 au 28 février. Ce festival comprend un dîner de droits aux fusils et de remerciements “Merci Président Trump” à Matamoras, en Pennsylvanie, le samedi soir, et une journée de port d'armes à l'église et sur le terrain d'entraînement mercredi prochain, le 28 février.”[6] (The Chronicle).

Le père fondateur de la secte Moon avait également été accusé de pratiques de "droit de cuissage" ("pikareum", avec les femmes des premiers 36 couples mariés, pour créer sa "parfaite famille". Il fallait que le Messie-Père restaure ainsi la lignée de sang de l'humanité, idée très gnostique, mais pas que. Puis, il y a eu "la tragédie des "Six Maries" dans laquelle fut impliquée le fondateur Père, dont Hyung Jin Moon reconnaît bien l'existence, mais qu'il ne condamne pas dans cette vidéo youtube.

En ce qui concerne la France, la secte Moon aurait eu des liens avec le Front National, qu'elle avait rompus suite au propos de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz.

Quand une institution religieuse dépend des dons, elle s'ouvre à l'influence de ses bienfaiteurs importants et de ses philanthropes, qui sont dans la règle des personnes fortunées et puissantes ; qui s'intéressent forcément aux valeurs religieuses pour des raisons qui leur sont propres ; qui soutiennent plutôt des valeurs conservatrices et (néo)libérales qu'égalitaires ; qui préfèrent choisir eux-mêmes leurs charités, en créant des fondations, des prix etc. ; qui sont généralement "anti-communistes" ; et très souvent "pro-vie", pro famille "un papa, une maman", mais contre le mariage gay, etc., bref des valeurs bien de droite, voire d'extrême droite. Au fond à l'encontre des valeurs du Dalaï-Lama qui se dit "marxiste"...  

Il n'y a sans doute aucun lien entre le Dalaï-Lama et la secte Moon, autre que cette visite purement amicale, mais la photo m'aura au moins permis de signaler une tendance philanthrope/caritative lourde dans le monde des entrepreneurs de la compassion, et la possibilité de dangers bien plus graves.     

***

[1] Rapport 1995 : “La Cour de Cassation a, par exemple, confirmé dans un arrêt du 25 juin 1990 (Blanchard Henri et autres) l'arrêt de la Cour d'appel de Paris du 26 janvier 1988, condamnant le Président de l'Association pour l'unification du christianisme mondial (AUCM), qui est la branche française de la secte Moon, pour fraude fiscale.”

[2] Voir aussi Eglise de lunification: la succession de Sun Myung Moon par Jean-François Mayer - Institut Religioscope, 14 septembre 2012

[3]At that time Mr. Moon had drawn people's attention by saying, "I am deeply interested in Buddhism, so I shaved my head and I am studying meditation." This time, Mr. Moon paid a return visit to President Bub Jang.” Source

[4] L'objectif du prix : “honors a living person who has made an exceptional contribution to affirming life's spiritual dimension, whether through insight, discovery, or practical works... The Prize celebrates no particular faith tradition or notion of God [and] has been awarded to scientists, philosophers, theologians, members of the clergy, philanthropists, writers, and reformers."
John Templeton Jr. (1940-2015), le fils, était un évangéliste qui soutenait des causes causes politiques conservatrices. En 2008, il donna $450,000 à l'Organisation nationale pour le mariage et 1 million de dollars pour l'interdiction du mariage gay.

En 2007, le Dalaï-Lama et Frank Kaufmann figuraient tous les deux en tant que nominé pour le prix interconfessionnel Guru Nanak ($50.000). C'est le Dalaï-Lama qui le recevait le 11 novembre 2007 d'une délégation de Hofstra, qui fit le voyage à Dharamsala en 2008.  

[5]The church's pastor and his followers say their devotion to the AR-15, a weapon of war used again and again in the nation's worst mass shootings, is rooted in Christian love. They do not see the police or the military as a sufficient bulwark against "the tyrants," "the wicked," or "the mafias...raping our children." Nor do they trust public schools, which they say are indoctrinating children into homosexuality. The pastor says it's up to heavily armed "local militias" to save "our children."

[6]The World Peace and Unification Sanctuary Church in Newfoundland will uphold these ideals at its Festival of Grace from Feb. 22 to 28. It includes a "President Trump Thank You" gun rights dinner in Matamoras, Pa., on Saturday night, and a Day to Bear Arms at the church and training ground next Wednesday, Feb. 28.”

jeudi 3 décembre 2020

"C'est dur d'être aimé par les cons"


"Anger"

Chizuo Matsumoto (1955-2018) alias Shōkō Asahara avait d’abord fait des études d'acupuncture et de médecine chinoise, avant de s’intéresser à l’ésotérisme pendant les années du "mikkyō boom" et de fréquenter la secte Agonshū. En 1984, l’année où Kiriyama Seiyū invita le Dalaï-Lama (mai 1984), pour participer à un rituel du feu (skt. homa) au Nippon Budōkan, Shōkō Asahara lança sa propre carrière d’entrepreneur charismatique en créant d’abord la Société Aum, avant de la transformer en 1987 en la secte Aum Shinrikyō (“Vérité suprême d'Aum”), plus tard (1995) responsable pour les attaques au gaz sarin dans le métro de Tokyo.
La secte Aum faisait pratiquer le yoga à ses fidèles qui, pendant ces séances, vivaient parfois des expériences comme voir une lumière ou sentir l’énergie monter en soi : des phénomènes psychologiques que les yogis à la pratique intensive ou les moines bouddhistes ressentent également. Mais la secte Aum faisait de ces phénomènes des « expériences divines » : la preuve que les disciples avaient atteint un certain niveau spirituel, grâce à l’énergie prodiguée par leur gourou. Pour que plus de fidèles atteignent cette « expérience divine », la secte fabriqua par la suite des drogues, notamment des amphétamines et du LSD, administrées aux disciples dans le cadre de cérémonies.” (Wikipédia)

En 1984, Shōkō Asahara avait donc assisté au rituel de feu conduit par Kiriyama Seiyū (de la secte Agonshū qu’il fréquenta) et le Dalaï-Lama. En 1986, il fit un voyage en Inde, pour atteindre l’éveil en pratiquant l’essence du taoïsme, du yoga (Shōkō Asahara s’identifia aussi à Śiva, pour son côté destructif...[1]) et du bouddhisme. C’est “dans les Himalayas” qu’il trouva la “vibration sacrée”. 


En février 1987, il fut reçu par le Dalaï-Lama, qui en partant lui aurait dit : 
Cher ami, ... regardez le bouddhisme du Japon d'aujourd'hui. Il a dégénéré en cérémonialisme et a perdu la vérité essentielle des enseignements. ... Si cette situation continue, ... le bouddhisme disparaîtra du Japon. Il faut faire quelque chose" 
Le Dalaï-Lama lui aurait confié alors une mission spirituelle : "Vous devriez répandre le vrai bouddhisme là-bas [au Japon]. ... Vous pouvez bien le faire, parce que vous avez l'esprit d'un Bouddha. Si vous le faites, j'en serais très heureux. Cela m'aidera dans ma mission"[2].
C’est en rentrant au Japon qu’il commença à enseigner la “Vérité suprême d'Aum”, prêt à "sauver" les gens au même titre que le bouddha Śākyamuni... ou Shiva.... Il avait une relation privilégiée avec Nostradamus comme Kiriyama Seiyū. Pourquoi avait-il été reçu par le Dalaï-Lama à plusieurs reprises ? Selon le journaliste Christopher Hitchens (His Material Highness”, Salon Magazine, 13 juillet 1998), Shōkō Asahara aurait fait don de 45 millions de roupies, soit environ 170 millions de yens (environ 1,2 million de dollars), et il avait été récompensé pour ses efforts par plusieurs rencontres. Un article de Libération du 13 octobre 1995 rapporte que “le gouvernement en exil du dalaï-lama a[vait] accepté des donations de Shoko Asahara, le chef de la secte japonaise Aum, mais uniquement pour améliorer le sort de réfugiés tibétains.”

La secte de Asahara comptait vingt organisations dans tout le Japon, trente sociétés dans différentes branches (également étrangères), une société commerciale à Taïwan, un élevage de moutons en Australie, une plantation de thé au Sri Lanka, des programmes de radio et de télévision en Russie, une chaîne d'ordinateurs, des restaurants, des centres de remise en forme et une clinique. À son apogée, Aum-Shinrikyo avait 40 000 membres,10 000 au Japon et 30 000 en Russie. Après l'attentat, la secte fut officiellement dissous, mais avait continué à vivre sous le nom d'Aleph (Martin Heißwolf[3]).

Karmapa XVI avec Gilbert Bourdin au Mandarom en 1977 

Martin Heißwolf[4] semble établir un lien entre le nom “Aum” de la secte et laumisme de Gilbert Bourdin du Mandarom Shambhasalem, qui tenta une fusion entre l’ésotérisme de terroir et l’ésotérisme oriental. Ce sera pour un autre blog.

Les entrepreneurs charismatiques de tous genres semblent avoir un faible pour les maîtres ésotériques tibétains, qui le leur rendent bien. C’est sans doute simplement un échange de bons procédés. Les entrepreneurs charismatiques cherchent une caution spirituelle, et les maîtres ésotériques tibétains cherchent de l’argent. Pas pour eux-mêmes évidemment, mais pour leurs divers projets spirituels (construction de temples, de stupas, de statues-géants, des associations caritatives pour l’éducation des enfants, etc. etc.), afin de diffuser le Saint Dharma. Ce n’est pas de leur faute si certains de leurs collègues charismatiques déraillent carrément. 

En visite à Dharmasala

Sans le penchant “cérémonialiste” des Japonais, des Taïwanais, des Russes, des Occidentaux … s’intéresseraient-ils encore à eux ? Personne ne semble vouloir se tourner vers “le bouddhisme de Nalanda”, mais dès qu’il y a un gadget ésotérique à toutes fins utiles, des chercheurs spirituels partout dans le monde affluent. L’offre et la demande. Et l’ésotérisme à tellement à offrir, “the sky is the limit”...

DL et Raniere, à Dharamsala, on dirait la même pièce et la même table...
arrêt sur image The Vow (HBO) de Mark Vicente 

Conférence à Albany 2009 (photo HBO/The Mail)

Le Dalaï-Lama en a-t-il terminé avec ses déboires à cause d'amis encombrants ? La dernière en date était Keith Raniere de la secte Nxivm (voir Open Buddhism), qui vient d’être condamné le 27 octobre 2020 à une peine de prison de 120 ans et une amende de 1,75 millions de dollars. L’entrepreneur charismatique américain entretenait des contacts avec le Dalaï-Lama, qui avait préfacé son livre “The Sphinx and Thelxiepeia” (2009), et qui avait parlé à une conférence à Albany aux USA en 2009, à l’invitation de Raniere. Dans la série The Vow (de Mark Vicente, sur HBO, épisode 5&6), on voit les pourparlers entre l’équipe de Dalaï-Lama et l’équipe de Nxvium, pour régler quelques détails… là aussi, des dons importants auraient été faits au Dalaï-Lama pour ses bonnes oeuvres. L’affaire avait fait l’objet d’un article dans le Daily Mail, et lOffice du Dalaï-Lama avait réagi en précisant qu’aucun montant de cette somme (1 million de dollars) n’avait été reçue par le Dalaï-Lama ou par une de ses charités[5].

Extrait de la préface (The Sphinx and Thelxiepeia) du Dalai-lama :
Exercising of critical faculties in the Ethical real entails taking responsibility both for acts and for the underlying motives. If we do not take responsibility for our motives, whether positive or negative, the potential for harm is much greater. The moral value of a given act is to be judged in relation both to time, place, and circumstance and to the interests of everyone involved now and in the future. It is conceivable that a given act is ethically sound on one particular set of circumstances, but that at another time and place and under a different set of circumstances it may not be.

The authors of this book present readers with a challenge in seeking to contribute to building a compassionate, ethical humanity they often discuss recognised problems from unfamiliar angles. In the part of the world from which I come, there is a well-known adage that even when offered gold, device tested, beating it and burning it to ensure its value before accepting it. This means that rather than take any advice on trust. We should think about it and ask ourselves if it's useful. If we decide it is, then the sensible thing is to put it into practice
.”

***

[1] Aum Shinrikyo. Ein Kapitel krimineller Religionsgeschichte, Martin Repp, 1997

[2] The Cult at the End of the World: The Terrifying Story of the Aum Doomsday Cult, from the Subways of Tokyo to the Nuclear Arsenals of Russia, David E. Kaplan, Andrew Marshall, 1996, page 13. Traduction DeepL.
Dear friend, … Look at the Buddhism of Japan today. It has degenerated into ceremonialism and has lost the essential truth of the teachings. … If this situation continues, … Buddhism will vanish from Japan. Something needs to be done” (Kaplan and Marshall, 1996, p. 13). Thereupon the god-king entrusted him with a spiritual mission: “You should spread real Buddhism there [in Japan]. … You can do that well, because you have the mind of a Buddha. If you do so, I shall be very pleased. It will help me with my mission” (Kaplan and Marshall, 1996, p. 13).

[3] Japanese Understanding of Salvation: Soteriology in the Context of Japanese Animism, Martin Heißwolf, 2017.

Asahara’s “empire” consisted of twenty organizations all over Japan, thirty companies of various branches (also foreign), a trading company in Taiwan, a sheep breeding farm in Australia, a tea plantation in Sri Lanka, radio and TV programs in Russia, a computer chain, restaurants, fitness-centers and a clinic. In its heyday Aum-Shinrikyou [] had 40,000 members (Langbein et al. 2002, 159), 10,000 in Japan and 30,000 in Russia (Parachini and Furukawa 2007, 534). After the attack, Asahara was officially deposed. Aum-Shinrikyou [] lived on under the name Aleph [] and speedily recovered. As early as 1997, it had rebuilt fifteen local centers and recruited about 5,000 members (Langbein et al. 2002, 161). However, in 2009 they counted about 1,500 members (Ellington 2009, 168). In 2012 there were 1,200 to 1,300 members with a growth rate of about two hundred new members every year (Japan Today 2012).”

[4]Aum as religion goes back to Gilbert Bourdins’ (1923-1998) Aumism. In his late twenties, Bourdins dedicated himself to the search for the “divine,” he became a member of the Theosophical Society and the French Grande Loge Nationale, became actively involved in various societies affiliated with Rose-Cross, Martinism, the Kabbalah, and Alchemism, and showed interest in the Holy Grail. In the early 1960s he travelled to Rishikesh (in the Himalayas) and became acquainted with the influential guru Swami Sivananda, the founder of the Divine Life Society (Zoccatelli 2005, 215-216), from whom, at the occasion of his initiation as sannyasin, he received his new name, Hamsananda Sarasvati. He founded Aumism sometime in the 1970s or 1980s (Zoccatelli 2005, 217)

[5]We wish to categorically state that His Holiness the Dalai Lama never takes an honorarium or fee of any sort, nor does he require that any payment be made to charities or organizations, as a condition of his making a personal appearance. Therefore, the reported allegation has no basis. Neither His Holiness the Dalai Lama nor the Dalai Lama Foundation ever received the alleged $1 million in connection with His Holiness’s appearance in Albany. (The Office of His Holiness the Dalai Lama)