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dimanche 4 juillet 2021

"Le poison est le remède", langue de bois et novlangue dans le bouddhisme

Sogyal Lakar and Dzongsar KR in the UK, September 2016 (gratte-dos ajouté par mes soins)

Dzongsar Khyentse Rinpoché (DKR, né en 1961) vient de publier un livre électronique, téléchargeable librement, qui s’intitule “Poison is Medecin” (Le poison est le remède), et qui est une réponse dans un dialogue indirect entre lamas bouddhistes tibétains (BT) et disciples bouddhistes occidentaux, qui a lieu notamment par le biais de publications sur les réseaux sociaux.

DKR, un Maître BT de 60 ans, vient d’une famille illustre de tulkous puissants de l’école Nyingmapa. Il est probablement celui qui dans le milieu BT prend le plus au sérieux l’importance d’un dialogue, et qui y participe le plus. Ce livre reflète ses opinions sur le bouddhisme, vu par le prisme du bouddhisme tibétain ésotérique, dit “vajrayāna”, et sur les relations entre lamas BT et disciples occidentaux. Il est visiblement une collection d’articles et de conférences diverses, qui ont été réunis en un seul livre, ce qui peut expliquer en partie ses contradictions et nombreuses digressions. Certaines parties, probablement plus récentes, concernent le déroulement des échanges depuis les “scandales” de 2017, plus particulièrement dans l’affaire “Sogyal/Rigpa”, et l’éventuel futur du BT/vajrayāna en occident. Je me concentrerai sur ces aspect du livre et sur la raison d’être, le rôle, la forme et l’avenir occidental de la relation Maître-disciple (guruvāda) dans le cadre bouddhiste ésotérique. Pour DKR, le guruvāda tel qu’il existe dans le BT est essentiel dans cette forme ésotérique du bouddhisme, sans lequel celui-ci ne peut pas exister ou bien fonctionner.

Il faut bien comprendre dans ce dialogue, ce livre et dans le présent billet, que la relation maître-élève dont il est question, et qui est mise en cause, est celle dans le cadre du vajrayāna, et plus particulièrement celle dont Chögyam Trungpa (1939-1987) fut le principal apologiste en occident. DKR a reçu une éducation traditionnelle dans son milieu familial de tulkous, mais il a simultanément grandi avec les bouddhistes tibétains occidentaux (BTO), pour lesquels Chögyam Trungpa était non seulement un modèle pour les BTO, mais aussi pour la génération de jeune tulkous de l’époque. Les anciens Maîtres tibétains l’admiraient et l’appréciaient pour son succès. Est-ce que, suite au “malentendu qui perdure” et aux abus de pouvoir à répétition, cette forme de guruvāda (neo-guruvāda) est toujours adaptée à notre époque, à l’Occident, au vajrayāna ?

DKR pense que oui, et il donne ses arguments dans “Poison is Medecin”. Ceux qui sont fidèles à lui partagent sans doute ses opinions. Dans ce livre, DKR semble s’adresser plus particulièrement aux anciens disciples BTO, ou à ceux susceptibles d’abandonner le vajrayāna. Il veut resserrer les rangs[1]. Il admet que suite aux scandales et leur gestion désastreuse, de nombreux occidentaux ont pris leurs distances avec le BT. Un de ses cibles favorites dans le livre est le bouddhisme séculier de l’ex-bouddhiste tibétain Stephen Batchelor, qui semble être son interlocuteur imaginaire.

DKR utilise plusieurs lignes de défense pour son neo-guruvāda. Un malentendu (qui perdure) entre Occidentaux et Himalayens. La sous-estimation de la clause de non-responsabilité, qui impose au futur disciple de bien examiner son futur Maître. Les attentes irréalistes, les projections et les fantasmes par rapport au Maître. Le manque de persévérance et l’inconsistance des Occidentaux par rapport à l’engagement pris. La nature sensible des Occidentaux et leurs valeurs mondaines.

On va commencer par cette dernière. La référence tibétaine de la relation guruvādin est l'hagiographie de Nāropa et son Maître le mahāsiddha (figure de fiction) Tilopa. Avant d’être accepté comme disciple par Tilopa, Nāropa dut subir douze épreuves, parmi lesquelles le saut dans un précipice. Tout le long du livre (quatre fois), DKR oppose les souffrances (hagiographies et fictionnelles) de Nāropa aux souffrances des disciples BTO tapés à répétition avec un gratte-dos par leur Maître. Cela fait référence à l’habitude de Sogyal Lakar de frapper ses disciples avec un gratte-dos[2].
Sogyal also declared “Each time I hit you I want you to remember that you are closer to me… closer to me. The harder I hit you the closer the connection.” (July 30th 2004, garden of Sogyal's villa in Lerab Ling, France) Youtube
Ici, DKR réduit intentionnellement les comportements violents de Sogyal Lakar à un coup de gratte-dos. A-t-il lu le rapport de Karen Baxter de Lewis Silkin LLP ? Connaît-il les méthodes guruvādin de Sogyal Lakar ? A-t-il lu Sex and Violence in Tibetan Buddhism - The Rise and Fall of Sogyal Rinpoche de Mary Finnigan et Rob Hogendoorn ? Connaît-il le traitement subi par les enfants de la secte OKC du lama Belge Robert Spatz/Kunzang Dorje, disciple de Kangyour Rinpoché et d’autres grands Maîtres Nyingmapa ? Comment peut-il opposer les souffrances fictives, de personnages de fiction, à des souffrances réelles prouvées et condamnées et jouer sur une hypersensibilité de la part de disciples BTO ?

Les “malentendus” entre Maîtres himalayens et disciples BTO sont traités de façon plus équitable, hormis le fait que la responsabilité ultime revient aux Occidentaux. DKR passe par-dessus le fait que ces “malentendus” perdurent depuis plus de soixante ans maintenant. Pourquoi sont-ils si difficiles à dissiper ou à résoudre ? A quel niveau se situe exactement la résistance ?

Je laisse ici de côté la clause de non-responsabilité. DKR renvoie une première fois la responsabilité dos à dos, les disciples n’ont pas suffisamment examiné leurs Maîtres, et les Maîtres n’ont pas suffisamment examiné leurs disciples. Les deux sont responsables en matière de l' “examen préalable”. Dans le reste du livre, la plupart du temps, la faute entière incombe aux Occidentaux. DKR aime comparer les Maîtres à des médecins et les disciples à des patients, mais il oublie qu’un Ordre des médecins régit les rapports médecin-patient et sanctionne les médecins qui transgressent ce contrat de confiance. Il n’y a rien de la sorte dans le BT. Ce n’est pas une coutume tibétaine…

Les attentes irréalistes et les projections d’un côté comme de l’autre peuvent également être renvoyées dos à dos, sans oublier que certains prétendent être éveillés et être habilités à éveiller autrui, et d’autres demandent à être éveillés. Ceux qui se prétendent éveillés, et libres de l’illusion, sont-ils réellement capables de guider autrui vers l’éveil ? Le neo-guruvāda a-t-il prouvé son efficacité ? “Casser des concepts et briser l’ego”, cela permet-il de “se libérer de la dualité” ? Cela peut-il se vérifier ?

Quant au manque de persévérance et l’inconsistance des Occidentaux par rapport à l’engagement pris, le Bouddha historique est connu pour avoir dit “Ehi passiko”, venez-voir par vous-mêmes. Une première génération d’Occidentaux est venu voir le bouddhisme tibétain. Elle s’est engagée, elle a vu par elle-même. Certaines choses se sont bien passées, d’autres comme le neo-guruvāda ne sont non seulement totalement inefficaces, mais surtout toxiques, et pour les deux parties, dominantes et dominées. La reproduction du neo-guruvāda, y compris par des Maîtres BT occidentaux, semble quasi-infailliblement conduire à des abus (Trungpa, régent vajra, Sakyong Mipham, ...). Il est donc plus que temps d’arrêter les dégâts, et de revenir à des formes de relations de formation plus conformes au bouddhisme. Faire l’apologie du neo-guruvāda après tout ce qui s’est passé n’est vraiment pas habile (upāya), et témoigne d’un attachement nostalgique toxique, qui ne peut conduire qu’à d’autres désastres et “malentendus”.

DKR est peut-être emblématique des tulkous de sa génération, pris entre tradition et modernité, entre valeurs théocratiques féodales et valeurs modernes, entre un “saṃsāra” dont ils profitent à fond, et un nirvāṇa auquel ils aspirent par obligation et par devoir filial et de lignée (“noblesse oblige”). Leurs disciples leur prient de rester dans le saṃsāra et de ne pas passer au nirvāṇa . Ils aiment les rapports libres et égalitaires de l’Occident, mais en même temps ils ne veulent pas perdre leur statut hiérarchique supérieur, qu’ils présentent désormais comme un simple “moyen habile”. Les disciples s'engagent/s’asservissent librement dans une relation neo-guruvādin féodale de Maître et disciple consentie. Mais une fois consentie, le lien féodal (samaya) est censé fonctionner en plein. DKR compare cela avec le lien du mariage. “Ce que Dieu a uni, l’homme ne doit pas le séparer”.
“Ainsi ils ne sont plus deux, mais ils sont une seule chair. Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint.” (Matthieu 19:6, Louis Segond).
D’un point de vue religieux ou féodal, une fois ce lien “sacré” en place, l’homme (maître ou disciple) ne peut plus le défaire, sous peine d’un courroux divin ou d’une sanction “karmique” surnaturelle. En dernière analyse, ce “lien sacré” reste évidemment une convention.

Le divorce existe désormais. “L’Eglise accepte malgré tout qu’un couple marié religieusement soit amené à se séparer ou même à divorcer. Le fait de vivre séparé de son conjoint n’est pas un péché ni un motif d’exclusion.”[3] La religion catholique semble donc accepter qu’un lien sacré puisse être défait, sans que cela soit un péché ni un motif d’exclusion. Mais ce qui est possible pour une religion monothéiste ne semble pas être possible pour le bouddhisme tibétain, qui se considère cependant “bouddhiste”, mais qui ne l’est pas dans sa variante vajrayāna “théiste”. Une personne, qui s’est engagée auprès d’un Maître (bon ou mauvais), qui considère ce lien désormais caduque pour une raison ou une autre, et qui ne le cache pas, est considéré comme un “briseur de samaya” (tib. dam sri), “un briseur de lien sacré”, un parjure, un “apostat” de guruvāda (ci-après “apostats GV”)[4].

Le chapitre “Should Vajrayāna Practitioners Associate with Samaya Breakers” traite du problème de ces apostats. Il vaut mieux ne pas prendre des initiations auxquelles assistent des apostats GV, il ne vaut mieux pas marier un apostat GV (p. 209). Un apostat de guruvāda, est un adepte de vajrayāna qui a rompu son “lien sacré” avec un Maître spécifique. Il peut donc rester un vajrayāniste, suivre un autre Maître et prendre des initiations avec lui. Puisque le vajrayāna enseigne qu’il vaut mieux éviter les apostats GV, comment “reconnaît-on” un apostat GV ? Pardi, par des bruits qui circulent sur son compte, par son exclusion. Par leur tortures et assassinats commandés par des lamas au Tibet avant l’invasion chinoise (p. 209).

En Occident, les personnes engagées auprès d’un Maître et disant du mal de ce Maître, pour quelque raison que ce soit, s’exposent à des pressions, du harcèlement, du silence, de l’exclusion, des accusations diverses (folie, lubricité, malveillance, …). “Dire du mal” d’un Maître endommage en effet le “lien sacré” guruvādin. Dans le cadre d’abus de pouvoir et d’abus sexuels, cela ajoute une dimension “sacrée”, qui fait basculer la balance en défaveur du disciple victime dans l’esprit des adeptes. Dans le vajrayāna guruvādin, rien n’est plus grave que de briser ce “lien sacré”, et le disciple victime devient un offenseur, à éviter, à exclure, voire pire...

Sans ce “lien sacré”, un Maître neo-guruvādin ne pourrait pas faire son travail.
“Sogyal, he said, was upset that people should be questioning his methods. If people didn’t understand what had actually happened, then they probably weren’t ready for the promised higher-level teachings, and Sogyal would not teach again during the retreat.” Sexual assaults and violent rages... Inside the dark world of Buddhist teacher Sogyal Rinpoche 21/09/2017 Mick Brown
Que font le guruvāda et le “lien sacré” dans le bouddhisme ? Rien, car ils ne font pas partie du bouddhisme mainstream. Le bouddhisme a bien des “amis de bien” (kalyāṇamitra), où des amis instruisent leurs amis. Il est vrai que des liens hiérarchiques d’ancien, et d’enseignant etc. s’y sont ajoutés, et que ceux-ci peuvent prendre plus ou moins de place, et même conduire à des abus. Il n’y a cependant pas de “lien sacré”, qui perdure même si le maître et le disciple ne sont plus dans cette relation-là. C’est une spécificité du vajrayāna, qui avait développé/intégré des pratiques tantriques dans un cadre théiste, c’est-à-dire centré sur une divinité et sa Révélation. Que celle-ci soit l’aspect “habile” d’un Bouddha n’y change pas grand-chose. Et la vacuité ou l’union de Claire lumière et de vacuité, qui servent de justification, ont bon dos.

DKR explique que dans le vajrayāna “tout est la divinité”. Le Maître vajrayāna est celui qui fait entrer l’initié dans l’univers de la divinité, et qu’à partir de là, le Maître doit être considéré comme la divinité. C’est à travers lui, que le disciple est censé développer la vision que “tout est la divinité”. L’initiation et “la divinité”, dont le Maître est le représentant et médiateur humain, apporte le côté “sacré” à la chose, et marque la sortie définitive de la vision “ordinaire”. au-delà, toute “vision ordinaire” constitue une transgression du “lien sacré”, et doit être réparée par le biais de rituels de vajrayāna. Dans cette “vision”, il est tout à fait inconcevable que la divinité, dont le Maître est indifférencié, se livre à des actes “ordinaires”. Quand ses actes paraissent “ordinaires”, le disciple est déjà sorti du “lien sacré”, et est invité à le réparer le plus rapidement possible. Quand le disciple sort définitivement du “lien sacré”, il est un “briseur de lien sacré”, et sera traité conformément par ses ex-condisciples et par le Maître.

Stephen Batchelor[5], ex-bouddhiste tibétain, ex-pratiquant du vajrayāna et du guruvāda, est traité par DKR comme un apostat du vajrayāna et du guruvāda. Batchelor avait suivi le bouddhisme Ch’an (Song) Coréen pendant une période, avant de pratiquer un bouddhisme séculier, c’est-à-dire un bouddhisme, sans certains aspects religieux et croyances religieuses.

Beaucoup d’arguments religieux que DKR avance pour attaquer un bouddhisme séculier adapté à son époque, valent également pour les autres formes non-vajrayāniques et non-guruvādin du bouddhisme. DKR utilise le bouddhisme mainstream quand cela lui est utile pour des valeurs plus universelles, notamment en s’adressant à un public occidental, puis qualifie les mêmes valeurs de défauts[6], quand il se place du point de vue d’un Maître vajrayāna guruvādin.

Pour DKR, tout le parcours bouddhiste sert à amener le disciple au vajrayāna guruvādin. A partir de son engagement auprès d’un Maître, il accède enfin à la dévotion[7]. Il ne se base plus sur l’analyse et le doute et les autres méthodes du bouddhisme, il “pense en dehors de la boîte", et accède à une sagesse qui n’est pas de ce monde, la “folle sagesse”, mais qui n’est que “folle” d’un point de vue mondain[8].
“21 Car puisque le monde, avec sa sagesse, n'a point connu Dieu dans la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication.” (premier épître aux Corinthiens)
Avec ce vajrayāna et ce guruvāda là, idéalisé, sommes-nous encore dans le bouddhisme ? Il est clair que ce vajrayāna guruvādin là, apparemment transcendant et pas de ce monde, ne sera jamais compatible avec le monde, et avec ses lois, us et coutumes. Adapter le vajrayāna guruvādin à ce monde est hors de question, même si, selon DKR, “un ou deux maîtres tibétains”[9] veulent aller dans ce sens. Selon DKR, l’impression que donnent “ces maîtres” est que même si on a suivi tout le parcours du vajrayāna, si le Maître “se comporte d’une certaine façon”, les disciples sont en droit de mettre fin à leur pratique de “perception pure” et de le critiquer… Voire dénoncer pourrait-on ajouter. Penserait-il aussi au Dalaï-Lama en mentionnant ces “un ou deux maîtres tibétains” ? On n’attaque jamais son lama en justice, car cela n’aurait rien à voir avec le vajrayāna… Qui n’aurait rien à voir avec notre monde, perçu de façon ordinaire.

Aussi, personne parmi “nous”, ne devrait “jamais” même vouloir changer les dogmes fondamentaux[10] du vajrayāna. En changeant ne serait-ce qu’un seul mot, on prendrait l’entière responsabilité pour le parcours spirituel et l’éveil de tous les pratiquants futurs. DKR, lui n’aurait pas le courage de faire une telle chose dit-il.[11]

MàJ 06072021 Why I Quit Guru Yoga, Stephen Batchelor, Tricycle hiver 2017

***

[1] Voir le chapitre “Should Vajrayāna Practitioners Associate with Samaya Breakers” ?

[2] Buddhism’s bad boy: the fall of Sogyal Rinpoche, Mick Brown
“Sogyal made Drolma his personal assistant, handling his schedule. She would later become responsible for caring for his mother and aunt, Khandro, when they came to live at Lerab Ling. Her duties entailed maintaining a careful rapprochement with the inner-circle of Sogyal’s dakinis.

“Their lives were incredibly pressurised,” she says. “There was lots of jealousy, lots of secrets. If one of them was unhappy or in a mood, then all of us would feel the repercussions, so we also had to do our best to keep them supported.”

The first time Sogyal hit her hard on the head with the back­scratcher that he carries everywhere, Drolma says, she accepted it as part of his “wrathful” training. “I thought, ‘Wow, he really trusts me.’” It was the beginning of years of physical abuse and verbal humiliation.

“If he became anxious about his mother, or over a relationship with a girlfriend or some financial thing, he would slap me across the face, or hit me over the head with his backscratcher.”

The first time he punched her in the stomach was in the ante-room of the temple at Lerab Ling, where Drolma was preparing his ritual objects prior to an important ceremony for a visiting lama and his retinue of monks.”

[3] La position de l’église catholique face au divorce

[4] Voir le chapitre “Should Vajrayāna Practitioners Associate with Samaya Breakers” ?

[5] “In his article, Why I Quit Guru Yoga, Stephen Batchelor suggests that Tilopa and Naropa were characters in fables and their life stories mere allegories. Unable to imagine them in a contemporary setting, he chooses to believe that they didn’t exist at all. I, on the other hand, choose to believe not only that Milarepa and Naropa lived, but that their stories are true.” p. 4

“As I have already mentioned, Stephen Batchelor thinks it is possible not to believe in reincarnation and still be a Buddhist. I think the root of his misunderstanding lies in his cultural conditioning and imprecise use of language – specifically, many of the English translations of Tibetan terms that we have been using for decades.” p. 91-92

“I wonder if Stephen Batchelor has difficulties with karma and reincarnation because he never got to the bottom of the Indian wisdom teachings, particularly the Buddhist teachings on relative and absolute truth, and the expedient and direct teachings? His writings give the impression that he is ashamed of karma and reincarnation, as if they were Buddhism’s greatest weakness and, like a third testicle, should be hidden away.” p. 92

“To go beyond belief, without exaggerating the absolute truth or underestimating the relative truth, is the goal of the Buddhist path. I wonder if Stephen Batchelor’s reluctance to accept the notion of reincarnation is a symptom of having underestimated the relative truth.” p. 95

“Tantrikas never pray to be a guru’s disciple forever and ever. The point of practising tantra has nothing to do with being an eternal student. If that were the case, I could understand why Stephen Batchelor quit Guru Yoga.” p. 154

“As a so-called secular Buddhist, Stephen Batchelor writes, “Rather than attaining a final nirvana, I see the aim of Buddhist practice to be the moment-to-moment flourishing of human life within the ethical framework of the eightfold path here on earth.”19 Does that resonate with you? If your goal is to live a wholesome life, then please consider the meditation app option; it may be just what you are looking for. You might also add regular exercise, a healthy diet, and a little gardening to your regime.” p. 163

[6] “the very act of studying imprisons you in logic, reasoning and language.” “You need to break out of your self-created prison of logical thinking.” p. 122

“The founder of the Buddhadharma, Buddha Shakyamuni, always stressed the importance of continuously analysing absolutely everything and gave us all the teachings we need to do it thoroughly and effectively. Buddhists continue to invest a great deal of time and energy in studying these teachings. Pramana (Buddhist logic) and of course Madhyamika, provide us with the tools we need to deconstruct all possible views.”

“In a way, a big chunk of Buddhist philosophy is devoted to how not to accept anything at face value. Instead, we learn how to construct a sophisticated doubt, then we learn how to doubt the doubt itself by deconstructing our stubborn reasons for harbouring doubts in the first place. Once we have taken our doubt to pieces and convinced ourselves that everything appears out of nothingness, we may finally experience the dawn of what Buddhists call ‘devotion’.” p. 131

“Buddha said that we should examine a teacher before he or she becomes our guru [Note : le Bouddha n’a jamais enseigné le guruvāda], and that we should never follow a person just because they are charismatic, entertaining, or famous. First and foremost, he said, we should follow the teaching not the teacher.” p. 6

[7] “Either way, if you have a karmic connection with a guru, the moment you set eyes on her, you will have a strong feeling that you can’t name. You might translate that feeling into the urge to talk to her to find out what she is really like, or you might instantly decide, with absolute certainty, that she is your tantric guru. Whatever happens, please remember that nowhere in any of the tantras does it say that you should grab hold of the first tantric teacher you bump into and demand to be given the highest teachings, including those that require you to shed all your habits and accustomed props.” p. 162

[8] “The term ‘crazy wisdom’ is Chögyam Trungpa Rinpoche’s translation of the Tibetan term yeshe cholwa18. Although my own understanding of ‘crazy wisdom’ is limited, I think it is fair to say that the aim of crazy wisdom is to think outside the box. However, the suggestion that one kind of wisdom is crazy implies that there’s another kind that isn’t crazy at all. This is not the case. There is no such thing as either a crazy or a sane form of wisdom. Crazy is only ‘crazy’ from an ordinary, mundane point of view. Not one word of Buddhist wisdom – from ‘selflessness’ and ‘all phenomena are impermanent’, to the Vajrayana’s pure perception – is even slightly ordinary, nor does it fall into the category of ‘mundane thinking’.” p. 156

“Mindfulness alone won’t get you anywhere. All it does is recharge your batteries – and those batteries will always need recharging. Think about it for a moment. Isn’t the prospect of doing mindfulness practice every day until you die rather grim, even depressing? Mindfulness practice without the view is just another of samsara’s boring games. It is like watching paint dry, practically and literally.” p. 75

“If the purpose of Buddhism were to do no more than meditate continuously year in, year out, it wouldn’t be much different from self-flagellation. For a Buddhist practitioner, the sign of real progress is the complete exhaustion of the path itself, which cannot be accomplished without an understanding of the view.” p. 76

Voir La gnose est-elle anti-intellectuelle ?

[9] “Since 2017, I have been very concerned about various public statements that have been made about the Vajrayana. Not only have a number of observers and students of the Vajrayana teachings appeared to suggest that it might be possible to correct and change the Vajrayana, but so have one or two Tibetan teachers. Unfortunately, the wording of these statements is ambiguous – which in itself is dangerous. As we all know, every word we upload online is preserved in cyberspace forever. Worse still, the impression these teachers give is that, even after completing all the Vajrayana prerequisites, trainings and analysis, and after receiving an initiation with a clear, conscious and sober mind, if a teacher misbehaves in a specific way, students are ‘allowed’ to stop practising pure perception of their guru and they are ‘allowed’ to criticize him. But the point here is not about students being allowed to do anything; allowing or not allowing are just worldly concepts. If you criticize your guru after receiving initiation from him, the marriage is over. In the ordinary world, you can take your Vajrayana master to court and mince his reputation to death if you wish. Whether you should or not is not for me to say; you are free to do whatever you like. But taking a lama to court to enforce worldly justice has nothing to do with the Vajrayana.” p. 233

[10] “The Vajrayana is not a dogma; I doubt it’s possible for a spiritual path to be less dogmatic than Buddhism, especially the Vajrayana.” p. 135

[11] "Under no circumstances should any of us even attempt to change the Vajrayana’s core teachings. By changing just one word, you effectively take on full responsibility for the spiritual path and enlightenment of all future practitioners. I, for one, lack the courage to do such a thing." p.233

dimanche 24 janvier 2021

Que faire du "lien féodal" désuet de l'institution des lamas ?


“I feel some of this lama institution is some sort of interference of feudal system,
that is out of date. It now must end.”

Le bouddhisme tibétain est une forme de bouddhisme tantrique indo-tibetain, où le guru prend une place centrale. Cette place devient encore essentielle dans la pratique dite “guruyoga” (tib. bla ma’i rnal ‘byor), où le disciple cherche à unir son esprit avec celui du guru, d’où l’importance de bien choisir le guru humain, qui va servir de médiateur. Dans certaines écoles, notamment l’école Kagyu, le chemin du guru, et la dévotion au guru deviennent la méthode d’éveil de prédilection.

Comme l’expérience directe, l’analyse (les listes de dharma, les cinq skandhas, les cinq éléments etc.), l’introspection, etc. sont importantes dans le bouddhisme, et qu’il convient d’examiner le buddhadharma, comme un orfèvre testerait de l’or, le vajrayāna, qui est une forme de bouddhisme, propose de bien examiner le guru, avant de se lier à lui, à travers des initiations, des instructions avancées, etc., car l’approche du vajrayāna ne permet pas que l’on revienne sur sa décision. On reviendra plus loin sur “ce qui” ne permettrait pas de revenir en arrière, ou de changer d’avis.

La voie du guruyoga est donc en quelque sorte contraire au bouddhisme, en ce qu’il convienne de ne plus utiliser son esprit analytique, et de développer la perception pure, afin d’aboutir à une réalisation de non-dualité, une fois l’examen du guru terminé. Elle demande l’engagement total (samaya) de celui que l’on ne peut pas appeler autrement que le disciple. La perception pure implique que ce que le bouddhisme considère être des fautes, ne sont plus considérés comme tels[1], dans l’apprentissage de la non-dualité.

Le cérémoniel du vajrayāna, et une partie de sa terminologie, reprend ceux du sacre d’un suzerain (rājādhirāja) médiéval indien[2]. Dans ce contexte, le mot samaya désigne le “lien féodal”. Briser ce lien conduirait, selon le vajrayāna, aux pires souffrances (infernales), et à l’exclusion du fruit ultime, le parfait état de bouddhéité.

Dans une vidéo Youtube (Dalai Lama speaks out about Sogyal Rinpoche), le Dalaï-Lama parle des abus de la part de certains guru, et met en cause le système qui permet cela. Il parle d’un système “féodal”, lequel terme est très approprié.
“I feel some of this lama institution is some sort of interference of feudal system, that is out of date. It now must end.”
On voit bien que ce qui pose le problème à ce niveau du bouddhisme tibétain est cette relation au maître. Vu de l’occident, cette relation est en effet désuète, et cette soumission quasi-totale peut être qualifié de "féodale", quant à son principe. Dans le vajrayāna il s'agit de la relation maître-serviteur, avec l’engagement de loyauté totale, de perception pure, qui ne peut voir aucune faute en le maître.

Pourtant, le DalaÏ-Lama ne dit rien qui va dans le sens de l’abolition de ce système guruvāda féodal désuet. Il évoque la nécessité d’examiner le maître au préalable, avant de s’engager avec lui. Mais cela était déjà une recommandation faisant partie de ce système féodal. Au final, une petite indignation, mais rien ne change. “It now must end”, mais qui va l’abolir et comment ?

DKR à Londres, 1ère conférence

Dans la tournée de maîtrise de dégâts de Dzongsar KR, qui a eu lieu en 2018, après l’affaire Sogyal, celui-ci avait deux conférences au centre Rigpa de Londres. J’ai regardé la première qui est en ligne. Rien de vraiment intéressant la première heure et demie. Des questions sur le consentement (1:03), la folle sagesse et les moyens habiles (1:04), n’ont pas réellement reçu de réponse (1:24. On se tourne vers l’avenir, que faire désormais ? Une citation de Mingyur Rinpoché est présenté à DKR (1:32:00).
“When the issue is people being hurt or laws being broken, the situation is different.
In that case, the violation of ethical norms needs to be addressed. If physical or sexual abuse has occurred, or there is financial impropriety or other breaches of ethics, it is in the best interest of the students, the community, and ultimately the teacher, to address the issues. Above all, if someone is being harmed, the safety of the victim comes first. This is not a Buddhist principle. This is a basic human value and should never be violated. The appropriate response depends on the situation. In some cases, if a teacher has acted inappropriately or harmfully but acknowledges the wrongdoing and commits to avoiding it in the future, then dealing with the matter internally may be adequate. But if there is a long-standing pattern of ethical violations, or if the abuse is extreme, or if the teacher is unwilling to take responsibility, it is appropriate to bring the behavior out into the open.
In these circumstances, it is not a breach of samaya to bring painful information to light. Naming destructive behaviors is a necessary step to protect those who are being harmed or who are in danger of being harmed in the future, and to safeguard the health of the community
.” Extrait de Lion’s Roar, When a Buddhist Teacher Crosses the Line, 26/10/2017 Mingyur Rinpoche
DKR est d’accord avec cette déclaration, mais remarque qu’il y a divers degrés d’engagement. L’engagement est généralement marqué par la prise d’une initiation auprès d’un maître. Certains prennent cependant des initiations, pour établir une connexion ou pour recevoir une bénédiction. Si, après analyse et après avoir pris la décision de s’engager avec un maître, l’on constate au bout d’un temps qu’il se comporte mal, etc. et que l’on rompt l’engagement, il s’agit d’une rupture du samaya (1:36:24). Une des solutions, est alors de s’éloigner du maître, sans faire de bruit (1:37:10). De toute façon, la critique n’est pas réellement admise dans aucune des écoles du bouddhisme. Une autre solution est de continuer son apprentissage auprès de ce maître, jusqu’à ce que l’on ait reçu les instructions les plus avancées, et ensuite on peut se retirer. Pourquoi perdre du temps à s’engager avec un autre, nous n’avons pas beaucoup de temps.

Même en ce qui concerne l’examen au préalable, c’est très bien, mais pendant combien de temps on va examiner son futur maître ? Tant que nous fonctionnons dans la dualité, nous trouverons toujours des défauts en le maître.

Petite digression, dans le cas de Dagri Rinpoché, Lama Zöpa Rinpoché de la FPMT avait écrit que Dagri Rinpoché était un saint, et que seul un autre saint était en mesure les actions d'un saint[3].

DKR nous suggère que cet examen préalable soit en fait impossible et infaisable. Quand il vient trop tard il est illégitime.

La différence entre le Dalaï-Lama et DKR est que le premier semble penser que ce système féodal est désuet, et qu’il faut l’abolir, mais sans ne rien faire qui va dans ce sens, et que le dernier ne veut pas “assouplir ("bend") les principes du vajrayāna”(1:14:40), il ne veut d’aucune réforme du vajrayāna, motivé par un changement d’époque, par le politiquement correct... S’il changeait les règles du vajrayāna, il deviendrait par là, le leader d’une secte.

DKR tente une esquive par le bouddhisme mainstream, en demandant Que se passerait-il si on mettait en cause le principe que tous les composés sont impermanents ? Il confond ainsi l’approche d’analyse et d’expérimentation directe, avec une approche de transmission d’une Révélation venant du Corps symbolique d’un Bouddha ou d’une divinité. La première se vérifie, la deuxième s’accepte par confiance et foi.

C’est à partir de 1:51:00 que DKR, après avoir répété que l’objectif final est de réaliser l’état du Guru, vient réellement aux faits.
“Il y a des gurus ambitieux, mal formés, vicieux, égoïstes, qu’ils soient des gurus auto-proclamés ou officiellement reconnus, peu importe. Les abus, l’abus de faiblesse, l’abus sexuel, l’abus physique, financier, émotionnel, cela existe en effet. Il ne faut pas être naïf au point de penser que tous les lamas tibétains soient des saints. Non vraiment pas, et nous ne pouvons et ne devons pas les défendre, dans l’intérêt du Buddhadharma et du vajrayāna”. (fin de vidéo 1).
Quel est alors le principe du système féodal, désuet, auquel il faut mettre un terme ? Comment y mettre un terme, qui s’en chargera ? Le lien féodal (samaya) entre maître et disciple etc. etc. détermine la structure et l’hiérarchie féodale de tout l’ensemble. Il empêche que les uns critiquent les autres, même si la critique est justifiée et les faits avérés. Ni avant (pas le temps, la "dualité" empêche de juger), ni pendant, ni après. Dans le bouddhisme tibétain, ce lien féodal (samaya) sera-t-il plus fort que l'intérêt du buddhadharma et le vajrayāna, et causera-t-il un jour la ruine des deux ? 


"Old Boys'Club" film Guru in Disgrace de Jaap verhoeven

“C’est pourquoi je pense que nous devrions retourner à la situation indienne originelle : ni réincarnation, ni institution de lamas. C’était une certaine tradition, mais une tradition très reliée au système féodal, une conception ancienne qui doit disparaître. Comme je l’avais dit précédemment, nous devrions être des bouddhistes du XXIème siècle. Pas suivre un chemin orthodoxe.”
Rencontre à Dharamsala le 25 octobre 2019 entre le Dalaï lama et des étudiants de l'Inde et du Bhoutan.

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[2] Indian Esoteric Buddhism, a social history of the tantric movement, Ronald M. Davidson, p. 106 etc.

[3] “We will have to achieve enlightenment in order to investigate the beginningless rebirths of Dagri Rinpoche. We have to be enlightened; otherwise, we can’t investigate. This is my logic.” Lama Zopa Rinpoche’s Advice to Students of Dagri Rinpoche 14/05/2019

samedi 23 janvier 2021

Briller comme mission



Il y a une vue gnostico-alchimique manichéenne dans le bouddhisme tibétain, où, dans la bataille des forces de la Lumière contre celles de l’Obscurité, les Envoyés des Lumières tentent de récupérer et sauver les âmes emprisonnées dans l’Obscurité. Leurs âmes sont des étincelles de Lumière perdues dans l’Obscurité. Il est alors essentiel pour les Envoyés des Lumières d’attirer l’attention des âmes perdues, et d’établir des connexions avec elles, de quelle nature que ce soit. Toute attention qu’une âme perdue accorde à un Envoyé va alors dans le bon sens, même si les contacts établis sont perçus de façon négative par les âmes perdues, parce que le lien (tib. rten ‘brel) est établi, c’est le début du début de la conversion, qui conduira ultimement au sauvetage de l’âme perdue par l’Envoyé en question, et le retour de cette étincelle dans la Lumière du Plérôme.

C’est cette croyance, qui permet de dire à un Gyatrul Rinpoché, suite aux abus dans la communauté Vajradhatu/Shambala par les Envoyés (“grands bodhisattvas”) Chogyam Trungpa et Thomas Rich, que les personnes abusées ont de la chance, car l’Envoyé “voyait en vous une connexion karmique à cultiver” et “c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser”.

C’est la même croyance, qui fait dire à un Dzongsar KR :
“Aspirez à créer des connexions avec les gens, même ceux qui ne perçoivent qu’une bribe de votre T-shirt aux couleurs voyantes dans une foule, ce qui aura pour conséquence qu’un grain de dharma soit semé dans leurs esprits.[1]”
Si vous croyez en la Bataille entre les Forces des Lumières et les Forces de l’Obscurité, dans un Plérôme de Lumière qui envoie des Envoyés sur la Terre, pour capturer l’attention des âmes perdues, par tous les moyens, afin de les sauver et ramener vers la Lumière, ce bouddhisme est le vôtre. Vous serez entre de bonnes mains. Si vous avez une autre idée du bouddhisme, par exemple celui que le Dalaï-Lama enseigne en public, plus rationnel, plus digestible aux occidentaux, le plus souvent en anglais, il ne correspondra pas forcément à celui de votre lama-racine. Pour en être certain, vérifiez auprès de lui/elle ce qu’il/elle pense des “connexions karmiques à cultiver”.


Brochette de gourous
GàD : Namkhai Nvingpo Rinpoche. Dzigar Kongtrul Rinpoche (debout). Shechen Rabiam Rinpoche (tenant une photo de Jigme Khyentse Rinpoche. le dernier fils de Kangyur Rinpoche), Dzongsar Khyentse Rinpoche (en parinirvana), Neten Çhokling Rinpoche (debout)

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[1] "Aspire to create connections with people, even those who catch no more than a glimpse of your brightly coloured T-shirt in a crowd, that result in the seed of dharma being sown in their minds." Source https://www.facebook.com/IAmSamLongSamIAm/posts/10221779572896678

lundi 17 juin 2019

Retraditionaliser, le meilleur des deux mondes ?

Réintroduction du système de riziculture intensive par SJI à Menchari village,
pour réduire l'importation de riz aux pesticides de l'Inde 

Le bouddhisme tibétain n’est pas une religion monolithique. On y trouve à peu près les mêmes tendances et les mêmes tension que dans les religions chrétiennes. Le XIVème Dalai-Lama et son ami Samdhong Rinpoché[1] déclarent ouvertement que le monde a besoin de valeurs universelles, prônent une éducation moderne conforme aux sciences ainsi qu’une éthique laïque.

Il n’y a cependant pas que des lamas occidento-compatibles dans le bouddhisme tibétain, certains se déclarent ouvertement hostiles aux valeur universelles, qu’ils considèrent surtout être celles de l’occident et progressistes, hostiles aux traditions. Ce que le bouddhisme tibétain a de plus traditionnellement tibétain se trouve sans doute dans l’école des Anciens (et Bön), qui fait remonter ses lignées de transmission aux rois tibétains et à Gourou Rinpoché, qu’elle considère être la source de sa tradition. Les principaux lamas réincarnés de sa lignée sont souvent considérés comme des descendants ou des réincarnations du roi et de son entourage, qui auraient été les premiers disciples de Gourou Rinpoché. Il est normal que la religion et l’état, main dans la main, est sans doute un des meilleurs formes de gouvernement d’un peuple pour un nyingmapa.

Comme pour beaucoup d’autres bouddhismes, les bouddhismes tibétain et bhoutanais sont des bouddhismes ethniques et nationaux. Quand le bouddhisme tibétain est arrivé en occident, c’étaient plutôt ses aspects “universels”, “non-nationaux” et “non-ethniques” qui ont été mis en avant. Certains maîtres tibétains avaient réussi à rendre digeste leur forme spécifique de bouddhisme tibétain en les “universalisant”. L’école nyingmapa doit sa popularité notamment à une forme de Dzogchen épuré, où seul le pan sur l’état naturel de l’esprit était accentué. Les aspects “ethniques” et “nationaux” étaient des moyens habiles spécifiques au Tibet (et au Bhoutan). Avec le temps, et l’avènement de véritables maîtres occidentaux, le bouddhisme occidental développerait sans doute ses propres spécificités se disait-on. Ce fut la période de la lune de miel.

Dans les années 80 et 90, cela allait changer progressivement. Des maîtres tibétains qui furent initialement un peu surpris par les méthodes de Chogyam Trungpa, commencèrent à admirer en public sa transformation de hippies anarchiques en bouddhistes hiérarchie-philes et propres sur soi, voire à le prendre pour modèle. En même temps, Chogyam Trungpa augmentait la teneur en bouddhisme “ethnique” et “national” de sa propre méthode.

Thinley Norbu Rinpoché (1931-2011), fils de Dudjom Rinpoché (1904-1987), et le père de Dzongsar Khyentsé Rinpoché (1961) est le premier à ouvrir les hostilités dans Words for the West (1998), où il regrette l’absence de foi des occidentaux et où il critique les valeurs occidentales[2]. Son fils Dzongsar Khyentsé Rinpoché a pris la relève et malgré son amour pour certains côtés du matérialisme occidental, travaille au retour des valeurs “ethniques” et “nationales” et non seulement au Bhoutan. Il est un porte-parole important de cette tendance traditionaliste, anti-démocratique et gourou-centrée. D’autres le suivent dans cette direction, notamment dans l’école Nyingmapa.

Contrairement aux années 70-80, et plus particulièrement depuis les cas d’abus, le mot d’ordre actuel semble être le vajrayana est notre bouddhisme ethnique, s’il ne vous plait pas, vous n’avez qu’à partir. Sinon, acceptez ses règles, mêmes si elles sont contraires à vos valeurs occidentales. Finies les noces spirituelles, finie la lune de miel, finie même l’habileté en moyens, finis les efforts. C’est à prendre ou à laisser. La nature de l’esprit, la mahamudra, le dzogchen cool étaient des produits d’appel. Le véritable travail attend.

Generation Gap in Bhutan (Vimeo)

Au Bhoutan, c’est un autre type de combat. Le pays s’est modernisé et tente de suivre le cours d’un pays moderne. Avec tous les problèmes d’un pays moderne[3]. La jeunesse se désintéresse de la religion et est confrontée à des problèmes de chômage, d’addiction, de criminalité, de violences entre gangs et de suicide. Le gouvernement a décidé de réagir en développant des programmes de Valeurs Humaines Universelles (Universal Human Values - UHV) enseignées dans les universités bhoutanaises, selon le modèle du programme de Vivre ensemble “Jeevan Vidya” (JV) de Shree A. Nagraj. Des exemples en anglais ici.


Les étudiants du Chökyi Gyatso Institute

Un article critiquant la mise en oeuvre de ce projet fut publié par Yangse Drubgyud Tenzin dans la version anglaise du journal bhoutanais Kuensel. Le programme ne serait pas adapté aux principes bouddhistes du Bhoutan. Il demande à ce que l’on vérifie si c’est le cas et il met en avance que le vajrayana au Bhoutan a tout ce qu’il faut pour aider la jeunesse.[4] Il regrette l’enseignement de ce programme dans des universités où l’enseignement de la philosophie bouddhiste est déjà minimal. L’auteur admet que “nous, soi-disant maîtres bouddhistes” “sommes partiellement responsables de la situation”. C’est aux maîtres bouddhistes de montrer que les enseignements du bouddha (lisez “vajrayana”) sont pertinents pour le monde moderne, et que si le Bhoutan ne fait pas attention, la jeunesse bhoutanaise s’éloignera davantage des valeurs, traditions, patrimoine et culture bhoutanais. La réponse, selon Drubgyud Tenzin, le Bhoutan l’a déjà. Il suffit de l’étudier et de la pratiquer, comme “nos ancêtres l’avaient fait pendant des siècles, à partir de l’époque de Gourou Rinpoché”.[5]

Yangse Drubgyud Tenzin, l'auteur de l'article, est probablement Drubgyud Tenzin Rinpoché (DTR), la réincarnation de Lama Sonam Zangpo, le grand-père de Dzongsar Khyentsé Rinpoché (DKR). Il fait partie de la fondation Khyentsé et il fut nommé en 2015 comme abbé de Chökyi Gyatso Institute (Bhoutan oriental) par DKR. DTR est marié et le père d’un enfant. Les 150 moines de l’institut apprennent les arts traditionnels : de nombreux rituels, droupchens, et ils pratiquent les enseignements de Jamyang Khyentse Wangpo (source). L’institut est un des projets de Lhomon Education (LME)[6] de la Lhomon Society (LMS 2012), qui s’inscrit dans l’initiative de Samdrup Jongkhar (Samdrup Jongkhar Initiative). C’est un projet-pilote de DKR, qui veut développer un modèle pour le Bhoutan en son intégralité, et qui s’inscrit dans le développement du “Bonheur National Brut”. Respect des traditions bhoutanaises, partage de connaissance et des pratiques traditionnelles, et approche écologique (zéro déchets, culture biologique...). Cela permettra de sauver la jeunesse bhoutanaise ? ...

Pratiquantes Throma ramassant des déchets pendant la retraite Krodikali
Concrètement, quand des écolières bhoutanaises (plus de 5000) participent à la retraite Krodikali de 3 jours sous la direction de Dungsé Garab Rinpoché (frère de DKR, fils de Dungsé Trinlé Norbu, et petit-fils de Dudjom Rinpoché) pour pratiquer le rituel de Throma/"Throema" composé par Dudjom Rinpoché, une action "zéro déchet" est organisée entre les sessions de pratique. Quand des lamas traditionalistes comme DKR disent que le vajrayana a beaucoup à offrir à l'occident (et à sa jeunesse ?), est-ce que c'est à ce type de programme qu'il pense ?



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[1] Samdhong Rinpoché, Lobsang Tenzin, était l'ancien premier ministre du gouvernement tibétain en exil et un membre de bureau de la Fondation pour la Responsabilité Universelle (Foundation for Universal Responsibility T. kun phan bde rtsa). Il était aussi un ami personnel de longue date de Krishnamurti et membre du Directoire de la fondation Krishnamurti en Inde.

[2] “Many people want to know about Buddhism, but they are not interested in faith because they don’t want to surrender anything. Since they think the sangha is like a group of friends so it is not necessary to respect them, this makes them feel safe.
This conception originally comes from some kind of modern superficial democratic idea of equal rights, based on a nihilist point of view and not on wisdom. Spiritual ideas are totally different from worldly political ideas, but they try to put these worldly political ideas into spiritual ideas without considering pure dharma. These democratic ideas are supposed to be kept as worldly political ideas, and not misused as if they were spiritual.”

[3] “In the past 20 years, our small country has been bombarded with modern influences from television to cell phones, the Internet, celebrities, fashions, superhero models, advertising, and news sound-bites.
The changes are not all bad – Bhutanese now have electricity, better medical care and less poverty, are living longer, and are more literate. But some changes are less savoury. Modernization has brought pollution, environmental destruction, unprecedented rural-urban migration, and challenges for youth that have led to widespread youth unemployment, drug abuse, crime, gang violence, and even suicide.” Time for a closer look at universal human values, July 29, 2017, Yangse Drubgyud Tenzin

[4] “In stark contrast, we Buddhists adhere firmly to the view that lineage is of paramount importance to a spiritual path, and aim always to follow the example of our awakened forebears. Moreover, for Buddhists, lineage is our ultimate guarantee of authenticity and reliability. Because of lineage, we know that teachings we receive and practice have been thoroughly examined, tested and practiced over hundreds of years.”

[5] “Part of the blame definitely rests with us so-called Buddhist teachers who, closeted in our monasteries and cut off from the modern world, sometimes become so lost in our ancient texts and rituals that we fail to relate to the people’s most pressing needs.
But the challenges we face in Bhutan today are so serious that, if not properly addressed right now and in a very real way, not only will we be led astray as individuals, but our unique Bhutanese values, tradition, heritage and culture – of which we are so proud – will be undermined.
We all bear responsibility. We Buddhist teachers have the responsibility to demonstrate the direct relevance of the Buddha’s teachings to modern life and needs, and those with power and authority in society also have a responsibility to examine closely the ideas they want to impose on our youngsters.
A good place for us all to start is simply to recognize, value and take pride in the treasure we already have right at our fingertips, and then to study and practice diligently in order to achieve what our forefathers and mothers achieved down the ages, all the way back to Guru Rinpoche.”

[6] “Lhomon Education (LME) is a grassroots initiative fostering the development of innovative curricula designed specifically for Bhutanese students. The basis of the LME initiative is an alternative model of teacher training and curriculum development that integrates principles of Gross National Happiness (GNH) in the truest sense of the term. Based on the overarching mission of Dzongsar Khyentse Rinpoche's Lhomon Society, and on the values and principles laid out in this document, Lhomon Education is helping teachers create unique GNH-based curricula for use in a variety of education environments. LME curriculum development workshops and teacher training seminars are open to a wide range of education institutions, including government schools, monasteries, women's organizations, rural education centers, and other formal and non-formal education institutions and initiatives in Bhutan.” Source