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mercredi 11 novembre 2020

Le renouveau mondial de la Lumière enchanteresse


Dans la république populaire de Chine en 1956, photo du livre
"Tibetan Buddhists in the Making of Modern China", Gray Tuttle

Petit résumé de blog antérieurs sur le sujet.
Les Lumières furent suivies d’anti-Lumières de toutes sortes. Les protestants écossais tentent de ré-enchanter leurs ouailles, en redonnant vie aux fantômes. Face aux Lumières, les religions prennent conscience d’être des religions, et l’idée des « religions du monde » émerge. La religion des aryens de l’Inde serait la religion mondiale encore dans son état le plus pur, et les indianistes européens tentent de la recouvrir. Les yeux des religieux et des spiritualistes du monde se braquent sur l’Inde, et sur l'emblématique idée de la réincarnation. L’occultisme est une autre façon de faire la science, une science plus riche, car non-désenchantée, pas « fermée » et davantage « ouverte » (à quoi exactement ?). N’existe-t-il pas au fond une philosophie pérenne ou éternelle ? La théosophie développe l’idée d’une religion mondiale sous-jacente, avec sa science de la conscience immortelle. Le Tibet devient leur patrie de l’ésotérisme, car préservé dans l’état le plus pur par des maîtres encore vivants. Des intellectuels indiens reprennent à leur compte l’idée de l’Inde des aryens comme berceau de la religion pure, et font fureur pendant le Parlement des religions à Chicago (1893). D’autres s’intéressent à l’ésotérisme tibétain, pour des raisons moins avouables, et font des recherches sur la race aryenne. Il faudrait encore parler de l'influence (très modeste) de la théosophie en Chine pendant le renouveau tantrique, ce sera pour une autre fois. La pollinisation bouddhiste ésotérique passe plutôt par les élites chinoises nationalistes, comme on verra, le tout contre les chamboulements de la société chinoise. Cet événement au début du XXème siècle aurait-elle préparé les lamas tibétains à leurs missions en occident ? 

C'est sur cet arrière-fond de renouveau spiritualiste que la Chine va s’intéresser au bouddhisme indien et au bouddhisme ésotérique, notamment par le biais du Tibet, après une période de désenchantement et de « modernisme bouddhiste ». En fait, les deux tendances, désenchanteresse et enchanteresse évolueront pendant la Chine républicaine (1912-1949). Quand la Chine, après avoir perdu les guerres d’opium contre l’impérialisme occidental, perd la première guerre sino-japonaise en 1895, les réformateurs chinois sont convaincus que la victoire japonaise est due à leur adoption du Shintoïsme, “la voie des dieux” comme religion d’état[1]. Le renouveau tantrique (密教復興運動, mìjiāo fùxīng yùndòng, « mouvement de renaissance du bouddhisme ésotérique ») va commencer. Des Tibétains se rendent en Chine pour enseigner, et des Chinois au Tibet pour apprendre, et surtout pour traduire le patrimoine bouddhiste tibétain en chinois[2]. Sur un arrière-fond de guerre civile entre seigneurs de la guerre, communistes, Parti nationaliste chinois (Guomindang GMD), etc. Les missionnaires tibétains choisissent le camp des nationalistes, contre les communistes. Mais pendant les premières décennies après la révolution communiste, ces échanges pour ré-enchanter le bouddhisme en Chine, et par la suite surtout à Taiwan, ont continué.

Les réformateurs chinois Fazun (1902–1980) et Nenghai (1886– 1967) entretainaient surtout des contacts avec des représentants de l’école Gélougpa, et contribuaient à sa diffusion en Chine. Le 13e Dalaï-Lama encouragea Fazun à enseigner en Chine la synthèse de Tsongkhapa sur les enseignements bouddhistes[3]. Nenghai pensait que le bouddhisme Ch’an était trop élitiste et ne correspondait pas aux « besoin de l’époque »[4] (kaliyuga, mappo). 


D’autres chinois, souhaitant un bouddhisme ésotérique davantage enchanté, se tournèrent vers des matériaux Nyingmapa. Leur source privilégiée fut d’abord Norlha Khutughtu (1876-1936), très politiquement engagé[5]

Karmapa XVI et son tuteur Gangkar Rinpoché en 1953, à Pékin,
pendant que 80 chinois étudient au monastère de Gangka Rinpoché au Tibet
1953年 16世大寶法王與貢嘎活伟在北京 

Après sa mort, c’est Bo Gangkar Rinpoché (Gongga Hutuketu 貢噶呼圖克圖; 1893-1957) qui prit la relève. Gangkar Rinpoché était un lama Kagyupa formé à Pelpung (siège des Situpa), mais enseignait en Chine surtout le Dzogchen à la demande des disciples de Norlha, qui devinrent les siens par la suite. Gangkar Rinpoché était proche des nationalistes. A cause de son excellente relation avec Situ Rinpoché, il fut nommé comme tuteur junior (tib. yongs ’dzin) de Karmapa XVI Rangjung Rikpé Dorjé (1924–1981)[6]. Gangkar Rinpoché fit trois voyages en Chine[7], le premier en 1936. Durant ce voyage, il fit construire un stūpa à Lu shan dans la province Jianxi, pour y recueillir les reliques de Norlha, à destination de ses nombreux disciples. Il fit également construire un petit temple dédié à Padmasambhava à côté[8]. Pendant les deux premiers voyages, il se servait d’un traducteur. En 1937, la guerre avec le Japon éclata, et Gangkar Rinpoché devait rentrer au Tibet, mais à cause de nombreuses difficultés, il ne rentra qu’en 1939. Pendant son deuxième voyage, en 1946, il avait déjà des milliers de disciples chinois[9]


Minyak Gangskar / Minya Konka (photo Tibetpedia)

En automne 1949, juste avant la création de la République populaire de Chine, il rentra à son monastère. Plusieurs seigneurs de la guerre faisaient partie de ses disciples : Pan Wenhua de Chengdu, Li Zongren et un autre membre de la clique de Guangxi, Li Jishen (1885–1959) de Chongqing, ainsi que le seigneur de la guerre et le gouverneur du Yunnan, Long Yun (1884– 1962). Il enseigna le Dzogchen à un cadre du Guomindang (Wang Jiaqi), qu’il autorisa de les transmettre à d’autres. Une célébration en l’honneur de Gangkar Rinpoché fut organisé en 1947, présidée par Chen Lifu, secretaire confidentiel de Tchang Kaï-chek. A cette occasion, il fut présenté par le gouvernement nationaliste comme un “maître de la nation chinoise” (tib. rgyal khab kyi bla ma) et comme un “instructeur de méditation omniscient, un ami spirituel repandant le bouddhisme ” (tib. bstan pa spel ba’i bshes gnyen kun mkhyen bsam gtan gyi slob dpon). Comme mentionné ci-dessus, il devait rentrer au Tibet à cause de la situation politique, et ses disciples nationalistes s’exilaient à Taiwan. Pendant 10 mois, Gangkar Rinpoché était sous résidence surveillée dans son monastère, et entama plus tard un dernier voyage en Chine entre 1953 et 1955, où il avait davantage de contacts avec les communistes. 

民國53年恭迎全剛上師貢噶人治南傳授頗法開间 24 novembre 1953 à Gangs dkar (Facebook Gongga)

En 1940, il avait fondé un Collège d’études "Shédra" non-sectaires (byams chen chos ‘khor gling) dans son monastère au Tibet. Initialement pour des étudiants tibétains, mais plus tard aussi pour les disciples chinois. Par exemple, en 1946, Garma C.C. Chang (dont le père Zhang Dulun était gouverneur de Hubei, sa mère était une disciple de Gangkar Rinpoché), le traducteur des Chants de Milarepa en anglais, y étudia pendant six ans. En 1952, un groupe d’environ 80 étudiants chinois[10] arriva pour une période de dix mois, en coopération avec la partie communiste, parmi lesquels figuraient des futurs tibétologistes célèbres[11]. C’est à la suite de cet événement, que Gangkar Rinpoché fut invité pour une conférence à Institut central des minorités de Pékin, et qui fut l’objet initial de son dernier voyage en Chine. Après son retour, et la dernière année de sa vie, Gangkar Rinpoché, était un conseiller auprès de la Conférence Consultative Politique (zhengxie) de la partie communiste à Dartsedo. En février 1957, il prit un mois de vacances pour retourner dans son monastère, où il décéda en mars 1957[12].

Nous avions vu que la future Vénérable Gongga (1902/1903-1997), petite-fille d'un empereur, avait rencontré Gangkar Rinpoché en Chine, quand elle avait 38 ans, donc disons autour de 1940, probablement en 1939, la fin du premier voyage en Chine de Gangkar Rinpoché. Elle l’aurait suivi dans son monastère tibétain. En 1946, elle l’accompagne pendant son deuxième voyage en Chine. A la fin de sa vie, Gangkar Rinpoché invite la Vénérable Gongga pour une dernière série de transmissions, juste avant qu’il décède. 

Vénérable Gongga, photo FB

En 1947, Vénérable Gongga part à Taiwan, pour enseigner les disciples chinois nationalistes exilés de Gangkar Rinpoché. Ce ne sera qu’une des nombreuses filières de bouddhisme ésotérique qui se sont développées à Taiwan. La « love affaire » chinoise avec l’ésotérisme tibétain (et japonais) se poursuit à Taiwan.



[1] Gender and Superstition in Modern Chinese Literature (2019), Gal Gvili, East Asian Studies, McGill University, p.4

[2] Translating Buddhism from Tibetan to Chinese in Early-Twentieth-Century China (1931-1951), Gray Tuttle, p. 141 dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009

[3] Robert E. Buswell Jr., Donald S. Lopez Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, p. 301-302

[4] The “Chinese Lama” Nenghai (1886-1967): Doctrinal Tradition and Teaching Strategies of a Gelukpa Master in Republican China, Ester Bianchi, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009

[5] « The nyingma lama Norlha was a native of Riwoché in the Chamdo area. In Tibet he was also known as Garra Lama, whereas in China he was usually referred to as Nuona Hutuketu after the Mongolian title Khutughtu was conferred on him by the late Qing Emperor. During the Sino-Tibetan conflict of 1917 near Chamdo, Norlha assisted the Chinese garrison in Riwoché and was subsequently arrested by the Central Tibetan government and sentenced to life imprisonment for treason. »
« When norlha began teaching in the nyingma tradition, the novelty was enthusiastically welcomed and ethnic Chinese came in flocks to take refuge with him. Among his most famous disciples was the warlord Liu Xiang, the arch-enemy of Liu Wenhui and ultimately the most powerful warlord in Sichuan. Many years later Liu Xiang would supply norlha with military support in an attempt to break Liu Wenhui’s monopoly interest in the formation of Xikang province in 1935
. »

« Norlha became respected as a religious leader within the Chinese community during the years he spent in Nanjing, from 1927 to 1935. »

« In 1935 Norlha took a last trip to Kham as an appointed “Xikang Pacification Commissioner." »

« He was meant to organize opposition to the Red Army on the Long March in Kham, but he also used the opportunity to undermine Liu Wenhui’s power by coordinating a propaganda campaign. When norlha’s conflict with Liu escalated, he proclaimed Khampa self-rule, but after several beatings, he finally surrendered himself to the Red Army in Ganzi (Dkar mdzes). There, he died in May 1936 in a Red Army hospital. »
Extraits de : Gangkar Rinpoche between Tibet and China: A Tibetan Lama among Ethnic Chinese in the 1930s to 1950s , Carmen Meinert, dans Studies in Indian and Tibetan Buddhism, Matthew Kapstein - Buddhism between Tibet and China, Wisdom Publications, 2009.

[6] Meinert, p. 217

[7] 1936-1939, 1946 à 1949, et 1953-1955. Pendant la deuxième guerre mondiale, ces échanges n’étaient pas possibles.

[8] Meinert, p. 223

[9] Des dizaines de milliers, à la fin de son deuxième voyage, selon Minyak Gönpo, son disciple. Un des enseignements devait être organisé dans un stade sportif. Meinert p. 224
Voir aussi Mi nyag Mgon po.’Bo Gangs dkar sprul sku’i rnam thar dad pa’i pad dkar (The White Lotus of Faith: A Biography of the ‘Bo Gangs dkar Incarnation). Beijing: Mi r igs dpe skrun khang 

[10] « Events in 1952, however, ushered in changes to the traditional curriculum of Gangkar’s monastery, when a group of some eighty young Chinese students arrived at the shedra from either the newly established Central nationalities Institute (Zhongyang minzu xueyuan) in Beijing or from the Southwest nationalities Institute (Xinan minzu xueyuan) in Chengdu. » Meinert, p. 226.

[11] « Wang Yao, Kelzang Gyurmé, Tong Jihua (d. 1989), and Hu Tan, as well as the future political leaders Geng Yufang and Li Bingquan. »

[12] Meinert, p. 227

mercredi 4 novembre 2020

Les nombreux chantiers du ré-enchantement



Au commencement fut “la religion”. La philosophie grecque serait née d’elle, et s’en serait émancipée (“le miracle grec”) par la suite. Platon disait de la Théogonie d'Hésiode que c’était le plus grand mensonge du monde. Se moquer des dieux, et corrompre la jeunesse, était néanmoins puni par la mort.

Si la religion est taxée de superstition, magie, ritualisme exacerbé, etc., toute superstition, magie, ou tout rituel n’est pas forcément religieux et/ou orthodoxe. Les sectes religieuses ont toujour fait le tri entre ce qui était pure doctrine, et ce qui ne l’était pas. Lédit de Milan ou édit de Constantin (313) déclare la religion catholique comme la religion licite de Rome, toutes les autres “religions” devenant du même coup des superstitions illicites, mais initialement tolérées. La différence entre une religion officielle et une superstition se décrète.

Vers la fin du Moyen-Âge, une autre sorte de purge apparaît, quand (en 1277) Etienne Tempier fait le ménage dans les sciences tolérées par la religion officielle. Plus tard, le pape Jean XXII (1244-1334) interdira la sorcellerie et la magie. Pas parce qu’il n’y croyait pas et qu’il considérait ces sciences comme de la superstition, mais parce qu’elles pouvaient échapper au contrôle de la religion officielle, et que les “arts de la magie sont étroitement reliés à l'invocation des démons ; ils sont « des arts de démons, dérivés d'une pestifère association des hommes et des mauvais anges ». Les “mauvais anges” sont en fait des dieux anciens.

Tout le monde n’accepte pas le rejet de “la sorcellerie et la magie” non-homologuées, parfois les précurseurs encore “magiques” des sciences à venir, et les découvertes et le développement de la “science scientifique” de manière générale (humanisme, Renaissance) contribuent également à saper l’autorité de la religion officielle. La Réforme s’attaque à certaines formes de superstitions et de magie officielles. L’époque moderne est née, mais il faudrait attendre les Lumières pour une attaque en règle contre la superstition et la magie, autrement dit contre ce qui “enchante le monde”. Pendant toutes ces épisodes, on voit des actions et des réactions, souvent un pas en avant, deux en arrière. Les Lumières sont aussitôt suivies d’Anti-Lumières, et des tentatives de renouveau de “l’enchantement” sous toutes ses formes. Aux XXème siècle, les Lumières sont conçues comme le désenchantement du monde”[1], et il y aura de nombreuses tentatives de ré-echantement du monde, notamment entreprises par les religions, et y compris dans le bouddhisme. Des tentatives d'obscurantisme pourraient dire des mauvaises langues.

Cody Bahir en avait fait l’objet de sa thèse Reenchanting Buddhism via modernizing magic Guru Wuguang of Taiwans philosophy and science ofsuperstition (2016, Leiden University), où il analyse le cas spécifique du moine chinois Guru Wuguang (1818-2000) à Taiwan, et son initiative (réussie) du renouveau du bouddhisme Zhenyan, une forme de vajrayāna chinois, qui avait existé en Chine du VIIème au XIIème siècle. C’est une thèse passionnante dont l’intérêt sort du cadre sino-japonais, et qui peut éclairer la discussion sur le “modernisme bouddhiste”, le “bouddhisme protestant”, voire le “néobouddhisme”. Attendez-vous donc à une série de billets sur les diverses tentatives de ré-enchantement, inspirés par cette thèse intéressante.

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[1] Max Horkheimer et Theodor Adorno, Dialectique de la raison (Dialektik der Aufklärung).

samedi 2 novembre 2019

L' "harmonisme" de la Nouvelle Pensée




La Nouvelle Pensée (New Thought) est aussi appelée Penser Nouveau. C’est un courant de pensée religieux qui s'est développé dans la seconde moitié du xixe siècle aux États-Unis.
Les partisans de la Nouvelle Pensée adhèrent tout d'abord à une théorie de la guérison mentale selon laquelle toute maladie est provoquée par des croyances erronées : selon eux, une « pensée correcte » a un effet guérisseur. Ce même principe s'appliquerait à d'autres aspects de l'existence : il existerait ainsi une Loi de l'attraction permettant qu'une pensée positive dirigée vers un but déterminé aboutisse à sa concrétisation dans la réalité. Le mouvement est également panenthéiste : Dieu est omniprésent et la Création fait partie intégrante de la divinité. En conséquence, le mal n'existe pas réellement mais serait une projection des superstitions humaines dont il faut se libérer.” (Wikipedia)
John S. Haller[1] fait remonter la Nouvelle Pensée à Ralph Waldo Emerson et les transcendantalistes[2], qui avaient influencé D.T. Suzuki. Les idées spirituelles et psychologiques de la Nouvelle Pensée ont abouti à un cluster de métaphores culturelles, toujours très présentes dans la pensée spirituelle d’aujourd’hui.

Haller retrace le cheminement entre le calvinisme et la Nouvelle Pensée, où l’élément fédérateur est le “guérisseur mental” Phineas Parkhurst Quimby (1802–1866) et ses adeptes qui avaient pour thèse principale que la maladie était la conséquence d’une croyance erronée. Pour leur “Science en Christ” ils s’étaient inspirés des écrits de Franz Anton Mesmer (1734–1815) et d’Emanuel Swedenborg (1688–1772). Le savoir développé par les sciences était trop limité et devrait être complété d’informations auxquelles on pouvait avoir accès par des canaux extrasensoriels (séances, clairvoyance et autres expériences paranormales). Cette idée s’inscrivait de façon plus générale dans les Anti-lumières et le spiritualisme associé.

Plus philosophiquement/théologiquement, ces chercheurs spirituels s’intéressaient à la neurologie, le mesmérisme et la phrénologie (théorie selon laquelle les bosses du crâne d'un être humain reflètent son caractère), et souhaitaient les intégrer dans leur Nouvelle Pensée faite de christianisme, transcendantalisme, spiritualisme et la “Nouvelle Église” “Swedenborgianiste”.

Ce mouvement s’adressait principalement aux classes moyennes à la recherche de la “guérison” au sens le plus large. La Nouvelle Pensée leur parlait de l’harmonie qui se déployait dans l’individu, Dieu et la société. Dans la société américaine elle a contribué à l’idéal d’individualisme, d’autonomie et de “sanitarisme”.

Le monde mental était la seule et unique réalité, le monde matériel n’étant que la création du premier (lesprit précède la matière, Platon). Il fallait donc utiliser ces nouvelles sciences pour libérer le corps humain des obstacles matériels, causes de maladies. Ce n’est qu’en découvrant la liberté personnelle et la singularité de sa propre nature spirituelle que l’on faisait s’unir avec Dieu ou l’Un, que l’individu trouverait ultimement la santé et le bonheur permanents. Pour contrer la matière corporelle et les déficiences spirituelles, il fallait transformer la pensée mentale en une puissance dynamique à l’aide de l’affirmation catégorique, la mobilisation, la prière, et la visualisation d’une “Science en Christ”. Les “Nouvelles Penseurs” exploraient les nouvelles sciences pour célébrer la vie en identifiant l’étincelle de la divinité au plus intime de l’homme. L’homme avait en lui le pouvoir de recevoir un afflux de vie divine[3].

Sydney E. Ahlstrom (A Religious History of the American People, 1972) invente le terme “religion harmonielle” (harmonial religion), qui comprend toutes les formes de piété et de foi, dans lesquelles la la maîtrise de soi spirituelle, la santé physique et même le bien-être économique sont considérés de découler du rapport d’un individu avec le cosmos…[4]

Selon Haller, la foi de la Nouvelle Pensée en une puissance spirituelle immanente a donné lieu à son intérêt pour des pratiques méditatives comme “entrer dans le silence” (Entering the silence, par ailleurs le titre d'un livre de Thomas Merton), les pouvoirs de la suggestion et les schémas délibérés pour cultiver une attitude optimiste.[5]

Voir aussi : Les racines puritaines du développement de soi et de l'émotionalisme

Un bref historique de la Nouvelle Pensée sur le site Spiritual Living, où l'on trouve une citation du Nouvelle Penseur Ernest Holmes :
The Science of Mind is the study of Life and the nature of the laws of thought; the conception that we live in a spiritual Universe; that God is in, through, around and for us.”
***


[1] The History of New Thought Swedenborg Studies No. 21. The History of New Thought, From Mind Cure to Positive Thinking and the Prosperity Gospel by John S. Haller Jr. Foreword by Robert C. Fuller 

[2] “Une des croyances fondamentales des transcendantalistes était la bonté inhérente des humains et de la nature. Ils croyaient aussi que la société et ses institutions — particulièrement les institutions religieuses et les partis politiques — corrompaient la pureté de l'humain, et qu'une véritable communauté ne pouvait être formée qu'à partir d'individus autonomes et indépendants.” Wikipedia

[3] “The pioneers of this movement found their initial voice in the lecture halls of the nineteenth-century lyceum. Exploiting that forum, a handful of spiritually minded entrepreneurs attracted to the recently discovered “sciences” of neurology, mesmerism, and phrenology sought to graft them to a mixture of liberal Christianity, transcendentalism, Spiritualism, and Swedenborgianism. In doing so, they marked a path religious in content, middle class in character, focused on healing in the broadest sense of the word, and anxious to illuminate the more practical side of human nature. These revelators spoke of a harmony unfolding within the individual, God, and society that would eventually permeate American culture and become a creed for its distinctive brand of individualism, self-reliance, and healthymindedness. The outcome of their collective efforts was a hybrid philosophy simultaneously religious, synoptic, idealistic, optimistic, transformative, and eclectic. Believing that the mental world was the only true reality and the material world its creation, these practitioners of the soul felt they could utilize their newly found sciences to free the human body of its material impediments, including sickness and disease. Only by discovering the personal freedom and individuality within one’s inner or spiritual nature, and merging that individuality with God or the One, could the individual find lasting health and happiness. Through affirmation, advocacy, prayer, and visualization of a “Christ Science,” they set out to transform mental thought into a dynamic power with which to counter the body’s material and spiritual failings. In doing so, they replaced the angry God of the Old Testament with a Creator whose powers were checked by the imposition of rational laws and embraced a worldview where disease was a physical event, not an expression of divine purpose or retribution. Unlike dogma-bound Christians who dwelt on humankind’s fall from grace and the need to expiate themselves from sin and darkness, the practitioners who explored these new sciences chose to celebrate life by identifying the spark of divinity in humanity’s inner nature. The presumption of humanity’s total depravity and of predestination fell before a benevolent Deity operating through known laws, where the intellect alone was free. All that a person was and could be lay within human power that, by inference, was received through an influx of life from the Divine. One of the paths that these new metaphysical philosophers forged would eventually become known as New Thought.” (Haller)

[4] “Harmonial religion encompasses those forms of piety and belief in which spiritual composure, physical health, and even economic well-being are understood to flow from a person’s rapport with the cosmos . . . . Their fundamental claims involve a persistent reliance on allegedly rational argument, empirical demonstration, and (when applicable) a knowledge of the ‘secret’ meanings of authoritative scriptures.”

[5] “[Haller] explains how New Thought’s emphasis on meditative practices such as “entering the silence,” its interest in the power of suggestion, and its deliberate schemes for cultivating optimistic attitudes all stem from the movement’s faith in an immanent spiritual power.” Préface de Robert C. Fuller

jeudi 25 octobre 2018

Stagnations et embourbements à mi-chemin


Súbor:Bundesarchiv Bild 146-1981-149-34A, Russland, Herausziehen eines Autos

Au XVIIIème siècle naissait l’idée de l’Inde comme le berceau de la religion primitive de l’humanité de la race « aryenne », dont le culte des dieux et la croyance en la réincarnation (métempsychose, palingénésie, …) sont par la suite passés en Egypte, en Grèce etc., mais de façon altérée et amoindrie. L’influence du judaïsme et l’avènement du christianisme avait étouffé ce polythéisme et la croyance en la réincarnation. A la Renaissance, que les Anti-Lumières considéraient comme la première Renaissance, on reprit contact avec l’Antiquité et sa philosophie, mais aussi avec ses religions et croyances. Les Lumières ont conduit à un rôle de moindre importance pour les religions, et à la séparation de l’état et la religion et la science et la religion. Cette mise à l’écart fut suivie de réactions Anti-Lumières. Le rejet total des Lumières étant impossible, il fallait faire avec, mais en retrouvant une place pour les « lumières de la foi », une alliance entre la science et l’esprit.

La découverte de l’Inde, son culte de dieux et sa croyance en la métempsychose ont amenés certains indianistes, historiens, philologues etc. à spéculer que les formes indiennes étaient plus anciennes et que l’Inde pourrait être le berceau de cette religion primitive, dont on connaissait déjà les formes plus « tardives » et diluées de l’Antiquité, notamment en Egypte.
« Tous ceux qui ont voyagé dans l’Inde attestent que les Divinités de l’Egypte & de la Grèce y sont adorées. Surtout on trouve dans tous les Temples & sur tous les grands chemins le culte du dieu Apis sous la figure d’une vache. » (le jésuite allemand Athanase Kircher 1602-1680)[1].
« C est de voir encore au milieu de ces Peuples non seulement des préceptes de Morale & de Vertu très beaux mais de voir peut être à la honte des Chrétiens les mèmes Préceptes suivis & pratiqués mieux que parmi nous. » Sinner (1770)
Pour les Anti-Lumières (hormis les églises catholiques et protestantes établies), la redécouverte de la religion primitive de l’Inde est vu comme un potentiel antidote des Lumières, une seconde Renaissance, cette fois-ci spirituelle. C’est le début de nombreuses recherches, études, traductions et publications sur l’Inde, l’hindouisme et le bouddhisme.

Certains considèrent que la première diffusion de cette religion primitive indienne s’était arrêtée à mi-chemin, en moyen-orient, en Egypte et en Palestine, et qu’elle avait été altérée par le judaïsme et le christianisme. En plus, sa force aurait été diminuée par la « pitié dangereuse »,[2] que l’on reprochera plus tard au bouddhisme nihiliste sapeur et sa compassion.
« En même temps, et ceci relève plus de l’histoire des idées que de l’économie de « la pensée une », Schopenhauer s’efforce - comme Herder, comme Schelling, comme Friedrich von Schlegel, qui pourtant milita pour l’émancipation des Juifs - d’arracher le christianisme à sa racine hébraïque, et de lui trouver une origine indienne. Il en résulte un comparatisme religieux dont le principe n’a d’autre consistance que la dépréciation et l’isolement de l’Ancien Testament. Schopenhauer se savait-il, sur ce point, proche de Schelling qu’il critiquait par ailleurs ? Schelling avait en effet commencé par penser que la religion indienne était la source de l’idéalisme le plus ancien, et que les livres bibliques faisaient obstacle à la perfection du christianisme. « Le Nouveau Testament, écrit Schopenhauer, [...] doit avoir une origine indienne quelconque : son éthique qui transfère la morale dans l’ascétisme, son pessimisme et son avatar en témoignent. [...] Comme un lierre en quête d’un appui s’enlace autour d’un tuteur grossièrement taillé, s’accommode à sa difformité, la reproduit exactement, mais reste paré de sa vie et de son charme propres, en nous offrant un aspect des plus agréables, ainsi la doctrine chrétienne issue de la sagesse de l’Inde a recouvert le vieux tronc, complètement hétérogène pour elle, du grossier judaïsme [...]. Ainsi nous voyons que les doctrines du Nouveau Testament ont rectifié et changé celles de l’Ancien, ce qui les a mises en accord, dans leur fond intime, avec les antiques religions de l’Inde. Tout ce qui est vrai dans le christianisme se trouve aussi dans le brahmanisme et le bouddhisme. Mais la notion juive d’un néant animé, d’un bousillage passager qui ne peut assez remercier et louer Jéhovah pour son existence éphémère pleine de désolation, d’angoisse et de misère, on la cherchera en vain dans l’hindouisme. »[3]
C’est au niveau doctrinaire que la belle religion primitive aurait été étouffée, à mi-chemin, par les doctrines de l’Ancien Testament, le Nouveau Testament ayant réussi à corriger le tir un peu, mais de façon incomplète. Mais à cela, s’ajouteront encore des arguments linguistiques (langue mère –indogermain - pure et forte) et raciaux (la race aryenne). Trois facteurs responsables de l’affaiblissement de la religion primitive. Il fallait sauver le christianisme de ses racines hébraïques et le restaurer en puisant dans la religion primitive indienne, avec sa métempsychose… Après l’épisode « culte du néant » du bouddhisme, qui avait également affaibli la religion aryenne originelle, c’était finalement le Vedanta, en tant que religion universelle, qui pourrait aider l’Occident de guérir de son matérialisme (Lumières).

Vivekananda sut trouver les mots qui allaient droit au cœur d’un Occident en pleine crise d’identité. En parlant en termes de Religion universelle, de race, de type et de langue, les anti-lumières allemands ont dû bien le comprendre, il parlait parfaitement « indogermain ».

Extrait de Le culte du néant :
« [Vivekananda] imagine une dégénérescence liée à l’existence du bouddhisme. Elle n’est pas dépourvue de connotations raciales. « Les Tartares, les Béloutches et toutes les affreuses races humaines se déversaient sur l’Inde et se faisaient bouddhistes, se fondaient avec nous et apportaient leurs coutumes nationales. ». Cette dégénérescence est évoquée en des termes particulièrement haineux. Vivekânanda écrit en effet: «Les cérémonies les plus repoussantes, les livres les plus horribles et les plus obscènes qui n’aient jamais été écrits par la main de l’homme ou conçus par son cerveau, les plus grandes bestialités qui se soient jamais donné pour de la religion ont tous été le produit du bouddhisme dégénéré. »[4]
Parmi les Anti-Lumières (allemands), on trouvait à la fois des catholiques et des protestants pour qui l’Ancien Testament était un livre sacré et dont il convenait de s’inspirer, mais aussi des protestants qui rejetaient l’apport hébraïque de l’Ancien Testament et cherchaient à restaurer le christianisme en le complétant par une mythique religion originelle indienne. Ils n’étaient pas gênés par les notions de nation, de pureté de race, de religion, de langue etc. La compassion était peut-être même pour eux un facteur d’affaiblissement. Les nationalismes étaient à la mode. Peut-on réellement considérer comme des progressistes des personnes pensant en ces termes-là ? Remplacer une tradition antique par une autre, imaginaire, comme source d’inspiration est-ce vraiment un progrès ?

« Pour certains chercheurs comme Isaiah Berlin ou Zeev Sternhell, la pensée des contre-Lumières a eu des filiations intellectuelles dans certains courants de pensées apparus plus tard, comme le totalitarisme ou le néoconservatisme. » (wikipedia)
MàJ15092021 When the Nazis sent scientists to the Himalayas BBC News site

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[1] Cité dans les Essais sur les dogmes de la métempsychose et du purgatoire (publié en 1770) du suisse Jean Rodolphe Sinner (1730-1787).

[2] Elisabeth de Fontenay, ‘La pitié dangereuse’, dans Présences de Schopenhauer, R-P. Droit. Sur l’expression « puanteur juive » (Foetor judaïcus) utilisée par Schopenhauer.

[3] Elisabeth de Fontenay, ‘La pitié dangereuse’

[4] Le culte du néant, Roger-Pol Droit p. 228

mercredi 24 octobre 2018

L'indispensable idée de la Réincarnation

Rudolf Steiner en 1912
Rudolf Joseph Lorenz Steiner (1861-1925) était un autre descendant des anti-lumières qui cherchait à allier la science et la spiritualité en développant une « science spirituelle », qui plus tard - après sa séparation de la société théosophique en 1912/13 – sera appélee « anthroposophie ». Les Archives Rudolf Steiner (wn.rsarchive.org) sont bien fournis. Sauf avis contraire, les oeuvres mentionnées dans ce billet peuvent y être trouvées (anglais & allemand).

Steiner est l’auteur d’un livre Réincarnation et Karma (Reinkarnation und Karma, Vom Standpunkte der modernen Naturwissenschaft notwendige Vorstellungen 1903 ), dont une traduction anglaise est disponible en ligne dans les archives RS sous le titre « Reincarnation and Karma, Their Significance in Modern Culture ».


J’ai repéré au moins une traduction française sous le titre relativement simple « Réincarnation et Karma », publié en 1990 par les Ed. Anthroposophiques. En couverture, on voit en filigrane les notions « science de l’homme, science de l’esprit ». Un autre livre est le fruit de notes prises[1] lors des conférences données par Steiner sur la réincarnation et le karma. Elles furent publiées en anglais, sans être révisées par l’auteur des conférences, sous le titre « Reincarnation and Karma — Two Fundamental Truths of Human Existence ». 

Il s’agit de cinq conférences données en 1912.

Conférence I : Comment obtenir une conception directe du noyau interne (inner kernel) de l’être de l’homme qui passe par de nombreuses existences sur la terre ? 23 janvier 1912

Conférence II: L’éventuel besoin de développer une ‘mémoire sensitive’ (feeling-memory) avant l’expérience directe de la réincarnation. 30 janvier 1912

Conférence III: La connaissance de la réincarnation et du karma à travers des exercices de pensée. 20 février 1912

Conférence IV: Des exemples d’opérations karmiques entre deux incarnations. 21 février 1912

Conférence V: Réincarnation et karma : les idées fondamentales de la conception du monde anthroposophique. Le renforcement de sa vie morale. 5 mars 1912

Pour Steiner, il est indispensable de développer la conviction de la réalité de la réincarnation. 
« L’incarnation suivante fera totalement sens pour ceux qui ont acquis la conviction que leur vie, telle qu’elle est maintenant, n’est pas complète en soi, mais contient les causes de la suivante. La vie de ceux qui croient que la réincarnation est un non-sens sera dépourvu de sens et morne, puisqu’ils auront rendu leurs vies stériles et vides. »[2]
Steiner était en contact avec la société théosophique depuis 1899 et y donna régulièrement des conférences diverses, très appréciées. En 1904, Steiner est nommé chef des sections allemandes et autrichiennes de la société par Annie Besant. Le titre allemand de son livre sur la réincarnation suggère qu'il présente un point de vue moderne et scientifique de l’idée de la Réincarnation et du Karma, tout comme ceux de la fondation August Jenny.  Selon son article Wikipédia, Steiner se serait (depuis 1907) plutôt basé sur les traditions philosophiques et ésotériques occidentales, à la différence de la société théosophique, et aurait développé une terminologie différente de celle de Madame Blavatsky, sans doute davantage celle de la philosophique et ésotérique occidentales. Il se sépara de la société théosophique en 1912/1913, quand Leadbeater et Besant présentèrent Jiddu Krishnamurti comme le véhicule (avatar) de Maitreya, le nouveau chef spirituel du monde. En 1912, la société anthroposophique fut fondée.

Kafka en 1911
C’est vrai que Steiner se considéra lui-même comme un chef spirituel, voire un gourou, plus adapté à l’occident. L'écrivain Franz Kafka l’avait rencontré pendant quand Steiner était encore un Théosophe. Kafka avait suivi ses conférences en 1911 à Berlin. Il en parle dans ses Tagebücher 1910-1923, tout en donnant des détails intimes sur sa propre façon d’aborder l'écriture. Kafka disait à Steiner qu'il pensa qu’un écrivain peut entrer dans des états voisinant la clairvoyance ("hellseherischen Zuständen"), mais que ce n’était pas dans ces états qu’il écrivait le mieux. On peut trouver ici la traduction française de son entretien avec Steiner (qui a alors 50 ans) le 28 mars 1911. 
« Il m’a écouté avec la plus grande attention, sans jamais avoir l’air de m’observer, entièrement concentré sur ce que je disais. Il a hoché la tête de temps en temps, ce qu’il semble considérer comme un moyen permettant de développer une forte concentration. Au début un rhume silencieux l’a gêné, son nez coulait et il le travaillait sans cesse avec un mouchoir qu’il y enfonçait profondément, un doigt dans chaque narine. » trad. Laurent Margantin
Un autre passage du Journal de Kafka montre Steiner sous les lumières d'un gourou (très drôle et assassin, surtout en allemand). Exemples.
Frau F. « Ich habe ein slechtes Gedächtnis. »
Dr. St. « Essen Sie keine Eier. »
– Madame Fanta : J’ai une mauvaise mémoire.
Dr. St. Ne mangez pas d’œufs. trad. Laurent Marganten
Autre extrait de l'édition critique du Journal de Kafka (I,32) : Le Dr. Steiner
« Fin atlantique du monde, fin lémurienne et maintenant fin par l’égoïsme. – Nous vivons à une époque décisive. »
 Phrase très elliptique, en allemand :
« Atlantischer Weltuntergang, Lemurischer Untergang und jetzt der durch Egoismus. – Wir leben in einer entscheidenden Zeit. »
La succession de la liste est drôle, et rend bien le grand mélange de la théosophie (et de leurs rejetons), avec des éléments très différents et des objectifs pas très réalistes, voire imaginaires. Est-ce c'est à cela que Kafka fait allusion ici ? 

L'Atlantide et la Lémurie

La fin des Atlantides, la fin des lémuriens et maintenant celle de l'égoïsme. Fait-il peut-être référence à des articles de ce genre, où Steiner mentionne « l’abolition de l’égoïsme » («Die Abschaffung des Egoismus» Das Wesen des Egoismus). Est-ce peut-être le début de l’idée de tuer l’ego ? Après la destruction des Atlantides et des lémuriens, le moment est venu d’en finir avec l’ego ? « Nous vivons à une époque décisive. » 


Le Messie cosmoplanétaire (Gilbert Bourdin) parlant de ses batailles

Trêve d'anecdotes et de plaisanteries. Ce que j'essaie de démontrer dans ces recherches sur les origines de l'idée de la réincarnation en occident, c'est que cette idée (voire l'envie) précède l'avènement du bouddhisme. Autrement dit, avant d'aimer le bouddhisme en Occident, on semblait avoir aimé l'idée de la réincarnation. Au point que même Steiner, qui avait opté pour une voie plus occidentale (contrairement à la théosophie davantage tournée vers l'Orient) dit que la croyance en la réincarnation est indispensable et enseigne des exercices de sensitivité et de pensée, pour développer cette croyance. C'est l'idée du Purgatoire (et d'une purification graduelle) qui avait idéologiquement rendu possible cette greffe. Éventuellement aidée par l'espoir d'une âme immortelle que l'idée de réincarnation satisfait implicitement. J'y reviendrai.     

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[1] Par D. S. Osmond, C. Davy et S. et E. F. Derry.

[2] « The next incarnation will be full of meaning for those who have acquired the conviction that their life, as it now is, is not only complete in itself but contains causes for the next. Meaningless and desolate will be the life of those who, because they believe reincarnation to be nonsense, have themselves rendered their own lives barren and void. »

lundi 22 octobre 2018

Trop bref aperçu d'anti-lumières et d'un des apports de l'indianisme du XIXème siècle



En faisant des recherches sur les origines et les promoteurs de l'idée de réincarnation en Europe, je fais des découvertes (un peu pèle-mêle), dont je compte parler et spéculer sur mon blog. Les deux derniers billets, sur le joachimisme et les millénarismes annoncent une certaine liberté de pensée où l'exploitation de telles idées était possible, et qui préparaient ce qui allait venir par la suite.

Il faudrait sans doute remonter au arguments présocratiques, ou au dixième livre des Lois de Platon, où « l’Athénien » parle de gens qui ne croient pas en l’existence des dieux, et où Platon enseigne la primauté et l’immortalité de l’âme, le principe qui se meut lui-même, et qui est antérieure à la nature, c’est-à-dire le feu, l'eau, la terre et l'air, qui produisent à leur tour des milliers et des milliers de choses mues.[1]

Quand les religions monothéistes prennent la relève de la philosophie et deviennent des religions d’état, les sciences, la politique et la société subissent son « enchantement ». Avec l’essor des sciences au XVI-XVIIème siècle, les tensions entre la religion et la science s’intensifient. Giordano Bruno meurt sur le bûcher en 1600 pour son « panthéisme », que l’on considéra très proche de l’athéisme. Galileo Galilée devait abjurer ses thèses en 1633 pour hérésie. Sous le choc de ce dernier événement, René Descartes décide d’écrire Le discours de la méthode, publié en 1637), qui a entre autres comme thèse que l'homme peut s'appuyer sur la raison seule, et n'a pas besoin des «lumières de la foi» pour accéder à la connaissance.

L’accueil de sa philosophie et les réactions à celle-ci étaient pour une grande partie en fonction du rôle de la foi dans la vie. Il y avait ceux qui étaient contre ou pour cette philosophie, éventuellement en l’amendant. Scientifiques et philosophes reprenaient la main dans leurs domaines respectifs. Ceux qui pensaient que les lumières de la foi, ou la métaphysique avaient un rôle à jouer devenaient les « antiphilosophes » ou les « anti-lumières »).

En réalité, les choses sont plus nuancées que cela, mais on choisit quand même plus ou moins son camp. Les églises catholiques et protestantes ne pouvaient évidemment pas accepter qu’on renonce aux lumières de la foi. Certains théologiens, plutôt protestants, ont néanmoins évolué en direction des Lumières, sans renoncer à la foi. On peut aussi y ranger la Naturphilosophie de Friedrich Schelling (1775-1854, figure centrale), qui réconcilie la Nature et l'Esprit.[2] Certains adeptes d’ésotérismes et de sciences occultes non rattachés à des églises officielles ou des sociétés secrètes, se rangeaient également parmi les anti-lumières, ce qui ne les empêchait pas en même temps de continuer à s’opposer aux églises officielles et à leur domination.

Dans ces temps d’adaptation, certains ont essayé de plus ou moins marier la méthode scientifique avec des sciences davantage occultes ou théosophiques, ou à s’inspirer d’autres spiritualités, hérétiques[3] ou même non-chrétiennes, notamment en Inde.

En gros, tout ceux qui croyaient non seulement aux « forces de l’esprit », mais surtout à la primauté et l’immortalité de l’esprit, et par conséquent aux arrière-mondes avaient toujours besoin des lumières de la foi. Certains étaient totalement hostiles aux philosophes et aux Lumières, d’autres étaient plus accommodants. Tous, étaient bien obligés de tenir compte de la nouvelle donne, ne serait-ce qu’au niveau de la science et de la politique, deux domaines où le rôle des églises allait décroître.

Pour ce qui est du sauvetage des doctrines hérétiques, voir (Gotthold Éphraïm) Lessing (1729–1781) et les hérétiques de Michel Espagne, ou encore le sauvetage de Maître Eckhart par Franz Xaver von Baader (1765-1841). Lessing s’intéressait aussi à l’indianisme naissant et avait lu les Essais sur les dogmes de la métempsychose et du purgatoire (publié en 1770) du suisse Jean Rodolphe Sinner  1730-1787), gérant de la bibliothèque de Berne. C’est une sorte de compte-rendu des études indianistes entremêlés des opinions de Sinner et d'autres.

Sinner s’intéresse notamment à l’existence en Inde (« Indostan ») de la doctrine de la métempsychose. Le bouddhisme (les Samanéens) n’est pas mentionné dans ce livre, qui parle surtout des Védas et du brahmanisme. Selon Sinner, qui s'appuie sur d'autres, l’Inde est le véritable berceau du culte des idoles[4] et de la doctrine de la métempsychose, qui sont passés par la suite en Égypte, en Grèce (Pythagore) etc. L’Inde serait à l’origine de la croyance en l’immortalité de l’âme et des migrations de l’âme « par differens corps où elle séjourne pour éprouvée & purifiée de ses péchés ». Il voit en cela un point commun avec le purgatoire qui a une fonction similaire. Le rapprochement entre le purgatoire et la métempsychose semble être attribué à un certain Père Grueber (source : The Idea of Re-birth by Francesca Arundale). Laisser un message si quelqu'un connaît ce Grueber...

Sinner aime faire toutes sortes de syncrétismes entre les aspects religieux de l’Inde, de l’Égypte, de la Grèce, du judaïsme et du christianisme. Il cite le livre de La Croze[5]. Il émet l’idée que les Indiens pourraient nous être supérieurs en préceptes de morale et de vertu et qu’ils pourraient faire honte aux Chrétiens dans ce domaine.[6] Le livre de Sinner suggère que la doctrine de la métempsychose (passé en Occident par l’Inde) et les méthodes de la purification de l’âme sont peut-être dans un état plus originel et moins altéré qu’en Occident. L’Inde est peut-être la source d’une spiritualité[7] plus pure au niveau de la doctrine (hérétique) de la métempsychose, pas au niveau de la pureté de la foi chrétienne évidemment. « La félicité de la vie à venir [est] comme une espèce d Exstase & une manière d’exister entièrement différente de toutes les sensations humaines ». Cela traduit l’expression d’Alexander Dow (1735-1779) « Consciousness is lost in bliss ».

Un an après la publication du livre de Sinner, en 1771, Anquetil-Duperron (1731-1805) introduit le mot Aryen en Europe, après avoir commencé ses traductions des Vedas et de l'Avesta en 1762. Ce fut la source principal de Schopenhauer en matières de l'Inde, selon ses prorpes dires.

Lessing fera sienne l’idée de la métempsychose ou palingenèse en l’appliquant plutôt dans le sens de la philosophie de l’histoire : la purification graduelle de l’Humanité[8]. Mais l’idée de l’Inde comme berceau de la religion primordiale à l’état le plus pur fera son chemin en Allemagne qui va trouver plusieurs liens avec ce pays des Aryens, comme l’a montré Roger-Pol Droit dans Le culte du néant. Le chapitre sur Gobineau (1816-1882) et les inégalités des races au niveau de l’esthétique, de la force et de l’intellect, les Aryens étant la race-mère. Le chapitre sur Friedrich Schlegel (1772-1829) avec sa classification en langues fortes et faibles et où la langue-mère, "l’indo-germain", est naturellement noble. Carl-Friedrich Köppen (1808-1863) qui écrit un livre sur le bouddhisme, Die Religion des Buddha, où il essaie de montrer que le bouddhisme a été un facteur d’« affaiblissement » de la culture des Aryens. Ce livre a été lu par Schopenhauer, Wagner, Nietzsche et Taine…

Oeuvre d'Arno Breker,
antithèse de l'« art dégénéré »
On y perçoit une obsession de la vigueur (virilité), et de tout ce qui est susceptible d’affaiblir la vigueur d’une race (sang), d’une langue, d’une culture, d’une société. Roger-Pol Droit parle de « affaiblissement bio-socio-culturel » pour décrire l'effet que Taine attribue au bouddhisme (p. 195). La compassion bouddhiste, une marque de faiblesse, y figure évidemment. Plus une société refuse ce qui affaiblit sa vigueur virile, et plus elle sera forte. Il lui faut un sang fort (non mêlé), une doctrine forte (non mêlée), des valeurs fortes (viriles), un fort caractère, et de l’autorité (virilité) pour maintenir tout cela. Les Aryens de l’Indostan avaient eu toutes ces qualités selon les indianistes, philosophes, historiens etc. de l'époque, l’Allemagne aussi, mais ils pensaient aussi que la vigueur des Aryens de l’Indostan avait décru à cause de plusieurs facteurs, entre autres le nihilisme (terme anti-lumières inventé par Obereit en 1787, diffusé par Friedrich Heinrich Jacobi (1743–1819), le pessimisme, l’immobilisme (« inaction paisible » terme de Nietzsche pour qualifier le bouddhisme) et la compassion du bouddhisme. Les frères Aryens en Europe étaient avertis... Voir le livre de Roger-Pol Droit.

Petite anecdote : au Parlement des Religions Chicago tenu en 1893, Vivekananda (influencé par Paul Deussen, disciple de Schopenhauer) parle de la « religion indienne », le Vedanta, la seule religion unique. Vivekananda y utilise le terme 'Aryen' dans le sens indogermain « dans des énoncés où il était question de la ‘race’, du ‘type’, du ‘sang’ » (Culte du néant, p. 227). Il reprend d’ailleurs de nombreuses thèses d’indianistes allemands[9] dans ses Conférences et autres écrits. Gandhi tenait le même type de discours d'aryanité indo-européenne (incluant les Anglosaxons) dans une lettre ouverte au conseil de Durban en 1894, "pour revendiquer une place particulière pour l’Inde dans l’Empire britannique." 

« Socialisme, occultisme, et féminisme »[10] sont encore aujourd'hui considérés comme ce qui menace la volonté d’une nation forte, un peu partout dans le monde. Le néolibéralisme mondialiste et les diverses migrations n’arrangent évidemment pas ses affaires.
« Pour certains chercheurs comme Isaiah Berlin ou Zeev Sternhell, la pensée des contre-Lumières a eu des filiations intellectuelles dans certains courants de pensées apparus plus tard, comme le totalitarisme ou le néoconservatisme. » (wikipedia)

A suivre...
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Article sur la Réincarnation par Vivekananda

Enregistrement du discours de 1893

[1] Dans le sillage de Citoyen Dupuis, Platon sur l'âme immortelle

[2] « L'ensemble de sa vie intellectuelle sera marquée par la quête d'un système qui réconcilie la Nature et l'Esprit, les deux versants (inconscient et conscient) de l'Absolu. Cette quête le conduit dans un premier temps à construire sa « philosophie de l'identité », qui sera critiquée de manière polémique par son ex-ami Hegel, dans la préface à la Phénoménologie de l'Esprit (1807) ».

« La philosophie de Schelling est une « odyssée intellectuelle », faite d'étapes (Iéna, Munich, Berlin, etc.) et de différentes strates : « philosophie de la nature », « philosophie de l'identité », philosophie de l'art, philosophie de la mythologie, « philosophie de la Révélation » et « philosophie rationnelle », philosophie positive (religieuse) ou bien philosophie négative, etc. Parfois les philosophies se complètent : "La philosophie de la Nature traite de la Nature comme le philosophe transcendantal traite le Moi." Parfois elles se succèdent (la philosophie de l'identité ne dure que de 1801 à 1808 inclus), ou elles s'emboîtent (la philosophie de la Révélation est une partie de la philosophie positive). » Wikipedia Schelling


[3] Lessing et les hérétiques, Michel Espagne, Revue germanique internationale 9 | 2009
Haskala et Aufklärung.


[4] Il cite le jésuite allemand Athanase Kircher (1602-1680) :
« Tous ceux qui ont voyagé dans l’Inde attestent que les Divinités de l’Egypte & de la Grèce y sont adorées. Surtout on trouve dans tous les Temples & sur tous les grands chemins le culte du dieu Apis sous la figure d’une vache. »
[5] « Mr De la Croze a traité amplement de la Religion des Peuples de l Indostan dans son Histoire du Christianisme des Indes mais il ne connaissoit non plus que les Auteurs dont j ai parlé ni la Langue Sanscrit ni les Codes Sacrés des Bramins. »

[6] « C'est de voir encore au milieu de ces Peuples non seulement des préceptes de Morale & de Vertu très beaux mais de voir peut être à la honte des Chrétiens les mèmes Préceptes suivis & pratiqués mieux que parmi nous. »

[7] Idée reprise par Vivekanda, qui s’appuie sur Karl Heckel, dont l’article sur la Ré-incarnation (Die Idee der Wiedergeburt, Leipzig, Verlag von Max Spohr, 1889) est cité dans The Theosophist. Extraits de Conférences et écrits de Vivekananda :  
« C'est en Inde et chez les Aryas que la doctrine de la préexistence, de l'immortalité et de l’individualité de l'âme est d’abord apparue. Des recherches récentes en Egypte n’ont pas réussi à montrer quelque trace que ce soit de doctrines d’une âme indépendante et individuelle existant avant et après la phase d'existence terrestre. Quelques-uns des mystères étaient sans doute en possession de cette idée, mais ils ont été retracés en Inde. » 
Et aussi : 
« Je suis convaincu", dit Karl Heckel, "que plus nous entrons profondément dans l’étude de la religion égyptienne et plus il est clair que la doctrine de la métempsychose était entièrement étrangère à la religion populaire égyptienne; et même que ce qu’en possédaient de simples mystères n’était pas inhérent aux enseignements d’Osiris, mais dérivait de sources Hindoues. » 
Conférences et écrits 

[8] On pourrait même se demander si la dialectique de Hegel, thèse-antithèse-synthèse à l’infini, ne doit pas quelque chose à l’idée de la métempsychose…

[9] « Il est dit que Pythagore a été le premier grec à enseigner la doctrine de la palingenèse chez les Hellènes. En tant que race aryenne, qui brûlait déjà ses morts et qui croyait à la doctrine d’une âme individuelle, il était facile pour les Grecs d’accepter la doctrine de la réincarnation à travers l’enseignement pythagoricien. Selon Apuleius, Pythagore était venu en Inde où il avait été instruit par les Brahmines. »

[10] P.e. Philippe Murray dans Le XIXème siècle à travers les âges, Jean-Louis Harouel dans Droite-Gauche : ce n’est pas fini. Marion Dapsance tente de réintroduire le (néo)bouddhisme comme un facteur antichrétien (ou d’affaiblissement ?) dans ses conférences, p.e. « le bouddhisme en Occident : réalités méconnues et histoire occulte ».