Affichage des articles dont le libellé est harmonisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est harmonisme. Afficher tous les articles

jeudi 7 novembre 2019

Poussières d’étoiles, sémences divines et fluides universels




Quand les sciences étaient indissociables des religions et des spéculations religieuses, on étudiait le ciel pour connaître la volonté divine. Les astres étaient considérés comme des dieux, et leurs volontés pouvaient être déduites de leurs mouvements dans le ciel. Ceux qui savaient interpréter ces mouvements et donc la volonté des dieux, les prêtres et les astrologues, pouvaient prévoir et tenir compte des mouvements pour choisir les jours fastes, et éventuellement essayer de contrer ou influencer la volonté divine par la magie. Dans l’imaginaire des sciences religieuses, les jeux d’influence pouvaient ainsi aller dans les deux sens.

Les plus anciens écrits astronomiques et astrologiques ont été retrouvé en Mésopotamie et dateraient d’il y a 5 000 ans. Ces sciences furent passées aux Grecs par les Chaldéens. Pour Platon les astres étaient des “vivants divins et éternels” et des « dieux visibles » (Timée, 39e-40d). Aristote écrit Du ciel et sa théologie cosmique peut être trouvée dans le livre A de la Métaphysique. Avec la redécouverte des antiques, son système des sphères célestes, des intelligences et des âmes motrices des cieux était de nouveau accessible en Occident grâce à Avicenne et aux commentaires d’Averroès sur le traité Du ciel d’Aristote.
La vulgate philosophique du péripatétisme arabe, exposée dans le Livre des causes, faussement attribué à Aristote, donnait une représentation d’un monde parfaitement ordonné où la causalité des intelligences séparées, encore appelée « substances spirituelles», s’étendait à l’ensemble des phénomènes, depuis la Première Cause jusqu’au dernier ciel où était censée résider la dernière intelligence, le « trésor des formes », d’où s’écoulait comme d’une source la double série des formes corporelles et des formes intelligibles, ici pour illuminer les âmes, là pour organiser et structurer la matière.
Dans un univers de procession universelle où les intelligences séparées apparaissaient comme les vecteurs de l’activité d’un Dieu unique et éternel - le Premier Agent -, l’idée d’une influence des astres sur la destinée humaine pouvait passer pour le complément naturel de la cosmologie, voire pour le remplissement scientifique de la théologie philosophique
.”
Penser au Moyen-Âge, Alain de Libera, Points essais, pp.253-255
Les théologiens philosophiques ont spéculé sur le déroulement exacte des jeux d’influences, et conçu de différentes façons l’action “des substances spirituelles” dans l’univers et notamment dans les zones sublunaires habités par les hommes. Comment ceux-ci subissaient-ils l’influence spirituelle ?
« Comment décrire la production, l’engendrement, d’un être humain ? Dante [1265-1321] répond :
‘Je dis que quand l’humaine semence tombe dans son réceptacle, c’est-à-dire dans la matrice, elle y porte avec soi la vertu de l’âme générative, et la vertu du ciel et la vertu des éléments liés, c’est-à-dire la complexion ; et elle mûrit, disposant la matière aux influences de la vertu formative qu’apporta l’âme de l’engendrant ; et la vertu formative apprête les organes à la vertu célestiale qui, à partir de la puissance séminale, produit l’âme à la vie. Ladite âme aussitôt produite reçoit de la vertu du moteur du ciel l’intellect possible ; lequel en lui-même apporte en puissance toutes les formes universelles selon qu’elles sont dans son producteur et d’autant moins qu'il est plus éloigné de la première intelligence.’
»

« Pensée à la fois biologiquement, psychologiquement et cosmologiquement, la connexion parfaite du monde d’en haut avec le monde d’en bas donne donc lieu à un type d’homme nouveau : l’homme noble, l’« intellectuel » au sens de l’homme selon l’intellect. » Penser au Moyen-Âge, p. 279.
Ce genre d’idées existait également en Inde, grâce à l’influence des grecs et romains, et plus tard des arabes. Le Brihat Samhita de Varāhamihira (VIème siècle) est un livre d’astrologie qui explique l’influence des astres sur la terre, les animaux, les hommes, les grands hommes (mahāpurusa), les signes fastes et néfastes etc. Voici pour ce qui est des bases, les spéculations sur les “substances spirituelles” ont évolué au cours des siècles. (Blog Jeux dombres et de lumières)

A partir de la Renaissance, les sciences commencent leur lente émancipation de la religion, tout en restant profondément influencées par les idées religieuses ou “théologiques philosophiques”. Un Paracelse (1493-1541), s’oppose à la religion (catholique), mais la Nature qu’il étudie est encore pleinement régie par la théologie philosophique et les “substances spirituelles”. Il se considérait “comme le médecin-prophète du dernier âge[1].

Tout comme le “belge” (anachronisme) Jan Baptist van Helmont (1580-1644), l’écossais William Maxwell (1581-1641) et le jésuite allemand Athanasius Kircher (auteur du China Illustrata) (1602-1680), Franz Anton Mesmer était un médecin, particulièrement intéressé par le “fluide magnétique universel”. Il était l’auteur du livre De l'influence des planètes sur le corps humain (1766) et a rédigé plusieurs ouvrages sur le “magnétisme animal” (pour le distinguer du domaine de l’aimant minéral). Les mots mesmérisme et mesmériser sont dérivés de son nom. Ses thèses principales sont :
* un fluide physique subtil emplit l'univers, servant d'intermédiaire entre l'homme, la terre et les corps célestes, et entre les hommes eux-mêmes ;
* la maladie résulte d'une mauvaise répartition de ce fluide dans le corps humain et la guérison revient à restaurer cet équilibre perdu ;
* grâce à des techniques, ce fluide est susceptible d'être canalisé, emmagasiné et transmis à d'autres personnes, provoquant des « crises » chez les malades pour les guérir.
Mesmer fonde en 1783 la Société de Harmonie universelle[2] (voir aussi mon blog sur lharmonisme de la Nouvelle Pensée). Ses membres prêtent serment et reçoivent la mission de guérir l’humanité.
Je crois qu’il existe un principe incréé ; Dieu.
Que cet Être suprême a créé la matière indifférente de soi au mouvement et au repos, par un acte unique de sa pensée ; que par le même acte, il lui a imprimé le mouvement qui forme, développe et conserve tous les corps.
Qu'au moyen d'un milieu qui ne peut être qu'un fluide très-subtil, il existe entre tous les corps qui se meuvent dans l'espace, une action réciproque, la plus profonde et la plus générale de toutes les actions de la nature ; que cette action constitue l’influence ou le magnétisme universel de tous les êtres entre eux.
Que l’Être suprême, en créant l’homme, l'a doué d’une âme spirituelle et immortelle, lui a donné le pouvoir de modifier le fluide qui pénètre tous les corps, par un acte de sa volonté, parce que l’âme unie au corps, ne peut recevoir ou donner des perceptions à une autre âme, que par l’action sur la matière véhicule de toutes nos sensations.
Convaincu de ces vérités et du pouvoir donné par Dieu à l’homme, d’agir selon la loi universelle qui régit tout sur son semblable, pour son utilité, je promets et m’engage, sur ma parole d’honneur, de ne jamais faire usage du pouvoir et des moyens qui vont m’être confiés - d’exercer le magnétisme animal que dans la vue unique d’être utile aux hommes, de soulager l’humanité souffrante; et repoussant loin de moi toute vue d’amour-propre et de vaine curiosité, je promets de n’agir jamais que dans la vue de faire du bien à l’individu qui m’accordera sa confiance, et d’être à jamais uni de cœur et de volonté à la société bienfaisante qui me reçoit dans son sein.

Après le serment, le Directeur et le Récipiendaire se mettent en rapport, debout, avec une certaine affectation, et par trois fois. Le Directeur embrasse ensuite le Récipiendaire sur les joues et sur la bouche, lui serre les mains, avec affection, et lui dit : Allez , touchez et guérissez
.” Système raisonné du Magnétisme universel, de M. Mesmer
Ce nouveau courant du “fluide magnétique universel” connaîtra plusieurs divisions, que raconte très bien Bertrand Méheust dans ses livres sur le somnambulisme (ou transe somnambulique), où l’influence peut passer par un fluide quasi-substantiel ou la suggestion, dans des cadres “théologiques-philosophiques” (ou thérapies psychiques) divers. Il s’agit toujours de rétablissement d’un certain équilibre, de réajustement à une harmonie (cosmique, sociale ou autre), voire de “guérir”.

***

[1] Paracelse (présentation et traduction de Pierre Deghaye), La grande astronomie ou La philosophie des vrais sages, Philosophia sagax, Éditions Dervy, 2000.

[2] “A la fin de l’année 1783, le docteur Mesmer, avec le soutien de quelques disciples, fonde à Paris la Société de l’harmonie universelle pour l’enseignement et la diffusion du magnétisme animal. La Société connaît aussitôt un grand succès, comptant deux-cents membres en août 1784, tandis que des filiales se créent en province et hors de France. Mais l’engouement inquiète les autorités, qui chargent les institutions savantes et professionnelles d’enquêter sur le phénomène. La condamnation académique tombe en août 1784. Face aux attaques, les partisans du magnétisme animal ne tardent pas à se diviser. Mesmer quitte la France en août 1785 et la Société cesse ses activités en 1787. Malgré de nombreux travaux sur l’histoire du magnétisme animal, la Société de l’Harmonie universelle est restée jusqu’à aujourd’hui fort peu étudiée. La journée d’études vise à présenter les premiers résultats d’une enquête historique et prosopographique menée dans le cadre du labex HASTEC et à réexaminer, à la lumière de cette enquête, l’impact du phénomène mesmérien dans les années précédant la Révolution.”

samedi 2 novembre 2019

L' "harmonisme" de la Nouvelle Pensée




La Nouvelle Pensée (New Thought) est aussi appelée Penser Nouveau. C’est un courant de pensée religieux qui s'est développé dans la seconde moitié du xixe siècle aux États-Unis.
Les partisans de la Nouvelle Pensée adhèrent tout d'abord à une théorie de la guérison mentale selon laquelle toute maladie est provoquée par des croyances erronées : selon eux, une « pensée correcte » a un effet guérisseur. Ce même principe s'appliquerait à d'autres aspects de l'existence : il existerait ainsi une Loi de l'attraction permettant qu'une pensée positive dirigée vers un but déterminé aboutisse à sa concrétisation dans la réalité. Le mouvement est également panenthéiste : Dieu est omniprésent et la Création fait partie intégrante de la divinité. En conséquence, le mal n'existe pas réellement mais serait une projection des superstitions humaines dont il faut se libérer.” (Wikipedia)
John S. Haller[1] fait remonter la Nouvelle Pensée à Ralph Waldo Emerson et les transcendantalistes[2], qui avaient influencé D.T. Suzuki. Les idées spirituelles et psychologiques de la Nouvelle Pensée ont abouti à un cluster de métaphores culturelles, toujours très présentes dans la pensée spirituelle d’aujourd’hui.

Haller retrace le cheminement entre le calvinisme et la Nouvelle Pensée, où l’élément fédérateur est le “guérisseur mental” Phineas Parkhurst Quimby (1802–1866) et ses adeptes qui avaient pour thèse principale que la maladie était la conséquence d’une croyance erronée. Pour leur “Science en Christ” ils s’étaient inspirés des écrits de Franz Anton Mesmer (1734–1815) et d’Emanuel Swedenborg (1688–1772). Le savoir développé par les sciences était trop limité et devrait être complété d’informations auxquelles on pouvait avoir accès par des canaux extrasensoriels (séances, clairvoyance et autres expériences paranormales). Cette idée s’inscrivait de façon plus générale dans les Anti-lumières et le spiritualisme associé.

Plus philosophiquement/théologiquement, ces chercheurs spirituels s’intéressaient à la neurologie, le mesmérisme et la phrénologie (théorie selon laquelle les bosses du crâne d'un être humain reflètent son caractère), et souhaitaient les intégrer dans leur Nouvelle Pensée faite de christianisme, transcendantalisme, spiritualisme et la “Nouvelle Église” “Swedenborgianiste”.

Ce mouvement s’adressait principalement aux classes moyennes à la recherche de la “guérison” au sens le plus large. La Nouvelle Pensée leur parlait de l’harmonie qui se déployait dans l’individu, Dieu et la société. Dans la société américaine elle a contribué à l’idéal d’individualisme, d’autonomie et de “sanitarisme”.

Le monde mental était la seule et unique réalité, le monde matériel n’étant que la création du premier (lesprit précède la matière, Platon). Il fallait donc utiliser ces nouvelles sciences pour libérer le corps humain des obstacles matériels, causes de maladies. Ce n’est qu’en découvrant la liberté personnelle et la singularité de sa propre nature spirituelle que l’on faisait s’unir avec Dieu ou l’Un, que l’individu trouverait ultimement la santé et le bonheur permanents. Pour contrer la matière corporelle et les déficiences spirituelles, il fallait transformer la pensée mentale en une puissance dynamique à l’aide de l’affirmation catégorique, la mobilisation, la prière, et la visualisation d’une “Science en Christ”. Les “Nouvelles Penseurs” exploraient les nouvelles sciences pour célébrer la vie en identifiant l’étincelle de la divinité au plus intime de l’homme. L’homme avait en lui le pouvoir de recevoir un afflux de vie divine[3].

Sydney E. Ahlstrom (A Religious History of the American People, 1972) invente le terme “religion harmonielle” (harmonial religion), qui comprend toutes les formes de piété et de foi, dans lesquelles la la maîtrise de soi spirituelle, la santé physique et même le bien-être économique sont considérés de découler du rapport d’un individu avec le cosmos…[4]

Selon Haller, la foi de la Nouvelle Pensée en une puissance spirituelle immanente a donné lieu à son intérêt pour des pratiques méditatives comme “entrer dans le silence” (Entering the silence, par ailleurs le titre d'un livre de Thomas Merton), les pouvoirs de la suggestion et les schémas délibérés pour cultiver une attitude optimiste.[5]

Voir aussi : Les racines puritaines du développement de soi et de l'émotionalisme

Un bref historique de la Nouvelle Pensée sur le site Spiritual Living, où l'on trouve une citation du Nouvelle Penseur Ernest Holmes :
The Science of Mind is the study of Life and the nature of the laws of thought; the conception that we live in a spiritual Universe; that God is in, through, around and for us.”
***


[1] The History of New Thought Swedenborg Studies No. 21. The History of New Thought, From Mind Cure to Positive Thinking and the Prosperity Gospel by John S. Haller Jr. Foreword by Robert C. Fuller 

[2] “Une des croyances fondamentales des transcendantalistes était la bonté inhérente des humains et de la nature. Ils croyaient aussi que la société et ses institutions — particulièrement les institutions religieuses et les partis politiques — corrompaient la pureté de l'humain, et qu'une véritable communauté ne pouvait être formée qu'à partir d'individus autonomes et indépendants.” Wikipedia

[3] “The pioneers of this movement found their initial voice in the lecture halls of the nineteenth-century lyceum. Exploiting that forum, a handful of spiritually minded entrepreneurs attracted to the recently discovered “sciences” of neurology, mesmerism, and phrenology sought to graft them to a mixture of liberal Christianity, transcendentalism, Spiritualism, and Swedenborgianism. In doing so, they marked a path religious in content, middle class in character, focused on healing in the broadest sense of the word, and anxious to illuminate the more practical side of human nature. These revelators spoke of a harmony unfolding within the individual, God, and society that would eventually permeate American culture and become a creed for its distinctive brand of individualism, self-reliance, and healthymindedness. The outcome of their collective efforts was a hybrid philosophy simultaneously religious, synoptic, idealistic, optimistic, transformative, and eclectic. Believing that the mental world was the only true reality and the material world its creation, these practitioners of the soul felt they could utilize their newly found sciences to free the human body of its material impediments, including sickness and disease. Only by discovering the personal freedom and individuality within one’s inner or spiritual nature, and merging that individuality with God or the One, could the individual find lasting health and happiness. Through affirmation, advocacy, prayer, and visualization of a “Christ Science,” they set out to transform mental thought into a dynamic power with which to counter the body’s material and spiritual failings. In doing so, they replaced the angry God of the Old Testament with a Creator whose powers were checked by the imposition of rational laws and embraced a worldview where disease was a physical event, not an expression of divine purpose or retribution. Unlike dogma-bound Christians who dwelt on humankind’s fall from grace and the need to expiate themselves from sin and darkness, the practitioners who explored these new sciences chose to celebrate life by identifying the spark of divinity in humanity’s inner nature. The presumption of humanity’s total depravity and of predestination fell before a benevolent Deity operating through known laws, where the intellect alone was free. All that a person was and could be lay within human power that, by inference, was received through an influx of life from the Divine. One of the paths that these new metaphysical philosophers forged would eventually become known as New Thought.” (Haller)

[4] “Harmonial religion encompasses those forms of piety and belief in which spiritual composure, physical health, and even economic well-being are understood to flow from a person’s rapport with the cosmos . . . . Their fundamental claims involve a persistent reliance on allegedly rational argument, empirical demonstration, and (when applicable) a knowledge of the ‘secret’ meanings of authoritative scriptures.”

[5] “[Haller] explains how New Thought’s emphasis on meditative practices such as “entering the silence,” its interest in the power of suggestion, and its deliberate schemes for cultivating optimistic attitudes all stem from the movement’s faith in an immanent spiritual power.” Préface de Robert C. Fuller