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samedi 10 mai 2025

L'autre Conclave de 2025

Photo : OSV News photo/Dylan Martinez, Reuters
Toute la philosophie occidentale n’est qu’une série de notes en bas de page à Platon” (Alfred North Whitehead[1])
On pourrait dire la même chose pour les cultes, religions et spiritualités ayant subi l’influence helléniste, gréco-romaine depuis Platon et Aristote. Platon lui-même était inspiré par Pythagore, Parménide, “l’Egypte”, etc. Les écoles philosophiques et les courants religieux portaient les marques d’éléments cosmogoniques, théogoniques, anthropogoniques, mythologiques, etc., antérieurs, et ces éléments peuvent avoir des traces dans la philosophie occidentale et dans les religions actuelles. Attribuer “tout cela” à Platon est sans doute et avant tout une boutade.

Il est difficile de se libérer du connu”, dit et écrit un messie universel démissionnaire, et il avait raison sur ce point. Il s’agit de Jiddu Krishnamurti, désigné comme messie par la Société théosophique, dont certains membres se séparèrent pour créer leur propre mouvement, comme p.e. Rudolf Steiner (1861-1925), fondateur de la Société anthroposophique en 1913.

Lucis Publishing Company

Un autre membre qui avait fini par créer son propre mouvement était Alice Bailey (1880-1949), qui fonda Lucis Trust en 1922, initialement appelé Lucifer Publishing Company. Généralement, les spiritualistes pour qui “le connu” se rapporte surtout au “spirituel” ne cherchent pas du tout à s’en libérer, et se sentent parfaitement à l’aise dans les “notes en bas de page à Platon”, notamment sa théorie de lharmonie des sphères. Bailey reprend la doctrine des “sept rayons” [planétaires], héritée de la théosophie. Chacun de ces rayons correspond à une qualité divine, un type d’énergie et une mission spécifique dans “le Plan Divin”, qui avait été télépathiquement transmis à Bailey par un des mahatmas de la Société théosophique, le nommé Djwhal Khul, surtout connu comme “le Tibétain”. Bailey le décrit comme un membre avancé de “la Hiérarchie”, chef d’un ashram subsidiaire du mahatma Koot Humi, et porteur d’une mission de renouvellement de la “Sagesse Éternelle” pour l’ère nouvelle, celle du Verseau. “La Hiérarchie” est dirigée par le Christ-Maitreya, le futur Messie.

“La Hiérarchie” tient des Conclaves à “Shamballa”, tous les cent ans, pour réviser le “Plan Divin”. Le premier est dit avoir lieu en 1425, et cette année, en 2025, aura lieu un Conclave déterminant, car le Messie serait sur le point à revenir, pour aider l’humanité à franchir la prochaine étape évolutive. Cette manifestation du Messie et l’exécution de son Plan est appelé “Externalisation”. Nous étions dans “lÉtape du Précurseur” jusqu’au 21 mars 2025, date qui marquerait par ailleurs la fin du Kaliyuga selon des calculs savants, et l’entrée dans l’ère transitionnelle de 1200 ans, dite de la “Conflagration”, selon Bibhu Dev Misra. Ces données sont tirés du “Traité du feu cosmique” (A Treatise on Cosmic Fire), publié par Lucis Trust.

Le Messie à venir est un “Avatar de Synthèse”. Il est présenté comme un avatar extra-planétaire dont l'origine est un grand mystère, même pour les “Logoi Planétaires[2]. Sa fonction est d'apporter la mort aux vieilles formes limitantes ("le connu") et à ce qui abrite le mal. Le chaos et le désastre liés à son approche sont causés par ceux qui résistent au changement et par le fait que sa force est aussi la force de destruction divine qui détruit les formes cristallisées pour permettre l'émergence d'un nouveau monde. L'Avatar de Synthèse arrive sur Terre pour promouvoir l'unité, la solidarité et l'interrelation, en maniant l'énergie du “premier rayon”, l'énergie spirituelle de la Volonté, du Pouvoir et de la Synthèse. Chacun verra cet Avatar, ce Messie, comme le Messie, Imam, etc. de sa tradition propre.

Kalki sur son cheval blanc

H.P. Blavatsky affirma que Vishnu reviendra sur Kalki, le Cheval Blanc, le dernier Avatar. Elle dit aussi que le Kalki Avatar et le Seigneur Maitreya (le Christ et le futur Bouddha) sont les mêmes. De plus, Helena Roerich, la femme de Nicolas Roerich (1874-1947), identifie Kalki / Maitreya comme le Seigneur de Shambhala. Dans le livre de l'Apocalypse, St. Jean le Théologien prophétise la venue de l' Avatar comme le "Cavalier sur un cheval blanc". Paul Davidson note la similarité évidente entre l' Avatar Kalki hindou chevauchant un cheval blanc et le Cavalier sur le cheval blanc de l'Apocalypse. H.P. Blavatsky considère également Sociosh, le sauveur mazdéen, comme le prototype du "fidèle et du vrai" de l'Apocalypse, et le même que Vishnu dans le Kalki-Avatara. Il y en aura pour tout le monde. L'événement de sa venue est perçu comme une convergence de différentes prophéties mondiales.

Couverture "The Coming Avatar" Dorje Jinpa

Que “La Hiérarchie” tient ses Conclaves centenaires à “Shamballa” n’est évidemment pas un hasard, puisque le mahatma Djwhal Khul, qui communique télépathiquement avec Baily, est “le Tibétain”, et que “Shamballa” a nourri tous les fantasmes sur ce royaume caché, notamment depuis la fin du 18e et le début du 19e siècle. Le Conclave de 2025 décidera de la suite, mais selon Bailey, la venue de “l’Avatar de Synthèse” serait imminente.

Le Kālacakra Tantra et textes dérivés sont la source tibétaine de tout ce qui concerne “Shamballa”. Ils prophétisent le futur règne du dernier roi (rigs ldan) de Shambhala après la bataille de la fin des temps. Sans doute inspiré par le Purāṇa de Viṣṇu, dont Livre 4, chapitre 24, raconte la généalogie des rois à venir à la fin des temps. C’est alors que Viṣṇu “descendra” (avatara) sous la forme du héros millénariste Kalki, qui naîtra dans la maison d'un brahmane éminent de “Śambhala”, pour restaurer l’ordre cosmique.
“26. Au temps où se perdront toutes les vertus, le bienheureux Vasudeva, descendu glorieux sous la forme de Kalki dans la maison d'un brahmane éminent de Sambhala, détruira tous les Mlêtchtchas [mleccha], tous les hommes abjects et adonnés à de mauvaises pratiques ;

27. Et, par ses propres vertus, il rétablira le monde entier. Alors, à l'expiration du kaliyuga, les âmes des hommes, qui se seront réveillées, seront purifiées. et deviendront semblables à un cristal sans tache.” (Viṣṇu Purāṇa, Livre IV, sect. 24, sl. 26-27).
Le but est de rétablir la justice (dharma) sur Terre et d'établir un Âge d'or (Krita Yuga).

Chinggis Khan (19-20e s.), Badγar Coyiling süme (Wudang zhao 五當召), Isabelle Charleux

Ce règne est vu comme le modèle d'une théocratie dirigée par un "maître-roi" (dharmaraja), où le pouvoir séculier et religieux sont unis. La figure de Gésar de Ling est associée à Shambhala dans la croyance tibétaine, où il est censé résider et servir de général aux armées du roi Rigden dans la bataille finale. Ça va péter !

Baron Ungern-Sternberg vu par Hugo Pratt

Les théosophes et d’autres spiritualistes, des candidats-théocrates, et parfois des simples adversaires d’idéologies socialistes et communistes (“matérialisme”), se sont servis de la légende de l’avatar de Shambala. Un des plus pittoresques est le Baron Ungern-Sternberg (célébré par Hugo Pratt), “le baron fou”, qui voulait restaurer les monarchies et les théocraties avec l'aide d'un "ordre de bouddhistes militaires". Il y a les tentatives théocrato-diplomatiques du Russo-tibétain Agvan Dorjiev (1853-1938, le "Great Game"), et de Nicolas Roerich, théosophe, qui recevait des ordres du Mahatma El Morya. La théocratie Shambala était la Terre promise des théosophes.

De la BD "Man of Peace", Bob Thurman, 2015

Le 14ème Dalaï-lama avait reçu la permission onirique de répandre le Kālacakra dans le monde, y compris à des non-bouddhistes, avec l'intention de "transformer le monde entier en Shambhala". Il avait donné des initiations Kālacakra à de larges audiences dans le monde. L'objectif derrière la diffusion du Kālacakra est de planter des "graines karmiques" dans les êtres pour préparer leur entrée dans l'Âge d'or et de promouvoir des thèmes universels comme la responsabilité, la compassion et l'altruisme.

Chögyam Trungpa, en roi de Shambala, photo Andrea Roth

Chogyam Trungpa avait développé un projet "Shambhala" visant à établir une "société éveillée séculière". Il aurait reçu des "termas" (enseignements cachés) directement des Rigden, rois de Shambhala. Il s'était présenté comme un "Sakyong" (protecteur de la terre), un maître-roi dont le rôle est d'établir une société humaine en joignant le ciel et la terre (théocratie). Il avait été formellement sacré "Sakyong" par de hauts lamas tibétains (Dilgo Khyentse et Karmapa XVI), reconnaissant ainsi l'union de son activité à la fois spirituelle et temporelle. Trungpa avait mis en place des structures rappelant des aspects militaires occidentaux, comme les Kasung (gardes vajra), pour "transmuter le militarisme". Le Baron Ungern-Sternberg aurait apprécié. Le concept du “maître-roi” a conduit à des séries d’abus (Trungpa, son régent vajra, son fils le Sakyong, OKC, etc.) dans différents mouvements bouddhistes-tibétains en Occident, où la théocratie n’est/n’était pas une évidence.

Donald Trump en prière collective lors d'un événement de Turning Point Action,
une organisation conservatrice fondée pour "sauver l'Amérique", Etat de Géorgie, octobre 2024

Il est donc tout naturel que pour “l’Internationale Spiritualiste”, Shambala soit le siège de “la Hiérarchie”, où lors d’un Conclave centenaire il serait décidé du retour du Messie Christ-Maitreya, comme “l’Avatar de Synthèse”. Surtout dans un monde qui semble se diviser de plus en plus.
Apparemment, l'année 2025 est la date limite pour que l'humanité reconnaisse que nous sommes des âmes divines, que les dieux décrits dans de nombreuses traditions anciennes sont les gardiens de la civilisation humaine, et que c'est notre obligation sacrée d'agir en accord avec le plan divin, qui consiste à vivre dans la paix et l'harmonie, et à purifier progressivement notre conscience en suivant les anciens enseignements de sagesse. Si nous sommes incapables de le faire d'ici 2025 – et, pour être honnête, cela semble assez irréaliste à ce stade – des changements catastrophiques balayeront inévitablement la terre.[3]
L'opinion de Bibhu Dev Misra, auteur de Yuga Shift, semble très répandue, toutes confessions confondues. Le pape Léon XIV, fraîchement élu, “déplore le recul de la foi au profit de l'argent du pouvoir et du plaisir”. Que le “matérialisme” soit marxiste ou capitaliste, il faut revenir à “la foi”.

Ces idées sont profondément ancrées dans une vision millénariste et utopique qui aspire au rétablissement d'un ordre idéal, souvent perçu comme théocratique et basé sur des traditions et des valeurs anciennes. Cette aspiration se définit en opposition claire au "matérialisme" et aux forces (comme la révolution et l'égalitarisme associés au marxisme/communisme) qui sont vues comme les agents du déclin de l'âge sombre (Kali Yuga).

Statue d'un artiste chinois ? (posté sur X par xuynx)

Cette convergence millénariste autour de “Shambala”, et, pour Bailey et d’autres, autour de l'année 2025, révèle une aspiration profonde et transversale à un renouveau spirituel face aux crises du monde contemporain. Qu'il s'agisse des théosophes attendant l'Avatar de Synthèse, des bouddhistes tibétains préparant l'avènement du roi Rigden, de Kalki, ou du pape Léon XIV déplorant le recul de la foi, tous partagent un diagnostic commun : celui d'un monde en fin de cycle, dominé par “le matérialisme” et nécessitant une intervention divine.

Image IA postée par Trump sur X

Mais cette nostalgie d'un ordre théocratique idéalisé pose question. L'histoire récente nous a montré les dérives autoritaires des tentatives de fusion entre pouvoir spirituel et temporel - du "baron fou" Ungern-Sternberg aux abus dans les communautés bouddhistes occidentales. Le rêve d'une société parfaite guidée par des "maîtres-rois" théocrates se heurte inexorablement aux réalités humaines.

Peut-être que le véritable défi n'est pas d'attendre un Messie ou de restaurer d'anciennes théocraties, mais de trouver comment les valeurs spirituelles peuvent coexister avec la pluralité du monde moderne. Car si "toute la philosophie occidentale n'est qu'une série de notes en bas de page à Platon", l'humanité a aussi appris, douloureusement, que les utopies théocratiques portent en elles les germes de leur propre corruption. L'année 2025 sera sans doute moins celle d'une apocalypse que celle d'un choix : celui de chercher le sacré dans la complexité du réel plutôt que dans la pureté d'un ordre fantasmé.

***
[1]the safest general characterization of the European philosophical tradition is that it consists of a series of footnotes to Plato

[2] The Coming Avatar, Dorje Jinpa, Pentarba Publications, 2012

[3]Apparently, the year 2025 is the cut-off date for humanity to recognize that we are divine souls, that the gods described in many ancient traditions are the guardians of the human civilization, and it is our sacred obligation to act in accordance with the divine plan, which is to live in peace and harmony, and to progressively purify our consciousness by following the ancient wisdom teachings. If we are unable to do so by 2025 – and, to be honest, that seems quite unrealistic at this stage – catastrophic changes will inevitably sweep over the earth.” Bibhu Dev Misra, Alice Bailey’s Prophecy about 2025 and its links to the Kalachakra Tantra, 2024

samedi 10 novembre 2012

Une secte de renonçants universalistes interdite en Chine



Les pèlerins chinois Fa-hien (Faxian 399-415) et Hiuan-tsang (596-664) virent une statue colossale de Maitreya, érigée dans les trois cents ans après le Nirvāṇa de Śākyamuni.[1] Une des plus anciennes représentations de Maitreya que l'on a retrouvée, est celle que l'on trouve sur de pièces de monnaie en cuivre datant de l'époque du roi Kaniṣka (125 A.D. voir p.e. illustration ci-dessus) avec l'inscription en grec "Metrauo Boudo"/"Metrago Boudo (selon Huntington archive)".[2]

Etienne Lamotte écrit que le nom (Ajita-)Maitreya et son ancienneté invitent à le rattacher au Mitra védique et au Mithra (Sol Invictus) iranien et que "Maitreya l'Invaincu" fut entraîné dans un grand mouvement d'espérance messianique qui traversa l'Orient à la fin de l'ère ancienne avec son combat entre la lumière et les ténèbres, intériorisé dans l'homme. Le culte de Maitreya est "presque exclusivement une religion de pure dévotion (bhakti), un monothéisme. Le fidèle n'acquiert plus de mérites en vue d'une bonne renaissance dans le monde des dieux ou des hommes ; l'ascète ne s'exerce plus dans l'octuple chemin pour accéder à un incompréhensible Nirvāṇa. La doctrine de la rétribution des actes est, sinon oublié, du moins mise en veilleuse. Le seul moyen de salut est désormais la grâce divine, prévenante et efficace."[3] Le culte de Maitreya était commun au bouddhisme ancien et au Mahāyāna.

Dao ‘an (312-385), issu d’une famille confucianiste, fut le premier chinois à compiler un catalogue de traductions des textes bouddhiques depuis les Han. Il énonça les règles pour la vie monastique et inaugura un culte à Maitreya. Il fut l’auteur de plusieurs synthèses (Nord-Sud, Prajñā-Dhyāna, prajñāpāramitā-« étude du mystère »[4]) et a préparé l’arrivée et le travail de Kumārajīva.[5] Son disciple le plus célèbre fut Huiyan (334-416) qui s’installa sur le Mont Lu. Il y est rejoint par le traducteur Sanghadeva et Buddhabhadra (vers 397), puis par Daosheng (env. 360-434). Sanghadeva et Daosheng rejoignent l’équipe de Kumārajīva pendant un temps, puis Daosheng redescend dans le sud où il devient le promoteur du Sūtra du Nirvāṇa (Pinyin : Nièpán Jīng, T. myang 'das kyi mdo S. Mahāyāna Mahāparinirvāṇa Mahā-sūtra) et le fondateur de l’école du même nom. Ce sūtra avait été traduit, en six fascicules[6], par Fa-hien/Faxian, qui l’aurait ramené de l’Inde et par Buddhabhadra (418). Le message de ce sūtra est celui du salut universel : « tous les êtres, même ceux qui recherchent la gratification de leurs désirs, possèdent la bouddhéité. »[7]

En rentrant en Chine en 645 avec de nombreux textes parmi lesquels un traité du Cittamātra (Vimsatika-karika de Vasubandhu), Hiuan-tsang, était convaincu que la fin de la doctrine du Bouddha fut proche. Grand adepte du culte de Maitreya, il était à l’origine de l’école Fa-hsiang, l’équivalent chinois du Yogācāra. Si l’ère de Maitreya approchait, cela voudrait dire que celle de Śakyamuni était en voie de disparution. Śākyamuni aurait prédit que sa doctrine connaîtrait trois phases. Les 500 ans après son parinirvāṇa serait l’âge de la doctrine authentique. Les 1000 années suivantes serait l’âge de la doctrine simulacre, où la forme l’emporte sur le fond. Et le dernier âge (T. snyigs ma'i dus) qui durera 10.000 ans serait celui de la fin de la doctrine.[8]

Le dernier âge se caractérise par cinq types de dégénérescence (S. pañca-kaṣāya T. snyigs ma lnga)[9], d’où le nom « l’âge des cinq souillures ».
« Neuf cents ans après la mort du Bouddha, les diables (mo, mâra) vont prospérer. Ensuite, des hérétiques usurpent certains éléments des Ecritures du Bouddha et en revendiquent la paternité. Ils vont pousser les autres à accepter ces écrits frauduleux et les contraindre au secret à plusieurs reprises, rendant ainsi leur doctrine ésotérique. Au moment de transmettre leur savoir, ils vont exiger de leurs disciples de nombreuses offrandes en objets précieux et en soie avant de leur léguer les Écritures. A cette époque, les pays seront en état de guerre permanente, les sans-abri se multiplieront, et le prix des denrées sera prohibitif. Les voleurs feront de nombreuses victimes, et plus de la moitié de la population périra. De plus, des dirigeants corrompus détruiront les Trois Trésors (Bouddha, Loi, Communauté, c'est-à-dire le bouddhisme) et empêcheront la Loi de circuler parmi les hommes. Ils détruiront les monastères et extermineront les moines, et les Trois Trésors disparaîtront peu à peu. Malgré sa foi, le souverain de l'État central sera incapable de comprendre la Loi complètement, et il y imposera des restrictions. Profitant de sa distraction, les hérétiques l'induiront en erreur. »[10]
La croyance en l’avènement de Maitreya et en la fin du dharma qui se développa au 6-7ème siècle créa avant tout un sens d’urgence et avait donné lieu à différentes types de réactions. Par exemple, l’école de la Discipline de Tao-hsüan (596-667) qui metta l’accent sur la discipline pendant le temps qu’il resta, ou l’école de la terre pure qui préconisa que le seul recours possible était Amitābha. Et il y eut la réponse égalitariste universaliste et « anar » de l’école des Trois stades (san-chieh chiao/Sanjie Jiao), fondée par le moine Xinxing/Hsin-hsing (540–594). Quand la dynastie Qi du nord fut remplacé par la dynastie Zhou du nord et avec la persécution du bouddhisme qui s’ensuivit, il rendit ses vœux en 574, pour vivre désormais comme un travailleur commun. Il déclara la banqueroute du bouddhisme institutionnel et appella ses disciples à se libérer de l’erreur et du péché dans lesquels le bouddhisme s’était lui-même empétré. Comme à la fin de la doctrine, renversée et pervertie, celle-ci ne pouvait plus servir de guide, et qu’il était donc plus possible de distinguer entre ce qui était bien ou mal, il fallait être prudent et traiter tous les êtres comme des éveillés en potentiel. Ils s’inspiraient pour cela de l’exemple du bodhisattva Sadāparibhūta (pinyin : cháng bù qīng púsà) du Sūtra du lotus, qui s’inclina devant chaque être qu’il rencontra sur son chemin pour saluer un futur bouddha. Simultanément, ils condamnèrent tous ceux qui vénéraient le bouddha, le dharma et la sangha à l’exclusion des autres êtres, ainsi que tous ceux qui faisaient des discriminations entre des doctrines vraies et fausses, des perceptions correctes et incorrectes, un comportement conforme et non conforme, et entre des hommes sages et vils. Tout jugement équivalait à une calomnie. « toute détermination est une négation », dirait l’autre. On disait de celui qui étudiait des textes qu'il était comme un oiseau aveugle tenant un haricot dans son bec : il ne savait pas ce qu’il tenait.

Par conséquent, toute distinction entre sage et vil, bien et mal, conforme et non conforme, grand et petit ou moine et laïc était à abandonner. Tout le monde devait être considéré avec le respect nécessaire dû à leur bouddhéité future. On devait prendre le rôle inférieure en laissant le rôle supérieur à l’autre, ou en lui laissant la portion la plus grande. Ils avaient une forme d’ascèse (S. dhūta) qui consistait en 12 pratiques ascétiques[11]. Le mot dhūta[12] signifie « secouer, agiter ». Ce mot est relié à avadhūta, « renonçant libéré de son égo, et indifférent au monde ». Il s’agit en effet de secouer la poussière et les souillures des désirs terrestres. La seule pratique religieuse non atteinte par l’âge de déclin était le don (dāna). La thèse principale de cette école était donc l’universalité et le refus de toute distinction.

La ressemblance avec un Saint François ne s’arrête pas là. Un maître de cette école aurait rassemblé autour de lui, comme si c’étaient des disciples, des ânes, d’autres animaux ainsi que des fourmis. Il était convaincu que c’étaient des incarnations du Bouddha et qu’il fallait les respecter. Pour l’école des Trois stades, le don n’était pas une pratique destinée à soutenir la sangha, mais à sauver les pauvres, les orphelins et les êtres en souffrance. Le Livre pour trancher les doutes dans l’âge de la doctrine simulacre (Hsiang-fa chüeh-i-ching) déclare même qu’il est mieux de donner un morceau de nourriture à un animal que de nourrir tous les bouddhas, bodhisattvas et auditeurs (śrāvaka) pendant d’innombrables vies et que tout le monde, moine ou laïc, de classe supérieure ou inférieure, est tenu au don. Les effigies de bouddhas n'étaient pour eux que des images vides. La pratique consistait ainsi en une combinaison de don (dāna) et de renoncement (dhūta). Les moines étaient encouragés à pratiquer le don et attaqués sur leur dépendance de bienfaiteurs. La nourriture donnée par des bienfaiteurs était comparée à de la nourriture que l’on mettait dans les pièges pour capturer des animaux... De nombreux moines abandonnèrent leurs vœux pour retourner à l’état de laïc et vivre comme un avadhūta.    

Selon Mark Edward Lewis[13], cette école fut principalement interdite en Chine à cause de leurs positions hostiles à l’égard de la sangha, sponsorisée par la cour, qui se servait de ce lien pour asseoir son pouvoir. 


***

MàJ12/11/2012 

Encore au sujet du culte de Maitreya :
L'hagiographie d'Asaṅga (4ème siècle) raconte comment il fit le culte de Maitreya pendant 12 ans, avant qu'il eut une vision de lui. D'autres (Encyclopedia Brittannica) parlent de Maitreya comme un personnage historique du nom de Maitreyanātha qui aurait été son maître et qui aurait vécu approximativement de  275 à 350.
Dans le colophon de son célèbre Visuddhimagga, Buddhaghoṣa (5ème siècle) écrit qu'il espère que le mérite d'avoir composé ce texte lui permettra de renaître à Tuṣita, d'y séjourner jusqu'à l'avénement de Maitreya (Metteyya), de suivre son enseignement et d'atteindre l'éveil.


[1] Histoire du bouddhisme, Etienne Lamotte, p. 785

[2] Joe Cribb, Kaniṣka's Buddha coins, 1980 (pp 79-87)

[3] Lamotte, p. 785

[4] L’étude du mystère (xuanxue) fait référence au mystère au-delà du mystère » du chapitre inaugural du Laozi (Lao-tseu) qui ensemble avec le Zhuangzi (Tchouang-tseu) et le Livre des mutations constituent les « trois mystères ». Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise p. 327

[5] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise p. 367

[6] Le nombre de fascicules augmentera considérablement dans les traductions ultérieures.

[7] Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise p. 367

[8] Respectivement zhèngfǎ, xiàngfǎ et mòfǎ (Jp: mappō)

[9] 1. La dégénération des vues à cause du déclin de la vertu des renonçants conduit à des vues erronnées. 2. La dégénération des passions à cause du déclin de la vertu des pères de famille conduit à une mentalité grossière, c'est-à-dire des passions fortes et durables. 3. La dégénération de l'époque à cause du déclin des jouissances conduit à l'âge de conflits. 4. La dégénération de la durée de vie à cause du déclin de la force vitale conduit à une espérance de vie de 10 ans. 5. La dégénération des êtres correspond au déclin du corps qui sera de forme et de taille inférieure, au déclin du mérite à cause d'une moindre prospérité et au déclin moral à cause d'une moindre intelligence, mémoire et diligence.

[10] Michel Strickmann, Mantras et mandarins, p. 88-89

[11] (1) Vivre dans un endroit isolé loin des habitations humaines, comme p.e. une forêt, (2) chercher de la nourriture en mendiant, (3) mendier auprès de ménages pauvres et riches sans distinction, (4) manger un repas par jour, (5) ne pas manger trop, (6) boire ni jus de fruits, ni la sève d'un arbre après le repas de midi, (7) porter des robes fabriquées avec des loques, (8) ne posséder que trois robes, (9) vivre dans les charniers, (10) vivre sous un arbre, (11) vivre sous les étoiles (12) s'asseoir et ne pas se coucher. SGI library

[12] dhūta var. dhuta [pp. dhū_1] a. m. n. f. dhūtā secoué, agité | attisé (feu)

[13] Suppression of the Three Stages Sect, dans Chinese Buddhist Apocrypha, édité par Robert E. Buswell, Jr.