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samedi 17 mai 2025

Kālacakra Tantra et Mahāmudra ésotérique

Rituel d'Offrande de Kālacakra à Mirik (mai 2025 photos FB)

"Ce blog est subjectif, dans le sens qu’il ne traite pas avec objectivité le bouddhisme et le mahāyāna en général, et le bouddhisme tibétain en particulier. Il tente néanmoins de présenter ces formes de bouddhisme conformément, mais en y ajoutant un point de vue plus critique (« moderne et occidental »). C’est sans doute une vision de l’Orient par l’Occident, mais en évitant un Orient créé par l'Occident (« orientalisme »). Il ne s’agit pas de nier les réalités du bouddhisme oriental, qui seront ici présentées le plus fidèlement possible, mais du moment que le bouddhisme arrive en Occident et s'y installe, l’Occident a son mot à dire sur les formes de pratique « occidentale » du bouddhisme « oriental » et leur pertinence." (Rappel de la présentation de mon blog)

 

L’origine indienne du Kālacakra Tantra

Le Vimalaprabhā (“Lumière immaculée”) est le commentaire principal du Kālacakra Tantra, l’un des textes majeurs du bouddhisme tantrique tibétain, particulièrement central dans la tradition Jonang, mais également important chez les Gelugpa, Sakyapa et Kagyupa.

Selon la tradition, le Kālacakra Tantra aurait d’abord été composé sous la forme d’un mulatantra de 12 000 vers, puis réduit à un laghutantra (version abrégée) par le roi Mañjuśrīkīrti de Shambhala. Son fils, le roi Puṇḍarīka, aurait alors rédigé le commentaire Vimalaprabhā. Ces deux textes auraient été conservés à Shambhala avant d’être « retrouvés » et transmis en Inde au Xe siècle. Le manuscrit (Gauḍī, Bengali) le plus ancien[1] date de la fin du Xème siècle. Le commentaire était traduit en tibétain au XIe siècle par Somanātha et Dro Lotsawa ('Bro Shes rab grags, ‘bro lugs). C’est ce commentaire qui l’attribue au roi Puṇḍarīka. Le manuscrit Gauḍī ne mentionne pas d’auteur. Il fut révisé, adapté, commenté, etc. plus tard notamment par des maîtres de Jonang et d’autres lignées.

Sommet des tantras et des yogas

Le Kālacakra Tantra est considéré comme "supérieur" ou le "sommet" de tous les autres tantras selon le tantra lui-même, ainsi que par d'importants maîtres tels que le 8ème Karmapa, Mikyö Dorje (1507-1554) et Jetsun Tāranātha (1575-1635), etc. Le corpus du Kālacakra a évolué constamment, s’est étoffé et a été mis à jour au cours des siècles. Le Kālacakra et son sextuple yoga (sbyor ba drug, s. ṣaḍaṅgayoga) est considéré supérieur aux autre anuttara-yogatantras, et leur “yogas” (chos drug) respectifs.

En général, dans le tantra anouttarayoga, la base de la purification est notre propre processus interne de mort, de bardo et de renaissance. Dans le Kalachakra, la base de la purification n'est pas seulement interne, mais à la fois externe et interne. Ainsi, les structures du corps, de l'univers et du mandala du Kalachakra sont parallèles et extrêmement étendues, bien plus étendues que dans les autres tantras anouttarayoga. Plus la base de la purification est étendue, plus la purification est complète.” (Alexander Berzin[2])
Le chapitre externe aborde la cosmologie, l'astronomie et les planètes, le chapitre interne couvre l'anatomie, les canaux, les vents d'énergie et les gouttes, et le chapitre "Autre" traite principalement des initiations et des chemins (étapes de génération et d’achèvement). La réalité tripartite du Kālacakra est intérieure/personnelle (nang gi, s. adhyātma), divine/cosmique (lha’i, s. adhidaiva) et existentielle/matérielle ('jig rten gyi, s. adhiloka/adhibhūta), et procède de l’Ādibhuddha (ou Paramādhibuddha), la réalité ultime et primordiale[3]. l'Ādibuddha est décrit comme existant depuis toujours, sans début ni fin. Il n'est pas localisé mais imprègne tous les phénomènes (dharma), constituant leur essence véritable au-delà des apparences. Sa nature fondamentale est la Luminosité (prabhāsvara), une conscience pure et sans obstruction qui est simultanément vide et connaissant. L'Ādibuddha transcende la dualité entre vacuité (śūnyatā) et luminosité (prabhāsvara), représentant leur union indivisible.

L'Adibuddha se manifeste au niveau cosmique comme principe ordonnateur de l'univers, structurant les correspondances entre macrocosme et microcosme. Au niveau individuel comme essence-de-bouddha (tathāgatagarbha) présente en chaque être sensible. Comme divinité tantrique (Kālacakra), l'union de la méthode et de la sagesse. Comme état final de réalisation (fruit), il est le cinquième corps "jñānakāya" (corps de gnose) ou "mahāsukhakāya" (corps de grande félicité), qui transcende les quatre corps du Bouddha (nirmāṇakāya, sambhogakāya, dharmakāya et svābhāvikakāya). Ce cinquième corps est considéré comme l'expression ultime de l'Adibuddha et représente l'union indivisible de la grande félicité et de la vacuité. L'essence-de-bouddha pleinement épanouie ou réintégrée.

Le Kālacakra Tantra considère les tantras-père (comme Guhyasamāja et Yamāntaka) et tous les tantras-mère (comme Cakrasaṃvara et Hevajra) comme des tantras mondains ('jig rten pa). Les initiations obtenus par ces tantras, et plus particulièrement l'utilisation de la karmamudrā et jñānamudrā lors de la troisième initiation pour atteindre la quatrième, visent à obtenir des siddhis “mondains”. Les siddhis atteints par les tantras “mondains” sont ceux du Vajradhara surpassable (bla bcas pa), ou du "Vajrasattva inférieur" (rdor sems nyi tshe ba).

Les initiations supramondaines du Kālacakra (en particulier la quatrième initiation) conduisent à l’état de Vajrasattva universel (khyab pa'i rdor sems) et à la réalisation ultime du Mahāmudrā ésotérique. Dans ce système, la troisième initiation du Kālacakra, qui prépare à la quatrième (l'ultime sagesse du Grand Sceau), n'est pas mélangée aux siddhis mondains. La quatrième initiation du Kālacakra est ainsi considérée comme supérieure à la quatrième initiation provenant d'autres tantras comme Cakrasaṃvara et Guhyasamāja. Le Kālacakra est considéré comme plus profond, plus vaste et plus complet dans sa présentation de la voie ultime, clarifiant ce qui peut être caché ou moins explicite dans d'autres tantras.

Le syncrétisme assumé d’un ogre ésotérique

La présence de parallèles entre le Kālacakra Tantra et certains textes hindous comme la Bhagavad-Gītā s'inscrit dans une longue histoire d'influences mutuelles. Comme l'a suggéré Madeleine Biardeau (dans Le Mahābharata), la Bhagavad-Gītā elle-même pourrait avoir été développée en partie comme une réponse aux traditions de renoncement, notamment bouddhiques, proposant une voie de libération accessible aux laïques sans renoncement complet. Le bouddhisme Mahāyāna aurait alors émergé en réaction à ce succès, réintégrant certains éléments de dévotion et d'action dans le monde.

Le Kālacakra, apparaissant bien plus tard dans cette conversation millénaire, poursuit cette dynamique d'appropriation créative. La tripartition externe/interne/autre (adhiloka/adhyātma/adhidaiva) présente dans le Kālacakra et la Bhagavad-Gītā illustre comment des cadres conceptuels similaires ont été adaptés et réorientés vers des objectifs sotériologiques distincts. Si Kṛṣṇa déclare dans la Gītā être "le germe de tous les êtres" et que "rien ne peut exister sans lui", le Hevajra Tantra affirme similairement que "cet univers entier surgit de moi" - formulations qui révèlent une compétition implicite pour la vision cosmologique la plus englobante.

Pour faire plus court, avec le concept de l’Ādibuddha, le Kālacakra se présente comme une approche “éternaliste” (moniste)[4], où, ce que nous appellerions le surnaturel ou le supramondain est finalement la seule réalité, contenant les deux “réalités” du bouddhisme (phénomènes conventionnels ainsi que leur nature vide). Celles-ci sont éclipsées et disparaissent comme neige au soleil pour ceux qui possèdent la gnose lumineuse. La méthode externe, interne et “Autre” du Kālacakra, permet d’amener la Lumière primordiale (externaliser) dans toutes les réalités mondaines, comme des jñānasattva, à travers des correspondances et articulations multiples, par le biais de rituels, yogas, etc. Le syncrétisme devient alors une arme (Soft Power), qui lui permet d’injecter sa réalité lumineuse dans toutes les expressions cultuelles et religieuses conventionnelles, qu’elle peut intégrer, digérer, et faire siennes.

On retrouve les termes mêmes des approches externe, interne et Autre dans le huitième Chant de la Bhagavad-Gītā (Le salut en Brahman) :
"Arjuna dit:

1. Qu’est-ce que ce Brahman? et l’âme individuelle [adhyātmaṃ] ? Qu’est-ce que l’acte, ô suprême Seigneur? Qu’entends-tu par l’essence des êtres [adhibhūtaṃ] ? par l’essence du divin [adhidaivaṃ] ?
2. Qui — et comment? — ô vainqueur de Madhu, peut, ici-bas, dans un corps mortel, contenir l’essence du sacrifice? Comment, à l’heure suprême, peux-tu être connu des hommes qui ont su se discipliner?

Bhagavāt dit :

3 L’Impérissable est le Brahman suprême; on appelle âme individuelle la nature propre de chacun ; le devenir des êtres résulte de cette offrande créatrice qui s’appelle l’acte rituel.
4. Existence transitoire dans l’ordre des êtres, esprit (Puruṣa) dans l’ordre des dieux, j’incarne en ce corps, ô le meilleur des hommes, l’essence du sacrifice
[5].” (La Bhagavadgìta d'Émile Senart, Public Domain, 1922)
Le yoga à six branches

Le sextuple yoga (sbyor ba yan lag drug) associé au Kālacakra Tantra consiste en six éléments : pratyāhāra (retrait des sens, t. sor sdud), dhyāna (méditation, t. bsam gtan), prāṇāyāma (contrôle du souffle, t. srog rtsol), dhāraṇā (concentration, t. ‘dzin pa), anusmṛti (une forme de mémoire contemplative ou "remémoration", t. rjes su dran pa), samādhi (absorption, t. ting nge ‘dzin) - l'état final d'union parfaite. L'objectif n'est pas tant la transformation du corps physique grossier en un corps lumineux, mais plutôt le processus de manifester le corps lumineux (corps illusoire pour les tantras-père, corps d’arc-en-ciel pour les tantras-mère) à partir d'une essence lumineuse déjà présente (l'esprit de claire lumière le plus subtil et les vents subtils).
L'esprit de claire lumière (clear-light mind) le plus subtil est soutenu par le vent d’énergie le plus subtil. Avec l'atteinte de l'illumination, la continuité de l'esprit de claire lumière le plus subtil soutenue par les éléments des corps grossiers et subtils prend fin. Au contraire, les vents d’énergie les plus subtils qui soutiennent l'esprit de claire lumière donnent naissance aux formes subtiles d'un Sambhogakaya et aux formes plus grossières d'un Nirmanakaya.” (Alexander Berzin[6])
Il ne s’agit donc pas d’une transformation du corps grosseur en corps subtil, mais d’une “libération” du corps subtil du corps grossier. Les textes manichéens parlent explicitement d'une "nature lumineuse originelle" ou d'une "âme lumineuse" qui est emprisonnée dans le corps de chair. L'objectif n'est pas de créer cette nature lumineuse, mais de la libérer de l'emprise du corps de chair et de la Ténèbre. Extrait du L’Hymnaire manichéen chinois Xiabuzan :
“c.39 Ô, Grand Saint, tends-moi vite une main miséricordieuse
Et pose-la sur ma tête qu’ illumine ma nature bouddhique originelle !
À toute heure surveille-moi et protège-moi,
Sans permettre à la horde des démons d’ approcher pour me nuire.


c.40 Fais que m’habite à nouveau la joie éprouvée autrefois dans le monde originel!
Libère-moi des tourments des kalpa passés,
Aide-moi à parfaire totalement la merveille de mon âme de lumière, solennelle et glorieuse,
Comme il en était auparavant, avant que je ne sombre dans un monde de convoitise et de vanité!
[7]
La mention la plus ancienne d’un sextuple yoga (qui précède par ailleurs l’octuple yoga du système de Patanjali) se trouve dans le Maitrāyaṇīya Upaniṣad, et consiste en : prāṇāyāma (contrôle du souffle), pratyāhāra (retrait des sens), dhyāna (méditation), dhāraṇā (concentration), tarka (contemplation analytique) et samādhi (absorption). Dans le système du Kālacakra, le yoga à six branches reprend les mêmes noms des branches, pour actualiser le Corps vajra, éternel et lumineux.

Identité lumineuse : l’essence-de-bouddha dotée de qualités positives

Parmi ces qualités figurent la pureté, la permanence, la félicité et la véritable identité (gtsang rtag bde ba bdag). La vue par excellence associée au Kālacakra Tantra est celle dite “gzhan stong”, parfois traduit comme “vide extrinsèque”. Les phénomènes conventionnels (dharma), les afflictions mentales (kleśa) et toutes les impuretés adventices (mala āgantuka) sont considérés comme "vides de nature propre", c’est-à-dire qu’ils n'ont pas d'existence inhérente, et recouvrent en quelque sorte La lumière primordiale ('od gsal, s. prabhāsvara), qui n'est PAS vide d'elle-même. La diffusion universelle de cette réalité ultime est décrite comme l’essence-de-bouddha (tathāgatagarbha). Cette Luminosité, “vide” de tout ce qui n’est pas elle-même, est la “Lumière immaculée”, Vimalaprabhā, le titre même du Commentaire du Kālacakra Tantra.

Il ne s’agit pas de prétendre que la réalité tripartite du Bhagavad-Gītā serait celle du Kālacakra, que le sextuple yoga serait d’origine yayurvédique, que le Brahman et l’Adhibuddha[8] sont le même type de corps cosmique, que l’essence-du-bouddha serait un fragment de l’Adhibuddha, comme l'âme incarnée (jīva) est un fragment (aṃśa) de la divinité suprême (≈ Śrī Kṛṣṇa). Il y a des divergences et des nuances, mais ceux qui font de la botanique spirituelle ne manqueront cependant pas d’identifier des ressemblances de famille frappantes.
“10.39 Le germe (bījam) de tous les êtres, c’est moi ô Arjuna.
Il n’est pas d’être animé ou inanimé, qui puisse exister sans moi
.” La Bhagavad-Gītā, suivi du Commentaire de Śaṅkara (extraits), Émile Senart et Michel Hulin, Points Sagesses, 2010, p. 85)

15.7 Une parcelle de moi éternelle, devenue âme vivante dans le monde des vivants,
groupe les six sens — dont le sens interne — qui procèdent de la prakṛti
. (Sénart, 1922)[9]

"Cet univers entier surgit de moi. Les trois royaumes surgissent de moi. Je pénètre tout ce qui existe et ce monde visible ne consiste en rien d'autre[10]." (Hevajra Tantra)
Lumière primordiale

Le corps cosmique de l’Ādibuddha est la Lumière primordiale rayonnant partout, façon Logos... La conscience primordiale éternelle diraient d’autres.
“c.266 Universelle est la lumière rayonnante, porteuse de pureté,
De joie éternelle, où silence et néant se rejoignent dans la quiétude
Et où l’ on ressent une félicité dénuée de toute affliction :
Ce n’ est pas un lieu où la moindre parole de souffrance puisse être prononcée!
” h .xiii ( c.261-338, Hymnaire manichéen[11])
Elle est “pure”, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune impureté en elle ; il n’y a au fond qu’Elle. Toute perception dualiste d’un macrocosme et d’un microcosme, est due à l’ignorance, à la non-gnose, la non-connaissance immédiate de sa véritable essence.

Bataille finale et restauration de l’Âge d’or

La non-gnose est à l’origine du mal et de la souffrance. Celui qui ne perçoit pas la Lumière, perçoit des ombres, qu’il réifie, et auxquels il s’identifie. Comme ce qui est “externe” et ce qui est “interne” sont comme synchronisés, la bataille est permanente, à la fois interne et externe. D’où la nécessité de s’identifier au corps lumineux interne. Changez le monde, commencez par vous-même, le vous-même profond…

Mais la bataille dite sacrée externe contre les forces barbares (prédit pour 2424) qui ne connaissent ni la gnose ni les révélations, ou qui les rejettent sciemment, a elle aussi des répercussions “internes”. En sortant vainqueurs de la bataille finale, les adversaires barbares vivront sous la Pax Luminosa et participeront à la gnose universelle[12]. En effet, les barbares sont au fond ceux qui ne connaissent pas une civilisation lumineuse spécifique, ou la rejettent. Les dompter et éduquer aura des effets (voir p.e. le roi Anala du Gaṇḍavyūha sūtra). D’un point de vue spiritualiste, les barbares sont surtout des naturalistes qui croient en la raison, en les phénomènes conventionnels, aux sciences, aux Lumières, considérés comme des sources de connaissance mondaines, de ce monde. La gnose du Kālacakra est considérée supramondaine, même si ces qualificatifs n’ont pas lieu d’être dans la Lumière fondamentale.

L’identité de l’ennemi, “les barbares”

Le Kālacakra Tantra, notamment le commentaire Vimalaprabhā, identifie clairement les barbares (mlecchas) aux Musulmans. Cette identification est liée au contexte historique des invasions musulmanes dans le nord de l'Inde à la fin du 10ème et au début du 11ème siècle par des figures comme l'Amīr de Ghaznī et son fils Sultan Mahmud. Le Kālacakra Tantra prédit l'introduction du "Dharma barbare[13]" (Islam) dans la région de La Mecque ("Mecca")[14]. Au fond, tous les cultes ou religions qui ne sont pas à sa hauteur, sont considérés comme (partiellement) barbares. Y compris le dharma védique, qui aussi pratiquait les sacrifices d’animaux.

Le Kālacakra est contre le système des castes, dans le sens qu’il vise à unir toutes les classes sociales (y compris les Śūdra et autres basses classes) en une seule famille Vajra par l'initiation. Il déconseille de suivre les Dharmas Vaiṣṇava et Śaiva pour les raisons de préjugés de caste.

Urban Hammar note qu'un passage du tantra mentionne une série de figures, incluant Mahomet ("Muhammed") et son enseignement (Islam), qui sont dits être au service de serpents démoniaques. “Ces figures sont "Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, 'Celui vêtu de blanc', Mohammed et Mathani." L’Islam est présenté comme un "enseignement barbare et par conséquent le principal ennemi du bouddhisme". Cette association à des figures négatives et à l'idée d'un "ennemi" renforce la désignation de "barbare"[15].

Les musulmans s'offusquaient de l'"idolâtrie" des “mūrti”, la vénération d’icônes ou de divinités par les hindous, bouddhistes, jains, etc., était un point de conflit du point de vue musulman. Dans le Kālacakra Tantra, le “mūrtipūjā” (≠ sgrub mchod) prend une place centrale.

D’autres “barbares” ou ennemis étaient les écoles matérialistes indiennes, comme le Lokāyata (ou Cārvāka), des renégats doctrinaux issus de la société aryenne. Les textes hindous ultérieurs, et aussi le Kālacakra Tantra, ont assimilé les idées matérialistes à une "mentalité mleccha" parce qu'elles contredisaient l'idéal spirituel aryen. Les mlecchas et les matérialistes (comme le Lokāyata) étaient accusés de privilégier le tangible sur le transcendant et de corrompre la jeunesse par des valeurs considérées comme "basses" (plaisir, richesse).

Une autre catégorie de “barbares” “matérialistes” est parfois identifiée par certains tulkus tibétains. Dzongsar Jamyang Khyentse Rinpoche défend un bouddhisme tibétain traditionnel conservateur. Il s'est exprimé ouvertement contre les tentatives de séculariser le bouddhisme et d'intégrer des valeurs occidentales telles que la démocratie, le rationalisme et la science. Selon lui, la "modernisation" ("so-called modern life") est essentiellement une "occidentalisation". Il estime que la civilisation occidentale, après avoir traversé le paganisme, le christianisme et les Lumières, est désormais coincée dans le rationalisme, la science, le naturalisme, bref le “mondain”[16]. C’est ce qui l’empêche d’avoir accès à la transcendance et au supramondain. Dzongsar semble en cela rejoindre les affirmations du Commentaire Vimalaprabhā.

Ritualistique et culte de représentations divines (mūrtipūjā)

Afin de rendre visible ce qui n’est pas (encore) directement aperçu, il faut “externaliser” (comme dirait Alice Bailey) la Pax Luminosa dans le cadre d’initiations (abhiṣeka), pratiques (sādhana), rituels d’offrandes (t. sgrub mchod), instructions ésotériques, etc., que l’on trouve expliqués dans le Chapitre appelé “Autre”. Injecter de la Lumière dans la réalité quotidienne ordinaire (voir photo ci-dessus). Le triple maṇḍala[17] du Kālacakra Tantra est une structure qui reflète et, dans la pratique, purifie et transforme le cosmos tel que nous le percevons.

Le mandala de Kālacakra contient 722 entités, qui sont qualifiées de divinités (maṇḍala du Corps, Parole, Esprit), et qui sont également en lien avec les canaux énergétiques (nāḍī) dans le corps de l'initié. Tous les éléments de notre expérience ordinaire sont représentés par des dieux/daimons. Les trente déités du mois lunaire Caitra sont corrélées avec trente canaux. Les formes purifiées des 360 souffles/heures/jours sont 336 déités d'entourage des déités des jours lunaires, plus douze parèdres des déités des jours lunaires et douze déesses du maṇḍala de l'esprit. Les formes pures des trente-deux canaux du lieu secret sont huit nāgas et huit mātṝkā féroces, multipliées par deux pour l'aspect sagesse et méthode, soit trente-deux. Il est fait mention de 1620 déités principales de sagesse et de méthode dans le mandala glorieux des constellations du Bouddha Suprême et Originel[18].

Pour ce qui est du côté obscur situé à la périphérie du maṇḍala, il y a le rākṣasa Ghaṇṭākarṇa, l'ogresse Hāriti, le tripède Bhṛiṅgī, des protecteurs de champs (kṣetrapāla) et des siddhas malveillants à subjuguer. La liste du côté obscur de la force inclut les rākṣasa, les planètes grahas, les piśācas, les śākinīs, les nāgas maléfiques qui se réjouissent du sang humain, les ḍākinīs, les rupikās, les vampire-ghouls (kumbhāṇḍa) se nourrissant dans les cimetières, les protecteurs de champs (kṣetrapala), les gaṇapatis, les pretas (démons affamés), les goblins, les seigneurs des ḍākinīs accompagnés d'épilepsie, et les siddhas malveillants... Ces êtres sont considérés comme puissants et capables de causer des maladies et autres maux. Des maṇḍalas spécifiques et des offrandes leur sont dédiés, souvent construits en dehors du village ou dans d'autres lieux spécifiques comme les cimetières ou les confluences de rivières.

Le rituel “externalise” la bataille externe et interne, équilibre les forces, et restaure l’ordre du maṇḍala.

L’importance du Kālacakra pour le huitième Karmapa

Maintenant, regardons ce que Karmapa VIII Mikyö Dorje (1507-1554) dit du Kālacakra Tantra, du vide extrinsèque (gzhan stong) et des six yogas associés. Je vais m’appuyer essentiellement sur un article de Jim Rheingans, The Eighth Karmapas Answer to Gling drung pa: A Case Study[19]. Les questions-réponses de Lingdroungpa (Gling drung la ’dor ba’i dris lan). Karmapa 8 y reprend à son compte les arguments du Kālacakra, et souligne dans ce texte la supériorité de la quatrième initiation issue du Kālacakra par rapport à celle des autres tantras. Il distingue le Kālacakra des autres tantras comme le Guhyasamāja ou le Hevajra, dont les initiations sont considérées comme “mondaines”. Il distingue cependant le Grand Sceau (Mahāmudrā) des initiations tantriques et de leurs pratiques, affirmant qu'il ne peut être mis en correspondance avec les initiations mondaines et supramondaines, car il est naturellement libre des "impuretés" (mala) des réalisations obtenues par ces pratiques. Il met fondamentalement au même niveau la réalisation du Grand Sceau et la gnose (ou connaissance directe et non-conceptuelle) de la Luminosité primordiale (≈ Vimalaprabhā), l'accès direct à la nature essentielle de l'esprit. Autrement dit un accès “supramondain”, transcendant, surnaturaliste, Lumineux, Divin.

Le Mahāmudrā ésotérique

L’union de śamatha et vipaśyanā est un chemin ou une méthode cruciale pour accéder à la réalité, en particulier la vacuité, de manière non conceptuelle. Cependant, la gnose de la Luminosité semble être “le niveau le plus subtil de l'esprit” et la réalisation ultime accessible par ce chemin, plutôt que le chemin lui-même. La Gnose (jñāna, t. ye shes) est décrite comme une connaissance "inséparable de la Sphère primordiale". La pratique du Mahāmudrā implique de "laisser l'esprit se reposer sans artifice" (ma bcos par) dans sa vraie nature. Mais quelle est “sa vraie nature” ou essence, si celle-ci dépasse l’union de śamatha-vipasana, ou l’union des deux vérités, et est considérée une gnose lumineuse primordiale ?
"Concernant le Grand Sceau (Mahāmudrā) soutenu par Dwags po Lha rje [Gampopa] de la tradition Bka' brgyud : Dans la grande absence primordiale (ye bral) des impuretés des expériences, réalisations, vues et systèmes philosophiques des quatre initiations mondaines et supramondaines et ainsi de suite, on s'établit dans l'oṅ sva re [l'état naturel laissé tel quel] non fabriqué tandis qu'il [le Grand Sceau] apparaît spontanément comme le bouddha primordial, l'essence même de l'être-là éternel (ye bzhugs nyid) ![20]
La doctrine du vide extrinsèque, qui sous-tend cette vision de la Luminosité ontologique, propose que la Luminosité/nature-de-bouddha transcende le cadre conventionnel des deux vérités. Elle est décrite comme une "troisième vérité" implicite qui est une réalité ontologique fondamentale et possède des qualités positives (pureté, permanence, félicité, identité véritable).

Dans le colophon d’un autre texte Instructions de la pratique de śamatha dans le cadre du Mahāmudrā (Phyag rgya chen po zhi gnas kyi khrid), Karmapa 8 s’exprime avec un ton d'auto-dérision ironique en signant.
"[Je] ne préserve même pas les préceptes du refuge et ne médite pas sur la mort et l'impermanence ne serait-ce qu'une seule session. [Mais, je] déclare : "[Je] médite sur le Grand Sceau immédiatement !" [Lama], je vous en prie, considérez avec compassion ma nature insensée ![21]"
Il semble, à différentes occasions, mélanger des arguments de la voie progressive (lam rim) qui s’inscrit dans un bouddhisme de la voie médiane, et d’une voie gnostique ésotérique où le guru joue un rôle crucial, et où la gnose, qui est , à l’état latente, depuis toujours, et qui peut jaillir à tout moment, mais indépendamment de toute pratique de bouddhisme naturaliste.

Est-ce que ce “Mahāmudrā” ésotérique était le “Mahāmudrā” de Gampopa (Dwags po Lha rje 1079-1153) et de Sahajavajra, disciple d’Advayavajra/ Maitrīpada (1007–1085) ? Et d’autres, qui suivaient la vue Apratiṣṭhāna-Madhyamaka (tib. dbu ma rab tu mi gnas pa). Il est clairement celui des Kālacakristes et des propagateurs de la vue du vide extrinsèque, et de tout ce qui s’ensuit. 

***

"En 1441, au concile de Florence, il est décrété que les païens, les juifs, les hérétiques et les schismatiques n'auront aucune part à la 'vie éternelle' et que tous, à moins de se tourner, avant de mourir, vers la véritable religion, iront droit en enfer.

C'est du temps que l'Eglise professait de pareilles énormités qu'elle était vraiment l'Eglise. Une institution n'est vivante et forte que si elle rejette tout ce qui n'est pas elle. Par malheur, il en est de même d'une nation ou d'un régime." Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973
Pour des informations détaillées sur tout ce qui concerne le tantra de Kalachakra, voir le site d'Edward Henning (1949-2016)

[1] N° G-10766, Asiatic Society, Kolkata.

[2] Pourquoi étudier et pratiquer le tantra de Kalachakra ? Alexandre Berzin

[3] L'Ādibuddha représente la réalité ultime et primordiale, antérieure à toute manifestation conditionnée

[4] Le rang stong (vide intrinsèque) postule que tous les phénomènes, y compris la conscience et ses qualités, sont vides de nature propre (svabhāva-śūnyatā). Cette vision, défendue par des maîtres comme Nāgārjuna et le Madhyamaka, considère que rien n'existe de façon inhérente, pas même les qualités de l'éveil. En contraste, le gzhan stong (vide extrinsèque) affirme que si les phénomènes conditionnés sont effectivement vides de nature propre, la nature de bouddha (tathāgatagarbha) et la Luminosité primordiale (prabhāsvara) ne sont pas vides d'elles-mêmes. Elles sont seulement vides d'éléments étrangers à leur nature (les obscurcissements adventices ou āgantuka-mala).

[5] arjuna uvāca Bhg_08.001 [=MBh_06,030.001]
kiṃ tad brahma kim adhyātmaṃ kiṃ karma puruṣottama Bhg_08.001a [=MBh_06,030.001a]
adhibhūtaṃ ca kiṃ proktam adhidaivaṃ kim ucyate Bhg_08.001c [=MBh_06,030.001c]
adhiyajñaḥ kathaṃ ko 'tra dehe 'smin madhusūdana Bhg_08.002a [=MBh_06,030.002a]
prayāṇakāle ca kathaṃ jñeyo 'si niyatātmabhiḥ Bhg_08.002c [=MBh_06,030.002c]
śrībhagavān uvāca Bhg_08.003 [=MBh_06,030.003]
akṣaraṃ brahma paramaṃ svabhāvo 'dhyātmam ucyate Bhg_08.003a [=MBh_06,030.003a]
bhūtabhāvodbhavakaro visargaḥ karmasaṃjñitaḥ Bhg_08.003c [=MBh_06,030.003c]
adhibhūtaṃ kṣaro bhāvaḥ puruṣaś cādhidaivatam Bhg_08.004a [=MBh_06,030.004a]
adhiyajño 'ham evātra dehe dehabhṛtāṃ vara Bhg_08.004c [=MBh_06,030.004c] Revised GRETIL version

[6] Pourquoi étudier et pratiquer le tantra de Kalachakra ? Alexander Berzin

[7] Rault, Lucie : L’Hymnaire manichéen chinois Xiabuzan 下部讚 à l’usage des Auditeurs, 2018, Brill, p.90-91
c.39 大聖速申慈悲手
按我佛性光明頂
一切時中恒守護
勿令魔黨來相害

c.40 與我本界已前歡
除我曠劫諸煩惱
盡我明性妙莊嚴
如本未沉貪欲境
[8] L'Ādibhuddha représente la réalité ultime et primordiale, antérieure à toute manifestation conditionnée.

[9] Revised GRETIL version
yac cāpi sarvabhūtānāṃ bījaṃ tad aham arjuna Bhg_10.039a [=MBh_06,032.039a]
na tad asti vinā yat syān mayā bhūtaṃ carācaram Bhg_10.039c [=MBh_06,032.039c]
mamaivāṃśo jīvaloke jīvabhūtaḥ sanātanaḥ Bhg_15.007a [=MBh_06,037.007a]
manaḥṣaṣṭhānīndriyāṇi prakṛtisthāni karṣati Bhg_15.007c [=MBh_06,037.007c] 
[10] Hevajra Tantra, Farrow & Menon, p. 101
madbhavaṃ hi jagat sarvaṃ madbhavaṃ bhuvanatrayam |
madvyāpitam idaṃ sarvaṃ nānyamayaṃ dṛṣṭaṃ jagat || 39 || 
[11] Rault, Lucie : L’Hymnaire manichéen chinois Xiabuzan 下部讚 à l’usage des Auditeurs, 2018, Brill, p. 230-231
c.266 光明普遍皆清淨
常樂寂滅无動俎
彼受歡樂无煩惱
若言有苦无是處
[12] (Overview of Kalachakra, Alexander Berzin)
According to the Kalachakra presentation of historical cycles, barbaric hordes periodically invade the civilized world and try to eliminate all possibilities for spiritual practice. A future invasion is predicted for the year 2424 of this common era, when it is said there will be another brutal world war. At that time help will come from Shambhala to defeat the barbarians. A new golden age will dawn, with everything conducive for spiritual practice, particularly of Kalachakra. All those who have previously received the Kalachakra initiation will be reborn at that time on the victorious side. The highest motivation for receiving the empowerment is to be able to practice the Kalachakra methods now in order to achieve enlightenment in this very lifetime. Nevertheless, people have traditionally flocked to the initiation with the motivation of planting karmic seeds to connect themselves with this future golden age so as to complete its practice then.” 
[13] Le commentaire Vimalaprabhā note spécifiquement que les adeptes du Dharma barbare utilisent le mantra "Bismillah" pour frapper les animaux au cou avec une hachette et manger leur chair. Le texte affirme qu'il n'y a "aucune différence entre le Dharma barbare et le Dharma védique en ce qui concerne le meurtre". (voir Vesna Wallace, 2001)

[14] Vesna Wallace, The Inner Kalacakratantra: A Buddhist Tantric View of the Individual, Oxford University Press, 2001.

[15] Urban Hammar. Studies in the Kalacakra TantraA History of the Kalacakra in Tibet and a Study of the Concept of Ādibhuddhathe Fourth Body of the Buddha and the Supreme Un-changing.
“Urban Hammar notes that a passage from the tantra mentions a series of figures who are said to be in the service of demonic snakes. These figures are "Adam, Noah, Abraham, Moses, Jesus, "The white-clad one", Muhammed and Mathani." Hammar adds that "Muhammed and his teaching of Islam is presented as a barbaric teaching and consequently the main enemy of Buddhism."
[16] Voir mon blog Meanwhile on the Science-Belief spectrum (2022).

[17] La Roue Externe concerne l'univers, le monde extérieur, les cycles des planètes et le temps tel que nous le connaissons.
La Roue Interne concerne l'univers intérieur, c'est-à-dire le corps subtil de l'individu, ses canaux énergétiques, ses vents vitaux et ses cycles internes.
La Roue Alternative (ou "Autre") concerne les initiations, les chemins et les résultats de la pratique, et inclut le mandala Kālacakra lui-même.

[18] Khedrup Norsang Gyatso, Geshe Thupten Jinpa, Gavin Kilty, Ornament of Stainless Light: An Exposition of the Kalachakra Tantra (2001), Wisdom Publications, dans la série Library of Tibetan Classics.

[19] Gling drung la ’dor ba’i dris lan
Publié dans 2011, In Kapstein, Matthew T. and Roger R. Jackson (eds.), Mahāmudrā and the bKa´-brgyud Tradition. Proceedings of the 11th Seminar of the International Association for Tibetan Studies Bonn. IITBS GmbH: Halle, 345–386.

[20] English translation by Jim Rheingans, 2011.
“In that case, concerning the Great Seal upheld by the Bka’ brgyud Dwags po Lha rje: In the great timeless (ye ) freedom from the impurities of experiences, realisations, views, and philosophical systems of the four mundane and supramundane empowerments and so forth, one settles in the unfabricated oṅ sva re while it [the Great Seal] appears spontaneously as the primordial buddha, the timeless presence itself!” 
Mi bskyod rdo rje, Karma pa VIII, Gling drung pa la ’dor ba’i dris lan, fol. 2b: / ’o na bka’ brgyud dwags po lha rje ba’i bzhed pa’i phyag rgya chen po ni / ’jig rten dang ’jig rten las ’das pa’i dbang bzhi sogs kyi nyams rtogs lta grub kyi dri ma dang ye bral chen por gdod nas [fol. 3a] / ye bzhugs nyid ye sangs rgyas su lhun gyis grub par ’char ba la ma bcos oṅ sva re ’jog pa las /.

[21] English translation by Jim Rheingans, 2011.
“[I] do not keep even the refuge-vows and do not meditate on death and impermanence for a single session. [But, I] say: “[I] meditate on the Great Seal right away!” [Lama], please consider foolish me with compassion!"
“The concluding verses of Mi bskyod rdo rje, Karma pa VIII, Phyag rgya chen po zhi gnas kyi khrid , fol. 4a: skyabs ’gro tsam gyi bslab bya mi bsrung zhing / ’chi ba mi rtag thun gcig mi bsgom par/ da lta nyid du phyag chen bsgoms zhes pa / /blun po’i rang bzhin bdag la thugs rjes gzigs /."

lundi 3 octobre 2022

Des "déviances" normatives ?

Nāropa, détail (site Drikung)

Il est rappelé sans cesse aux bouddhistes tibétains (BT) engagés dans le vajrayāna que la relation (samaya) qu’ils entretiennent avec leur maître initiateur devrait être selon le modèle de Tilopa et Nāropa, Marpa et Milarepa, ou encore Padmasambhava et Yeshe Tshogyal. Aucun de ses “modèles” n’est basé sur les relations réelles de ces personnages légendaires fictifs, créés dans des oeuvres hagiographiques, écrites plusieurs siècles après la mort des personnages (historiques ou non), dont ils portent les noms.

Le genre littéraire hagiographique

Les hagiographies (rnam thar) telles que nous les connaissons sont un genre qui est apparu au XV-XVIIème siècle au Tibet, notamment dans les milieux yogi dits “smyon-pa”, fous, dans le sens de “fous divins”. 
gTsang-smyon, ou le fou du Tsang, fut une des figures phares du mouvement smyon-pa. Les smyon-pa pourraient être considérés comme des yogi par excellence, qui abandonnent toutes les conventions, et se laissent aller à toutes les excentricités, acceptant l'existence sous toutes ses formes, pour mieux s'en détacher totalement. Ce phénomène smyon-pa fleurit au Tibet au XV° siècle, époque de réformes religieuses, et de systématisation doctrinale. Le but était de marquer une opposition aux Gelukpa et à la réforme de Tsongkhapa, le tout en tentant de remotiver les Kagyupa, contre les lignées héréditaires, et en faveur de la simple transmission de maître à disciple.” (site aaoarts[1])
L’opposition n’était pas uniquement extra-sectaire (Gelukpa), mais surtout intra-sectaire, adressée aux “amis spirituels” (tib. dge bshes skt. kalyāṇamitra) Kadampa, dont la lignée de Gampopa était issue[2]. On trouve des traces de cette opposition dans les Chants de Milarepa, notamment le chapitre 42, La conversion du moine scolastique Loteun. Il s’agissait pour les “yogis fous” hagiographes surtout de faire la promotion des pratiques de la lignée de Nāropa. Des hagiographies plus anciennes de Milarepa, Marpa et Nāropa (attribuées à Gampopa) étaient nettement plus sobres et ennuyeux...

Les hagiographies de Nāropa, Marpa et Milarepa que nous connaissons le mieux, sont en majorité des oeuvres (XV-XVIIème s.) de la mouvance des “yogis fous” smyon-pa et font la promotion de leurs pratiques emblématiques. Les yogis hagiographes ont réussi à imprimer leurs marques sur les lignées Kagyu[3] et à imposer avec talent leur genre de l’hagiographie “picaresque[4]” à toutes les écoles tibétaines. Ce genre cherche à marquer l’esprit du lecteur par des paroles et gestes inattendus, des comportements transgressifs, et de l’humour. En lisant ce type d’hagiographie, les faits et gestes ne correspondent pas toujours à celui d’un saint, ou d’un ami de bien, au contraire.

Les trois hagiographies mentionnées ci-dessus soulignent l’importance de la relation maître à disciple, le service au maître, la totale foi en le maître, quels que soient ses actes, ainsi que la sujétion à la lignée. Un des textes fondamentaux expliquant le service au lama est “Les Cinquante stances du service au Maître (skt. Gurupañcaśika tib. bla ma lnga bcu pa), un texte médiéval bouddhiste ésotérique attribué à Aśvaghoṣa. Les hagiographies montrent comment le service au lama devrait se traduire dans la vie de disciples illustres, qui grâce à leur maître sont devenus des maîtres à leur tour. Il se trouve que ce même maître médiéval, Aśvaghoṣa, serait également l’auteur d’un texte considéré comme une source importante pour les voeux principaux (sbom pa) et supplémentaires (yan lag) du vajrayāna, comme p.e. le Vajrayānapattimañjarī (tib. yan lag gi dam tshig, Tengyur Beijing Q3309).

Si ces hagiographies étaient simplement prises comme un genre littéraire hybride (contestataire de la voie monastique, picaresque, propagateur de la voie yogique antinomique) du XV-XVIIème siècle, et comme des fictions relatives à des modèles destinées à des sociétés théocratiques prémodernes, au lieu d’être présentés comme des manuels donnant des exemples de l’étiquette maître-disciple, elles n’auraient peut-être pas conduit à autant d’abus récurrents en Occident.

La référence tantrique (buddhavacana)

Nāropa est considéré comme un des grands exégètes du Kālacakra Tantra. Il serait notamment l’auteur du commentaire intitulé Glose du Sekoddeśa (Sekoddeśaṭīkā[5]), le Résumé de la consécration.

Dans ce qui suit, je vais me limiter aux aspects des phases de la consécration qui concernent la “pratique sexuelle”, qui correspond à l’engendrement d’un embryon spirituel, avec spirituel ici dans un sens plus substantiel. Le rituel de consécration combine des éléments de visualisation (imagination) et des actes concrets. C’est un engendrement en accord avec la Gnose, et pas sous l’emprise de la nescience (avidyā). Le maître représente à la fois Kālacakra (le “puruṣa”) et sa parèdre (śaktī Viśvamāta). Les sept premières consécrations sont appelées “l’entrée de l’enfant[6]. Elles sont précédées d’une visualisation, qui se répète avec des petites différences, qui précède les actes plus concrets, accompagnés de visualisations.
Avant de recevoir l'initiation de l'eau, la première des sept auto-entrées d'un enfant, nous visualisons de la lumière émanant du cœur de Guru Kālacakra, qui nous atteint, puis nous attire d’abord dans la bouche, puis dans le cœur de la déité. Nous nous transformons en une goutte et, sous cette forme, nous descendons du cœur dans le bhaga (utérus) de la Parèdre. Nous nous imaginons comme une goutte [bindu] dans le bhaga de la Parèdre et nous nous dissolvons dans la vacuité.[7]” (Transcending Time)
Dans le bouddhisme ésotérique, la conception est la réunion de la goutte blanche du père, la goutte rouge de la mère et la conscience du gandharva, l’être désincarné (“la conscience extrêmement subtile innée”) à naître. Les consécrations et les pratiques associées ont pour objectif de purifier/transmuter la conception et le développement de l’embryon, à travers la Gnose. Cela se passe par les mouvements des gouttes blanche et rouge dans les canaux des corps subtils, symboliquement représentés dans le corps de la divinité. Cela a pour effet de "purifier" et transmuter, la conception et les autres aspects de la naissance/vie humaine.
"La principale raison de faire la pratique avec une partenaire n'est pas la félicité sexuelle qui en découle, mais plutôt la pleine manifestation de la sagesse primordiale. Pour cette raison, un pratiquant recherche un karma mudra pleinement qualifié, et pratique progressivement avec un tel karma mudra afin de manifester pleinement la conscience innée extrêmement subtile.[8] "
Au niveau rituel, le guru/divinité a besoin d’une assistante-partenaire qui symbolise (mudrā) la parèdre, pour appuyer en geste, ce qui se passe en imagination. Le gandharva/l’initié, qui se trouve dans le bhaga de la Parèdre, initié par un va-et-vient de lumières (divinité, jñānasattva d’initiation), par la conception gnostique va naître comme un embryon spirituel. L’initié portant un bandeau rouge (bhaga) devant les yeux est présenté devant le maṇḍala, et le bandeau est enlevé.
"Alors dans un certain sens, [l’initié] est né. Il émerge de l'utérus de la Parèdre et il se présente à la porte sud du palais [du maṇḍala]. Cette phase de la pratique est préliminaire à l'étape réelle de la génération.[9]"
Dans les consécrations (supérieures) de la deuxième phase, l’initié, qui n’est plus “un enfant”, offre au guru/divinité une partenaire (vidyā, mudrā) qualifiée. Kālacakra/le guru lui rend la partenaire en disant : “Je vous retourne cette partenaire pour que vous fassiez l’expérience de l’union de félicité et de vacuité.[10]” L’initié saisit et caresse les seins de la partenaire, l’embrasse, et fait l’expérience de la grande passion (mahārāgā), ce qui fait fondre la bodhicitta blanche et suscite l’expérience de l’union de félicité et de vacuité. C’est l’initiation vase[11]. Pour l’initiation suivante, Kalacakra/le guru s’unit à la mudrā, une série de visualisations accompagne la descente de la bodhicitta blanche (guru) jusqu’au bout de son vajra, et de la bodhicitta rouge dans le lotus de la mudrā. Le guru place une goutte blanche sur la langue de l’initié, et la mudrā une goutte rouge. Par l’ingestion des substances secrètes, et en fixant du regard le bhaga de la mudrā, l’initié éprouve la grande passion. Il est alors prêt pour la consécration de la gnose de la prajñā (=parèdre), qui provoquera la fusion et la descente de sa propre bodhicitta. Le passage de la couronne au cakra génital, suscite la félicité, qui correspond à la conscience extrêmement subtile (sans la moindre parcelle “mentale”), et qui est ensuite mélangée à la vacuité. La consécration du mot qui suit, fait arriver la bodhicitta blanche au bout du vajra de l'initié, suscitant l’expérience de félicité et de vacuité. Cette série d’initiations permettrait à l’initié d’atteindre respectivement la 8ème, 9ème, 10ème et 11ème terre. Pour les détails, je vous réfère aux traductions en anglais des divers commentaires.

Ce qui m’intéresse ici, c’est l’offrande d’une mudrā au maître, et le partage de la mudrā par le maître et le disciple mâle dans le cadre de la consécration. Il est évident que pour une consécration “concrète” faite dans les règles de l’art, celle-ci n’est pas accessible à des disciples femmes. Elles n’ont donc pas accès au 8ème, 9ème, 10ème et 11ème terre, puis le parfait état de Bouddha. Elles pourront néanmoins assister un maître et son disciple mâle dans leurs projets respectifs. Une lama femme peut donner une consécration en version "édulcorée", mais pas de façon "concrète". 

Vajradhara et Tilopa, détail lignée Padma Karpo (Himalayan Art 362)

La vie de Nāropa


Passons maintenant à l’hagiographie de Tilopa et Nāropa, qui sert de modèle pour la relation entre un maître et son disciple mâle. Pour des raisons pratiques j’utiliserai la traduction française La Vie de Nāropa “Tonnerre de grande béatitude[12], puisqu’elle est plus facilement disponible dans le monde francophone.
A nouveau, le Grand et Vénérable Tilopa se leva et s'en alla en un autre lieu, suivi du Glorieux Naropa. Ce dernier, après avoir accompli l'offrande du maṇḍala et autres témoignages de dévotion, lui demanda un enseignement essentiel, ce à quoi le Vénérable Tilopa répondit: “Si tu désires recevoir un enseignement essentiel, eh bien, donne-moi ta compagne.” Naropa lui offrit la jeune fille. Comme celle-ci ne faisait que dévisager Naropa, lui sourire et lui lancer des oeillades, le Vénérable Tilopa lui lança : “Tu t'intéresses uniquement à Naropa et ne prêtes aucune attention à ma personne.” Et il frappa la moudra. Naropa ne perdit pas foi dans les actions de son lama et, alors qu'il demeurait assis, ravi à la pensée qu'il avait parfait ses accumulations, le Vénérable Tilopa lui demanda : “Es-tu heureux, Naropa ?”

“Source de béatitude est l'acte consistant de donner sans hésitation au lama, qui est un bouddha, celle qui possède la sagesse en tant que prix de l'enseignement” répondit-il.

Le Vénérable Tilopa déclara alors:

“ Il est bon que tu possèdes la félicité dans la grande voie du vaste dharma-en-soi. Regarde le miroir de l'esprit Mahamoudra, secrète demeure des dakinis.”

Et, sur ces mots, il lui transmit tous les enseignements essentiels mettant clairement en évidence la sagesse transcendante du Grand Symbole (Mahamoudra)
.”

Transmission aurale de Réchungpa (détail HA2954).
Notez l'absence de Gampopa

Les instructions dites de la félicité par la porte inférieure


La “secrète demeure des dakinis” correspond au tibétain “gsang ba’i gnas” qui est le sexe de la ḍākinī, de la mudrā, que l’initié doit fixer des yeux lors des consécrations. La compagne (mudrā) qu’offre Nāropa à son maître est celle qu’il avait trouvé auparavant pour pratiquer “les enseignements essentiels de la grande béatitude nommée ‘Entrée inférieure du rapide messager de la voie secrète des Dakinis”, considérée comme étant le plus excellent du Vajrayāna.[13]

Il fait référence ici aux “instructions sur la grande félicité par la porte inférieure” du "corps d’un autre" (gzhan lus). Chag Lotsāva (chag lo tsA ba chos rje dpal, 1197-1263/4) accusa certaines instructions attribuées à Rechungpa et à la Transmission aurale de Cakrasaṁvara (bde mchog snyan brgyud), d’être des inventions[14]. Le mouvement smyon-pa s’inscrit justement dans cette lignée et fait grand cas de ces instructions secrètes. Les hagiographes de la vie de Nāropa attribuent à Tilopa (parlant de lui-même) la citation suivante :
Je suis Khorlo-Dompa [Cakrasaṃvara] et mon disciple, cet être excellent, le grand paṇḍit nāropa, est vraiment un bouddha.[15]
Ces transmissions, ces instructions et comptes-rendu hagiographiques apparaissent bien longtemps après l’époque de Nāropa (XIème). Il s’agit sans doute d’attribuer à Tilopa/Cakrasaṃvara ce qui est probablement une invention plus tardive. L’insertion heureuse de “à l’image du grand pandit Nāropa” dans un chapitre qui concerne l’ami de bien (dge ba'i bshes gnyen), et non le guru tantrique, sert principalement à attribuer de façon suggestive à Gampopa des connaissances et des transmissions que celui-ci n’avait pas reçues. Pour commenter cette mention ajoutée dans Le Précieux ornement de la libération, il fallait forcément passer par les hagiographies des yogis smyon-pa, et notamment sa relation avec Tilopa. Depuis la publication des hagiographies de Nāropa, de Tilopa, de Marpa et Milarepa, les relations qu’avaient ces disciples avec leurs maîtres est devenu une référence, et la lecture de ces hagiographies est recommandée, y compris actuellement et en Occident.


Guruyoga, la relation maître à disciple dès les pratiques préliminaires

Cette recommandation se trouve également dans des livres expliquant le “guruyoga” dans des livres expliquant les “pratiques préliminaires” (sngon ‘gro), que des aspirants vajrayānistes doivent faire pour avoir accès à des instructions du vajrayāna. Ainsi Le Flambeau de la certitude composé par Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé (1813 - 1899) utilisé dans les lignées Kagyu, ou Le chemin de la grande perfection, composé par Patrul Rinpoché (1808–1887), utilisé dans la lignée Nyingma. Dans le chapitre Guruyoga du Flambeau de la certitude, on peut lire :
Toutes les actions de ce précieux et parfait Lama,
Quelles qu’elles soient, sont bonnes.
Tout ce qu’il fait est excellent.
Entre ses mains le travail, maléfique d’un boucher
Est bon, et apporte des bienfaits aux bêtes,
Inspiré par la compassion pour toutes.
Quand il s’unit sexuellement de façon impropre,
Ses qualités s’accroissent, et s’élèvent comme renouvelées,
Montrant que les moyens et la sagesse ont été réunis.
Ses mensonges qui nous dupent,
Ne sont que les signes habiles par lesquels il nous
Guide sur le chemin de la liberté.
Lorsqu’il vole, les biens volés se changent en denrées nécessaires pour soulager la pauvreté de tous.
Quand un tel Lama réprimande
Ses paroles sont de puissants mantras
Pour faire disparaître la détresse et les obstacles.
Ses coups sont des bénédictions
Qui accordent les deux siddhis et réjouissent tous les hommes fervents et respectueux.
Ainsi qu’il est dit ci-dessus, apprécions les aspects bienfaisants de toutes ses actions
.”
Le guru n’est on seulement le Bouddha, mais aussi “notre compagnon principal, notre famille, notre mari, notre femme et notre enfant chéri[16]. Il devient l’unique référent. Les convertis occidentaux au bouddhisme tibétain ont aussi pu lire le livre Cutting through Spiritual Materialism (Pratique de la voie tibétaine, Au-delà du matérialisme spirituel) de Chögyam Trungpa, dont les chapitres (Surrendering, The Guru, Initiation, Self-Deception, The Hard Way, …) enseignent que la voie spirituelle tibétaine n’est pas un piquenique…

Ainsi préparés, les convertis occidentaux abordent la relation avec un maître spirituel tibétain. Dans la Vie de Nāropa, ils ont vu que lorsque Tilopa amène Nāropa dans un désert et lui demande une offrande maṇḍala (un anachronisme par ailleurs), et que Nāropa lui dit qu’il n’a pas d’eau pour faire cette offrande rituelle, Tilopa lui dit: “mais n’as-tu donc pas de sang dans les veines ?” Nāropa utilise son sang, et d'autres parties de son corps. En comparaison, offrir sa femme/son mari, son ami(e) au maître n’est rien.


Déviances ou comportements traditionnels ?

"Trungpa avait souvent des relations sexuelles avec les femmes et les petites amies de ses étudiants, et en un claquement de doigt, il pouvait faire déshabiller de force ses disciples, qu'ils y consentent ou non. Un proche disciple de Sogyal a déclaré que Sogyal couchait avec les épouses de certains de ses étudiants, c'est-à-dire qu'il séduisait d'autres femmes, mariées ou célibataires, qui venaient lui demander des conseils spirituels. Cela s'ajoute aux abus physiques et aux humiliations qu'il infligeait à ses dakinis. Le Sakyong que nous avons vu a également séduit de nombreuses jeunes femmes, certaines impliquées avec d'autres hommes, et les a fait disparaître quand il en avait fini avec elles. Le régent Vajra aimait les hommes hétérosexuels qui n'avaient pas d'expérience homosexuelle préalable, dans un cas c'était un jeune homme qui avait moins de la moitié de son âge qu'il a infecté avec le VIH.[17]"
Ces rapports sexuels pouvaient avoir lieu en présence du partenaire, qui croyait ainsi suivre l’exemple de Tilopa et Nāropa, et qui était censer travailler ainsi sur son ego et ses émotion, tout en se soumettant à la volonté du guru. The Hard Way
"Le viol ce n'est pas de la sexualité. Ce n'est pas à mettre du côté de la sexualité. C'est à mettre du côté de l'agression, de la torture, de la domination. Il faut absolument sortir ce jeu d'une dialectique où l'on ne consent jamais en fait. Ce n'est pas ça, c'est une effraction, c'est une atteinte au sujet qui est l'autre. C'est une réification, c'est une chosefication de l'autre. En plus, c'est une atteinte au plus intime de l'autre, à savoir ses organes les plus intimes, par ailleurs, son sexe, etc. Cela n'a rien à voir avec la sexualité, un jeu de séduction, etc." Cynthia Fleury, dans l’émission La Grande Librairie S15.

Rappels à l’ordre par des grands maîtres

En 1976, Thomas Rich, Ösel Tendzin, devint le premier détenteur occidental de lignées Karma Kagyu et Nyingma. Comme son maître Trungpa, il utilisait le sexe comme instrument de soumission et de domination. Il continuait même lorsqu’il savait quil était porteur du virus HIV, se croyant protégée par la Lignée. Cela causa des troubles dans les communautés trungpistes, au point où des grands maîtres Nyingma et Kagyu ont dû s’en mêler. 

Le jour avant, le 21 décembre 1988
(Youtube screen capture, "how to chose an authentic teacher")

Notamment Kalu Rinpoché I en décembre 1988 (voir lien youtube). 
Vous tous ici avez comme lama principal Trungpa Rinpoché. Et après lui, votre lama est le Régent Vajra Osel Tendzin. Dans le Vajrayana, notre samaya principale est celle de notre lama racine et ensuite celle de nos frères et sœurs vajra. Il y a de nombreuses façons de décrire le samaya au lama racine, mais en résumé, on peut dire que l'on doit considérer tout ce qu’il fait avec une vision sacrée, tout ce qu’il fait comme étant excellent. Et nous devons prendre pour vérité tout ce qu'il dit. Ces deux points résument brièvement le samaya que l'on a avec le lama racine.”
Quand c’est le moment de poser des questions, une femme pose la question suivante.
56:08 Question : Rinpoché, vous avez beaucoup parlé de l'attitude correcte que les étudiants doivent avoir envers le maître. Je me demande quelle est l'attitude appropriée que le maître devrait avoir envers les étudiants en ces temps précis, et envers les étudiants que le maître aurait pu offenser d'une certaine manière, physiquement, ou en leur faisant ressentir tant d'émotions négatives.

57:55 [Le traducteur (Richard Barron) soupir] Eh bien, vous savez, il donne l'exemple de Marpa et Milarépa [légers rires dans l'assistance]. Marpa était terrible avec Milarépa. Il l'a forcé à subir un nombre incroyable d'épreuves. Tout son corps, de dos et de face, n'était qu'une grande cicatrice. Marpa insistait et lui donna l'ordre de construire une maison à neuf étages, tout seul. Une tâche extrêmement difficile que Marpa fit accomplir à Milarépa. Rinpoché dit qu'il s'agit là d'un exemple d’un lama extrêmement dur avec son élève, lui causant beaucoup de difficultés. Il dit qu’un lama agit de différentes manières.

59:36 Ou, par exemple, dans le passé, Nāropa avait une femme. Il aimait sa femme très très fort. Tilopa demanda à Nāropa de lui offrir sa femme. Nāropa le fit avec la vision pure (tib. dag snang), et avec foi et respect envers son lama. Tilopa était très heureux de cette offrande particulière, et il était très content d'être avec la femme de Nāropa (rires). Cependant, à une occasion particulière, ils étaient en public et Nāropa eut l'occasion de revoir sa femme, qu’il regarda très longuement. Tilopa le remarqua et se mit en colère contre Nāropa en disant : "Comment oses-tu regarder cette femme avec désir ?" Tilopa avait alors battu Naropa, de sorte qu'il n'a pas pu bouger pendant quelques jours (rires).
L'anecdote sur Nāropa racontée par Kalu Rinpoché provient du passage de La Vie de Nāropa[18] racontée ci-dessus. Elle diffère de l'anecdote racontée par Kalu Rinpoché en ce que Tilopa bat la "fille", le consort sexuel de Nāropa (mudrā). De toute façon, Tilopa les battait tous les deux.

En 1992, c’était le tour à Gyatrul Rinpoché de rappeler à l'ordre la communauté trungpiste, notamment celles et ceux qui avaient eu "l’honneur" d’avoir été sexuellement approchés par les maîtres de la lignée.
N’ayez pas de pensée ordinaire à ce sujet, du type “Oh, il a couché avec moi, alors je suis son égal ; cela fait de moi quelqu’un de spécial, car il a couché avec moi”. Ce n’est pas la façon de penser qui convient à une sangyum. Il est de la responsabilité d’une sangyum de considérer qu’il voyait en vous une connexion karmique à cultiver. Et n’oubliez pas que c’était à cause de sa bonté qu’il avait reconnu votre karma de cultiver cette connexion et de l’actualiser. Si votre attitude en est une d’humilité et de dévotion, et que vous suivez ses instructions, cela pourra être très bénéfique pour vous à cause de la nature particulière de votre connexion avec lui. Si vous cultivez cette situation, vous pourrez progresser, et être très utile aux autres. Mais si vous ne reconnaissez pas le niveau de cette connexion et la percevez comme quelque chose d’ordinaire, en vous gonflant d’orgueil et d’ego, vous aurez réellement manqué cette opportunité. Ce serait plutôt comme coucher avec un roi, mais [votre maître] n’était pas un roi, mais un bodhisattva. C’est une grande différence[19].
Les rapports sexuels entre maîtres mâles et des partenaires (mudrā) et/ou disciples féminines sont considérés comme un privilège pour les "élus" dans le bouddhisme ésotérique tibétain. Ils sont la norme dans les yogatantras supérieurs et font partie des consécrations, des pratiques et observances (caryā) associées, même si les pratiques concrètes sont principalement réservés aux élites. Pour les autres, les consécrations et les pratiques associées sont imaginaires et yoguiques, ou à rabais dans un cadre moins orthodoxe. Dans le cadre d’une relation maître-disciple, le modèle reste celui de Tilopa et Nāropa, telle qu’elle avait été inventée par les hagiographes smyon-pa du XV-XVIIème siècles. Ce modèle est toujours valable, et ne vaut pas seulement pour les bouddhistes tibétains asiatiques, mais aussi en Occident. Selon ce modèle, il serait normal qu’un(e) disciple offre/prête sa femme, son amie ou son compagnon à un maître. En dehors du contexte initiatique, cela servirait à briser les concepts, à dompter l’ego, et à rendre docile (“workable”) le disciple, dans le propre intérêt d’éveil de ce dernier. 


Cela est en outre une "chance" et un "privilège" à accepter avec humilité selon Gyatrul Rinpoché (voir ci-dessus), et aussi selon le lama “moderne” et occidento-compatible Dzigar Kongtrul. Extrait du livre Bouddhisme, la loi du silence :
Les lamas invités à Lérab Ling venaient parce qu’ils étaient grassement payés, et parce qu’ils savaient qu’on leur “prêterait” une femme. J’ai entendu ces tractations avec ses visiteurs, lorsqu’il leur proposait de choisir une fille. J’ai aussi demandé à un maître qui était de passage ce que signifiait être une “consort”, j’étais en larmes, c’était un appel à l’aide. Il m’a répondu que j’avais beaucoup de chance et il a continué son chemin.[20]
***

MàJ Yangsi Kalu Rinpoché II :“11:32 The most important of the of the practice of the vajrayāna is to reduce the fixation on the ordinary level, so that over time we can experience the nature of the mind. Just because somebody says vajrayāna is very special doesn't make it that. Like e.g. Tilopa picking up his slipper and hitting on Nāropa. I think if you do that nowadays you will get into trouble. So trying to copy the great Masters method is not really going to work. Simply consider yourself never as a teacher, but as a practitioner and see the other person or individual as a practitioner.” Center for Bhutan & GNH Studies

MàJ "Talking about corruption in high places inevitably led to the subject of sexual misconduct. Someone brought up the practice of tantra, which teaches the marriage of masculine and feminine energies, and makes use of a symbolic wedding and sexual union. These tantric practices are depicted in paintings of men and women joined together, and there are stories of teachers who engage their students in such exercises. The Dalai Lama was asked about these stories, and if there was such a practice.

His Holiness replied that there were stories about gurus such as the great Tibetan teacher Tilopa who had sex with various students who were subsequently enlightened. Then he said that he didn’t know how to do this practice. He said, “People have asked me to do this practice with them, but I’m a monk so it is never appropriate. Truthfully, you can only do such practice if there is no sexual desire whatsoever. The kind of realization that is required is like this: If someone gives you a goblet of wine and a glass of urine, or a plate of wonderful food and a plate of excrement, you must be in such a state that you can eat and drink from all four and it makes no difference to you what they are. Then maybe you can do this practice.” Advice from the Dalai Lama (1993), by Jack Kornfield, Kate Lila Wheeler

Voir aussi : Tilopa et Naropa, modèle tibétain de la relation lama-disciple, blog du 9 août 2019.

[1] Textes et images de Marie-Catherine Daffos & Jean-Luc Etournel /aaoarts.com 1997 / 2015.

[2] Le colophon des "Guirlandes de joyaux du chemin éminent" (lam mchog rin po che’i phren ba), explique “ce texte est le trésor qui contient donc les instructions des transmissions Kadampa et Mahāmudrā. Il a été composé à Dwags po par le méditant de sNyi, bSod nams rin chen”.

[3] A un certain moment, dans le chapitre sur l’ami de bien, dans le Précieux ornement de la libération de Gampopa, un scribe a inséré “à l’image du grand pandit Naropa pour son ami de bien Tilopa. “

[4] En allemand “Schelmenroman”, un “Schelm” étant un pícaro, un voyou, un filou.

[5] On en trouve la traduction anglaise sur le site 84000.
L'introduction explique (traduction automatique DeepL) :
Les sept premières consécrations sont la purification du corps, de la parole, de l'esprit et de la gnose [jñāna]. Par groupes de deux, en commençant par les consécrations de l'eau et de la couronne, ils purifient respectivement le corps, la parole et l'esprit. La septième consécration, la consécration de permission [ rjes gnan], purifie la gnose (voir verset 11).

i.12
Dans la présentation plus élaborée qui suit (versets 12-14), ces consécrations sont liées à une purification progressive de certains aspects de l'existence, à savoir respectivement les cinq éléments, les cinq agrégats psycho-physiques, les dix perfections, la grande félicité immuable et la parole de bouddha, les objets et les facultés sensorielles, les quatre incommensurables et la bouddhéité complète
.”

[6]The seven self-entries of a child” pour Wallace et al., “introduce the childish”‍ pour le site 84000. Childish dans le sens de non-initiés.

[7] Transcending Time, An Explanation of the Kalachakra Six-Session Guruyoga, Gen Lamrimpa, B. Alan Wallace, His Holiness the Dalai Lama, Wisdom Publications (1999)

[8]The chief reason for engaging in consort practice is not for the sexual bliss that arises, but rather to bring about the full manifestation of primordial wisdom. For that reason, a practitioner seeks out a fully qualified karma mudra, and gradually practices with such a karma mudra in order to fully manifest the very subtle innate mind.“ Transcending Time

[9]Then you are, in a sense, born. You emerge from the womb of the consort and abide by the southern door of the palace. This phase of the practice is preliminary to the actual stage of generation.” Transcending Time

[10] "I give this consort back to you for the sake of your experience of the union of bliss and emptiness." Transcending Time

[11]Although in this initiation no vase is actually used, it is nevertheless called a vase initiation because the breast of the consort is likened to a vase, for it is called "a container of white milk." Transcending time

[12] Traduit en français par Marc Rozette, du texte tibétain bka' rgyud pa'i bla ma rgyud pa'i rnam thar composé par dBang phyug rgyal mtshan (XVème s.) 'brug pa bka' brgyud pa'i bla ma rgyud pa'i rnam thar. Le fil narratif suit cependant très précisément celui de

[13] Marc Rozette, pp. 104-105. rdo rje theg pa’i lam gyi mchog ‘og sgo bde ba chen po’i gdams ngag

Pour une description de cette pratique, qui conduit à l’obtention d’un “corps d’arc-en-ciel”, voir The Life and teaching of Nāropa, Herbert V. Guenther, Shambala 1995, pp. 77-78
'og sgo bde ba chen po'i man ngag

[14] « Ensuite Lama Rechungpa, motivé par un désir de diffamation et afin d’obtenir de nombreux disciples et serviteurs, écrit le Tantra roi qui revèle clairement le mystère de Bhagavan Vajrapāṇi, composé de 21 chapitres. Le sādhana de cette divinité révélatrice du mantra secret contient des compositions de l’indien Karmavajra. [Rechungpa] l’a perverti en y incluant des instructions d’Acala (T. mi g.yo ba) et de nombreuses instructions inventées par lui-même, qu’il a appelé « 20 cycles différents de la pratique de la Caṇḍālī (T. gtum mo, [l'équivalent de la kuṇḍalinī] ». Il a aussi perverti la Transmission aurale de Cakrasaṁvara, qu’il attribuait à Tipupa, et il rédigea un grand nombre de textes de la phase d’achèvement, qui présentent le défaut de contenir de nombreuses méthodes (sādhana) non-bouddhistes, et qu’il attribua au mahāsiddha Virūpa. Certains instructeurs tibétains ont fabriqué des pratiques (sādhana) d’une déesse à tête de truie tenant un couperet, dont ils disaient qu’elle était la ḍākinī d’un tantra d’antan [Selon Dan, Vajravārāhī-abhidāna tantra]. » Blog Du New Age tibétain ? 25 octobre 2012

[15] Marc Rozette, p. 19. Guenther, p. 4.

[16] Dzongsar JKR dans Not for Happiness: A Guide to the So-Called Preliminary Practices, en français “Pas pour le bonheur : Guide des pratiques dites préliminaires”.

[17] Traduction automatique DeepL. L'original :
Trungpa often had sex with the wives and girlfriends of students, and at the snap of a finger could have disciples forcibly stripped naked whether they agreed to it or not. A close disciple of Sogyal stated that Sogyal slept with the wives of some of his students, that is, aside from seducing other women, married or single who came to him for spiritual counseling. This is on top of the physical abuse and humiliation he dealt to his dakinis. The Sakyong we saw also seduced many young women, some involved with other men and ghosted them when he was finished with them. The Vajra Regent liked straight men who had no previous homosexual experience, in one case it was a young man less then half his age who he infected with HIV.Tibetan Buddhism Enters the 21st Century: Trouble in Shangri-la, Stuart Lachs, sur Open Buddhism.

[18] Dont la source première est mKhas grub kun gyi gtusg rgyan paN chen nA ro pa'i rnam thar ngo mtshar rmad byung, écrit par Lha'i btsun pa Rin chen rNam rGyal (1473 - 1557), un élève de Tsangnyön Heruka (1452-1507), 500 ans après la vie de Nāropa (XIe siècle).

[19] Gyatrul Rinpoche, Oral Commentary on the Natural Great Perfection by Dudjom Lingpa, given in Boulder, 1992, trans. Sangye Khandro, ed. Ian Villarreal, later published by (Ashland, Oregon: Mirror of Wisdom Publications, 2000), 58-59
So if you are doing the Shambhala training, and if you have faith in the place of Shambhala and in those great enlightened beings who have manifested in this place for our welfare, then the blessings that enter your mind will be very swift, and this will help increase your own understanding of your Buddha nature. … Shambhala is not to be mistaken with Shangri-la. Everyone thinks: ‘I want to go there.’ But that’s just made up, that’s a movie…. Now this is really not my business, but I want to mention anyway, to some of the women who are the sagyum, or the consorts, of Trungpa Rinpoche, you should be very careful about your attitude. Don’t have an ordinary mind about it, thinking in an ordinary sense: ‘Oh, he slept with me, so I’m equal to him; this makes me special, because he slept with me.’ This is not the way that a sagyum of someone like this should think. It’s the sagyum’s responsibility to consider that he saw in you a karmic connection that could be cultivated. And consider that it was because of his kindness in recognizing your karma that there was an ability to cultivate that and bring that out. If you have an attitude of him with humility and devotion, then if you follow whatever teachings he gave you, because of the special aspect of your connection with him this can be of tremendous benefit to you. If you cultivate your situation, you can then go ahead and be of tremendous benefit to others. But if you fail to see the level of the connection and think of it as being only ordinary, and elevate your pride and ego, you’ve really failed in that connection. That would be like sleeping with a king-but he was not a king, he was a great bodhisattva. There’s a difference."

[20] Voir aussi le passage correspondant dans le documentaire. Ci-après la transcription.

“(49:29) Mimi :“Sogyal m’a très clairement dit, sur le bord de son lit, que si j’en parlais à qui que ce soit, je briserai le “samaya” qui nous lie, donc le lien sacré qui nous lie, le devoir de fidélité et de loyauté à son maître, et qu’en résulteraient les pires conséquences karmiques sur moi et mes proches. Après le premier incident avec Sogyal, j’étais extrêmement choquée. J’étais très mal, je ne savais pas ce qui m’était arrivé, et comment je devais le prendre. Bien sûr j’avais retenu que j’avais l’interdiction absolue d’en discuter avec qui que ce soit. Pendant un enseignement de Sogyal, je croise Dzigar Kongtrul* dans la cour, à Lerab Ling, [...] un lama moderne occidentalisé. Je lui demande si je peux lui poser une question. Et, en pleurant je lui demande ce que ça veut dire que d’être “consort”, concubine. Et là, il y a un moment de silence. Je pense qu’il a très bien compris pourquoi je pleurais. Et il m’a simplement répondu : “c’est une très très grande chance quand on peut avoir une relation avec un maître”. Donc, encore une fois, c’était un maître qui a vu, qui a été témoin d’une souffrance et qui s’est complètement défaussé.

*Dzigar Kongtrul, disciple de Dilgo Khyentse R, est un frère cadet d’Orgyen Tobgyal.