mardi 10 mars 2015

Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle


Drapeau bouddhique conçu sur suggestion de Henry Steel Olcott

Une lignée de chercheurs de la conscience immortelle, 
chronique du « réincarnationisme »


La société théosophique, fondée par madame Blavatsky, Henry Steel Olcott et William Quan en 1875 à New York, a considérablement contribué à l’implantation du bouddhisme en occident et influencé sa perception. Olcott est à l'origine du drapeau du bouddhisme, qu’il considéra comme la religion universelle. En effet, le bouddhisme « ésotérique » était considéré par les théosophes comme la religion qui se rapprochait le plus de leur idée de « sagesse primordiale », de « Tradition primordiale », exprimant la Theosophia (science du divin) véritable, transmise uniquement par des initiés.[1] Pour les théosophes, le judaïsme était abominable, le christianisme ne valait rien en dehors de la personne de Jésus et l’Islam non plus en dehors de quelques mystiques. La véritable sagesse se trouvait en Inde ou au Tibet, où Blavatsky aurait passé sept ans, ce qui est faux, écrit Frédéric Lenoir.[2]
« Selon les théosophes, l’homme est un « Ego spirituel» qui, par la loi de causalité universelle du karma, se réincarne selon un processus d’évolution à travers une multitude d’existences. » « Au terme de ce parcours évolutif de plusieurs milliards d’années, tous les «Ego spirituels» incarnés atteindront le nirvana, c’est-à-dire qu’ils rejoindront le principe divin universel d’où ils sont issus. »
« La Société Théosophique fournit aussi quantité de détails sur la vie post mortem et le processus de réincarnation. On apprend par exemple que tous les hommes vont se reposer entre chaque incarnation dans un paradis subjectif, le Déva-chan[3]. Après ce repos paradisiaque qui dure en moyenne mille cinq cents ans (sauf pour les enfants morts en bas âge, chez qui la réincarnation est immédiate), la loi du karma se remet inexorablement en marche et chacun se réincarne en fonction des fautes et des mérites de ses vies passées. »[4]
Les « vérités éternelles » du « bouddhisme ésotérique », à ne pas confondre avec le « bouddhisme exotérique », ont été transmises aux médiums de la société théosophique par des « mahatma » (mahātma), des grandes âmes, séjournant dans une vallée secrète au Tibet, également appelés « Maîtres », « Adeptes » ou encore « Instructeurs ésotériques », qui étaient tous membres de la « Grande loge blanche », « la hiérarchie occulte qui gouverne secrètement le monde, selon théosophes ». Une idée très répandue dans les organisations initiatiques des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles selon Lenoir.[5] Aussi, ce « bouddhisme ésotérique » (titre d’une œuvre d’Alfred Sinnet publié en 1883) est encore disponible auprès des « Frères du Tibet ». Alfred Sinnet, autre membre de la société, était spécifiquement chargé par Blavatsky pour écrire sur le « bouddhisme ésotérique », comme une source d’inspiration pour la doctrine secrète de la théosophie. Les « Frères du Tibet » communiquaient d’ailleurs avec les médiums de la société par des dictées télépathiques ou en envoyant des lettres.

Avant la fondation de la société théosophique, Blavatsky était surtout intéressée par le spiritisme et la communication avec les morts. C’est sur cette base qu’elle s’était associée avec Olcott. Mais par la suite c’est surtout la réincarnation, qui allait devenir son sujet de prédilection, accommodée de la nouvelle théorie de Darwin (1859), ou plutôt celle d’Alfred Russel Wallace, codécouvreur de la théorie de l'évolution par la sélection naturelle, mais aussi spiritiste amateur à partir de 1865).
« Or Wallace était un défenseur du spiritualisme et considérait l’homme, doué de facultés mentales supérieures d’origine non matérielle, comme l’aboutissement de la chaîne animale. C’est cette vision de l’évolution (biologique et spirituelle) de l’homme que l’on retrouve chez Blavatsky, qui y voit un argument scientifique en faveur de la doctrine de la réincarnation (bien que, selon l’hindouisme et le bouddhisme, réincarnation ne soit pas synonyme de progression). »[6]
Krishnamurti, Leadbeater et Besant
Une double évolution biologique et spirituelle, menée à bien grâce à la doctrine secrète développée à l’aide des mahatma du Tibet, si similaires aux lamas réincarnés (tulkou), qui maîtrisent le processus de la mort et de la réincarnation. Forte de la doctrine secrète, ceux-ci peuvent choisir de se réincarner à volonté, afin de guider les « Egos spirituels » à parfaire leur « évolution spirituelle ». Influencés par la grande idée « réincarnationiste » des théosophes, qui avaient établi leur quartier général en Inde à Adyar près de Chennai, d’autres chercheurs se sont mis aussi à la recherche des « mahatmas » et de leurs enseignements.

Telle l'exploratrice et tibétologue Alexandra David-Néel (1868-1969, arrivant au Sikkim en 1912), qui « aurait même vécu un certain temps dans une maison au siège international de la Société théosophique à Adyar en Inde, dont elle décrit les adeptes avec une certaine ironie dans un livre posthume, Le sortilège du mystère. »

Alexandra David-Neel
Elle y rencontra le célèbre Lama Kazi Dawa-Samdup (1868-1922) qui lui servit d’interprète. A cette époque, la société théosophique était entre les mains d’Annie Besant et Charles Webster Leadbeater, qui fondèrent en 1911, l’ordre de l’étoile d’orient, et qui avaient découvert le jeune Jiddu Krishnamurti ( en 1909).

Lama Kazi Dawa-Samdup et Evans-Wentz
Un autre chercheur fut le théosophe Walter Yeeling Evans-Wentz (1878-1965), qui avec l’aide de Lama Kazi Dawa-Samdup avait publié la première traduction très théosophique du « Livre des morts tibétain » et qui était l’inventeur de ce titre évocateur, calqué sur le Livre des morts égyptien. Ce livre fut très bien accueilli par tous ceux qui s’intéressaient au spiritualisme, à « l’Ego spirituel », son évolution spirituelle, ses réincarnations et aux mahatmas du Tibet, détenteurs de la « doctrine secrète », dont le Livre des morts tibétain révélerait une partie.

Le livre fut bien accueilli par le sanskritiste et lecteur de René Guenon, René (« Re-Né ») Daumal, qui se méfiait pourtant « comme de la peste » de « l’Intelligence Service d’Adyar » [quartier général théosophiste]. Ce poète, pour qui la mort n’est que « physique », chante les louanges de ce « livre scientifique » et de « sa précision mathématique, qui caractérisent tous les traités de psychologie orientaux », tout en condamnant certaines interprétations philosophiques et occultistes d’Evans Wentz. Voici la fin de son compte rendu, rien que pour le plaisir !
« L’édition anglaise comportait de plus une introduction (encore!) de sir John Woodroffe qui elle, est alors dans le plus pur style de sacristie théosophique. Rien à dire contre : ces Messieurs savent tout. Ils savent les noms sanscrits (ou palis, on n’est pas très fixé) des nâdîs et tchakras et le nombre de pétales du lotus qu’ils ont au bas du dos et même que c’est dangereux de l’exciter, sauf pour eux parce que le Maitreya éthérique et le Guru ectoplasmique leur ont bien expliqué qu’il fallait d’abord respirer deux fois par la narine droite, dire : Hink !, expirer par la glande pinéale, se mettre un doigt dans la bouche, pardonner à ceux qui vous ont offensé, manger de la laitue et se garder des propos violents. Douces gens, mais sales empoisonneurs. Il faut savoir gré à Mme La Fuente de n’avoir donné qu’un abrégé de cette introduction et de l’avoir placée à la fin du livre. Il faut lui savoir gré surtout de nous avoir donné ce fruit de sagesse, que quelques-uns sauront trouver sous les stériles écorces philosophiques qui l’entourent. Elle l’a fait avec respect, sans vouloir « y mettre du sien », preuve d’intelligence plus grande que tout commentaire. »[7]
Pour René Daumal, le bouddhisme [exotérique] est d’ailleurs une hérésie du brāhmanisme[8]. Quant à Marguerite la Fuente, la traductrice française (en 1933) du Livre des morts tibétain d’Evans-Wentz, elle était la cofondatrice de la « Société des amis du bouddhisme» d’inspiration théosophique à Paris (en 1927) avec le Maître de la Loi Tai Hsu et Mlle Grace Constant-Lounsbery.

« La Société des Amis du bouddhisme ne survivra pas à la guerre et sera finalement reprise par la Société Théosophique, très active en France. » (Lenoir, p. 221) 
On trouve chez Daumal comme chez Blavatsky la même condamnation du bouddhisme « exotérique » « du Sud » et de la sympathie pour le bouddhisme « ésotérique » « du Nord », puisque ce dernier semble rejeter ni la divinité, ni l’âme éternelle. Et c’est donc ce bouddhisme spirito-compatible que la société théosophique a voulu adapter au goût de l’occident.[9]
«Une des plus grandes distinctions qui existent entre la théosophie et le bouddhisme exotérique, explique Helena Blavatsky, c’est que celui-ci, représenté par l’Église du Sud, nie absolument l’existence d’une divinité quelconque, et toute vie consciente outre-tombe, voire toute individualité soi-consciente survivant à l’homme […]. Quoi qu’il en soit, les écoles de l’Église bouddhiste du Nord, établies dans les pays où les arhats* initiés se retirèrent après la mort du Maître, enseignent tout ce que l’on appelle aujourd'hui les doctrines théosophiques parce que celles-ci font partie de la connaissance des initiés. »  (Lenoir)
Besant et Leadbeater qui avaient pris la suite du mouvement théosophique se tournèrent davantage vers l’hindouisme, où le principe divin, source et fin de l’âme immortelle était plus franchement mis en valeur. Les sympathisants bouddhistes en occident (p.e. Humphreys, Schnetzler…) venaient souvent du milieu théosophique ou d’autres sociétés initiatiques. Ils étaient à la recherche des « doctrines secrètes » de la « Tradition primordiale », transmises par les « mahatmas » ou les « Frères du Tibet », pour apprendre d’eux la science de la réincarnation et de l’évolution spirituelle, afin de « rejoindre le principe divin universel d’où ils étaient issus. » Et les « Frères du Tibet » leur ont donné ce qu’ils recherchaient.

Suite à l’invasion chinoise du Tibet, la fondation Rockefeller, qui avait pour objectif de « promouvoir le bien-être de l'humanité dans le monde »[10], avait créé huit centres d’études tibétaines aux Etats-Unis et invite 17 lamas tibétains, parmi lesquels : Deshung Rinpoché (Washington), Dagchen Rinpoché (Seattle), Samten Gyaltsen Karmay et Lopön Tenzin Namdak (recrutés par David Snellgrove en Angleterre[11]), Dagpo Rinpoché en France etc. A la même époque Namkhai Norbu était invité en Italie par Giuseppe Tucci, qui à son tour fera inviter Tenzin Wangyal en 1988, également bénéficiaire des bourses Rockefeller (en 1991 et en 1993). 

Par aileurs, Chogyam Trungpa obtint en 1964 une bourse d’étudiant Spalding (et non Spaulding comme l’écrivent tous les hagiographes) « afin d'étudier les religions comparées, la philosophie et les beaux-arts à l'Université d'Oxford ». Ces bourses provenaient de la fondation Spalding[12] (Spalding Trust) de H.N[13] et Nellie Spalding[14] (créée en 1923/1928) cherchant à promouvoir l’étude des religions orientales. H.N. Spalding fut par ailleurs très inspiré par les idées de Sarvepalli Radhakrishnan, adepte de l’advaita vedanta et avocat du Neo-Vedanta[15].

Selon sa propre biographie, Sogyal Rinpoché obtint une bourse d'étudiant étranger[16] pour étudier les religions comparées au Collège Trinity à Cambridge en 1971[17] et aida en 1973 à organiser la visite du Dalaï-Lama à Rome, avant de devenir le fondateur de Rigpa.

De ce groupe de tibétains, certains sont devenus des universitaires, d'autres des « maîtres » ou quelquefois les deux à la fois, les uns ayant plus d'affinité avec le rôle de « mahatma » que les autres.

Quand on regarde cette « lignée de transmission », on voit que c’est la doctrine de la société théosophique qui en a déterminé le cap au départ. Cap assez difficile à corriger, quand il attire des personnes (et des capitaux) prêtes à s’investir et à investir dans des entreprises avec des objectifs similaires. Du bouddhisme, elle retiendra surtout le bouddhisme « ésotérique » en rejetant les thèses incompatibles du  bouddhisme « exotérique ». Et il se trouve, qu’avec le temps, plus les « mahatmas » suivent les thèses théosophiques, en s’éloignant finalement même du bouddhisme « ésotérique » indo-tibétain, plus ils auront du succès. Ce n’est peut-être pas le bouddhisme de la voie de milieu qui intéresse réellement l’occident, mais un bouddhisme plus assertif, capable de fournir des vérités solides, sur la conscience, sur la réincarnation et les maîtres ès réincarnation ainsi que sur leur doctrine secrète.

***

[1] Frédéric Lenoir, La rencontre du bouddhisme et de l’occident, p. 192

[2] Frédéric Lenoir, La rencontre du bouddhisme et de l’occident, p. 188

[3] A se demander si ce « Déva-chan » ne serait pas la transcription tibétaine de bde ba can, Sukhavati en sanscrit, le paradis pur D’Amitabha.

[4] Lenoir, p. 193

[5] Lenoir, p. 194

[6] "Ceci n'est pas une religion" : l'apprentissage du dharma selon Rigpa (France), thèse de Marion Dapsance

[7] Les pouvoirs de la parole, René Daumal, pp. 180-181.

[8] « Pourquoi donc n’allons-nous pas [les grands principes] aux sources brâhmanistes, au lieu de les chercher dans l’hérésie bouddhiste ? » Pouvoirs de la parole, p. 183

[9] « Mais peu importe : ce qui est capital, pour les théosophes qui ont décidé d’utiliser le bouddhisme comme support pour développer leurs idées, c’est de rendre ce dernier acceptable pour les Occidentaux susceptibles de suivre les enseignements théosophiques. Or, il est deux points auxquels aucun Occidental féru de mysticisme et d’occultisme ne sera prêt à renoncer, c’est l’existence d’une « divinité quelconque » et celle d’un principe individuel immortel. Il était donc impératif, pour les dirigeants de la Société, d’occidentaliser le bouddhisme sur ces deux points essentiels. Ce faisant, ils ruinent sa spécificité, puisque c’est justement sur ces deux points-là que le Bouddha s’est séparé du brahmanisme, lequel stipulait l’existence du brahman*, principe divin impersonnel, et de l’âtman*, l’âme individuelle qui survit après la mort, appelée au terme d’une longue série de réincarnations à se fondre dans le brahman. » Lenoir

[10] « Pendant la guerre froide, la Fondation s’impliqua également dans la lutte contre le communisme. » Dissertation de Marion Dapsance

[11] Source

[12]In England, H.N. Spalding, after listening to Radhakrishnan's Hibbert Lectures in 1929-1930, had begun persuading the authorities of Oxford University to establish a chair called Henry Norman Spalding Professor of Eastern Religions and Ethics. He finally succeeded in 1936, due to his philanthropy. The chair was allocated to All Souls Collège. The purpose of instituting the chair, according to Spalding, was to promote “mutual understanding and appréciation." In a letter dated March 8,1935, to the vice-chancellor of Oxford University he wrote: "The principal object would be to bring home to Oxford and the West a living knowledge of the great contributions made to religion and ethics, both individual and social or political, by Eastern countries; while at the same time comparing and contrasting the ideals of the East with those of the West." He was so much under the spell of Radhakrishnan's scholarship and personality that he saw to it that the chair was offered to Radhakrishnan. Radhakrishnan accepted the offer and began préparations to set sail for England to take up the new assignment at Oxford.” Radhakrishnan: His Life and Ideas, de K. Satchidananda Murty Ashok Vohra. P.81 (Source)

[13] « The Trust was founded by Mr and Mrs H.N. Spalding in the1920s to promote a better understanding between the great cultures of the world by encouraging the study of the religious principes on which they are based. » site de la fondation

[14] « Nellie's family had made their fortune in shipping and guano trading, and this inherited wealth made it possible for her husband to leave paid employment and to devote himself to philanthropy as well as writing. » Source

[15] Wikipedia « According to Radhakrishnan, there is not only an underlying "divine unity" from the seers of the Upanishads up to modern Hindus like Tagore and Gandhi, but also "an essential commonality between philosophical and religious traditions from widely disparate cultures." This is also a major theme in the works of Rene Guenon, the Theosophical Society, and the contemporary popularity of eastern religions in modern spirituality. »

[16] Source Wikipédia, sans mention cependant de l’instance attribuant la bourse.

[17]Selon Mary Finnigan, Sogyal Rinpoché n’est pas venu en Angleterre pour étudier les religions comparées à l’Université de Cambridge, mais pour soigner une tuberculose contractée, comme de nombreux Tibétains, lors de leur arrivée en Inde. Une seconde raison d’ordre matériel, plus décisive encore, expliquerait également la venue de Sogyal Rinpoché en Occident : il aurait été chargé par sa mère de reconstituer le capital financier des Lakar, fortement diminué avec l’invasion chinoise.” Thèse de Marion Dapsance

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