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jeudi 1 mai 2025

Vade retro, corpus immundum

"Recule corps impur", L'archange Michel vainquant Satan, Guido Reni (Meisterdrucke)

Sans l’eau, les bactéries, l’humus, ainsi que d’autres facteurs, la vie, et donc la conscience ne seraient pas possibles sur la terre. La membrane cellulaire, permettant la séparation physique et chimique du contenu cellulaire, est indispensable à toute cellule vivante, et donc à tout “corps”. Sans ces facteurs élémentaires, la vie humaine ne serait pas possible.

Dans les discours métaphysiques, ces facteurs, les corps, la terre (“dirt” en américain) sont souvent considérés comme impurs, et opposés à ce qui est considéré pur. Cette opposition rejoint celle de la matière et de l’esprit (pneuma, Noûs). Ainsi, ce qui relève de la matière est impur, et ce qui relève de l’immatériel, du spirituel est pur. Le corps, et tout ce qui est associé au corps est impur, ce qui relève de l’esprit est pur, mais peut être partiellement souillé par la matière. Le principe spirituel est 100% pur. Dans de nombreuses religions, le sang menstruel est emblématique de l’impur. Dans le bouddhisme, c’est ce qui ferait des femmes des candidats probables des enfers “avoisinants” (s. utsada) dits de “cadavres en putréfaction" (t. ro myags) ou “Mare de sang”.

Kuanyin sauve les âmes féminines de la Mare du sang (détail)

Dans le bouddhisme tibétain, le mot “dag pa” peut signifier à la fois “pur”, “correct”, “authentique” (t. rnam dag) et “symbolique”, quand il se rapporte à la réalité éternelle lumineuse du principe spirituel. Il correspond en gros au mot “śuddha” en sanskrit. Logiquement, le plus haut des cieux s’approche du 100% pur, et les enfers les plus bas et vils du 100% impur.

St Michael sauve des âmes du Purgatoire, Jacopo Vignali

Le pur et l’impur peuvent être instantanés, quand les moments de pensée (citta) sont considérés instantanés (bouddhisme Sarvāstivāda). Quand le bouddhisme évolue, le sens de "pensée" (citta) évolue aussi. Il devient plus durable, et se traduit souvent par “l’esprit”, “la conscience”, etc. Ce ne sont plus des moments de pensée qui peuvent être “purs” ou “impurs”, “lumineux” ou “obscurcis”, mais tout “l’esprit”. Il s’agit alors d’éliminer toutes les impuretés de “l’esprit”. Celui-ci est comme un miroir brillant et “pur”, mais sur la surface de laquelle se sont formées des scories (oxydation). Eh oui, les miroirs étaient souvent en cuivre à l’époque.

Quelle est la nature des scories ? Le principe spirituel étant 100% spirituel, ou or, les scories sont des “impuretés” formées par le contact entre le spirituel et le matériel. Cela devient plus platonicien on pourrait dire. Le spirituel est actif, et la matière inerte. Le spirituel (in)forme la matière. Quand la matière/un corps se laisse former par le spirituel, sans résister, sa forme sera la plus parfaite possible. En cas de résistance, des impuretés se forment et se développent. Au niveau de l’esprit, les clashes entre matière et esprit sont les kleśa, les passions, les afflictions, les souillures, les “émotions perturbatrices”. Perturbatrices, car il y a aussi des “émotions” vertueuses comme l’amour, la compassion et la joie, qui agissent comme le détergent Monsieur Propre. Une fois toutes les souillures éliminées, l’esprit brille comme un miroir.

Certaines méthodes bouddhistes projettent le résultat futur qu’ils veulent atteindre sur la situation actuelle, une sorte de “réalisation anticipée”. Ils font comme s’ils étaient déjà des Bouddhas pleinement réalisés, comme s’ils avaient déjà éliminées toutes les impuretés, et que leur esprit reflétait telle qu’elle la réalité éternelle. Comme par un décret de loi auto imposé, autrement dit un “voeu”. Ils imaginent être “purs”. Comme on ne devient pas réellement “pur” du jour au lendemain, et que des passions, des actes impurs, etc. se manifestent par habitude ou par conditionnement, ils pratiquent des rituels de confession, de renouvellement du voeu, et de purification. Potentiellement, ils sont déjà “purs”, des Bouddhas, mais il reste du chemin à faire pour que la “réalisation anticipée” matche parfaitement la réalité éternelle. Evidemment, cela requiert de la foi en le principe même de “réalisation anticipée” et en les méthodes de purification. On peut utiliser le même type d’arguments pour les voies de la transmutation (vajrayāna). Tout le chemin bouddhiste est imprégnée des notions de “pur” et de “impur”.

Sans “l’impur”, il n’y aurait pas la “vie” telle que nous la connaissons, ni d’ailleurs même la “conscience”.

Les oppositions pur-impur et esprit-matière opèrent à fond dans la pratique bouddhiste. Si “non-dualité” il y a, elle doit se situer au plus profond de l’être bouddhiste. A la surface, on n’en voit pas le moindre signe. L’élimination de “l’impur” (purification) est devenue l’essentiel de la pratique bouddhique, où la notion du “pur” s’est progressivement confondue avec celle de “la Lumière”, qui est 100% pure et spirituelle, délestée de tout ce qui est matériel, corporel, passionnel, en d’autres termes de tout ce qui relève de “l’humain”.

Les tantras bouddhistes avancent la non-dualité pur-impur, mais en partant d’un principe spirituel (tathāgatagarbha) parfaitement pur, cependant “recouvert par des impuretés”. Le corps humain impur héberge le principe spirituel pur. Au lieu d’éliminer l’impur --comment éliminer le corps humain ?-- ils proposent de le transformer en pur. Dans le cadre de mystères, appelées initiations (abhiṣeka) dans le bouddhisme, conférées par des mystes, appelés guru ou lama. Cela passe également par des yogas, qui focalisent sur le corps lumineux, associé au principe spirituel, “hébergé” dans le corps humain. Au lieu de s’identifier avec le corps humain matériel, le yogi s’identifie avec le corps lumineux divin du principe divin. Cela le rend immortel, car le corps lumineux divin est éternel, immatériel, sans aucune impureté. Les passions sont transformées en sagesse (jñāna). Le yogi n’a alors que faire du corps humain qui meurt et se décompose. Son vaisseau lumineux, ou corps de résurrection, le conduira à bon port : la Lumière éternelle parfaitement pure et 100% immatérielle.

Comment savoir si un yogi a parfaitement éliminé toutes les impuretés ? Difficile à voir de l’extérieur, car son véritable corps lumineux n’est pas visible à cause du corps matériel qui l'habille. Son corps peut “rayonner” un peu, à cause de l’intensité lumineuse à l’intérieur. Mais sinon rien n’indique qu’il est parfaitement pur. Si des non-initiés croient percevoir des passions et des fautes en un yogi lumineux, ce ne sont que leurs propres projections souillées, ou bien l’activité habile du yogi en mode “folle sagesse”.

Idéalement, la terre sera un jour vidée de tous les corps humains imparfaits. Ou bien, ceux-ci seront transmutés, façon “Invasion of the Body Snatchers” ou remplacés par des corps lumineux, autrement dit des “saints”. Quoi qu’il en soit de la non-dualité pur-impur, le bouddhisme ésotérique a clairement choisi son côté. Le corps valorisé et chanté par le Tantra n’est pas le corps humain impur, mais le corps spirituel lumineux pur et immatériel.


lundi 28 avril 2025

Réalité, quelle réalité ?

Feu, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

La cosmogonie mythologique et l’abiogenèse, l’étude de l’origine de la vie, semblent d’accord sur le rôle crucial de l’eau dans l’origine de la vie sur Terre. L’eau est le principal constituant du vivant. Le pourcentage d’eau dans les plantes est de 80 à 95 %, dans les animaux entre 60 et 80 %, dans les bactéries et micro-organismes souvent supérieur à 70 %. Le cerveau humain est composé d’environ 75 à 80 % d’eau. L’eau est le “creuset” où les molécules du vivant se forment et s’assemblent. Sans eau, la vie sur Terre, et sans doute ailleurs, est impossible. Pour l’apparition de la vie de l’énergie, des éléments chimiques et des conditions environnementales stables sont nécessaires.

Les discours de la mythologie et de l’abiogenèse sont des activités humaines, qui requièrent de la conscience, une faculté de connaître, de raisonner et d’imaginer. Seuls les corps humains vivants ont cette faculté. On pourrait dire de façon métaphorique que seuls des corps (humains) dotés de vie, de conscience et d’intelligence ont cette faculté. Affirmer cela, en réifiant les métaphores, crée une dichotomie entre un corps (usufruitier) et une conscience intelligente (usufruit). Qu’est-ce qui sépare un corps vivant et conscient d’un corps sans vie et conscience ? Pardi, la vie et la conscience ! Sans la vie et sans la conscience, un corps n’est plus que de l’eau et de la matière, qui se décomposent progressivement. En réifiant ainsi la vie et la conscience, on peut se demander “où” “partent” “la vie” et “la conscience” à la mort. Le corps (usufruitier) est impermanent, mais la vie et la conscience (usufruit) ? Penser en deux pôles, “conscience” et “matière”, semble conduire à des opinions favorisant une “conscience”/un ”esprit” ou la “matière”. “La conscience” est-elle un épiphénomène de “la matière” ? “La matière” est-elle une émanation, voire une méconnaissance (avidyā) de la toute-conscience ?

Terre, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

La survalorisation d'un pôle conduit aux extrêmes. Survaloriser “la conscience” en dévalorisant “la matière” mène au spiritualisme, tandis que survaloriser “la matière” en dévalorisant “la conscience” mène au matérialisme. Les termes spiritualisme et matérialisme sont d’ailleurs souvent, et logiquement, très mal définis, car basés in fine sur une dichotomie métaphorique.
Matérialisme : doctrine qui, rejetant l'existence d'un principe spirituel, ramène toute réalité à la matière et à ses modifications.
Spiritualisme : doctrine affirmant la spiritualité de l'âme, c'est-à-dire l'existence d'un principe spirituel, distinct et indépendant du corps; doctrine qui proclame la supériorité de l'esprit sur la matière, bien que son activité puisse en être dépendante.
(définitions CNRTL)
"Touché par Son Appendice Nouillesque" (Niklas Jansson)

Le mot “principe spirituel” est central dans ces deux définitions. Existe-t-il un “principe spirituel” ? La question est déjà biaisée et “mal posée”[1] dirait le Bouddha. Si on posait l’existence du “Monstre de spaghettis volant” (“Flying Spaghetti Monster”, pastafarisme), il y aurait potentiellement une opposition logique entre ceux qui affirment l’existence d’un Monstre en spaghetti volant, "invisible et indétectable, qui a créé l'univers", et ceux qui nient son existence. Les Pastafaristes et les Anti-pastafaristes, les “spiritualistes” et les “matérialistes” si l’on veut. Les agnostiques sont ceux qui refusent de se prononcer sur son existence ou inexistence. Poser ainsi un problème fait du Monstre en spaghetti volant le centre de l'attention.

La dichotomie corps-esprit est inadéquate, mais a toujours nourri les débats, et continuera sans doute à le faire encore longtemps. Les approches dites "non-dualistes" tentent de prendre une position neutre, médiane, sceptique, mais peuvent faire cela uniquement en partant des deux pôles posés. Même des développements scientifiques (p.e. néo-matérialisme, panpsychisme, le neurologue Antonio Damasio, etc.), tentent de dépasser la dichotomie. Mais toute la démarche tourne néanmoins autour du "principe spirituel" ou du Monstre en spaghetti volant, le centre du "buzz".

La perspective d’Antonio Damasio[2] (lecteur de Spinoza) veut transcender la dichotomie corps-esprit. Il ancre la conscience dans les processus biologiques du sentiment et de l’homéostasie, en soulignant l’inséparabilité de l’esprit, du corps et de l’environnement. Son travail ouvre la voie à une compréhension de la conscience comme phénomène émergent et incarné - ni réductible à la seule matière, ni nécessitant le recours au surnaturel.

Eau, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

Dans les différentes théories des quatre éléments, on voit la dichotomie corps-esprit à l’oeuvre, directement ou en creux. La précédence est donnée à un “principe spirituel” ou à “la matière”, qui est néanmoins souvent une matière “vivante” pas si inerte que cela, ou du moins naturante. Un océan primordial comme “matrice d'où tout provient”, un chaos désordonné, d’où émerge un beau jour un “principe spirituel” divin, un dieu primordial, un démiurge, qui coordonne, agence et organise cette “matière” vivante. Réunion des eaux en un cercle qui englobe le ciel et la terre, et la vie à l’intérieur de celui-ci. Agencement (s. vyūha, t. bkod pa), création, émanation, illusion ?

Le “principe spirituel” est inséparable de symboles divins, et de théories et de pratiques associées, centrées sur le divin. Ne pas admettre un “principe spirituel”, ou un “principe spirituel” spécifique, semble conduire inéluctablement à être classé athée, nihiliste, matérialiste, nāstika (t. med par smra ba), ou destructionniste (ucchedavādin) dans un cadre bouddhiste, qui y oppose d’ailleurs l’autre extrême d’éternaliste (śāśvatavādin), qui affirme une réalité éternelle. Le Bouddha rejetait les deux vues, et disait vouloir enseigner la voie médiane.

Les théories cosmogoniques les plus anciennes présentent un océan primordial (p.e. Noun), d’où émergent les dieux et/ou les forces qui vont façonner le monde (le ciel et la terre). Les dieux peuvent agir comme les “éléments”, et les éléments peuvent redevenir des dieux. Les dieux (“spirituels”) et les éléments (“matériels”) peuvent être considérés comme des “principes” qui se mélangent. Le monde vivant et conscient est façonné à partir de ces principes, émergeant de l’océan primordial indifférencié (aussi appelé chaos ou non-être).

L’un des quatre éléments (éternels et immuables) peut précéder, contenir ou présider les trois autres. Pour Platon l'âme (le spirituel) est antérieure à tous les éléments matériels. Les théories dérivées de sa pensée peuvent introduire un cinquième élément supérieur. Se mélange-t-il avec les quatre éléments “matériels”, ou contient-il les quatre éléments ? Selon Empédocle, rien ne naît ni ne périt absolument : toute génération et toute destruction ne sont que des combinaisons ou séparations des quatre éléments primordiaux, qui eux-mêmes ne changent jamais de nature. “Il n'y a que mélange et échange de ce qui a été mélangé, et la nature n'est qu'un nom donné à ces choses par les humains" dit Parménide.

Air, Adriaen Collaert d'après Maerten de Vos, 1580-1584, Rijksmuseum

Approximativement à partir de Platon, les théories des éléments semblent se spiritualiser davantage dans la période hellénistique. C’est la nature “qui rassemble et échange les quatre éléments” (Parménide), mais pas le principe spirituel. Ce qui relève de la nature était souvent considéré comme sublunaire. Selon Aristote, le monde soumis à la génération et à la corruption est situé au-dessous de la Lune, par opposition au monde céleste. Le principe spirituel est pensé être en lien avec un principe plus élevé. Lors de sa “descente”, et en passant au-dessous de la lune, une âme ou autre “principe spirituel” sur-naturel, traverse “la nature” et est habillé par un mélange des quatre éléments. Quand, après la mort, l’âme remonte, elle se déleste de son habit élémentaire, pour continuer son ascension vers le principe le plus haut. L’âme, le principe spirituel, semble donc pouvoir exister sans “l’enveloppe charnel” des quatre éléments. L’esprit pourrait ainsi exister sans support, sans corps, sans “matière”, en dehors de la nature. Ceux qui prétendent autrement sont susceptibles d’être traités d’athées, de nihilistes, de matérialistes, de nāstika et de déstructionnistes, bref ce sont des rabat-joie.

Cependant, ce genre de théorie admet toujours un mélange d’un principe spirituel et d’éléments matériels, ce qui semble en effet correspondre à l’expérience d’un être humain ordinaire, peu importe l’origine d’un mélange quelconque.

Dans une théorie spirituelle, le principe spirituel (étincelle lumineuse) correspond souvent à “l’âme” (toutes choses égales par ailleurs), à une essence spirituelle, au divin, auquel ont peut associer des métaphores de lumière, voire de la Lumière (Noûs). Quand l’idéalisme du Citttamātra / Yogācāra et d’un Śaṅkara, en posant une réalité éternelle supérieure (uttara, Brāhma), est poussé jusqu’à dégrader la réalité naturelle en une “illusion” (māyā), les quatre (ou cinq) éléments (la nature) aussi devient uniquement conscience (vijñapti-mātra), ou une illusion.
“La pensée danse comme un acteur (naṭavannṛtyate cittaṃ), le mental est semblable à un bouffon (mano vidūṣasādṛśam). La conscience (vijñānaṃ), avec les cinq (pañcabhiḥ sārdhaṃ), imagine le visible (dṛśyaṃ kalpeti) comme une scène de théâtre (raṅgavat)." Laṅkāvatāra_6.4"[3])
Selon l’Advaita vedanta de Śaṅkara, seul Brahman (l’Absolu) est réel, éternel et immuable. Le monde phénoménal est une projection de la Māyā indéfinissable, le pouvoir illusoire de Brahman. Seul Brahman est réel, le monde et les cinq éléments (pañca-bhūta, la nature-prakṛti) sont une illusion, et n’ont pas de réalité autre que celle-là. Cette illusion est ce qui voile (āvaraṇa) la réalité éternelle.

Le divin, le principe spirituel, la conscience pure (sat-cit-ānanda) sont associées à la Lumière. Le bouddhiste influent Ratnākaraśānti (ca. 970-1045 C.E.) s’en prend au Madhyamaka, en écrivant :
"Tous les phénomènes (sarvadharma) ne sont que la pensée [cittamātra], [c'est-à-dire] que la conscience pure ["vijñanamātra", ou "saṃvidmātra"?], [c'est-à-dire] que pure luminosité [prakāśamātra][4]"

"La position Yogācāra est que la pure luminosité, qui est la nature inhérente des phénomènes, existe comme une substance réelle, tandis que la position Mādhyamika est qu'elle n'existe pas comme une substance réelle. Ceci même est une querelle sans fondement des érudits Mādhyamika avec le Yogācāra. [Quel dommage], la grossièreté de ces gens." (Defining Wisdom, p. 78)[5]”
La théorie de la pure luminosité/Lumière (prakāśamātra) est devenue un élément crucial dans les théories gZhan stong pa du bouddhisme tibétain et du Dzogchen.
“Dans le Dzogchen, la Base (gzhi) est dotée de trois qualités. La vacuité comme l’essence primordiale ou l’Un (ngo bo gcig). La Luminosité qui est la nature (rang bzhin gsal ba), les cinq luminaires ('od lnga). “Rig pa” est posée comme “l’absence d’ignorance” (ma rig pa med pa) concernant ces cinq lumières, autrement dit “gnose. Celui qui perçoit ainsi avec gnose les cinq luminaires est dit posséder le corps d’arc-en-ciel (‘ja’ lus). La compassion (thugs rje) est l’énergie universelle rayonnant spontanément. Les quatre éléments anciens (mahābhūta) sont en essence quatre luminaires, auxquels s’ajoutent un cinquième l’élément ou le luminaire espace.

Ces cinq “éléments” n’ont plus aucune matérialité, ce ne sont ni des éléments naturels, ni des atomes, graines, etc., mais des lumières immatérielles, perçues comme matérielles uniquement par ceux à qui la gnose fait défaut, et qui sont par conséquents dans l’ignorance.
“ (mon Blog Elémentaire, mon cher Horus)
Toute la réalité naturelle perçue est en dernière instance due à la non-perception de la Lumière telle qu'elle est, et à une perception déformée : les quatre éléments (la nature), mais aussi la réalité conventionnelle (saṃvṛti-satya), qui s’appuie sur la pensée (citta), le mental (manas), la raison (buddhi), ainsi que des méthodes (upāya) dites de libération, qui s'y appuient également. Selon le spiritualisme, tant que les voiles de l’ignorance ne se déchirent, et que la gnose n’opère, la réalité éternelle lumineuse ne sera pas perçue telle qu’elle est. Aucun produit naturel (corps-esprit) ne permet la gnose d'opérer, mais peut néanmoins contribuer à préparer ce grand jour, en créant des circonstances favorables, notamment en recevant une transmission de gnose d’un maître accompli, c’est-à-dire qui a accès à la gnose. Quelqu’un capable de transmettre la Lumière en quelque sorte. Toute notre réalité, y compris les discours et les méthodes de la Lumière, ne permettent de voir la Lumière. Seule la gnose ou "l’absence d’ignorance" permet cela.

Le pitch semble être qu'en attendant ce grand jour, le principe spirituel continuera à tourner en rond dans l’illusion indéfinissable, quittant son habit élémentaire à chaque mort, et en prenant un autre habit à chaque naissance, jusqu’à ce qu’il (ou son usufruitier) voit, ou s'unit à, la Lumière, et réalise que son véritable “corps” a toujours été un corps de Lumière, et que les quatre ou cinq éléments ne sont pas des éléments de type atomiques, etc., mais des rayons de lumière indifférenciés de la Lumière spirituelle.

Difficile de battre un tel Happy End. Il faut juste attendre que cela se produise, en créant des circonstances auspicieuses avec un maître accompli. Est-ce que c’est encore la voie médiane du Bouddha ?

***

[1] Voir le Phagguna Sutta
“Seigneur, Qui s'approprie ?"

"La question n'est pas correcte" disait le Bienheureux "Je n'ai pas dit "Il s'approprie". Si je disais cela, alors la question "Qui s'approprie" serait correcte. Mais comme je n'ai pas dit cela, la question correcte est "Quelle est la condition de l'appropriation?" et la réponse correcte est "l'avidité est la condition de l'appropriation, et l'appropriation est la condition du processus du devenir". Tel est l'origine de tout ce monceau de souffrances.

C'est par l'extinction complète, la cessation complète de ces six bases que le contact cesse. Par la cessation du contact, la sensation cesse. Par la cessation de la sensation, l'avidité cesse. Par la cessation de l'avidité, le processus du devenir cesse. Par la cessation du processus du devenir, cesse la naissance. Par la cessation de la naissance, cessent la viellesse,la maladie, la tristesse, les lamentations, la souffrance, la détresse et le désespoir. Telle est la cessation de tout ce monceau de souffrances.” (Phagguna Sutta)
Extrait de : La saveur de l’immortel (la version chinoise de l’Amṛtarasa de Ghoṣaka) traduit en français par José van den Broeck (Louvain, 1977).
Voir mon blog Les aliments.

[2] The Feeling of WHAT HAPPENS, Body and Emotion in the Making of Consciousness, Harvest Book, Harcourt, Inc., 1999

[3] Laṅkāvatāra
garbhastathāgatānāṃ hi vijñānaiḥ saptabhiryutaḥ /
pravartate 'dvayo grāhātparijñānānnivartate // Lank_6.1 //
bimbavaddṛśyate cittamanādimatibhāvitam /
arthākāro na cārtho 'sti yathābhūtaṃ vipaśyataḥ // Lank_6.2 //
aṅgulyagraṃ yathā bālo na gṛhṇāti niśākaram /
tathā hyakṣarasaṃsaktastattvaṃ vetti na māmakam // Lank_6.3 //
naṭavannṛtyate cittaṃ mano vidūṣasādṛśam /
vijñānaṃ pañcabhiḥ sārdhaṃ dṛśyaṃ kalpeti raṅgavat // Lank_6.4 //
Le passage au complet :
"L'embryon/matrice des Tathāgatas est doté des sept consciences ;
il fonctionne de manière non-duelle, et cesse [de fonctionner] par la compréhension parfaite de ce qui est saisi." // Lank_6.1 //
"La pensée, conditionnée par des conceptualisations (mati) sans commencement, apparaît comme une image reflétée.
Pour celui qui voit les choses telles qu'elles sont, la forme de l'objet n'est pas l'objet lui-même." // Lank_6.2 //
"De même qu'un enfant ne peut saisir la lune avec le bout de son doigt,
de même celui qui s'attache aux lettres ne comprend pas ma vérité." // Lank_6.3 //
“La pensée danse comme un acteur (naṭavannṛtyate cittaṃ), le mental est semblable à un bouffon (mano vidūṣasādṛśam). La conscience (vijñānaṃ), avec les cinq (pañcabhiḥ sārdhaṃ), imagine le visible (dṛśyaṃ kalpeti) comme une scène de théâtre (raṅgavat)
. // Lank_6.4 //
Pour la version de Shikshânanda, rendue par Patrick Carré en :
“L’esprit est comparable à un grand danseur,
Le mental est son assistant et son maquilleur,
Les cinq consciences sensorielles les accompagnent,
Et dans la conscience mentale s’incarnent les spectateurs
.” (Soûtra de l’Entrée à Lankâ, Fayard, 2006, p.237)
[4] Prajñāpāramitopadeśa by Ratnākaraśānti. Tibetan translation (Shes rab kyi pha rol tu phyin pa'i man ngag). PPu (D145a5): rgyal ba’i sras dag khams gsum pa ’di ni sems tsam mo zhes gsungs te— de bas na chos thams cad sems tsam dang| rnam par shes pa tsam dang| gsal ba tsam yin pas…

[5] Defining Wisdom: Ratnākaraśānti’s Sāratamā, D.Phil Dissertation Gregory Max Seton, Wolfson College Trinity Term 2015

samedi 26 avril 2025

Elémentaire, mon cher Horus

Horus, le né-du-lotus (entre 664 et 332 av. J.-C., Walters Art Museum)

Le “Noun” égyptien est l'océan primordial, le chaos liquide initial, la matrice d'où tout provient. Il est la source de l’ordre cosmique établi par les dieux créateurs qui en émergent. 

Nout (ciel) et Geb (terre)

D’abord Atoum, le “démiurge” qui s'auto-engendre de cet océan. Puis Chou (l’air sec), Tefnout (l’humidité), Geb (la terre) et Nout (le ciel). Ces quatre divinités semblent personnifier des forces naturelles, mais il ne s’agit pas d’une théorie des éléments matériels au sens grec.

Génèse, détail plafond Baptistère de San Giovanni à Florence

En comparaison, dans les plus anciens récits sumériens et babyloniens, Abzû/Apsû, l’océan d’eau douce et Tiamat, l’océan d’eau salée, étaient deux entités primordiales distinctes mais complémentaires, avant la création du ciel et de la terre. Leur union symbolise le mélange des eaux douces et salées, d’où émergent les premiers dieux démiurges. Les deux eaux sont aussi mentionnées au début de la Genèse (1:2, 1:6-7 Louis Segond)
“2. La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l'abîme, et l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.
6 Dieu dit: Qu'il y ait une étendue entre les eaux, et qu'elle sépare les eaux d'avec les eaux.

7 Et Dieu fit l'étendue, et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l'étendue d'avec les eaux qui sont au-dessus de l'étendue. Et cela fut ainsi
.”
Selon Aristote (IVe siècle av. J.-C.), Thalès (VI-VIIe siècle av. J.-C.) enseignait que “tout est eau” : l’eau est le principe (archè) de toutes choses, la cause matérielle à partir de laquelle l’univers et tous les autres éléments (air, feu, terre) procèdent. Aristote explique que, pour Thalès, la terre est de l’eau condensée, l’air de l’eau raréfiée, et le feu nourri par l’air ; tout se résout donc en eau. Cette conception de l’eau serait comme une première tentative de donner au monde un principe matériel unique, rationnel et universel, distinct des explications mythologiques traditionnelles[1]. L’eau n’était pas le seul principe (archè).

Parmi les présocratiques, Anaximandre pose un principe suprême indéfini et infini (apeiron), d’où procèdent les éléments. Anaximène pose l’air, comme principe cosmique, infini et éternel, d’où procèdent les autres éléments et l’univers entier. Pour Héraclite, le feu est le principe fondamental, qu’il assimilé à la foudre de Zeus.

Le premier à avoir formulé la théorie des quatre éléments (terre, eau, air, feu) comme racines (rhizômata) de toutes choses est Empédocle (Ve siècle av. J.-C.). Ces quatre éléments sont des substances originaires, éternelles et incréées. Rien ne naît ni ne périt absolument : toute génération et toute destruction ne sont que des combinaisons ou séparations de ces éléments primordiaux, qui eux-mêmes ne changent jamais de nature. Les phénomènes naturels résultent de la réunion ou de la séparation de ces éléments sous l’action de deux forces cosmiques, l’Amour (qui unit) et la Haine (qui sépare). Les quatre éléments en revanche sont indestructibles et permanents : “il est impossible que rien devienne de ce qui n’est pas”. Parménide (VI-Vsiècle av. J.-C. avait utilisé cette formule :
"Mais je te dirai autre chose : il n'y a pas de nature pour aucune des choses mortelles, ni aucune fin dans la mort destructrice. Il n'y a que mélange et échange de ce qui a été mélangé, et la nature n'est qu'un nom donné à ces choses par les humains."

"Car il est impossible que quelque chose naisse de ce qui n'existe pas, et il est impossible et inouï que ce qui existe soit complètement détruit. Car cela sera toujours là, où que l'on puisse jamais le placer."[2]
Empédocle distingue clairement les composés (éphémères, sujets à la naissance et à la corruption) et les éléments (éternels et immuables). Anaxagore et Démocrite (Ve siècle av. J.-C.) introduisent la notion de conservation de la matière : la forme change, mais la substance (atomes, graines ou éléments) demeure éternelle.

Dans les Lois Platon critique la conception matérialiste qui considère les quatre éléments comme les principes premiers de l'univers[3]. Pour lui, les philosophes naturalistes commettent une erreur fondamentale en croyant que ces éléments matériels seraient premiers. Pour Platon l'âme est antérieure à tous les éléments matériels, y compris les quatre éléments traditionnels. La matière (les quatre éléments) appartient au domaine du "mouvement secondaire", c'est-à-dire du mouvement qui ne peut que transmettre le mouvement reçu d'ailleurs. L'âme, en tant que principe du "mouvement qui se meut lui-même", est logiquement et chronologiquement antérieure aux quatre éléments. Elle est leur source et leur principe organisateur. Dans la cosmologie platonicienne, ce n'est pas la matière (les quatre éléments) qui explique l'âme, mais l'inverse : c'est l'âme qui explique l'organisation et le mouvement des éléments matériels. Pour Platon, l'erreur des matérialistes est de confondre la cause (l'âme) et l'effet (les mouvements et transformations des quatre éléments).

Pour le bouddhisme Śrāvakayāna, les quatre éléments (mahābhūta) sont des phénomènes impermanents et sans essence propre (anatta), analysés comme des qualités dynamiques (solidité, cohésion, chaleur, mouvement). Dans les écoles Vaibhāṣika/Sarvāstivāda du Mahāyāna, les quatre éléments possèdent une essence permanente (svabhāva) mais ont des fonctions impermanentes (kāritra). Ils ont une réalité substantielle (dravya-sat), mais leurs manifestations sont conditionnées.

Nāgārjuna et le Madhyamaka conçoivent les éléments comme vides d’essence propre (anatta, śūnyatā) et produits en dépendance, donc conditionnés. Leur existence est purement conventionnelle (saṃvṛti-satya), sans réalité ultime.

Cela change foncièrement avec les écoles Cittamātra/Yogācāra du Mahāyāna. Les quatre éléments (terre, eau, feu, air) n’y sont pas des entités matérielles indépendantes, mais de simples représentations (vijñapti-mātra) émergeant de la conscience (ālaya-vijñāna). Des vagues de même nature que l’océan de conscience… Les éléments et tous les phénomènes (dharma) qui sont leurs manifestations conditionnées se réduisent au fond à des constructions mentales (vikalpa).

Les quatre éléments forment in fine la “nature naturante” ou bien la conscience, dont tout, “les phénomènes”, “la réalité conventionnelle”, etc. émerge. Seuls les quatre éléments, la nature, la coproduction conditionnée, la conscience ont une réalité substantielle (dravya-sat), ou au contraire “une absence d’essence” -- vacuité -- si l’on veut à tout prix penser en termes de ce qui serait ultimement réel, et d’un océan (source) et “ses” vagues (manifestations).

Avec le développement du Mahāyāna et du Vajrayāna (bouddhisme tantrique), s’ajoute d’abord un cinquième élément à la série classique des quatre : l’espace (ākāśa). Ce cinquième élément est considéré comme le réceptacle des quatre autres. Le Kālacakra Tantra dit : “L’espace est le réceptacle de tous les éléments”. Le chiffre cinq (pañca) correspondrait mieux à la multiplicité (prapañca)[4]... et au symbolisme très chargé du Vajrayāna.
“La terre s’étend sur l’eau et l’eau sur le vent ;
Le vent [s’étend] dans l’espace, mais l’espace
Ne repose pas sur les éléments vent
Ou eau, ni sur l’élément terre
.[5]” (Uttaratantra)
Le Vajrayāna associe les cinq éléments aux Cinq Tathāgatas, représentant chacun une sagesse (jñāna) transformant une émotion négative (kleśa). Vairocana représente l’espace et la sagesse de la vacuité. Les Cinq Tathāgatas, ou Dhyani Bouddhas, représentent les cinq agrégats (skandha) et leurs cinq parèdres les cinq éléments (nature).

Chaque univers est composé de minuscules particules ou “atomes” des éléments sources : terre, eau, feu, vent et espace. Chaque type de particule est plus subtil que le précédent... Les traces des éléments dans la particule d’espace sont la cause simultanée de l’univers (Dalai-Lama, Berzin[6]). Le Kālacakra Tantra ajoute même un sixième élément qui serait la gnose (jñāna). Le Kālacakra Tantra parle longuement des particules atomiques et des six éléments – terre, eau, feu, vent, espace et “gnose profonde” (jñāna)... Les particules d’espace sont les plus subtiles : lorsque les quatre autres éléments sont manifestes, les particules d’espace sont l’espace entre eux (Berzin[7]).

Avec le vajrayāna, les quatre, cinq voire six éléments deviennent clairement plus divins. Le mythique Précieux Guru du Tibet, serait auto-engendré d’un lotus au centre d’un lac “primordial” (≈Noun). Le lotus joue un rôle important dans la cosmogonie égyptienne : il est un symbole de la création et de la renaissance, mais il est surtout associé à d’autres dieux créateurs, notamment Nefertoum (Nefertem), ou parfois à la naissance de l’enfant-solaire (Harpocrate ou Horus enfant). Celui-ci surgit du lotus flottant à la surface du Noun. Dans certains récits secondaires, le soleil peut émerger d’un lotus, mais ce n’est pas Atoum/Rê dans la cosmogonie classique d’Héliopolis.

Dans le Dzogchen, la Base (gzhi) est dotée de trois qualités. La vacuité comme l’essence primordiale ou l’Un (ngo bo gcig). La Luminosité qui est la nature (rang bzhin gsal ba), les cinq luminaires ('od lnga). “Rig pa” est posée comme “l’absence d’ignorance” (ma rig pa med pa) concernant ces cinq lumières, autrement dit “gnose. Celui qui perçoit ainsi avec gnose les cinq luminaires est dit posséder le corps d’arc-en-ciel (‘ja’ lus). La compassion (thugs rje) est l’énergie universelle rayonnant spontanément. Les quatre éléments anciens (mahābhūta) sont en essence quatre luminaires, auxquels s’ajoutent un cinquième l’élément ou le luminaire espace.

Ces cinq “éléments” n’ont plus aucune matérialité, ce ne sont ni des éléments naturels, ni des atomes, graines, etc., mais des lumières immatérielles, perçues comme matérielles uniquement par ceux à qui la gnose fait défaut, et qui sont par conséquents dans l’ignorance. Tout devient alors question d’en avoir ou de ne pas en avoir… de la gnose.

***

[1] Thalès : celui qui changea la face du monde, Stéphane Westermann, Internet 01/07/2024.

[2] 8. Ἄλλο δέ τοι ἐρέω· φύσις οὐδενός ἐστιν ἁπάντων
θνητῶν, οὐδέ τις οὐλομένου θανάτοιο τελευτή,
ἀλλὰ μόνον μίξις τε διάλλαξίς τε μιγέντων
ἐστί, φύσις δ' ἐπὶ τοῖς ὀνομάζεται ἀνθρώποισιν.
12. Ἔκ τε γὰρ οὐδάμ' ἐόντος ἀμήχανόν ἐστι γενέσθαι
καί τ' ἐὸν ἐξαπολέσθαι ἀνήνυστον καὶ ἄπυστον·
αἰεὶ γὰρ τῆι γ' ἔσται, ὅπηι κέ τις αἰὲν ἐρείδηι.

Fragments, dans Pour l’histoire de la science Hellène, Paul Tannery, Gauthier, Villars et Cie, Paris 1930. Numérisé par Marc Szwajcer.

[3] Les traductions des extraits des Lois qui suivent sont d'Emile Chambry.
 "Certains prétendent que toutes les choses qui existent, ont existé et existeront doivent leur origine, les unes à la nature, les autres à l'art, les autres au hasard."
"Ils disent que le feu, l'eau, la terre et l'air sont tous produits par la nature et le hasard, et qu'aucun d'eux ne l'est par l'art, et que c'est de ces éléments entièrement privés de vie que les corps de la terre, du soleil, de la lune et des astres se sont formés par la suite. Ces premiers éléments, emportés au hasard par la force propre à chacun d'eux, s'étant rencontrés, se sont arrangés ensemble conformément à leur nature, le chaud avec le froid, le sec avec l'humide, le mou avec le dur, et tout ce que le hasard a forcément mêlé ensemble par l'union des contraires ; et le ciel entier avec tous les corps célestes, les animaux et toutes les plantes, avec toutes les saisons que cette combinaison a fait éclore, se sont trouvés formés de cette façon, non point, disent-ils, par une intelligence, ni par une divinité, ni par l'art, mais, comme nous le disons, par la nature et par le hasard."
"Tout d'abord mon bienheureux ami, ils prétendent que les dieux n'existent point par nature, mais par art et en vertu de certaines lois, et que ces dieux diffèrent suivant que chaque peuple s'est entendu avec lui-même pour les imposer dans sa législation ; que la morale aussi est autre suivant la nature, et autre suivant la loi ; que la justice non plus n'existe pas du tout par nature, mais que les hommes sont toujours en contestation à son sujet et y font des changements continuels, et que les dispositions nouvelles qu'il ont adoptées s'imposent aussitôt avec l'autorité qu'elles tiennent de l'art et des lois, et non de la nature. Voilà, mes amis, ce que nos sages débitent à la jeunesse, soutenant que les prescriptions que le vainqueur impose par violence sont d'une justice parfaite. De là les impiétés qu'on voit chez les jeunes gens, quand ils pensent que les dieux ne sont pas tels qu'ils doivent se les représenter pour obéir à la loi ; de là les séditions, parce qu'ils sont attirés vers une vie conforme à la nature et qui consiste à dominer véritablement les autres et à ne point les servir conformément à la loi."
"L'âme gouverne donc tout ce qui est dans le ciel, sur la terre et dans la mer, par les mouvements qui lui sont propres et qu'on nomme volonté, examen, prévoyance, délibération, opinion vraie ou fausse, joie, chagrin, confiance, crainte, haine, affection, et par tous les mouvements parents de ceux-là, qui sont les premières causes efficientes et qui, s'adjoignant pour les seconder les mouvements des corps, produisent dans tous les êtres l'accroissement et le dépérissement, la division et la composition et les effets qui s'ensuivent, comme la chaleur et le refroidissement, la pesanteur et la légèreté, la dureté et la mollesse, le blanc et le noir, la rudesse et la douceur, et tous les mouvements qui sont au service de l'âme, qui, s'adjoignant toujours dans sa marche régulière l'intelligence qui est une déesse, gouverne avec sagesse et conduit tout au bonheur, au lieu que, si elle s'associe à l'imprudence, elle effectue tout le contraire. » « si toute la marche et la révolution du ciel et de tous les corps célestes sont de la même nature que le mouvement, la révolution et les raisonnements de l'intelligence et vont d'accord avec elle, il est évident qu'on doit en conclure que c'est la bonne âme qui s'occupe de tout l'univers et le conduit dans la voie qu'il suit."
[4] Jayarava (Papañca 1: Translating Papañca, trad. auto FR) :
“Richard Gombrich fait dériver papañca de pañca "cinq" et suggère que ce terme devrait signifier "quintuplification" (What the Buddha Thought, p.205). Il note que dans certains textes (par exemple, le Mahābhārata), le monde évolue d'une "unité primordiale" vers des ensembles de cinq, comme par exemple les cinq sens, les cinq grands éléments. Il existe, en effet, un grand nombre d'ensembles de cinq dans la littérature sanskrite, et ceux-ci deviennent beaucoup plus importants dans les littératures tantriques où ils sont disposés en maṇḍalas superposés avec quatre points cardinaux et un centre. Le symbolisme suggère souvent que les quatre sont synthétisés dans le cinquième central, et que le maṇḍala lui-même représente l'univers entier.”
Huizinga sur le symbolisme numérologique :
“Du point de vue causal, le symbolisme se présente comme une espèce de court-circuit de la pensée. Au lieu de chercher le rapport de deux choses en suivant les détours cachés de leurs relations causales, la pensée, faisant un bond, le découvre, tout à coup, non comme une connexion de cause ou d'effet, mais comme une connexion de signification et de finalité. Un rapport de ce genre pourra s'imposer dès que deux choses auront en commun une qualité essentielle qu'on peut rapporter à une valeur générale. Ou, pour employer la terminologie de la psychologie expérimentale : toute association basée sur une similitude quelconque peut déterminer immédiatement l'idée d'une connexion essentielle et mystique. Fonction mentale assez pauvre, si l'on en restait là.”
“ L'assimilation ne repose souvent que sur une égalité de nombre. Une perspective immense de dépendances d'idées s'ouvre de ce fait, mais ce ne sont que des exercices d'arithmétique. Ainsi, les douze mois signifieront les apôtres; les quatre saisons, les évangélistes ; l'année, le Christ. Il se forme tout un agglomérat de systèmes de sept. Aux sept vertus correspondent les sept prières du Pater, les sept dons du Saint-Esprit, les sept béatitudes et les sept psaumes de la pénitence. Tous ces groupes de sept sont en rapport avec les sept moments de la Passion et les sept sacrements. Chacun d'eux s'oppose aux sept péchés capitaux qui sont représentés par sept animaux et suivis par sept maladies.”
Déclin/Automne du Moyen-Âge (PDF) de Johan Huizinga
[5] Verset I.55 Variations (Dege, PHI, 113)
Charrier, Christian and Patrick Carré. Traité de la Continuité suprême du Grand Véhicule. Plazac: Éditions Padmakara, 2019.

[6] Dalai-lama XIV, Alexandre Berzin, The Origin of the Universe According to Kalachakra.
Write-up of a lecture given by the author at a special evening event during the Kalachakra initiation conferred by His Holiness the Fourteenth Dalai Lama in Washington D.C., July 2011

[7] Alexander Berzin, External Kalachakra.
Originally published as chapter 3 of Berzin, Alexander. Taking the Kalachakra Initiation. Ithaca, Snow Lion, 1997. Reprint: Introduction to the Kalachakra Initiation. Ithaca: Snow Lion, 2010.

dimanche 14 avril 2024

Les métamorphoses d'un courant d'air chaud

"Dépolluer le Gange, une mission impossible ?" (La Croix)

Dans la “religion de terre” de la Grèce ancienne, avant l’invention du ciel, la mort et la naissance étaient vues comme faisant partie du cycle naturel, sans la notion d’une existence individuelle ou d’un destin individuel.
“La figure singulière que revêt dans ce système la mort. Elle n'est pas un événement mais un espace et, plus exactement, la moitié inférieure de l'espace. Elle est un lieu béni avec lequel il importe avant tout de garder le contact: comme l'est ailleurs le ciel dont, ici, on n'a pas besoin. (166) La mort purement spatiale et entièrement positive est le fondement même de la pensée de circulation. Mais elle est aussi l'obstacle majeur sur le chemin de la construction de l'identité. Elle interdit de penser la mort comme un événement et d'y voir un terme : celui de vie humaine. Fait répétitif, la mort enchaîne sur la naissance, elle aussi répétitive. Captées dans un rapport circulaire, la naissance et mort ne peuvent pas servir comme bornes propres à délimiter l’existence individuelle. Inscrites dans un cercle, elles ne peuvent pas être, la première un commencement, et la seconde une fin. Les repères les plus élémentaires pour concevoir le destin individuel restent ainsi hors de vue. L'homme ne peut pas se penser à partir de sa mort.[1]”
Pour Empédocle, la “quadruple racine”, ce sont les quatre éléments (Zeus-air, Héra-terre, Aidonerus/Hadès-feu, Nestis/Persephone-eau[2]), et il n’y a donc pour lui pas réellement de naissance et de mort,
“Il y a seulement un effet de mélange [des éléments]
Et de séparation de ce qui fut mêlé :
Naissance n'est qu'un mot qui a cours chez les hommes
.[3]”
Les résultats des mélanges des quatre éléments peuvent être "un homme", "une bête", "un arbuste" ou "un oiseau". Pourtant on parle de “naissance”, de “production”, d’ “engendrement”, de “génération”, et de leurs contraires.
“Ce parler est injuste, et pourtant il convient
Que j'y recoure aussi pour observer l'usage
.” (Plutarque, Contre Colotès, 11, 1113 A)
Comme le Bouddha utilisait des conventions (p.e. “je”), sans en être dupe.
“Colotès ne s'est pas rendu compte que les plantes, les bêtes, les arbustes et les oiseaux n'ont pas eu leur existence abolie par Empédocle, puisqu'il déclare qu'ils résultent du mélange des éléments. Au contraire, Empedocle, après avoir mis en garde ceux qui décrivent ce mélange et cette dissociation sous les termes de naissance, de trépas funestes, et de mort vengeresse, ne désavoue pas l'usage courant.” (Plutarque, Contre Colotès, 11, 1113 A.)
Empédocle semble parler de ce que l’on pourrait appeler ailleurs “non-production” et “non-destruction”. Les éléments, “non-engendrés”, se mélangent et se séparent
“Car de même que rien n'est produit à partir du non-étant, rien non plus n'est détruit en non-étant:

Ainsi du non-étant rien ne peut naître un jour;
Que l'étant soit détruit, cela ne veut rien dire
Et heurte la pensée; car il sera toujours
Là, quel que soit l'endroit où l'on veuille le mettre
.[4]”

“Dans le tout point de vide.
Et d’où proviendrait donc
ce qui pourrait s’y ajouter?
[5]” (Aétius; Pseudo-Aristote; Mélissos, Xénophane, Gorgias, 1, 28)
D’où pourrait être ajoutée une “identité individuelle” de courant avec sa mémoire propre ? Quand Empédocle dit :
“En vérité, j'étais un garçon et une fille, un buisson, un oiseau et un poisson dans le tourbillon de l'océan.” (Diogène Laërce; Hippolyte; Vies, VIII, 77; Réfutation de toutes les héresies I, 3.)
Christianisme et bouddhisme, KTO TV

Il recourt au “je” d’usage comme l’aurait pu le faire le Bouddha. Ni le même, ni un autre. Il ne parle pas d’un “esprit” “qui continuerait sa course” (18:52), qui serait “une succession de consciences”, un “courant de conscience”, “une sorte de fleuve qui traverse les frontières”, qui peut avoir un autre nom après chaque frontière traversée, tout en étant et restant le même fleuve. D’ailleurs, pourquoi ce fleuve, et pas un autre, pourquoi pas l’environnement, ou le tout dans son ensemble ? Empédocle ne fait pas référence à une succession de naissances spécifique qui serait la sienne, il se sent solidaire de tout, sans naissance, sans mort.

Philippe Cornu : “[Le courant de conscience] a traversé la frontière de la mort (19:34) et il peut également charrier des débris d'un côté puis de l'autre. D’où les conditionnements qui continuent d’être charriés par ce même courant de conscience. Il y a une continuité, donc on peut dire que la personne qui existe dans cette vie et la personne qui existe dans la vie suivante ne sont ni la même ni une autre.”

Si cette personne n’est ni la même ni une autre, et si on parlait dans ce cas de “naissance” pour “observer l’usage”, pourquoi aller plus loin et parler de re-naissance ? Re-naissance de quoi ?

Philippe Cornu : “(20:11) Notre personnalité va avec ce corps, et donc ça se désagrège, et ça se défait. Mais la mémoire de ce que nous avons fait se prolonge et se poursuit dans la vie suivante. Ce n'est pas la même personne ; il n'y a pas une ontologie de la personne.[6]”

Un fleuve est surtout un lit creusé dans la terre par l’eau, et à travers lequel l’eau s’écoule, quand et tant qu’il y en a. Sans lit, comment dire du volume d’eau qui s’y écoule qu’elle soit ni la même ni une autre. “On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve” dit Héraclite. Empédocle semble comme Héraclite parler de la réalité mouvante et du flux universel, pour lequel il n’y a ni frontières, ni naissance, ni mort. Ce flux universel charrie-t-il des débris ou des mémoires individuelles, en les faisant passer d’une naissance à une autre, voire même à une re-naissance ? La mémoire de “ce qu’a fait”(20:16) un buisson, un oiseau, un poisson, ... les poursuit-elle dans leur vie suivante, et quel serait le support de cette mémoire ? De quelle manière le buisson et Empédocle ne sont-ils ni le même ni un autre ? La mémoire (individualisée) y joue-t-elle vraiment un rôle ? Et, charriés depuis le commencement du courant spécifique qui les emporte, si les débris passent, Empédocle arrivera-t-il à les séparer du courant de conscience de poisson, etc. ? Le transfert de la mémoire individuelle de “ce qui a été fait” ne semblait pas le préoccuper, car sa mémoire n’était pas individuelle, celle de tel garçon, telle fille, tel buisson, …

C’est pour éviter l'appropriation d’un mien et l’identification à un moi, que le Bouddha avait enseigné le non-soi et la vacuité. Dévaloriser ces moyens en les qualifiant d’enseignements “donnés aux imbéciles, aux êtres ordinaires et aux débutants comme un remède à l'attachement au soi[7]” pour promouvoir un Soi lumineux de fils de Lumière. Ou d’un “esprit”, une mémoire qui se poursuit dans la vie suivante, jusqu’à retrouver à terme sa Source noétique, au bout d’un cheminement bien défini

Le bouddhisme Lumineux pose à la fois un Soi lumineux avec sa réalité lumineuse inconditionnée, et l’ignorance de ce Soi lumineux avec sa réalité conditionnée considérée peu glorieuse. Pour ceux qui vivent par le Soi lumineux, il n’y a pas de naissance ou mort réelle, tout comme pour Empédocle d'ailleurs mais pour d'autres raisons. En même temps, ces fils de Lumière ont une très forte conscience des humains qui, ignorant le Soi lumineux, vivent une existence conditionnée marquée par la naissance et la mort. Il leur est insupportable que d’autres vivent en “homme”, “bête”, “arbuste” ou “oiseau”, en subissant une existence conditionnée, et veulent les ramener au Soi lumineux. Ils sont hyper conscients de cette différence entre eux-mêmes et les autres. Mettre fin à cette altérité, et célébrer tous ensemble le Soi lumineux et sa réalité lumineuse, semble être leur seule raison d’exister, sans quoi elles seraient déjà passés au nirvāṇa ou dans d’autres hautes sphères. Empédocle accepte la condition terrestre, quelle qu’elle soit. Il ne fait pas de différence entre lui-même, toutes les métamorphoses du passé (les siennes comme celles des autres), et celles encore à venir. Il ne perçoit pas de “débris”, qui sont au fond de simples modalités. La vie était sans doute moins complexe avant l’invention du ciel ou pour ceux qui attachaient plus d'importance à ce qui était déjà là.

Avec l’invention du ciel, et sa bureaucratie, chaque âme avait un parcours, de ses origines jusqu’à son retour à la Source, ou le cas échéant sa transmigration, ou sa damnation, temporaire ou éternelle. Ses actes, paroles et pensées (crédit social) étaient enregistrés dans une mémoire, qui la suivait de métamorphose en métamorphose, et dont elle était comptable et responsable. Comment sait-on cela ? Ceux-là qui parlent de l’ignorance (avidyā) du Soi lumineux et sa réalité lumineuse, sont les mêmes que ceux qui parlent du ”courant”, de “l’esprit”, et de la “mémoire” individualisée qui suit chaque fil de métamorphose à la trace. Ils prêchent à la fois le Soi lumineux universel, et la transmigration des “courants” qui l’ignorent. Une double ignorance, car la plupart des êtres ignorent et le Soi lumineux, et la terrible souffrance de la transmigration, (dont il faut sortir à tout prix), à cause de leur "attachement" à un soi individuel séparé, et le fardeau de la mémoire que celui traîne avec lui de métamorphose en métamorphose. S’ils se sentent mal, c’est à cause de cette double ignorance, parole de fils de Lumière. C’est beaucoup plus complexe que l’approche d’un Empédocle, d’un Héraclite ou d'un Bouddha.
"Ce dont il y a vue, ouïe, perception, c'est cela que, moi, je préfère". (Héraclite, 74 (55), Marcel Conche, p. 264)

"Voilà comment tu dois pratiquer. Quand, pour toi, il y aura simplement
  ce qui est vu dans ce qui est vu,
  ce qui est entendu dans ce qui est entendu,
  ce qui est ressenti dans ce qui est ressenti,
  et ce qui est connu dans ce qui est connu,
Alors, Bahiya, il n’y aura pas de saisie de ces objets.
Quand il n’y a pas de saisie des objets, il n’y a pas de « toi » en eux.
Quand il n’y a pas de « toi » en eux, tu n’es ni ici ni au-delà ni entre les deux.
Cela, simplement cela, est la fin de la souffrance." (Bāhiyasutta, trad. Jeanne Schut) 
Ceux qui ont été convertis par les fils de Lumière sont-ils réellement plus heureux, soulagés, lumineux ? Ils n’en ont pas toujours l’air. Souvent même ils ont conscience de tous leur manquements par rapport aux devoirs de la voie lumineuse, et ne se sentent pas à la hauteur. Lire des hagiographies accentue ce sentiment. Sont-ils assez reconnaissants envers les fils de Lumière, qui leur ont enseigné leur double ignorance, et qui les guident sur la voie lumineuse vers la Lumière ? Ces fils de Lumière sont comme des Bouddhas, ils ne sont plus vraiment “sous la condition humaine” (11:34), “ils ne sont plus conditionnés”, “au-delà du temps”, “au-delà de toutes les causes et conditions” (11:47), “ni être humain, ni dieu” (11:54), “au-delà de l’existence habituelle”. Si l’on voit des défauts en eux, ce sont nos propres défauts que nous projetons sur eux, et qu’ils reflètent tels des miroirs, ce qui peut encore davantage renforcer notre sentiment d’échec...

Grâce au Soi lumineux naturellement présent, “l’esprit” individuel est une “transcendance intériorisée” (8:14), qui “intègre” le corps et la parole, intègre l'intériorité/extériorité, et “l’esprit” est “le boss” (9:05). Le déconditionnement, ou l’accès à l’inconditionné immanent, passe donc par un travail énorme sur “l’esprit”. L’inconditionné en l’homme (8:35) est sa nature fondamentale, que l’on appelle “nature de Bouddha”. La pratique bouddhiste (tib. nang pa) est tournée vers l’intérieur, vers “l’esprit”, individuel s'entend, c’est-à-dire “l’esprit” encombré par les débris spécifiques (karma) associés à son “courant de conscience” (19:09) spécifique, et qui accouchera un beau jour d’un Bouddha. La nature de Bouddha est partagée par tout le vivant, donc “homme”, “bête”, “arbuste”, “oiseau” ou protozoé (39:31), qui pourront en théorie, un jour, tous, individuellement, en fonction de leurs “débris” respectifs, devenir un Bouddha.

Le bouddhisme présenté ici par Philippe Cornu est le bouddhisme lumineux, celui pratiqué entre autres par l’école nyingmapa de son maître Sogyal Lakar. Régis Burnet (KTO) pose la question qui s’impose logiquement (9:11).
Question : Est-ce que je dis faux si je dis qu’en fait, nous avons une part de nature divine en nous, et puis plein de choses pas très divines et qu'il faut purifier ?

“C'est ça oui, on pourrait presque dire ça. Après ça dépend de l'approche bouddhiste, parce qu'il y a de multiples approches dans le bouddhisme. Il y a des approches où vraiment il faut renoncer à tout un tas de choses, il faut vraiment purifier [la voie des auditeurs, theravāda]. D'autres, il faut transformer [bouddhisme tantrique]. Et d'autres [tathāgatagarbha dotée de qualités intrinsèques, dzogchen], nous disent qu'en fait notre nature est déjà parfaite, mais qu'il faut la réaliser, l'actualiser. Il y a différents chemins dans le bouddhisme qui dépendent un peu des des besoins de chacun et des capacités de chacun.”
En effet, le bouddhisme présenté ici par Philippe Cornu est un bouddhisme Lumineux, centré sur la Lumière, que l’on pourrait appeler “divine” à cause de la transformation (tantrique) et le Soi lumineux qui intègre tout, et qui contient en elle la Perfection lumineuse. D’autres formes de bouddhisme sont plus près de l’homme et font davantage appel à la lumière humaine dans une nature (enchantée).

Le titre donné à l’interview est “Christianisme et bouddhisme”, mais le bouddhisme présenté était celui d’une branche très particulière, très Lumineuse, plutôt tardive, du “bouddhisme” dans son ensemble, qui est en effet très complexe. On pourrait dire la même chose de la philosophie. Présenter le néoplatonisme comme “LA philosophie” ne serait pas convenable. Un autre bouddhiste aurait pu sans doute répondre plus franchement, et de façon moins complexe, à la question de Régis Burnet.

***

[1] Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre, Champs, Flammarion, 1985/1994

[2] Aétius ; Sextus Empiricus.
“Connais premièrement la quadruple racine
De toutes choses : Zeus aux feux lumineux,
Héra mère de vie, et puis Hadès,
Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s’abreuvent.
”
(Opinions, I, iii, 20 ; Contre les mathématiciens, X, 315). Les écoles présocratiques, Jean-Paul Dumont, Folio, Essais, p. 184

[3] Plutarque, Contre Colotès, 10, IIII F, Aetius, Opinions, I, XXX, 1. Les écoles présocratiques, Jean-Paul Dumont, Folio, Essais, p. 184

[4] Pseudo-Aristote, Mélissos, Xénophane, Gorgias, Ⅱ, 6, et Philon, De l'éternité du monde, 2, p. 3., cités dans Les écoles présocratiques, pp. 184-190

[5] Psuedo-Aristote, Mélissos, Xénophane, Gorgias, II, 28.), ibidd., p. 186

[6] KTO TV, Christianisme et bouddhisme, 07/04/2024. Philippe Cornu, spécialiste du bouddhisme tibétain et le frère Benoît Billot, bénédictin, spécialiste des pratiques méditatives.

[7] “The sphere [dhātu] is the ultimate truth. It is said that by seeing its nature [rang bzhin] you see ultimate truth. But again, it is not the case that an emptiness in which nothing exists at all is the ultimate truth. To fools, ordinary beings, and beginners, the teachings on selflessness and so forth were given as a remedy for being attached to a self. But [this selflessness or emptiness], it should be known, [is] in reality the sphere [or] luminosity, [which is] unconditioned and exists as something spontaneously present.” Mathes, Klaus-Dieter. A Direct Path to the Buddha Within: Gö Lotsāwa's Mahāmudrā Interpretation of the Ratnagotravibhāga. Studies in Indian and Tibetan Buddhism. Boston: Wisdom Publications, 2008.

Klong chen pa: Grub mtha' mdzod, 185.6-186.2: de'ang don dam pa'i bden pa dbyings yin la/ 'di'i rang bzhin mthong bas don dam bden pa mthong zhes bya'i/ cir yang med pa'i stong nyid kyang don dam bden pa ma yin no/ de'ang byis pa so so skye bo dang/ las dang po dag bdag tu zhen pa'i gnyen por bdag med pa la sogs pa bstan pa yin gyi (text: gyis)/ don la dbyings 'od gsal ba 'dus ma byas shing lhun grub tu yod pa shes par bya ste/.