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samedi 6 juin 2026

En guise de conclusion (16 blogs de la Bataille de la lettre A)


Mont Lu, par Shen Zhou (Chine, 1427-1509), Nat. Mus. Taipe (Theartwolf)

La tentation essentialiste du bouddhisme


Le bouddhisme est originellement reconnu pour sa philosophie radicale de la déconstruction (s. prajñā), centrée sur le non-soi (s. anātman), la coproduction conditionnée (s. pratītyasamutpāda) ainsi que la l’absence d’essence ou “vacuité” (s. śūnyatā) théorisée par Nāgārjuna. Pourtant, l’histoire de cette tradition révèle une métamorphose profonde. L’analyse généalogique et critique de cette évolution montre comment le bouddhisme s’est progressivement transformé en une religion essentialiste, théurgique et absolutiste. Ce basculement spectaculaire, passant de l’absence d’essence (s. niḥsvabhāva) à une véritable ontologie de l’Être, ou Luminosité fondamentale (seule) (s. prabhāsvatā ou prabhāsvatāmātra) a entraîné des conséquences métaphysiques, rituelles et socio-politiques majeures. Pour comprendre cette mutation, il faut d’abord saisir comment la vacuité originelle a elle-même préparé le terrain à son inversion.

La redéfinition de la vacuité et l’émergence du "Grand Soi" (s. Mahātman)

La première étape de cette mutation repose sur un glissement sémantique. Dans le bouddhisme ancien, la pensée était parfois décrite, par une simple métaphore poétique, comme “lumineuse” (s. prabhāsvara), qui avait le sens de “pur”, transparent et translucide comme une eau pure. Selon la tradition bouddhiste, le message du Bouddha du non-soi et celui de Nāgārjuna de l’absence d’essence avaient été ressenti comme un rugissement du lion (s. siṃhanāda) effrayant les autres animaux. Sous la pression psychologique (la voie apophatique ou négative) et face aux traditions concurrentes, des concepts plus positifs ont progressivement trouvé leur place.

Divinisation et Terres pures comme quartier général lumineux

Le Bouddha finissait par plus être un humain ordinaire, dont la mort et l’extinction finale (s. parinirvāṇa) aurait signifié la fin de son enseignement. Il n’avait pas annoncé la venue d’un successeur mais avait recommandé de prendre le Dharma, son enseignement, comme leur lampe ou île (s. ātma-dīpa) “Soyez votre propre lampe, votre propre île”). Plus tard, l’idée messianique d’un successeur, un autre Bouddha, Maitreya (le Bienveillant) est née. Certains comme Asaṅga ont pu faire l’ascension au ciel de Tuṣita pour recevoir ses enseignements. Maitreya n’était en fait qu’un seul de nombreux autres Bouddhas à venir (s. anāgata-buddha). Śākyamuni et ces Bouddhas étaient désormais divinisés avec l’essence d'Éveillé (s. buddhatva) comme nature transcendante, et restaient disponibles à partir de leurs Terres pures respectives (s. buddhakṣetra). Tous les êtres avaient le potentiel de devenir eux aussi des Bouddhas. D’ailleurs ils possédaient déjà l’essence de Bouddha, l’Embryon du Tathāgata (Tathāgatagarbha), lequel Embryon allait devenir un corps subtil portant les marques et qualités d’un Bouddha, et qui ne demandait qu’à être actualisé grâce à la Méthode (s. upāyamārga) des Yogatantras supérieurs. Dans son Traité expliquant le tathāgatagarbha et La Réalité intérieure profonde (t. Zab mo nang don), le 3e Karmapa Rangjung Dorje (1284–1339) établit une identité fonctionnelle totale entre l'Embryon du tathāgata et le corps subtil. L'essence de Bouddha n'est plus une simple abstraction philosophique : elle est physiologiquement présente en nous sous la forme des canaux (nāḍī), des souffles (prāṇa) et des essences-gouttes (bindu). Son contemporain Longchenpa (1308–1364) allait faire la même chose dans l’école Nyingmapa.

La démocratisation des dieux en Inde

Pour comprendre comment cet Embryon a pu justifier l'usage des Yogatantras, il faut retourner au contexte socio-économique de l'Inde post-Gupta (IIIe-VIIe siècle). Face à une crise agraire, l'hindouisme s'est réinventé à travers les Purāṇa et la tradition Smārta (pour un hindouisme relativement unifié), en promouvant la dévotion (s. bhakti) et le culte d'une "divinité de choix" (s. iṣṭadevatā). Le paysage religieux indien s'est alors transformé en un marché spirituel redoutablement concurrentiel.

Pour ne pas perdre les faveurs des laïcs, des commerçants et des élites, le bouddhisme a dû concevoir ses propres "produits d'appel", sous les marques “mahā-”, “vajra-”, etc. Il s’est inspiré du modèle hindou en créant la figure du yidam (s. iṣṭa-devatā), la divinité de méditation. L'Éveil n'était plus une simple extinction ou une longue carrière de bodhisattva, mais nécessitait l'adoration et l'identification à ces formes divines.

Le creuset cachemirien : jouir (et souffrir) sans entraves

Cette métamorphose s'est cristallisée grâce à la porosité des frontières religieuses, particulièrement au Cachemire. De grandes familles de brahmanes shivaïtes, séduites par le bouddhisme, y ont apporté leur expertise. Des figures comme Ratnavajra ou son disciple Guhyaprajñā (le controversé "Maître Rouge") ont importé dans le bouddhisme les méthodes de création mentale et les rituels du shivaïsme moniste.

Dans ce bouillonnant terreau intellectuel, les systèmes shivaïtes du Trika et les rites secrets du Kaula (notamment systématisés par le philosophe Abhinavagupta) offraient une perspective métaphysique vertigineuse : l'Absolu n'est pas un apaisement inerte, mais une conscience active dotée d'une liberté souveraine absolue (s. svātantrya). Par pur excès de plénitude, cette Conscience déploie le monde empirique non pas comme une illusion (s. māyā ) dont il faudrait s'échapper, mais comme son libre jeu divin (s. līlā).

Cette doctrine confère à l'adepte initié une véritable immunité spirituelle. Elle s'illustre par la métaphore du miroir : la conscience pure ne change jamais de nature et n'est jamais souillée, qu'elle reflète une divinité sublime ou une chose repoussante. Par conséquent, les reflets naturels de l'existence, les objets des cinq sens, les passions, les jouissances et les souffrances ne sont plus à rejeter, mais participent pleinement de la Luminosité primordiale en tant qu'énergie dynamique de la conscience.

C'est cette totale liberté souveraine qui permettait aux élites cachemiriennes de "jouir (et souffrir) sans entraves". Abhinavagupta avait d'ailleurs théorisé une organisation sociale sur mesure pour ce système : les adeptes pouvaient mener une double vie, se pliant publiquement à l'orthodoxie morale et rituelle le jour (en tant que citoyens modèles), tout en s'adonnant la nuit aux rites ésotériques Kaula, impliquant l'usage transgressif de viande, d'alcool et de sexualité sacralisée (≈ gaṇacakra).

En absorbant ce paradigme de l'immunité métaphysique, les convertis au bouddhisme (comme Guhyaprajñā) disposaient de l'armature théologique parfaite pour justifier l'antinomisme de leur propre tradition. Plutôt que de rejeter les rituels extrêmes liés à Heruka ou au Cakrasaṃvara Tantra (pratiques dans les charniers, fluides sexuels), le Vajrayāna a pu les intérioriser comme l'expression ultime d'une conscience lumineuse que rien ne peut jamais corrompre.

L'impérialisme du Maṇḍala et la souveraineté politique

Cette quête de toute-puissance théurgique répondait également à un impératif de survie politique. Les rois indiens cherchaient des rituels de domination et de protection cosmique, que le monachisme bouddhiste classique ne pouvait offrir. En réponse, le Vajrayāna a conçu une véritable stratégie de subordination compétitive en créant Heruka ("le buveur de sang").

Calque délibéré du dieu hindou Bhairava/Śiva, Heruka fut mythologiquement mis en scène en train de soumettre son modèle hindou, s'appropriant par la force ses attributs (cendres, crânes) et ses vingt-quatre lieux sacrés (s. pīṭhas). Le maṇḍala cessa dès lors d'être une simple carte de méditation pour devenir la modélisation d'un système féodal : un seigneur rayonnant au centre d'un cercle de vassaux soumis (Davidson, 2002). En s'identifiant à Heruka, le vajrayogin s'érigeait en souverain absolu, un modèle politique qui allait séduire les aristocrates indiens, puis tibétains.

Vikramaśīla : justifier la théurgie par la vacuité

Il restait à justifier cette prolifération théurgique au regard de la stricte orthodoxie de la vacuité de Nāgārjuna. C'est dans les grandes universités monastiques comme Vikramaśīla que l'idéalisme théurgique fut rationalisé. Le grand érudit Ratnākaraśānti y a théorisé la doctrine des "images fausses" (s. alīkākāravāda). Bien que la pure Conscience lumineuse (s. Prakāśamātra) soit la seule réalité absolue, le Bouddha, par compassion, revêt délibérément les "images fausses" des divinités et de leurs cultes (s. sādhanas). La vacuité est alors instrumentalisée pour devenir le point "zéro", la porte d’entrée (s. mukha) de l'alchimie tantrique.

Au début de la phase de génération, le yogi dissout le monde ordinaire pour utiliser la vacuité et ses causalités (t. rten ‘brel) comme une toile de fond sur laquelle il édifie ses divinités, manipulant la “matière lumineuse” (s. jñāna) par le Verbe (mantras et lettres-germes bīja). D'autres maîtres, comme Advayavajra et Sahajavajra, tenteront d’atténuer ou de sortir des travaux d’édification en promouvant un "non-engagement mental" (s. amanasikāra) plus contemplatif et a-tantrique, proposant de se libérer de l’emprise des apparences ordinaires sans les manipuler en les transmutant. Un peu façon Ch’an certes, mais avec une pincée de vajrayāna.
“Vieil homme que je suis, trente ans auparavant, avant de m’engager dans l’étude du Ch’an, je voyais les montagnes comme des montagnes, et les rivières comme des rivières.

Par la suite, étant parvenu à une connaissance intime grâce à un maître accompli, j’eus une certaine pénétration : alors je vis que les montagnes ne sont pas montagnes, et que les rivières ne sont pas rivières.

Aujourd’hui, ayant atteint le lieu du repos non-duel (dépassement des attaches et des dualités), je vois à nouveau, comme auparavant, que les montagnes sont simplement des montagnes, et les rivières sont simplement des rivières.

Ô assemblée, ces trois sortes de perspectives, sont-elles identiques ou différentes ? S’il y a quelqu’un qui discerne clairement cette affaire, je permets alors qu’il vienne voir directement ce vieil homme[1].”
Mais la tendance yogatantrique au Tibét était irréversible. Comme l'affirmait Ratnākaraśānti, la seule méditation sur la vacuité était jugée insuffisante pour forger les qualités d'un Bouddha : seule une grâce surnaturelle (s. adhiṣṭhāna) et la pratique des Yogatantras garantissaient l’obtention de l'Éveil suprême.

Le défi des exégètes Kagyupas

C’est cet héritage indien complexe, un bouddhisme théurgique, élitiste et alchimique interne du "corps adamantin" (s. vajrakāya), qui fut transféré au Tibet, comme on peut le constater dans la personne du 3e Karmapa Rangjung Dorje. Cette nouvelle orthodoxie tantrique stricte allait forcer des écoles entières (comme les Kagyupas face aux Sakyapas) à réécrire rétroactivement leur histoire pour prouver qu'elles détenaient, elles aussi, la véritable ingénierie théurgique venue d'Inde, progressivement enrichie par l’héritage spirituel tibétain indigène.

Les exégètes Kagyupas ont dû booster rétroactivement la teneur tantrique de leur héritage et réécrire leur histoire. Ils ont promu, voire fabriqué, la figure salvatrice de Layakpa, un moine-vajrayogin prodigieux devenu le "chaînon manquant" de leur transmission. En attribuant à Layakpa d'érudits commentaires qui reliaient les enseignements directs de Gampopa au très orthodoxe Cakrasaṃvara Tantra, l'institution prouvait qu'elle possédait bien l'AOC indienne et la rigueur scolastique exigées par ses rivaux.

L'aboutissement de cette longue évolution, passant de l’extinction à la Luminosité fondamentale, a des conséquences sur le plan sociologique. La voie médiane relativise toute essence dans le visible comme dans l’invisible et utilise la réalité conventionnelle habilement ou à coups de positionnements provisoires (s. vyavasthā), et encourage un engagement altruiste au cœur même de la réalité conventionnelle, jetant les bases d'une "société ouverte".

Comme l'a théorisé le “bouddhisme critique” (Hihan Bukkyō, 批判仏教) d'Hakamaya Noriaki et Matsumoto Shirō dans les années 1980[2], la tendance moniste d’une essence de Bouddha, au-delà d’un simple potentiel, semble avoir des conséquences d'inégalité[3]. En professant que le bien et le mal, l'oppresseur et l'opprimé, ne sont au fond que d'illusoires reflets d'une même pureté primordiale absolue. Quand cela est poussé trop loin, ce "pan-en-bouddhisme" peut induire une "tolérance non critique". Il peut neutraliser la volonté de changement, et exiger l'harmonie (j. Wa) au détriment de l'individu, et susciter une acceptation passive et docile face aux hiérarchies du pouvoir.

Vacuité à géométrie variable

L’évolution du bouddhisme, analysée dans notre série, montre trois options très différentes, avec une “vacuité” causalité différente. Une option phénoménologique ou naturaliste avec le bouddhisme des Auditeurs (s. śrāvaka), qui cherche à sortir du saṃsāra par l’extinction (s. parinirvāṇa), en naviguant dans le non-soi (p. anatta) et la coproduction conditionnée (s. pratītyasamutpāda) naturelle sublunaire, telle qu’elle était vécue dans une société envoutée.

Une option médiane (Madhyamaka), strictement non-essentialiste. Elle évite les extrêmes de l'être et du non-être, dans le régime causal ordinaire, abordant la vacuité comme la simple absence de nature propre (s. niḥsvabhāva) et l'apaisement des concepts. Pour des maîtres comme Atiśa ou Gampopa, l'Éveillé (Dharmakāya) se définit par la négative : il n'est que “l'épuisement des erreurs” (Mahāyāna-sūtrālamkāra 9,3), dépourvu de toute gnose positive. L'activité salvatrice s'y déploie spontanément, sans effort ni intention conceptuelle, à l'image d'un “joyau exauçant les souhaits”. Concrètement, cette Voie médiane s'initie par une introduction directe à la nature de la pensée (t. ngo sprod) ; elle devient alors une voie “ornée des paroles du guide”, le chemin éminent unissant la vacuité au cœur de la compassion.

La troisième voie de l’ingénierie de la Sympathie universelle

La troisième option est radicalement différente des deux voies précédentes. Le bouddhisme ésotérique (Vajrayāna) ne se limite pas au domaine naturel (s. laukika) et postule un Absolu positif et préexistant : la Luminosité fondamentale (s. prabhāsvatāmātra) qui est d’ordre divin. Dans cet idéalisme théurgique, la coproduction conditionnée, qui n'était jusqu'alors principalement le constat de l'impermanence des phénomènes, est augmentée pour devenir le moteur magique de l'autodéification.

Le Vajrayāna ne rejette pas l'interdépendance, il la "ré-enchante", en étendant son périmètre macrocosmique mythologique. Ce principe devient ce que les textes bouddhistes ésotériques nomment "la Grandeur de la coproduction conditionnée" (t. rten 'brel gyi che ba), ou l’efficacité universelle interconnexionelle (t. rten 'brel gyi mthu chen po nyid). Il s'agit d'une interconnexion universelle exploitable qui s'apparente à la théorie antique de la Sympathie universelle.

Comme l'explique la tradition Sakyapa du Lamdré dans son commentaire du Hevajra Tantra (Gzhung rdo rje'i tshig rkang gi 'grel pa), cette causalité lumineuse/vibratoire opère sur trois dimensions superposées :

La dimension extérieure (macrocosme). Elle correspond à l'apparition des objets matériels et grossiers du monde phénoménal. La dimension intérieure (microcosme). C'est l'anatomie occulte du corps subtil, définie comme le rassemblement des souffles et de la pensée au sein des "cercles" habités par les ḍākas et ḍākinīs. La dimension occulte (mésocosme) : c'est le domaine du Verbe, l'interface occulte définie comme le rassemblement des lettres qui se transforment en diverses formes. Cette Aise universelle (s. mahāsukha) est comme un mode Dieu ou Dev Mode. Celui dans lequel opérait sans doute un Dampa Sangyé[4] et les Mahāsiddhas. Celui qui permet de s’émaner, s’incarner à volonté en “tulku” ou en “yangsi”. C’est sans conteste la dimension la plus spectaculaire et fun.

Dans cette dimension lumineuse, la vacuité, qui n’est plus une simple désignation, est réifiée pour devenir accessoire. Elle n'est plus qu'un point "zéro" rituel, une “porte” (s. mukha), symbolisée par la lettre A ou une autre syllabe. Sur cette toile de fond vidée de sa substance ordinaire, le candidat-vajrayogin exploite la dimension occulte (l'Alphabet primordial, les bījas, les mantras) pour manipuler les deux autres dimensions.

L'aboutissement suprême de cette ingénierie occulte (t. gsang ba) n'est pas le simple prodige, mais l'édification des Corps formels d'un Bouddha Prémium Plus (s. rūpakāya). La pure Conscience lumineuse étant ineffable et transcendante, elle a besoin de véhicules pour interagir avec les êtres captifs du monde sublunaire. Le maître Ratnākaraśānti affirme explicitement que c'est précisément dans cette Troisième dimension, que les Corps formels sont édifiés. Par la transmutation de son corps subtil. Comme le rappelle le 3e Karmapa, les canaux, souffles et gouttes purifiés sont déjà le Corps formel. Le vajrayogin opère des séries de purifications, de dissolution, de transmutation et redirige les souffles et les gouttes dans les canaux respectifs, selon les instructions de l’efficacité universelle interconnexionelle.

Upāya à géométrie variable

Cette troisième voie est présentée comme l’Expédient ultime, le moyen habile ultime. Elle est même appelée la Voie de la Méthode (s. Upāyamārga). La définition de l’habileté en la méthode (s. upāyakauśalya) varie en fonction des voies bouddhistes. Elle peut être éthique[5], elle peut être de type “La fin justifie les moyens[6]”, et elle peut désigner l’efficacité yogatantrique[7]. Elle peut constituer la voie éminente. L'ādikarma (les cinq premières perfections) incarne l'expédient habile (upāya) de la compassion en action qui, en s'unissant indissociablement à la lucidité (prajñā), permet d'agir dans le monde conventionnel car la vacuité authentique n'est pas inerte, mais est par nature la source indissociable de ces vertus.

La troisième voie du bouddhisme signe l'avènement d'une technologie Gnostique. Plutôt que d'en faire le coeur pensant de la voie éminente, le vajrayogin fait de la vacuité une matrice alchimique, s'en servant comme le théâtre de sa déification.  D'une religion de l'extinction, le bouddhisme s'est ainsi métamorphosé en une religion de l'Être, où la maîtrise du Verbe et des rouages (t. sprul ‘khor) de la Sympathie universelle permet a vajrayogin de s'ériger en véritable divinité souveraine, détenteur de gnose (s. vidhya).

Que cent fleurs s'épanouissent”, et que chacun puise le médicament qui lui convient parmi les 84.000 méthodes du Bouddha. Dans la pratique, il n’en va malheureusement pas ainsi. Dans le bouddhisme ésotérique (malgré des critères rigoureuses de sélection du maître et disciple…), l’habileté en les moyens prescrite pour tous est la Voie de la Méthode (s. Upāyamārga). Sinon, l’état de Parfait Bouddha Prémium Plus n’est pas possible. Les Yogatantriques se sont imposés en religion comme en politique, pour former une théocratie qui devrait transformer le Tibet en une terre de saints. Et en une société ouverte ?

Conclusion de la série

Je rappele le Disclaimer de mon blog :
“Ce blog est subjectif, dans le sens qu’il ne traite pas avec objectivité le bouddhisme et le mahāyāna en général, et le bouddhisme tibétain en particulier. Il tente néanmoins de présenter ces formes de bouddhisme conformément, mais en y ajoutant un point de vue plus critique (« moderne et occidental »). C’est sans doute une vision de l’Orient par l’Occident, mais en évitant un Orient créé par l'Occident (« orientalisme »). Il ne s’agit pas de nier les réalités du bouddhisme oriental, qui seront ici présentées le plus fidèlement possible, mais du moment que le bouddhisme arrive en Occident et s'y installe, l’Occident a son mot à dire sur les formes de pratique « occidentale » du bouddhisme « oriental » et leur pertinence.”
Est-il possible d’importer cette troisième voie telle qu’elle en dehors du périmètre Hymalayen et Asiatique ? On pourrait dire que cette voie n’était pas la voie bouddhiste tibétaine du départ, et que le bouddhisme au Tibet a évolué avec le bouddhisme, qui a su s’y implanter durablement, avant d’introduire la troisième voie. Il semblerait que l’on ne peut pas sauter cette étape. Cependant, ce sont des formes de bouddhisme qui nous arrivent tout prêt, après une évolution de 1000 ans ou plus, cultivées sur des sols asiatiques, dans des communautés asiatiques, avec leur propre évolution et histoire. Souvent sous l’influence, la domination, et la colonisation Occidentale.

Le parallèle avec le colonialisme mérite d'être posé clairement. Les puissances coloniales exportaient leurs valeurs (civilisation, Lumières, universalisme) comme un package achevé, sans mémoire de leur propre lente gestation. Qu'une partie des populations colonisées ait sincèrement accueilli ces idées pour leur valeur intrinsèque ne change rien à l'asymétrie fondamentale. On exigeait une assimilation immédiate de ce qui avait pris des siècles à émerger.

Le bouddhisme ésotérique, tel qu'il a été diffusé en Occident, reproduit une logique similaire. Mille ans d'élaboration doctrinale, rituelle et institutionnelle, en Inde d'abord, au Tibet ensuite, sont présentés comme un ensemble cohérent et accessible, à assimiler en quelques décennies. A utiliser comme grille de lecture pour tous les aspects confondus de l’enseignement du Bouddha. La rhétorique du "véhicule suprême" ou du "chemin rapide" occulte précisément cette historicité : les conditions préalables, les débats internes, les ancrages sociaux spécifiques au monde tibétain. Ce qui était progressif devient instantané (et souvent un produit) et ce qui était conditionné devient universel.

L'exceptionnalisme, l'orientalisme et l'exotisme ont jusqu'ici maintenu l'illusion d'une tradition soustraite à l'histoire. Un enseignement pérenne qui, par sa nature même, échapperait aux conditionnements institutionnels, aux rapports de pouvoir, aux défaillances humaines ordinaires. Les scandales sexuels, financiers et de dérives sectaires qui se multiplient ne détruisent pas la tradition elle-même, mais certainement le fantasme de sa sagesse. C'est peut-être, à terme, ce qu'il faudrait. Le bouddhisme en Occident ne s’est toujours pas défait de son orientalisme et exotisme, malgré les abus (le dernier en date) et le persistant “Silence du bouddhisme”. Une tradition théocratique quasi-millénaire, qui n’a pas réellement changé depuis son Moyen-Âge et “Renaissance” (950-1200 Davidson), est-elle prête à être reçue et intégrée telle quelle (transmission et adhiṣṭhāna ininterrompues) en France, en Europe, en Occident. Je (me) pose cette question depuis plusieurs décennies, et pour la première fois, je ne m’étonnerais pas d’un “Non !” à l’unisson, mais peut-être pas pour les bonnes raisons… Pour ce que cela vaut, voilà, ce qu’en pensait Jung.
« L'erreur habituelle de l'Occidental (et notamment des théosophes) est de se comporter comme l'étudiant de Faust qui suit les mauvais conseils du diable, de tourner le dos à la science, de s'adonner à l'extase orientale, de prendre à la lettre les exercices de yoga et de devenir un pitoyable imitateur. La théosophie est le meilleur exemple de cette méprise. En agissant ainsi, il abandonne l'unique terrain sûr de l'esprit occidental et se perd dans un brouillard de mots et d'idées qui ne seraient jamais sortis de cerveaux européens. »

« C'est pourquoi il ne s'agit pas d'imiter artificiellement les peuples lointains, voire de leur envoyer des missionnaires, mais de bâtir sur place la civilisation occidentale qui souffre de mille maux, et de prendre pour cela l'Européen réel dans sa vie quotidienne d'Occidental, avec ses problèmes conjugaux, ses névroses, ses idées politiques absurdes et tout le désarroi de son univers. » Carl-Gustav Jung, Commentaire sur le mystère de la fleur d'or, Introduction aux difficultés de l'européen face à l'orient
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[1] Le maître ch’an chinois Qīngyuán Wéixìn (青原惟信). Extrait de son enseignement dans le recueil Wǔdēng huìyuán (五灯会元, Compendium des cinq lampes), au volume 17.

「老僧三十年前,未参禅时,见山是山,见水是水。及至后来,亲见知识,有个入处,见山不是山,见水不是水。而今得个休歇处,依前见山只是山,见水只是水。大众,这三般见解,是同是别?有人缁素得出,许汝亲见老僧。」
Source : 《五灯会元》卷第十七

[2] En exigeant que les individus se reconnaissent dans une essence commune, le tathāgatagarbha justifierait la pression à l’uniformité, la conformité et l’effacement des particularités. Par conséquent, cette pensée essentialiste ne peut que générer, et non pas corriger, la discrimination sociale et l’injustice, car elle exclut d’emblée ce qui ne se conforme pas à l’essence posée comme norme.

[3] En classifiant les êtres selon des "Affiliations" spirituelles fixes (gotra) et en postulant l'existence d'êtres définitivement dépourvus du potentiel d'Éveil (icchantika), la doctrine a légitimé l'inégalité et la discrimination.

[4] Grâce à sa pénétration (“hacking”) de ce réseau causal Sympathique, Dampa Sangye acquiert une souveraineté absolue sur la matière et l'esprit : il manifeste la non-conceptualité sur autrui, et possède la capacité naturelle de transformer les apparences. Sur le plan microcosmique, sa maîtrise alchimique lui permet d'extraire les nutriments du poison, d'amener les dix souffles vitaux ( s. prāṇa) sous son contrôle total, et de vaincre ainsi les éléments physiques hostiles.

[5] Āryaśatasāhasrikāpañcaviṁśatisāhasrikaṣṭādaśasāhasrikāprajñāpāramitābṛhaṭṭīkā
thabs la mkhas pa de yang rnam pa bzhir bstan te/ chos thams cad la so sor rtog pa'i thabs la mkhas pa dang* / pha rol tu phyin pa drug yongs su rdzogs par bya ba'i thabs la mkhas pa dang*/ dge ba'i bshes gnyen la brten pa'i thabs la mkhas pa dang*/ sdig pa'i grogs po spang ba'i thabs la mkhas pa'o/
BO_K08_D0082:30b-9
1. L'habileté à investiguer chaque phénomène distinctement (ཆོས་ཐམས་ཅད་ལ་སོ་སོར་རྟོག་པ)
C'est la base : la discrimination analytique (pratyavekṣaṇā). Connaître la nature de chaque dharma (conditionné/inconditionné, pur/impur, etc.) sans confusion.

2. L'habileté à accomplir complètement les six perfections (ཕ་རོལ་ཏུ་ཕྱིན་པ་དྲུག་ཡོངས་སུ་རྫོགས་པར་བྱ་བ)
Il ne s'agit pas de les pratiquer séparément, mais de les intégrer de sorte que chaque perfection contienne toutes les autres (générosité qui est aussi discipline, patience, etc.).

3. L'habileté à s'appuyer sur les amis spirituels vertueux (དགེ་བའི་བཤེས་གཉེན་ལ་བརྟེན་པ)
Discerner qui est un véritable kalyāṇamitra et comment en tirer le meilleur parti.

4. L'habileté à abandonner les compagnons négatifs (སྡིག་པའི་གྲོགས་པོ་སྤང་བ)
Savoir reconnaître et quitter les influences qui conduisent à l'égarement.

[6] Voir Mark Tatz, The Skill in Means Sūtra (Upāyakauśalya), Motilal Banarsidass, 2001

Ārya-sarvabuddhamahārahasyopāyakauśalya-jñānottarabodhisattvaparipṛcchā-parivarta-nāma-mahāyānasūtra BO_K08_D0082:30b-9

 L'intention détermine l'acte : un bodhisattva peut accomplir des actes qui sembleraient transgresser les préceptes ordinaires (comme avoir des relations sexuelles, ou même tuer) si c'est fait avec une compassion parfaite et la bonne intention, afin de sauver des êtres.

[7] Hevajratantrarājadvikalpalaṭīkā (Amai 145) BO_S10_AMAI145:1448

'Di la bskyed rim gyi thabs la mkhas pa dang / rdzogs rim gyi thabs la mkhas pa gnyis/ dang po la lha so so'i thabs la mkhas pa dang / rang gi lhag pa'i lha'i thabs la mkhas pa gnyis/

Habileté dans les moyens du stage de génération:
Les moyens des diverses divinités spécifiques (t. lha so so'i thabs), chaque tantra, chaque sādhana a sa propre méthode propre.

Les moyens de sa propre yidam personnelle (t. rang gi lhag pa'i lha'i thabs), l'habileté à s'identifier à sa divinité méditative personnelle.

Habileté dans les moyens du stage d'accomplissement (t. rdzogs rim gyi thabs la mkhas pa)
La maîtrise des techniques de canalisation des énergies (prāṇa, bindu, nāḍī) pour réaliser le corps de sagesse.



mardi 16 avril 2024

The Luminous Mahāmudrā of Maitrīpa

"Maitrīpa" blending Madhyamaka and Luminous Mahāmudrā (HA60674). Will it blend? 

One of the characteristics of “Luminous Buddhism” is the notion of a Buddha-essence (dhātu) in every being, that is “eternal, blissful, characterized by a personal self, and pure” (Mahāyāna Mahāparinirvāṇa-sūtra), often in the company of an inner luminous subtle body (astral body or spirit body). Luminous in the sense of immaterial, or formed by the most subtle material, similar to light.

Such a Buddha-essence, and its “presence” in all sentient beings, in all their successive (transmigrational) bodies is possible thanks to this inner luminous body, a body in a body, that seems to be whatever is transferred.

The orthodox Theravada Buddhism of Thailand has an influential version of Luminous Buddhism since the last century, thanks to the breakthrough (1916)[1] of Luang Pu Sodh Candasaro (1884 – 1959), the founder of the Dhammakaya tradition.
He experienced "a bright and shining sphere of Dhamma at the centre of his body, followed by new spheres, each "brighter and clearer", which he understood to be the true Dhamma-body, or Dhammakāya. the "spiritual essence of the Buddha and nibbana [which] exists as a literal reality within the human body, and the true Self (as opposed to the non-self).”
The successful Luminous Theravada of Vijjā Dhammakāya (photo Wcsa.world)
The same movement also confirmed Steve Jobs' rebirth as a powerful daimon 

He then tried to authenticate his experience through reinterpreting a phrase from the Satipaṭṭhāna Sutta. 'contemplating the body as a body' became 'contemplating the body in the body'. His experience was developed into a mediation method called “Vijjā Dhammakāya”, the direct knowledge [gnosis] of the Dhammakāya. Dhammakāya here is understood as the luminous body in the body, undifferentiated from the “true Self”[2].

The Luminous Self and the Luminous Body (“Dhammakāya”) open(ed) the possibility to integrate eternalist religious practices into Buddhism. The Luminous Body is the immanent recipient of the transcendent Self, which is the spark, the seed, embryon etc. of a Buddha, a God or an invisible Source (Nous). The vagueness of the notion of “luminosity” and “luminous” allows for authenticating Luminous Buddhism in canonical Buddhist scriptures, where it is most often used metaphorically.
This mind, mendicants, is radiant.
“Pabhassaramidaṁ, bhikkhave, cittaṁ.
But it is corrupted by passing corruptions.
Tañca kho āgantukehi upakkilesehi upakkiliṭṭhaṁ.
An uneducated ordinary person does not truly understand this.
Taṁ assutavā puthujjano yathābhūtaṁ nappajānāti.
So I say that the uneducated ordinary person has no development of the mind.”
Tasmā ‘assutavato puthujjanassa cittabhāvanā natthī’ti vadāmī”ti.” (translation of AN 1.51 by Bhante Sujato)
“This” mind seems to refer to a specific mind in jhāna, and “luminous”, or rather “radiant” is used as a metaphor to describe the quality of such mind (citta), and not to refer to a Luminous Self, and even less to a Luminous mental body. The adjective luminous slips into a substantive and Luminosity or Clear Light become a substance and an essence, for that which is “eternal, blissful, characterized by a personal self, and pure”, i.e. the Buddha, his cosmic Body, Buddha fields etc., the whole Luminous reality, that in non-Buddhist traditions is often referred to as the Divine.

The Buddhist concept of emptiness (śūnyatā), essencelessness or dependent origination (pratītyasamutpāda), is used to certify the Divine of Luminous reality (Luminous Self, Luminous Body etc.) as being free of any essence (100% essence free), and yet Luminous or Divine. Emptiness is like the airlock between ordinary reality and Luminous reality. Both ordinary reality and Luminous reality lack any essence, or to put it differently “emptiness”, somehow losing its metaphorical meaning, and becomes like the essence of both realities. All sorts of combinations (“unions”) are possible with emptiness. Emptiness is like a canonical Buddhist approval mark.

Early Buddhist methods apply non-self and emptiness to ordinary reality, so it can be used skilfully, but ordinary reality was not enough for Luminous Buddhists, who saw what other religions had to offer: deification and self-deification. Human beings could be enhanced/luminified/deified/daimonified thanks to the Luminous potential of their Luminous Self and Body, directly linked to and undifferentiated from Luminous Buddhas and their Luminous realities. Through entering that reality, the birth and death that come with ordinary reality could be avoided altogether, and spiritual immortality became within reach. Other religions (Egyptian, Hellenistic, Chaldean, Roman, Gnostic, Christian etc.) already had this on offer, and Buddhism (Yogācāra) was ready to jump on the Luminous bandwagon. The Buddha’s nirvāṇa had to make place for “an undying, eternal state of supreme bliss[3]. The former teachings of the Buddha, respectively selflessness and emptiness, were considered as preparations for the third turning of the wheel, that would open the way for Luminous Buddhism
Such a presentation was bound to raise questions and arouse criticism from other Buddhists, and they surely came even as the sutras were being disseminated. We see one such criticism rebutted in the Lankavatarasutra, in which the term “self” is used to refer to buddhanature, but the Buddha, in conversation with Mahamati, explains that “self” here refers to emptiness and signlessness, and that it is being used to prevent the fear of emptiness among people and to attract the non-Buddhists to the Buddha’s teachings. The Ultimate Continuum, continuing this defense, defines the great sublime “self” or buddhanature as a transcendence of the notions of self and nonself and, for that matter, all forms of conceptual construction and mental fixation.” (Why Buddhanature Matters)
That “great sublime self” is Luminous and the core of the Luminous reality that will be built around it, or rather “entered into” (avatara), because it has always existed, only ignorance (avidyā) prevented us from experiencing it fully. Tantras teach how this reality can be accessed and how we can self-deify or “self-empower” (svādhiṣṭhāna) under the guidance of a guru.

In Tibetan Buddhism, “Maitrīpa” is presented as one of the teachers who helped to build a bridge between madhyamaka and Luminous Buddhism. The “Great Self” allegedly taught by Maitreya during Asaṅga’s ascension to Tuṣita heaven, would lead to the composition of The Ultimate Continuum and its commentaries that would serve as the canonical justification for the Element (dhātu) that became the basis for Tantric self-deification.

Maitrīpa is considered as the author of the Amanasikāra cycle, containing a variety of texts attributed to Advayavajra/Maitrīpa. Whether these have been effectively (all) authored by Advayavajra and have not been amended since the 11th century is not known. The cumulative meaning of all these texts is considered as Maitrīpa’s teaching by the Tibetan tradition and its scholars. Some Amanasikāra texts center on nonabiding (apratiṣṭhāna), others on tantric empowerment and practices. Klaus-Dieter Mathes and others see the occurrence of both topics in the same cycle as proof of the author’s (Maitrīpa?) intention to blend nonabiding and self-empowerment. In my opinion it’s no so much a “blend” than a bridge or a gateway to full Luminous tantric practice, since nonabiding on itself is considered by Luminous Buddhism as an incomplete method that will effectively be superseded by Luminous methods. This is also what happened.
In this cycle, Maitrīpa blends Śavaripa’s Mahāmudrā with his favored Madhyamaka philosophy of nonabiding (apratiṣṭhāna), which aims at radically transcending any conceptual assessment of true reality.”
For Mathes and the Tibetan tradition Maitrīpa’s intention to blend madhyamika nonabiding with Tantric Mahāmudrā is based on a creative semiotic interpretation of the Sanskrit word for mental nonengagement, amanasikāra, found in one of the texts attributed to Maitrīpa, the Amanasikārādhāra, translated by Mathes as “Justification of Nonconceptual Realization”. In the “blending” process, we start with Mādhyamika nonabiding, pass through mental nonengagement, translated as “Nonconceptual Realization”, and end up with “Luminous self-empowerment".

“Nonabiding” is a translation for the Sanskrit apratiṣṭhāna, which is a basic term used by “Apratiṣṭhāna-Madhyamaka” (tib. dbu ma rab tu mi gnas pa). One of its earlier definitions can be found in the Gaganagañjaparipṛcchā.
The essential nature is like space, the superficial mental effort is like wind, the actions and vices are like water, and the parts of personality, spheres and fields of perception are like earth. Therefore, it is said that all dharmas are devoid of any root, the root which is established in nothing, the root of purity, and the root of no root.[4]
That sounds pretty radical and one wonders how this radical mādhyamika rootlessness can be effectively blended with Luminosity (s. prabhāsvara t. ‘od gsal) as a sort of “universal root”, and with practices centered on Luminosity.
Maitrīpa, however, takes amanasikāra not only in this ordinary sense of mental nonengagement but also analyzes the compound a-manasikāra as “luminous self-empowerment.” In doing so, he understands the privative a as denoting luminous emptiness, with which one directly engages (manasikāra) in a nonconceptual way. This, in any case, is the conclusion in the Justification of Nonconceptual Realization:

“Moreover, a stands for the word “luminous,” and manasikāra for the word “self-empowerment” (svādhiṣṭhāna). It is both a and manasikāra, so we get amanasikāra. Because of that, the words a, manasikāra, and so forth, refer to the inconceivable state of being luminous and the one of self-empowerment
.” (Maitrīpa, India’s Yogi of Nondual Bliss)
Luminosity (Nous) is perhaps not “a root” but certainly has the appearance of the all pervading “substance” everything is ultimately “made of”. For Luminists Luminosity goes deeper than mind and intellect, and the suspension thereof. It goes deeper than “emptiness”, conveniently considered as “empty emptiness”, that needs to be paired with “luminosity”, “bliss” etc. in order to be “complete”. Since Luminosity is eternal and all pervading, whatever is built in or on Luminosity will last. Whatever is Luminous is superior to what requires mental and intellectual effort and even the suspension of that effort.

Mathes explains:
Maitrīpa thus introduces to the practice of not becoming mentally engaged a Mahāmudrā component (luminous emptiness) that allows him to continuously refrain from any form of reification and stabilize his nonconceptual realization of emptiness. In other words, amanasikāra not only means to refrain from projecting wrong notions (such as an independent existence or characteristic signs) onto anything arisen in dependence, whether skandhas, dhātus, or āyatanas,but also a sustained realization of the luminous nature of mind." (Maitrīpa, India’s Yogi of Nondual Bliss)
Mental nonengagement, [empty] emptiness and nonconceptuality are not “stable”, not “continuous”, and therefore not sufficient, when they are not integrated ("realized") in the lasting Luminous level of the transcendent Luminous Self. They would be interrupted when one’s Selfless little self disintegrates. It’s not a permanent realization. Therefore, Luminists say, mental nonengagement needs to be "realized" on the Luminous level of mind. The Luminous nature (prakṛti) “of mind” is the Luminous Self and its Luminous vessel. Whatever is "realized" on that level will continue to operate when dying, and after death. The Selfless little self disintegrates, but the Luminous Self fares on in its Luminous vessel and allows one to luminify/buddhify/daimonify/deify. The object of Buddhist Tantra is to connect with and prepare the Luminous vessel for every possible situation (waking state, dream, sleep, after death, becoming…). Without this, all the Buddhism you have (selflessness, emptiness, nonabiding, mental nonengagement, sūtra mahāmudrā, “cutting through rigidity” Dzogchen, etc.) won’t do, and you would have to start all over again in your next life. With this in mind you are ready to understand Maitrīpa’s and Sahajavajra’s intention properly.

Mahāmudrā is not the pedaling-in-the-air of Sūtra Mahāmudrā, but Luminous Mahāmudrā, Tantric Mahāmudrā (or alternatively Essential Mahāmudrā for the happy few) on the Luminous level. This requires a guru, Luminous empowerment and Luminous self-empowerment in order to realize full Luminification/Buddhification.

In the lower right corner of Maitrīpa's thanka above, we see a relaxed Milarepa who is clearly not blending... A critical touch or wink of the painter in the style of Breughel ? Unless it is Maitrīpa himself crossing the Ganges as told in one of his Tibetan hagiographies.

***

[1]Thus, on the full-moon day in the 10th lunar month of 1916, he sat down in the main shrine hall of Wat Botbon, resolving not to waver in his practice of meditation. He meditated for three hours on the mantra sammā araham, which means "righteous Absolute of Attainment which a human being can achieve." Then "his mind [suddenly] became still and firmly established at the very centre of his body," and he experienced "a bright and shining sphere of Dhamma at the centre of his body, followed by new spheres, each "brighter and clearer." According to Luang Pu Sodh, this was the true Dhamma-body, or Dhammakāya, the "spiritual essence of the Buddha and nibbana [which] exists as a literal reality within the human body.” Mackenzie, Rory (2007), New Buddhist Movements in Thailand: Towards an understanding of Wat Phra Dhammakaya and Santi Asoke (PDF), Routledge, ISBN 978-0-203-96646-4.

[2] Wikipedia, Luang Pu Sodh Candasaro.

[3] Why Buddhanature Matters, Lopen Karma Phuntsho, Lion’s Roar

[4] Han, Jaehee. 2021. The Sky as a Mahāyāna Symbol of Emptiness and Generous Fullness: A Study and Translation of the Gaganagañjaparipṛcchā. PhD dissertation, University of Oslo. Online source
For the Sanskrit and Tibetan version of the quote:

Rgvbh: tatra yathākāśadhātus tathā prakṛtiḥ | yathā vāyudhātus tathāyoniśomanasikāraḥ | yathābdhātus tathā karmakleśāḥ | yathā pṛthivīdhātus tathā skandhadhātvāyatanāni | tata ucyante sarvadharmā asāramūlā apratiṣṭhānamūlāḥ śuddhamūlā amūlamūlā iti |

RgvbhTib: de la nam mkha’i khams ji lta pa de ltar ni raṅ bźin no || rluṅ gi khams ji lta ba de ltar ni tshul bźin ma yin pa yid la byed pa’o || chu’i khams ji ta ba de ltar ni las daṅ ñon moṅs pa’o || sa’i khams ji lta ba de ltar ni phuṅ po daṅ | skye mched daṅ | khams rnams so || des na chos thams cad ni rtsa ba yoṅs su chad pa ste | sñiṅ po med pa’i rtsa ba can | mi gnas pa’i rtsa ba can | dag pa’i rtsa ba can | rtsa ba med pa’i rtsa ba can źes brjod do źe’o ||



dimanche 14 avril 2024

Les métamorphoses d'un courant d'air chaud

"Dépolluer le Gange, une mission impossible ?" (La Croix)

Dans la “religion de terre” de la Grèce ancienne, avant linvention du ciel, la mort et la naissance étaient vues comme faisant partie du cycle naturel, sans la notion d’une existence individuelle ou d’un destin individuel.
La figure singulière que revêt dans ce système la mort. Elle n'est pas un événement mais un espace et, plus exactement, la moitié inférieure de l'espace. Elle est un lieu béni avec lequel il importe avant tout de garder le contact: comme l'est ailleurs le ciel dont, ici, on n'a pas besoin. (166) La mort purement spatiale et entièrement positive est le fondement même de la pensée de circulation. Mais elle est aussi l'obstacle majeur sur le chemin de la construction de l'identité. Elle interdit de penser la mort comme un événement et d'y voir un terme : celui de vie humaine. Fait répétitif, la mort enchaîne sur la naissance, elle aussi répétitive. Captées dans un rapport circulaire, la naissance et mort ne peuvent pas servir comme bornes propres à délimiter l’existence individuelle. Inscrites dans un cercle, elles ne peuvent pas être, la première un commencement, et la seconde une fin. Les repères les plus élémentaires pour concevoir le destin individuel restent ainsi hors de vue. L'homme ne peut pas se penser à partir de sa mort.[1]
Pour Empédocle, la “quadruple racine”, ce sont les quatre éléments (Zeus-air, Héra-terre, Aidonerus/Hadès-feu, Nestis/Persephone-eau[2]), et il n’y a donc pour lui pas réellement de naissance et de mort,
Il y a seulement un effet de mélange [des éléments]
Et de séparation de ce qui fut mêlé :
Naissance n'est qu'un mot qui a cours chez les hommes
.[3]
Les résultats des mélanges des quatre éléments peuvent être "un homme", "une bête", "un arbuste" ou "un oiseau". Pourtant on parle de “naissance”, de “production”, d’ “engendrement”, de “génération”, et de leurs contraires.
Ce parler est injuste, et pourtant il convient
Que j'y recoure aussi pour observer l'usage
.” (Plutarque, Contre Colotès, 11, 1113 A)
Comme le Bouddha utilisait des conventions (p.e. “je”), sans en être dupe.
Colotès ne s'est pas rendu compte que les plantes, les bêtes, les arbustes et les oiseaux n'ont pas eu leur existence abolie par Empédocle, puisqu'il déclare qu'ils résultent du mélange des éléments. Au contraire, Empedocle, après avoir mis en garde ceux qui décrivent ce mélange et cette dissociation sous les termes de naissance, de trépas funestes, et de mort vengeresse, ne désavoue pas l'usage courant.” (Plutarque, Contre Colotès, 11, 1113 A.)
Empédocle semble parler de ce que l’on pourrait appeler ailleurs “non-production” et “non-destruction”. Les éléments, “non-engendrés”, se mélangent et se séparent
Car de même que rien n'est produit à partir du non-étant, rien non plus n'est détruit en non-étant:

Ainsi du non-étant rien ne peut naître un jour;
Que l'étant soit détruit, cela ne veut rien dire
Et heurte la pensée; car il sera toujours
Là, quel que soit l'endroit où l'on veuille le mettre
.[4]

Dans le tout point de vide.
Et d’où proviendrait donc
ce qui pourrait s’y ajouter?
[5]” (Aétius; Pseudo-Aristote; Mélissos, Xénophane, Gorgias, 1, 28)
D’où pourrait être ajoutée une “identité individuelle” de courant avec sa mémoire propre ? Quand Empédocle dit :
En vérité, j'étais un garçon et une fille, un buisson, un oiseau et un poisson dans le tourbillon de l'océan.” (Diogène Laërce; Hippolyte; Vies, VIII, 77; Réfutation de toutes les héresies I, 3.)
Christianisme et bouddhisme, KTO TV

Il recourt au “je” d’usage comme l’aurait pu le faire le Bouddha. Ni le même, ni un autre. Il ne parle pas d’un “esprit” “qui continuerait sa course” (18:52), qui serait “une succession de consciences”, un “courant de conscience”, “une sorte de fleuve qui traverse les frontières”, qui peut avoir un autre nom après chaque frontière traversée, tout en étant et restant le même fleuve. D’ailleurs, pourquoi ce fleuve, et pas un autre, pourquoi pas l’environnement, ou le tout dans son ensemble ? Empédocle ne fait pas référence à une succession de naissances spécifique qui serait la sienne, il se sent solidaire de tout, sans naissance, sans mort.

Philippe Cornu : “[Le courant de conscience] a traversé la frontière de la mort (19:34) et il peut également charrier des débris d'un côté puis de l'autre. D’où les conditionnements qui continuent d’être charriés par ce même courant de conscience. Il y a une continuité, donc on peut dire que la personne qui existe dans cette vie et la personne qui existe dans la vie suivante ne sont ni la même ni une autre.

Si cette personne n’est ni la même ni une autre, et si on parlait dans ce cas de “naissance” pour “observer l’usage”, pourquoi aller plus loin et parler de re-naissance ? Re-naissance de quoi ?

Philippe Cornu : “(20:11) Notre personnalité va avec ce corps, et donc ça se désagrège, et ça se défait. Mais la mémoire de ce que nous avons fait se prolonge et se poursuit dans la vie suivante. Ce n'est pas la même personne ; il n'y a pas une ontologie de la personne.[6]

Un fleuve est surtout un lit creusé dans la terre par l’eau, et à travers lequel l’eau s’écoule, quand et tant qu’il y en a. Sans lit, comment dire du volume d’eau qui s’y écoule qu’elle soit ni la même ni une autre. “On ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve” dit Héraclite. Empédocle semble comme Héraclite parler de la réalité mouvante et du flux universel, pour lequel il n’y a ni frontières, ni naissance, ni mort. Ce flux universel charrie-t-il des débris ou des mémoires individuelles, en les faisant passer d’une naissance à une autre, voire même à une re-naissance ? La mémoire de “ce qu’a fait”(20:16) un buisson, un oiseau, un poisson, ... les poursuit-elle dans leur vie suivante, et quel serait le support de cette mémoire ? De quelle manière le buisson et Empédocle ne sont-ils ni le même ni un autre ? La mémoire (individualisée) y joue-t-elle vraiment un rôle ? Et, charriés depuis le commencement du courant spécifique qui les emporte, si les débris passent, Empédocle arrivera-t-il à les séparer du courant de conscience de poisson, etc. ? Le transfert de la mémoire individuelle de “ce qui a été fait” ne semblait pas le préoccuper, car sa mémoire n’était pas individuelle, celle de tel garçon, telle fille, tel buisson, …

C’est pour éviter l'appropriation dun mien et lidentification à un moi, que le Bouddha avait enseigné le non-soi et la vacuité. Dévaloriser ces moyens en les qualifiant d’enseignements “donnés aux imbéciles, aux êtres ordinaires et aux débutants comme un remède à l'attachement au soi[7]” pour promouvoir un Soi lumineux de fils de Lumière. Ou d’un “esprit”, une mémoire qui se poursuit dans la vie suivante, jusqu’à retrouver à terme sa Source noétique, au bout d’un cheminement bien défini

Le bouddhisme Lumineux pose à la fois un Soi lumineux avec sa réalité lumineuse inconditionnée, et l’ignorance de ce Soi lumineux avec sa réalité conditionnée considérée peu glorieuse. Pour ceux qui vivent par le Soi lumineux, il n’y a pas de naissance ou mort réelle, tout comme pour Empédocle d'ailleurs mais pour d'autres raisons. En même temps, ces fils de Lumière ont une très forte conscience des humains qui, ignorant le Soi lumineux, vivent une existence conditionnée marquée par la naissance et la mort. Il leur est insupportable que d’autres vivent en “homme”, “bête”, “arbuste” ou “oiseau”, en subissant une existence conditionnée, et veulent les ramener au Soi lumineux. Ils sont hyper conscients de cette différence entre eux-mêmes et les autres. Mettre fin à cette altérité, et célébrer tous ensemble le Soi lumineux et sa réalité lumineuse, semble être leur seule raison d’exister, sans quoi elles seraient déjà passés au nirvāṇa ou dans d’autres hautes sphères. Empédocle accepte la condition terrestre, quelle qu’elle soit. Il ne fait pas de différence entre lui-même, toutes les métamorphoses du passé (les siennes comme celles des autres), et celles encore à venir. Il ne perçoit pas de “débris”, qui sont au fond de simples modalités. La vie était sans doute moins complexe avant l’invention du ciel ou pour ceux qui attachaient plus d'importance à ce qui était déjà là.

Avec l’invention du ciel, et sa bureaucratie, chaque âme avait un parcours, de ses origines jusqu’à son retour à la Source, ou le cas échéant sa transmigration, ou sa damnation, temporaire ou éternelle. Ses actes, paroles et pensées (crédit social) étaient enregistrés dans une mémoire, qui la suivait de métamorphose en métamorphose, et dont elle était comptable et responsable. Comment sait-on cela ? Ceux-là qui parlent de l’ignorance (avidyā) du Soi lumineux et sa réalité lumineuse, sont les mêmes que ceux qui parlent du ”courant”, de “l’esprit”, et de la “mémoire” individualisée qui suit chaque fil de métamorphose à la trace. Ils prêchent à la fois le Soi lumineux universel, et la transmigration des “courants” qui l’ignorent. Une double ignorance, car la plupart des êtres ignorent et le Soi lumineux, et la terrible souffrance de la transmigration, (dont il faut sortir à tout prix), à cause de leur "attachement" à un soi individuel séparé, et le fardeau de la mémoire que celui traîne avec lui de métamorphose en métamorphose. S’ils se sentent mal, c’est à cause de cette double ignorance, parole de fils de Lumière. C’est beaucoup plus complexe que l’approche d’un Empédocle, d’un Héraclite ou d'un Bouddha.
"Ce dont il y a vue, ouïe, perception, c'est cela que, moi, je préfère". (Héraclite, 74 (55), Marcel Conche, p. 264)

"Voilà comment tu dois pratiquer. Quand, pour toi, il y aura simplement
  ce qui est vu dans ce qui est vu,
  ce qui est entendu dans ce qui est entendu,
  ce qui est ressenti dans ce qui est ressenti,
  et ce qui est connu dans ce qui est connu,
Alors, Bahiya, il n’y aura pas de saisie de ces objets.
Quand il n’y a pas de saisie des objets, il n’y a pas de « toi » en eux.
Quand il n’y a pas de « toi » en eux, tu n’es ni ici ni au-delà ni entre les deux.
Cela, simplement cela, est la fin de la souffrance." (Bāhiyasutta, trad. Jeanne Schut
Ceux qui ont été convertis par les fils de Lumière sont-ils réellement plus heureux, soulagés, lumineux ? Ils n’en ont pas toujours l’air. Souvent même ils ont conscience de tous leur manquements par rapport aux devoirs de la voie lumineuse, et ne se sentent pas à la hauteur. Lire des hagiographies accentue ce sentiment. Sont-ils assez reconnaissants envers les fils de Lumière, qui leur ont enseigné leur double ignorance, et qui les guident sur la voie lumineuse vers la Lumière ? Ces fils de Lumière sont comme des Bouddhas, ils ne sont plus vraiment “sous la condition humaine” (11:34), “ils ne sont plus conditionnés”, “au-delà du temps”, “au-delà de toutes les causes et conditions” (11:47), “ni être humain, ni dieu” (11:54), “au-delà de l’existence habituelle”. Si l’on voit des défauts en eux, ce sont nos propres défauts que nous projetons sur eux, et qu’ils reflètent tels des miroirs, ce qui peut encore davantage renforcer notre sentiment d’échec...

Grâce au Soi lumineux naturellement présent, “l’esprit” individuel est une “transcendance intériorisée” (8:14), qui “intègre” le corps et la parole, intègre l'intériorité/extériorité, et “l’esprit” est “le boss” (9:05). Le déconditionnement, ou l’accès à l’inconditionné immanent, passe donc par un travail énorme sur “l’esprit”. L’inconditionné en l’homme (8:35) est sa nature fondamentale, que l’on appelle “nature de Bouddha”. La pratique bouddhiste (tib. nang pa) est tournée vers l’intérieur, vers “l’esprit”, individuel s'entend, c’est-à-dire “l’esprit” encombré par les débris spécifiques (karma) associés à son “courant de conscience” (19:09) spécifique, et qui accouchera un beau jour dun Bouddha. La nature de Bouddha est partagée par tout le vivant, donc “homme”, “bête”, “arbuste”, “oiseau” ou protozoé (39:31), qui pourront en théorie, un jour, tous, individuellement, en fonction de leurs “débris” respectifs, devenir un Bouddha.

Le bouddhisme présenté ici par Philippe Cornu est le bouddhisme lumineux, celui pratiqué entre autres par l’école nyingmapa de son maître Sogyal Lakar. Régis Burnet (KTO) pose la question qui s’impose logiquement (9:11).
Question : Est-ce que je dis faux si je dis qu’en fait, nous avons une part de nature divine en nous, et puis plein de choses pas très divines et qu'il faut purifier ?

C'est ça oui, on pourrait presque dire ça. Après ça dépend de l'approche bouddhiste, parce qu'il y a de multiples approches dans le bouddhisme. Il y a des approches où vraiment il faut renoncer à tout un tas de choses, il faut vraiment purifier [la voie des auditeurs, theravāda]. D'autres, il faut transformer [bouddhisme tantrique]. Et d'autres [tathāgatagarbha dotée de qualités intrinsèques, dzogchen], nous disent qu'en fait notre nature est déjà parfaite, mais qu'il faut la réaliser, l'actualiser. Il y a différents chemins dans le bouddhisme qui dépendent un peu des des besoins de chacun et des capacités de chacun.”
En effet, le bouddhisme présenté ici par Philippe Cornu est un bouddhisme Lumineux, centré sur la Lumière, que lon pourrait appelerdivine à cause de la transformation (tantrique) et le Soi lumineux qui intègre tout, et qui contient en elle la Perfection lumineuse. D’autres formes de bouddhisme sont plus près de l’homme et font davantage appel à la lumière humaine dans une nature (enchantée).

Le titre donné à l’interview est “Christianisme et bouddhisme”, mais le bouddhisme présenté était celui d’une branche très particulière, très Lumineuse, plutôt tardive, du “bouddhisme” dans son ensemble, qui est en effet très complexe. On pourrait dire la même chose de la philosophie. Présenter le néoplatonisme comme “LA philosophie” ne serait pas convenable. Un autre bouddhiste aurait pu sans doute répondre plus franchement, et de façon moins complexe, à la question de Régis Burnet.

***

[1] Maria Daraki, Dionysos et la déesse Terre, Champs, Flammarion, 1985/1994

[2] Aétius ; Sextus Empiricus.
“Connais premièrement la quadruple racine
De toutes choses : Zeus aux feux lumineux,
Héra mère de vie, et puis Hadès,
Nestis enfin, aux pleurs dont les mortels s’abreuvent.

(Opinions, I, iii, 20 ; Contre les mathématiciens, X, 315). Les écoles présocratiques, Jean-Paul Dumont, Folio, Essais, p. 184

[3] Plutarque, Contre Colotès, 10, IIII F, Aetius, Opinions, I, XXX, 1. Les écoles présocratiques, Jean-Paul Dumont, Folio, Essais, p. 184

[4] Pseudo-Aristote, Mélissos, Xénophane, Gorgias, Ⅱ, 6, et Philon, De l'éternité du monde, 2, p. 3., cités dans Les écoles présocratiques, pp. 184-190

[5] Psuedo-Aristote, Mélissos, Xénophane, Gorgias, II, 28.), ibidd., p. 186

[6] KTO TV, Christianisme et bouddhisme, 07/04/2024. Philippe Cornu, spécialiste du bouddhisme tibétain et le frère Benoît Billot, bénédictin, spécialiste des pratiques méditatives.

[7]The sphere [dhātu] is the ultimate truth. It is said that by seeing its nature [rang bzhin] you see ultimate truth. But again, it is not the case that an emptiness in which nothing exists at all is the ultimate truth. To fools, ordinary beings, and beginners, the teachings on selflessness and so forth were given as a remedy for being attached to a self. But [this selflessness or emptiness], it should be known, [is] in reality the sphere [or] luminosity, [which is] unconditioned and exists as something spontaneously present.” Mathes, Klaus-Dieter. A Direct Path to the Buddha Within: Gö Lotsāwa's Mahāmudrā Interpretation of the Ratnagotravibhāga. Studies in Indian and Tibetan Buddhism. Boston: Wisdom Publications, 2008.

Klong chen pa: Grub mtha' mdzod, 185.6-186.2: de'ang don dam pa'i bden pa dbyings yin la/ 'di'i rang bzhin mthong bas don dam bden pa mthong zhes bya'i/ cir yang med pa'i stong nyid kyang don dam bden pa ma yin no/ de'ang byis pa so so skye bo dang/ las dang po dag bdag tu zhen pa'i gnyen por bdag med pa la sogs pa bstan pa yin gyi (text: gyis)/ don la dbyings 'od gsal ba 'dus ma byas shing lhun grub tu yod pa shes par bya ste/.